‹ Le festéjadou; récits du sudChapitre 2 sur 5 · GINEVRA A.M1ERI · texte numérisé non relu

GINEVRA A.M1ERI

ne se connaissait pas d'aïeux illustres et toute sa noblesse lui venait de Dieu. On l'invitait dans les fêtes parce qu'il savait jouer de la mandoline et qu'il composait des sonnets plus éblouissants que des bagues. Les gens disaient de lui :

— Il faut que cet Orseolo soit le bâtard de quelque gentilhomme.

Et, secrètement, les femmes l'aimaient.

Lui ne songeait qu'à Ginevra. Il se trouvait sur sa route à la porte des églises pour la voir passer dans les rayons des vitraux. Il surgissait de la nuit quand, le soir, elle descendait pour sa promenade. Il refusait de chanter dans les assemblées où elle ne se trouvait point; en sa présence, il tirait de sa tiandoline une telle musique, que tous disaient :

— Il joue sur les cordes de son cœur. Pour elle, il composa les (( terze rime »

qui ne mourront plus :

« Bien que jamais ma tête ne doive se reposer sur ton épaule... »

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Il vint les chanter dans le palais de Gine vra un jour qu'elle donnait une fête masquée. Tout le temps qu'il chantait, elle arrêta sur lui ses yeux purs. 11 y lut qu'elle avait deviné sa tendresse, mais non point qu'elle lui donnait la permission de faire un pas vers elle. Elle l'avait regardé comme elle regardait l'horizon, aux fins de jour, chaque fois plus perdue dans son extase, plus lente à rappeler son âme, plus froide sous les mains de ceux qui la touchaient, plus pareille aux femmes de marbre que l'on sculpte sur les tombeaux. Aussi, le père ne s'étonna point, lorsque, un matin, une fille d'honneur vint lui dire :

— Accourez ! notre maîtresse n'ouvre plus les yeux...

Amieri était là, qui, à grands coups, se frappait la poitrine.

— Ginevra, dit le père, dors-tu, ou bien veux- tu m'éprouver?

Il leva les bras, puis il s'écroula, au pied du lit, comme une ruine qui tombe.

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Amieri voulut queGinevra emportât avec soi tous les bijoux qu'il lui avait donnés. Et, dans les caveaux du Baptistère où l'on déposa le cercueil tout ouvert, elle avait l'air d'une sainte dans une châsse. Le père était tombé sur les marches de la crypte ; on l'emporta évanoui. Amieri poussait de si profonds sanglots que les voûtes en parurent ébranlées; mais des femmes qui avaient deviné l'amour d'Orseolo pour Ginevra remarquèrent que le musicien n'avait point paru aux funérailles.

Maintenant, la foule s'était écoulée et Ginevra demeurait seule dans le caveau, avec les ombres que la lampe sépulcrale faisait danser sur les voûtes.

Soudain, elle sortit de sa léthargie et ouvrit les yeux :

— Où suis-je? pensa-t-elle.

Ses yeux s'était fermés sur des clartés de paradis, et, une seconde, elle pensa qu'elle se réveillait dans l'horreur du purgatoire. Elle rejeta les étoffes qui la couvraient; elle

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sortit vivement du cercueil comme d'un lit dont le souci vous chasse. Les noires draperies parsemées de larmes, les lueurs des cierges mourants lui apprirent où elle était.

— Mon Dieu ! pensa-t-elle, vous n'avez pas voulu de moi ; je suis venue trop tôt au rendez- vous.

Pleurant sous son voile, elle gravit l'escalier de la crypte et sortit de l'église sans troubler des femmes qui venaient dire leur prière du soir. Il lui semblait qu'elle n'avait plus où aller. La mort avait fermé sur elle des portes qui ne se rouvriraient pas. Elle marchait dans les rues comme une femme qui va demander l'aumôme et qui s'attend à n'être pas reçue.

Elle savait bien pourtant où elle voulait frapper d'abord; car, sans hésiter davantage, elle fit le tour d'un palais, et, dans la nuit, elle mit la main sur le secret d'une porte. Derrière, il y avait un escalier dérobé ; en haut, une chambre avec un grand lit à colonnes.

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Un vieil homme était dedans, assis sur des oreillers. Il semblait si brisé, que la revenante hésita à le reconnaître.

Pourtant, elle murmura:

— Père...

Le vieillard releva le front. Ses paupières saignaient comme deux blessures. Une seconde, sans la distinguer, il fixa cette forme à travers ses larmes. Puis, ses prunelles se dilatèrent, et, sans un son, il se renversa sur les coussins.

Ginevra s'approcha du lit. Comme son père avait fait, la veille, pour elle-même, elle ferma ces jeux qui ne devaient plus se rouvrir. Très dévotement, elle baisa au front celui qui était mort de joie, puis elle sortit sur la pointe du pied.

Elle se dirigea vers le palais que, pendant six années, elle avait habité avec son mari.

Las des fatigues de la veille, les serviteurs dormaient derrière les portes ; les molosses^ qui erraient dans la cour, s'approchèrent de

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Ginevra; ayant reconnu son odeur, ils ne donnèrent point l'éveil. Ainsi, elle put monter jusqu'à la chambre nuptiale.

Elle s'était dit :

— Je me glisserai à côté de lui pendant son sommeil; sans le troubler, j'effleurerai son front avec mes lèvres ; et, quand il se réveillera, demain, entre mes bras, il croira qu'il a fait un mauvais songe.

A tâtons, elle vint au bord du lit, avança les mains : joue à joue avec Amieri, elle sentit une tête de femme.

Ce fut un cri perçant dans la nuit, un de ces cris de souffrance comme en poussent les spectres. L'homme sauta sur ses armes, et, s'étant jeté dans la galerie à la clarté de la lune, il aperçut le fantôme de Ginevra qui s'enfuyait.

Une seconde, il se demanda s'il ne rattraperait pas l'apparition, afin de la pourfendre. Mais déjà elle s'était glissée hors du palais.

Elle n'hésitait plus, maintenant. Elle sa-

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vait bien par qui serait accueillie celle que Dieu, son père et son mari ne pouvaient pas recevoir. Elle allait vite, comme si elle eût vingt fois marché dans cette route inconnue d'elle. Elle allait sûrement, à travers les ténèbres, comme vers une lumière.

L'escalier était si étroit que la robe bruissait contre les pierres ; les marches vacillaient sous les petits souliers de parade. Mais elle montait infatigablement. Elle s'arrêta sur un palier inondé par la lune et du bout des doigts elle frappa légèrement.

Un homme vint ouvrir avec une lampe.

Il dit:

— Enfin, c'est toi I

Et la porte se referma sur eux.

— Mais certainement, monsieur le lieutenant ! ce n'est pas de refus... Je vais avertir ces dames...

Et passant devant le lieutenant, M. Poupel entra dans le jardin des jujubiers.

Il se dirigea vers un banc où trois personnes étaient assises ; une bourgeoise dans la quarantaine, une jeune fille de dix-huit ans, un collégien en uniforme. Toute cette société parisienne venait de débarquer à Biskra. L'honnête marchand de bronzes profitait des vacances de Pâques et d'un billet circulaire pour promener sa famille.

On avait dîné dans la même salle que le lieutenant. Et, depuis une heure, l'officier cherchait une occassion de lier causerie avec ces voyageurs quelconques qui tombaient comme une aubaine dans sa solitude.

— Ma fille, monsieur le lieutenant ; ma femme ; mon fils, — un enfant bien intelligent et qui vient de remporter tous les prix de Rollin...

Le lieutenant s'inclina devant les dames. Vêtu de blanc, botté de cuir rouge, il avait une jolie moustache de cavalier.

M. Poupel avait remis son casque de liège. Il prononça :

— Voici de quoi il est question, Éléonore : monsieur le lieutenant propose de nous conduire dans le quartier des Ouled-Naïls et de nous montrer des danses.

— Vous n'avez pas loin à marcher, fit l'officier avec prévenance. C'est la troisième rue à droite, au bout des jardins.

Madame Poupel se confondit en remercîments ; toutefois, elle demanda ;

— N'y a-t-il point de danger? La nuit tombe...

Le ifeutenant répondit :

— Madame, c'est l'heure...

A la sortie des jardins, on s'engagea dans une ruelle.

Des hommes, des femmes, vêtus de blanc étaient assis au seuil des portes, accroupis, jusque dans le milieu du chemin. Ils buvaient du café dans de petites tasses, faisaient brûler des parfums. Tous tenaient à la main des éventails en forme de drapeau. Et patiemment ils chassaient les mouches qui volaient par essaims au-dessus des « couffins » de dattes et de raisins écrasés.

Le lieutenant s'arrêta au seuil d'une de ces maisons sordides.

— C'est ici, dit-il. Je passe devant. L'escalier est mauvais.

La chambre était au premier étage. Les visiteurs eurent l'impression qu'elle était vide. On eût dit une mansarde d'ouvrier dans un faubourg. Mais une odeur exotique

de musc, d'essence de roses, de laine mouillée, de sueur humaine, de tabac acre, prenait aux narines, et la nuit d'Orient collait à la fenêtre ouverte un vitrail d'étoiles. Le mobilier se composait d'un lit recouvert avec un haïck rayé, et d'un divan sous un tapis qui rampait jusque dans l'encoignure de la fenêtre.

Le lieutenant fouilla du regard cette nuit opaque. Il appela :

— Hadjira !

Dans l'ombre, quelque chose remua, se dressa lentement, avec des froufrous d'étoffe froissée, des cliquetis de chaînettes. Une voix pleine de sommeil répondit en arabe :

— C'est toi, lieutenant? Qu'est-ce que tu veux?

Hadjira avait fini de se lever. Languissamment, elle avança dans le demi-jour de la fenêtre.

Ses cheveux étaient soigneusement cachés par un bandeau qui collait à ses tempes comme un béguin, rayait son front d'une

ligne dure. D'admirables cils voilaient ses prunelles, qu'elle dédaigna de tourner vers ses visiteurs. Même elle ne sembla pas s'apercevoir de leur présence. On eût dit qu'elle était seule avec le lieutenant. Elle répondait d'un air d'ennui, en soufflant par le nez la fumée de sa cigarette...

Ce mépris distingué acheva de rassurer madame Poupel. Et aussi il impressionna vivement le mari que la saleté du logis avait déconcerté.

Il interrogea :

— C'est la danseuse?

Le lieutenant répondit :

— Donnons-lui le temps de se réveiller. Je vais appeler sa mère et le musicien.

Hadjira comprit, sans doute, car elle posa sur le bras de l'officier sa main chargée de bagues.

— Attends...

Avec une souplesse indolente qui claquait les babouches contre ses talons, elle se dirigea vers la porte.

La mère et le flûtiste jouaient aux cartes dans un taudis voisin. La vieille dame prit bien juste le temps de se voiler, le Soudanien sauta sur son instrument, — un flageolet de bois cousu à une peau de bouc. Sur les pas d'IIadjira ils entrèrent avec dignité dans la chambre. Le Soudanien s'était coiff'é d'un fez ; la mère énorme et voilée n'était plus qu'un paquet de linge. Ils s'accroupirent attendant le signal.

— Un instant ! dit le lieutenant.

Comme les chaises manquaient, il fit

asseoir les dames sur le lit ; puis élevant la main il ordonna :

— Allez I

Aussitôt le musicien commença de souffler dans sa flûte. Il enflait ses joues à les crever, et pour s'étourdir soi-même ainsi que les spectateurs, de droite à gauche il faisait décrire de brusques zigzags au pavillon de son instrument. Tout de suite la salive lui coula de la bouche. Ses yeux roulaient exorbités. Il semblait accomplir avec

une dévotion frénétique un acte religieux. A l'autre bout du divan, la mère, tout à fait ensevelie dans l'ombre, frappait sur un tarabouck.

Assise sur un coussin, immobile, Hadjira ne semblait pas entendre ce tapage. Soudain elle se leva.

Maintenant sa torpeur avait fondu, elle souriait. Et d'abord elle se haussa sur les pointes de ses orteils, elle éleva ses doigts joints, à bout de bras, très haut, au-dessus de sa tète. Ainsi allongée, elle se balançait doucement, comme une fumée sur un feu de bivouac. Sa grâce alanguie, la pesanteur de ses yeux faisaient songer à un réveil, une fraîcheur était sur elle, une joie d'aurore.

Le collégien demanda :

— Qu'est-ce que ça veut dire?

— Tu vois bien, elle sort de son lit, elle s'étire...

Le lieutenant ajouta :

— Parfaitement. Elle fait ses ablutions avant le lever du soleil.

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