‹ Le festéjadou; récits du sudChapitre 5 sur 5 · M ASSOIE · texte numérisé non relu

M ASSOIE

ments semblaient aussi des housses qui cachaient la richesse de leur corps. L'Andalousie les avait prêtées au Portugal, où la femme est osseuse, desséchée, comme les contreforts des Sierras, avec des ombres de moustache sous les nez coupants. Elles avaient quinze ans, seize ans, dix-huit à peine. On aurait dit des fillettes dans un pensionnat, si le crayon noir n'avait allongé jusqu'au milieu de la tempe l'arc de leurs sourcils, si l'usure des baisers n'avait gonflé leurs lèvres.

Avec sa calvitie éblouissante, ses pantoufles à tête de lion, l'aisance paternelle de ses manières, Massime paraissait moins un visiteur qu'un ami de la maison. Il invita tout le monde à souper. Je lui faisais vis-à-vis ; je me souviens que j'avais à ma droite une petite Madrilène, à ma gauche, une beauté de Cadix. Nous bûmes du Champagne qui faisait grincer les dents. Nous causâmes dans la langue des perroquets.

Massime, de plus en plus pâteux, portait

des toasts. Il contait des anecdotes. Il disait Paris, la grande vie, les soirs des petits théâtres, ses aventures de cœur, Fil-de-Fer et l'angora ; on l'écoutait, les coudes sur la table. J'étais bien oublié.

Soudain, il me cria :

— Çer, ze vais visiter les cambres...

Il disparut. Trois ou quatre beautés le suivirent. Et je restai là, à fumer des cigarettes, devant les fruits écroulés sur la table. Une de ces fillettes avait commencé de chanter, une autre avait pris une guitare...

Oh I comme elles m'emmenaient loin...

Les murs se reculaient; je voyais devant moi de l'espace, de la lumière, ce grand soleil d'Espagne, qui fait de la poussière dorée avec la boue des chemins, de l'amour avec du désir.

Brusquement une grande clameur arrêta la chanson de la guitare. Je courus sur le seuil.

Un corps dévala sur moi dans l'escalier obscur.

MASSIME 289

— Ah ! oer ! fit Massime, en tombant dans mes bras ! Au secours ! . . .

Je n'ai jamais su quelle arrogance de « Parisieng » lui avait valu cette brusque reconduite. Même comme je demandais des explications, on me poussa dans la rue après lui.

Les petits chevaux blancs ne nous avaient pas attendus. Massime s'assit au bord du trottoir. Il était abominablement gris : il pleurait.

— Voyons ! lui dis-je, courage ! Nous allons retourner à l'hôtel.

Mais il souleva ses pieds, avec une mimique désespérée. Et je vis qu'il était en chaussettes. Par hasard, ou par plaisanterie, Juana de Dios avait gardé les pantoufles à tête de lion. Je sonnai vainement pour les obtenir.

Triste retour... Massime sanglotait. De temps en temps, il perdait tout à fait courage et de nouveau il s'asseyait au bord du trottoir.

290 MÂSSIME

Il disait tragiquement :

— Ze vais gagner le mal...

Des hommes qui portaient des lanternes s'approchaient de nous dans les carrefours. Ils nous contemplaient avec méfiance. C'étaient les veilleurs de nuit ; on les appelle, là-bas, les « serenos ».

Le jour était tout à fait levé, quand Massime finit par retrouver sa route.

L'air matinal l'avait un peu dégrisé :

— Mon çer, me dit-il, en franchissant le seuil de l'hôtel, ne parlez zamais de cette aventure-là à Fil-de-Fer. Ze la connais : elle est zalouse... Elle serait capable de refuser l'angora...

— Vite! vite ! décampe, démasque la porte ! Le marchand de pois chiches se leva sans

se presser. Il avait roulé sa voiture jusqu'à cette place d'ombre, et il s'était assis pour fumer une cigarette en paix. C'était un vieil homme, dont la figure était ridée comme la peau d'un pachyderme. Mais il avait encore du sang (du sang andalous prompt à la colère) et il vociféra :

— Qui es-tu, pour me parler ainsi ? Ta jeunesse et ton insolence ne me font pas peur 1 J'ai porté les armes dans mon temps; j'ai combattu sous le roi Carlos.

Le jeune homme avait poussé plus loin la voiture de pois chiches.

Il dit en haussant les épaules :

— Personne ne veut te contrister, vieux père ; mais tu es assis sur le seuil de Juan Tordoya, et voici qu'on le ramène des arènes avec un coup de corne dans la poitrine.

Dans ce moment-là, quatre hommes tournèrent la rue. Ils portaient le blessé. La cape de velours enveloppait son corps inerte. Un des pans traînait à terre. Et l'étoffe étant traversée, du sang ruisselait, goutte à goutte.

Beaucoup de gens avaient suivi le spada jusqu'à son logis, des spectateurs de l'accident, des flâneurs rencontrés dans la rue. On aurait voulu pénétrer dans la maison ; mais le jeune homme, qui déjà avait bousculé le marchand de pois chiches, ferma la porte de l'allée, et il cria par le judas qu'il donnerait des nouvelles.

Quand Tordoya fut déposé sur son lit, il ouvrit les yeux.

— Je VOUS en prie, murmura-t-il, prévenez la Teresa et mon confesseur.

Ses yeux regardaient le mur chargé d'images si fixement que, déjà, ils semblaient des prunelles vitreuses. Sa mâchoire, trop lourde, faisait bâiller les lèvres, ses joues creuses se touchaient dans la bouche. Le spada n'attendait plus que la visite de sa maîtresse et celle du capucin pour finir.

La Teresa arriva la première. Depuis quelques jours, elle était brouillée avec son amant pour un baiser que Juan avait envoyé à une fille en rentrant au toril. Mais quelle rancune tient devant la mort? D'un coup d'œil, elle jugea l'état du blessé. Elle l'aimait trop pour s'évanouir ou pour jeter des cris. Et puis, le temps ne lui manquerait pas pour pleurer un tel amant. Donc elle s'accouda au pied du lit et leurs yeux se parlèrent.

Alors, pour ne pas troubler cet entretien, les amis de Tordoya sortirent de la chambre.

Au dehors, il s'assirent dans Foscalier, sur les marches. Presque tous combattaient le taureau dans les arènes. Ils songeaient à l'audace de Tordoya, aux prouesses qui l'avaient fait aimer de cette belle fille et acclamer par toute la ville. Au travers de la fumée des cigarettes, ils voyaient fondre sur eux une bête qui avait, sous des cornes, le crâne de la mort. Et leurs bouches se détendaient, leurs mentons devenaient graves.

En bas, des coups heurtèrent la porte.

C'était le confesseur. Il trouva la Teresa agenouillée au pied du lit, avec ses lèvres collées à la main pendante de Juan.

Pour celui-là, il ne pouvait plus parler. Il tourna les yeux vers celui qui entrait et ses regards dirent sa gratitude.

Le capucin avait passé l'âge où le désir bataille sous les frocs et rend Je prêtre suspect. Il traitait ses pénitents avec dureté, avec des paroles qui cinglaient comme une discipline.

— Juan, dit-il, je suis venu à ton appel

parce que tu as toujours été un bon chrétien, malgré ta folie pour les femmes; pourtant, n'attends pas que je t'apporte le viatique. L'Église refuse son secours aux fous qui se suicident.

Les yeux du blessé exprimèrent une stupeur infinie ; il s'agita faiblement sur son lit. Comme s'il était menacé, Teresa le couvrit d'un geste.

Et tirant le capucin par sa manche:

— Mon père, que contez-vous?... On vous a trompé... Juan n'a pas porté la main sur soi-même.

Le confesseur regarda cette fille échevelée avec mépris. Il dit à son pénitent :

— Mon fils, je pleure le sang à l'idée de vous refuser l'assistance que vous implorez; je ne suis qu'un pauvre religieux; en prenant le froc, j'ai fait vœu d'obéissance : il m'est défendu de donner l'absolution à ceux qui meurent dans les arènes.

— Depuis quand? s'écria Teresa. Est-ce que le Borgne et Tirado n'ont pas été en-

terrés avec une messe chantée et des pénitents derrière leur cercueil ?

Le capucin continuait de ne pas regarder la Teresa; il répondit, comme si Juan luimême l'avait interrogé :

— Hélas 1 mon cher fils ! Sa Sainteté a envoyé à son clergé d'Espagne des ordres formels; et, ce matin même, notre supérieur nous a fait connaître les volontés pontificales.

La Teresa était trop bonne catholique pour se révolter. Elle baissa la tête ; puis, avec une résolution grave : '

— Mon père, demanda-t-elle, est-ce qu'on a défendu en même temps à une femme chrétienne de communier auprès du mourant, et de lui appliquer les mérites du sacrement?

— Non, dit le moine.

— En ce cas, mon Père, je vous en supplie, revenez après minuit, et apportez-moi le viatique. Dieu permettra que Juan vive jusque-là, car moi, je ne puis communier maintenant; je ne suis pas à jeun.

Ces heures de veillée furent interminables

pour la Teresa. Elle s'était placée au chevet de son amant. De temps en temps, elle se levait pour lui essuyer les tempes , pour glisser entre ses dents un morceau de glace. Elle n'abandonnait par sa main, ni ses prunelles fixes. Parmi les Ave Maria, un couplet de romance lui remontait dans la mémoire, une parole de guitare que Tordoya lui avait chantée, autrefois : a Quand je serai dans l'agonie, assieds-toi près de mon lit et regarde-moi dans les yeux ; — peutêtre que je ne mourrai pas. » Elle n'espérait pas garder son amant; elle avait vu, dans sa vie, trop de mortelles blessures; mais, du moins, elle voulait le retenir jusqu'à cette minute où elle ferait pour lui ce qu'elle avait décidé.

A son retour, le capucin trouva une table couverte de linge, un crucifix dressé entre deux candélabres et une branche d'olivier trempant dans l'eau bénite. Sous le reflet des cierges, Tordoya gisait si immobile que le capucin demanda:

— C'est fini?

— Non, dit Teresa, il entend encore.

Et, à demi-voix, elle prononça :

— Juan...

Sur l'oreiller, un tressaillement de paupières attesta que cette voix avait été reconnue. Aussitôt, elle s'agenouilla,

— Mon Père, fit-elle, bénissez ceux qui ont péché.

Elle conta leur amour, les œillades, les coquetteries, les rendez-vous, les baisers et puis la folie de leurs corps. Dans les bras l'un de l'autre, ils avaient oublié la terre et le ciel, les heures d'église, les jours de jeûne, l'exemple qu'on doit au prochain, le respect qu'on se doit à soi-même. Ils s'étaient aimés comme deux tisons qui se touchent et qui se dévorent. Elle demandait pardon pour les mots d'adoration qu'ils avaient profanés dans l'exaltation de leurs chairs, pardon pour les regrets qu'il emportait sous la lerrc, — pour les pleurs qu'elle verserait, jusqu'à son dernier jour, derrière un crêpe.

L'absolution descendit sur ces aveux comme un rafraîchissement du sang et des larmes. Puis, la face de Teresa se releva, ses lèvres s'allongèrent, elle reçut le viatique des mains qui le tendaient...

... Quand le bruissement lointain du chapelet eut averti la communiante que le moine avait quitté la maison , elle se releva vite :

— Juan, fit-elle.

Elle s'était penchée sur le visage, la bouche tout près de la bouche. D'une main, elle soulevait l'oreiller ; de l'autre , elle fixait cette tête vagabonde.

A la fois, les yeux et les lèvres de l'agonisant s'ouvrirent. Il sentit les lèvres de Teresa qui écartaient ses lèvres inertes, et, dans ce baiser, le dernier, elle lui passa l'hostie.

Le brigadier Tiodoro chevauchait sur la route de Corte avec son bicorne enveloppé dans un étui de toile cirée, et l'ombre de midi perpendiculaire aux sabots de sa jument. Cinq cavaliers suivaient dans un nuage de poussière à belle distance : c'étaient de bons gendarmes corses à figures de brigands.

L'un d'eux dit:

— Tiodoro mâche son mors. Regardez comme sa tête est placée ! Il est pourtant heureux en ménage avec la Giuseppa ?

A ce moment, le brigadier mit les éperons

dans le ventre de sa jument et toute la troupe prit le galop derrière lui. Corte venait d'apparaître au tournant de la route et les gendarmes avaient l'habitude d'entrer dans la ville en caracolant, pour appeler les femmes aux fenêtres.

Pourtant, le brigadier n'avait pas de hâte de regagner sa maison. Deux années auparavant, il avait épousé la plus jolie fille du pa3'S, une certaine Giuseppa que tous les jeunes gens à marier obsédaient de leurs galanteries.

La belle avait préféré Tiodoro parce qu'il était brigadier, parce qu'il avait la poitrine large et le cœur fier. Les deux jeunes gens s'étaient aimés avec la furie de leur pays : l'homme, triomphant, les moustaches en croc, la chair contente ; la femme avec des yeux de langueur, tout enveloppés d'ombre, des sourires et des poses d'heureuse lassitude.

C'avait été une période de vacances pour les bandits. Il fallait si longtemps au brigadier pour sortir de son lit, qu'un

boiteux aurait eu le loisir de gagner le maquis avant qu'un gendarme fût en selle. Puis, les mauvaises langues disaient que, chaque jour, après son repas de midi, Tiodoro s'enfermait dans sa chambre à coucher, afin d'écrire des rapports qui, jamais, ne partaient pour Bastia. Tout cela finit par l'entrée dans le monde d'un garçon que l'on appela Ercolo et qui pesait neuf livres en naissant.

Sa mère avait commencé de l'aimer tout de suite, quand il n'était encore pour elle qu'un prétexte à ourler des langes et une occasion de maux de cœur. Souvent, pendant le jour, tandis que Tiodoro était en tournée avec ses hommes, elle fermait les yeux pour se représenter la figure de son mari. Elle voulait que l'enfant attendu ressemblât à ce père comme deux effigies de -la même frappe. Des commères lui avaient recommandé l'efficacité des évocations aveugles. Sûrement, le mari et le fils occupaient dans son cœur des places égales. Mais Ercolo

continua de grossir aux dépens de son voisin. Quand il vint au monde, sa victoire était assurée : la fougue d'amour avait tourné en tendresse de lait.

Tout d'abord, Tiodoro ne s'était point préoccupé de ce rival que la nature lui donnait ; même, à sentir sa femme plus pesante à son bras, il s'était rengorgé, comme si, dans le monde, il était le premier homme pour qui se fût produit une pareille suite des amours. En rentrant au logis, il se plaisait à remplir de son poing les petites brassières que la Giuseppa avait cousues pendant le jour. Il enfilait deux doigts dans les manches ; il animait ces chiffons d'une vie de marionnettes. La jeune femme riait très fort de ce jeu-là, elle mettait les bras au cou de son brigadier et ils glissaient à s'aimer comme si, déjà, l'enfant n'eût pas été entre eux.

Un jour, Tiodoro s'avisa que sa femme était venue à sa rencontre moins loin que de coutume. Il lui en fit reproche.

PÈRE ET FILS 30o

Elle répondit avec un sourire tendre :

— C'est la faute de ton enfant...

Le lendemain, elle raccourcit encore sa promenade ; elle finit par ne plus se montrer qu'à la fenêtre de la gendarmerie. Et ce fut bien pis, quand Ercolo put endosser les fameuses brassières et coller sa bouche au sein maternel I Jamais Giuseppa n'était lasse de baiser ce corps robuste, de tapoter les reins, d'étouffer avec ses lèvres ces vagissements de nouveau-né qui chantent la gamme. La nuit, elle se relevait pour épier le souffle léger, derrière la moustiquaire. Le jour, elle défendait à Tiodoro de fumer à côté de son fils. Elle se fâchait, s'il faisait crier ses bottes dans l'escalier de sapin. Elle ne se levait plus pour le servir. Elle laissait une petite montagnarde préparer le repas et le café. Elle mettait plus de fleurs dans les vases de la cheminée. Elle ne se peignait à la hâte. Elle détournait la bouche des moustaches du brigadier ; et, comme une sœur, elle tendait la joue. Tiodoro sentait qu'il

n'était plus dans la maison qu'un utile comparse. Il souffrait autant qu'un cheval de selle que l'on attelle en paire. Oui, vraiment, c'était cela l'image de leur vie; Giuseppa l'attachait à côté d'elle au char de sa fragile idole. Il se plaignit ; il s'échappa en mots amers. Mais la jeune femme le contempla avec une nuance d'inquiétude.

— Eh quoi ! fit-elle, serais-tu jaloux de ton propre fils?

Il y avait tant d'indignation dans sa voix que Tiodoro baissa la tête ; il mâchait son mors, comme disaient les gendarmes. Et vraiment, ce matin-là, il avait une excuse à sa mélancolique humeur.

Deux mauvais garçons, qui déjà lui avaient tué un gendarme en guet-apens, venaient de voler un troupeau de chèvres. Ils tenaient le maquis, dont on ne pouvait les débusquer qu'à coup de feu. Tiodoro avait reçu l'ordre de les poursuivre, et de les atteindre.

Il les avait bien aimées dans sa jeunesse, ces chasses à l'homme, où l'on rampe à

plat ventre, sur les pierres, où l'on bondit de rocher en rocher, comme des moufflons ; où l'on se terre des heures, à l'affût, pour placer sa balle à coup sûr. En ce temps-là, les risques ajoutaient pour lui un plaisir à l'aventure. Mais depuis qu'il avait conduit la Giuseppa dans sa maison, le brigadier n'avait plus de goût pour les parties de montagne. « Les baisers, comme dit le proverbe, fondent le plomb. »

Un autre aurait profité du péril pour rentrer par une brèche d'angoisse dans le cœur de sa femme. Pas une minute Tiodoro ne songea à cette ruse. Il était trop fier pour reconquérir sa place en surprise dans la tendresse de Giuseppa. Il avait décidé de ne point lui parler de l'ordre reçu, ni de l'expédition projetée. Mais, sans qu'il se l'avouât, dans sa large poitrine de gendarme son cœur souffrait à cette idée :

« Elle ne s'attendrira pas sur mon départ. Elle ne priera pas pour moi. Elle ne versera pas de larmes; peut-être même le souvenir

de son Tiodoro ne la visitera point. Elle passera le jour à sourire pour son enfant pendant que le père sera sous les balles. » Le brigadier trouva la Giuseppa assise devant un baquet, où Ercolo barbotait à son aise. Bien que l'heure du repas eût sonné, la table n'était pas dressée. A l'entrée de son mari, la Giuseppa tourna la tête. Elle lit avec avec son lumineux sourire :

— C'est toi, Tiodoro?

Elle tendit sa joue, mais elle ne se leva point pour lui mettre les bras au cou comme dans le bon temps.

Sans mot dire, le brigadier s'assit au coin de la table et il attendit la bonne volonté de la servante. Son silence était si lourd, que la jeune femme s'en avisa.

— Qu'est-ce que tu as, Tiodoro?

— Je n'ai rien.

— Tu es fâché contre moi?

Il la regarda avec tristesse, puis prononça :

— J'aurais tort. Est-ce que tu n'es pas une bonne mère pour notre enfant?

La Giuseppa ne répondit point et le repas s'acheva dans la contrainte.

Cependant, comme Tiodoro rebouclait son sabre et vérifiait son revolver, elle demanda encore :

— Tu ne fais pas ta sieste, Tiodoro?

Il secoua la tête.

— Tu sors?

— Pour mon service. Au revoir.

Déjà il ouvrait la porte. Il espérait qu'elle le rappellerait, qu'elle aurait la pensée de lui tendre les lèvres.

Elle était restée debout au milieu de la chambre son enfant sur le bras, les yeux à terre paraissant songer.

Le cheval du brigadier attendait devant la maison. Tiodoro l'enfourcha sans hâte, il rassembla longuement les rênes. Déjà il serrait les jambes quand au-dessus de sa tête, une voix l'appela :

— Tiodoro !

La Giuseppa était sur le balcon avec l'enfant dans les bras.

— Tiodoro, dit-elle, ne pars pas chagrin ; nous t'envoyons notre baiser.

Elle avait son sourire et ses yeux d'autrefois. Il leur sourit, lui aussi. Il était touché aux larmes. Et, comme elle faisait mine de tendre l'enfant, il se leva sur ses étriers.

— Je ne puis l'atteindre, Giuseppa, jette-lemoi.

11 la regardait ardemment, inquiet de l'épreuve. La Giuseppa pâlit, mais sans hésiter elle riposta :

— Il est à toi, Tiodoro, le voici, puisque tu le veux.

Le père s'était haussé sur sa selle ; il reçut dans ses bras le précieux fardeau. Alors, son visage rayonna, et, levant vers la jeune femme encore tremblante des yeux pleins de lumière, il dit avec un grand élan de joie :

— 0 Giuseppa, j'aime cet enfant deux fois, puisque tu as eu confiance.

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