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Le fétichiste

L'Alsace-Lorraine en Australie, histoire d'une famille d'émigrants sur le continent austral

Trois histoires de terre et de mer

Le roman d'un baleinier

Aventures périlleuses de Narcisse Nicaise au Congo...

Perdus sur la mer de Corail

Les colons du Tanganlka

Aventures d'un dompteur, d'un éléphant blanc et de deux pifferari

Voyage au Dahomey

Six aventures turques

La poste aux éléphants

Romans historiqurs

Le Sac de Rome par un Bourbon

L'Allemagne chez elle et chez les autres

V Amiral Nelson, adultère

Biographies

Quatre célébrités

Romans et nouvelles

L'amour au monastère

Service des mœurs

Etoile de cirque à Cayeux-sur-Mer

A Monsieur le Grand Turc

La petite Dompteuse

Une Allemande

Un scandale de cloître

Les clefs de Paris

Les Déséquilibrés de l'Amour Série de romans passionnels psychopathologiques

Cette série, véritable encyclopédie du alMmlions des senf , «ous la ferme du roman, comprendra dis-neuf volumea in-18.

Le Fétichiste continue la publication des Déséquilibrés DE l'Amour, série de dix-neuf romans psychopathologiques^ où la déviation du sens génésique joue un rôle capital.

VAmour, sous ses diverses manifestations, a mené, mène et mènera perpétuellement le monde ; Vétude des civilisations antiques, des mœurs des peuples jusqu'à nos jours et Vétude des mœurs contemporaines le prouvent. C'est d'ailleurs le protée le plus étonnant. Il a toutes les qualités et tous les défauts, il est capable de tous les héroïsmes et de toutes les turpitudes ; il se van-

/re, se souille de fange et recherche la propreté immaculée ; il est insmsissable et inqualifiable, sublime et vil, audacieux et timide^ grand et petit, gai et triste, raisonnable et fou, cynique et chaste, attirant, séduisant, toujours, toujours, également fantasque ; il est de V homme et de la fpTYimc, surtout de la femme ; connment Vécrivain trouverait-il un meilleur protagoniste 7

Ses aberrations, plus farailières aux médecins spécialistes qu'au public, entre autres le cas de pathologie mentale qui caractérise le fétichiste, nous ont paru de nature à intéresser sous la forme vulgarisatrice par ex^-ellence.

Après Le FÉTICHISTE viendront les vices contre nature, V hermaphrodisme, Vhystérie, la flagellation, et des sujets analogues.

Au cours de ce labeur, sont dépeintes des scènes croustilleuses , il eut été difficile de tracer, sans cela, les caractères, les types à mettre en-relief ; mais nous déclarerons dès maintenant que, sur ce point, nous nous sommes conformé au sage précepte : ■.<■ glissez, n'appuyez pas » notre but étant de provoquer la réflexion, la compassion, de dévoiler des misères, des infirmités qu'il est possible de soulager, si Von ne peut les guérir, non d'allumer la lubricité.

Dans Vœuvre 'passionnelle des déséquilibrés, nous n'utilisons pas seulement nos observations personnelles, nous nous servons de travaux d'aliénistes, de faits indubitables recueillis par nous, de procès criminels se rapportant à la besogne que nous nous sommes taillée, nous tâchons que V imagination serve uniquement de broderie à la vérité.

Nous entendons déjà le critique s'écrier impatiemment, à r instar d'Alceste interrompant le personnage au sonnet :

Nous allons voir, monsieur.

Aussi, arrêtons-nous là nos explications préalables, et nous bornons-nous à dire, pour finir : puisse Le Fétichiste donner à nos lecteurs, à nos lectrices, envie de connaître les livres qui suivront cette histoire parisienne.

Armand Dubarry.

in 2010 with funding from

University of Ottawa

http://www.archive.org/details/leftichisteOOduba

LE

« Vraiment, saint Joseph, je ne vous comprends pas ; à quoi pensez-vous ? disait sévèrement, debout et les mains croisées, au milieu de son magasin, la quinquagénaire demoiselle Olympe Chauny^ papetière-mercière, établie rue d'Assas, près du carrefour de l'Observatoire, en réprimandant un buste de plâtre de l'époux honoraire de la Vierge, placé sur une console, entre deux c-asiers. Vous êtes ici chez vous ; où iriez-vous si l'on me dépos-

sédait ? Je vous préviens qu'en persistant à rester sourd à mes prières, vous vous exposez à être mis en pénitence. »

Être en pénitence consistait, pour saint Joseph, à avoir la figure tournée du côté du mur.

« Attendrissez ma sœur ; obtenez qu'elle m'envoie de l'argent, et favorisez-moi d'un mari, ajouta la vieille fille en se mirant complaisamment dans la glace de son comptoir. Je suis toujours bien ; je parais à peine trente ans ; celui qui me prendrait ne serait certainement pas à plaindre. Saint Joseph ! Saint Joseph ! des billets de banque plus un petit homme mignon, rangé, h son aise, amoureux, et je vous comblerai d'actions de grâces, de fleurs, de cierges ! »

Olympe Chauny, qui s'exprimait ainsi, seule en sa boutique, venait d'atteindre sa cinquante et unième année, ce qu'elle n'avouait pas ; de taille et de corpulence ordinaires, le visage long, l'œil noir, petit et vif, elle était brouillonne et évaporée.

De bonne heure, ses parents, des cordiers de Saint-Nazaire, impuissants à la mater, l'avaiedt reléguée au couvent ; mais au bout de dix-huit ans, la robe de religieuse lui pesant, elle était retournée au m.onde laïque.

Attachée, en qualité de lingère, à un pensionnat de Paris, à la suite d'une liaison, pure, prétendait-elle, avec un professeur de musique, désireuse d'être entièrement libre, à sa demande, sa sœur, son aînée, comme elle célibataire, et qui exploitait,

à Nantes, des bains achalandés, lui avait prêté de quoi créer un fonds de papeterie-mercerie.

Malheureusement, le quartier choisi par elle n'était pas de ressources ; outre cela, son inaptitude aux affaires, son étourderie la rendaient impropre à diriger un commerce quelconque ; sa maison ne tarda donc pas à péricliter, en f^épit du nom vénéré de saint Joseph qui s'étalait en grosses lettres sur l'enseigne.

Après avoir avancé, en plusieurs fois, vingt mille francs, la sœur de Nantes, irritée et lasse, ayant serré les cordons de sa bourse, Olympe Chauny emprunta une dizaine de mille francs, signa des billets qu'elle ne put payor aux échéances, et bientôt vit pleuvoir le papier-timbré, avant-coureur de la débâcle.

Contrariée, non abattue, elle tâcha de vendre sa papeterie invendable, de capter un homme cossu qui « solliciterait sa main » et la sortirait d'embarras.

Hélas ! les acheteurs, les prêteurs, les épouseurs battirent successivement en retraite dès la première reconnaissance, ceux-là jugeant le fonds trop mauvais, ceux-ci trouvant la « future » trop dé jetée.

Malgré son application à masquer les dégâts causés par le temps à ca fragile personne. Olympe Chauny ne pouvait cacher aux yeux de lynx des critiqueurs, qu'un râtelier remplaçait ses dents tombées jusqu'au dernior chicot nnVlle ne con-

servait que les trois cheveux de Cadet Rouss€l et portait perruque.

Ne sachant plus à qui recourir, l'infortunée interpella saint Joseph, son protecteur et le patron de sa boutique, car elle était dévote, superstitieuse, rétrograde, le menaçant de châtiments humiliants s'il restait sourd à ses objurgations, et c'est à ce moment que nous l'abordons.

— Bonjour, mademoiselle Olympe, dit, pénétrant jusqu'à elle et interrompant son soliloque, une jeune et jolie femme aux cheveux bruns, à la taille fine, à la mise élégante.

— Bonjour, madame Revelle ; que vais-je voms vendre ?

— Du papier à lettre et des enveloppes.

— De la qualité que vous prenez habituellement ?

— Oui.

— Voici.

— Va. va-t-il ? fit l'aimable cliente ouvrant son porte-monnaie et payant son achat.

— Maigrement. Procurez-moi un acquéreur et un mari ; je suis fatiguée du trantran du négoce et de la solitude.

— Un mari, je n'en attrape point pour moi.

— Parce que, cela se conçoit, vous êtes exigeante, tandis que je m.'accommoderais d'un homme frisant la cinquantaine, au port martial, plein de santé, gagnant six à r.ept mille f'^ancs par an, sage, prévenant, affectueux.

Mme Revelle éclata de rire.

Veuve à vingt ans d'un architecte sans fortune (elle touchait à sa vingt-deuxième année), elle achevait de manger ses derniers sous, et s'ingéniait à convoler richement, de façon à éviter la gêne qu'elle appréhendait.

— Si j'étais dotée de vos avantages physiques, msista la papetière en s'animant, j'aurais cent soupirants attachés à mes pas, particulièrement M. Frédéric Genlis, notre voisin. M. Genlis a la trentaine, du galbe, de l'éducation, des principes ; son père, décédé en décembre dernier, d'une fluxion de poitrine, possédait des millions ; il est un parti tentant.

— M. Revelle lui a bâti un cottage au Tréport ; moi, je ne le connais guère que de vue.

— Entrez en relation avec lui, sous n'importe quel prétexte ; lorsqu'il vous fréquentera, il vous adorera.

— On prétend que M. Divonne, qui logeait au n" 9 de la rue Michelet et que l'influenza tua l'automne dernier, -^^nj' le créancier du père de M. Frédéric ; on parle, à ce propos, de sommes considérables.

— On c-Q trompe. Feu MM. Genlis et Divonne, quoique spéculant ensemble, étaient quitte à quitte quand la mort les sépara, et M. Divonne n'a transmis que des dettes ; la preuve, c'est que sa fille, Mlle Emmu, une «olombe de seize ans, aurait été condamnée à la mendicité si la comtesse de Latronquière, amie de la famille, ne l'eût recueillie. M. Frédéric est réellement plusieurs fois mil-

lionnaire ; c'est l'homme qui vous convient ; épousez-le ; ensuite, ©asez-moi gentiment.

— Aidez-moi à faire sa conquête, repartit la séduisante veuve d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux.

— Volontiers. Il se fournit ici et me témoigne de l'amitié. Hé ! tenez, le voilà arrêté en face de l'épicier, près d'un attelage de fardier que le charretier fouaille. Vite, dirigez-vous vers lui ; attirez habilement son attention ; il est sensuel ; il ne vous remarquera pas impunément.

Mme Revelle. au seuil de la porte, observa le point que lui indiquait Mlle Chauny, réfléchit, hésita, s'arma d'audace, releva coquettement ses jupes, et dit en souriant :

— Peut-être avez-vous raison ; allons voir ce qui se passe là-bas.

La papetière la suivit des yeux en grommelant.

Le cerveau de la femme, prétend un vieux proverbe, est composé de crCme de singe et de fromage de renard ; cet adage irrévérencieux s'appliquait au mieux à la capiteuse veuve, nature perverse sous une enveloppe charmante.

Peu scrupuleuse , autoritaire , vindicative, égoïste, avide de luxe, Mme Virginie Revelle était décidée à se servir de son intelligence, de son instruction supérieure, de sa beauté pour reconstituer brillamment sa position perdue le jour du décès foudroyant de son mari, et à sacrifier, à cet effet, ce qu'il faudrait de son honneur, auquel elle n'attachait aucune importance.

« L'or, se répétait-ello, c'est le confort, la sécurité, la puissance : recherchons-le, -même dans la boue, puisqu'il est le talisman souverain. Un empereur romain, qui en tirait de Tégout, le qualifiait justement d'inodore ; imitons ce César sans nous soucier des critiques des imbéciles. »

Un rassemblement s'était formé autour du fardier qui, en dépit des coups de fouet prodigués aux pauvres chevaux essoufflés, ne démarrait pas ; la circonstance semblait propice.

Apitoyée en apparence, l'astucieuse veuve se rapprocha de celui qu'elle guignait.

Frôlé par une robe aux bruissements, aux parfums grisants, M. Genlis se détourna, reconnut la femme de son architecte défunt, et s'empressa, de la renseigner.

« Ce que c'est que l'occasion, gloussa Mlle Chauny qui, de loin, épia>t la scène ; ils s'entretiennent déjà en amis. Ils s'éloignent côte à côte. M. Genlis reconduit Mme Revelle. Ho ho ! quelle animation, quelle courtisanerie. Il a été foudroyé ! Rien d'étonnant à cela : elle est exquise. Ah ! si j'avais ses agréments, son âge !... Elle arrive à sa maison ; il s'incline galamment ; elle le salue d'un air engageant ; ils se séparent. Leur mariage est bâclé ! En récompense de mon intervention, Mme Revelle me pourvoira. Qu'elle se hâte d'être heureuse ! Saint Joseph, termina la vieille fille rentrant dans sa boutique et interpellant une seconde fois la blanche effigie de son céleste protecteur, parachevez à mon bénéfice cette histoire d'amour roma-

IG LE FÉTfCHISTE

nesquement entamée, et ma vénération n'aura point de bornes ! »

Avril commençait, et la fraîche haleine du renouveau ravivait partout les plantes et les êtres.

l'héritage d'emma

Frédéric Genlis était un brun, trapu, portant la barbe, âgée de trente-et-un ans, aux yeux verts, en boules de loto, insignifiant, musard, veule, usant le temps en inutile.

Son père, grand intrigant, grand dépensier, avait gagné de l'argent à la bourse du Commerce en spéculant sur les céréales, les laines, les denrées coloniales, fréquemment, de compte à demi avec M. Divonne, un courtier également entrepre nant, répandu et fricoteur.

Veufs l'un et l'autre, les deux agioteurs vivaient en garçons, M. Genlis occupant un coquet hôtel, sa propriété, situé rue Le Verrier ; M. Div><Dnne habitant, rue Michelet, un magnifique appartement où, depuis sa sortie de pension, sa fille,

qu'il était impatient de marier parce qu'elle l'embarrassait, se morfondait du matin au soir.

Morts subitement au point culminant d'une période de transctions, MM. Divonne et Genlis avaient laissé le gâchis chez eux ; mais pendant que la succession de M. Genlis apportait à M. Frédéric trois millions, celle de M. Divonne se liquidait par zéro, les dettes ayant absorbé l'actif, et Mlle Emma, dépossédée du mobilier paternel, se voyait contrainte d'accepter l'hospitalité que lui offrait une sœur compatissante de sa mère, la comtesse de Latronquière.

Ravissante, distinguée, honnête, douée d'une rare énergie, Mlle Divonne ne se résigna nullement à subir sa ruine stupéfiante.

Des informations lui attestaient que son père, associé et bailleur de fonds de M. Genlis dans une opération hardie, un accaparement de cacaos brésiliens, était le créancier de ce dernier pour une somme dépassant un million, et elle formula et soutint bravement sa revendication.

Aucun titre ne prouvant le bien fondé de celleci, ses efforts furent infructueux.

A la nouvelle de sa détresse, tous ceux qui l'accablaient précédemment de leurs hommages fastidieux, de leurs protestations de dévouement, s'éclipsèrent, sauf un loyal, un généreux intime d'une trentaine d'années, "Capitaine d'infanterie de marine, nommé Henri Vendôme, profondément épris d'elle, et agréé en qualité de futur une semaine avant le décès de M. Divonne.

Orphelin de parents pauvres, devenu officier,

l'héritage d'emma 19

grâce à sa perâévérance, Vendôme ne disposait que de sa solde, conséquemment était hors d'état de constituer à celle qu'il aimait la dot légale imposée par les règlements militaires. Ne consentant point à renoncer au bonheur qu'il ambitionnait, il projeta de démissionner, d'essayer de se créer une position civile ; il se heurta à l'opposition irréductible de la jeune fille.

— La carrière des armes est la vôtre, lui dit Emma ; je vous défends de la quitter. Je no commettrai pas l'indignité de consentir au sacrifice du brillant avenir qui vous est réservé. Conservez vos épaulettes noblement acquises ; moi, je vais tâcher d'amasser en travaillant ce qui est nécessaire à notre union. Mme de Latronquière me protégera, me soutiendra ; cela effermit ma confiance. J'ai seize ans ; à l'époque de ma majorité, quand on vous appellera M. le commandant, tout changera, j'espère. Patientez et croyez à mon attachement immuable.

A quelques jours de là, envoyé au Dahomey où l'on guerroyait, le capitaine vint, le cœur brisé, conjurer Mlle Divonne de l'attendre, de lui garder sa foi, et lui réitérer son serment d'être à jamais à elle.

Mme de Latronquière. auprès de laquelle la chère éprouvée s'était réfugiée, demeurait avenue de l'Observatoire, en un palazzetto artistique, ren. fermant une serre à vitraux, garnie de verdure, de fleurs, de bronzes, salon de conversation des deux amants lorsque Vendôme profitait de la permission qu'on lui avait courtoisement octroyée de

voir sa fiancée ; c'est dans cette retraite aristocratique qu'un tantôt, l'offlcier ému, communiqua son ordre de départ à Emma.

— Puissé-je, soupira-t-il, rapport-er de mon voyage en Guinée les moyens de surmonter les difficultés de notre situation.

— Ces difficultés, lui fut-il répondu, disparaîtraient si je parvenais à contraindre M. Frédéric à me verser ce qui m'appartient et qu'on lui a iniquement attribué.

— Le contraindre ! N'êtes-vous point désarmée ?

— Qui sait si, par la vertu de la justice immanente, je n'aurai pas la faculté de démontrer qu'on m'a frustée ! Un soir, à dîner, au mois de juillet, mon père m'avertit qu'il avait conclu avec M. Genlis une association spéciale relative à l'achat, à Pernanbuco, de milliers de quintaux de cacao. L'affaire selon M. Genlis, son inventeur et son directeur, devait immanquablement donner un bénéfice de deux cents pour cent. Entraîné, mon père consacra à l'opération l'intégralité de ses disponibilités, soit cinq cent mille francs, et me dit que sitôt la réalisation de sa part, il îixerait le chiffre de ma dot. La maladie l'emporta au cours de la vente de la marchandise ; M. Genlis succomba quinze jours plus tard à une pneumonie, et les ténèbres enveloppèrent la combinaison. Sommé de me soumettre les résultats de l'alliance financière exceptionnelle de son père et du mien, M. Frédéric nia l'existence du traité que j'invoquais, et m'invita à produire des pièces justificatives de ma réclamation. €es pièces, je les cher-

l'héritage d'emma 21

chai vainement. Les livres, mal tenus, de mon père et de M. Genlis, ne contenant que des indications insuffisantes, on me débouta. Dépouillée des débris de mon héritage, à l'heure où tout me manquait, Mme de Latronquière me secourut.

— M. Frédéric avait pourtant le double de la convention conclue entre son père et le vôtre.

— Certes. Il a détruit ce double. Au courant de tout, il m'a volée sciemment.

— Il est surprenant que M. Divonne ait égaré des documents dont dépendait sa fortune.

— Loin de les égarer, il les a vraisemblablement serrés précieusement. En quel endroit ? C'est un secret.

— Vous avez examiné ses papiers ?

— Un à un, j'ai fouillé tous les meubles, tous les placards, sondé tous les coins et recoins. Néanmoins une voix intérieure me crie de persévérer. De son côté, mon notaire estime que, s'il n'y a pas eu détournement criminel, les actes absents sont en un lieu où on les découvrira à l'improviste.

— Quoi qu'il advienne, rappelez-vous que je ne conçois qu'une félicité : celle de partager vos chagrins et vos joies, et que s'il me fallait renoncer à vous, je préférerais me brûler la cervelle.

Troublée, Emma tendit spontanément sa main au capitaine qui, les yeux rougis, mordillait sa moustache, et dit d'un ton grave, caressant :

— Je vous jure que je n'aurai pas d'autre mari que vous.

— Votre engagement sacré me réconforte. Et vous m'écrirez ?

— Oui. Ne soyez pas non plus avare de vos lettres ; ce qui vous concerne m'intéresse au suprême degré.

— Vous êtes un ange. Je m'embarque le 15, à Bordeaux ; mardi matin, si vous ne vous y opposez pas, je vous ferai mes adieux.

— Je vous attendrai, impatiente et triste, et ma pensée vous accompagnera par delà les mers.

— Au revoir, mon idole.

Vendôme se leva et baisa passionnément et respectueusement les doigts de la jeune fille.

A cet instant, Mme de Latronquière entra.

Agée d'une quarantaine d'années, brune, d'une corpulence m^oyenne, avenante, elle avait des reliquats d'attraits modestes.

Veuve à trente ans, affligée de soixante mille francs de rente, au lieu de s'enchaîner à nouveau, elle était restée libre, et, en dépit de diverses frasques que lui prêtaient de méchantes langues, jouissait de la considération de ce qu'on est convenu d'appeler le monde.

Emma lui annonça l'exode du c-apitame.

Elle parut peines, souhaita h M. Vendôme \m bon voyage, un glorieux retour, assura les deux fiancés de ses sentiments maternels, leur remonta le moral, et, avec ses manières engageantes, chassa de leurs fronts plissés le souci, la tristesse.

« Quelle chance, marmonna l'officier en s'en allant, que Mlle Divonne soit hébergée par cette

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bienfaisante comtesse. Je suis tranquille ; durant mon éloignement, Emma ne sera exposée ni aux insultes, ni à la misère. Ma campagne finie, il est possible que notre position s'améliore naturellement. »

Et sa sympathique figure s'illumina devant un horizon "paradisiaque, et les ivresses de l'amour partagé exaltèrent son âme.

Un fiacre le transporta au Crédit Lyonnais, où un de ses cousins était chef de bureau.

Frappé par les déclarations nettes, les déterminations de sa fiancée, il se proposait de consulter ce parent, personnage de poids en l'occurence.

Accueilli chaleureusement, il avertit le cousin qu'il rejoignait au Dahomey le général Dodds. puis raconta les navrantes amertumes de la jeunô fille.

— Il est probable, lui dit le chef de bureau, que M. Divonne a déposé quelque part, de peur de les perdre, les titres en question. Ici et ailleurs on loue des coffres-forts, des compartiments de coffres-forts au public qui y enferme des valeurs, des bijoux, des papiers. Les locataires de ces caisses ont leurs clefs, ne sont point assujettis à des formalités ennuyeuses, et manipulent leurs biens à leur fantaisie. C'est très commode. Le père de ta future n'a confié à personne ce qu'il a jugé prudent de faire, et ce n'est qu'ultérieurement qu'on saura oii est le pot aux roses.

— Le pot aux roses, répéta le capitaine en éveil, s'il était dans cette banque !

— Il est facile d'approfondir la chose. Suis-moi.

L'employé descendit à la division des coffresforts.

Dix minutes d'investigation, et le pressentiment de Vendôme se vérifia : les registres mentionnaient une location, à l'année, au nom de Divonne, d'un compartiment de coffre.

— Ah ! mon ami ! exclama l'officier étreignant son cousin. Je cours prévenir Mlle Divonne. Nous nous reverrons à dîner, à ton cercle, car j'ai besoin de toi, tu le comprends. A ce soir : le ciel m'a inspiré aujourd'hui I

Et, gagnant précipitamment le boulevard, il sauta dans la première voiture de place qu'il aperçut, en lançant au cocher l'adresse de la comtesse.

A quatre heures et demie, il reparut, haletant, au palazzetto de l'avenue de l'Observatoire, et narra à Mme de Latronquière et à la jeune fille étonnées, son succès imprévu.

Emma en croyait à peine ses oreilles.

La comtesse embrassa l'opheline, lui dit qu'il convenait d'agir immédiatement, et lui conseilla de confier sa défense à M* Robert Jonzac, une des célébrités du barreau.

M. Jonzac e t à c'nq heures à son cabinet, rue de Tournon, près du Luxembourg, fît-elle ; allons tous trois conférer avec lui.

L'avocat, commensal de Mme de Latronquière, n'ignorait pas les dramatiques déboires de Mlle Divonne ; il traça rapidement un plan de bataille, et assigna rendez-vous à ses visiteurs pour le lendemain matin, au Crédit Lyonnais.

L'ouverture du cofïre-fort exigea de nombreuses

l'héritage D'EMMA 25

formalités ; toutefois Vendôme eut k plaisir d'y assister. Elle mit Emma en po^ssession d'un reçu, signé Genlis, des cinq cent mille francs versés par M. Divonne, et du sous-seing privé fait entre les deux courtiers, au sujet des cacaos de Pernambuco.

— Mademoiselle, affirma Robert Jonzac, après avoir lu ces documents, prochainement, on vous restituera l'héritage de M. votre père.

La jeune fille versa des larmes de bonheur sur la poitrine de la comtesse attendrie, et, dit au capitaine d'une manière enchanteresse :

— Monsieur Henri, revenez vite du Dahomey.

PEUX DESÉQUILIBRÉS

Quoique des relations amicales fussent nées de la parlote en plain air de Mme Revelle et de M. Genlis, et que la captivante veuve eût déployé ses séductions, nul symptôme n'indiquait que l'intrigue se terminerait à la mairie et à l'église.

Pourtant après douze jours de muguetterie, Mlle Ghauny proclama, iirbi et orhi, que Mme Revelle et M. Frédéric s'épousaient, et qu'aussitôt unis ils lui présenteraient un futur « au sac » éduqué, robuste, ayant au plus cinquante ans, en mesure de remplir les obligations matrimoniales.

La vieille fille, il est vrai, croyait ce qu'elle désirait et il suffisait de lui dire, sérieusement ou non, que tel ou tel vantait son urbanité, pour qu'elle criât par dessus les toits : « Je me marie ! » et dressât la liste des gens à inviter à sa noce.

Instruit du bruit qui circulait, M. Frédéric cessa de fréquenter Mme Revelk, et celle-ci, irritée, blessée, en conçut un si grand dépit, qu'elle tomba malade.

Appelé à la soigner, le docteur Charles Févrel, médecin fameux du quartier, rétablit promptement sa santé et s'appliqua charitablement à calmer son esprit excédé.

Lauréat des hôpitaux, ancien interne des asiles d'aliénés de la Seine, piocheur, auteur de publications citées, indulgent, obligeant, le docteur Eévrel n'usurpait point sa réputation. Observateur pénétrant, convaincu qu'on ne guérit réellement les infirmités du corps que quand on a sondé les mystères de l'âme, il confessait discrètement ses clients et tirait intelligemment parti de ses découvertes de psychologue humain.

M. Frédéric Genlis et Mme Revelle l'avaient par. ticulièrement frappé.

D'après lui, le millionnaire était capable d'insanités dégradantes ; la veuve, qu'une ambition déimesurée dévorait, pouvait éprouver une commotion funeste d'un désillusionnement ; et si un génie complaisant ne préservait ces deux déséquilibrés, des catastrophes devaient fatalement découler des excès de ceux-ci.

Mme Revelle surtout, belle et jeune, excitait sa compassion.

Persuadé que la cause de l'indisposition de l'attrayante créature tenait à la retraite subite de M. Frédéric, craignant des complications fâcheuses,

jugeant nécessaire une réaction saine et sans secousse> une après-midi, prolongeant intentionnellement sa visite, il amena la conversation sur la fausse nouvelle publiée par Mlle €hauny.

— Gett€ incorrigible bavarde, dit-il, feignant d'ignorer que la papetière nommait à tout venant Mme Revelle, se comporterait sagement en retenant sa langue. M. Genlis n'a pas l'intention d'enterrer sa vie de garçon, et je l'en félicite, car la vie de ménage ne va point à sa nature.

— Pourquoi ?

— Mon Dieu, parce que ses idées diffèrent de celles qui font les maris supportables.

— Quelles sont ses idées ?

— C'est assez em.barrassant à formuler.

— Vous piquez ma curiosité. Tâchez de m'expliquer l'énigme.

— M. Frédéric est un dégénéré qui méprisera une femme enviable, enviée, spirituelle, supérieure, telle que vous, et, par foucade, épousera une péronelle grossière, ignorante, gauche, idiote, bref, qui préférera une chiffonnière malpropre à une princesse musquée. C'est exactement un fétichiste, un fétichiste extraordinaire.

— Un fétichiste ?

— Le fétichisme est un genre de perversion intellectuelle et sexuelle qui consiste à se pâmer à la vue de certaines parties d'un individu ou de certains détails de l'accoutrement d'un individu correspondant aux parties, aux détails que l'imagination dévoyée a créés et qui sont devenus des objets d'adoration. Ainsi, un fétichiste, au lieu de

célébrer, je suppose, la perfection de la Vénus de Gnide, admirera une bossue repoussante, coiffée d'un méchant bonnet de toile bise, parce que cette bossue et ce bonnet représenteront les types divins inventés par son intellect taré.

— L'étrange infirmité 1

— Le fétichisme est un égarement commun. En religion, il est le culte des images, des statues, dos reliques, des bibelots auxquels on attribue une puissance thaumaturgique ; en amour, il est la passion obsédante de ce qui, splendide ou hideux ou insignifiant, aiguise les sens. Sur ce point, nous sommes tous un tantinet fétichistes. Celui-là n'apprécie que les prunelles vertes, celuici que les prunelles noires, et chacun a son idéal. Ce travers général, rationnel en somme, M. Frédéric l'exagère jusqu'à la monomanie, et, pratiqué de la sorte, le fétichisme est périlleux.

— En quoi consiste le fétichisme de M. Genlis?

— Voici : M. Genlis, en dépit de son tempérament bouilant, n'éprouve de chatouillement erotique qu'en face de la dame qui se distingue par les singularités qu'il prise, du fétichisme désordonné résulte souvent la continence, et ces singularités sont nombreuses.

— Voyons-les.

— L'am.ante rêvée par M. Genlis est une vierge de quinze à vingt-ans, régulièrement bâtie et à l'air populaire. Elle a la figure rondelette, les yeux gris, le nez retroussé, la bouche meublée de dents blanches, les lèvres franches, rubicondes, de ces lèvres qui donnent et reçoivent de gros baisers,

l'oreille petite, les cheveux blonds, d'un blond se rapprochant du châtain, frisottés, crêpés par devant et tombant en natte par derrière. Ses mains» d'ouvrières ; ses pieds courts, cambrés, sont chaussés de bas rouges et de souliers Richelieu ; elle est vêtue d'une jupe en mousseline de laine claire et d'un corsage-chemisette bleu, en foulard de soie imprimé.

— Eh ! que de complications 1

— Voilà pour le côté plastique,

— Ce n'est pas tout ?

— Non. Il faut, de plus, que la déesse exhale l'odeur de la sueur et sente la violette. Les émanations combinées de l'humeur aqueuse et du parfum grisent M, Genlis.

— Incontestableiment, ces excentricités appartiennent à la folie.

— Enfin, M. Genlis prétend que sa dulcinée ait une voix rauque, une voix canaille, qu'elle emploie des expressions empruntées au vocabulaire de l'argot, et qu'-^n le traitant comme une gourgandine traite son souteneur, elle le frappe.

— Ah ! l'horreur !

— Être outragé et battu est, à son sentiment, le raffinement de la volupté.

— • Quelle monstruosité !

• — La demoiselle qui réunira ces merveilles, dominera despotiquement M. Genlis tant qu'elle ne vieillira pas, qu'elle ne changera pas. En se montrant habillée et déshabillée à notre... original, elle .s'emparera absolument de lui.

— Déshabillée, dites-vous ; il exigera, par des-

SUS le marché, qu'elle lui apparai&e in naluraiibus ?

— Il est défiant, a conscience de sa faiblesse, et a peur d'être volé ou de eô tromper. Condamné à devenir l'esclave de celle que son cerveau a fabriquée, il veut que ce qu'il appelle son caprice soit intégralement satisfait.

— Où rencontrera-t-il la poupée baroque pétrie du limon en fermentation de sa... fantaisie ?

— S'il ne la rencontre pas, aucune autre fille, fût-elle éblouissante, eût-elle les richesses des milliardaires de l'Amérique, ne le tentera. Quand il dévisage une femme, ce n'est point qu'il brûle de l'avoir, c'est qu'il cherche en elle quelqu'une des... vénustés de sa maîtresse intangible. Le désanchantement le refroidit tout d'un coup.

— Feu de paille auquel il manque une bûche, fit dédaigneusement la veuve.

— Cette bûche, dit en riant le docteur, a actuellement un sosie parmi les externes de Sainte-Anne.

— Ah !

— Dernièrement, entretenant un de mes confrères de l'asile, à la consultation où les nerveux, les nerveuses du dehors accoururent solliciter des bons de bains, des bons de douches, je rem.arquai une fillette qui me rappela le desideratum de M. Genlis. Je la considérais lorsqu'elle s'esquiva. J'aurais volontiers noté les sensations du fétichiste à son aspect. Adieu. Mes soins ne vous sont plus utiles, et je m'en réjouis. Vivez paisiblement, ne vous tracassez pas, et vous atteindrez la centaine.

— Oh ! la centaine !

— A la condition de n'avoir recours ni à la médecine, ni à la pharmacie.

— Vous vous calomniez, ma guérison le prouve. Mme Revelle reconduisit Févrel, et ce dernier

s'en alla, se félicitant intérieurement et mâchonnant :

« Elle ne cultivera point l'espoir d'épouser M. Genlis et recouvrera la tranquillité. La réflexion, le raisonnement achèveront mon œuvre. Il était urgent de lui démontrer l'inanité de ses visées. Quinze jours ou trois semaines de plus de défilé de châteaux en Espagne, et sa tête fragile se fêlait. Les désordres des facultés morales sont incurables quand on ne les enraye pas de bonne heure. »

« Ce qu'il m'a appris est inouï, se disait, simultanément, la jolie veuve confondue et méditative. Que souhaita M. Frédéric ? Une tortilleuse de barrière, une goton mal embouchée, puante ; cela ne se rapporte pas à moi. Je comprends à cette heure son effacement. Peut-être est-il possible de ressaisir une portion de ce qui m'échappe. Le docteur m'a parlé d'une donzelle, portrait relatif de la Vénus de M. Genlis et fréquentant Sainte- Anne. Si ce... torchon était la reproduction positive de la marionnette de mon ridicule voisin ! Une fille de son genre est indigente, stupide, facile à abuser ; la circonvenir serait décrocher l'arme au moyen de laquelle on mènerait par le nez son amant faible autant qu'ardent !.... »

Mme Revelle rougit, demeura trois à quatre minutes immobile, mit son chapeau, sa mante, et sortit, ruminant des projets vagues, grandioses,

brassant, en idée, des monceaux d'or, se figurant qu'elle exerçait une autorité souveraine.

Machinalement, elle entra chez Mlle Olympe Chauny qui, à cet instant, invectivait contre le buste de saint Joseph qu'elle retournait sur la console d'où il présidait, imperturbable, aux destinées de la maison.

— Qu'avez-vous ? demanda-t-elle à l'inflammable papetière.

— Je suis indignée et je colle en pénitence saint Joseph ; ça lui apprendra à me seconder. Ma sœur refuse de m'avancer de l'argent ; n'est-ce pas odieux ?

— Vous oubliez qu'elle vous a prêté vingt mille francs.

— Qu'est-ce que cette somme comparée à ses cent cinquante mille francs d'économies ? Ah ! les parents, les parents !... Et vous, Madame Revelle, vous fiancez-vous bientôt ?

— Avec qui ?

— Pardine, avec M. Frédéric.

— M. Frédéric ne me plaît pas.

— Il ne vous plaît pas, ce millionnaire de trente ans 1

— Non.

— Mazette ! il me plairait furieusement, à moi. Si j'avais dix ans de moins, l'affaire se réglerait en un clin d'œil. Vous me désolez ; votre mariage avortant, le mien est à l'eau.

— Le sort vous ménage une consolante surprise.

— Le sort ! Il m'accable. Ma sœur me lâche,

saint Joseph me néglige, mes fournisseurs, mon

propriétaire se fâchent

— • Vois épreuves auront un terme. L'épicier du coin est veuf depuis l'automne ; il est à son aise ; que ne poussez-vous une pointe de ce côté ?

— L'épicier du coin ? il fo^-me une troisième alliance. Les hommes sont des cochons ; la solitude est au-dessus de leurs forces.

Mme Revelle souligna d'un éclat de rire ce singulier apophthegme.

— Ma santé me commando pourtant de dépenser mes richesses de cœur en compagnie de quelqu'un qui me comprenne. Je n'ai pas joui de la jeunesse ; mes droits à la fleur d'oranger sont intacts ; le sang m'incommode, et le docteur Févrel, un savant, que je consultais hier, répliquait à chacune de mes plaint-as : « mariez-vous ou faites de l'hydrothérapie. » Il m'a même remis un bon de trente douches froides aux bains de Sainte-Anne. Le mariage s'impose à moi.

— M. Févrel vous a remis un bon de douches ?

— Oui ; tenez.

La veuve déplia le carré de papier administratif.

— Et, dit-elle, vous userez de ce bon ?

— Nenni, nenni. Ce n'est pas des douches, c'est un mari qu'il m.e faut. Du reste, le peuple qu'on coudoie dans les hôpitaux est un peuple que j'évite.

— Abandonnez-le moi ; je l'enverrai à une pauvre chlorotique, cousine de ma domestique.

— Il est à vous.

— Merci.

Mme Kevelle acheta un bâton de cire à cacheter et s'en fut en engageant la papetière à lutter courageusement.

— Votre sœur et saint Joseph vous exauceront, prédit-elle.

— Le ciel vous entende, fit Mlle Chauny. Pour la Providence, dispensatrice des récompenses terrestres, ime gratifier d'une poignée de billets de mille francs et d'un mari modèle, en conscience, ce n'est pas la mer à boire .

« J'étais tourmentée par l'incertitude, grommela Mme Revelle en enfilant la rue Bara : Je ne le suis plus. Demain, j'irai aux bains de Sainte- Anne. »

A l'angle de l'asile Sainte-Anne bordé par les rues Cabanis et Broussais, à proximité de la ligne du chemin de fer de Sceaux, on lit, au-dessus d'une imposte : « Bains de Sainte-Anne. »

C'est là, en une construction grisâtre, de froide apparence que sont les bains des externes, bains distincts de ceux des pensionnaires de l'établissement.

La porte donne accès à un petit atrium circulaire et à un large escalier de dix-huit marches, en haut duquel se trouvent des salles d'attente vitrées.

Le côté des hommes est à gauche, le côté des femmes est à droite.

Le personnel du premier se compose d'un bai-

gneur et d'un doucheur ; le personnel du second d'une baigneuse et d'une doucheuse.

lie service commence : en été, à six heures et demie du matin ; en hiver, à huit heures. Généralement il y a foule.

Dès le patron-minet, qu'il grêle ou qu'il vente, les indigents affluent au coin de l'hôpital, l'air minable ; les hommes se groupent, s'appuient contre le mur ; les femmes, accroupies par terre, s'il fait sec, debout s'il pleut, raccommodent de vieux bas, tricotent, bavardent. Ceux-là, celles-ci, causent de leurs infirmités, de l'impuissance à guérir des médecins qui, répètent-ils amèrement, ne comprennent plus rien lorsqu'ils ont affaire à des valétudinaires perclus de douleurs.

Afin d'empêcher les derniers venus de prendre les places appartenant aux matineux, le malade et la malade arrivés avant les autres distribuent des numéros d'ordre tracés au crayon sur des morceaux de papier provenant, ordinairement, d'une marge déchirée de journal.

Ces numéros, acceptés au dehors et au dedans, permettent aux employés de procéder équitablement, et ménagent à chacun l'avantage de son . rang.

Les précautions en Question ne s'appliquent qu'aux bains, parce que le bain exige environ trois quarts d'heure, et que le nombre des baignoires effctées à chaque sexe est limité.

Quant aux am.ateurs de douches, ils qualifient de superflues les règles disciplinaires des gens des bains.

Les douches vont vite, si vite qu'un bon doucheur expédie couramment cent personnes à l'heure ; or, il est rare que les individus qui suivent le traitement hydrothérapique soient plus de quatre-vingt, quarante hommes et quarante femmes.

Instruite de ces partiicularités, Mme Revelle parut à six heures et un quart au milieu des mialheureux, des malheureuses qui encombraient le trottoir de l'asile, très simplement vêtue, coiffée d'un tricot de laine, et chercha du regard la jeunesse que le docteur lui avait dépeinte.

« Je gage que la voilà ! » fit-elle, distinguant une fillette pâlotte, de quatorze à quinze ans, chaussée de brodequins éculés, percés, et bayant aux corneilles près d'une cacochyme asthmatique.

Peu à peu elle se rapprocha de la pauvresse qu'elle inspecta des pieds à la tête.

« C'est elle jusqu'à l'odeur de la sueur, s'exclama-t-elle. Si M. Févrel était ici, il s'étonnerait de la similitude qu'il y a entre cette loqueteuse et la création de M. Genlis. »

Et elle adressa amicalement la parole à l'inconnue.

— Vous êtes pour la douche ? dit-elle.

— Oui, madame. Et vous ?

— Moi aussi. Je croyais être en retard ; je me suis dépêchée.

— Vous logez loin ?

— Rue d'Assas.

— V'ià l'embêtement. Moi je perche à deux pas,

rue de la Tombe-Issoire ; ça m'évite de me presser. Hé ! la clef grince ; on ouvre. Oust !

Effectivement, on ouvrait, et un homme à l'allure d'ancien sous-ofïicier, portant une espèce de képi, un complet et un tablier de cotonnade bleue, grogna, du perron :

— Les douches seulement !

Les patients munis de cartes de bain s'écartèrent à regret ; ceux pourvus de bons de douches, se précipitèrent à l'intérieur du bâtiment et gravirent quatre à q'uatre l'escalier.

Désireuse de continuer le colloque, Mme Revelle talonna la fillette qui lui fraya le chemin et lui indiqua une cabine vacante.

Imitant l'exemple de ses compagnes, la veuve se dépouilla de tout ce qui couvrait son corps d'un blanc d'albâtre, et, pareille à Cypris sortant de Tonde, pénétra dans le hall des douches, à l'instant oii l'infirmière disait :

— Êtes-vous prêles, mesdames ?

L'hydrothérapie n'étant guère appliquée aux

vieillards, les femmes qui s'y livrent à Sainte- Anne, ont un âge plus ou moins tendre, et, réunies en tenue de nymphes lacustres, présentent un spectacle d'ime piquante saveur, qu'on interdit, hélas ! aux homimes.

Successivement, elles affrontent le jet puissant de la lance que dirige la doucheuse, et, presque toujours, les brutales touches de l'eau leur arrachent des cris perçants.

Leur saisissement est parfois si violent qu'elles se dérobent prestement au début de l'opération

qui, cependant, ne £e prolange jamais au delà de trente secondes.

Extrêmement sensible, la fillette se comporta sous les armes en nerveuse, sursauta, se tordit, hurla, et, au bout de dix secondes, se sauva en clamant :

— Zut ! j'en ai assez !

Mme Revelle la remplaça, supporta une douche de vingt secondes et la rejoignit.

Elle était en train de s'essuyer et barbotait :

— Brr ! ePe est fraîche, ce matin.

La veuve la plaisanta prudemment, voulant poursuivre l'aventure.

Bien tournée, ayant un organe fatigué, une éducation médiocrement relevée, son langage l'attestait, la petite populo réalisait étonnamment l'ange nimbé du millionnaire.

« Costumée, elle sera parfaite », fit à part soi Mme Revelle.

La demoiselle avait remis ses bas, ses brodequins, sa chemise, son pantalon, son corset, et attachait son cotillon, quand elle eut un mouvement de colère qu'accentua un juron épicé.

— Qu'eist-ce ? interrogea la veuve aux écoutes.

— Ma cotte s'est déchirée à la ceinture.

A moitié rhabillée, Mme Revelle tâcha de réparer le dégât, mais échoua : la cotte tombait en lambeaux.

— Je vais vous prêter mon double jupon noir, dit-elle. Ne refusez pas ; j'irai à votre domicile ; cela ne me dérangera point.

— Oh ! madame, que de bonté !

Dix minutes plus tard, devenues commères, les deux douchées quittaient Sainte-Anne, et la loqueteuse, g-agnée par l'affabilité de sa camarade huppée, racontait naïvement ce qui la concernait, en montant vers la rue de la Tombe-Issoire.

Nommée Gélestine Trivelin, enfant naturelle d'une brocheuse concierge, elle n'exerçait point de métier et se bornait à seconder sa mère.

Manquant habituellement du nécessaire, elle désirait être bonne, apprendre la cuisine, et se vouer à des richards auprès desquels elle travaillerait modérément, mangerait régulièrement et aurait une garde-robe.

— Ce n'est pas de l'ambition effrénée, lui dit la veuve en souriant ; j'ai (mieux pour vous.

— Quoi donc ?

— Un mariage doré.

— Un mariage doré.

— Ça vous va-t-il ?

— Qui consentirait à s'emberlificoter d'une vanu-pieds telle que moi ?

' — Vous l'apprendrez.

— Nous voici à destination.

Une bâtisse de cinq étages, en moellon, aux escaliers, aux corridors étroits, sombres, se dressait, jaune, lézardée, entre deux usines à hautes cheminées de briques.

Des ménages d'ouvriers l'occupaient.

Obscure, incommode, la loge de la portière n'y rapportait que deux cent cinquante francs par an •à la titulaire, une déshéritée, figée de quarante ans, ridée, voûtée, rachitique.

— Maman, fit Célestine a la brocheuse assise à sa table à ouvrage, je t'amène Mme Revelle, la charité personnifiée, que j'ai rencontrée à Sainte- Anne.

Mme Trivelin se leva, avança une chaise à la veuve, et, intriguée, demanda des explications complémentaire-s qu'on lui départit abondamment.

Trois quarts d'heures de conversation savamment conduite, de confidences réciproques, rendirent Mme Revelle maîtresse du terrain, et l'enhardirent à énoncer en ces termes ses conslusions :

— Vous m.'intéressez l'une et l'autre, et je vous arracherais de tout cœur à votre détresse lamentable. Célestine, j'en suis sûre, séduirait un millionnaire de mes relations, gentleman d'une trentaine d'années, en quête d'une femme de choix. Contractez, par écrit, mère et fille, l'obligation de me verser, après le mariage, à titre d'indemnité, une somme déterminée, et ce mois-ci vous habiterez un somptueux hôtel.

Emerveillées, Mme Trivelin et Célestine déclarèrent qu'elles signeraient ce que leur dicterait le génie bienfaisant qui les secourait, ajoutant qu'il était rationnel que l'artisan de leur félicité eût sa part de gâteau.

Les prolétaires, pour lesquels l'existence n'est qu'une torture, croient facilement au surnaturel libérateur. Scentiques lorsqu'il s'agit de l'équité de la société, ils ont la foi candide quand des puif^sanne- d'oppaT-çnc-? masr'CTne les accostent.

L'expérience ne leur apprend-elle pas quoti-

diennement que la justice n'est point de ce monde ?

La veuve annonça qu'elle apporterait, à midi, l'engagement conditionnel à parapher et emmènerait Célestine au Bon-Marché, où elle lui achèterait une toilette susceptible de faire valoir ses avantages physiques.

— Vous montrer en cet équipage à mon Crésus, dit-elle, compromettrait mes négociations. On ne vous appréciera que sous votre aspect véritable ; je vous donnerai, tantôt, cet aspect.

Et recomm.andant, jusqu'aux publications à la mairie de l'arrondissement, le silence à la concierge, Mme Revelle s'éclipsa, congratulée, bénie par les deux femmes révolutionnées.

« Ma réussite est miraculeuse, fit-elle en frissonnant de joie ; je la dois à l'inspiration que j'ai eue de passer la revue des habituées des bains de Sainte-Anne. Ah ! M. Frédéric, vous m'avez repoussée ; hé ! bien, vous épouserez une fille de ma dépendance, et vous me verserez, comme entremetteuse, de quoi vivre luxueusement. Je ne vous sacrifierai point ma liberté, et vous me sacrifierez une portion de vos rentes ; je préfère cet arrangement à l'honneur d'être Mme Genlis. »

A dix heures, elle traça, dans son salon, le projet de la note destinée à lui garantir les honoraires qu'elle prétendait ; à onze heures, elle déjeuna ; à midi et demj', elle reparut rue de la Tombe-Issoire. en son appareil élégant, et munie de papier timbré.

Mme Trivelin et Célestine, redoutant une déception, la saluèrent avec transport.

Elle leur prodigua d'évangéliques encouragements, comprit, à leur trouble, qu'elles lui appartenaient, exhiba sa minute, et s'exprima posément ainsi :

— Voilà le texte de l'acte qui nous engagera récT-proquement : — ,Moi, Cédestine Trivelin, dûment autorisée par ma mère, concierge rue de la Tombe-Is&oire, à Paris, je promets à Mme veuve Virginie Revelle, demeurant à Paris, rue d'Assas, en dédommagement de ses démarches, débours, en reconnaissance de ma magnifique transformation, un million de francs que je lui payerai au cours du mois de la célébration de mon mariage avec M. Frédéric Genlis, rentier, habitant rue Le Verrier, à Paris, mariage qui fera de moi, privée de ressource, de pain, une dame de la grandebourgeoisie.

— Avez-vous des objections à me soumettre ?

— Non, répondirent la mère et la fille aveuglées, nageant dans les délices.

— • Puisque nous sommes d'accord, que Gélestine copie ces lignes sur cette feuille timbrée.

La fillette s'exécuta laborieusement, en écolière que la mutuelle a dégrossie, data et signa.

Mme Trivelin apposa ensuite sa griffe sous la mention : lu et approuvé.

— A présent, reprit la veuve serrant soigneusement la pièce, filons en voiture au Bon-Marché, et n'oubliez pas mes prescriptions. Votre docilité, votre retenue sont indispensables ; ne faites, ne dites, que ce que je vous ordonnerai de faire, de dire.

— Nous vous obéirons ponctuellement.

Mme Revelle entraîna Célestine, prit un fiacre avenue de Montsouris, à deux heures et un quart, procéda à ses acquisitions, et, à quatre heures, chargée de deux costumes, un costume matinée et un costume identique à celui décrit par Févrel, s'enferma en son appartement où elle peigna, habilla la fillette ravie.

Quand elle eut terminé, elle plaça devant l'armoire à glace Gélestinc qui pleurait de contentement, et lui dit :

— Vous vous coifferez et vêtirez désormais de la sorte lorsque je vous manderai. L'autre costume, plus simple, remplacera vos guenilles. Je vous reconduirai en cet équipage à votre mère que mon œuvre réjouira. Empaquetons vos vieilles hardes et votre matinée.

La veuve et sa protégée ressortirent.

A quelque distance du magasin de Mlle Ghauny, M, Genlis, qui marchait distraitement, en sens contraire, s'arrêta net sitôt qu'il les aperçut, et jeta un « ah ! » de stupéfaction .

— Bonjour, M. Frédéric, dit chattement Mme Revelle exultant intérieurement de son triomphe évident, vous êtes rarissime, et l'on s'en plaint.

— J'ai été surmené la semaine dernière, babultia le millionnaire étourdi.

— Je suis tous les soirs chez moi ; veuillez vous le rappeler,

— Je me le rappellerai.

— Nous verrons cela.

— Madame, Mademoiselle !...

iLes deux fenmies poLVrsuivi'rent leur route, échangèrent trois ou quatre phrases vides avec la papetière qui les saluait du seuil de son établissement, et, boulevard Montparnasse, montèrent en Victoria.

A six heures, enchantée de sa journée, la veuve revint rue d'Assas.

Prévoyant que Gélestine lui serait utile le lendemain, elle avait avisé la concierge, aux anges, qu'elle prendrait la petite, parée de son costume de gala, à onze heure du matin, la garderait probablement tard, et la présenterait à son ami le nabab. Un caprice fit qu'elle se reposa près de Mlle Chauny avant d'escalader eon deuxième étage.

— Ouf ! dit-elle en s'asseyant ; je suis rompue. Oh ! méchante ; votre saint Joseph a toujours la figure au mur !

— Tant qu'il me négligera, il restera en pénitence. Qu'il m'envoie de l'argent et un mari, et je lui rendrai la vue du dehors.

— Le voilà condamné a tourner indéfiniment le dos à vos clients.

— Son inconcevable entêtement m'a déterminée à implorer un de ses collègues, qu'on m'a vanté, saint Expédit, fameux dans une église de la rue de Sèvres. Aujourd'hui, j'ai fait brûler un cierge en l'honneur de cet illustre élu, et glissé à la marchande de cire, qui m'a rendu cinq sous, une pièce douteuse de dix sous qu'on me refusait partout. Cet incident n'est-il pas d'un favorable augure ?

— Si, si, il est topique.

— Que saint Expédit me désempêtre, et j'achèterai sa statue, et je prierai le curé de la paroisse de l'exposer aux regards des fidèles.

— Et votre sœur ?

— Je lui ai écrit une nouvelle lettre pressante, de douze pages.

— Cette copieuse épître l'amollira.

— Au cas où elle ne l'émouvrait pas, je volerais à Nantes, et nous nous expliquerons, Mlle Augustine et moi.

Mme Revelle sourit de cet imperturbable aplomb.

— A propos, continua la vieille fille changeant de ton, M. Frédéric est venu, sens dessus dessous, derrière vous, et m'a questionnée au sujet de la jeunesse qui vous accompagnait. Naturellemient, je ne lui ai point répondu. Sa curiosité masquait l'envie de se rapprocher de vous.

— M. Genlis est édifié sur mes sentiments à son é.giard.

— Épous€z-l€ pour son magot, La galette embellit tout.

— Tout, non.

— Vous êtes dilRcile. Quoi qu'il en soit, il est impatient de regagner vos bonnes grâces.

— Ma maison lui est ouverte.

Et la veuve, contenant son contentement, s'éloigna, espérant que M. Frédéric, atteint au cœur, ou plutôt au cerveau, sonnerait, le soir, à sa porte .

Elle ne se trompait pas.

A huit heures, le timbre de l'antichambre retentit et la bonne introduisit le millionnaire.

Penaud, décontenancé, car il venait parler à une femme blessée d'une rivale, M. Frédéric se conduisit pourtant en patte-pelu.

A l'imitation du renard, que la faim inspire, l'appétence sensuelle décuplait son audace et sa ruse.

La kirielle des compliments, des trivialités finie, il hasarda un éloge de la fillette entrevue, et tâcha d'obtenir de sa jolie hôtesse des renseignements qui lui tinssent lieu de fil d'Ariane.

— Cette enfant vous a charmé, lui dit ironiquement Mme Revelle.

— Complètement.

— Je la marie.

— Vous la mariez ! A qui ? s'écria Genlis, secoué et blême.

— A un homme colossalement riche qui fera ma position.

— Ah !

— La mort de M. Revelle m'a ruinée, et je dois songer à moi.

— Si je vous consentais les avantages que ce monsieur vous accorde, me donneriez-vous la préférence ?

— Ces avantages sont considérables.

— En quoi consistent-ils ?

— A me signer un bon de commission d'un million payable à trente jours de la cérémonie nuptiale.

— Un million.

— Ce chiffre vous épouvante. Changeons de conversation.

— Du tout, du tout.

Et après un court silence :

— • Si la demoiselle est de mon goût, aucun sacrifice ne me coûtera, A mes yeux, le bonheur vaut plus que l'or.

— Vous avez rai-son. Ma protégée n'aime pas encore, et il dépend de moi d'imprimer une direction à son inclination. Trouvez-vous demain, ici, à deux heures ; vous l'étudierez, et si sa fréquentation confirme la flatteuse opinion que vous vous êtes faite d'elle, nous nous entendrons. Les préliminaires procédant rapidement, sous quinze jours elle peut être vôtre.

— Quinze jours, c'est long, dit le rentier, dévoilant involontairement, par cette réplique, l'agitation de son être.

— C'est le délai qu'impose la loi.

— J'ai oublié de vous demander son nom.

— Elle se nomme Gélestine.

— Gélestine ! Cela est harmonieux.

— Gélestine Trivelin, et son unique bien est mon amitié.

Genlis répéta qu'il ne s'attachait point à la dot, prolongea, en buvant une tasse de thé, la conférence, qui l'enfiévrait, acquiesça à la rédaction éventuelle du bon d'un million qne lui soumit la veuve, et partit à onze heures passées, autrement énervé qu'à son entrée.

— Il est pincé, grommela Mme Revelle tandis qu'il descendait l'escalier, Demai.n, j'aurai s^ signature, et dans un mois et demi le tiers de ce qu'il a hérité de son père. M. Févrel ne soupçonne pas qu'il m'a gratifiée du facteur le plus expéditif de la richesse à laquelle j'aspire ! »

Le jour suivant, à midi, la veuve ramena, rue d'Assas, Gél€S:tine, qui déjeuna à sa table et qu'elle bichonna, pomponna, parfuma à la violette en lui serinant une leçon minutieusement composée.

— Votre futur, dit-elle en substance, est le brun courtaud que nous avons croisé hier en bas. Vous convient-il ?

— Oui.

— De famille honorable, M. Frédéric Genlis est original, mais son originalité se traduira par des témoignages d'amour. Soyez avec lui telle que la nature vous a créé ; s'il vous lutine, rembarrez-le, ne lui ménagez point les rebuffades, frappez-le : Geit-e franchise le transportera. Qu'il

ignore, au moins maintehant que votre mère est concierge, et apprenne que vous dépendez de moi, votre mentor, votre soutien, et que c'est moi qui ai la mission, la charge de vous établir.

— Il l'apprendra, madame.

— Avant de s'enchaîner, il tiendra à vous contempler secrètement, à s'assurer que vous ne cachez point d'imperfection du corps ; prétextant l'essai d'un corset neuf, à mon signe, vous passerez dans ma chambre à coucher, vous ôterez votre chemise, et, du salon où nous l'aurons confiné, il vous lorgnera à la dérobée. L'effet que vous produirez sur ses sens l'achèvera et nous conclurons. Alors, je vous installerai ici ; ma vigilance maternelle vous protégera jusqu'au jour sacramentel.

— Vous êtes, madame, une messagère du ciel. Comment m'acquitterai-je envers vous ?

— En exécutant fermement nos conventions ; en ne tolérant point de licences, d'anticipation, de coups de canif qui compromettraient tout ; en obéissant ponctuellement. Ma bonne est absente ; je lui ai accordé campos ; nul argus importun ne nous dérangera. L'instant approche : distinguezvous.

— On sonne.

— C'est lui. Il est exact.

La pendule marquait deux heures.

Mme Revelle alla ouvrir. Costumée, coiffée, chaussée suivant la formule du docteur, Célestine reçut, debout devant le pia-

no, les hommages de son adorateur qui bondit près d'elle, la couvrit, en tremblant, d'un regard enflammé, prononça des mots dépourvus de signification, et, presque extasié, enfla les narines, respira l'air ambiant, l'odeur de la sueur et celle de la violette qu'elle exhalait.

La veuve se mêla spirituellement à la causerie que la fillette eût difficileiment alimentée ; Genlis ne prêta qu'une attention vague à ses saillies ; il écoutait, il sentait, il admirait avec béatitude le fétiche.

Les effluves de la peau, la musique de l'organe, les cheveux blonds finement nuancés, crêpés au front, nattés derrière, le oaraco bleu, la jupe claire, les bas rouges, les souliers Richelieu, tout ce qui contribuait à constituer l'être prestigieux, enfant de sa pensée en suractivité erotique, le remuait, lui occasionnait des 'excitations sensorielles d'une acuité intraduisible.

N'était-ce pas la réalisation de ses idées absorbantes qu'il avait à sa portée ?

Suffoqué, enivré, exultant, versant des larmes, il baisa les mains de Mme Revelle qui lui dit aimablement :

— Ma charmante Célestine, je le devine, a votre suffrage ; elle mérite qu'on la 'chérisse, et vous auriez en elle une épouse modèle.

— C'est aussi ma conviction.

— Alors, embrassez-la.

— Ah - merci !

— Et cédant à un fol emportement, en état

d'orgasme, il enlaça frénétiquement la fillette qu'il retint.

— Assez ! A bas les pattes ! Vous me chifonnez, vous m'étouffez, fit gaiement la jeune Trivelin, le repoussant et le pinçant.

Ces expressions vulgaires, ces brutalités de garçonnière, loin de le froisser, doublèrent son enthousiasme et, subitement, une grande familiarité régna entre Célestine et lui.

C'est qu'il appartenait vraiment au fétichisme amoureux le plus caractérisé, le plus complexe, celui qui englobe des irritants variés : parfums, objets inanimés, chevelure, traits du visage, vêtements, voix, douleur, etc.

Des fétichistes jouissent à martyriser celles qu'ils idolâtrent ; le proverbe : « qui aime bien, châtie bien » est leur évangile ; on en cite d'autres, notre millionnaire appartenait à cette catégorie, pour lesquels la souffrance est plus douce que la caresse et qui supplient leur maîtresses de les flageller, de les égratignier, de les mordres.

L'amour se résume, chez eux, en un cas de pathologie mentale.

Quand la veuve fut sûre que Genlis ne lui échapperait pas, elle hâta le dénouement de la comédie.

— Célestine, dit-elle, est obligée d'essayer de la lingerie que ma couturière a apportée à midi ; nous nous réfugions dans ma chambre ; restez-là, sagement. Voici des publications ilhistrées, des

albums ; un quart d'heure et nous vous rejoignons.

Il s'inclina, anxieux, feignit hypocritement de feuilleter un magazine, sitôt qu'il fut seul, alla à la porte du sanctuaire, qu'une large tapisserie de Beauvais déguisait, constata en tressaillant qu'elle n'était pas fermée, et, brûlant, palpitant, les yeux flamboyants, tomba en arrêt.

Mme Revelle, qui le guignait, n'eut garde de s'interposer entre lui et la fillette, qu'elle s'appliqua à mettre en pleine lumière.

Célestine se dévêtit lentement, y compris la chemise et les bas, et, au centre de la pièce, se campa, tourna, se baissa, posa au gré de sa protectrice qui lui commandait, du bout des lèvres, les mouvements les plus lascifs.

Blotti en un coin, muet, frissonnant de luxure, la figure congestionnée, Genlis examina ses seins, des oranges au ton clair, son torse gracieusement arrondi, son ventre de pucelle, ses jambes droites, rosées, terminées par des pieds blancs de chinoises, colonnes d'or sur des bases d'argent, et ne battit en retraite que lorsque la parade suggestive préparée à son intention, eut été jouée.

— Nous revoilà, fit avec un entrain communicatif la veuve revenant en tenant par la taille la croustilleuse Trivelin chastement rhabillée. Vous ne vous êtes pas trop ennuyé ?

— Non, non, répondit-il s'efforçant de recouvrer son aplomb, car j'ai réfléchi, durant votre absence, que Mademoiselle ferait une fenime par-

faite, et que la félicité serait de partager sa vie.

— La proposition vous agrée-t-elle, ma mignonne ? dit Mme Revelle.

— Elle m'honore infiniment ; toutefois, je n'oublie pas que vous êtes mon ange tutélaire, et je me soumettrai à votre décision, répartit Céiestine stylée antérieurement.

La veuve, simulant l'attendrissement, baisa sa pseudo-pupille, et, remplie d'affabilité, dit à son voisin :

— M. Genlis, ce soir, si vous êtes disponible, nous réglerons tous deux cette grosse affaire.

Vingt-quatre heures plus tard, Mme Revelle avait en poche un engagement confirmatif de celui signé par Mme et Mlle Trivelin, encaissait une provision de vingt-mille francs en espèces, et profitant du désarroi du fétichiste, s'arrangeait de façon que les publications commençassent immédiatement.

Il était entendu que la concierge de la rue de la Tombe-Issoire déserterait sa loge à la fin de la semaine, pour une pension bourgeoise du quartier du Luxembourg, et que €élestine cohabiterait temporairement avec sa bienfaitrice.

Appréhendant des surprises, des pièges, des assauts dangereux, la veuve n'avait pas jugé prudent de laisser à la faible portière le soin de défendre la vertu fragile et précieuse de Céiestine.

Le 10 du mois de mai, par un soleil printanier, radieux, le mariage civil fut célébré, sans apparat, et les récents épousés allèrent à Fontainebleau

savourer les suavités du premier quartier de leur lune de miel.

« Je suis riche ! » fit la veuve quand le train de banlieu les emporta.

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