SCENE SIXIEME
PIED-LEGER.—SAIKA.—Puis GAETANE.
(Pied-Léger prend la tête de Saïka dans ses mains et la regarde longuement, Au loin la chanson des chasseurs se perd.)
PIED-LEGER
La fille de l'aube est belle mais plus belle encore est la fille de l'ombre. Pied-Léger veut Saïka dans sa tente pour apprôter son gibier et coudre ses peaux. Quand le soleil tombera derrière la montagne, Saïka sera la “squaw' de Pied-Léger.
SAIKA :—
Pied-Léger est le maitre, Ses yeux sont beaux comme les pierres qui luisent et sa bouche parle avec finesse. Saïka sera son esclave,
FIED-LEGER :— Quand P'ed-Léger deviendra chef, Saïka sera la première des femmes de la tribu,
SAIKA :—
Saïka ne désire rien que de servir Pied-Léger et d'entendre sa voix grave comme ie mugissement âu Long-Saut dire le sort du grand chef de là-bas, celui qui aimait une fille de l'aube. C’est la parole que
Pied-Léger disait à toutes les femmes réunies, ce qui faisait pendant plusieurs lunes pleurer Saïka jalouse.
PIED-LEGER :—(1
On l'appelait Téleh, le chef du pays qui court depuis les Montagnes Blanches. Il était brave comme une mère-ourse qui a des petits. Téleh, le plus grand guerrier et le plus grand chasseur de sa tribu. Tant de scalpes et de veaux de bêtes tapissaient son “wigwam' que ses ‘“‘squaws’”’ en avaient oublié le nombre....
rar.
Un lever-de-soleil, des visages-pâles vinrent au pays de Téleh avec une jeune ‘“squaw’ plus blanche que la neige, plus belle que les fleurs des lacs. Ses yeux étaient comme les eaux profondes ; ses cheveux comme des épis de maïs....
Téleh voulut avoir dans son “wigwam’” la “squaw’’ blanche : il la prit quand le hibou, sorti de son rocher, croassait dans la nuit ; et les visagespâles renversèrent Ja chaudière de la paix et déterrèrent la hache de guerre....
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Pendant tout une lune, Téleh fut sur le sentier de guerre, Le sang coula comme l'eau des sources. Le torrent de la montagne roula es cadavres sans chevelures aussi nombreux que les troncs d'arbres au printemps....
Téleh fut vainqueur ; mais quand il dormait, couché sur ses peaux d'ours blancs, la ‘“squaw’ aux cheveux de maïs saisit la hache du guerrier et le TUE...
Depuis ce temps, l'esprit de Téleh erre dans les plaines qui sont de l’autre côté du fleuve J" ia vie sans pouvoir entrer dans le pays de la chasse. Quand il vient dans la forêt des Manitous, pour tendre ses trappes, la colère des Manitous fait un grand bruit ; leurs veux jettent des flammes....
Les fils de l'ombre entendent ce vacarme ; c'est le tonnerre qui gronde. Ils sont brûlés par ces flammes : c'est le feu qui tombe des nuages....
Durant des nuits tranquilles, les chefs ont entendu la voix de Téleh comme un mugissement étouffé qui disait : “Iroquois de mon pays, aimez les “squaws’’ de vos “wigwams !’ Iroquois de mon pays, “les bras blanies étouffent ie bonheur !”....
C'est là l'histoire du grand Téleh, le chef du pays qui court depuis les Montagnes Blanches,
(Saïka reste pensive. Pied-Léger s'éloigne et s'appuie à un pin plus loin. Une pause. Saïka s'approche de la tente et l'entr'ouvre. Gätane apparaît encore évanoule.)
(1) Chaque couplet de ce récit est suivi de musique d'orchestre,
SAIKA :— La fille de l’aube est belle.
C'est une jeune gazelle, Un petit oiseau sans aile.
Rien n'est plus souple, plus frêle Qu'elle,
Sur son doigt qu'est ce soleil
A la goutte d’eau pareil ?
Sur son cou qu'est ce vermeil ?
N'est-ce pas de son sommeil L'éveil ?
GAETANE :—(rêvant.) Ne plus aimer Gaston, le puis-je ?
(s'éveillant tout-à-fait.) Où suis-je ?
SAIKA :;—
Au campement des Loups, Sous l'oeil des Manitous,
GAETANE :— Mon père !
Quel est ce bois plein de mystère ? Est-ce un rêve que je fais ?
Où sont tous ceux que j'aimais, Gaston, mon père, Lucienne ?
SAIKA :—
Pour servir captive, voici l’Indienne.
GAETANE :—
Captive !,,..Je suis captive, et pourquoi ?
SAIK 1 -(très naïvement.)
Pour ramener le gibier dans le bois, Le poisson dans les rivières
Et faire tomber les pierres
Qu'ont en leurs mains les Manitous Prêts à frapper les Sagamous.
GAETANE ;— Ayez pitié...
SAIKA :—
Comme une jeune biche, La femme blanche a peur.
L'Indien t'adorera, Fétiche.
L'Indien n'est pas trompeur,
GAETANE ;—
Ayez pitié..., sur mon âme !
SAIKA :—
Le “wigwam’” de la Lianche femme Sera le “wigwem’ le plus beau D'écorce de jeune bouleau
Tout tapissé de peaux de martes, L'Indien ne veut pas que tu partes.
Il te donnera du gibier
D'orignac et de loup-cervier.
GAETANE :—(suppliante.)
Si l’on ne veut pas que je meure, Ah ! laisse-moi vers ma demeure, Fille des bois m'acheminer.
Vois, l'un contre l'autre acharné, Mes deux amours croiser l'épée.
Un seul coup et je suis frappée ; Car l’un est mon père offensé, Et l'autre c'est mon fiancé.
GAETANE ET SAIKA :—
Si l’on ne veut pas que je L’Indien ne veut pas qu’elle [meure, [meure
Fille des bois, vers ma de- Si Saïka rers ta demeure, [meure,
Laisse-moi, laisse-moi courir, Te laissait, te laissait courir,
Sauver mon amour ou périr. Elle devrait aussi périr.
(Gaétane s'élance pour s'enfuir, Saïka s'interpose entre elle et la libenté. Devant la femme rouge, la femme blanche recule jusqu'à la tente du Manitou.)