‹ Le festéjadou; récits du sudChapitre 4 sur 5 · I.K MKIUTRIEII · texte numérisé non relu

I.K MKIUTRIEII

Aich ne cessait de puiser et Brahim de jouer de la flûte. Les mehara eux-mêmes avaient fini de s'ébrouer ; ils rôdaient maintenant autour du campement, à grandes enjambées. Seul, un petit djemel, que les ruades de ses puissants camarades avaient éloigné de l'abreuvoir, continuait de barbotter dans l'auge.

Ben-Aich, essoufflé, avait dit :

— Encore un seau, ce sera le dernier.

Il se penchait sur la margelle, les reins plus haut que la têle, attiré vers la nappe d'eau par le poids du delou.

A ce moment-là Brahim déposa sa flûte.

Il sortit du gourbi et s'approcha de son camarade. De loin, nous le regardions, nous pensions qu'il venait à son secours. Mais quand il fut debout derrière Ben-Aich, Brahim leva le bras.

Ce fut l'atïaire d'une seconde, un éclair de couteau, un cri, et le soudanien s'affaissa sur la margelle comme un paquet de loques.

iOS LE MEURTRIER

Tout le monde s'était levé en rumeur.

Nos sokrars coururent sur Brahim, le saisirent par les épaules.

Il se laissa prendre sans résistance, seulement il dégagea l'un de ses bras, qu'il étendit vers l'assassiné, pour le maudire encore :

— Nègre, fils de nègre, chien ! esclave !

Ben-Aich ne pouvait pas répondre. Le couteau avait pénétré au milieu de ses omoplates, il était sorti par devant, entre les côtes, et il avait épointé sa lame sur la margelle du puits. C'était une arme touareg, large de dos, très effilée et dont la poignée de cuivre figurait une griffe.

Au moment où nous l'arrachions de la plaie, Ben-Aich fit encore un léger mou\ement, le dernier.

Notre première pensée fut d'adosser le meurtrier au puits et de le fusiller. Il ne résistait pas, résigné à mourir et visiblement satisfait de sa vengeance.

A la réffcxion, nous résolûmes de le con-

duire jusqu'à Ouargla pour le remettre aux mains du bureau arabe. Notre passage avait été signalé par des nomades. On avait retrouvé les deux corps auprès du puits, on n'eut pas manqué de dire que nous avions tué les chameliers pour nous emparer de leurs bêtes. Ces histoires-là trouvent un crédit facile auprès des pèlerins d'Insalah. C'est un prétexte à représailles qui n'en finissent plus. Dans l'intérêt de la civilisation et de notre prestige, il valait mieux entraver le joueur de couteau, et l'amener, tout vif, aux autorités militaires. On lui lia les pieds et les mains. On le jeta dans un coin et l'on s'étendit sur les couvertures pour dormir jusqu'au lever de la lune.

Comme nous n'avions pas de mehara pour monter le prisonnier, nous résolûmes qu'on le remettrait aux mains des sokrars et qu'il voyagerait à pied, derrière les bêtes de bat, avec les cantines au goum. Nous explicâmes qu'ils répondaient sur sa tête de

210 LE MEUUTRIKU

la garde de Ben-Aich ; et, le campement ayant été levé au milieu de la nuit, nous prîmes les devants au grand trot.

Notre étape finissait vers neuf heures du matin, à cause de l'ardeur du soleil. D'ordinaire, la cantine nous rejoignait vers onze heures. On préparait le café, on réchauffait avant la sieste quelque ragoût de gazelle ou de lièvre tués sur la route.

A une heure, la cantine n'était pas encore en vue. Elle arriva beaucoup plus tard, alors que nous avions perdu tout espoir de manger ce jour-là, et que le tourment de la soif nous empêchait de dormir.

Max prit le chef de cantine à la barbe et se mit à le secouer comme une sonnette.

— Canaille ! bandit I qu'est-ce que tu as fait en route ?

Mais l'homme se prit à gémir.

— C'est la faute de Brahim ! Je l'avais attaché derrière mon djemel ; il ne voulait pas marcher ; il se laissait traîner sur les pierres ; tu m'avais dit de te l'amener vivant.

LE MEURTHIER 21 I

De fait le chamelier était fort abîmé : le visage et les genoux tout saignants, les chevilles si entamées qu'il fallut couper son entrave et lui donner un gardien. Pour le principe on plaça le chef cantinier en sentinelle. Mais il ne pouvait monter indéfiniment la garde, étant lui-même accablé par la route. Et nous songions avec inquiétude qu'il faudrait prendre notre tour de veillée, voler quelques heures à notre misérable repos de la nuit.

On a beau nourrir dans son âme l'amour de la justice, il ne résiste pas longtemps à des étapes de quatre-vingts kilomètres, sur le dos d'un dromadaire, par des chaleurs qui atteignent cinquante degrés. Dès le second jour, nous commencions à nous demander, tout bas, si les mânes de Ben- Aicli méritaient qu'on leur sacrifiât les délices du café et l'intégrité de notre sieste nocturne.

— Si seulement cet animal de Chaâmbi pouvait crever d'insolation ! murmura Max,

en quittant son lit pour prendre la garde du prisonnier.

11 était convenu qu'il viendrait me réveiller pour lui succéder jusqu'au lever du camp. Je m'étais rendormi bien vite, n'espérant aucune discrétion de sa part. Je fus donc tout surpris, à l'aurore, en ouvrant les yeux, d'apercevoir mon compagnon roulé comme moi dans sa couverture. Tout le « goum » dormait encore, mais le Ghaâmbi n'était plus là.

Je demandai :

— Et Brahim?

Max s'élirait les bras.

Il répondit avec une superbe indifférence :

— Brahim? Il a décampé ! Il a bien fait, sacrédié !

Même Max ajouta cyniquement :

— Je ne lui adresse qu'un reproche: il ne m'a pas réclamé le paquet de tabac de Ben-Aich.

LE GOUMIER

La plaine de Sid-el-IIarek ondule dans les ténèbres, comme un bras de mer. On dirait des vagues battant le pied des collines, par où le plateau est cerné. Audessus, c'est la splendeur d'une nuit de juillet, une de ces nuits du Sud, fourmillantes d'étoiles qui suspendent, superposent des étages de cieux : un ciel bleu derrière le ciel sombre, — et là-bas, indéfiniment haut, un ciel couleur de lait, des clartés d'opale, une nuit aux reflets de perle.

Sid-el-Harek, c'est le patron des cavaliers qui partent en « liarka ».

2li LE f.OUMIF.R

Quand les Ksouriens- Berbères commencent à récolter le blé et les dattes de leurs jardins, les nomades se groupent par sympathies de tentes. Pendant quelques jours, ils prient, ils parlent, ils festoient, ils fument, ils boivent du café. Un matin, tous les enthousiasmes sont montés au paroxysme : un cri met tout le monde en selle :

— « Allahiallah ! »

Les chevaux blancs bondissent, se cabrent, s'élancent. Une vague de crinières au vent soulevées comme le panache d'un mascaret, barre la plaine, roule, grossit, menace. Du haut de leurs terrasses de boue, les femmes des Ksouriens poussent des cris aigus ; des coups de feu partent de la couronne du Ksar par des embrasures de meurtrières :

— « Allahiallah ! »

Les troupeaux de moutons et de chèvres que les bergers rabattent vers les jardins n'auront pas le temps de franchir la muraille. Déjà la « harka » les entoure, les

LE GOUMIEU 215

submerge : des éclairs de sabres brillent au-dessus de la tête des bergers. Les chevaux s'arrêtent, dans leur galop, sur un seul jtied, avec un cri de douleur!

La « harka » est gorgée de butin ; elle fait volte-face. Elle reprend la route du Sud. Elle n'est plus qu'une ligne à l'horizon. La seule trace de son passage c'est la lamentation qui s'élève du vieux Ksar, et, en bas des jardins, au pied de la colline, cinq ou six taches blanches, dans la verdeur du drine : les burnous des bergers qui ne se relèveront pas.

Le voisinage des postes français a rendu ces agressions plus rares dans les hauts plateaux. La « harka » ne remonte plus guère au delà de la région des « Gours », mais tout de même, les Arabes gardent le pieux souvenir de ces fêtes militaires. Tout à l'heure, au seuil de la plaine, ils ont demandé la permission de prendre le galop en l'honneur du Saint. Nous avons si glorieusement fêté ce patron des pillards que

21G LE GOUMIER

les chevaux entravés sont encore haletants devant leurs tas d'orge.

Aux quatre coins du campement, audessus des feux, des colonnes de fumée montent, droites, à perte de vue. Ils éclairent la maigre silhouette des deux petits chameaux de bât qui portent nos cantines, les sentinelles enveloppées de blanc, les goumiers qui causent, accroupis autour des plats de couss-couss.

Tout le jour, ils ont marclr'^ pieds-nus derrière lesdjemels, protégés contre l'ardeur du soleil par leurs petites calottes rouges. Ils repartiront dans quelques heures, en pleine nuit ; pourtant ils prolongent indéfiniment la veillée.

Ces diables ne mangent point, ne boivent point, ne dorment pas : ils parlent, assis en tailleurs, les coudes posés sur leurs maigres genoux, le menton dans leurs mains; ils discutent pendant des heures sur un ton uniforme de psalmodie. Ils chérissent la parole comme les chevaux aiment

LK GOUMIER :2l7

Torge. C'est la bonne avoine de la halte. Elle leur donne des forces nouvelles pour les longues courses silencieuses sous l'accablement du soleil. Ils ne causent pas, ils pérorent. Ils parlent magnifiquement, avec des hyperboles, des apostrophes, des prosopopées, tout l'arsenal de la rhétorique, pour narrer un vol de burnous, une vente de mulet.

Soudain une voix s'élève. Elle domine les autres. Elle contredit en phrases irritées :

— Je te dis que c'est là qu'il est mort, et qu'on l'a enterré.

— Ce n'est pas vrai.

— Je reconnaîtrais la place I

— Je parie que non !

Mon spahi s'est levé pour donner à boire à son cheval. En passant à côté des goumiers, il dit de sa voix grave :

— Tu es sûr? Prouve-le. Peut-être après cela vous nous laisserez dormir.

Je demande de ma place :

— De quoi s'agit-il, Mohamed?

218 LE GOUMIER

— C'est un homme du goum... 11 conte que son père a été enterré, en cet endroit. Les autres prétendent qu'il est mort sur le chemin de Chellahlah.

— Il y a longtemps?

— Quand Si-Hamza et Si-Eddin ont marché contre vous.

— Et comment l'homme est-il mort?

De loin le goumier répond :

— Il a reçu une balle dans la tête, près de l'oreille. Je suis sûr qu'on voit encore la marque dans son crâne.

Une voix crie :

— Eh bien, fais-nous-la voir ?

— Soit, dit le goumier.

Et il sort du carré des feux.

A une vingtaine de mètres du campement, des pierres sont accumulées. On ne saurait dire si c'est un éboulement ou un travail humain. En tout cas, ce tumulus est depuis longtemps découronné de l'espèce de hampe où les Arabes accrochent des lambeaux de chiffons, et qui, de loin, donnent

LE GOUMIER 219

à ces tombes du désert l'aspect d'un épouvantail pour les oiseaux.

Le goumier marche dans cette direction.

A la lueur des feux, nous suivons tous ses mouvements. L'une après l'autre, il soulève les pierres énormes. Il les accumule méthodiquement à côté de lui en un second tas. Quand la terre est découverte, il s'agenouille, il fouille le sol avec son couteau.

Ces tombes de route ne sont pas profondes. On jette sur le corps juste autant de sable qu'il en faut pour le mettre à l'abri des bêtes. Dans ce but, les passants qui ont de la piété doivent y ajouter une pierre. Si bien que sur les routes fréquentées, de véritables mausolées s'élèvent : ils marquent les étapes aux caravanes.

Au bout d'une heure, l'homme se relève ; nous le voyons qui s'en revient lentement : il a dans les mains un objet rond, il le porte avec précaution. Il ne crie pas pour annoncer sa découverte : de même, on ne lui jette au vol aucune question de curiosité

220 LE GOLMIKU

impatiente. Mais tous les causeurs se sont tus. Ils sont rentrés dans cette immobile songerie, qui, chez ce peuple singulier, alterne avec les gesticulations et l'éloquence. Le goumier a promis sa preuve : on attend. Enjambant les selles il s'approche de son contradicteur.

— Tiens, dit il.

A deux mains, il tend un crâne :

— Tu vois le passage de la balle ?

Au-dessus de l'oreille, vers la tempe, le

Irou d'ombre est percé, net, comme à l'emporte-pièce.

L'Arabe le considère longuement en hochant la tète. Puis, entre ses doigts il fait tourner cet objet funèbre, comme pour une expertise. Sans rien dire, il le passe à son voisin, qui recommence minutieusement cet examen muet. Et ainsi de suite, de proche en proche, jusqu'à ce que le crâne revienne dans les mains du fds.

Alors le goumier dit tranquillement :

— Je savais bien que je ne me trompais pas.

LE GOIMIER 221

Il sort une seconde fois du camp et retourne vers la fosse où les autres ossements gisent dans la terre remuée. Il replace le crâne à sa place, puis avec ses mains, commence de ratisser la terre. Quand elle est de niveau, il se lève, revient au tas de pierres. L'une après l'autre, il les cdiGe comme les morceaux d'un jeu qui s'emboîte. J'entends distinctement le petit choc de leur pose, l'allée et venue des pas. Puis ces bruits s'assourdissent, déclinent. Je viens de m'endormir...

... Deux heures plus tard, à la pointe de l'aurore, nous remontons à cheval. Le tiimulus est relevé. Sans doute le fils viendra faire sur ces restes des invocations matinales.

Mais non, rien ne l'attire plus vers cette dépouille, car, avant de monter à cheval, il se prosterne avec les autres vers le soleil, puis il passe au large du tombeau sans tourner la tète.

Hammani dit Barbara, la « Petite Jatte », parce que son ventre lui tombait sur les genoux, avait dressé ses tentes à deux jours du puits. C'est l'usage, en été, au Sahara. La chaleur a suspendu toute vie de caravanes. Ceux-là, seuls, se risquent à travers les sables, qui ont fait un mauvais coup ou qui passent des armes en contrebande.

Aussi, les gens paisibles, qui se déplacent d'aventure pour leurs affaires, s'éloignent, autant qu'ils peuvent, de la ligne des points d'eau.

Nous découvrîmes le campement d'Ham-

mani, par hasard, dans un pli de terrain. Le chaàmbi se trouvait à peu près seul avec ses femmes. Il ne montra que plus d'ernprcssement à nous accueillir. II y avait de l'inquiétude dans sa politesse.

J'en conclus qu'il avait quitté les territoires militaires pour ne point fournir ses prestations ou qu'il venait de rendre hommage à quelque marabout du Touat.

Peu nous importait, d'ailleurs. Nos méhara étaient las, et nous, aussi fatigués qu'eux. Je ne fis point de façon pour m'étendre sous la tente du chaàmbi, sur un divan jonché de soieries claires. Hammani s'assit lui-même sur un coussin touareg, bariolé de sang, afin de me regarder dormir.

Le soleil commençait de baisser quand je rouvris les yeux. Hammani était toujours assis sur ses mollets à côté du divan. Il examinait ma carabine, en expert. C'était un exemplaire du fusil Golt, alors dans sa nouveauté. Le principe de l'arme est le môme que dans le winchester. Mais, au

LALLA 2-2o

lieu du coup de clef qui déplace un peu le canon, le jeu d'une coulisse fait avancer les cartouches, sans secousse, et vous pouvez tirer vos quatre coups de feu sur la fuite d'une gazelle.

Hammani vit mes yeux ouverts, et il déposa l'arme. Mais ses regards ne s'en détachaient point. Ils y revenaient avec cette expression de curiosité qui apparaît si rarement sur les visages mahométans.

Il finit par dire :

— Ta carabine... tu y tiens ?...

A ce moment, une ombre de femme, rose sur le sable, venait d'entrer dans la tente. A un ordre d'Hammani, une voix très fraîche répondit, dans un dialecte que je ne connaissais pas. C'était moins rauque que l'arabe : les syllabes tombaient les unes sur les autres, isolées, avec la sonorité de coquillages ballottés entre des mains.

Je ne me penchai point pour regarder, malgré ma curiosité; je ne répondis point non plus à la demande d'ïlammani : l'usage

du Sud veut qu'on prenne une longue respiration, par dignité, avant que de donner son avis sur une matière d'importance.

Entre temps, l'ombre rose entra. C'était une petite négresse, haute, tout au juste, comme une fillette de douze ans, mais son corps était mûr, d'une de ces maturités hâtives de pays chaud qui sautent des saisons, entre la graine et le fruit. Ce que l'on voyait de nu, hors de sa chemise bleue, le cou, les bras, les jambes, jusqu'aux genoux, avait cette grâce forte des danseuses de Tanagra, que notre désir étreint à travers leurs voiles. Le visage découvert, selon la mode des nomades, me parut d'un ovale charmant. Le kohl élargissait les yeux jusqu'au pied d'un nez droit. Ils brillaient comme de l'eau courante. L'esclave se baissa pour poser deux tasses de café sur un tabouret. Par la fente de sa gandourah, ouverte de l'aisselle à la ceinture, j'aperçus sa poitrine. C'était cette fraîcheur gonflée de sève qui a fait donner aux raisins des

LÂLLA 227

oasis le nom de « seins noirs ». Et, depuis le front jusqu'aux pieds, toute cette chair d'enfant-femme était superbement rouge, du ton des amphores de Pompéi.

Je dis au chaârabi ;

— Ton esclave n'est pas oiim el ouled ? (C'est-à-dire « la mère de l'enfant » la

servante dont le maître a un fils.) Hammani secoua la tête.

— Veux-tu l'échanger contre ma carabine ?

A cet instant, j'eus la vision de ma maison de Paris. J'écrivais, comme je suis là, près de la fenêtre, au milieu de mes livres et de mes portraits favoris.

Soudain, une portière remue : c'est la petite négresse qui entre avec sa grâce de vase étrusque. Elle a gardé ses ongles teints de henné, ses yeux cerclés de kohl, mais au lieu de cette cotonnade déteinte, une éclatante soierie habille sa souplesse d'iguane. Et, dans ce cadre de vie moderne, dans cet intérieur d'homme civilisé, tourmenté de droits et de devoirs, elle apporte sa dou-

ceur esclave, sa féminililé anonyme, l'avertissement que l'amour est la grande affaire, que la pensée des livres, la beauté figée des statues ne valent pas contre le sourire d'une face noire.

Entre ma carabine et la fillette, le chaâmbi ne pouvait hésiter longtemps.

— Lallaestàtoi, me dit-il. Quand pars-tu? Lalla était rentrée dans la tente des

femmes et Hammani ne me la ramena qu'au moment de monter en selle. Il prononça :

— C'est une bonne affaire que tu fais : ce marchand dont je la tiens, l'avait payée soixante mille oudâas...

(Ce sont des coquillages que l'on tire du Niger, aux environs de Bahar.)

— ... Ses dents et ses yeux sont, comme tu vois, en bon état; enfin, elle n'a jamais eu d'enfant, et elle ne ronfle pas pendant la nuit.

Puis il fit plus bas :

— As-tu une gandourah pour Lalla ?...

Celle-ci appartient à mon douar.

Selon l'usage, Hammani entendait bien me livrer l'esclave toute nue. Les marchands de chevaux ne laissent point leur couverture ni leur licol sur les pouliches qu'ils vendent.

J'avais cru acheter la petite négresse tout habillée, mais le chaàmbi me dit gravement :

— Jamais nous n'avons parlé de la gandourah. Il faudra que tu ajoutes quelque chose au marché... Un autre paquet de cartouches...

Quand Lalla comprit qu'elle s'en allait avec un homme blanc, elle poussa de grands cris. En même temps, avec ses mains ouvertes, elle cachait ses deux yeux. 11 fallut l'asseoir de force dans un « bassour » que l'on avait installé sur un chameau de bât, entre les cantines.

... Je les ai encore dans l'oreille, les sonorités de ces marches à la lune. Par devant, le guide chantait, dans sa petite flûte, trois notes infiniment plaintives. Elles

disaient l'horizon qui n'a pas de but, la douleur qui n'a ni commencement ni fm, aussi la résignation parfaite. C'était confus et régulier comme le battement du cœur. Ce jour-là, un sanglot répondait à la plainte de la petite flûte : la lamentation de La] la rythmée au pas du djemel.

Je me rapprochai. Du haut de ma selle, je dominai le « bassour » ou la petite négresse était blottie. Elle ne comprenait pas le sens de mes paroles, mais elle entendait bien que ma voix était douce. Une fois, elle ôta ses mains de dessus son visage, et, à la lune, je vis des larmes dans ses yeux. Mais tout de suite, elle se recouvrit comme un enfant qui a honte. Cela divertissait infiniment les sokhrars, qui marchent à pied, derrière les botes de bât. Ils riaient, vers moi ; ils montraient leurs dents blanches. Je finis par prendre les devants au grand trot pour ne plus entendre cette lamentation dans la nuit.

Nous arrêtâmes l'étape, au matin, dans

le lit d'un oued. Des quartiers de roc formaient là un abri de sieste. Les sokhrars étendirent un tapis et nous nous y étendîmes pour passer les heures chaudes.

Afin de distraire la petite négresse je débouchai ma dernière bouteille de Champagne. Elle prit peur, quand le bouchon sauta et refusa même de goûter. Son silence était plus navrant encore que sa douleur.

J'avais demandé sur elle quelques renseignements à Hammani. 11 l'avait tout récemment achetée à des gens du Gourara. Les conducteurs d'esclaves avaient lié les chevilles de Lalla sans seulement lui donner, pour la marche, la longueur de son enjambée. Ainsi, elle avait voyagé pendant des centaines de lieues avec son pas brisé. L'entrave était entrée dans sa chair. Elle en avait gardé la double marque au-dessus des chevilles. C'était comme les meurtrissures de bracelets qu'on vient d'ôter. Je lui montrai ces légères cicatrices en la plaignant

pour les souffrances qu'elle avait endurées.

Pourquoi ce geste de douceur la fit-il éclater en sanglots, si tumultueux, que je crus qu'elle allait passer dans un spasme de larmes? Lalla était allongée sur le ventre, les coudes à terre, le menton dans ses mains. De désespoir, elle laissa retomber sa figure dans le sable. Pourtant, elle n'avait pas pu s'imaginer que je la menaçais d'une remise d'entraves. Ma main et ma voix caressaient.

Depuis, j'ai songé que c'était vanité féminine, et ce que j'ai démêlé des sentiments de ces femmes primitives me donne confiance que je ne me trompe pas.

Lalla souffrait, parce que j'avais découvert la tare de son corps.

Peut-être, on aurait pu entrer dans le cœur de Lalla par cette brèche de coquetterie. Je ne m'y essayai point.

Huit jours plus tard, nous atteignions un poste de tirailleurs. Ils étaient commandés par un officier qui parlait un peu

d'arabe sénégalais. Il put dire à la petite, dans le dialecte du Niger :

— Tu es jolie...

Je lui donnai Lalla avant de quitter le poste.

Il en aura fait le plus mauvais usage.

Au nom d'Allah très bon et très miséricordieux :

Au temps que les croyants erraient librement de Ouargla au Touat, Sidi-Cheikh emplit le Sahara par le renom de sa piété. Il apaisait les différends qui séparent les hommes. Les Chaâmba, les Touaregs euxmêmes respectaient ses décisions. Et jamais il n'avait accepté aucun présent des malades qu'il avait guéris.

Il ne faisait pas comme les autres médecins qui appliquent des baumes sur les blessures. Il ne fabriquait pas des philtres

avec des herbes recueillies entre le coucher et le lever du soleil. Il touchait seulement les membres malades, et puis il implorait le Prophète, les yeux levés, avec des paroles qu'on n'entendait pas.

Il disait à ses amis :

— La vertu de guérir est dans la prière. Quand je vois que Dieu n'écoule plus la mienne, je quitte les hommes, je vais adorer dans le désert. Je refais ma force par la contemplation.

Il allait prier hors des routes de caravanes, près d'un puits abandonné. Et là, môme pendant les heures chaudes, il demeurait agenouillé devant son gourbi.

Tant de foi irritait le Père-des-Mauvaises- CEuvres, celui qu'on ne nomme pas.

Il vint trouver Dieu et lui dit:

— Ce n'est pas par vertu que ion serviteur Sidi-Cheikh repousse les présents qu'on lui offre, c'est par orgueil. Laisse-moi le tenter avec toutes mes ressources. Il succombera comme les autres. Tous les

hommes aiment une apparence qui les perd. Les uns se vendent pour de l'or, les autres pour le baiser des femmes, les autres pour les sloughis, les autres pour les fantasias. Tel qui résiste à l'offre d'une chèvre et de son petit, se vend pour un couple de mehara.

Le Seigneur répondit avec colère :

— Tes œuvres échoueront. Sidi-Cheikh le sait; tous tes présents sont comme les mirages qui dupent les voyageurs dans le chemin des caravanes. L'illusion sème les sables d'oasis qui durent quelques heures. Tes créations à toi subsistent quelques années. Mais qu'est-ce que tout cela auprès de mon éternité ? Sidi-Cheikh, mon serviteur, n'est pas plus altéré des biens dont tu disposes que de l'eau irréelle des mirages. Pourtant, je permettrai que tu le tentes, entre le coucher du soleil et le lever de la lune. Ingénie-toi, multiplie tes pièges, car si le saint homme résiste à ces inventions, je le mettrai pour toujours hors de tes

atteintes. Ainsi, mes fils apprendront tout ensemble comment un croyant doit vivre, et comment ma bonté descend sur ceux qui me sont fidèles.

C'était l'heure où, selon la Loi, les enfants du Prophète vont aux fontaines pour boire et pour y faire leurs ablutions. Sidi-Cheikh se leva d'un long agenouillement, et, murmurant son « deker », — (c'est la prière que chaque Marabout ajoute aux prières rituelles) il s'approcha du puits.

Le « delou » de cuir pendait à la corde, au-dessus de la nappe d'eau ; il y avait un abreuvoir autrefois fréquenté par les chameaux oii le Marabout pouvait laver son corps.

Toujours marmottant les prières, il tira sur la corde. Jamais le delou ne lui avait paru si lourd. On eût dit que des galets chargeaient le seau de cuir. Comme il arrivait à la margelle une grande clarté sortit du puits ; Sidi-Cheikh s'arrêta étonné :

— Qu'est-ce donc ? pensa-t-il. La lune est déjà levée, et elle se réfléchit dans l'eau?

Il se pencha pour la voir, mais il recula aveuglé.

Jusqu'aux bords, le delou était plein de pierreries; des perles, des améthystes, des émeraudes, des rubis, des topazes, des diamants, d'autres clartés dont Sidi ne savait pas le nom et que jamais les « djinns » n'ont laissé voir aux hommes. Et toutes ces pierres étaient noyées dans de l'or liquide. Il se renversa dans l'abreuvoir, il le combla et puis il s'enfuit par une fissure. Il courait sur le sable. Il emplissait l'empreinte des pas de Sidi-Gheikh. Il reflua jusqu'au seuil du gourbi.

Le Marabout tomba sur ses genoux. Il leva ses mains et cria, dans un grand désespoir :

— Allah I Allah ! que fais-tu de ton serviteur ! Veux-tu l'obliger à périr de soif et à faire ses ablutions avec du sable, comme les pèlerins qui ont perdu leur route?

21(1 r.A FONTAINE DES PAUVRES

Aussitôt, l'or remonta vers Tabreuvoir.

La vasque se vida. Goutte à goutte, ies pierreries, avec le métal, retombèrent clans le puits.

Sidi-Cheikh était encore émerveillé du miracle, lorsque dans son dos, il entendit un hennissement. Un cheval était là, un étalon noir, qui avait de la lumière dans son œil et dans sa narine. Il ressemblait à un lion, avec ses jarrets souples, sa croupe ronde, son garrot élevé comme une montagne, sa crinière au vent. 11 était harnaché à la mode marocaine, avec des cuirs de toutes les couleurs. Sa selle était rouge comme les œillères, les étriers d'argent et tout incrustés de pierreries. Il hennit encore une fois et s'approcha du Marabout avec des bonds qui l'enlevaient dans l'air, les quatre pieds à la fois.

Lorsqu'il fut devant le saint homme, toute sa colère s'apaisa. Il commença d'arrondir son encolure, de ramener la tête au

LA FONTAINE DES PAUVRES lil

milieu de sa poilrine. Il pliait sur ses jarrets comme les jeunes chiens qui veulent être caressés. Il semblait inviter le Marabout à sauter en selle.

Sidi-Cheikh croisa ses bras sur son burnous, et il dit :

— Celui qui ne fait plus la guerre ne doit plus se montrer dans les fantasias. Mes pieds me suffisent, Seigneur, pour me porter hors de ce gourbi jusqu'à la place où je te prie. Si tu me les coupes, je ferai comme la sauterelle, je me traînerai sur mes bras.

Alors le cheval se cabra avec un hennissement désespéré, sa crinière s'envola et il se dissipa dans l'air comme dans une fumée de bivouac.

Sidi-Cheikh poussa jusqu'au gourbi ; mais au seuil, il s'arrêta stupéfait.

Sur la natte où le Marabout s'étendait pour dormir, une jeune femme était assise avec ses jambes repliées sous elle.

A la vue de Sidi-Gheikh, elle se leva. Elle avait le sourire éclatant, de longs yeux, frais comme des fontaines où la bouche avait envie de boire. D'un geste gracieux, elle écarta de sa poitrine la gaze du haïk. Elle découvrit ses seins. C'étaient ceux dont il a été écrit: «Ils rafraîchiront le mari et ils nourriront les enfants. »

La jeune femme avançait la main pour s'emparer de la main de Sidi-Gheikh. Sans doute, elle voulait l'obliger à toucher ces fruits de sa jeunesse, blancs et veinés de lilas, comme les pastèques de Metlili. Mais le Marabout l'arrêta de son doigt levé.

— Les mains qui manient le chapelet ne doivent plus, dit-il, égrener la beauté des femmes.

Un soupir souleva la poitrine du djinn, et baissant les yeux comme à regret, avec la moue des pudeurs fâchées, elle laissa tomber, jusque sur ses pieds, la mousse du haïk.

Jamais, au temps de sa jeunesse, Sidi*

Cheikh n'avait vu une pareille blancheur. C'était cette douceur des amandes que l'on écrase dans du lait, cette fermeté des chairs qui fait ressembler la hanche des belles femmes à la croupe des juments. Et tandis qu'un des bras repliés venait couvrir les sourcils, Sidi-Cheikh vit que ce ventre blanc commençait de se mouvoir. Il tournait lentement, comme une roue, autour de l'essieu qui la soutient.

Sidi leva son bras menaçant:

— Arrête I fit-il et retourne au Maîtredes-Mauvaises-tEuvres. Sa magie est impuissante à créer des houris pareilles aux épouses que le Prophète nous a promises, quand nous habiterons son paradis. J'ai fini d'aimer les femmes de la terre ; je ne m'arrêterai pas sur le chemin du ciel pour pécher avec une djinn.

Le bruit d'un sanglot déchira l'air et le Marabout, s'étant détourné vers le puits, comprit que le Malin était vaincu par sa constance.

2i4 F.A FONTAINE DES PAUVRES

Alors, Sidi-Cheikh s'agenouilla sur le seuil du gourbi et il leva les yeux vers la lune. Elle commençait de monter à l'horizon avec son cortège d'étoiles.

Après l'accablement du jour venait maintenant la fraîcheur d'une nuit bleue. Audessus du ciel que les yeux du corps contemplent, le saint en découvrait un autre que Dieu montre seulement à ses élus.

C'était, derrière la nuit d'azur, une nuit couleur de perle, un fourmillement d'astres. Et Sidi, avec ses maintes jointes, avait la sensation qu'il montait vers eux. Au-dessus de son front, il entendait la musique innomable des sphères. Au-dessous de lui, des eaux chantaient.

Car, par la grâce de Dieu, une source avait jailli à la place de la tentation. C'est une eau fraîche comme du diamant, toute pleine de clartés de pierreries. Les pèlerins se détournent pour venir y boire. On l'appelle : Aïn-el-Foukara, la Fontaine des Pauvres.

Les soldats du poste optique m'avaient aperçu de leur terrasse. Quand nos chevaux arrivèrent en haut du monticule de sable, toute la garnison était sortie pour nous recevoir.

Un sergent et huit hommes.

Ces télégraphistes sahariens sont perdus hors de toute voie, on les abandonne dans des fortins avec des provisions pour quelques semaines et des munitions en cas d'attaque. Les gardiens des phares ont plus de distraclions : sous leurs yeux, c'est le spectacle mouvant de la mer ; puis de gros oiseaux

les visitent ; des voiles passent au large. Ici le paysage est figé : à l'horizon circulaire, une dune profile sa ligne géométrique. Il semble que l'on ait quitté la terre, et que Ton habite les solitudes montagneuses de la lune, telles qu'elles apparaissent dans les lunettes d'observatoire.

Le passage d'un voyageur, en plein juillet, était pour la garnison une surprise. On me tintl'étrier, on m'enleva de ma selle, et après l'accablement d'une étape trop longue, la salle du poste me parut si délicieusement fraîche que j'ouvrais la bouche pour en humer l'air.

Les télégraphistes étaient sommairement installés ; pourtant, ils se mirent en quatre afin de fêter l'hôte. On tua un des trois poulets qui couraient dans l'écurie entre les jambes des chevaux. On ouvrit une boîte de conserves, suprême ressource laissée aux isolés du poste en cas de siège ou de simoun ; et cela fit un repas si supérieur à tous ceux où j'avais goûté depuis long-

temps, que mes hôtes louèrent mon appétit.

Ce banquet était servi par un grand nègre du Zendj. L'espèce en est assez rare. On dit qu'ils font la razzia, montés sur des bœufs, et qu'ils vendent leurs enfants pour des dattes. Ils liment leurs dents afin de les rendre plus aiguës, et ils dévorent les animaux morts de maladie. Ils répondent aux injures : « Vous mangez ce que vous tuez vous-mêmes, et vous refusez démanger ce que Dieu a tué. » On les accuse d'être des anthropophages.

Ce nègre s'appelait Boubou. Il faisait partie des meubles du poste. Il circulait autour de la table, en burnous blanc, coiffé d'un chéchia rouge, avec des pantoufles jaunes à ses pieds nus. Ses yeux, pleins de sang, étaient comiquement exorbités. Son ventre, rond comme une calebasse, soulevait l'étoffe du burnous.

Boubou était, bien entendu, le souffredouleur des soldats. On me fit les honneurs de sa personne comme d'un animal savant.

i2i8 BOUBOU

Ces plaisanteries ne traversaient point la peau noire du pachyderme. Boubou en était plutôt caressé. La vanité des nègres est si prodigieuse, qu'ils ne sont, je crois, pas trop fâchés d'être battus, si la chose se passe publiquement.

A la vanité de sa race. Boubou joignait une poltronnerie comique, touchante aussi, car elle était le fruit de tant de horions! Elle mettait dans ses yeux roses une perpétuelle et mouvante inquiétude. Gela donnait à rire. Le contraste était trop discordant entre la force que l'on sentait logée dans ses jambes de kanguroo et la pusillanité enfantine du noir. Il suffisait qu'un des convives se levât brusquement pour que l'on vît Boubou fuir vers l'écurie. On pouvait bien le rappeler, après cela. Il ne revenait pas ; du moins, il se risquait à pas de loup jusqu'à la porte, il avançait la tête avec précaution, il nous regardait avec des yeux pleins de prières.

— ... Veux-tu bien !...

... Un geste... Un bond... et de nouveau Boubou élait hors d'atteinte.

Cependant on voulait me montrer cette peur sous toutes ses faces, comme un divertissement.

Deux gaillards allèrent tirer Boubou de Técurie; ils ramenèrent par l'oreille, l'obligèrent à s'agenouiller.

Et le sergent commanda:

— Boubou ! dis du bien des Français.

Aussitôt, le nègre prit la mine recueillie

d'un orateur qui commente le Prophète dans un marché. Il dit avec une emphase magnifique :

— Gloire à Dieu !... Vous êtes les maîtres de tout... Quand vous faites parler la poudre, ensemble vous ne lirez qu'un coup de feu...

Boubou débita cette litanie, tout d'une haleine. Il se gargarisait avec les phrases. Il aurait continué sur ce ton pendant un temps indéfini. Mais le sergent l'arrêta comme un âne au galop, d'une saccade sur la bouche.

— Maintenant, Boubou, dis du mal des Français !

Le nègre regarda ses bourreaux d'un air d'inquiétude.

Il demanda en sabir :

— Après... Tu ne me battras pas? Le sergent leva le poing :

— Vite !

Alors, la tète rentrée dans les épaules, comme s'il attendait la chute du coup, le noir glapit :

— Vous riez comme des femmes... Vous mangez du cochon... Vous embrassez vos chiens... Vous êtes des chiens.

— Tu dis ?

Une lueur trembla dans les yeux roses de Boubou ; une seconde de révolte, les haines de sa race.

Il répéta :

— ... Des chiens!

Ce fut une bordée d'injures :

— ... Canaille!

— ... Bandit!

BOUBOU 2ol

Et aussi les taloches grêlèrent : la chéchia vola dans la cour, les pantoufles la rejoignirent; le sang jaillit du nez.

Boubou hurlait comme un cheval qui se noie. On le jeta dans un coin et on retourna à la table pour boire le café.

Il me restait par hasard quelques cigares choisis. Ils me servirent à payer une réception si somptueuse. J'allais m'étendre sur un lit de camp, lorsque le sergent me prit le bras:

— Un instant I monsieur, nous avons encore quelque chose à vous montrer.

En parlant , il jetait un regard vers Boubou, toujours affaissé et larmoyant.

Peut-être le sergent lut sur mon visage que je ne souhaitais point en voir davantage ; car il prévint ma réponse :

— C'est une tradition du poste... Quand vous serez de retour à Biskra, tout le monde vous demandera : « Avez-vous vu Boubou téter sa négresse ?» et si vous répondez : « Non », ra fera mauvais effet.

liùli BOUBOU

Il ouvrit une armoire dont il portait la clef dans sa poche. Une douzaine de bouteilles parurent: des drogues, du cognac, des litres d'absinthe.

Ce fut de ce côte-là que le sergent étendit la main.

Soudain à la vue de la liqueur, Boubou avait cessé de gémir. Le sergent déposa la bouteille sur la table, et Boubou se souleva sur ses jarets. Il était debout quand le bouchon sauta.

Les hommes regardaient le noir en riant et le sergent dit par plaisanterie :

— Je te croyais mort, Boubou?

Allongeant son échine comme un chai,

les yeux pleins d'ors mouvants, Boubou rampa vers la table. Les ailes de ses narines détachées au couteau, battaient comme des palettes de cigale. Il avançait vc^i la bouteille, grisé par l'odeur fraîche de l'absinthe, on eût dit qu'il voulait entrer dans le goulot.

— Attention ! cria le sergent. Et vous,

monsieur, regardez bien ce noir-là. Si Mohamed en reçoit quelques-uns de ce calibre dans son paradis , les caves seront vite bues!

Il élevait la bouteille, il narguait Boubou, le doigt en Fair, comme lorsqu'on tient un chien en respect devant un os.

— Allons!... Pille!

Le noir arracha la bouteille des mains du sergent avec tant de violence qu'un peu de la liqueur éclaboussa sa figure. Et comme il entonnait le goulot, l'enfonçant profondément entre ses dents, jusqu'à la gorge, un gros glouglou se logea dans l'horizontalité transparente du litre.

Une voix cria :

— Mange pas le verre !

Je regardai les soldats.

Tous ils avaient sur le visage la même expression d'admiration brutale, mêlée de convoitise.

Rien qu'à regarder Boubou ils buvaient.

Ils avaient la fraîche sensation du liquide

sur la langue. La griserie délicieuse dans l'estomac. L'ardeur de leur soif flambait jusqu'à la haine.

Mais Boubou ne s'occupait pas des spectateurs. Étalé par terre, adossé au mur, il enflait ses joues, méthodiquement, comme un joueur de khiata; puis, d'un seul coup, par saccades de plus en plus voisines, il jetait dans son gosier la liqueur pure. C'était le bruit clapotant d'un évier qui vomit l'air en bulles. Quand la bouteille fut vide, elle roula des mains du nègre sur le sol.

Les lèvres de Boubou étaient demeurées ouvertes, allongées, comme pour téter encore. Il tendit les mains vaguement. Alors on s'esclaffa de rire :

— Le goulu !

— Il n'a pas son compte I

— Bois-Sans-Soif!

Et le sergent me dit en aparté :

— Il a de la mémoire, le baudet I L'hiver dernier, quand le général commandant est venu passer son inspection, on lui a fait

D 0 u B 0 u :2oo

voir Boubou... histoire de le distraire... et ce jour-là, monsieur, le noir a bu deux bouteilles d'affilée... vous me croirez si vous voulez... deux litres... dont un Pernod !...

. ... Cheikh-ben-Bou-Djemaa avait une mine déconfite.

— Mon lieutenant... dit-il.

... (Malgré tous mes efforts, je n'ai jamais pu faire comprendre à ce guide que je n'appartenais pas à l'armée...)

... — Mon lieutenant, dit-il, votre méhari ne pourra plus vous porter.

Je regardai la bête. Elle avait l'épaule enflée. Le coup de couteau en croix qui fendait sa chair ne semblait point l'avoir soulagée. De Touggourt à Biskra; il court dans les deux cents kilomètres de route. Je n'avais

pas envie d'acheter une nouvelle monture et je dis à Cheikh :

— C'est bien, je prendrai la voiture de Charles.

Je prie ceux qui liront ces lignes de se débarrasser immédiatement de toutes les images que ce mot « voiture » fait surgir dans leur esprit. Ils ne pourraient se former autrement une exacte idée du véhicule qui sert dans i'Oued-Rir aux transports de la poste.

Représentez-vous les deux roues d'un « diable » — ces roues gigantesques qui charrient des poutres en équihbre. — Sur l'essieu est installée une petite caisse sans dossiers et sans garde-crotte. Il y a place là-dessus pour un voyageur qui s'y trouverait mal à l'aise. On s'y tasse à trois. L'équipage est attelé d'une mule, si basse d'échiné que l'on descend en pente vers son garrot. Selon l'état de l'écurie, on met sur cette voiture trois betes ou une seule.

— Quand il n'y en a qu'une, déclare

CHARLES 2o9

Charles avec philosophie, on va trois fois moins vite.

Pour dire le vrai, lorsqu'à cinq heures du soir je m'assis sur la voiture, au moment où l'on chargeait le « courrier )),je constatai avec stupeur qu'en réalité nous serions traînés par la moitié d'une mule.

Le collier trop large avait emporté toute l'épaule droite de la bête ; les mouches s'y étaient mises; elles avaient continué de manger la chair vers la sellette. Je savais que cette mule devait nous conduire jusqu'à Merayer, c'est-à-dire qu'elle tirerait vingtquatre heures d'affilée avec une petite pause, le matin, à Ourlana. Je n'avais pas envie de demeurer en panne dans le sable entre deux oasis. Je communiquai mon inquiétude à Charles.

Il me répondit avec assurance :

— Rien à craindre. Si la mule est disposée, nous ne traînerons pas en route.

— Et comment saurons-nous si elle est disposée, Charles?

— On verra ça à Sidi-Rached, vers le Chott.

J'étais prévenu que, pour commencer le voyage, je devrais pousser à la roue, jusqu'à la sortie de la dune. Nous avions encore dans les quarante degrés de chaleur et j'étais mouillé aux os, lorsque, en haut de la côte de sable, Charles me donna la permission de monter sur le siège. Avant de m'y rejoindre, il s'étendit entre les roues, tout de son long, sous la carriole. D'abord, je crus qu'il revissait un écrou. Mais comme il s'attardait dans cette position horizontale, je me penchai pour l'interpeller :

— Ohé ! Charles, que faites-vous donc ?

Il reparut, et s'essuyant les lèvres d'un revers de paume, il m'expliqua :

— J'ai là-dessous un bidon entouré de linge mouillé, qui se balance... cinq ou six litres d'eau dégourdie avec de l'absinthe... A la disposition de votre soif.

Là-dessus, le voiturier ramassa ses guides

CHARLES lGI

et la mule prit un train qui pouvait ressembler au trot.

Charles l'encourageait de la voix :

— Oh hue, Jolie I... Hue ha! Allez donc, Pensée ! Ah hi ! Bon courage, Fatma !

La mule secouait les oreilles, appuyait au collier son épaule sanglante. Et pendant les premières heures de la route, j'éprouvai la gêne d'un célibataire qui tombe en tiers dans un ménage d'amoureux.

... Cela commença de se gâter au début de la nuit. La bêle s'arrêta court. Charles déclara :

— C'est le Choit.

Et sans doute pour alléger la charge, il disparut une seconde fois sous sa carriole.

Décidément, la mule était « mal disposée ». Je crus qu'elle avait résolu de nous faire coucher dans le Ghott. En vain Charles récapitula tout le dictionnaire de ses épithètes louangeuses. J'allais lui conseiller d'user du fouet quand il eut spontanément l'idée de s'en servir. Et de quelle façon! mes amis.

On a raison de dire que dans les ménages d'amants, il y a toujours une matraque cachée sous la paillasse.

Les injures grêlaient avec les coups.

Dans tous les pays du monde, les voituriers en sont riches. En Algérie, le flot en est plus large, car il jaillit de diverses sources. Il fait des emprunts à l'arabe, au sabir, au maltais, à l'italien.

Je me voilais la face. La mule levait le derrière. Mais nous avancions.

Dans ce déluge d'invectives, plusieurs sonorités connues avaient frappé mon oreille. Et je demandai à Charles :

— Seriez-vous Breton?

— De Saint-Malo. Vous en êtes?

La Normandie est bien voisine de la Bretagne. Tout de suite nous fûmes amis.

Et Charles me conta sa vie.

11 était venu en Algérie pour conduire des diligences.

— ... A six chevaux, sur la grande route,

avec des grelots jusque sur la croupière... Mais les locomotives l'avaient repoussé, d'année en année, plus avant, dans le Sud. Et maintenant, il en était réduit là, à cette mule et à cette trique, roulant jour et nuit pour le compte d'un autre, à travers ces régions désolées, sans routes, marchant sur le soleil et sur les étoiles. Ni la chaleur ni l'ivrognerie n'avaient pu venir à bout de sa quarantaine robuste. Dans ce pays où les Européens meurent pour aVoir traversé une place au soleil, sans ombrelle, lui, il avait gardé son gilet de Bretagne, sa veste, et son pantalon de gros velours à côtes, son cache-nez de laine et son petit chapeau de feutre dont il se contentait, aux alentours de midi, de rabattre les bords sur sa nuque. Revoir son pays, son cher pays gris bleu, son pays de coups de vent et de brume, — il ne l'espérait plus désormais. Et quand je lui parlai des pommiers, une seconde, sa grossièreté fondit dans un silence voisin des larmes, un attendrissement

26i ciiARLi:s

dont l'absinthe ne faisait pas tous les frais. Il déclara :

— C'est fini la Bretagne... Je vais me marier, avec une cousine de mon patron. Vous ne l'avez pas vue au moment de monter en voiture? C'est elle qui m'a apporté mon bidon...

Je me souvenais d'une bonne femme, presque une vieille, avec des mains de laveuse, et je dis timidement :

— Mais Charles, votre promise est bien plus âgée que vous ?

— Dix ans pour le moins, monsieur, pas le sou et cinq enfants d'un premier lit. Mais ça ne m'a pas arrêté, car voyez-vous, c'est une rude femme, madame Hélène !

Il fouetta sa mule et reprit :

— Voilà comme ça s'est fait. Je venais d'être malade, pour la première fois de ma vie: des douleurs à la fuite des reins. La vieille m'avait soigné comme son enfant. C'est ce qui m'a donné l'idée. Un matin je lui dis avant de partir : « Madame Hélène,

je viendrai vous parler demain soir. — Venez », qu'elle me dit. Je viens et ne lui dis rien. Elle a tout de suite compris. Aussi le lendemain, comme j'attelais ma mule, elle s'approche de moi et elle me dit : « Monsieur Charles, pourquoi que vous ne m'avez rien dit? » Moi je lui réponds : « A quoi ça sert-il de jaser quand on sait ce qu'on a à se dire? Ça vous va-lil? C'est oui ou non. » Elle me répond: « Monsieur Charles, ça demande réflexion. Je vous répondrai à votre retour. » C'était juste. Je lui donne son temps. Le surlendemain, elle vient me trouver à mon écurie et elle me dit: « Monsieur Charles, c'est oui. mais il faut que vous alliez à Biskra demander la permission au patron. — Bon ». Je fais savoir à Merayer qu'on me prépare un relais de chevaux et je monte jusqu'à Biskra. Quand je reviens, la vieille me demande : « Qu'est-ce que le patron a dit? — Je lui en ai point parlé ». Alors madame Hélène me dit sans se fâcher :

« Monsieur Charles, si vous ne voulez pas parler au patron, il ne fallait pas me parler à moi non plus. » Nous sommes restés comme ça deux mois. Au bout de ce tempslà le patron est descendu à Touggourt pour visiter son écurie. Je lui ai dit la chose. 11 a ri. Alors on a fait venir les papiers. Nous devons monter jusqu'à Biskra, la vieille et moi, ces jours-ci, pour le mariage.

... Je m'attardais à Biskra depuis une semaine, avec la paresse de prendre le chemin de fer et de rentrer en pays civilisé, quand un matin, le garçon d'hôtel vînt m'avertir qu'une cérémonie imposante se préparait sous les jujubiers, dans le jardin public.

— C'est le chef du bureau arabe qui va marier Charles, le postier de Touggourt. . .

En ces territoires militaires, le pouvoir civil est aux mains des officiers. Ils marient en grand uniforme, et, — comme on dit làbas — « au sabre ».

Je m'habillai à la hâte pour assister à la lecture du Code.

Tout venait de finir quand j'arrivai dans le jardin. Mais Charles était encore là avec « sa vieille » et toute sa noce.

Il me parut encore plus attendri que dans cette nuit de l'Oued-Rir où je lui avais parlé de la Bretagne. Il me reconnut pourtant et vînt à moi traînant sa femme par le bras.

— Ah ! monsieur, me dit-il en s'épongeant le front, quel dommage que vous soyez arrivé en relard. Si vous aviez vu ça... le capitaine portait toutes ses décorations... Je n'en menais pas large... la ménagère non plus, n'est-ce pas, madame Hélène?

Et madame Hélène répondit d'une voix lointaine de vieille, une voix humble, qui n'avait pas fini de trembler :

— Sûrement, ça m'a fait encore plus d'effet que la première fois.

... Un aimable homme, cet administrateur.

Autrefois, il avait fait son droit à Paris, un bock à la main, des demoiselles sur les genoux. Dans ce temps-là, ses parents le destinaient au notariat ou à la magistrature. Puis, soudain, un incident dont M. l'Administrateur ne parlait jamais avait bouleversé sa vie. Il avait planté là l'École de droit et passé la mer. Il s'était engagé dans un régiment de zouaves. Ces braves gens avaient été ses maîtres d'arabe et de sabir. Grâce à leurs leçons, il connaissait presque tous les patois oii les bons « bicots /> s'embus-

quent comme dans la brousse. Et il les délogeait gentiment de ces tanières de ruse. Il les confondait, comme un adversaire que l'on enlève par un tour de hanches imprévu. C'était pour nous une bonne fortune de rencontrer un homme si au fait des deux civilisations, un garçon qui parlait avec une égale aisance des commentateurs du Coran et des verseuses du café Médicis.

Nous l'avions interrogé sur les progrès que le gouvernement civil faisait dans sa province. Il ne nous avait pas caché son sentiment :

— Les Français, dit-il, continuent de tenir, en Algérie, comme une perruque sur la tète d'un chauve. L'Arabe est resté arabe. Il tient à sa race comme à sa religion. Il a inventé un mot de sabir que l'on connaît jusqu'aux frontières des Chaâmba pour désigner ceux que nos offres séduisent. Il les appelle des « métournés » — et ces métournés sont l'objet d'une considération médiocre.

C'était pourtant dans le but de provoquer quelques conversions politiques que M. l'Administrateur s'était transporté olïiciellemcnt dans les villages de la montagne.

Il nous proposa d'assister à ses interrogatoires.

Il déclara:

— J'ai justement, sous la main, un certain Naît- Ali qui, me dit-on, est fort ébranlé. L'homme me paraît ambitieux et rapace. Le caïd de son village est notre ennemi et le sien. Naït-Ali doit venir prendre le café avec moi. Notre conversation vous divertira.

L'Arabe arriva comme nous finissions de manger le « méchoui ». Il portait une barbiche grisonnante qui pendait de sa figure osseuse, dessinée en traits essentiels, ainsi que des poils postiches à un masque japonais. La blancheur relative de ses vêtements, son haïk de laine et de soie, son chapelet d'ambre, ses babouches jaunes et neuves, indiquaient son importance.

Il se précipita vers M. l'Administrateur avec un élan de joie exagérée. Il lui baisa la main, puis à demi-voix, comme une litanie de Ténèbres, trois fois de suite, ils échangèrent les paroles rituelles de la bienvenue :

— Tu vas bien?... Et tes parents... ton cheval ! . . . ta maison ?

— Tout est bien... Merci bien.

— Bien.

Alors, M. l'Administrateur invita Naït- Ali à s'asseoir en tailleur, sur le tapis, et, aussitôt, l'Arabe prit ce visage distrait, indifférent à toutes choses, derrière lequel ceux de sa race dissimulent convoitises et inquiétudes.

Selon la coutume, on demeura quelque temps silencieux, puis M. l'Administrateur dit:

— Naït-Ali, on m'a assuré que tu avais une bonne conduite. . . tu connais tes devoirs. . . tu fournis tes prestations... Veux-tu devenir Français ?

Nous guettions l'Arabe : son visage ne

bougea point. Il continuait de regarder devant soi, vaguement. On aurait pu croire qu'il était hermétiquement sourd, et que pas un mot de cette conversation ne lui entrait dans l'oreille.

Soudain, il demanda:

— Qu'est-ce que cela me rapportera?

— Une foule d'avantages : d'abord, tu auras le droit de voter.

M. l'Administrateur dit cela si sérieusement, avec une ampleur si officielle, que je ne pus distinguer s'il était un pince-sansrire merveilleux, ou si, vraiment, il avait cru séduire cet homme de tentes en lui proposant une carte d'électeur. A quoi ce petit morceau de carton pouvait-il servir à un Naït-Ali ? On aurait aussi bien pu lui offrir un coupon de loge pour le prochain mardi de l'Opéra.

L'Arabe fronça légèrement les sourcils :

— Voter? fit-il. Non...

Évidemment, le suffrage universel lui

apparaissait comme une duperie.

27i LE SANG

M. l'Administrateur n'insista pas.

Il reprit :

— Ensuite, tu pourras avoir un fusil... de la poudre... chasser à ta fantaisie.

Cette fois, Naït-Ali se dérida ; la naturalisation lui apparaissait sous un jour plus riant. C'était pour lui, l'homme de fantasia, la pire des humiliations de cacher son fusil comme le fruit d'un larcin. La dissimulation qui était le fonds de sa nature lui devenait insupportable, dès qu'il s'agissait de faire parler la poudre. Autant interdire à un ivrogne de chanter après qu'il a bu.

Donc, il passa sa main sur sa barbe et dit, l'air tenté :

— Ah I oui... un fusil... Ahl oui...

M. l'Administrateur se rengorgea ; il avait vraiment l'air d'un souverain qui accable de ses bienfaits un sujet lidèle:

— Ce n'est pas tout : ton fds fera son service militaire.

Il ne parut pas que la perspective de cette faveur exaltât, dans un très haut degré,

LE SANG 27o

l'enthousiasme de Naït-Ali. Sans doute, la situation de cavalier de Maghzen a des avantages ; on est bien vêtu, on monte un bon cheval, on apprend à se servir des fusils français ; — mais aussi on devient le serviteur des conquérants, l'ennemi des croyants, on sera du mauvais côté le jour de la Guerre Sainte ; d'ici là, on se débauche on ne se marie plus, on boit du vin et de l'eau-de-vie, on perd le paradis. De plus, Naït-Ali songea fort justement que, le jour où son fils le quitterait, il lui faudrait payer un serviteur de plus.

Il répondit comme un écho :

— Mon fils fera son service...

Il ne dit pas positivement que tela lui déplaisait ; mais il était clair que cette prérogative-là ne le tentait pas. D'ailleurs, une question qu'il hésitait à poser lui occupait la cervelle.

Il se décida, et, presque à voix base :

— Et les femmes? demanda- t-il sans lever les yeux.

Le fonctionnaire dit avec rondeur :

— Eh bien ! mais, tu en auras une.

— Une?

— Ça ne te suffît pas?

— Si elle ne me plaît plus?... Si j'ai envie d'en avoir d'autres?

L'Arabe fit décidément la moue.

Depuis vingt ans, il achetait des femmes toutes jeunes et il les ramenait à leurs pères au bout d'une année de cohabitation.

Personne n'avait usé plus largement que lui des facilités du divorce mahométan ; et il ne se voyait pas enchaîné à quelque Allouma pour le reste de ses jours.

Il déclara :

— Eh bien I non... ça, non.

Heureusement l'Administrateur avait réservé le meilleur morceau pour la bonne bouche :

— Enfin, dit-il, tu pourras devenir cheikh ou caïd... tu commanderas à des

cavaliers... tu toucheras des appointements...

Naït-Ali vit le manteau rouge flottant sur ses épaules et sur la croupe de sa jument ; déjà derrière ses talons il entendait un galop de cavaliers. Malgré lui, la griserie montait dans ses yeux. Un long silence prouva qu'il était touché aux entrailles.

Brusquement, il demanda:

— Alors, qu'est-ce que je dois faire?

M. l'Administrateur sourit:

— Tu signeras un papier que je vais te lire.

Naït-Ali retomba dans ses 'songes. Il aurait voulu savoir jusqu'oii il s'engageait. Il craignait un piège.

Il demanda :

— Et mon sang?

M. l'Administrateur rit à gorge déployée :

— Tu le garderas, ton sang... On ne te demande qu'une goutte d'encre...

Alors, le visage de Naït-Ali s'illumina. Il rit, lui aussi, d'un rire superbe et faux.

OÙ il livrait tout d'un coup le fond de son âme orientale, son ironie, son fanatisme :

— Je garde mon sang? s'écria-t-il ; mon sang arabe?... Donne, alors !... Je signerai tout ce que tu voudras... 1 Tout...

MASSIME

C'est le délicieux Brésilien des opérettes et de Meilhac. Vous savez, le Brésil lien de Pépa ? Au faubourg Saint-Antoine, ils ont leur marionnette : l'Anglais vêtu de larges carreaux et qui a des favoris d'arracheur de dents ; sur les boulevards, nous avons le Brésilien, nous avons « Massime ». Il est régulier au dîner du Cercle, exact dans les coulisses des petits théâtres. Le Cercle, le Théâtre, pour « Massime », c'est l'heure et la demie, les deux coups de timbre qui scandent les jours. Il va du Cercle au Théâtre par un trottoir du boulevard ; il

280 MASSIME

revient du Théâtre au Cercle par l'autre trottoir. Il ne s'arrête que devant certains confiseurs, certains bijoutiers. Il est si « parisieng » ! Sa sœur le dit, une sœur qu'il a, là-bas, à Rio : tous les dix ans, il va la voir, et, six mois d'avance, la pauvre femme en a la tête à l'envers. Elle réforme sa maison :

— Songez donc ! Massime qui est si parisieng I

Et « Massime » vous rapporte ce propos, gai comme une cage d'oiseaux exotiques, avec un petit zézaiement qui donne à sa cinquantaine une grâce enfantine. Il dit un « bisteck », un « isarélite », un « onibus ». Il a pour la prononciation des consonnes doubles une répugnance congénitale.

C'est ainsi que, la première fois que je l'ai rencontré — c'était à bord d'un transatlantique, dans le golfe de Gascogne, — il me dit avec une familiarité douce :

— Appelez-moi Massime...

Et, par prudence, je pris tout de suite le parli de le tutoyer.

MASSIME 281

L'amitié de Massime avait des avantages et des inconvénients. Je m'en aperçus tout de suite.

Chaque fois que je reprends la mer, elle se venge de mes infidélités, surtout quand c'est cette quinteuse, la mer d'équinoxe ; nous venions de nous expliquer ensemble, quand Massime entra brusquement dans ma cabine. Il m'expliqua « que mon estomac battait contre mes côtes », et, d'autorité, il me ficela avec une écharpe comme une momie. Je m'endormis en le bénissant.

Quand je me réveillai au bout de quelques heures, je fus désagréablement surpris par une odeur et par un bruit insolite. L'odeur était de ces peignoirs un peu musqués et frottés de peau humaine que tous nous avons flairés, de près ou de loin, au temps de notre jeunesse. Le bruit rappelait le ronron que les écureuils font sur leur balançoire. Intrigué, je me redressai sur ma couchette. Je faisais glisser le rideau sur la tringle, quand Massime entra dans ma cabine.

282 MASSIME

— Massime ! lui dis-je, qu'est-ce que cette odeur?

Il répondit sans sourciller :

— C'est mon linze...

— Ton linge ?

— Mon linze sale... ze déteste l'odeur du linze froid...

Et avec candeur il me montra un sac fermé d'un cadenas qu'il avait glissé sous mon canapé.

J'allai lui dire son fait, quand un fracas épouvantable me rejeta dans ma couchette. Quelque chose comme une cage s'était brusquement décroché du porte-manteau.

Dedans, une forme blanche bondissait, sursautait avec d'affreux miaulements.

— Qu'est-ce que c'est encore que ça ?

Massime avait ramassé la cage.

— Vous le voyez, dit-il, c'est un angora... un bel angora de Portugal... ze viens de de l'azeter à un matelot... c'est pour Fil-de- Fer... vous savez, ma petite amie... Il faisait du tapaze dans ma cabine... alors ze

MASSIME 283

l'ai apporté dans la vôtre... Ze me disais : « Ce çer ami ' ça ne le déranzera pas ; il dort si bieng ! . . . »

Nous nous réconciliâmes quelques heures plus tard, en rade de Leixoës.

Le transatlantique devait relâcher le lendemain à Lisbonne. Et Massi me me proposait de débarquer sournoisement pour aller prendre le train à Porto. On arriverait à Lisbonne vers minuit, et nous aurions passé des heures dans un bon lit, quand les autres passagers paraîtraient sur le Tage.

— Seulement, me dit Massime, nous emporterons le çat... Et vous le porterez bieng un peu ?...

— Tu dis !...

— Vous le porterez à votre tour...

Il fallut en passer par l'angora, car je tenais à m'étendre dans un lit qui ne vacillât point.

Une heure de la nuit sonnait aux clochers, quand nous arrivâmes à Lisbonne. Je ne me souviens pas d'avoir vu une ville si

28i MASSIME

noire, si vide. Nulle fenêtre éclairée, nul passant dans les ruelles en échelle, que notre calèche gravissait, redescendait comme une flèche, au triple galop de ses petits chevaux blancs, moitié arabes, moitié montagnards, qui ressemblent à des ramiers.

Ils s'arrêtèrent si court devant une porte monumentale que nous vînmes nous écraser sur la banquette, contre la cage de l'angora.

Cet hôtel, où Massime avait toutes ses habitudes, était une demeure ancienne d'armateurs ruinés. L'escalier de marbre rappelait celui de la Comédie-Française, mais le style en était plus pur. Un homme de service survint avec une chandelle ; il tramait ses pieds dans des babouches sans quartier.

Massime entama avec lui un dialogue qui, tout de suite, tourna à la vocifération. Le mot de « Paris » y revenait constamment. Chaque fois l'œil noir de Massime lançait des éclairs. Je compris en gros que mon ami voulait souper. On lui répondait qu'il était trop tard.

MASSIME 285

— Devinez ce qu'il m'offre ? s'écria-t-il avec une indignation comique. Du çocolat et des oranzes ! A une heure du matin !... A des Parisiengs !

Puis se calmant :

— Au fait, ze sais où ze vous mènerai souper. Déposons seulement le çat et nos valises.

On nous conduisit, chacun à part, dans une chambre haute comme une cathédrale.

Tout de suite je tâtai le lit et, vraiment, le matelas était aussi dur que ces marbres qui, dans les églises, supportent l'accoudement des morts historiques. J'essayais de le pétrir avec mes poings, quand Massime reparut.

Son premier soin avait été d'ôter ses bottines. Il portait maintenant aux pieds de magnifiques pantoufles à tête de lion.

— C'est un cadeau de Fil-de-Fer, me dit-il, d'un air fat. Ze suis çez moi, ici, ze ne me zêne plus !...

Et comme je lui demandais oîi il voulait me conduire, il prit un air mystérieux :

286 MASSIME

— Çez Juana de Dios...

— Qui ça, Jeanne de Dieu ?

— Une vieille amie I... nous ne trouverons plus à manzer que çez elle ; ici, à Lisbonne, ils se couçent, comme des nouveaux mariés !

Les petits chevaux blancs nous attendaient à la porte. Toujours ventre à terre, ils montèrent et redescendirent quelques rues.

C'était un quartier de grandes bâtisses sans fenêtres extérieures, des murailles de couvents ou de prisons. Et je crois bien que Juana de Dios elle-même avait dû louer un immeuble abandonné par quelque chapitre de Carmélites.

— Ah ça ! demandai-je, Massime, est-ce que tu me mènerais souper chez des nonnettes ?

C'étaient des nonnettes, en effet, mais de celles qui font aux passants la charité d'amour. Leur tenue, leurs paroles étaient décentes comme leurs vêtements. Elles devisaient dans un grand salon où tous les meubles avaient des housses. Et leurs vête-

Page 1