LE QUART D'HEURE DE RABELAIS
Dans l'intention de porter un coup décisif, un coup qui eût pour effet la solution de l'importante affaire dont il s'était chargé, et de justifier magnifiquement la confiance de Mme de Latronquière et celle de Mlle Emma, Robert Jonzac réunit un dossier volumineux au moyen des documents trouvés au Crédit Lyonnais et de ceux recueillis à l'étude du notaire de la succession Divonne, puis écrivit à M. Frédéric une lettre précisant la nouvelle situation que faisait à sa cliente la découverte de l'acte de société, du reçu de cinq cent mille francs signé de la main de M. Genlis, et proposant une entente amiable, un procès n'étant pas soutenable par l'héritier de se der-
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nier, et cette lettre, médiocrement récréative, parvint à destination trois heures avant "la solennité nuptiale.
Flairant une tentative d'intimidation, supposant qu'on lui en contait, le fétichiste jeta au panier l'é'pitre de l'avocat ; un bi]let comminatoire de rappel l'inquiéta et le détermina à rentrer à Paris afin de conférer avec Mme Revelle qui, de son côté, réclamait son million.
La possession avait un peu atténué sa fougue ; il prétendait que la veuve s'était montrée excessivement avide ; la sommation de M, Jonzac, en lui mettant la puce à l'oreille, l'incita à s'ingénier à diminuer la prime disproportionnée imbécilement promis par lui.
Prévenue de son retour, sa jolie voisine, se figurant qu'il revenait à elle chargé de billets de mille, lui fit la réception la plus cordiale.
— Pourquoi Célestine n'est-elle pas avec vous? lui demanda-t-elle en l'acoeuillant à bras ouverts : il me tarde d'embrasser la chère enfant.
— Vous la verrez cette après-midi, à l'hôtel où elle vous attendra. Ce matin, elle nous aurait gênés.
— Ah !
Et s'asseyant, soucieux, Genlis apprit à Mme Revelle l'intervention de l'avoc-at.
— Il est possible, dit-il, que M. Jonzac soit détenteur de pièces justificatives irréfragables ! en ce cas je serais ruitié.
— La restitution à laquelle on parle de vous contraindre se monterait à combien ?
— A quinze cent mille francs environ.
— Ho ho !
— Vous comprendrez que si j'étais forcé de distraire de ma fortune cette énorme somme, la commission, exagérée du reste, que vous attendez de moi, s'en irait en fumée. Par exemple I
— A moins de me réduire à la mendicité, je ne pourrais exécuter notre convention.
— Vos histoires d'héritages ne me regardent point. J'ai la signature de votre femme et la vôtre : je veux mon argent.
— C'est-à-dire le mien. Je regrette de vous opposer un refus catégorique. A des événements nouveaux, des solutions nouvelles.
— Un honnête homme remplit à tout prix ses engagements.
— Est-ce de l'honnêteté de votre part de me crier : la bourse ou la vie ? Quand on n'a pas plus peiné que vous, on tient compte des circonstances.
— Vous vous moquez ! Vous me payerez ces jours-ci, ou je vous poursuivrai.
— Hé bien, poursuivez-moi ; la justice prononcera. Je suis convaincu qu'elle flétrira vos abusives prétentions.
— Monsieur Genlis !... fit la veuve se levant frémissante.
— Au lieu de vous emporter, vous agiriez sagement en m'aidant à me débrouiller. Débarrassezmoi de î'épée de Damoclès suspendue au-dessus de ma tête, et je vous désintéresserai.
— Ce travail dépasse mes aptitudes.
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— Nullement. M. Robert Jonzac est de vos amis ; il vous révélera les dessous de la question. Empaumez-le ; sachez exactement ce que j'ai à redouter de lui, et s'il est armé, désarmez-le. Une jolie femme est souveraine en des conjonctures de ce genre.
— Vous m'imposez l'obligation de gagner deux fois mon million.
— Entre nous, vous ne l'avez guère gagné jusqu'à présent. Je vous défie de me démontrer que j'exprime là une absurdité.
— Il y a des marchés qui répugnent, et celui que vous me soumettez est inacceptable.
— Tans pis, car je le considère comme une planche de salut.
Mme Revelle piétina, suffoqua, eut des crispations, et faillit dévisager avec ses ongles roses le fétichiste dont l'attitude froide, l'obstination raisonnée, achevaient de l'exaspérer.
— Je veux mon argent, prononça-t-elle d'un air farouche. Ne me poussez pas à bout ; je suis capable de tout, de tout, entendez-vous !
— Je m'en réjouis, madame. Ainsi, vous ferez ce que je vous ai indiqué.
— Jamais !
— Défîez-vous de la colère, mauvaise conseillère. Un dilemme est posé : si Mlle Divonne m'arrache un million et demi, vous n'obtiendrez plus un sou de moi ; si sa tentative avorte, vous toucherez votre rémunération.
— Notre traité ne renferme aucune restriction.
— L'imprévu l'a compliqué.
— C'est faux ! Il ne dépend nullement de votre contentieux, je vous le prouverai,
— J'en doute.
— Vous êtes un misérable !
— Les injures envenimeraient inutilement notre querelle. Ne vous abandonnez pas à des récriminations vaines ; écoutez la voix de la prudence, de la sagesse, et secondez-moi, puisque mon dégraissement entraînerait mon insolvabilité. Je vous livre à vos méditations. Gélestine est à la maison ; elle sera à votre disposition toute la journée. Puisse-t-elle, ce soir, quand je rentrerai à l'heure du dîner, me dire que vous êtes convertie et prête à opérer à notre bénéfice commun. Au revoir. Ne dénaturez point mes intentions, qui sont excellentes, je vous jure.
Et saluant poliment, obséquieusement, Genlis partit, ne trahissant ni l'altération, ni la mauvaise humeur.
Abattue, la veuve s'affaissa sur un fauteuil.
Le brillant échafaudage construit par elle semblait l'avoir écrasée en s'écroulant.
N'ayant pas prévu qu'elle se heurterait à des obstacles infranchissables lorsque sonnerait le quart d'heure de Rabelais, n'ayant pas pensé que sa fantastique aventure se dénouerait laborieusement ou ne se dénouerait point, elle tombait de son haut, et la désillusion la broyait.
Elle s'apercevait tardivement, en outre, que son voisin, si vulnérable dès qu'on allumait ses sens, avait, en affaire, l'impassibilité d'un vieux banqueroutier,1 'aplomb que donne le manque de scru-
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pules, et qu'elle s'était trompée en se flattant qu'elle le battrait sur tous les terrains. Elle comprenait qu'en lui existaient deux êtres distincts : le monomane cédant d'emblée à l'impulsion de la passion, et le financier insensible ne subissant nullementirinfluence funeste de la conscience alarmée, ces deux individus divergents ne se confondant qu'extérieurement, de manière que la faiblesse de l'un ne compromit pas la. vigueur de l'autre, et que l'équilibre général se maintînt.
Irritée, irrésolue, tantôt s'acharnant opiniâtrement à la lutte, tantôt prête à temporiser, à jouer ser/é, Mme Revelle décida finalement d'avoir un entretien sérieux avec Gélestine et de consulter M. Jonzac, lequel, du vivant de son mari, lui avait fait une cour assidue, et, à trois heures, entra dans le petit hôtel de la rue Le Verrier, où trônait la fille de la portière Trivelin, devenue une « dame « cossue.
Affranchie de la timidité, dégourdie, déniaisée, la tête mutine, les yeux effrontés, la fillette des bains de Sainte-Anne, la pauvrette de la loge humide de l'immeuble délabré de la rue de la Tombe-Issoire, s'était vite accoutumée au luxe qu'on l'eût crue, de prime face, de naissance.
Son costume de fétiche, élément de sa royauté, qu'elle avait gardé, se conformant en cela aux solennelles injonctions de la veuve, imprimait à sa physionomie un air enfantin et déluré piquant qu'épiçait sa parole colorée.
Elle sauta au cou de sa bienfaitrice qu'elle conduisit à un moelleux fauteuil, choya, remercia
en protestant de sa gratitude inaltérable et imprérissable.
Mme Revelle la félicita et se félicita de ses dispositions louables, lui dit que, puisqu'elle était Ja favorite des dieux, elle se souviendrait de celle sans laquelle elle végéterait piètrement, traînerait la savate, n'aurait en perspective que la hotte de la chiffonnière et le lit d'hôpital, l'entretint de la visite de M. Genlis, et ajouta :
— Je vous ai élevée du ruisseau aux sommets lumineux ; prouvez-moi que vous n'êtes pas indigne de votre chance brillante.
Gélestine qui, plus qu'elle, savait le court et le long de la complication survenue inopinément, afficha une naïvité, une sincérité défiant la comparaison et attestant un talent précoce de comédienne.
— Je supplierai Frédéric de s'acquitter et de m'acquitter envers vous, affirma-t-elle, adoucissant sa voix et son regard, et tâcherai que vous touchiez, ce mois-ci, un gros acompte. Mon mari doit vendre à votre profit des valeurs en quantité, et cette opération de Bourse deviendrait désastreuse si elle était faite à l'étourdie. Mais ne vous tarabustez point, elle aura lieu et vous en palperez le montant.
N'acceptant pas plus les ajournements que les fins de non-recevoir, la veuve, contenant sa fureur, moitié grondant, moitié priant, répliqua qu'elle ne s'expliquerai pas que son contrat ne fût point strictement respecté, et qu'elle en appellerait aux tribunaux si on la lanternait.
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— J'ai votre signature, celle de votre mère, celle de votre mari et vos serments à tous trois, rappela-t-elle ; ne m'obligez point à une rupture aux conséquences incalculables, et obtenez le payement intégral de mion indemnité. Sous votre accoutrement attirant de lutin espiègle, parfumée à la violette, libre en vos allures jusqu'aux sévices, pratiquant mes leçons, vous exercez ici une domination autocratique. Quand M. Genlis, ivre de désirs, vous conjurera de vous livrer à lui, ne consentez à partager son enthousiasme que s'il s'exécute à mon égard, sa dette, et, cette semaine, il s'exécutera. C'est décidé, n'est-ce pas, j'aurai la marque d'affection que je sollicite, et nous demeurerons unies, vous, vidant paisiblement la coupe des félicités terrestres que je vous ai tendue, moi, écartant de vos pieds les pierres du chemin défoncé de la vie ? Embrassez-moi, mon bijou, et que votre baiser soit un témoignage sacré de votre volonté de vous dégager loyalement vis-à-vis de moi.
Célestine rendit étreinte pour étreinte, promit d'user au mieux de son pouvoir « limité », réitéra ses protestations de vénération, de soumission, et reconduisit patelinement Mme Revelle qui, avant de la quitter, l'avertit qu'elle reviendrait le lendemain chercher la solution à laquelle elle avait droit.
« Tiens, v'ia pour toi, carne ! dit en se gaussant et faisant le geste d'envoyer de la poudre, la fraîche épousée quand la porte se referma derrière la veuve. Moi, obliger Frédéric à t'allonger un mil-
lion d€ balles ! Ha ha ! pas si gourde, pas si tourte ! Quand on a de la menouille (monnaie) on la garde. »
Cet édifiant cri du cœur prouvait l'existenœ, chez l'ex-filJette, de dispositions analogues à celles de M. Genlis ; c'était, au surplus, le fétichiste qui lui avait inculqué les principes de morale qu'elle commençait à pratiquer.
Sentant que sa nature.... cocasse l'exposait à des à-coup périlleux et jugeant indispensable de s'adjoindre absolument son épouse, Genlis s'était empressé de communiquer à Gélestine les lettres de l'avocat et de dire à la même, au cours d'une copieuse conversation :
— La revendication de Mlle Divonne m'interdit de payer la lettre de change que nous a extorquée Mme Revelle en abusant de ta simplicité et de mon amour. Me priver, au bénéfice de cette harpie impudente, du tiers de mon avoir, à l'heure où M. Jonzac me somme de lui apporter les deux autres tiers, dépasserait les bornes de la stupidité. Soutiens-moi, et nous conserverons notre rang.
— • Ta niniche est avec toi, lui avait répondu délibérément et en grattant sa libre sensuelle Gélestine ; ta créancière peut s'fouiller ; elle n'aura pas un radis. Je n'iâche point l'opulence ; j'ai assez mangé d'vache enragée.
Et l'entente, une entente indestructible, s'était établie entre le maii et la femme au dommage de la veuve, le mari admettant néanmoins qu'il fallait favoriser Mme Revelle d'une trentaine de mille francs, ce qui porterait sa commission à cinquante
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mille francs, chiffre suffisant, à la condition qu'elle parvînt à terrasser l'avocat de Mlle Divonne.
Quoiqu'elle eût l'intuition de ce qui se traimait, la veuve ne s'imaginait pas que la duplicité de ses bons amis prendrait des proportions épiques, et ce fut en tournant et retournant l'impertinente proposition du fétichiste que de la rue Le Verrier, elle se dirigea vers la maison de M. Robert Jonsac.
Au coin du Luxembourg et de la rue de Vaugirard, elle rencontra Mlle Chauny qui, rouge pivoine et en sueur, remontait à sa boutique chargée d'un lourd paquet d'un m.ètre-vingt de longueur.
— Eh ! quel fardeau !
— Ma sœur m'a envoyé quinae cents francs.
— Ah I
— Ce n'est là qu'un commencement ; j'attendais d'elle dix mille francs. Elle m'adressera ultérieurement la soulte. J'avais promis à saint Expédit s'il l'amadouait, une statue ; j'ai acheté, lundi, rue Bonaparte, ce plâtre peint, cinquante francs ; mais lorsque je me suis présentée rue de Sèvres, à la chapelle de mon récent protecteur, on a refusé mon oblation sculpturale, du moins on n'a consenti à lui assigner une place que si je versais cinq cents francs.
— Peste !
— Naturellement, je n'ai pas insisté. A l'église de notre paroisse, une notification identique m'a été faite. A Saint-Germain-des-Prés, à Saint-Sul-
pice d'où je sors, autres échecs, et vous m'en voyez outrée,
— Je conçois et j'approuve votre réprobation. Ce marchandage est abominable.
— Je ne me lasserai pourtant pas. Saint Expédit, m'a secourue, je lui faciliterai la conquête des âmes.
— Pourquoi ne l'exposez- vous point à votre foyer ?
— J'ai déjà saint Joseph que je ne puis détrô ner, malgré ses irrégularités, et dont je me reprocherais d'alimenter la jalousie.
— Colporterez-vGus saint Expédit jusqu'à ce qu'un curé compatissant le prenne gratis ?
— Dame, oui,
— Que d'arias en perspective !
— Il tient actuellement les clefs de la caisse de ma sœur, et l'intérêt, autant que la dévotion, me commande de l'encenser, de le prôner, de prévenir son mécontentement.
— Ne le laissez pas choir, surtout. Sainte Vierge ! que vous adviendrait-il si vous le cassiez ?
— Il n'y a pas de risque,
A cet instant, la papetière fit, à l'étourdie, un mouvement pour raffermir, sous son bras, son céleste fardeau, et rattrapa tout juste à temps ce dernier qui lui échappait.
— Un peu plus, çà y était, dit la veuve en riant.
— Jésus, rfiiolle souleur !... Je rentre vite. Puis s'arrêtant :
— • Continuez à me chercher un mari, reprit Mlle Chauny.
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— • Fiez-vous à moi.
« La toquée, se moqua Mme Revelle achevant sa course. Sa sœur est réellement une bonne pâte de femme. Si S'^'n Expédit me tirait de l'impasse, je lui dédierais, moi, une statue de bronze ou de marbre. Quel tourment ! La Fortune, que je croyais ma prisonnière, me nargue en fuyant, et la sombre Désespérance la remplace !... Non, non, non, cela ne sera pas ! Dussé-je commettre un crime, des crimes, je décrocherai mon million. Ah I cette canaille de Genlis l... Sa pécore vautelle mieux que lui ?.., »
Rue de Tournon, devant la maison de l'avocat, elle eut une demi-minute d'hésitation, après quoi, elle s'arma de résolution et fr.mchit la porte cochère.
Cinq heures sonnaient à l'horloere du Palais du Sénat.
vu
Robert Jonzac occupait, au troisième étage d'une des belles maisons du xviii" siècle qui bordent, à droite, la rue de Tournon, un appartement composé de quatre pièces meublées avec un luxe ma^ gistral, destiné à en imposer aux clients.
Un valet et une domestique-cuisinière prenaient soin de ce sanctuaire des lois.
Agé de quarante-sept ans, assez bien fait de sa personne, chauve, portant la barbe, qu'il avait blonde, correct, instruit, éloquent, rompu aux affaires, Jonzac s'était acquis une réputation méritée et gagnait annuellement quarante à cinquante mille francs.
Marié à trente ans, veuf à trente-neuf, mondain, s'il s'amusait parfois, on ne lui reprochait aucune imprudence : il ne compromettait point son décorum.
Amoureux cconduit de Mme Revelle, il ne gar-
dait pas rancune à la jeune femme, à laquelle il rendait encore les armes.
Il était désœuvré lorsqu'on lui annonça la jolie visiteuse.
S'élancer, pétulant, complimenter, introduire en son cabinet, faire asseoir à la place d'honneur Mme Revelle, furent pour lui des mouvements spontanés.
Je viens vous consulter, lui apprit, d'un ton plein de séduction, la veuve, se félicitant in petto de la puissance de sa beauté.
— Quel que soit le motif de votre présence, ie le bénis, répondit-il. Exposez ce qui me vaut l'heur de vous voir, et soyez persuadé de mon dévouement.
Elle remercia adorablement, et, déployant ses grâces irrésistibles, raconta, à son avantage, on s'en doute, l'histoire du mariage de son voisin.
— Maintenant que son impétuosité diminue, fitelle en terminant, M. Genli-s équivoque, me berné, s'en tient aux arrhes qu'il m'a données ; comment le contraindre à respecter sa signature et les signature de sa femme et de sa belle-mère, qui sont sur ces deux feuilles timbrées ?
L'avocat lut, relut les sous-seings privés qui lui révélaient une madame Revelle inconnue, hocha la tête et dit :
— des pièces sont incontestablement des bases de procédure, tout est matière à procès ; les juges les coteront-ils un million ? Je n'oserais l'affirmer, Au Heu d'entreprendre une action judiciaire coiiteuse, longue, stérile, probablement, il serait
préférable de négocier avec votre débiteur en usant de la diplomatie et de la contention. J'ignore oe qu'est madame Célestine : je crains que ce ne soit pas grand'chose, et votre opinion, en ce qui la concerne, est, je le gage, la mienne. Quant à M. Frédéric Genlis, je sais pertinemment que sa conscience ne s'embarrrase point de la charge pesante de l'équité.
« A l'issue d'une association relative à une importante opération commerciale, son père devait à Mlle Divonne, héritière de M. Divonne, un million et demi ; il ne l'ignorait pas. Il se hâta de faire disparaître les registres paternels qui établissaient cette dett«, et Mlle Divonne, désarmée, par suite de la perte d'une partie des papiers de M. Divonne, ne pouvant prouver le bien fondé de ses revendications, fut déboutée. Sans la comtesse de Latronquière, elle eût été au dépourvu.
« M. Frédéric ne s'inquiétait pas plus que de son premier habit de la position lamenable de celle dont il détenait quinze cent mille francs, quand un incident fortuit remit sa victime en possession des documents qu'on supposait égarés ou détruits et qui étaient déposés au Crédit Lyonnais. La Providence va ainsi nous permettre, je dis nous, parce que c'est moi qui soutiendrai les droits de Mlle Divonne, va ainsi nous permettre de confondre le sieur Frédéric Genlis. J'ai invité itérativement ce monsieur à une restitution inévitable, les engagem.ents de son père que nous avons retrouvés démolissant son système de dénégation : il n'a pas soufflé mot.
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Depuis une quinzaine, je l'aurais amené à résipiscence, ou du moins à grouiller, si la nécessité de soumettre préalablement à l'enregistrement le sous-seing d'association entre MM. Genlis et Divonne, pères, ne m'eût retenu. Il s'agit, en l'espèce d'une somme relativement considérable à débourser. Mme de Latronquière consentant à avancer à Mlle Emma les frais de l'instance, j'ouvrirai prochainement les hostilités. Tenez, ajouta Jonzac enlevant d'un cartonnier un dossier qu'il déboucla, voici l'acte authentique de société et un reçu de cinq cent mille francs au bas desquels est la griffe de feu M. Genlis. Pensez-vous, après cela, que M. Frédéric ait' des chances de nous échapper? La veuve considéra d'un air énigmatique les titres.
— A combien se monte le patrimoine de M. Frédéric ? demanda-trille,
— A trois millions.
— En me payant et en payant Mlle Divonne, M. Genlis conserverait, au total, cinq cent mille francs ?
— Ses agissements avec Mlle Emma vous renseignent à son sujet.
— Mlle Divonne ne profitera pas exclusivement, j'imagine de votre talent ?
— Disposez de moi ; rédigez nn mémoire clair ; joignez-y les autographes de vos faiseurs, et j'essaierai d'arracher pied ou aile à M. Genlis, fier de servir la reine des plaideuses.
^ Mme Revelle sourit à la galante déclaration, et l'avocat, profitant de la circonstance propice,
lâcha la bride à ses sentiments, sans malmener les convenances, car on l'empêchait intentionnellement de trop s'émanciper.
Spirituelle, coquette, éperonnant et retenant son incandescent amoureux, la veuve déploya pendant deux heures des merveilles de finesse féline, et, quand elle s'en alla, à sept heures, put se dire qu'elle avait préparé sa victoire.
A Jonzac embrasé qui lui demandait de lui ouvrir sa maison, elle répondit perfidement, simulant l'effroi :
— Il est interdit à une femme libre, de mon âge, BOUS peine de prêter à la médisance, de recevoir un homme tel que vous.
— Alors, venez ici, venez-y quotidiennement, d'autant qu'il est indispensable que nous étudiions ensemble votre démêlé.
— Soit, je viendrai travailler à la rédaction des minutes de ma cause.
Cet engagement pris, d'un ton velouté, Mme Revelle s'esquiva en affectant l'émotion.
« Lui tourner la tête est un jeu d'enfant, marmotta-t-elle en regagnant son domicile par la rue de Médicis et le boulevard Saint-Michel ; mais je ne m'emparerai des documents qu'il a eu l'imprudence d'étaler à mes yeux qu'en lui cédant, et lui céder me répugne : il ne me plaît pas. Il traduirait en justice le simple auteur de l'écrémage de son bureau ; il n'osera sévir contre sa maîtresse. La crainte du scandale le retiendra, et il s'arrangera avec Mlle Divonne. Avant de me bazarder, je tâcherai de déterminer M. Genlis à s'exécuter.
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Attendre un élan généreux de ce pitoyable personnage friserait la sottise ; M. Jonzac m'a édifiée définitivement ; aussi est-ce la menace que j'emploierai. Quant à Gélestine, je tremble qu'elle ne me ménage de décevantes surprises. Elle m'a désagréablement impressionnée aujourd'hui. »
Pourquoi, objectera-t-on peut-être, Mme Revelle n'épousait-elle pas l'avocat qui l'aimait ? Pourquoi ne conquérait-elle pas une position solide, n'enchaînait-elle pas à jamais un défenseur juré, retors, prévenant, influent ? D'abord, parce qu'elle préférait être millionnaire et indépendante que rivée à un homme antipathique et de fortune médiocre ; secundo, parce qu'il répugnait à Jonzac de se remarier.
Rentrée chez elle, elle envoya sa bonne rue Le Verrier, dire à M. Frédéric qu'elle serait à sa disposition de huit à neuf heures, dîna, et s'absorba en son sa»lon.
A neuf heures moins vingt, le timbre retentit.
Introduit, le fétichiste s'écria, ex-abrupto :
— Hé bien, avez-vous vu M. Jonzac ?
— Oui, je l'ai vu, je lui ai communiqué votre bon de commission... et il va vous actionner.
— Il ne vous a pas informée qu'il me réclame, de la part de Mlle Divonne, quinze cent mille francs, et que le payement de cette somme me ren-. drait insolvable ?
— Il im'a dit que votre fortune surpasse trois millions, et qu'il vous restera plus de cinq cent mille francs quand vous nous aurez compté, à Mlle Divonne et à moi, ce que vous nous devez.
— Quelle sollicitude ! J'ai le regret de vous avertir que je ne consentirai point à manger mon pain sec pour vous faire des rentes. Si vous m'attaquez, je riposterai ; les juges apprécieront votre placet.
Genlis prononça ces mots si vertement que la veuve comprit qu'elle battait un rocher.
— M. Jonzac, reprit-elle, biaisant, étouffant son dépit, m'a permis de lire le reçu de cinq cent mille francs et l'acte de société signés de la main de votre père.
— Ah !
Le fétichiste changea de couleur.
— Il a la certitude que vous avez anéanti le double du sousnseing en question,
— Cela m'importe peu.
— Et il s'emploie, stimulé par Mme de Latronquière, la seconde mère de Mlle Divonne, à vous décharger, à bref délai, du poids de vos richesses.
— En le secondant, vous renonceriez, ipso facto, à vos honoraires. S'il me dépouille, je le répète, vous n'obtiendrez rien, rien, rien de moi.
— Lui dérober les preuves qui vous condamnent n'est pas facile, et sûrement c'est scabreux.
— Agrippez le reçu et l'acte de société, et le lendemain, mon agent de change vendra à la Bourse de quoi vous rassasier.
— Entendons-nous nettement, afin d'éviter les fausses interprétations, les discussions, les conflits. Je ne vous consignerai les pièces du procès qu'en échange de neuf cent quatre-vingt billets de mille, donnant donnant, et ces neuf cent quatre-vingts
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billets, je les encaisserai la semaine même de l'escamotage prémédité.
— C'est Gon-venu.
— Me tromper vous exposerait à de cuisantes représailles, en première ligne à la restitution, par moi, à M. Jonzac, des papiers soustraits.
— Le câble de l'intérêt me lie à vous.
— • L'échec du crime que vous m'imposez....
— Vous exagérez ; il ne s'agit pas d'un crime ; il s'agit d'un tour de maître à jouer.
— Mon échec n'éteindrait point ma créance, imprimez-vous bien cela.
— Vous réussirez ; votre esprit, votre beauté, l'empire que vous avez sur ceux qui vous désirent l'attestent. Quant aux conséquences de votre adroite tromperie, elles ne sauraient vous alarmer sérieusement. M. Jonzac ne vous suspectera peutêtre pas ; s'il vous suspectait, vous nieriez, et ses récrimations cesseraient.
— Je n'ai point votre optimisme, et je persiste à attribuer à l'aventure de terribles aléas ; mais je risquerai le combat.
Ces mots clôturèrent la conversation.
Genlis partit en priant la veuve de rendre illico impossible les poursuites, car celles-ci commencées et les pièces enregistrées, tout espoir de désarmer Mlle Divonne s'envolait, et Mme Revelle reconnaissant intimement qu'elle ne toucherait son million que si elle dévalisait l'avocat, se résigna à tout.
Elle passa une mauvaise nuit.
L'appréhension de la pauvreté, la soif de l'or, la
haine de ceux qu'elle avait unis et qui se moquaient d'elle, la peur de s'exposer vainement, tournaient dans son cerveau en ébullition comme tournoient, dans la chaudière posée sur le feu, les molécules en suspension que contient l'eau.
Le tantôt, mignardement mise, belle à peindre, elle s'arrêta rue Le Verrier, et s'enquit de ce qu'avait fait depuis vingt-quatre heures Célestine pour donner aux pactes signés la solution qu'ils comportaient.
Chagrine, amicale, flatteuse, la fille de la portière Trivelin répondit qu'elle s'était évertuée à convertir son mari, que son pouvoir faiblissait à certaines limites, et qu'il fallait que sa bienfaitrice traitât avec M. Genlis.
— Je comprends, soupira la veuve en s'éloignant.
Lorsque la porte de l'hôtel se referma derrière elle, Célestine tira la langue et barbota en riant :
« »C'que je m'tords, c'est un beurre ! »
« Je ne me trompais pas, la femme est à la hauteur de l'homme, dit Mme Revelle désabusée et la tête basse. Si l'avocat ne me fournissait une dernière planche de salut, je serais chansonnée. Le reçu de cinq cent mille francs et le sous-seing d'association, dont je ne me dessaisirai qu'à bon escient, me sauveront. »
Jonzac avait deux clients quand elle arriva rue de Tournon ; il les dépêcha et vint à elle les mains tendues.
Elle l'enveloppa d'un regard vaporeux, lui soumit une lettre du fétichiste écrite avant le mariage,
et, les apparences préservées, ne s'attacha plus qu'à captiver.
Inflammable, enflammé, l'avocat se jeta à ses pi^^s.
i^lle résista, miinauda, enfin annonça/ d'une manière troublante qu'elle déjeunerait le lendemain à la table de son conseil judiciaire.
— A ma table ? s'exclama Jonzac radieux.
— Oui ; les gourmets ne vont pas au restaurant. Et elle se déroba aux baisers, ayant, durant la
causerie mouvementée qu'elle venait d'interrompre, combiné son vol point par point.
Le lendemain, elle fut exacte, et on l'accueillit en déesse.
Souriante, elle affrontait, divinement séduisante, le sacrifice.
Après le déjeuner, composé délicatement, arrosé de Champagne de marque, elle feignit l'étourdissement et, en se voilant la face, supporta tout ce qu'il plut à son amphitryon de lui faire. « Revenue à elle », elle joua le remords, la honte, quitta la chambre à coucher, théâtre de sa chute, se réfugia dans le cabinet de travail, et là s'assit, abattue.
Jonzac s'efforça de la consoler, lui jura une constance éternelle, lui tint les plus tendre propos.
Elle se prétendit souffrante et demanda à son vainqueur, en manches de chemise, de la conduire ^à la station de fiacres voisine.
Docile, l'avocat alla se rhabiller.
Pendant qu'il était loin, elle prit prestement le dossier de Mlle Divonne, en ôta le fameux documents qu'elle enfouit au fond de la poche
d'une jupe de dessous, remit la liasse de papiers en place, et, cet exploit accompli, se rajusta langoureusement.
— Hé bien lui dit Jonzac reparaissant, vous sentez-vous mieux ?
— Non ; mon malaise augmente. Votre bras.
A quatre heures, languissante, dolente, elle monta seule en coupé, derrière l'Odéon, et l'avocat la suivit mélancoliquement des yeux, heureux de sa bonne fortune, et contrit de l'incident qui ternissait l'éclat de celle-ci.
« Je les possède ! fit aussitôt Mme Revelle se redressant étincelante. M. Frédéric, rassemblez vos billets de mille ! »
De retour rue d'Assas, elle s'enferma, étudia les actes dérobés, et recopia ceux-ci.
« Je ne montrerai point ces originaux au sieur Genlis, se dit-elle. Un fripon de son acabit ne recule devant aucune infamie ; il me dépouillerait subrepticement, violemment, et gagnerait un million en vingt secondes. Procédons prudemment, et que notre règlement de compte s'effectue à souhait. »
Les copies achevées, une idée d'un autre genre l'envahit,
« Si Jonzac m'accusait, me dénonçait au Parquet, et faisait faire une perquisition à mon domicile, reprit-elle, anxieuse...
« Il n€ faul pas que le commissaire dégote ces preuves qui me trahiraient et me perdraient au lieu de m'enrichir. Prévoir, c'est prévenir. Je mettrai en sûreté, loin d'ici, reçu et acte, et demain, quand Genlis les aura lues, je brûlerai les copies que voilà. »
Restait à choisir la cachette du trésor.
ce Mlle Chauny, que nul ne suspectera, me gardera mon butin », fit-elle lorsqu'elle eut creusé le problème.
Cette détermination adoptée, elle glissa dans une enveloppe les deux titres, auxquels elle joignit, par précaution, ses traités avec Célestine et le fétichiste, cacheta à la cire, écrivit, en guise de suscription, ces mots : « papiers de famille », et, comme il n'était pas neuf heures, couvrit sa chevelure d'une écharpe de dentelle, ses épaules d'une pelisse, et descendit.
La papetière éteignait son gaz, la vente de la journée, médiocre selon la coutume, lui semblant finie.
— Ah ! mademoiselle Olympe, dit allègrement, en entrant au magasin, la veuve à la vieille fille, je vous félicite. Votre saint Joseph ne contemple plus la muraille ; c'est bon signe.
— Pas précisément ; toutefois, je ne suis point mécontente, et, en dépit de sa déplorable inertie, j'aj amnistié saint Joseph, espérant qu'iil me récompensera de ma débonnaireté et se comportera mieux désormais. Je commence demain une neuvaine à saint Expédit, et je ne doute pas de
recevoir la semaine prochaine, de ma sœur, le complément des dix mille francs qui me sont indispensables.
— EL votre saint Expédit polychrome, est-il casé ?
— Non. Les curés persistent à afficher des prétentions excessives. Que le ciel m'assiste, et il aura un coin digne de lui, au Sacré-Cœur de Montmartre.
— Où est-il ?
— Sur la commode de ma chambre, toujours empaqueté. L'installer ici eût été l'exposer à l'humeur tracassière de saint Joseph.
— Votre circonspection égale votre religiosité. Quel exeuiple lamentable si votre protecteur d'hier et votre protecteur d'aujourd'hui se disputaient, se chamaillaient à propos de prééminence.
— Que saint Expédit ajoute à ses instances efficaces près de ma sœur le don d'un mari rangé, laborieux, amène, aimant, sobre, à son aise, et il mériler-a bien de moi.
— Saint Expédit parachèvera son œuvre charitable. Voici un pli que je voudrais placer sous l'égide de votre inattaquable probité et de votre discrétion ; il contient des kttres, des devis de feu M. Revelle qui me seront ultérieurement très utiles, et (lue je n'ose conserver chez moi de peur de détournement avec effraction de la part de ceux qu'ils cencernent. Acceptez-vous ce dépôt ?
— Certes, et je vous garantis qu'on ignorera
qu'il est à la maison. Je vais le serrer dans le compartiment secret d'un meuble, défiant les curieux et les voleurs,
— Merci.
— Vous plaisantez.
En présence de la veuve, Mlle Chauny cacha l'enveloppe ;^puis les deux femmes jacassèrent cinq à six minutes et se séparèrent.
« Le reçu et le sous-seing d'association sont à l'abri des griffes de MM. Jonzac et Genlis, » dit Mme Revelle soulagée.
La jolie veuve reposa angéliquement.
Le matin, à neuf heures, elle manda, par sa bonne, le fétichiste.
— M. Genlis ne tardera pas, lui annonça la domestique, de retour de la rue Le Verrier.
Elle acheva sa toilette.
« Le voilà. » fit-elle à dix heures, en pâlissant légèrement.
— Le valet de chambre de M. Jonzac vient prendre des nouvelles de madame, de la part de son maître, dit la bonne ayant à la main un bouquet de roses auquel une carte était épinglée.
— Répondez que je suis souffrante et que M. Jonzac me verra sitôt que je me sentirai assez robuste pour sortir.
La domestique rapportait ces mots, lorsque le fétichiste arriva.
— Madame est là ? interrogea-t-il.
— Oui, oui, monsieur Genlis, entrez.
Et congédiant le messager de l'avocat, la soubrette introduisit le millionnaire.
— Hé bien ? s'informa Jonzac quand son va]<jt reparut.
— Mme Revelle n'est pas rétablie ; mais sa maladie n'a aucune gravité, car tandis que je faisais entichambre, un petit brun, nommé Genlis, est survenu et a été admis à lui parler.
— Ah !
— Mme Revelle rendra visite à monsieur dès que sa santé s'améliorera.
— Bon.
Le valet se retira.
« C'est bizarre «, gourgossa l'avocat.
Et, avec l'intention de l'annoter, il compulsa le dossier de Mlle Divonne.
« Où sont les sous-seings Genlis ? 'iit-il tr.vit 5 coup. Je les ai replacés à leur rang après que Mme Revelle... »
Il fouilla, mit en désordre son cartonnier, son bureau, feuilleta, refeuilleta chaquo chemise d'affaire, se figurant que, par inadvertance, il avait fait une interversion de pièces, grommela : « que signifie ? » et sonna.
— Avez-vous balayé, épouseté ici hier ? demanda-t-il d'un ton bref à son domestique.
— Non. monsieur. Le déjeuner m'a confiné à l'office.
— Des documents me font défaut.
— Je ne touche point airx papiers do monsieur. Je me garderais de...
Du geste, Jonzac renvoya le valet, et, les sourcils froncés, gronda entre les dents :
« Est-ce que Mme Revelle m'aurait dévalisé ? »
Son esprit en activité multiplia les rapprochements ; il envisagea en logicien, non plus en amant crédule, sa victoire sans lutte, la versatilité de l'attrayante plaideuse si dédaigneuse précédemment, se rappela des détails auxquels il n'avait pas fait attention, les jugeant insignifiants, l'histoire du procès contre Genlis, commenta la visite du millionnaire à la malade, et conclut que Genlis et Mme Revelle lui avaient de concert, tendu une souricière.
« Ah ! naïf, ah ! aveugle que j'ai été ! » s'écriat-il.
La colère et la crainte des suites de cette tragi-comédie l'agitaient.
Responsable de ce dont il était le consignataire, quelle serait sa situation en face de Mlle Divonne ruinée par lui ?
« A tout prix, il faut que je récupère ce qu'on m'a dérobé », fit-il.
Et il partit, allant, à travers le jardin du Luxembourg, relancer la coupable.
Le colloque entre le fétichiste et Mme Revelle avait procédé pacifiquement.
— Vous tenez les papiers ? s'était empressé de dire Genlis.
— Oui.
— Montrez-les moi.
— Je vous montrerai les ^copies que j'en ai faites. Quant aux originaux, vous comprendrez que, vu leur valeur, je les aie déposés en lieu sûr.
— Du moins, les copies ?...
~ Les copies sont des indices trop manifestes de mon opération hasardeuse. Nous les brûlerons lorsque vous les aurez lues.
Le fétichiste acquiesça.
La lecture achevée, les copies flambèrent.
— Quel jour me payerez-vous ? questionna la veuve pendant le feu de joie.
— Cela dépendra de mon agent de change. Je vous avertirai. Mes compliments ; vous avez manœuvré superbement.
Et Genlis s'esquiva, joyeux.
Mécontente, voulant une prom.esse plus précise, son déjeuner fini, Mme Revelle se transporta rue Le Verrier, insista pour que la date à laquelle elle palperait son solde de neuf cent quatre-vingt mille francs fût fixée, eut, des deux époux, des serments chaleureux que tout irait suivant ses vœux, se colla à son débiteur quand ce dernier sortit, et, animée, longea, à sa droite, le côté des numéros pairs de la ruejd'Assas.
A la rue Vavin, saturée de protestations étourdissantes, sinon sérieuses, elle se sépara du fétichiste.
A ce imoment, l'avocat, parvenu à la porte du iardin qui est en haut de la rue du Luxembourg, la vit tendant sa main gantée à Genlis. et accéléra le pas.
A l'angle du Lycée Montaigne, l'ayant rejointe, il toussa.
Elle se retourna, fit un soubresaut, poussa un « Ha ! » de saisissement, et blêmit.
— Je me réjouis, lui dit sarcastiquement Jonzac, que votre indisposition n'ait point duré et que vous soyez en excellents termes avec M. Genlis ; la solution amiable de votre litige est à présent infaillible. Permettez-moi de vous reconduire et de goûter un peu, en tête-à-tête, le plaisir de votre conversation.
— ■ Je ne retourne pas à la maison, répliqua-telle embarrassée et en obliquant à gauche ; mon médecin m'a ordonné de me promener sous les arbres de la pépinière... veuillez m'excuser.
— Je me promènerai aussi. Hier, dans mon cabinet, accentua, en frémissant, l'avocat, vous avez commis une action détestable, que je vous invite à réparer...
— Quelle action ? celle de souscrire à vos pressantes sollicitations ? Effectivement, monsieur, c'est là une action regrettable et que je déplore. Ne m'importunez pas davantage.
— Vous m'avez soustrait des titres vendus d'avance au gredin à qui vous venez de serrer la main,
— Moi !
— Vous 1
— Monsieur, je vous somme de finir cette plaisanterie et de m'épargner l'ennui insupportable de votre société.
— Vous ne m'échapperez pas, déclara Jonzac retenant par la mante Mme Revelle qui se dérobait.
— Quoi, monsieur, vous me maltraitez ! Fautil, pour éviter vos brutalités, que j'appelle un gardien du jardin ?
— Faut-il, pour rabattre votre impudence, que j'appelle des agents, que je vous traîne au commissariat de police ?
— Ha ! ha ! ha ! ha . vous m'amusez ! Le commissaire ! vous divaguez !
— Je ne divague point, et vous êtes une voleuse!
— Monsieur !
— Une voleuse qui couchera au Dépôt dem^ain si, ce soir, elle ne m'a pas restitué ce qu'elle m'a frauduleusement enlevé.
— Vos menaces grotesques m'inspirent autant de pitié que de dégoût. Je m'éloigne. Ne m'opprimez plus, ne me suivez plus, ne m'insultez pliLs, ou je crie au secours !
— Madame !...
— Adi-ç^ti !
— C'est votre dernier mot ?
— Oui.
— Et hautaine, le défi aux lèvres, la veuve fila vers l'École des mines.
L'avocat n'osa la retenir.
« Son systèm.e de défense et son intimité avec Genlis démontrent néremptoirement ."ïa culpabilité, mâchonnn-t-il en s'essuyant le front ; mais comment la démasquer ?
« Perquisitionner à son domicile et au domicile
de son complice ne produirait rien. 'Ces deux scélérats ont jeté au feu les sous-seings. Et si ceux-ci ne sont pas réduits en cendre, c'est parce que Genlis n'en a point encore payé le prix.
« Mme Revelle a confié à un tiers le produit de sa pillerie.
« Dénoncer la gueuse à la justice provoquerait un tapage funeste.
« Quel parti adopter ? »
Indécis, tantôt irascible, implacable, tantôt prêt à négocier, à pardonner, il redescendit rue de Tournon, et, une fois de plus, dérangea ses cahiers, ses grosses.
« A quoi bon, fit-il, au bout de deux heures de travail infructueux. Mme Revelle est maîtresse du reçu et de l'acte de société, c'est positif. »
Et il s'affala sur son divan.
Un frappement l'arracha à son découragement.
— Qu'est-ce ? dit-il à son valet de chambre qui s'approchait.
— Mademoiselle Divonne demande si monsieur peut la recevoir ?
— Mademoiselle Divonne ?
— ■ Oui, monsieur.
— Deux minutes.
Le domestique porta la réponse à la jeune fille qui attendait au salon.
« Mlle Divonne I... » murmura Jonzac.
Et imprimant la froideur à sa physionomie, l'avocat ouvrit sa porte et salua cérémonieusement.
— Entrez, mademoiselle, fit-il.
Intimidée par son attitude guindée, l'orpheline s'assit à la place qu'il lui indiqua, l'interrogea et lui dit :
— Mme de Latronquière m'a autorisée à vous confirmer qu'elle tient à votre disposition les fonds pour l'enregistrement.
— Mademoiselle, répondit-il d'un air glacial et en frisottant sa barbe, une étude impartiale, approfondie m'a, hélas ! démontré que vos revendications, justes, a 'priori^ sont insoutenables en droit...
— Hein !
— Et je n'ai plus poussé l'instance.
— Vous m'affirmJez naguère, monsieur, que ma cause ne soulèverait aucune difficulté, et que son succès ne faisait pas "l'ombre d'im doute, repartit Emma sutpéfiée.
— L'envie de vous consoler explique mes encouragements trop complaisants je le confesse. Un examen raisonné des relations c^ui existaient entre M. Divonne et M. Genlis père a m.odifié mon opinion, et je ne peux, aujourd'hui, vous conseiller des poursuites superflues, qui vous coûteraient, qui coûteraient à la comtesse, mon amie, un Pérou. En l'occurence, il s'agit d'une question de probité professionnelle et d'une obligation d'honneur envers une personne de mon affection, et envers vous-même, mademoiselle.
— Votre notification, monsieur, me confond et m'atterre.
— Mademoiselle, je vous l'aurais épargnée si ma conscience ne me l'eût dictée. J'ai essayé, par
des invitations cordiales, par des sommations, d'amener M. Genlis à composition ; se sentant h l'abri de la coercition, M. Genlis a fait la sourde oreille. Devais-je, à la suite de cet échec significatif, consumer inutilement, en frais de procédure, des sommes incalculables ? Je ne l'ai pas cru, et j'estime avoir, de la sorte, sauvegardé vos intérêts et ceux de M-me de Latronquière, voire protectrice.
L'effarement d'Emma était extraordinaire.
— Mademoiselle, des jours meilleurs vous dédommageront. En vous exprimant, à nouveau, mes regrets, je souhaite qu'il me soit donné, plus tard, de vous être utile.
La pauvre désillusionnée suffoqua, réagit, retint ses sanglots, et, la figure altérée, bégaya :
— Je dois donc, monsieur, vous reprendre mon dossier ?
— Oui, mademoiselle.
Et tirant du cartonnier la chemise contenant les pièces de l'affaire, sauf celles qu'avait chipées la veuve :
— Le voici, fit l'avocat.
Aussitôt, redoutant que la jeune fille ne contrôlât ce qu'il Uii remettait :
— Pardon, dit-il, je vais l'envelopper dans un journal.
Em.ma soupira un « merci » faible, reçuOe rouleau de papier, se leva, et partit, reconduite par Jonzac qui lui prodigua jusqu'au palier des démonstrations obséquieuses.
« Ouf ! exclama l'habile homme quand, écartant le rideau d'une fenêtre du salon, il la vit disparaître à l'an-gle de la rue de To-urnon ; j'ai doublé le cap des tempêtes ! »
Torturée indiciblement, Emma rentra à l'hôtel de sa prot-ectrice.
— Qu'avez-vous, mon enfant ? s'enquit Mme de Latronquière, en la voyant se tordi'e les bras sur un canapé et sangloter.
D'une voix saccadée, en versant des torrents de larmes, elle raconta son entretien avec l'avocat, et tendit le dossier, toujours enveloppé du journal, qu'elle rapportait.
— Ce revirement est inconcevable, dit la comtesse vivement affectée. M. Jonzac est une des lumières du barreau de Paris, c'est un galant homme, nous sommes intimes, l'amitié que j'ai pour vous a dû l'influencer favoral)lement : son jugement ne saurait être que le fruit de la science et de la probité réunies. Je comprends votre chagrin. Ce coup du sort a une cruauté particulière ; supportez-les ma mignonne. Mon appui, mon atta-
chement vous sont acquis ; c'est quelque chose.
Et la noble dame embrassa au front sa protégée et prépara un verre d'eau sucrée additionnée d'extrait de fleur d'oranger.
— Buvez, cela vous calmera, fit-elle. Votre douleur me navre. Vous vous tuez ! Mon Dieu, quelle convulsion ! Une troisième gorgée. Respirez mon flacon de sels...
Un quart d'heure s'écoula, ainsi et à l'effervescence succéda l'affaissement.
Profitant de ce répit, madame de Latronquière épuisa le répertoire des flatteries, des encouragements, des douces gronderies, et parvint à relever un peu le moral de la touchante éplorée.
— Je croyais pourtant, dit celle-ci essuyant ses beaux yeux gonflés, rougis, que ce reçu de cinq cent mille francs et ce sous-seing privé qui éta- Ijlissent irréfutablement la participation de mon père aux spéculations de M. Genlis, ne laissaient plus de place à l'équivoque, et ma croyance, vous la partagiez, madame la comtesse, et M. Jonzac, mon notaire, mon fiancé la partageaient eussi.
— En prononçant ces mois, elle débarrassa le dossier du journal qui l'enroulait, et le parcourut machinalement.
— Hein I fit-elle, électrisée, transformée : les pièces essentielles manquent,
— Manquent !
— Voyez.
Mme de Latronquière vérifia l'assertion qu'elle reconnut vraie.
— Retenez, madame la comtesse, que j'ai défait
ce paquet devant vous et que nous avons constaté ensemble l'absence des documents capitaux de mon procès, dit Emma défiante.
— ■ Mon enfant, M. Jonzac a oublié de joindre ces titres aux autres papiers qu'il vous rendait. Il réparera cette négligence. Puisque M. Genlis est inattaquable, ce reçu et cet acte de société n'ont aucune valeur.
— Ils m'appartiennent, et je désire les ravoir.
— Écrivez à M. Jonzac, vous les aurez sûrem.ent demain.
— Demain... non. Je ne dormirais pas si je ne les retrouvais ce soir, et je vous prie de m'autoriser à aller les chercher.
— Vous êtes libre, mon enfant, répondit Mme de Latronquière, que l'exaltation de la jeune fille impressionna.
— Merci, merci, madame, repartit Emma, réparant le désordre de sa toilette et renveloppant le dossier dans le même journal ; je serai de retour tout à l'heure.
Avec la vélocité du vent d'orage, l'orpheline fila par l'avenue de l'Observatoire, le jardin du Luxembourg, et, baignée de sueur, essoufflée, sonna à la porte de l'avocat.
Jonzac qui dînait en ville, passait justement son paletot.
Quoiqu'il flairât une explication... difficile, il n'osa pas congédier sans l'entendre « la plaignante » qu'il engagea, en feignant l'étonnement, à s'asseoir.
— Monsieur, dit Emma, une main à son cœur
qui battait désordonnément, le dossier, que vous m'avez remis et que voici, est incomplet.
— Incomplet ! répéta le robin d'un air qui signifiait :
« Par exemple ! Que me chantez-vous là ? »
— Oui, incomplet. Il y manque le reçu des cinq cent mille francs et l'acte d'association,
— Quelle plaisanterie !
— Regardez.
— Ah ! mademoiselle, depuis que nous nous sommes quittés...
— J'ai enlevé seulement en présence de Mme la comtesse le journal qui entourait cette liasse d'écriture, et Mme la comtesse a reconnu avec moi la lacune que je viens, monsieur, vous signaler.
— Vous étiez très émue, mademoiselle, lorsque vous êtes sortie ; il est probable que vous aurez défait inconsciemment, en chemin, votre paquet, et perdu la chemise cartonnée spéciale qui contenait les deux titres, sans consistances, d'ailleurs dont vous m'entretenez.
— Je vous jure, monsieur, que je n'ai déplié ce dossier qu'en compagnie de Mme de Latronquière.
— Et moi, mademoiselle, je vous certifie que vous êtes partie d'ici avec toutes vos pièces.
— Vous ne pouvez, monsieur, soutenir une pareille proposition après mon affirmation évidemment sincère. Recherchez parmi vos grosses, vos minutes, vous y découvrirez vraisemblablement les documents que vous vous imaginez m'avoir rendus.
— Madem.oiselle, dit Jonzac irrité en étalant
sur son bureau des poignées de cahiers, de notes, videz mes tiroirs, mes casiers, mes cartons. Sontils là, sont-ils là, vos sous-seings inutiles ? Non, n'est-ce pas ? Ni là non plus, ni là, ni là. J'ai eu l'honneur de vous déclarer que vous les avez emportés ; dispensez-moi de nouvelles protestations.
— Monsieur, riposta Emma avec une énergie grandissante, si vous vous obstinez à me démentir, j'en déduirais que l'omission des actes qui, suivant vous, il y a un mois, me garantissaient l'héritage de mon père, qu'un malhonnête homme a confisqué, a été volontaire.
— Mademoiselle, vous m'insultez 1
— Mes titres, monsieur !
— C'est de la divagation.
— Si je n'obtiens pas de vous satisfaction, je m'adresserai au Parquet.
— Au Parquet !
— Oui.
— Mademoiselle, il ne me convient plus d'écouter vos doléances injurieuses ; abrégez votpe visite pénible, et souffrez que j'aille à mes occupations.
— Mon dossier intégral est indispensable à la soutenance de mes intérêts que vous désertez. J'exige le reçu des cinq cent mille francs et l'acte de société qui sont en votre possession, autrement, je refuse ce fatras.
— Vous les avez eus.
— Non, non, non !
— Ah ! mademoiselle, finissons ou la police !...
— Je m'en vais, monsieur, je m'en vais. M.
Genlis et vous vous agissez de connivence ; je signalerai à la Justice, je vous en préviens, vos manœuvres coupables.
— Vous êtes folle, mademoiselle !
« L'assaut a été rude, fit Jonzac en s'épon géant le visage quand Emma eut disparu. J'empêcherai la réalisation des menaces qu'elle m'a lancée en flèches de Parthe. »
Bouleversée, cette fois, par l'indignation et le trouble que lui causait sa décision d'en appeler au tribunal correctionnel, Emma retourna à l'hôtel de Latronquière.
— ■ Hé bien, lui dit la comtesse d'un ton de cordial reproche, vous les rapportez, ces papiers d'archives ?
— Non, madame.
— L'avocat n'était plus chez lui ?
— Si, madame, il était chez lui. Mais il a prétendu que j'avais perdu en route une partie du dossier et m'a chassée insolemment.
— Chassée !
— Or, il a menti, parce qu'il sait qu'il ne m'a point restitué mes actes, et il ne me les a point restitués parce qu'il les a vendus à M. Genlis.
— Oh !
— Oui, madame ; M. Jonzac est un misérable ; il m'a odieusement trompée !
Cette virulente apostrophe formulée, Emma poussa un cri perçant, se raidit et s'évanouit.
Effrayée, Mme de Latronquière bondit à son secours ; les domestiques accoururent ; on alla prévenir le médecin.
Lorsque M. Févrel arriva, la malade, couchée, faible, pleurait spasmodiquement.
— Elle a eu une décevance, dit à l'écart, au docteur, la comtesse ; de là son indisposition.
M. Févrel parla, en ami d'ancienne date, à la jeune fille qu'il réconforta.
Son ordonnance griffonnée, il annonça qu'il reviendrait le lendemain.
— Ce ne sera rien, n'est-il pas vrai "^ fit, en le reconduisant, Mme de Latronquière.
— L'ébranlement qu'elle a subi a été général ; si elle recouvre la tranquillité de l'esprit, son accès n'aura point de suite.
La nuit s'écoula paisiblement.
Au matin, la comtesse reçut de l'avocat la liasse de procédure que lui avait laissée Mlle Divonne, et une lettre remplie de récriminations et d'éloges personnels.
« Il est clair, dit-elle, quand elle eut lu ce plaidoyer pro domo sua^ qu'Emma a perdu les pièces. Son cerveau, pesamment frappé, n'a pas supporté une déroute lamentabl î, voiJà tout. La justification de Jonzac est nette, loyale, décisive... En temps opportun, je laverai la tête à mon inconsidérée. »
Févrel faisait, à cette heure, sa seconde visite.
Mme de Latronquière, à sa toilette, ne devant pas le déranger, il profita de la liberté qu'il avait pour interroger prudemment Mlle Divonne, aux peines de laquelle il compatissait, sur les prodromes de sa maladie.
La jeune fille lui narra sa dispute avec l'avocat et soumit le conflit à son appréciation.
— Il est strictement légitime, dit-il, que votre propriété vous soit rendue.
— J'ai donc raison de résister.
— Archiraison. Mais songez que la santé est nécessaire à ceux qui combattent, et ne contrecarrez pas mes soins en vous tarabustant, en vous déprimant.
Lorsqu'il s'en alla, Emma se sentait mieux. Quelques bonnes paroles avaient produit plus de bien qu'un assortiment de drogues de choix.
Les médecins n'emploient pas assez ce genre de thérapeutique qui n'allège point la bourse, ne détériore point l'estomac et a une efficacité souveraine.
« Curieuse et dramatique histoire, pensa le docteur hors de l'hôtel. Mme Revelle, cette avide invétérée qui projetait d'épouser Genlis et a marié ce millionnaire à une névropathe de basse extraction, en utilisant une conversation avec moi relative au fétichisme, n'est-elle pas de la machination ? Mme Revelle fréquente M. Jonzac de longue date ; il est possible que, moyennant récompense, elle ait déterminé ce dernier à favoriser Genlis au détriment de Mlle Divonne. La dame est captivante, artificieuse ; l'avocat, qui la courtisait du vivant de l'architecte, a pu être ensorcelé par cette attirante sirène. Revoilà Mlle Emma plongée au fond de l'abîme. Pauvre fille ! Il serait déplorable que le vol dont elle est victime demeurât impuni. »
Qitiatre jours de lit, et la vaillante enfant, qu'une indomptable ténacité renforçaii, se leva.
La comtesse la chapitra.
Encline à ajouter foi aux dires de l'avocat qu'elle estimait, Mme de Latronquière s'efforça de convertir à ses idées sa pensionnaire rétive qui, à son avis, avait positivement égaré les pièces que ne contenait plus le dossier, lesquelles, au surplus, ne méritaient pas qu'on se souciât d'elles.
Simplement, Emma maintint sa proposition et proclama son dessein irrévocable de dénoncer au Parquet son dévaliseur.
Piquée de son échec, la comtesse s'aigrit, bouda, et la dissension grimaça sous les lambris du palazzetto de l'avenue de l'Observatoire.
Affligée, Mlle Divonne ne démordit point de ses prétentions, et, sitôt que le docteur lui eut donné la clef des cham.ps, elle déposa, dans la boîte du Procureur de la République, une plainte régulière.
Mme de Latronquière ne lui cacha pas combien cette démarche nuirait à leurs relations, et, à dater de ce jour, ne l'admit plus à sa table et la relégua à l'office.
Emma but l'affront.
Reconnaissante de l'hospitalité, des bontés de la comiesse, n'ayant pas le droit de se récrier, elle attendit des événements la confusion de Jonzac vendu, tout le lui attestait, h l'escroc Genlis.
« Mm.e de Latronquière soutient l'avocat qui est de ses amis, dit-elle, le cœur meurtri ; lorsqu'elle connaîtra la vraie moralité de cet homme,
elle ne me gardera pas rancune. L'obligation de défendre ma fortune s'impose à moi, et je lutterai, soutenue, en ces horribles épreuves, par ma conscience et le souvenir béni de mon fiancé. »
Et elle supporta héroïquement les humiliations, l'isolement, l'iniquité de la com.tesse.
Conseillée par le docLeur Févrel, Mlle Divonne fit suivre sa plainte au Procureur de la République d'une seconde plainte circonstanciée au Bâtonnier de l'ordre des avocats, et ces deux accusations, pareilles à deux bombes différemment amorcées, éclatèrent quasi à la même minute.
Avant de leur accorder la sanction légale, ceux auxquels elles étaient adressées les communiquèrent à celui qu'elles visaient.
— Voici ce qu'on m'a envoyé contre vous, dit le Procureur. — Voici la lettre que j'ai reçue dit le Bâtonnier. — Tâchez d'arranger à l'amiable ce différend, conseilla l'un. — Évitez un débat qui rejaillirait sur l'ordre, recommanda l'autre.
Le représentant du Parquet et le Bâtonnier entendus. Jonzac, embâté, alla prier la comtesse d'intervenir, d'étouffer l'affaire.
— Mlle Divonne est folle ou coquine au premier chef, dit-il ; son dossier, classé et en ordre, était intact lorsqu'elle a redescendu mon escalier. Ses attaques sont ineptes ; vous ne tolérerez point qu'elle continue son œuvre de calomnie et de chantage, oui, de chantage. Ses dénarches abominables n'ont qu'un but : me soutirer de l'argent, beaucoup d'argent, au moins la dot sans laquelle elle n'épousera pas son capitaine.
Marrie des proportions que prenait l'incident, Mme de Latronquière promit à l'avocat un concours actif, en ne dissimulant point que l'entêtement de la plaignante diminuait ses chances de succès.
— 'C'e^t une nature de fer, fit-elle, on la brisera, on ne la courbera pas. Pourtant, sa position est des plus précaires. Ce cerveau de fillette de seize ans a été forgé par un Vulcain.
Craignant que la comtesse ne ménageât trop son irréconciable ennemie, jugeant prudent d'employer tout de suite les grands moyens, de l'hôtel de la noble dame, Jonzac retourna près de son frère, débarqué la veille à Paris et logé rue de Tournon, et qui avait sur Mme de Latron quière une influence prépondérante.
Plus âgé que lui de sept ans. ce frère, nonmé Ernest, Monseigneur Ernest, il appartenait à l'épiscopat ; lui ressemblait au physique et au
moral, hes méchantes langues, où n'y en a-t-il pas ? traçaient ainsi sa biographie :
Ambitieux, intrigant, à l'aide de la comtesse qu'il a captée, étant desseiTant d'une com.mune champêtre du département de Seine-et-Marne, entre Melun et Fontainebleau, a proximité du castel de Latronquière, de curé de village, il pas&e vicaire, puis curé à Paris, puis évêque.
Heureuse de sa préconisation, Mme de Latronquière paye les frais de son installation, une quarantaine de mille francs, et se plait à tel point en sa société que lorsqu'il vient la voir, elle s'enferme avec lui pendant des heures.
Les domestiques prétendent qu'à la campagne, au château des environs de ]\îelun, il se faufile, la nuit, par des portes dérobées, au fond de l'appartement de la généreuse comtesse, d'où il ne ressort qu'au jour.
Ces racontages sont-ils fondés ?
Mystère,
La vérité, c'est que Mgr Ernest est un oracle au foyer de Mme de Latronquière.
N'ignorant pas cela, l'avocat fait, à sa manière, à son frère, qui en croit ce qu'il veut, l'historique du grief « imaginaire » de Mlle Divonne, et spécifie qu'il est urgent d'obliger la comtesse à dompter la jeune fille rétive.
— Cette pécore, dit-il, est en train de me discréditer, de me comprom.ettre : interpose-toi. Mme de Latronquière a une arme tranchante de persuation. puisqu'elle est l'uniaue soutien de ma persécutrice : qu'elle décroche cette arme.
Déjà le bruit se répand que le Bâtonnier et le Parquet procèdent à une enquête provoquée par mes irrégularités professionnelles ; si la rumeur prend de la consistance, je n'ai plus qu'à fermer m.on cabinet.
Monseigneur répond qu'il sermonnera la comtesse dont la faiblesse en cette conjoncture est patente, et, appréhendant que la boue jetée au visage de son cadet ne gicle jusqu'à son chapeau à passementerie violette, se hâte de monter avenue de l'Observatoire.
Reçu en messie, il entame vite l'objet de sa visite, et termine par la péroraison suivante :
— Hé quoi ! ma chère Glotide, une mendiante que votre bonté a préservée de la miisère, du ruisseau, déshonorerait impunément mon frère, sous votre toit, en mangeant votre pain ? Ce serait l'inconséquence la plus déplorable. Vous ne supporterez pas davantage une aussi monstrueuse anomalie, et vous contraindrez la demoiselle, que dirige un mobile méprisable, à respecter votre maison et à cesser de déverser la calomnie sur un homme de loi savant, estime, qui en refusant de se charger d'un procès-véreux, a eu souci de vos deniers, a sauvé des crocs du renard dévorant de la chicane les sommes que vous vous proposiez d'avancer.
— Je sais, repartit affablement Mme de Latronquière. que M. Robert est au-dessus du soupçon ; c'est pourquoi je me suis dépêchée d'éclairer Mlle Divonne. Une prévention, une obstination irréductibles ont entravé mon action.
— Si vous aviez sérieusement menacé de votre disgrâce la rebelle, celle-ci aurait changé de registre.
— Je ne me suis pas bornée à la menacer, je l'ai confinée à l'ofRce et privée de ma compagnie.
— Il fallait lui signifier que vous la mettriez à la porte si elle s'acharnait à vous désobéir, à vous occasionner du tintoin.
— Sa perfidie ne m'est point démontrée, et, en souvenir de sa mère, une sœurette, une camara'io de pension, que j'aimais infiniment, j'ai hésité à agir en toute rigueur.
— Votre indulgence a eu un fâcheux résultat. L'heure de l'inflexibilité est sonnée. Pour mon frère, pour moi, imposez le silence et la réserve à Mlle Divonne.
— Soit. Mais, prête à frapper implacablement, je vous demande de tenter avec moi de réduire la revêche.
— Oh ! cela, de bon gré.
La comtesse sonna.
— Mlle Emma ! dit-elle à la bonne qui répondit à son appel.
Tremblante, car elle était instruite de la présence à l'hôtel, de l'évêque la jeune fille s'avança timidement.
— Ma chère enfant, fit, d'un ton plutôt engageant, Mme de Latronquière, voici Monseigneur Ernest, le frère de M. Jonzac ; il va vous inviter paternellement à abjurer vos délictueuses hérésies. Écoutez-le, et, par votre soumission, épar-
gnez-moi des sévérités qui répugnent à mes sentiments de mère.
— Madame !...
— Mademoiselle, dit onctueusement, à son tour, le prélat, vous vous abusez, vous êtes le jouet d'une hallucination, oui, d'une hallucination. Vous avez semé en chemin une partie de votre dossier, c'est positif. Vos méchantes épîtres au Procureur de la République, au Bâtonnier, ne sont ni d'une chrétienne, ni d'une personne sensée ; désavouez-les et qu'il ne soit plus parlé de cette vilaine équipée de votre esprit gauchi^ équipée que nous oublierons, quoiqu'elle mérite une punition exemplaire.
— Monseigneur, répliqua modestement Emma, je n'ai point semé les documents que je réclame, parce que M. Jonzac ne me les a point restitués.
— M. Jonzac affirme le contraire.
— M. Jonzac se trompe ou trompe.
— Il trompe ! Que ferait-il de vos papiers de corbeille
— Monseigneur, mes papiers valent un million cinq cent mille francs, de l'avis de M. Jonzac, qui n'a changé d'opinion à leur endroit que tardivement.
— Vous, vous moquez !
— Voyons, mon enfant, reprit la comtesse, vos mutineries ont assez duré. Ouvrez les yeux, soyez sage, retirez vos plaintes sottes, et je vous chérirai de plus belle.
— Madame, ma gratitude, mon affection pour
VOUS n'ont pas de bornes, et vos reproches immérités me tuent. Épargnez-moi !
— Ah ! Emma, Emma !...
Je vous préviens, mademoiselle, fit hautainement Tévêque, que si vous vous flattez d'extorquer de l'argent à mon frère, pour vous marier, vous calculez mal : vous n'aurez pas un centime.
— Monseigneur, je ne veux de M, Jonzac que les titres qu'il m'a retenus.
— Finissons-en, s'écria Mme de Latronquière en colère. Vous désistez-vous ?
— Madame !...
— Prêtez une attention sérieuse à ce que je vais vous dire. Je me rends demain à mon château. Humiliez-vous, n'insultez plus, ne persécutez plus mes amis, et je vous emmènerai, et vous demeurerez auprès de moi ; sinon, vous irez ailleurs tramer vos perfides complots.
■ — Vous me renvoyez !
— Il ne me convient point d'héberger une menteuse, une impertinente, une calomniatrice.
— Madame !...
— Je vous octroie vingt-quatre heures de répit.
— Vous êtes Éivertie, aicheva Monseigneur Ernest, que si vous persévérez dans votre infernal péché, mon frère vous poursuivra reconventionnellement.
Excédée par sa résistance et ses affres cachées, blanche, muette, retenant ses sanglots, la poitrine serrée, Emma salua et quitta la place.
C'était elle, la volée, qu'on flétrissait, qu'on
voulait contraindre à s'ag-enouiller aux pieds du voleur 1
« Non, non, non, non, dit-elle, révoltée ; je ne m'abaisserai pas, je ne confesserai pas que j'ai tort lorsque j'ai raison, que je diffame lorsque j'exprime la vérité, que je me livre au chantage lorsque je revendique oe qui m'appartient. Si Henri était là, il m'approuverait, il me soutiendrait, il me défendrait. Ah ! madame la comtesse, pourquoi me rouler au bord du gouffre, quand je n'ai point démérité ?
« Je succomberai s'il le faut. La détresse, l'impossibilité d'épouser mon fiancé ne me feront pas regretter l'existence, et je mourrai défiant, démasquant l'imposture ! »
La nuit, elle envisagea la position que lui créerait son expulsion par Mme de Latronquière, sans songer à se démentir, à acheter, au prix d'une lâcheté, la condescendance de sa bienfaitrice d'antan.
Fais ce que doit, advienne que pourra, paraissait être sa devise immuable.
Chez les âm.es bien trempées, le dictamen du cœur est une force invincible.
Le matin, nul ne s'occupa d'elle, si ce n'est la femme de chambre qui l'invita à se préparer à déguerpir, qu'elle accompagnât en villégiature la comtesse ou quelle restât à Paris.
Elle entassa sa garde-robe de jeune fille dans les deux caisses qui avaient servi à transférer celle-ci avenue de l'Observatoire du domicile paternel dénudé par les officiers ministériels, et
pleura. Que convenait-il qu'elle fît en ces lamentables circonstances ?
Où se réfugier ?
Elle était sans parents ; la famille indigente de son futur habitait la province, la province éloignée, et elle ne possédait que cinq à six louis et quelques bijoux d'un prix insignifiant.
« Je travaillerai, murmura-t-ellle, jusqu'à ce que j'aie obtenue justi/Ce, jusqu'au retour d'Henri. »
Travailler !... Elle n'avait appris aucun métier !...
N'importe, elle ne se découragea pas à cette heure douloureuse, et accepta la lutte, puisqu'on l'obligeait à combattre à outrance.
Elle se désolait, le front bas, au balcon de sa chambre, regardant vaguement, sur les arbres verts, les moineaux qui frétillaient, chuchetaient, quand on lui annonça que Mme de Latronquière l'attendait au salon.
Elle descendit vivement.
— Je m'en vais, lui dit d'un ton bourru la comtesse : quel parti avez-vous adopté ?
— Oh ! madame ! madame !...
— Les jérémiades me sont insupportables, je vous en préviens. Oui ou non, êtes-vous disposée à retirer vos venimeuses plaintes ?
— Non, madame.
— Non ?
— Non.
— N'espérez plus rien de moi.
Et, d'un geste dur, Mme de Latronquière indiqua la porte.
Mlle Divonne s'inclina dignement et s'en alla à pas lents.
— Si le repentir pénétrait enfin votre tête de pierre, fit la comtesse exaspérée, vous savez où m'écrire ; adieu ou au revoir.
— Mon Dieu ! Mon Dieu ! mon Dieu !
Un valet rejoignit^ chez elle, la pauvrette éperdue, et lui commanda de se dépêcher.
Emma ajusta sa toilette, sa toilette de deuil, renfonça ses larmes, et, résignée, obéit.
Un commissionnaire des environs était à ses ordres, avec une voiture à bras.
Tandis qu'il enlevait ses effets, debout au bord du trottoir, elle palpitait de crainte. Où se pourvoir d'un asile convenable ?
Ne connaissant que le quartier du Luxembourg, elle tremblait de s'aventurer autre part.
Loin de ces rues, de ces boulevards, de ces promenades qu'elle parcourait depuis son enfance, et où quantité de gens prononçaient son nom, elle aurait été deux fois abandonnée, doublement vulnérable.
— A présent, mademoiselle ? interrogea le commissionnaire en s'attelant à la charrette.
— A présent, conduisez-moi rue d'Assas, à la papeterie de Mlle Olympe Chauny.
La papetière avait fourni M. Divonne.
— Bien, mademoiselle.
Et rabattant sa voilette, Emma s'éloigna de l'avenue de l'Observatoire,
Dix minutes plus tard, tout à sa fureur et ne s'inquiétant point des inconvénients de son impitoyable exécution, Mme de Latronquière partait pour son castel de Seine-et-Marne, après avoir fait savoir, par un mot, à Mgr Ernest, qui devait prochainement la revoir, que la têtue était châtiée.
Au morne lit où la comtesse chassait l'orpheline qu'elle avait recueillie, Mme Revelle informait Mlle Chauny qu'elle allait en Normandie.
— Je serais absente une quinzaine, lui ditelle ; conservez mes papiers ; je vous débarrasserai à mon retour ; et motus derechef.
— )Soyez en paix ; vous retrouverez votre enveloppe en revenant, et nul ne saura que j'en suis dépositaire.
— Vous êtes charmante.
— Ah ! vous me flattez.
— Pas du tout.
Puis souriant :
— Et saint Expédit ? questionna la veuve.
— Saint Expédit ?
— A-t-il une niche ?
— Non, parce que je refuse de payer. Un personnage tel que lui honore le lieu où il fré-
quente ; lui imposer un loyer est une honte. Les curés de Paris se comportent indignement envers mon second patron.
— Si votre illustre thaumaturge vous restait sur les bras !
— Gela me contrarierait à cause de saint Joseph. Je sors tout à l'heure ; mes courses d'affaires faites, j'irai à Belleville et à Ménilmontant. Là-haut, ils sont moins riches, conséquemment moins intraitables qu'au centre de la capitale.
— Puissiez-vous obtenir enfin le coin que vous sollicitez.
— Je l'obtiendrai, je l'obtiendrai d'une manière ou d'une autre.
Campée devant la glace de son comptoir, la vieille éventée donnait le dernier fion à sa parure.
— Vous voilà magnifique, fit gaiement Mme Revelle ; signeriez-vous votre contrat de mariage ?
— Hé hé ! vous brûlez.
— Vraiment ! Oh ! renseignez-moi !
— Il y a trois jours, un billet de cent francs que j'avais oublié de payer me valut un protêt. Zest ! je volai à l'étude de l'huissier, M. Vampiron, et je fus agréablement surprise de rencontrer un homme poli, alerte, qui m'entretint de Nantes, c'est un nantais de ma famille, et déploya une courtoisie incomparable.
— Le coup de foudre.
— Juste. J'aurais pu, au cours de cette première causette, l'amener à me demander ma main ; je préférai ne rien brusquer. Un second billet protesté me permet, aujourd'hui, de lui
fournir l'occasion, qu'il désire, je le présunne, d'aboutir. Incessamment, je vous convierai au repas de fiançailles.
— Ce sera le mariage aux protêts.
— M. Vampiron est un cavalier de belle prestance ; il est bien élevé ; il gagne cinquante mille francs par an ; il n'a que quarante-einq ans. G'esi le mari qu'il me faut.
— Mes félicitations.
— Au surplus, il ne rechignera point de m'avoir. On fait toujours figure, et ils sont légions ceux qui se délecteraient à côté de cette petite Olympe, trop dédaignée, qui, à seize ans, était la plus jolie fille de la Loire-Inférieure. Voyez la finesse de ma taille, la fraîcheur de mon teint, la vivacité de mes yeux... Je vous le répète, j'en revendrais à des femmes de trente ans.
— Vous êtes au bout de vos embêtements.
— Saint Expédit en soit loué !
— Le culte que vous avez pour cet habitant du Paradis n'est qu'un légitime hommage.
— M. Vampiron joint à son savoir de rares talents de société ; par exemple, il joue art.istement de la flûte.
— C'est le dieu Pan déguisé en huissier.
— La nuit dernière, j'ai rêvé qu'il me berçait au son de son instrument mélodieux.
— Je le disais, vous êtes en pleine mythologie. Plus favorisée que moi par la fortune, vous n'avez qu'à célébrer la Providence.
— Sous les traits de saint Expédit.
— Si j'étais avec vous, je lui témoignerais, à
ce haut protecteur, ma joie en le désemmaillottant, afin de le distraire un peu.
— Saint Joseph me retient, je vous l'ai expliqué.
— Laisser se dessécher dans l'obscurité morne, saint Expédit, votre mentor, par égard pour saint Joseph qui vous oublie ou vous néglige, n'est pas logique, n'est pas prudent. Flattez le maître du jour, c'est là la vraie politique. Posez saint Expédit sans ses langes de papiers, à un endroit où il jouisse du spectacle animé, du mouvement de votre clientèle ; si saint Joseph se formalise, vous l'inviterez à prouver qu'il n'est pas mort, à reconquérir, à force d'exaucements la suprématie qui lui était réservée.
— Je profiterai peut-être de votre conseil.
Sa toilette fignolée, ?vllle Chauny équilibra, avec un contentement apparent, sa capote sur ses cheveux postiches, et pimpante, fringante, dit à la femme de ménage qui la remplaçait pendant ses courtes absences.
— Mère Pitois, vous êtes gardienne du magasin.
A l'instant où la veuve et la future de l'huissier Vampiron ouvraient la porte. Emma, escortée de son commissionnaire, les salua.
— Bonjour, mademoiselle, dit la jeune fille à la papetière qui la dévisageait ; vous me connaissez ?
— Oui !... oui... Vous êtes mademoiselle Divonne ?
— Je viens mettre à contribution votre amabilité proverbiale.
— A votre disposition, mademoiselle.
— Cet hom.me traîne mon bagage.
— Ah !
Intriguée, Mme Revelle rentra derrière l'orpheline.
— Asseyez-vous, mademoiselle, fit la commerçante, et exprimez-vous librement ; vous êtes entre amies.
— Madame de Latronquière, chez qui j'étais abritée au lendemain de la mort de mon père, part en voyage, et je dois choisir un asile plus humble. N'ayant que de menues économies et voulant être au milieu de gens respectables, je suis en quête d'une chambre meublée d'un prix modique où je ne souffrirai point de... promiscuités blessantes.
■ — Une chambre garnie pour quelqu'un d'honnête comme vous, mademoiselle, répondit Mlle Chauny cherchant à deviner pourquoi la comtesse s'était séparée de l'orpheline, il n'y en a pas des quantités dans ce quartier qui regorge d'artistes ; je m'enquerrai, et...
— C'est que je suis pressée. Mes malles sont sur cette voiture, et...
— Entreposez-les ici.
— J'ai peur d'être indiscrète...
— Mademoiselle, le plaisir de vous recevoir est vif, ne m'en privez pas. Qvie votre commissionnaire range vos caisses là ; h mon retour, à cinq heures, nous irons ensemble à diverses
pensions de famille de la rue d'Assas et de la rue Notre-Dame-des-Champs.
— Si mademoiselle consentait à être ma voisine, dit la veuve comprenant l'utilité d'accaparer celle qu'elle ruinait et dont la détresse spontanée recelait une charade piquante, je lui proposerais une mansarde de ma maison, vacante depuis dimanche, et que ma concierge louait trente francs par mois à une septuagénaire actuellement à la Salpétrière. Feu mon mari était en relation avec Monsieur votre père, et la fréqurntation d'une personne telle que vous, mademoiselle, me plairait infiniment.
— Madame !... fit avec gratitude Emma, impatiente d'avoir un refuge.
— Ça s'arrange à merveille, appuya Mlle Chauny. Près de Mme Revelle et de moi, vous aurez concours et protection.
— Je demeure deux cents pas plus bas.
— A votre disposition,' madame.
— Et souvenez-vous de mon établissement : à Saint- Joseph ; venez-y souvent.
Emma remercia Mlle Chauny qui se dirigeait vers le carrefour de l'Observatoire, et accompagna la veuve.
La' mansarde disponible, située au cinquième étage, au-dessus du jardin d'un couvent, lui plut ; elle l'arrêta, en paya le premier mois de location, et en prit possession.
— Puisque vous êtes installée, dit Mm.e Revelle quand le commissionnaire eut monté les effets, vous ne refuserez pas mon médiocre dîner. Oi!i
iriez-vous manger aujourd'hui ? Au restaurant ? Cela vous incommoderait. Demain, vous organiserez votre vie nouvelle ; ce soir, gratifiez-moi de votre conversation ; je sais ce que c'est que la solitude.
Confuse de ces avances cordiales, Mlle Divonne, pressa avec ferveur les mains que lui tendait la veuve et, bénissant Dieu qui semblait lui promettre de couronner ses efforts persévérants, se confia à l'ennemie qu'elle appelait intérieurement ange gardien.
Se doutant que la rupture inopinée entre la comtesse et l'orpheline, se rattachait à la disparition des titres et à Jonzac, Mme Revelle, irrésistible lorsqu'elle déployait ses grâces, posséda vite la confiance d'Emma qui, petit à petit et inconsidérément, lui raconta sa brouille avec Mme de Latronquière.
Surprise de la fermeté opiniâtre qu'elle constatait et peu désireuse d'achopper contre un obstacle dangereux, au lieu de détourner Mlle Divonne de son dessein, au lieu de soutenir la thèse de la comtesse, la bonne à son point de vue, la veuve applaudit aux revendications de sa jeune commensale, et se comporta avec tant d'ingéniosité que le soir, en se couchant, Emma lui envoya mentalement, ainsi qu'à Vendôme, dont chaque courrier de Guinée lui apportait des lettres, d'affectueuses tendresses.
« Le ciel a eu pitié de moi, se dit-elle ; quand Mme de Latronquière m'expulsait, il me dépê-
chait une femme compatissante, généreuse, délicate ; c'est qu'il m'approuve et me seconde. »
Et elle ferma la paupière en projetant une visite à son notaire.
« Il est étrange, pensait à la même heure Mme Revelle, que le sort m'ait livré, à l'instant psychologique, Mlle Divonne. Entre mes serres, cette ignorante pensionnaire sera une arme meurtrière. M. Genlis est décidément une canaille, et Gélestine le vaut en gredinerie. Le péril que va présenter pour eux l'intervention de l'héritière de l'associé de leur père accélérera le règlement trop laborieux de mon compte. »
Genlis, cela était avéré, abusait des procédés dilatoires. Après avoir prétendu qu'il avait chargé son agent de change de réaliser des valeurs mobilières, invoqué, afin de .se disculper de l'imputation de mauvaise volonté systématique, les difficultés d'une opération considérable, il était parti, emmenant sa femme au Tréport, en affirmant à la veuve que, dès qu'il recevrait l'avis de réalisation de son monceau d'actions, d'obligations, il reviendrait remplir ses engagements.
« La chaleur devient insupportable, avait-il dit ; Gélestine a besoin de changer d'air ; l'état de ma santé me commande de me déplacer ; je vais aux bains de mer ; nous nous réunirons au premier signal, aussi prompteraent que si j'étais en villégiature à Viile-d'Avray ou à Sceaux. »
Déconcertée par l'aplomb de son fugace débiteur, Mme Revelle ne protesta qu'à demi, puis, la réflexion échauffant sa bile, elle résolut d'aller
demander à Genlis une délégation, une autorisation de toucher, à la caisse de l'agent de change, le prix des titres vendus à son profit, et ce jusqu'à concurrence d'un million.
Avant de s'embarquer, elle tint à recommander son dépôt à la papetière, et c'est alors que la jeune fille survenant modifia sensiblement ses combinaisons.
Ravie du cadeau que lui faisait la fortune d'un instrument d'intimidation, elle recula de quarante-huit heures son éloignement de la capitale, et, la nuit, eut des songes d'Eldorado, des songes bleus.
Réveillée par les sérénades des oiseaux du jardin qu'elle apercevait de sa fenêtre, Emma se leva, l'espérance au front, et, à neuf heures, entra à l'étude de son notaire.
Au courant de ses déboires, l'officier public lui manifesta son étonnement de la conduite de Jonzac, lui dit qu'il ne concevait pas que l'avocat prétendit que les actes exhumés au Crédit Lyonnais fussent dépourvus d'autorité, et l'engagea à résister et à aviser le Procureur de la République de son changement d'adresse.
« Patientez, fit-il. Quand la Justice aura prononcé, je crois qu'elle ne prononcera pas à votre détriment, je vous assisterai. »
Après cet entretien, elle déposa, au Palais, une lettre pour le Procureur.
A onze heure et demie, elle était de retour rue d'Assas.
— Mme Revelle vous attend, lui dit la concierge.
— Vous déjeunez avec moi, ma mignonne, lui déclara, en la recevant, la veuve impatiente de connaître ses démarches de la matinée.
Elle dut s'attabler.
Au dessert, elle renseigna la jeune femme.
Cette dernière lui prodigua l'eau bénite de cour, lui annonça son voyage au Tréport, et l'invita à lui écrire.
— Si je passe la saison à la mer, reprit-elle, chaque semaine, je ferai, à Paris, une apparition. Ces déplacements fréquents me mettront à même de vous prouver par des actions, non par des phrases, mon estime et mon attachement.
Emma répondit qu'elle se confierait à celle qui, dans l'adversité, la traitait en sœur, et, les yeux humides, embrassa Mme Revelle.
L'après-midi, poussée par l'envie de se créer des amitiée, elle vit Mlle Chauny, laquelle l'initia incontinent au mystère de son prochain mariage avec M. Vampiron et à celui de l'œuvre de saint Expédit.
— Implorez la protection de cet éminent élu du Seigneur, et la prospérité s'accrochera à vous, conseilla-t-elle d'un air de conviction. Personnellement, je le proclame, sans le secours de saint Expédit, je me dessécherais aujourd'hui. Au lieu de cela, je vais épouser un homme vert et riche. Je vous convie au repas de mes fiançailles et à ma noce où l'on s'amusera, oià l'on dansera. Vive saint Expédit !
Emma ne put s'empêcher de sourire de ces excentricités ; elle dit à la vieille dévote qu'elle profiterait de son expérience et imiterait son exemple tentant, ensuite, elle la pria de se souvenir d'elle si elle apprenait la vacation d'un emploi de demoiselle de magasin.
— Le procès que je soutiens durera longtemps, fit-elle ; il faut que je travaille, puisque des étrangers détiennent ma fortune et que je suis réduite à la pauvreté.
Mlle Chauny protesta de sa volonté de lui être utile, et elle regagna sa mansarde l'esprit plus raffermi.
S'embarquant le lendemain matin, à dix heures, au crépuscule, la veuve monta lui souhaiter le bonsoir et l'inviter à prendre le chocolat à neuf heures, et cette prévenance contribua à la rasséréner, à lui inspirer la foi en sa destinée.
Elle dormit mal.
A neuf heures moins dix, elle sonnait à la porte de Mme Revelle et la bonne lui ouvrait, lorsque la concierge, sur le palier, lui remit une lettre qu'elle décacheta.
C'était une convocation du Procureur de la République.
— Enfin ! s'exclama-t-elle.
Et elle montra le papier officiel à la veuve qui, en toilette de voyage l'accueillit aimablement.
— Vous n'oublierez pas, lui recommanda celleci en l'entraînant en la salle à manger, de me communiquer le résultat de votre entrevue avec
le représentant du Parquet. J'ai tant d'envie de vous savoir contente.
Naturellement, elle repartit qu'elle informerait l'excellente dame ; Mme Revelle l'entoura d'attention pendant la collation, et à dix heurts, quand la rouée aventurière sauta en fiacre, la candide enfant sentit le regret l'oppresser.
« A nous deux, désormais. M, Genlis, fit la veuve en roulant vers la gare Saint-Lazare. Quoi qu'il puisse vous en coûter, vous me verserez mon million, et c'est cette jeunesse aveuglée, que nous dépouillons d'intelligence, ô ironie ! qui vous induira à me payer. »
Avant de répondre à la convocation du Procureur de la République, Emma consulta son notaire qui l'exhorta à exclure l'intimidation dans l'exposé de ses griefs.
Elle jura qu'elle conserverait toute son énergie, que sa confiance absolue en la légitimité de sa revendication la soutiendrait, que ni les dénégations, ni les insultes ne prévaudraient contre sa fermeté, et, à l'heure marquée, arriva à la porte du cabinet du Procureur.
Déjà là, Jonzac la toisa impertinemment ; elle lui tourna le dos avec mépris et colère.
Bientôt le garçon prononça son nom, le nom de l'avocat, et les deux adversaires entrèrent dans le bureau du délégué du Parquet, vaste pièce où, près d'une fenêtre, devant une longue table d'aca-
jou encombrée de paperasses, était assis le Substitut chargé de l'affaire.
Jeune, compassé, peu soucieux de s'aliéner le barreau, ce fonctionnaire à qui des députés de marque, des dépu-tés ministrables avaient parlé, s'était fait préalablement une opinion défavorable de la jeune fille ; dès le principe de la confrontation, il trahit sa partialité.
— Mademoiselle, dit-il, froidement, vous avez écrit à M. le Procureur de la République que M. Jonzac ne vous aurait pas restitué certaines pièces de procédure ; veuillez préciser vos réclamations.
— ^ Mes réclamations, repartit Emma rassemblant ses forces, ma lettre les détaille. M. Jonzac m'a remis un dossier incomplet où manquent deux titres d'une grande valeur, deux titres constituant les bases inébranlables de ma fortune, une fortune de quinze cent mille francs. Lorsque je découvris la chose, en face de la comtesse de Latronquière auprès de qui, depuis la mort de mon père, je vivais, j'éprouvai une violente commotion. La comtesse essaya de m e tranquiliser, me dit : « M. Jonzac a oublié de joindre vos documents capitaux au reste de vos papiers ; demain, vous lui signalerez la lacune et il la comblera. » Je n'eus point la patience d'attendre au lendemain, et je retournai vivement chez M. Jonzac. Loin de convenir de son erreur, monsieur /prétendit que j'avais perdu, en chemin, mes pièces, et me chassa presque. Or, monsieur le Procureur, je ne déficelai qu'au vu de Mme de Latronquière le paquet de grosses, de minutes
que M. Jonzac enveloppa, sous mes yeux, et déposa entre mes mains, comment m'aurait-il été possible de semer, en route, la portion la plus précieuse du dossier.
Invité à répondre, l'avocat renouvela insolemment ses dénégations antérieures.
— En résumé, monsieur le Procureur, dit-il, il n'y a de vrai, en tout cela, que le préjudice que mademoiselle cause à ma réputation.
— Vous mentez, s'écria Emma, emportée par l'indignation, vous mentez impudemment !
— Quel intérêt dirigerait, selon vous, M. Jonzac ? fit avec un sourire de compassion le Substitut.
Blême, l'avocat serrait les poings.
— Quel intérêt ? Celui de vendre à mon débiteur, M. Genlis, les armes au moyen desquelles je contraindrais ce dernier à me verser un million et demi.
— Ce n'est guère admissible.
— Pourquoi, monsieur le Procureur ?
— M. Jonzac est un homme d'honneur ; d'autre part, nul appointement ne corrobore vos dénonciations. Etablissez démonstrativement le bien-fondé de celles-ci, et la Justice remplira son devoir ; jusque-là, elle s'abstiendra. Des suppositions ne lui suffisent point ; elle veut des preuves.
— Mme de Latronquière attestera, s'il le faut, la véracité de mes imputations.
— Mme de Latronquière s'est séparée de vous
pai'C€ que votre entêtement immoral la scandalisait, répliqua triomphalement Jonzac.
— Mme de Latronquière, sermonnée, à votre instigation, par son ami, votre frère, Mgr Ernest, m'a, je ne le nie pas, privée de son hospitalité ; j'ai la conviction qu'elle me reviendra.
— Mademoiselle, reprit vertement le Substitut, vous attaquez à tort et à travers les personnes les plus respectables ; cette façon de procéder est à votre désavantage. Le Parquet ne saurait croire qu'un évêque, tel que Mgr Ernest, et qui, je gage, lîi^ vous connaît pas, ait complotez votre écrasement,
— Mgr Ernest a servi son proche parent, et la comtesse, qui n'a rien à lui refuser, l'a écopté de préférence à moi.
— Qu'entendez-vous par là, mademoiselle ?
— J'entends ce que sait l'entourage de Mme de Latronquière, ce qui est notoire.
A ces mots, provoqués par Tirritation, Jonzac entama, sur le mode emphatique, une philippique qu'il termina ainsi :
— Cette demoiselle est une névrosée qui a sa place à Charenton, ou une criminelle que la prison attend. Après avoir injurié ceux qui ont eu la bonté de la secourir, elle salit sa noble bienfaitrice, elle s'en prend à un prélat vénéré, qui sait à peine qui elle est, de ses mortifications, de l'avortement de ses visées. Vous apprécierez, monsieur le Procureur.
Suffoquée, Emma tenta de riposter ; le Substitut l'interrompit sèchement.
— Mademoiselle, vous serez instruite des décisions du Parquet.
Sommée, par le garçon, qu'un coup de sonnette avait ramené dans le bureau, de se retirer, la malheureuse s'éloigna, suivie de l'avocat insolent, orgueilleux.
Agitée, en sueur, elle courut raconter sa comparution au Palais à son notaire, comptant que celui-ci lui dirait que son instance n'était pas compromise ; son notaire lui répliqua :
— D'après ce que vous m'apprenez, il est probable que M. Jonzac bénéficiera d'un non lieu. Cet avocat a des relations ; il s'est servi d'elles. La Justice légale est souvent l'injustice. Si vous parveniez à prouver la connivence de MM. Jonzac et Genlis, le différend aurait du corps. Quant à moi, je ne puis que certifier que les titres disparus sont de premier ordre.
Sentant le sol se creuser sous ses pieds, ulcérée, le cerveau en combustion, Emma remonta rue d'Assas en faisant cette lamentation :
« Quelle iniquité. Je suis dévalisée, et lorsque je désigne mon voleur, on me maltraite !... Que vais- je devenir ? »
De peur de l'altérer, elle n'avait pas instruit Henri Vendôme de sa désastreuse situation ; elle se prépara à rompre le silence sur ce chapitre douloureux et à se confesser au capitaine.
« Il a le droit de savoir tout ce qui me concerne, se dit-elle, et je commettrais une action répréhensible si j'usais avec lui de dissimulation. »
Elle s'arrêta chez Mlle Chauny, à laquelle elle allait se recommander une fois de plus, pour un emploi quelconque, la nécessité de gagner sa vie lui apparaissant impérieuse.
Grognon, apostrophant durement sa sœur qui, abomination de la désolation, lui déniait le complément des dix mille francs qu'elle lui avait demandés, la vieille papetière épanchait son venin dans le sein de sa femme de ménage, et invectivait contre saint Joseph, une seconde fois collé en pénitence, le nez au mur.
Absorbée par ses pensées tumultueuses, elle ne prêta qu'une oreille distraite aux prières de la jeune fille qu'elle retint pourtant afin de lui narrer ses déceptions.
— Et votre mariage ? fit Emma.
— Mon mariage est lié à l'envoi de fonds que j'attends de ma sœur. Je ne puis me donner à M. Vampiron chargée de dettes, et je veux être en position de dire à mon futur quand ma main pressera la sienne : Si je ne suis pas riche, du moins, je ne suis point obérée, et mes trésors d'amour sont inépuisables.
— C'est loyal.
— La. loyauté me dirige invariablement, nonobstant tout.
— Et votre saint Expédit ?
— Son stage se prolonge. Peut-être est-il mécontent de se voir privé du sanctuaire que je lui avais promis.
— Ne sait-il pas que les curés sont les auteurs de ses désagréments ?
— Il le sait incontestablement, aussi est-il étonnant qu'il ait cessé de m'écouter.
— Infligez-lui la même punition qu'à saint Joseph.
— Je n'ose, parce qu'il est ici de passage. Ah ! ma chère demoiselle, la vie est une tartine de oeurre rance, saupoudrée de chicotin.
— Pour quelques-uns, oui.
— Pour des centaines de millions. Mes tracas ne m'empêcheront point de vous servir. J'ai parlé de vous à plusieurs commerçants du quartier, et j'aboutirai ce mois-ci.
Emma assura la charivarique dévote de sa gratitude, et s'en fut écrire à son fiancé.
— Une lettre de huit pages suffît à peine à ses confidences.
Elle ne dissimula rien, n'exagéra pas sa pénurie, mais ajouta fièrement que son courage la soutiendrait.
Elle eut l'idée d'annoncer, ce même soir, à Mme Revelle, son insuccès au Palais de Justice ; après réflexions, elle ajourna ses communications humiliantes.
« Je la renseignerai, fit-elle, lorsque le Procureur de la République m'aura notifié son dixi. Elle est charitable autant que belle ; elle me secondera elle me préservera de la misère qui tue et souvent déshonore. »
La veuve nourrissait, à son sujet, des intentions variées, prête à incliner, suivant l'espèce, vers la solution la plus avantageuse.
Par exemple, si Gcnlis ne changeait pas de registre, elle dirait à l'orpheline :
« Engagez-vous à partager avec moi les sommes qu'ils produiront, et vous recouvrerez vos papiers. » Au contraire, si le fétichiste lui versait enfin le million dû, elle supprimerait la compromettante héritière, soit en l'expédiant à l'étranger, en qualité de lectrice, d'institutrice, à quelque famille anglaise, soit, pardieu ! en l'empoisonnant.
Au Tréport, elle avait vu illico que son débiteur et Célestine ne s'exécuteraient qu'à la dernière extrémité, et que l'idée de lui remettre le tiers de leurs richesses choquait irrémédic^blement les deux époux.
Ne recevant pas de nouvelles, elle écrivit à Mlle Divonne, et la simple enfant, édifiée par le silence du Procureur de la République, silence qui signifiait que sa plainte était au rancart, lui conta sa déconvenue.
Enchantée de ce dénouement, Mme Revelle envoya à Emma des protestations d'amitié, des consolations, et se promit de reprendre possession, lors de son retcrur à Paris, des papiers que gardait Mlle Chauny.
« La période scabreuse des perquisitions judiciaires est finie, fit-elle ; ces titres seront plus en sûreté en mon domicile qu'en celui de cette inconséquente papetière. »
Mais à quelle époque rentrerait-elle rue d'Assas, puisqu'elle hésitait à lâcher sa proie avant de
l'avoir dépiautée, et que cette proie usait de tous les subterfuges pour éviter le sort du satyre Marsyas ?
Affectant la bonhomie quand la veuve critiquait ses coups de Bourse si lents, Genlis arguait captieusement que les obligations, les actions, la rente qu'il vendait, provenaient de l'Amérique du Sud, où la révolution se propageait, et que s'il hâtait ses réalisations, il courrait une catastrophe ; si Mme Revelle demandait une délégation sur l'agent de change, il repartait : « Oui, sitôt que l'opération sera effectuée » ; bref, il disait am,en à tout, flattait impertubablement, d'une main gantée de soie, l'échiné de la chatte défiante qui le relançait, et, au fond, se moquait du monde.
D'accord avec sa fem.me qui, en aiguisant ses goûts d'érotomane et les caprices extravagants de son intellect de jeune gaga, s'était emparée* de lui, il avait combiné de lasser la patience de sa créancière et, à l'heure propice, d'offrir une cote mal taillée, un compromis.
Le raisonnement des deux roublards consistait en ceci :
« Mme Revelle sera très suffisamment rémunérée lorsqu'elle aura palpé cent mille francs ; elle a encaissé vingt-mille francs ; nous lui proposerons quatre-vingt autres mille francs, pas un centime de plus, en échange des titres qu'elle prétend détenir ; elle tempêtera, s'insurgera ; nous la laisserons s'époumonner, et si vraiment elle a
volé à Tavocat le reçu de cinq cent mille francs et l'acte de société, elle ne commettra point l'imprudence de se dénoncer, par dépit, par rancune, aux tribunaux. En son pouvoir, les papiers Divonne n'ont pas de force, elle se le persuadera, et reconnaissant l'impossibilité de vaincre notre inertie, tremblant de tout perdre en s'entêtant à exiger un million, elle acceptera quatreivingt mille francs. Louvoyons prudemment ; à la longue, nous lui imposerons naturellement, placidement, notre pilule. »
Et en exécution de ce plan machiavélique, le fétichiste n'avait donné aucun ordre à son agent de change.
Comprenant qu'on la dupait, Mme Revelle dressa ses griffes.
— C'est assez temporiser, signifia-t-elle. un soir. Mon argent ou je vous livre à Mlle Divonne.
Et elle démontra que cette manœuvre n'était point périlleuse pour elle, en faisant succinctement l'historique du conflit entre l'avocat et l'orpheline.
— M. Jonzac ressassant qu'il a restitué les documenis et que sa cliente a égaré ceux-ci, dit-elle, considérera comm.e confirmatoire de la proposition m.ensongère qu'il soutient, la production du reçu et du sous-seing d'association par Mlle Divonne. Quant à la petiote aux abois, il est presque superflu de prédire qu'elle ouvrira ses bras et ne marchandera pas la récompense à qui lui rapportera l'héritage de son père.
— Je ne me dérobe point, protesta Genlis. Vous troquerez vos fameux titres contre mes billets de banque.
Et le fourbe sut si bien grossir les difficultés du marché des valeurs mobilières, que Mme Revelle consentit à un délai supplémentaire.
Pendant que la veuve insistait vainement au Tréport, près de ses débiteurs fin de siècle, pour que les engagements pris vis-à-vis d'elle fussent respectés, Emma vidait peu à peu son porte-monnaie, vendait ses bijoux, une partie de ses effets, quoiqu'elle eût réduit sa dépense au minimum, qu'elle dînât ordinairement de pain et de fromage ou de charcutrie arrosés d'eau.
En dépit de ses démarches persistantes, elle était toujours inoccupée et craignait d'être incapable de payer le loyer de sa mansarde, d'acheter la plus maigre nourriture.
Alors que faire ? Se tuer ?
Le suicide est l'échappée vers l'infini des malchanceux, des "victimes de l'égoïste et féroce société.
Implorer la pitié de la comtesse lui répugnait : c'eût été avouer des torts imaginaires, mentir s'abaisser, honorer son assassin.
Une lettre de son fiancé doubla ses souffrances.
Blessé, anémié, fiévreux, le capitaine était à l'ambulance de Porto-Novo ; il n'avait pas reçu avis du vol des titres, et se persuadait que tout souriait à celle qu'il aimait.
« Cher Henri, dit Emma en pleurant, il est
également éprouvé. Reviendra-t-il à Paris, et, s'il y revient, m'y reverra-t-il ? »
Restée quatre à cinq jours éloignée de la papetière, elle s'enhardit à presser la vieille fille de la secounr d'urgence.
Le magasin était fermé.
Et sur un des volets, une affiche de couleur annonçait une vente par autorité de justice.
Interloquée, elle cherchait des yeux qui lui déchiffrerait le secret de ce placard, quand la femme de ménage de la boutiquière survint, par hasard, et lui dit :
— Elle a sauté le pas. C'est le désordre incarné ; elle devait finir de la sorte. Elle m'emporte soixante francs, un mois de vie. Son saint Joseph, son saint Expédit dont elle s'était emberlucoquée et qu'elle trimbalait partout, ne l'ont pas préservée de la culbute. Sa sœur, choquée, a répondu : flûte ! à ses quémanderies, et elle est par terre.
— Et son mariage avec M. Vampiron ?
— Jamais M. Vampiron n'a eu de velléités de l'épouser ; d'abord parce qu'il ne se serait point emplâtre d'un magot d.éjeté, ensuite parce qu'il est marié et père de trois bébés.
— Ah !
— Le plus drôle de la farce, c'est que c'est M. Vampiron qui l'a saisie et va consigner sa défroque au commissaire-priseur.
« Mme Revelle est au Tréport, Mlle Chaimy disparaît, la comtesse m.e déteste, Henri est en Afrique... je n'ai plus rien, fit Emma angoissée,
en remontant à son cinquième : que vais-je devenir ?... »
Et anéantie, elle tomba sur sa chaise et sanglota
La perversion morale qui sommeillait chez Célestine s'était rapidement développée ; mariée, la fille de la portière de la rue de la Tombe- Issoire avait subi une transformation radicale, et Mme Revelle ne constatait pas sans émoi ce changeïnent.
La veuve s'était imaginée qu'elle élevait au pinacle une brebis docile qu'elle mènerait au doigt et à l'œil, elle voyait qu'elle avait réchauffé un animal hybride, moitié fouine et moitié chienne en chaleur, aux dents, aux ongles de tigresse, à cervelle de mule.
Comment manier cet être indéfinissable et obtenir de lui quelque chose de bon
Mme Revelle se le demanda, et, de peur de complications plus inextricables que celles qu'elle rencontrait, adopta le parti de surveiller étroitement
au Tréport, ses débiteurs, jusqu'à ce qu'elle eût touché le million qu'elle prétendait.
« La gueuse, se dit-elle, visant Célestine, domine son escroc de mari, et elle use de son pouvoir tyrannique pour cacher ses débordements. Gare à elle ! Si elle persiste à approuver les errements louches de Genlis à mon égard, je la démasquerai, et nous verrons qui rira la dernière de nous deux. »
Derrière les démonstrations maternelles de la veuve, Célestine, pressentant, une colère rouge, redoubla de prudence, de ruse, mais inutilement. Elle avait affaire à trop forte partie. Malgré ses précautions, Mme Revelle la devina et sut que la petite névropathe des bains de Sainte-Anne, à qui sa mère reprochait tout au plus des pratiques solitaires intermittentes, était devenue, en quelques semaines de ménage, une nymphomane fieffée, aux appétits vénériens insatiables, une invraisemblable catin et une franche canaille.
La métamorphose s'était parachevée au Tréport.
A peine au bord de la Manche, à peine au milieu des sybarites familiers qui encombrent, l'été, les plages marines, la jeune mariée avait jeté par dessus les moulins sa réserve d'adolescente que son costume enfantin encadrait harmonieusement, et écouté les compliments, encouragé les tentatives amoureuses, accordé, aux plus hardis des viveurs qu'elle fréquentait, quasi toutes les privautés, sans se compromettre ouvertement, car la publicité de ses... batifolages l'effrayait, et elle s'appliquait à en faire accroire à ses argus,
notamment à son époux, que sa prétendue chasteté excitait sexuellement et qu'elle n'aurait pas impunément désaveuglé, sa jugerie de fille de la rue le lui disait.
C'était à endormir la vigilance de Genlis qu'elle employait les subtilités de son esprit délié, et, sur ce terrain mouvant, sa virtuosité excellait.
Elle se ser/ait surtout en artiste innée de son arme de prédilection : l'érotisme évolutionniste le plus brisant, dont la puissance, voire la toutepuissance l'avait souvent éclairée, lui avait souvent crié : par ce vice, tu vaincras, si tu évites de faire des boulettes.
Sous ses habits de pensionnaire qu'elle conservait religieusement, n'y ajoutant qu'un peu de fantaisie affriolante, elle se montrait tour à tour avec son seigneur et maître, virginale, effrontée, folâtrement lubrique, voyou, volontaire, et ces diverses notes de la gamme qu'aimait le fétichiste, et qu'elle chantait d'une perfection, lui valaient la suprématie, l'adoration, le sceptre dans son intérieur.
Connaissant le faible de son mari, quotidiennement elle inventait un piment corrodant à tel ou tel de ses charmes, si bien qu'en restant uniformément le fétiche rêvé, elle était toujours aussi la nouveauté titillante.
Ainsi, ayant noté que Genlis se pâmait à l'odeur de la sueur mêlée au parfum de la violette qu'elle exhalait, elle se faisait transpirer ; s'étant aperçue que ses mines, ses attitudes lorsque le féti-
chiste, enflammé, la voulait sans voile, contribuaient à augmenter l'enchantement qu'elle causait, elle étudiait intentionnellement celles-ci ; instruite de l'attrait qu'avaient ses airs de sainte nitouche et concurrement le vocabulaire poissard qu'elle pratiquait entre quatre yeux, elle soignait son débit, enrichissait son répertoir, apprenait à lancer à temps les termes les plus bas, les plus salés, et, se souvenant de l'ode de Priape, qu'un locataire de l'immeuble gardé par sa mère lui avait inculquée jadis, en catimini, était parvenue à déclamer, à l'enivrement de Genlis, à la minute opportune, ce poème d'un genre spécial.
Ses brutalités brochant sur le tout et qui causaient au fétichiste des sensations ineffables, absorbaient une portion de ses méditaiions ; elle s'escrimait à les rendre finement cuisantes, a leur donner du montant, et réussissait à en faire un ragoût épicé d'une saveur capiteuse grisante.
Chez les érotomanes que le satyriasis harcèle et qui apportent perpétuellement des raffinements au contentement de leurs désirs amoureux, la volupté de la douleur a un rang supérieur.
Ceux-ci, Genlis appartenait à cette catégorie, endurant avec délice la souffrance matérielle (il ne s'agit point en l'argument de douleur morale) quand la souffrance leur vient d'une personne aimée ; ceux-là n'ont de bonheur entier que quand ils martyrisent les individus qui alimentent leur fureur erotique.
Ces derniers, les sanguinaires, suivant la classification du docteur B. Bail, ont fourni aux annales judiciaires deux célébrités : le maréchal Gilles de Retz, un des compagnons de guerre de Jeanne d'Arc, et le marquis de Sade.
Le maréchal de Retz, un satyre d'une sauvagerie inouïe, délaissa Ijrusquement la cour de Charles VII après avoir convoité charnellement et failli tuer le dauphin, plus tard Louis XI, et se retira dans ses domaines de Bretagne, à Machecoul, à Chantocé, à Nantes, oii il s'abandonna à des orgies sanglantes, durant huit à neuf ans.
A l'imitation des Césars de l'antiquité : Tibère, Néron, Caracalla, dit-il, il égorgea annuellement cent vingt enfants, filles ou garçons, pour ses atroces lubricités, ce qui donne un total approximatif de mille petites victimes.
Condamné à être brûlé vif, il bénéficia de la clémence du roi, et fut étranglé en face de son bûcher.
Charles VII traitait moins indulgemment les braconniers, les blasphémateurs, les loqueteux accusés de vulgaires délits, que les juges de son royaume envoyaient par bandes à la hart et au feu.
Le marquis de Sade, l'auteur de Ju^stinc, était aussi un fanatique du plaisir snnglant. Son roman priapique, indigeste, contient la manière de jouir supérieurement d'une femme, et cette manière consiste à violer la malheureuse tandis que le sang coule à flots de blessures qu'on lui a faites au sein.
Le marquis de Sade, tortionnaire des imprudentes qu'il enjôlait, échoua à la cour d'assises, et dut à la bienveillance de Napoléon de finir doucement ses jours à Gharenton, au lieu de les finir tragiquement en place de Grève.
En 1894, on jugea, à Paris, un nommé Lesteven, souteneur, bonneteur, voleur, bandit de la pire espèce, âgé de 33 ans, connu sous le sobriquet de « l'Espagnol de Montmatre », qui, en usant de belles promesses, emmenait à son taudis des filles qu'il soumettait à des tortures épouvantables en leur imposant d'inénarrables obscénités, et qu'il jetait par la fenêtre au plus fort de sa rage.
Les tendances meurtrières de l'érotomanie sanguinaires tournent fréquemment à l'anthropophagie.
Blumrasder a soigné un homme qui, pendant le coït, avait eu la poitrine arrachée par une hystérique, et l'on se souvient, à Paris, d'un pilier de coulisses, amant d'une comédienne en vedette, auquel une seconde maîtresse jalouse coupa et broya avec les dents les parties génitales, opération césarienne à laquelle il succomba.
« Nous avons à la clinique de Sainte-Anne, a écrit le docteur Bail, leçons concernant l'érotomanie, un épileptique qui, à la fin du coït, a mangé le nez à sa maîtresse, déchirant les cartilages, et brisant à coups de dents les os propres du nez. Ce sont là, direz-vous, de simples accidents, des explosions de fureur erotique. Il n'en était pas ainsi du cas d'André Bichcl rapporté par
Fuerbach. Cet homme, après avoir violé des jeunes filles, les assassinait et les coupait en morceaux. Il raconta, devant les tribunaux qui le jugeaient, le démembrement d'une de ses victimes, Catherine Seidel. — Je lui ouvris la poitrine, avoua-t-il, et, avec un couteau, je fendis les portions molles, puis je débitai le corps comme un boucher ferait d'un veau. Je le fendis en deux au moyen d'une hache, pour le faire entrer dans le trou que j'avais creusé d'avance sur la berge. Au cours de toute cette opération, j'éprouvai un violent désir d'arracher un lambeau du cadavre et de le manger ! — Ce désir, un véritable anthropophage, Léger, le satisfit. Un vigneron de vingt-quatre ans quitte la maison de ses parents pour aller chercher une place. Au lieu d'accomplir raisonnablement son projet, il erre par le bois durant huit jours, pris d'un désir insensé de manger de la chaire humaine. Il rencontre enfin une petite fille de douze ans, il la viole, ensuite lui déchire les organes génitaux, lui arrache le cœur, le mange et boit son sang ; après quoi, il enterre le cadavre. Arrêté peu après, il avoua tranquillement son crime. Il fut condamné et exécuté. »
Facilement, nous pourrions multiplier ces tableaux.
Bail détermine comme suit les points fondamentaux qui lui paraissent caractériser les faits de ce genre : 1° l'instinct sexuel n'est point satisfait par le coït ; c'est une des particularités des nymphomanes. Le désir se transforme aussitôt en fureur et conduit à la férocité, au meurtre, à l'an-
thropophagie ; 2° les criminels erotiques aiment à mutiler les organes génitaux de la victime. Il y aurait là une sorte d'instinct sexuel dépravé.
L'instinct sexuel n'est point satisfait par le coït... cette vérité éclate chez les fétichistes.
Pour ces dégénérés, l'accouplement n'est presque rien, ce qui le poivre est tout.
Enlevez de l'acte de l'amour les condiments dont ils sont gourmands, et leur envie s'émousse, et ils fléchissent, et ils deviennent froids, ils deviennent pudibonds.
Au fait de ces choses, Célestine se conduisait en conséquence avec son mari.
Sans les grossièretés, les coups qu'elle lui prodiguait, complément de luxure qui lui ouvrait le septième ciel, elle n'en doutait point, Genlis serait demeuré en chemin et l'aurait méprisée.
Quand on a attendu une joie extrême et qu'on n'a eu qu'une déception, l'estime croule.
Touchant la volupté de la douleur, Genlis partageait l'avis des mystiques : pâtir, c'est aimer, et lorsque sa femme, en l'agonisant, le pinçait, le frappait, le mordait, une dynamogénie de ses fonctions physiologiques se produisait, et son entraînement sensoriel atteignait au summum.
« Le fétichiste, a dit im psychologue de talent, M. Alfred Binet, ne se contente pas de s'entourer d'un milieu dynamogène, il ne se borne pas à rechercher les excitations qui accroissent son énergie ; il choisit une espèce particulière d'excitation parce qu'elle lui plaît en elle-même, et pour elle-
même, et qu'il trouve du plaisir à s'en pénétrer et à s'en saturer. Pour lui, l'excitation choisie entre mille n'est pas un moyen, mais une fin... chez lui, le plaisir de l'imagination accompagnera toujours le plaisir matériel pour le compléter, pour le rehausser, pour lui donner toute sa valeur. »
Certes, ce serait là une façon très intelligente de comprendre l'amour ; par malheur le fétichiste ne s'en tient point à la séduisante collaboration de la spiritualité, et ses excès ne sont généralement que la dépravation du plus bas matérialisme.
En résumé, c'était à satisfaire et à aviver constamment l'imagination déréglée de son mari que Célestine s'attachait le plus, et elle accomplissait ce copieux labeur, duquel dépendait sa position, de manière à confondre la raison de ceux qui l'avaient connue fillette maladive, bornant son horizon à l'obtention d'une place de bonne à tout faire chez de riches bourgeois.
« Quand je l'ai ramassée dans l'infecte loge de concierge de sa mère, grommela Mme Revelle mesurant la distance qu'elle avait parcourue en une saison, je ne prévoyais pas qu'elle irait de ce train d'enfer ; mais elle ne me jouera point. J'ai éclairé à la lumière électrique son âme de démon et les lézardes de sa maison : elle me servira ou je la renverserai !»
Le couple Genlis habitait un frais cottage de brique, situé route d'Eu, où il recevait à déjeuner,
à dîner, des boulevardiers parisiens qui l'aidaient à mener joyeusement l'existence, et au nombre desquels on comptait un Israélite nommé Léon Ephrem, que le commerce des chiffons et la spéculation avaient enrichi.
Fêtard âgé de quarante-huit ans, de taille ordinaire, bedonnant, aux yeux et au nez de hibou, à la bouche lippue, aux larges oreilles, à la barbe broussailleuse négligée, à la -face rubiconde, aux doigt boudinés chargés de bagues ornées de pierreries, cet agioteur était commun, insolent, dépourvu de sens moral.
Au point de vue charnel, il appartenait à la catégorie des exhibitionnistes, pervertis qui se délectent à « exiber » leurs parties sexuelles aux femmes, aux filles, de préférence publiquement.
On se répétait, à son propos, cette édifiante histoire : un hiver, profitant de la déconfiture d'un imprésario, s'étant improvisé directeur d'un théâtre de la capitale, poussé par la tentation d'avoir un harem artistique sélect, il se complaisait à mander à son cabinet, sous un prétexte futile, tantôt l'une, tantôt l'autre de ses actrices, et, étalé dans un fauteuil et en grognonnant comme un pourceau à exposer à la visiteuse ce que la décence lui commandait de cacher.
Toutes entretenues, pourvues d'amants, ses pensionnaires ne se piquaient ni de rigorisme, ni de pruderie, pourtant elles flétrirent le... tic, sous le manteau de la cheminée, de peur d'indisposer le souverain distributeur des rôles sauveurs destinés à les sacrer étoiles.
Une divette d'opérette, engagée pour une pièce inédite, plus indépendante que ses camarades, ne supporta point la répugnante... farce, et un soir qu'elle entra chez Ephrem et que celui-ci la régala du spectacle qu'il affectionnait, elle regimba, dit, pâle de colère : « Si vous ne me demandez pas pardon, à genoux, je vous dénonce au commissaire de police, » et obligea le porc à se traîner à ses pieds et à implorer une grâce qu'elle lui accorda conditionnellement.
Cette désagréable aventure, ébruitée, l'amena à vendre son trône directorial.
Les après-midi, à la baignade, lorsqu'il papillonnait lourdement autour des coquettes parisiennes en costume de bain, on se racontait une seconde de ses particularités divulguée par un de ses domestiques injustement congédié.
A dix-huit ans, exerçant la profession de charretier, il s'était amouraché d'une maritorne de gargote, et avait fait tatouer, sur son avant-bras droit et sur son avant-bras gauche, un cœur traversé d'une flèche et cerclé de cette légende : « Adèle, à toi éternellement ! » Parvenu au rang de capitaliste, fréquentant une société huppée à laquelle il voulait qu'on crût qu'il appartenait du berceau, il portait des gilets de flanelle à manches descendantes au poignet, et quand il flânait, l'été, au Tréport, à Dieppe ou à Trouville, ne se baignait ni à marée basse ni à marée haute, si étouffante que fût la chaleur, en considération de son tatouage.
Lorsqu'il assommait un groupe de dam€s, k moyen de l'éloigner était de lui dire :
— Pourquoi, M, Ephrem, ne vous baignez-vous point ?
— J'ai horreur des bains de mer.
— Et vous êtes un des habitués des côtes normandes ?
— L'air marin m'est recommandé.
— • Il est fâcheux que votre médecin ne vous prescrive pas les claquades de la lame ; nous danserions en rond en votre compagnie, dans l'eau. Vous devez être bien en hercule, en lutteur, en Apollon. Tâtez donc de nos ébats, embrassez donc Amphitrite, vous qui embrassez tant ; c'est une bonne déesse.
Paf, il baissait le nez, rompait les chiens, et filait à l'anglaise.
Tel était l'individu avec qui Célestine faisait habituellement son mari cocu au Tréport.
Par quel miracle Ephrem avait-il oonquis la femme de quinze ans du millionnaire Genlis, lui. usé, adipeux, laid ?
Voici :
Ayant reconnu en Célestine une dévergondée d'un abord facile, un matin, sur les galets, entre deux cabines, à l'impromptu, il s'était risqué à mettre à l'air ses attributs virils, et l'épouse du fétichiste, étonnée, non révoltée, l'avait curieusement examiné.
Une liaison entam;^ ainsi devait inéluctablement se conclure en dragonne : c'est ce qui advint.
Le surlendemain, à Tinsu de Genlis, Célestine et le marchand de chiffons se réunirent dans une cabane abandonnée, à trois cents moires du Casino, et leur copulation s'effectua.
Très épris, Ephrem cultiva son « diablotin » si imprudemment, en dépit des reproches de ce dernier, qu'en une huitaine, le Tréport et Mers, à l'exception de l'homme le plus intéressé à tout savoir, furent au courant de ses exploits gaillards.
Redoutant une explosion susceptible de ralentir encore la liquidation de son affaire, et utilisant une situation scabreuse précaire, un jour, Mme Revelle invita sa créature à une courte promenade, à une heure où la plage était peu encombrée, et sur le sable fin humide, au clapotage de la mer, posa carrément la question du prompt règlement de sa commission.
— Ma chère Célestine, dit-elle, les plaisanteries les meilleures lassent quand elles durent indéfiniment. Il y a quatre mois que vous êtes mariée, et, sauf vingt mille francs, antérieurs à votre noce, M. Genlis ne m'a servi que de la monnaie de singe : c'est insuffisant. Vous me payerez ma créance, ou Je casserai les vitres. Je dénoncerai à votre mari vos mœurs dissolues, et je m'entendrai avec Mlle Divonne.
— Vous avez tort de me parler de ce ton, repartit le fétiche démoli par cette attaque spont-anée, et en feignant de pleurer. Mes mœurs ne sont pas dissolues, et je vous ai défendu près de Frédéric. Les révolutions de l'Amérique du Sud, en entravant la réalisation des valeurs.
— Ta, ta, ta, ta, épargnez-moi les mensonges, les turlupinades, les protestations de dévouement. M. Genlis est un gredin, et vous êtes sa digne associée. De concert, vous me bernez. Mais je vous le notifie, j'ai par dessus la tête de vos coquineries.
— M. Genlis consentira, probablement, à vous remettre un acompte...
— Plus d'acompte, mon million !
— Vous l'encaisserez.
— Tout de suite. Plus de verbiage : des faits. Exercez votre influence, que je sois réglée dans les vingt-quatre heures, où j'abats d'un coup de pied votre château en Espagne, et je vous renvoie à la loge de portière de la rue de la Tombe- Issoire.
— Oh 1
— Ne vous récriez pas, ne me défiez pas : je le peux. Demain, de dix à onze heures, j'attendrai votre mari à mon hôtel. Faites que ses dispositions soient honnêtes ; la période des jongleries est finie.
— Je lui transmettrai votre convocation.
— Au revoir.
Et crispée, furibonde, la veuve quitta, à l'épaulement de la jetée, le fétiche abasourdi de l'algarade.
« Est-elle rasante, cette pimbêche, grommela Gélestine en la suivant du regard. J'avertirai Frédéric, et nous aviserons ensemble. Puisqu'elle s'impatiente on lui proposera de lui parfaire cent mille francs, un beau denier, et elle tendra les
deux mains. Quant à ses dénonciations, je m'en fiche en long et en large. Mon mari est à ma discrétion ; il la rembarrerait si elle lui disait que j'ai des intrigues. »
Le soir, après le dîner, Genlis ayant exprimé l'intention de ne pas aller au Casino, où il y avait sauterie et baccara, de paresser à la maison, Célestine saisit la balle au bond, et le pria de rester en tête-à-tête avec sa « Titine » qui le dorloterait, le cajolerait, lui ferait voir le Paradis.
Elle cherchait une occasion de toucher deux mots de Mme Revelle, et cette occasion se présentait à elle.
Subitement embrasé par les dispositions émoustillantes qu'elle décelait, le fétichiste l'enlaça, la marbra de baisers, lui souffla aux oreilles des phrases erotiques vrillantes.
— Oui, oui, répondit-elle, l'œil atonique.
Et elle le précéda dans leur chambre, dont la domestique avait fermé les rideaux de tapisserie, qu'éclairait une lampe à abat-jour, et où la température chaude était imprégnée du parfum de la violette.
— Nous nous déshabillons ? dit interrogaiivement Genlis.
— Sans doute, repartit Gélestine impudique et luxurieuse.
Il ôta ses vêtements, et, en caleçon, en chemise de nuit, contempla, frissonnant de passion, sa femme qui se mettait à son aise en lui adressant des sarcasmes obscènes calculés qui le cinglaient et le faisaient tressauter.
A demi dévêtue, Gélestine rappela à elle, leva les bras, et il respira l'odeur de la sueur de ses aisselles.
Exalté par ces effluves acres, il dépouilla fébrilement la populacière Gircé de ses jupons, de son corset, de tout, elle lui lançant à la face des épithètes ordurières, le giflant, le fouettant, l'enivrant du trois-six d'assommoir qu'il aim.ait à la folie, et bientôt le couchant pantelant à ses pieds, telle une dompteuse qui aplatit, en le fouaillant, un fauve.
Lorsqu'elle se vit maîtresse de lui, pendajit un des repos de cette fête de Vénus Aphrodite et de Pan, elle entreprit la question de la veuve.
— J'oubliais, fit-elle en riant, de te dire qu'une jolie dam.e t'attend demain matin, de dix à onze. Hein ! suis-je complaisante !
— Quelle dame ?
— La Revelle, pardine !
— Ah !
— Elle m'a rabrouée aujourd'hui, sur la plage, et avertie que si tu ne lui versais pas son million, elle nous foudroierait toi et moi.
— Ha ha ! elle peut se fouiller, la citoyenne !
— C'est ce que j'ai pensé. Je lui ai promis que tu irais à son rendez-vous. Elle enrage et a eu le toupet de me déclarer qu'elle te débiterait un tas de blagues contre moi si je ne t'amenais pas à la payer. « — Des blagues, quelles blagues ? lui ai-je demandé. — Je lui dirai que des baigneurs, spécialement le juif Ephrem, vous courtisent, et je vous déshonorerai. — Madame, ai-je riposté, vous pouvez essayer de me déchirer, vous remporterez votre veste. Ma vie est pure, limpide, exempte de reproches ; Frédéric m'apprécie, et je suis à l'abri de vos morsures de vipère. » Toutefois, j'ai tenu à te prévenir, afin que tu lui rives son clou quand elle me débinera.
— Sois persuadé que si elle a l'indignité de ternir ta réputation, elle s'en repentira.
— Bravo, mon chienchien ; défends celle qui t'adore.
— Je t'ai préférée à elle et je ne me ruine pas pour l'enrichir ; cela combiné la chicane. J'ai réfléchi à ses menaces. Jamais elle ne se risquera à avouer qu'elle a détroussé l'avocat. Alors ?... Puisqu'elle a épuisé sa patience, demain, en échange des documents dont elle prétend être détentrice, je lui compléterai une commission de cent mille francs, et nous serons délivrés de sa présence.
— Ah ! Chouette ! Ce crampon me scie le dos.
— L'heure psychologique sonne. Demain, moyennant quatre-vingt mille francs, nous consoliderons nos rentes auxquelles, depuis notre
mariage, Mme Revelle et Mlle Divonne donnent des assauts furieux.
— Mon gros loulou, tu es le plus malin des m.aris, des amants, des...
En se penchant à l'oreille de Genlis, Célestine acheva sa repartie à désinence crapuleuse.
Le fétichiste tressaillit, couvrit de caresses le corps rosé de sa femme, et cette dernière, cynique en ses discours, déhontée en ses gestes, fille du trottoir en bacchante voluptueuse, déroulant une inépuisable phraséologie d'argot, une suite de postures provocantes, de raffinements de sensualité, infatigable aux jeux de Cypris, le gorgea de tant de jouissance épuisante, que lorsqu'il s'endormit, il était à demi-mort.
« Que la Revelle lui dégoise son boniment, marmotta-t-elle en le considérant, moite, inerte à son côté ; il l'enverra paître. »
Et déposant sa tête sur l'oreiller, elle goûta les douceurs délassantes du sommeil.
Le lendemain matin, Genlis, exsangue de ses excès de la veille, de la nuit, et n'ayant d'yeux que pour sa femme, sortit en jurant qu'il ne prêterait aucune attention aux calomnies de la veuve.
Il allait à l'hôtel de celle-ci.
Se doutant que sa conversation avec lui serait décisive, Mme Revelle était très animée.
Elle lui dit un bonjour sec, lui indiqua un siège, et entra brutalement dans le vif du sujet.
— Célestine, fit-elle, vous a prévenue que ma longanimité est finie ; vous en conviendrez, on
se fâcherait à moins. Je vous somme de remplir vos obligations.
— Je vous réitère que, par une conséquence naturell-e de l'état révolutionnaire de l'Amérique du Sud, les valeurs ont considérablement baissé, et qu'il est difficite de les vendre à un taux suffisant à la Bourse.
— Vendez des valeurs françaises.
— Mon portefeuille ne renferme que des valeurs brésiliennes, argentines, colombiennes, péruviennes.
— Vendez des immeubles.
— Je n'ai pas pour un million de propriétés foncières.
— Vendez nimporte quoi, mais payez-moi.
— Soyez convaincue que je liquiderais de bon cœur, à la minute, cette affaire complexe. A l'impossilDle. nul n'est tenu.
— A l'impossible ! Si Mlle Emma vous eût poursuivi et exécuté, vous auriez bien été forcé de lui compter les quinze cent mille francs de son héritage paternel.
— Cela n'est pas démontré.
— Je ne discuterai point ce que vous savez mieux que moi, et je vous conseille de ne pas m'obliger, par un surcroit d'atermoiement, à m'entendre avec cette jeune fille.
— L'entente serait plus dangereuse pour vous que pour moi. car vous avez dérobé les papiers Divonne. Ma situation est correcte ; je n'ai à craindre qu'un procès civil ; vous, au contraire, vous ête? menacée, si votre soustraction est con-
nue, d'un procès criminel. Je vais vous soumettre un compromis rationnel : je vous ai avancé vingt mille francs ; cédez-moi les documents, et je vous verserai, en espèces, quatre-vingt mille francs, ce qui portera votre commission à oent mille francs.
— Quatre-vingt mille francs ! s'écria Mme Revelle les yeux étincelants ; vous avez le front de réduire à ce denier votre dette !...
Puis, devinant l'action pernicieuse de Célestine : — ■ C'est votre femme, reprit-elle, qui a inventé cette mirifique flouerie. En voilà une qui m'a abusée. Je me figurais sottement que sa reconnaissance me récompenserait de mes soins ; ah 1 ouiche ! Paris et la province n'ont pas de plus détestable drôlesse. Sitôt mariée, elle vous a vilement inspiré, elle a cultivé votre propension à me chansonner, et à votre nez, à votre barbe, en vous abrutissant, elle vous a quotidiennement cocufié.
— Mme Revelle !... tonna Genlis, perdant sa placidité et levant le poing.
— Oui, oui, elle vous a cocufié, avec Pierre, avec Paul, car elle est changeante, la gouine, et a, comme vous, la passion de se ventrouiller.
— N'insultez pas ma femme ou je vous pulvérise !
— Vous ! ricana la veuve saisissant le cordon de la sonnette. Ayez la lâcheté de me frapper et j'appelle les garçons de l'hôtel !
x\pai&é par cette douche froide, Genlis répliqua, essayant d'être ironique ;
— Célestine m'a averti de votre tentative de dénigrement.
— Ah ! ell-e vous a averti ! Vous a-t-elle cité aussi les noms des amants que je lui attribue ; vous a-t-elle dit que je l'accuse formellement de se prostituer à l'ex-charretier, au marchand de chiffons, au juif Ephrem ?
— Au juif Ephrem !
— Il est regrettable qu'il n'y ait plus de place pour un tatouage sur le bras de ce Don Juan circoncis ; s'il y en avait, le poétique chiffonnier ferait graver à l'encre bleue, près de son poignet droit ou de son poignet gauche, un cœur percé d'une flèche et couronné de ces mots : « Célestine, à toi éternellement ! »
— Vous mentez, rugit Genlis que la jalousie torturait, quoiqu'il se raidit et affichât une foi impertubable.
— Votre femme, je le répète, vous vaut, ce qui n'est pas valoir beaucoup, et le juif Ephrem en jouit. Prétextez un voyage, partez ostensiblement et réintégrez votre domicile : vous prendrez la prude dame en flagrant délit. Ce truc vieux jeu réussit universellement.
— Vous divaguez.
— Et retenez ceci : je vous concède vingt-quatre heures pour vous résoudre à me payer votre dette. Si demain, à midi, vous ne m'avez point apporté la garantie que je toucherai mon million, cette semaine, je quitterai le Tréport, et j'irai traiter avec Mlle Divonne qui habite ma maison, qui est sous ma main.
— A votre tour, souvenez-vous, chère madame, que je ne changerai pas un iota à mon dictum :
quatre-vingt milk francs en échang-e de vos paperasses. Si vous vous décidez à sceller cette transaction qui vous rétribue royalement de vos démarches, vous me ferez signe.
Puis saluant d'un air impertinent, le fétichiste tourna les épaules.
« Le misérable et la misérable ! vociféra la veuve. Ils ont combiné hier l'escroquerie. — Elle est avilie par la lutte, assoiffée : elle est à nous, se sont-ils dit. — Je préférerais mourir de faim que de composer, brigands que vous êtes !.. Non, non, non, vous ne détruirez pas impunément l'édifice de ma fortune. J'ai trop tergiversé ; ça les a encouragés. Au début, leur duplicité était visible ; au début j'aurais dû être inexorable. Oui, je m'entendrai avec Mlle Divonne. Pauvre, aux abois, cette jeunesse, en apprenant que je peux l'enrichir, n'hésitera point à diviser en deux son héritage. Je palperai sept cent cinquante mille francs au lieu d'un million, mais je me vengerai de mon voleur. Je n'allongerai pas d'une seconde l'échéance que j'ai fixée au sieur Genlis. La rupture définitive, la guerre implacable plutôt que la continuation de cette ridicule duperie. En prévision de l'ouverture des hostilités, si j'écrivais à Mlle Divonne ?... Non ; demain me tracera ma ligne de conduite. Patientons jusqu'à demain. »
De son côté le fétichiste était tarabusté. Sa femme avait eu beau l'aviser que la veuve la taxerait d'être infidèle, la calomnierait, la désignation formelle, par Mme Revelle, du grotesque
Ephrem, le poignardait, quoiqu'il la qualifiât d'absurde.
Sa légitime idolâtrée, entourée de luxe, son fétiche céleste qui le bourrait d'inénarrables sensations, l'amante attitrée de l'abject Ephrem ! Allons donc !
Et dix pas plus outre :
« Si elle avait dit vrai !,.. grommelait Genlis effarouché.
Semez la délation, la défiance pousse.
« Bah ! niaiserie de retenir des idioties. Le dépit affole la Revelle. Célestine, ma Niniche, mon diamant, qui me doit le rang qu'elle occupe, que j'ai épousée il y a quatre mois, dont la ^:incérité de gamine m'enthousiasme, qui se tue à me plaire, qui est la réalisation de mes rêves, se vautrer, à l'instar de la pierreuse du ruisseau !... Quelle pitrerie ! Ha ! ha ! ha ! ha ! nous rirons, tout à l'heure, ma cocote et mioi, des diatribes haineuses de notre ennemie... La chenille m'a-t-elle servi un plat de son métier ; sont-ce des abonnés du Casino qui lui ont rapporté ces contes à dormir debout?... Ephem, peut-être, s'est vanté de... C'est un sale type. J'éclaircirai l'imbroglio, et si j'apprends... je lui brûle la cervelle ]mbliqaement. Ephrem !... Pourquoi a-t-elle signalé nommément cet homme ; pourquoi m'a-t-elle incité à feindre un voyage et à revenir à l'improviste ?....
Et sombre, il trotta par la ville.
— Hé bien, mon chouchou ? lui dit, lorsqu'il rentra sa femme qui guettait son retour et en se jetant à son cou.
— Ça s'est passé couci-couci, répondit-il, soucieux.
— Elle t'a réclamé son milHon et ei>e a cébla téré, hein ?
— Ses revendications, ses déclamations ne m'ont ni surpris, ni ému.
— La vermine !
— Je lui ai proposé quatre-vingt nr-lle francs contre quittance générale et remise des pièces qu'elle a chipées à l'avocat ; elle s'est gendarmée, ensuite a baissé pavillon. J'estime qi-'t-lle ecquiescera. En prévision de ce dénouement, ne voulant pas être pris sans vert, je vais à Paris.
— Tu vas à Paris ?
— Oui, taper mon banquier.
— Quand ?
— Aujourd'hui.
— Tu m'emmènes ?
— Non. Tu garderas la maison. Mon abstnce ne durera que vingt-quatre heures. Déjeunons ; le train part à deux heures.
— Mon trufïîgnon ! Au moins ne me fais pas trop languir ?
— Non.
— • Plus d'une fois, la nuit prochaine, jéffrclrai mes bras pour t'embrasser. Et toi, rie te r.ortondras-tu pas à cinquante lieues de ta chérie qui se plie à tous tes caprices, et saura te dédommager de ta pénitence.
— Nous verrons.
— Oui, tu verras. Ce sera bon, bon, bon î Et Célestine baisa son mari en pincette.
Le déjeuner finit normalement.
Le café bu, Genlis alluma un londrès et pria sa femme de l'accompagner à la gare.
Célestine le pressa contre sa poitrine, soupira, mit son chapeau et, chagrine, descendit les marches du perron, de l'air d'une condamnée qu'on traîne au supplice.
Bras dessus, bras dessous, les deux éjioux se dirigèrent vers le chemin de fer.
— Prends mon billet, dit le fétichiste tendant sa bourse ; j'achète des journaux.
— Paris, première ! fit Célestine ciU guichet de distribution.
Puis rejoignant Genlis :
. — Voici ton ticket et ta monnaie.
La cloche tintait et un employé criait :
— Les voyageurs pour la ligne de Paris : en voiture !
— Adieu, ma bibiche.
— A Inent^'.t, mon poulot. Pas plus de vingtquatre heurts ?
— Pas Plus.
Deux bai^;ers clôtbii:'- ^' rf\'-'tret!en.
Genlis sauta dans un compartiment vide ; un sifflement retentit, et la locomotive, en chant par saccade la fumée en flocons blanchâtres, enfla la vallée de la Bresle.
Du quai d'embarquement, Célestine agit' son mouchoir en essuyant, de sa main gantée, des pleurs aux coins de ses yeux.
« Elle est certaine de mon départ, marmonna le fétichiste assis près de la fenêtre ; coî-séquem-
ment, l'épreuve aura son effet en bien ou en mal. Puisse-t-ell€ tourner à la glorification de ma femme. »
A sept minutes du Tréport, à la station d'Eu, le train stoppa.
« Inutile d€ poursuivre, dit Genlis sautant à terre ; j'attendrai ici le moment de vérifier les allégations de la Revelle. »
Et donnant au contrôleur surpris son billet de long parcours, il gravit la rue montante qui mène à la place de l'église paroissiale.
Le soir, à neuf heures et demie, un homme engoncé dans son pardessus au col relevé, le chapeau rabattu, et qui évitait les voitures, les piétons, les lumières, dévalait la route d'Eu.
A deux cents mètres du Tréport, il s'engagea à travers champs, se dissimula derrière un bouquet d'arbres, fouilla les environs, et gagna une villa entourée d'un jardinet.
Avec une clef qu'il avait en poche, il ouvrit une petite porte dérobée ; le seuil franchi, il se glissa à pas de loup, par un couloir obscur aboutissant à un escalier en escargot et à un cabinet noir attenant à une chambre à coucher ; ôtant alors ses bottines, il s'avança en aveugle qui connaît les êtres.
Il ne craignait pas de se cogner à la cuisinière,
à la bonne, les logements de C€s domestiques étant à l'aile opposée de l'habitation et sous le toit.
C'était Genlis.
Allait-il trouver sa femme seule ou en compagnie ?
Les crevasses du papier peint qui tapissait la cloison de planches mal jointes du cabinet noir susmentionné, permettaient de voir ce qui se passait à l'intérieur de la chambre matrimoniale.
Le fétichiste n'ignorait point cette particularité.
Il atteignit ce poste d'observation sans avoir fait craquer le parquet, et prêta l'oreille, car il entendait des voix, la voix de Célestine et une voix masculine.
« Oh ! susurra-t-il, inondé de sueur, est-ce que la Revelle aurait dit la vérité ? »
Des éclats de rire l'éîectrisèrent.
Haletant, la gorge sèche, il colla sa figure contre la paroi fendillée, aux endroits des interstices, et découvrit le juif Ephrem, en chemise et ayant sur ses genoux Célestine nue.
A ce spectacle, son sang se figea, et un nuage obscurcit ses prunelles.
— Si ton mari nous lorgnait en ce négligé, disait le marchand de chiffon à la fille de l'exportière Trivelin.
— Ça serait rigolo, repartait celle-ci en s'esclaffant.
— A la condition qu'un obstacle infranchissable le séparât de nous.
— Oh ! il est tellement entiché de moi que même s'il me voyait couchée avec un autre homme, il ne croirait pas à son infortune.
— Peste, il a la tête dure.
— C'est un crétin.
— Ha ! ha ! ha ! ha ! le voilà baptisé ! Tu es sûre qu'il est à Paris ?
— Puisque j'ai pris son ticket, puisque je l'ai mis en wagon !
— Quelle chance que je t'aie rencontrée près de la gare ; nous avons pu arranger illico cette partie de jambes en l'air.
— Ah ! vieux malin, tu ne perds pas la carte toi.
— Si tu es gentille, tu multiplieras nos rendezvous.
— Les multiplier, c'est difficile ; mon calmar est d'un collant !...
— Envoie-le au diable, l'animal.
— Pas mèche ; je suis son épouse, et je dois subir sa présence.
— N'empêche que nous lui plantons, ce soir, une magnifique paire de cornes au front.
— Oui, à son front biscornu !
Et les rires de recommencer à pleine gorge.
— Viens encore, fit Ephrem.
— Je veux bien.
De sa cachette, Genlis suivait les mouvements des coupables. Quand le sommier craqua, il sur-
sauta, se dressa, livide, claquant des dents, les yeux hagards, tenta de crier, de proférer des injures qui traduisissent l'état de son âme, ne parvint à émettre aucun son, à articuler aucune parole, et muet, cloué au sol, s'affaissa foudroyé, sur un tapis qui était là, en tas.
Lorsqu'il recouvra ses esprits, Gélestine boutonnait son peignoir, et Ephrem, rhabillé aux trois quarts, nouait sa cravate.
Chancelant, étourdi, il était ivre.
« Les infâmes ! » fit-il en guignant sa « Niniche » et le « chiffonnier ».
— • T'es fourbu, hein ! dit gaiement le fétiche à l'ancien charretier en jaquette.
Ephrem répondit par un rire bestial, un baiser épaissement plaqué, et ces mots :
— Nous recommencerons demain.
— Si le dernier train de Paris n'a point ramené mon ours.
— Je serai à la gare à l'arrivé des omnibus et des express.
— ^Moi itou.
— Ainsi, nous nous concerterons selon les circonstances,
— C'est ça.
— Tu me reconduis ?
— Oui.
— Ah ! trognon de chou !...
— Chut ! pas de pétard. Mes bonnes roupillent ; n? les réveille point.
— A demain, won canard en sucre.
— A demain, mon cochonchonchon.
Une embrassade et la porte du dehors se referma doucement.
En proie à un trouble ataxique immaîtrisable, Genlis se tâtait, cherchant son revolver.
« Je le tiens ! " fit-il.
Il s'échappa du cabinet noir, redescendit l'escalier en colimaçon, remit ses bottines, et, son arme à la main, s'élança aux trousses du juif qui avait allumé une cis^arette, et, dégingandé, déhanché, allait au casino souper au Champagne, tailler un bac, peut-être jaser.
Minuit sonnait à la vieille église de la ville, et la mer, mollement ondulante, battait les musoirs des jetées.
Tout à sa vengeance, Genlis ne vit poirit les obstacles du chemin qu'il parcourait, et 9, quelques mètres du quai dU port, heurta des câbles arnarrant des navires, et s'étala.
Cet accident forfuit préserva le rnarchand de chiffons, qui, prêt d'être rejoint, eut le loisir d'atteindre le Casino où il fit son entrée sans soupçonner qu'il échappait à un péril imrninent.
« Un peu plus, je m.e cassais le cou, dit le fétichiste revenant d'une demi-syncope causée par la douleur, et se remettant péniblement. Le porc a fui et je ne le rattraperai point. Oh ! que je souffre, que je souffre !... »
Son chapeau avait roulé à dix pas de lui ; il le ramassa, et, boitant, par le pont du cariai se perdit du côté de Mers.
Instinctivement, il s'éloignait de sa maison : il aurait tué sa femme.
La cité voisine au Tréport sommeillait ; pas une fenêtre éclairée, pas une ombre au bord de l'eau.
Il s'assit sur un banc des cabines de l'établissement de bains, et pleura abondamment.
Lui qui s'était moqué du désespoir de la fille de l'associé de son père, apprenait à connaître la douleur morale.
A une heure du matin, comprimant des rauquements qui affluaient à sa bouche, faisant des imprécations incohérentes, montrant le poing à des êtres imaginaires, il escalada la falaise, et isolé par la campagne, au-dessus du flot grondant, songea à sa catastrophe.
Son fétiche, cette création de son esprit, cette moelle de sa moelle, qu'un génie, une fée avait fait surgir, un jour, à la portée de sa main, cette merveille, réalisation matérielle de ses divagations erotiques, sans la possession exclusive de laquelle il ne pouvait vivre, dont les formes enchanteresses, la lasciveté le fascinaient, n'était qu'une vulgaire gaupe, 'ne infecte, une ignominieuse cateau !..,
Cela le confondnit.
Assurément, rien de pin? farine ane de se séparer de la carogne : une con^^tatation d'adultère, et il redevenait libre. Mais le divorce lui rendrait-il la paix, glacerait-il ses sens incendiés, serait-il pour lui le Léthé, lui apporterait- il l'oubli de la jouissance, qui chasse la convoitise, l'oubli des
maux ciiLsants, qui dissipe ramertume, le ressentiment V Non, non, non.
Quoi qu'il advint, il devait se souvenir éternelle, ment, se rappeler, du soir au matin, du matin au soir, ses joies orgiaques, et aussi ses rancœurs ; il était condamné à perpétuité à regretter, à maudire, à haïr !
« Je l'ai arrachée à la misère, se répétait-il ; tout d'un coup, avec la baguette magique de la richesse, je lui ai procuré une existence de princesse, et elle a eu en moi un esclave empressé à prévenir ses fantaisies, plutôt qu'un mari, et elle me récompense en me trahissant bassement, en se roulant dans la fange noire, puante I... Ce n'est pa une femme, c'est le monstre décevant qu'a dérrit Horace, au buste de Vénus en queue de poi m : Desinit in piscem millier formosa superne. Ah ! qui me démontrera que cette hideuse histoire n'est qu'un cauchemar ?... »
A deux heures, il s'assit à l'abri d'ui roncier, et eut la tentation de se suicider, de se jeter, du haut des rochers à la mer mugissante qui, poussée par le noroi, écumait à soixante mètres de lui.
Survivre à ses obsédantes illusions lui paraissait un supplice insupportable.
(c Mourir, ronchonna-t-il, mourir en laissant mes millions à celle qui se rit si outrageusement de moi ei que j'ai épousée sous le régime de la communauté, surpasserait l'imbécilité. Avant de me détruire, il faut que je châtie exemplairement la scélérate et son complice, et préserve mon bien.
tout mon bien, de l'atteinte des pattes de -grue de madame Célestine. »
Longtemps il rumina cette double question.
Quand l'aube blanchit l'horizon, quand les passereaux recommencèrent à chucheter, les mouettes à pointer en s'élevant, il retourna dans la vallée de la Bresle.
A cinq heures du matin, il rentra à Eu, demanda une chambre à l'hôtel principal de la ville, recommanda au garçon qui le logea de le réveiller à neuf heures, et, harassé, se coucha en riotant.
Ses idées étaient devenues bleues.
A neuf heures, il se leva, se rhabilla et s'absenta.
A dix heures, il revint, chargé d'une boîte de bois blanc de dimension restreinte, achetée à un pâtissier-confiseur, et contenant une demi-douzaine de pots de confiture de Bar.
Loin des indiscrets, il souleva le couvercle de cette boîte, tira de son portefeuille de minces paquets d'une poudre pharmaceutique, qu'il avait obtenus en s'adressant successivement aux apothicaires de la localité, introduisit, en quantité égale, le contenu de ces paquets au centre de deux des pots de confiture qu'il reboucha, reficela, marqua discrètement au crayon rouge, et, cette manipulation accomplie, recloua le couvercle de la boîte, et s'attabla en un coin de la salle à manger où il sirota une demi-bouteille de Champagne.
A onze heures, il paya sa note et vola à la gare du chemin de fer.
Le rapide de Paris allait s'arrêter.
Son allure était celle d'un homme qui n'est pas d'aplomp.
Dès que le train stoppa, il monta en wagon,
Ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé ; il frisait nerveusement sa barbe, sa moustache, et grimaçait fréquemment.
Aux abords du Tréport, un changement s'opéra en lui et il reprit sa physionomie de bourgeois repu, papelard, sensuel, égoïste.
Lorsqu'il eut mis pied à terre, délibérément et la figure souriante, il gagna la sortie.
— • Ah ! chéri, chéri ! fit Célestine s'accrochant à lui et lui tendant ses lèvres. Je me suis ennuyée à périr durant ton voyage.
— J'ai pu bâcler mes affaires hier an soir et me rembarquer ce matin, dit Genlis. Être séparé de toi me pesait, ma loulou te. ,
— Pauvre chienchien !
— Tiens, Ephrem ! Bonjour, Ephrem !
— Bonjour, mon ami. J'attendais un parisien qui...
— Quelle coïncidence ! J'ai à vous entretenir d'une entreprise épatente.
— Ah!
— Avez-vous déjeuné ?
— Non.
— Vous déjeunerez avec moi, avec nous, et nous causerons à table. Tu as de quoi nous nourrir, n'est-ce pas, mon ninichon ? ^
— Oui. En prévision de ton retour, la cuisinière a reçu mes ii^structions.
— Venez, venez, Ephrem.
— Qu'est-ce qae cette boîte ? questionna Gélestine désignant le caissetin de confiture que portait son mari.
— Tu le sauras.
— C'est un cadeau ?
— Ha ! ha ! ha ! Dépêchons !
Le mari, la femme, l'amant enfilèrent la grande rue du Tréport.
Au cottage, le couvert fut tôt mis, et une humeur joviale présida au rei^as, à la finf duquel Genlis prit la boîte apportée par lui, déposée sur le buffet, et prononça impertubablement ce discours :
— C'est l'instant, mon cher Ephrem, de vous dire en quoi consiste l'affaire que je vous ai annoncée. Il s'agit de Fexquiso confiture de Bar-le- Duc ; voici un échantillon de ce dessert fameux que nous mangerons ave;; des gaufrettes.
— De la confiture de Bar en actions ! Tous les gourmets souscriront.
— La confiture de B?ir exige des préparations laborieuses qui empêchent d'abaisser son prix de vente, de la démocratiser. Les grappes de groseille sont égrenées, les pépins extraits des grains à l'aide d'une spatulette pareille à un cure-dents ; des femmes exécutent ce travail de patience ; on les appelle : « épépineuses » et la plus habile ne peut épépiner qu'un kilogramme de fruit en une journée de treize à quatorze heures. Frappé des inconvénients de cette fabrication arriérée,
un barisien intelligent, de mes relations, a imaginé une machine automatique qui épépine seule cent kilogrammes de groseille en douze heures. De là une réduction considérable des frais, et une augmentation des bénéfices. Mon barisien obtient, grâce à son procédé, un gain de cent pour cent. Que dites-vous de cela ?
— Que c'est beau.
— Mon industriel n'a pas les fonds utiles à la construction de son outillage : cent cinquante à deux cent mille francs ; je me suis chargé de lui constituer ce capital avec le concours de quelques financiers, et je vous ai réservé une part du syndicat.
— ■ Je vous remercie ; votre proposition a un aspect avantageux,
— Vous allez voir, fit Genlis ouvrant le caissetin, que ses produits sont succulents. Ces six petits pots proviennent de son usine.
Et choisissant délicatement les deux pots marqués au crayon rouge et les tendant à sa femme et au boursier : tâtez de cette aristocratique friandise, dit-il.
Ensuite il s'attribua un troisième pot qu'il décoiffa et entama.
— Oui, dit le juif avalant goulûment le contenu de son pot, c'est délicieux.
— Un peu amer, prétendit Gélestine qui n'absorba que les deux tiers de sa portion.
On huma le café ; Ephrem et Genlis allumèrent
itS LE FÉTICHISTE
de3 cigares, et la conversation continua cordiale, enjouée.
— Je propose une flânerie, h la plage, fit. à trois heures, le fétichiste. Le ciel est clair, la marée monte, les bains sont encombrés : nous nous amuserons à regarder les baigneurs et les baigneuses.
— Les baigneuses, surtout, gouailla Célestine.
— Pourquoi non ? Le coup d'œil est piquant, n'est-il pas vrai, Ephrem ?
— Oh ! moi, mon bon, repartit le juif en soupirant sentimentalement, j'aime ; les baigneuses me sont donc indifférentes.
— Vous plaisantez !
— Je ne plaisante point.
— Vous êtes plus fort que l'amour. — ■ Nullement, je suis plus faible.
— Tant pis ou tant mieux.
— Quand vous voudrez, messieurs, reprit Célestine qui avait épingle son chapeau à son chignon.
— ■ Nous voici, belle dame, répondit l'ancien charretier s'efforçant d'être régence.
— Ephrem, offrez votre bras à madame Genlis, dit le fétichiste entamant un second havane.
— Voilà !
— Tenez bien mon ombrelle !
— Trop heureux, madame, d'être votre hum.bîe serviteur.
Le chiffonnier, le tripoteur, fier de se pavaner en public à la droite de sa maîtresse, d'afficher une liaison qui flattait sa vanité, s'empara de l'om-
brelle, et pressant le coude de Célesline évaporée, inconséquente, suivit le chemin du Casino, Genlis, énigmatique, lançant des bouffées de fumée à deux pas de lui.
Mme Revelle attendit inutilement Genlis à midi.
« Je suis dupée, gronda-t-elle ; il ne me reste plus qu'à m'entendre avec Mlle Divonne. »
Elle ne s'embarqua cependant pas à deux heures ; ignorant l'odyssée de la veille et de la matinée, de son débiteur retors, elle se rendit au cottage de la route d'Eu, dans le but de faire du boucan.
Le fétichiste, Célestine et le boursier n'étaient plus là lorsque le domestique lui ouvrit.
Elle apprit qu'ils avaient déjeuné ensemble et digéraient aux bains.
Croyant à une nouvelle fiibusterie, elle alla à la plage, et, à distance, observa le trio qui se diver-
tissait aux ébattements des baigneurs, des baigneuses gigottant, pi'"j'jant des têt-es de l'extrémité du tremplin mobile, nageant, se bousculant, riant, usant largement de la joyeuse liberté sans guindé ')e mode au bord de la mer.
Tandis que Célestine et Ephrem se récréaient côte à côte, au second plan, Genlis fumant, à demi étendue sur un banc de bois peint en vert et à dossier, les reluquait singulièrement.
« Ma dénonciation a porté, se dit-elle ; il les surveille. Mais d'où vient qu'il oublie le règlement de ma créance ? Suppose-t-il que ma longanimité n'aura point de fin, qu'il méprisera impunément mes protestations, que ma bêtise est incommensurable !... Je lui prouverai qu'il s'illusionne, et que la colère déchaînée d'une femme de ma trempe ressemble au gave dévastateur grossi par les pluies. Quel parti dois-je adopter ? Faut-il que je me retire à Paris, que je reprenne mes papiers à Mlle Chauny et convie Mlle Divonne à une entente, ou esl>-il préférable que je démasque coram populo le sycophante ?... »
Perplexe, irrésolue, elle rôda de la jetée au Casino, en évitant d'attirer l'attention de ceux qu'elle épiait, et, fatiguée d'errer, se posta à une vingtaine de mètres du fétichiste.
On eût dit qu'elle se disposait à ameuter la foule, à interpeller ainsi ses deux chenapans : « Vous êtes des voleurs ! Mon argent, mon argent, ou je vous poursuis en quelque pays que vous vous réfugiiez, et je révèle à l'univers vos communes canailleries ! »
Il était six heures et un quart, et chacun s€ préparait à répondre à la cloche du dîner.
Tout à coup, à l'effarement général, Ephrem se dressa, les yeux hors des orbites, rugit pareil à un gorille en rut, assaillit une pêcheuse de crevettes qui passait pieds nus, jambes nues, sous son cotillon court, la hotte au dos, la truble à la main, et la renversa pour la violer.
— Qu'a-t-il ? grommela Célestine qu'un mal indéfinissable secouait.
— Enfin ! fit Genlis, la physionomie illuminée par un éclair.
Un rassemblement se forma incontinent, et un? douzaine de baigneurs dégagèrent la pêcheuse qui se débattait en appelant au secours !
— Ha ça, Ephrem, vous êtes fou !
— Cet acte insensé de satyriasis pourrait vous coûter cher.
— Quoi, en pleine plage et contre un matelote ridée, édentée !
— Sapristi ! si le commissaire survenait !
— Le diable m/emiporte, vous déraillez ! Disaient simultanément les protecteurs de la
pêcheuse retenant îe jijif qui crig.it :
— Lâchez-moi, lâchez-moi ; je vens. cette femme : je la véu^:, je la veux !
La pauvresse s'étant sauvée effrayée, animié par un dérèglement indescriptible, l'exhibitionniste bouscula ses gardes du corps improvisés, s'attaqua à une baisrneuse en train de resserrer sa broderie
en son pagnier à ouvrage, l'embrassa et la culbuta sur les galets.
En conférence à quelque distance, le mari accourut, bouillant d'indignation, délivra son épouse et administra une telle raclée au paillard que si on ne lui eût pas arraché ce dernier, il l'aurait immancablement réduit en pâte.
— • A l'eau, le cochon !
— A la gendarmerie, le salaud !
Brailla la population houleuse, hostile.
Un œil poché, le nez en sang, ahuri, pourtant toujours excité sexuellement, le boursier empoigné, contraint par ses amJs, marcha du côté de son hôtel en hurlant :
— Une femme ! une femme !
Résistant plus énergiquement cpand il croisait un jupon.
Le long du port, il demanda qu'on l'autorisât à uriner contre un tas de bois.
On lui céda.
— Ah ! fit-il, les cheveux hérissés, je pisse du plomb en fusion ! Ma gorge est en feu ; soulagez-moi ! Une femme ! une femme ! une femme, ou je vous éventre !...
Les gendarmes" avertis et le commissaire intervinrent, percèrent les rangs des indigènes, des étrangers révoltés, traînèrent à la prison l'ancien charretier qui refusait d'avancer et s'entêtait à vouloir forcer les créatures appartenant au sexe faible qu'il rencontrait, qu'elles fussent jeunes ou vieilles, belles ou laides, souillons de cuisine ou parisiennes musquées.
A la suite de ce remuement extraordinaire, des groupes nombreux commentèrent vivement l'invraisemblable événement qui venait de révolutionner la plage.
Seules, trois personnes, diversement impressionnées, étaient im.mobiles, dans le brouhaha, le mouvement populaire : Mme Revelle, Genlis, Gélestine.
Déroutée, n'osant plus bouger, la veuve bornait son rôle à celui de spectatrice ; Genlis témoignait de l'impatience ; Gélestine suait, se grattait, atteinte de prurit, partagée entre la surprise que lui causait l'accès extravagant de satyriasis du « chiffonnier » et les prodromes de l'indisposition bizarre qui s'élaborait en elle.
— Ha ! ha ! ha ! ha ! ça se dessine : Gare la bombe ! marmonna le fétichiste.
Mme Revelle se tourna et vit Gélestine debout, les bras levés, soufflant, les prunelles dilatées, enfin s'accrochant à un employé du Gasino oui rangeait des chaises, et l'invitant impatiemment aux jeux amoureux.
Son visage était rouge, ses yeux étincelaient, l'accélération de son pouls dépassait cent quara'jte pulsations.
Foudroyé par cet orage physiologique à intensité de cyclone, l'employé n'opposa qu'une faible résistance ; heureusement, en une minute, on lui prêta assistance.
— Si vous m'enlevez cet homme, que l'un de
VOUS profite de l'ardeur qui me consume ! s'écria la fille Trivelin se démenant.
Et, l'air inspiré, elle récita l'ode classique de Piron en se frottant les parties extérieures de la génération qui lui démangeaient insupportablement.
Au plus épais de la multitude grandissante, avide de voir, d'entendre ce second phénomène d'aphrodisie, se trouva un curé d'un village du département de la Somme, en traitement de bains de mer, au Tréport.
Apercevant cet ecclésiastique, Célestine déchira ses vêtements, multiplia ses appels aigus, et plus indécente, plus délirante, insista pour que le prêtre assouvit sa passion, prétendant que les tonsurés avaient toujours eu sa préférence.
— ■ Elle est possédée ! firent, se signant, des gens du port.
— Attachez-lui les membres, je vais l'exorciser, dit le curé.
— Quatre robustes mariniers l'empoignèrent, l'immobilisèrent derrière une cabane de planches, et pendant que, presque nue, l'écume aux lèvres, les yeux fulgurants, elle vomissait les turpitudes, régal de Genlis, le prêtre lut plusieurs paragraphes du bréviaire, et ordonna, au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, au démon réfugie à l'intérieur de la jeune femme, de sortir du corps qu'il souillait, tourmentait et de retourner aux enfers
Le démon ne bougeant point, Célestine conti-
nua à réclamer les assauts vénériens de celui-là et de celui-ci.
— Monsieur l'abbé réussirait peut-être mieux, hasarda une marchande de poisson, s'il l'aspergeait d'eau bénite et lui présentait la croix.
— Oui, oui, appuyèrent une trent-aine de matelots, de matelotes.
— Qu'on aille quérir le sacristain de l'église avec la croix, le seau, le goupillon des enterrements .
— C'est ça, c'est ça !
Deux lamaneurs se détachèrent de la cohue et montèrent à la paroissiale.
— Cette personne n'a que faire d'eau bénite, de patenôtres, dit un baigneur sceptique ; elle a besoin d'un médecin.
— Voilà là-bas le docteur Obein, l'oracle de la colonie parisienne ; appelons-le, proposa un monsieur d'un âge mûr.
Le docteur Obein examina la « démoniaque » qui le priait de la délivrer et de l'emmener, lui attestant que jamais meilleure occasion de goûter des jouissances inédites ne s'offrirait à lui, et déclara que celle-ci avait une attaque grave de nymphomanie, et qu'il fallait la transporter chez elle, la soigner.
— N'est-ce point, dit-il, cherchant le nom, madame ?...
— M"^ Genlis ûi un baigneur.
— Oui ?
~ Son mari est un petit homme barbu.
— D'ordinaire, reprit un autre habitué de la plage, il suit pas à pas sa femme.
— Gomment, en cette triste conjecture, est-il absent ?
— Pardon, il est là, annonça un troisième, désignant le fétichiste.
On regarda, et l'on vit Genlis qui, devant Mme Revelle terrifiée, barbottait, tantôt en se tordant, tantôt en se contenant :
— Ha ! ha ! ha ! ha ! Que c'est amusant ! que c'est amusant !
On alla à lui, et on l'amena en face de sa femme : ce rapprochement fut vain. «Célestine interpella avec un redoublement d'impudicité les hommes du rassemblement, sans se soucier le moins du monde de son mari, et Genlis « se gondola » de plus en plus en marmottant : « Que c'est amusant ! »
— Il est fou !
— Qu'on avertisse la police.
— Que l'on reconduise à leur domocile ces deux malades, fit-on ici et là.
L'avis du docteur Obein étant conforme, les mariniers s'emparèrent de la nymphomane, et, escortés du médecin tenant Genlis, assez docile, et d'un millier de badauds, traversèrent la ville sans autre incident qu'une fugue de Célestine, de Gélestine que ses gardiens repincèrent, cinquante mètres plus loin, pendue au cou d'un vieux Ipijp r?o j^n.oj. rr^'^^ile baisait, rebaisajt. et qui, de sai-
sissement, manqua d'avaler sa chique, de s'étrangler.
Le commissaire, lo maire se concertaient sur Ephrem ; ils s'occupèrent, en surcroît, du ménage Genlis, et commencèrent une enquête visant les accidents pathologiques des trois individus, accidents dus, peut-être, à des manœuvres répréhensibles, dont le Tréport s'entretenait, dont les journaux de Paris parleraient, et qu'il était urgent d'éclaircir, afin de prévenir la propagation de cancans malveillants de nature à nuire à la commune.
Ils échouèrent.
Auteur du drame, le fétichiste ne dévoilait pas son secret.
Quoique frappé de démence, l'idée de taire ce qui concernait sa revanche était ancrée en lui, et il se serait laissé brûler vif plutôt que de révéler ce qu'l prétendait conserver pour soi.
Si abracadabrante qu'elle fût, sa machination n'avait rien de bien compliqué. .
En méditant de châtier celle qui le trompait ignoblement et l'amant complice, il s'était souvenu d'une conversation d'un professeur de la Faculté de médecine, de ses amis, relative à un empoisonnement cantharidien.
Un noceur, dans une intention lubrique, avait pris et fait prendre à sa maîtresse, de la poudre de cantharide qu'il est facile d'acheter, et après avoir, en éprouvant des souffrances de damnés, chevauché l'infortunée quatre-vingt-douze fois,
en vingt-quatre heures, était mort de la gangrène. Affreusement suppliciée, sa victime succombait, la nuit suivante, à la même contamination.
Ce genre de vengeance lui ayant plu, Genlis s'était muni de la substance toxique précitée, d'une boîte de pots de confiture de Bar, avait empoisonné deux des pots et, inventant la bourde de la fabrication économique de la délicate gourmandise barisienne, était parvenu doucettement à son but.
Mais il n'avait pas prévu l'ébranlement cérébral que lui occasionnerait la contemplation de son fétiche se prostituant publiquement à quiconque, celle de la fin saturnalesque de son existence voluptueuse, celle du trou noir de désespérance remplaçant son château féerique détruit, et ces secousses subséquentes ajoutées à ses fureurs concentrées de la veille, à son substratum d'aliéné natif, avaient produit le naufrage de sa raison.
Soumis en apparence, il supporta qu'on le reléguât en un coin reculé de sa maison, qu'un agent le surveillât, et indifférent, enfoui en un fauteuil, tandis que sa femme, aux mains du docteur, des bonnes, de deux sœurs de charité, remplissait la chambre à coucher du vacarme de son hystérie farouche, répéta persévéremment :
— Ah ! que c est amusant ! Ah ! que c'est amusant I
A dix heures du soir, au summum de la crise, une dame, une mondaine en manteau-pelisse et coiffée d'une capeline, sonna à la porte de la villa et fut introduite.
C'était Mme Revelle qui, blessée également au siège de la pensée, venait s'inform^er de la santé de ses débiteurs.
Bouleversée par les désordres extravagants de l'exhibitionniste, de Célestine, et par la folie du fétichiste, se disant que de ses accusations découlaient ces dérivations, ces égarements successifs qui, malgré cela, à ses yeux revêtaient le caractère d'indéchiffrables hiéroglyphes, Mme Revelle était rentrée lentement à son hôtel.
Tout bien considéré, les complications dont elle s'inquiétait diminuaient plus encore ses chances d'être payée.
La démence de Genlis était-elle passagère ou chronique ?
La question du recouvrement de sa créance résidait, à ce moment critique, en ce point d'interrogation.
S'il ne s'agissait que d'un accès de délire, si la raison devait revenir au fétichiste après quelques jours d'école buissonnière, elle n'avait pas lieu de
faire son meâ-culpâ ; si, au contraire, le mari de la fille de la ooncierge de la rue de la Tombe-Issoire était condamné, il fallait qu'elle vendit au plus vite ses documents à Mlle Divonne. car, alors, elle ne tirerait pas un sou de son débiteur.
Le hic, c'était que Mlle Divonne ne pouvait lui donner des garanties sérieuses, palpables. Quoiqu'elle ne doutât point que cette jeune fille, étranglée par l'extrême disette, n'acquiesçât à ses propositions, elle avait la conviction que la pauvre était incapable d'acheter au comptant les papiers volés à l'avocat, et que ce ne serait qu'à la suite d'un procès coûteux, c'est-à-dire difficile à entamer et à mener à bonne fin, d'un procès sempiternel, qu'elle toucherait le prix de sa cession.
De ce navrant bilan de ses affaires résultait ceci : elle avait cru tenir un milion et ne tenait que du vent ; elle s'était figurée être à l'apogée et se voyait au fond de l'abîme.
La constatation de ce fait l'horripila d'autant plus qu'elle se persuada que sa déconfiture provenait de ses imprudentes paroles touchant les relations de l'Israélite et de Célestine.
Au dîner à table d'hôte, ses voisins, ses voisines remarquèrent qu'elle grognait entre les services, soupirait, frappait la table de ses doigts secs, avait des crispations.
A huit heures, elle monta à sa chambre, et les domestiques l'entendirent aller et venir en nionologuant.
A neuf heures, elle s'enveloppa dans un ample vêtement, sortit, et glana des nouvelles au Casino.
Les renseignements qui circulaient décuplant ses appréhensions, elle monta au cottage de la route d'Eu.
Nous la retrouvons là à dix heures.
— Hé bien, Catherine? dit-elle à la bonne qui la reçoit.
— Monsieur et madame sont fous, madame.
— Vraiment !
— Monsieur est alourdi, abêti ; mais madame... à six on ne peut la contenir. L'entendez-vous?
— Oui.
— Quel mélodrame !
Des ululations de bête féroce remplissaient la maison.
Du seuil de la porte entr'ouverte de la chambre à coucher, pâle, interloquée, la veuve assista à des scènes non moins tragiques que les précédentes.
Debout sur son lit, rejetant ses draps, nue, les cheveux dénoués, l'œil brillant, la face congestionnée, à la confusion des sœurs de charité qui récitaient les litanies, Célestine déclamait l'ode de l'auteur de la Métromanie, et réclamait l'exibitionniste ou n'importe qui pour assouvir son ardeur amoureuse.
Le médecin parvint, en la tirant par un pied, à la culbuter ; alors il lui lia les membres avec le concours des religieuses et des servantes.
Elle avait des contorsions, son pouls battait inégalement, ^on hypogastre était gonflé, sa voix de plus en pi as rauque, et elle repoussait toutes les potions, tous les médicaments.
Une saignée abondante l'abattit,
A la faveur de cette détente, on lui arrosa le bas ventre d'un liquide nauséabond.
Extatique, faible, la respiration pénible, murmurant inintelligiblement, baignée de sueur, elle s'assoupit,
— La crise est passée, soupira Mme Revelle oppressée ; est-ce tout de bon ; n'est-ce que de la rémittence ?...
Guidée par Catherine, la veuve se fit conduire près du fétichiste, espérant avoir là un réconfort consolant : sa déception fut grande.
De ce côté, autant que de l'autre, la richesse glissante lui échappait.
Assis en poussah, se balançant comme une pendule en mouvement, les mains serrant les bras de son fauteuil, la figure placide, pouffant de rire, ne prononçant que ces mots : « Ah ! que c'est amusant ! » Genlis semblait être calme ; mais son calm.e avait quelque chose de funèbre, d'analogue à la paralysie de l'esprit, à la mort intellectuelle.
Serrée par une augustie croissante, Mme Revelle nota les phénomènes morbides, concluants, qu'il présentait, et maugréa d'un ton de découragement lugubre :
« C'est fini, je n'obtiendrai point ce qu'il me doit. »
Un remue-ménage diabolique l'arracha à ses sinistres méditations, et la ramena au chevet de Célestine.
Trompant la vigilance de ses gardes, se débar-
rassant de ses liens, ôtant sa chemise qu'on lui avait remise, sautant à bas de son lit, affamée de débauche vénérienne, celle-ci s'accrocha à un septuagénaire au chef branlant, employé du pharmacien, qui apportait des sangsues, lui dit, en le pressant contre sa poitrine, qu'elle était jolie, qu'elle l'inonderait de plaisir, et le conjura d'être son amant.
Les bonnes, le médecin la rattachèrent, la recouchèrent ; les sœurs de charité l'aspergèrent d'eau bénite en débitcint fervemment des prières.
Une strangulation spasmodique affectait son œsophage, l'œdème de son cuir chevelu atteignait le maximum, son système musculaire était contracté.
On lui appliqua à la vulve les sangsues que le chevrotant garçon d'apothicaire avait répandues en sauvegardant sa pudeur et qu'on ramassa, éparpillées ; puis on la plongea dans un bain froid où on la retint durant une heure.
Cette médication énergique diminua la force, la fréquence des accès nymphomaniaques ; la prostration succéda à l'exaltation suraiguë, et la malade ferma les paupières.
A une heure du m.atin, le docteur prit congé, après avoir écrit ses prescriptions, et la veuve l'accompagna.
— Monsieur, lui dit, à vingt pas du cottage, Mme Revelle, quelle est votre opinion touchant la santé de mes amis, si affreusement atteints ?
— Mon opinion, madame, c'est que nous sommes en présence, pour M. Ephrem et Mme Gen-
lis, de folie hystérique à forme convulsive, et pour M. Genlis de démence.
— Les trois délirants guériront-ils ?
— Je ne sais.
— Ah!
— Le cerveau est délicat, sensible ; rarement il supporte des chocs trop rudes,
— Me voici à mon hôtel ; à demain, docteur.
— Mes salutations, madame.
« Ah ! qu'ai-je fait ! fit, épouvantée, la veuve en se couchant. Pourquoi n'ai-je pas exigé mon million la première semaine du mariage ; pourquoi, ayant tant tardé à montrer les dents, ai-je, par mes dangereuses confidences, créé ces complications qui tournent à mon préjudice?... »
Le matin elle se leva surexcitée.
Elle s'irritait, piétinait, et étranglée-, subissait le supplice du garrot.
Elle alla à la plage où elle apprit que l'exhibitionniste était à l'agonie, elle alla à la villa de Genlis.
Rompue, Célestine avait épuisé ses forces et gémissait ; quant au fétichiste, il mangeait de bon appétit.
Mme Revelle interpella les deux époux qui ne la reconnurent point, ne répondirent point à ses discours. A midi, elle parut à son hôtel.
Sa ruine était consommée, si Mlle Divonne ne consentait pas à traiter avec elle à de belles conditions.
« Retournons à Paris, se dit-elle ; que ferais-je ici ? »
Une fièvre de cheval qui eut d'abord l'apparence d'une fièvre muqueuse, consécutive à son anxiété tuante, l'immobilisa au Tréport une huitaine supplémentaire.
Lorsqu'elle partit, en dépit de l'opposition de son médecin, elle se soutenait mal. Mais elle profitait de son ultime chance de salut que chaque heure perdue diminuait.
A la gare, elle coudoya le ménage Genlis qu'un cousin du fétichiste, appelé par dépêche, reconduisait rue Le Verrier.
Le délire nymphomaniaque avait abandonné Célestine, et la santé de Gerlis prospérait ; en compensation, l'homme et la femme étaient marqués de tous les signes de l'aliénation mentale incurable, et une décision concernant leur internement s'imposait.
La veuve leur lança un regard méprisant, et se confina au coin d'un compartiment désert, oii nul ne la dérangea.
L'après-midi, elle foala le sol de la capitale. Un fiacre la transporta rue d'Aasas.
Deux remises contenant le fétichiste et le cousin, Célestine et les domestiques, roulèrent derrière son coupé.
Ayant renvoyé sa bonne lors de son voyage au Tréport, elle dut inviter sa concierge à la servir grosso modo.
Une inspection superficielle de son appartement, une légère modification à sa toilette, et elle redescendit.
Elle courait redemander ses papiers à Mlle Chauny.
Son intention était de dîner au restaurant, avec Mlle Divonne, et, au dessert, de commencer sa négociation scabreuse.
En trois minutes, elle arriva devant l'établissement de la vieille dévote.
La boutique était ouverte et vide, et le portier en vantait la commodité à un monsieur qui la visitait pour la louer, si elle lui convenait.
— Mademoiselle Chauny n'est plus ici ? fit en tremblant Mme Revelle.
— Non.
— Depuis quand est-elle déménagée ?
— Elle n'est pas déménagée ; ses créanciers et le propriétaire ont fait saisir et vendre son matériel, son mobilier, ses marchandises.
— Vendre !
— Oui. Sauf ces deux bonshommes de plâtre dont nul n'a voulu, et du doigt le cerbère désigna, en un endroit réunis par la déveine, saint Joseph qu'un choc avait privé de son nez, et saint Expédit auquel une chute avait enlevé une oreille, une joue, un bras, sauf ces deux fantoches, tout ce qui garnissait le local a passé sous le maillet du coimmissaire-prieeur.
— Et l'adresse actuelle de votre ancienne locataire?..
— Mon ancienne locataire, délaissée par sa sœur, a quitté la France.
— Quitté la France !
— Pour l'Australie.
— Pour l'Australie !
— On lui a proposé, à Sydney ou à Melbourne, une place de lingère, dans un grand pensionnat français de demoiselles.
La veuve s'excusa en balbutiant, et rebroussa machinalement chemin.
« En Australie, fit-elle, en Australie !... Et les documents?... Ce n'est pas vrai ; cet homme a menti ! En Australie !... »
— Ah ! madame Revelle, madame Revelle !... lui cria, en la revoyant, sa concierge effarée.
— Qu'y a-t-il ? dit-elle, la voix sourde, l'œil éteint.
— Mademoiselle Divonne, à qui je louais la mansarde du cinquième...
— Mademoiselle Divonne?... expliquez-vous !
— Sans travail, sans pain, m.inée par le chagrin, elle s'est suicidée.
— Suicidée !
— Asphyxiée. Ses voisines ont senti l'odeur du charbon, m'ont avertie ; nous avons enfoncé la porte ; mais voire amie était morte.
— Morte !
— Je vais prévenir le commissaire. Quel tracas !
— Mademoiselle Divonne, morte, fit la veuve clouée au trottoir de la maison ; si bien que les titres confiés à Mlle Ghauny n'auraient aucune valeur au cas ou je les posséderais ; si bien que je me suis mutilement compromise, souillée, et que la misère, en fin de compte, m.e tient de ses griffes acérées quand je croyais que la fortune
allait me tendre ses mains rosées ! Ha ! ha ! ha ! ha ! si c'est là la vie, je veux de même mourir, mourir sur le champ.
« Qu'on me tue ! Qu'on me tue !
« N'y a-t-il pas, au nombre de ceux qui me regardent, tonna-t-elle, échevelée, prise de vertige, apostrophant les passants attroupés, un individu qui consente à me tuer ? Ah ! tas de lâches, vous avez peur !...
Et les yeux enflammés, la bouche écumante, les doigts crochus, elle égratigna et essaya d'étrangler un des spectateurs de l'algarade.
On eut des difficultés à lui faire lâcher son innocente victime, à la maîtriser.
Elle écumait, jouait des pieds, des poings, et, par intermittence, ricanait sardoniquem.ent, d'une manière qui glaçait.
A son tour, elle était la proie de la folie dévorante.
La société, si vieille pourtant, et que l'expérience aurait dû élever graduellement près de la cime du parangon de l'excellence, dont on peut approcher s'il est impossible de l'escalader, la société est encore déplorablement organisée, et il en sera éternellement ainsi, les hommes ayant trop d'avidité, d'égoïsme, et trop peu d'équité, de charité.
Frères ennemis ils sont depuis leur apparition sur cette machine ronde, grain de sable de l'incommensurable espace, frères ennemis ils demeureront.
L'humanité est atteinte d'une double affection cancéreuse : le moi haïssable et la méchanceté.
Les nobles cœurs, voués à la recherche de la paix universelle, entraveront peut-être le développement de cette tumeur rongeuse ; mais le mal durera tant que vivra la bête.
Que l'égalité pure soit une utopie, nous ne le contestons point ; que des êtres courageux, intelligents, honnêtes, sobres ne parviennent pas à manger à leur faim, cela ne devrait pas être.
Quand, à bout d'expédients, las de ses défaites continues dans la bataille à outrance pour l'existence, las de demander et de ne point recevoir, d'essuyer des refus humiliants un malchanceux se suicide, les grandes fortunes paraissent plus monstrueuses, et l'on dit involontairement : « Pourquoi ceux-là, qui, les trois quart du temps, sont plutôt des faiseurs que des génies, ont-ils des millions des milliards, lorsque ceux-ci n'ont pas même la faculté de gagner, en s'éreintant, le strict nécessaire ? »
Les fauteurs de religions ont inventé, à ce propos, la théorie des compensations célestes.
N'est-ce point là une monumental-e duperie et la consécration d'un état de chose inique ?
Qui est-ce qui sait ce que nous réserve l'au-delà ?
Personne.
Aussi le pauvre diable auquel on promet monts et merveilles après sa mort, est-il autorisé à répondre, à l'imitation du coq de la fable : « Le moindre grain de mil ferait mieux mon affaire. »
Hélas ! ce grain de mil, on ne le jette pas à ses mains tendues, et il succombe en maudissant ce monde barbare où tout lui a été cruel.
Emm^a avait lutté avec une sublime énergie contre le sort implacable. Vendant jusqu'à ses vêtements, se privant de pitance, acceptant d'entreprendre les ouvrages les plus durs, ne reculant ni
devant les efforts, ni devant les démarches, elle s'était comportée héroïquement.
A la fin, vaincue, la résistance physique et la résistance morale ont des limites, elle avait décidé d'appliquer à ses maux le remède radical de la mort.
« Je ne puis devenir la femme d'Henri, s'étaitelle dit ; ma détresse éloigne de moi-même l'amour ; que le suicide me délivre ! »
Et réunissant ses derniers sous, elle avait acheté du charbon.
L'odeur du gaz acide carbonique éveilla l'attention ; on enfonça sa porte on ouvrit sa fenêtre, on s'empressa près d'elle.
Son corps était rigide.
Le commissaire arriva, escorté d'un médecin du quartier réquisitionné, le docteur Févrel, et de la concierge.
Des voisines, la plupart bonnes de la maison, encombraient le carré, l'intérieur de la mansarde, se livraient à des commentaires fantaisistes.
Le magistrat les écarta et procéda aux constatations d'usage.
— Mademoiselle Divonne ! fit le docteur en dévisageant la jeune fille.
— Vous la connaissez ? demanda le commissaire.
— Oui. C'est une créature délite qu'on a odieusem.ent dépouillée de l'héritage de son père.
— Est-elle morte ?
— Non, non.
— Je vais l'envoyer à l'hôpital Gochin par l'ambulance urbaine.
— Pas d'ambulance pour le quart d'heure ; exposons-la à l'air, sur une chaise ; donnez-moi de l'eau fraîche ; procurez-moi de l'eau chlorurée et du vinaigre.
Les voisines portèrent Emma à l'endroit indiqué, la déshabillèrent, la maintirent dans la position verticale.
Immédiatement, le docteur commença des affusions abondantes à la face et un peu partout, en tâchant de rappeler la respiration, de provoquer des \^missements.
L'eau chlorurée et le vinaigre facilitèrent son œuvre.
Avec la première, les affusions eurent plus d'efficacité ; avec le second, il humecta les lèvres de la moribonde et obtint des contractions d'un favorable augure.
— Monsieur le commissaire, dit-il, après quelques minutes, je me charge de cette enfant.
Point du tout fâché de l'offre, le magistrat rempocha son calpin, laissa le médecin opérer, et s'en retourna.
— Monsieur le commisaire ! Monsieur le commissaire ! lui cria, à Tinstant où il dépassait le deuxième étage, la concierge sortant de l'appartement de la veuve.
— Qu'est-ce ?
— Mme Revelle, la locataire de ce logement, vient de devenir folle. Elle casse et veut incendier son mobilier.
— Ho ho !
— C'est en bas, récemment, que ça lui a pris, M. Tourteau, le dessinateur du rez-de-chaussée, M. Binard, le professeur de piano de l'entresol, et trois autres messieurs l'ont remontée pendant que j'allais vous apprendre le suicide de Mlle Divonne, et ont infructueusement tenté de l'apaiser.
— Votre maison a la guigne, maugréa le magistrat qui détestait, cela sautait aux yeux, les dérangements.
Évidemment, Mme Revelle éait archifolle ; l'aimable fonctionnaire se forma incontinent, à cet égard, une opinion.
— Ne la lâchez pas que j'aie adopté les mesures d'usages, dit-il.
Au moment où il rentrait, en bougonnant, à son bureau, son garçon, son chien, lui annonça que M. et Mme Genlis avaient perdu la tramontane et qu'on l'appelait rue Le Verrier,
— Ha ça, pesta-t-il, le quartier entier est détraqué aujourd'hui !
Le soir, à l'heure où le docteur vit poindre la guérison de Mlle Divonne, Célestine, le fétichiste et la veuve, furent menés à l'infirmerie spéciale du Dépôt.
Le bienveillant et savant philanthrope plaça chez la jeune fille' une garde-malade de son choix, paya ce qu'il fallut, et ne s'en alla que lorsqu'il eut précisé ses instructions.
— La nuit sera tranquille, dit-il, à la garde ; je reviendrai demain matin.
206 LE FÉTIC.nSTE
La folie du ménage Genlis et celle de la veuve le surprirent médiocrement.
« Une affection latente que j'avais pressentie a finalement terrassé le fétichiste et sa femme, pensa-t-il ; quant à IMme Revelle, c'est l'ambition, l'ambition démesurée, déçue qui a ébranlé son cerveau surchauffé. Il y a, je parierais, corrélation entre la djmence des Genlis et celle de la jolie veuve. Qu'est-c qui a déterminé cette éruption volcanique ?.... Le vol des papiers de Mlle Divonne ne se rattacherait-il pas à cette décadence d'esprits, précédemment peu d'aplomb, il est vrai ? »
Le matin sa visite le satisfit presque.
Emma était réellement sur la route montueuse du salut, si nulle complication ne survenait.
Le docteur le traita en praticien impeccable, en père, et fut présent deux fois à son chevet, au cours de la journée.
« Peut-être ai-je détourné le péril », dit-il en la quittant, au crépuscule.
Durant une semaine, l'amélioration se développa.
Ces huit jours écoulés, un tantôt, Févrel frappa à la porte de la mansarde.
Chut ! elle dort, fit la garde.
Il s'avança à pas de loup, regarda sa chère petite cliente, ressortit en recommandant, du geste, le silence, et rentra aussitôt, tenant par le poignet un capitaine d'infanterie de marine, décoré de la légion d'honneur, âgé d'une trentaine d'années, hésitant et pâle.
— Postez-vous là, lui dit-il à l'oreille en désignant la chaise contre le lit ; elle va se réveiller, et je désire qu'elle vous voie en premier. Elle supportera cette émotion bienfaisante.
L'officier obéit et, muet, contempla avee douleur la jeune fille.
C'était Henri Vendôme.
Ses belles actions lui avaient valu la croix, ses blessures, un congé de convalescence.
Parti brusquement de Porto-Novo, il n'avait pas eu l'adieu jeté à la poste, à son adresse par sa fiancée, avant le suicide, ni prévenu Emma de son retour précipité, et, en route, vibrant d'amour, c'était préparé à une réception enthousiaste, éprouvant une joie juvénile à l'idée que celle qu'il adorait serait fière de lui.
Débarqué à Paris, décidé à se loger aux alentours de l'Observatoire, une heure après sa descente de wagon, il avait appris à l'hôtel de Latronquière une partie du tragique imbroglio.
Renvoyé rue d'Assas, de là, par la concierge au docteur Févrel, ce dernier, qui le connaissait, s'était hâté de lui raconter le calvaire d'Emma et de le mener près de leur commune amie.
Vingt à trente secondes, pendant lesquelles on eut entendu bourdonner une mouche, se passèrent, puis Mlle Divonne s'éveilla et aperçut le capitaine.
Retournée, elle rougit, balbutia, oppressée, et sa tête retoml->a sur l'oreiller.
— Hé bien ! lui dit en souriant le docteur, c'est ainsi que vous recevez votre futur qui arrive du
pays des noirs, l'éloile des braves à la boutonnière !
— Henri vous, vous !...
— Oui, moi, repartit l'officier baisant en pleurant la main de sa fiancée. Je sais tout ; vivez ; je viens me consacrer à vous.
— Elle vivra, je le garantis, dit Févrel, et s'appellera madame Vendôme.
Le capitaine essuya son visage baigné de larmes, puis étreignit le médecin.
Emma sanglota ; cela la soulagea.
Une causerie, enjouée de la part du docteur, chaleureuse, imaginée de la part do l'officier, tendre de la part de la jeune fille, succéda à la reconnaissance émouvante des amoureux.
— Vous reprendrez demain votre intéressante conversation, signifia Févrel, coupant court aux épanchements après une heure de tolérance ; le repos vous est indispensable à tous deux : ordre du médecin.
— Vendôme s'inclina.
— Merci, merci, docteur ; vos bontés seront gravées au fond de mon cœur, dit Emma attendrie.
— Ne parlons pas de ça.
Févrel fit la leçon, d'une manière attestant sa parfaite sécurité à la garde qu'il avait, à dessein, chargée de plusieurs achats, et qui revenait, et intima la retraite au capitaine.
, En se séparant, ce dernier et Mlle Divonne rayonnaient.
Activé par les longues visites quotidiennes de son futur, le rétablissement d'Emma s'acheva en
SUICTOE 209
quelques jours ; a,lor3, Vendôme enleva la jeune fille à la mansarde de la rue d'Assas, et, avec le concours du docteur, la casa chez une fem me des plus respectables tenant, rue Notre-Dame-des- Champs, une pension réputée pour dames et demoiselles seules.
« Là, se dit-il, soulagé, elle aura une société convenable et ne manquera de rien. »
Il se promettait d'épouser au plus tôt Emma, et Emma partageait ses sentiments ; mais comment, sans argent, réaliser ce desideratum délicieusement caressé ?
Mlle Divonne ne possédait point la dot réglementaire, le ministère de la guerre n'admettait pas, à cette époque, de compromis à ce sujet, et l'orpheline réprouvait l'extrémité de démissionner que préconisait TofRcier.
Inviter le vaillant soldat à briser sa carrière, à risquer d'être sans position, sans emploi, sans pain ? Kon, non, non ! tout lui eût-il démontré que Vendôme ne regretterait pas son sacrifice, elle aurait refusé celui-ci.
Admirant ses scrupules, l'officier prétendit du moins qu'elle eût une portion de sa solde.
— Je dépense peu, lui dit-il, et il faut que vous ayez de quoi .subvenir à votre entretien.
Elle consentit à toucher une mensualité, jusqu'à ce que son travail lui suffit, et le docteur lui promit une place en laquelle elle pourrait aspirer à devenir la compagne do l'homme qu'elle aimait.
Le dimanche, Févrel fit déjeuner à sa table les fiancés.
Peiné que ces êtres méritants, créés l'un pour l'autre ne goûtassent point le bonheur parce qu'une poignée de billets de mille francs leur faisait défaut, il cherchait une solution au problème ardu qui les séparait.
— La démence de Mme Revelle, de M. et de Mme Genlis, fit-il, quand la servante eut versé le café, est, j'en jurerais, connexe au détournement de vos titres. Mme Revelle était en relation avec l'avocat Jonzac et avec les Genlis ; elle a dû être l'intermédiaire entre ces gredins associés pour vous dévaliser ; elle sait, ou je me trompe fort, ce que sont devenus vos papiers.
— Mes papiers. M. Genlis les a brûlés.
— Ce n'est pas avéré. Des renseignen":ents m'attestent qu'à Sainte-Anne, Mme Revelle, les fous, à l'instar des ivrognes, disent parfois la vérité, Mme Revelle, au milieu de ses divagations, parle de documents cachés,
— Ah !
Mme Revelle vous marquait de l'amilié ?
— Une exubérante amitié.
— Elle n'a aucun motif de vous en vouloir ?
— Aucun.
— • J'ai la foi que votre vue et le l'egret d'avoir contribué à vous nuire, la porteraient à vous révéler ses secrets de derrière la tête. Si nous allions tous trois, vous, le capitaine et moi, la relancer et la confesser ?
— Oui, oui, oui, approuva Vendôme, séduit.
— Docteur, dit Emma, j^e ferai ce que vous jugerez bon.
— Puisque nous sommes d'accord, rendez-vous, demain, à deux heures, ici ; nous irons ensemble à l'asile.
— Adopté ! s'écria l'officier.
Et chacun se leva de table, croyant vaguement que la visite projetée éclairait partiellement le gouffre obscur où avaient sombré tant d'espérances dorées.
L'asile de Sainte-Anne date de 1867 ; il renfenne un millier de lits, cinq cents pour chaque sexe, et couvre, entre les rues Cabanis, Broussais, de la santé et d'Alésia, un espace de quatorze hectares. Ses corps de logis sont bien distribués, bien aérés ; les arbres, la verdure, y jettent, de-ci de-là, leur note gaie, et quoiqu'il ne réalise pas les derniers progrès de l'art de soigner, de soulager, car l'art de guérir est un mythe, les médecins spécialistes n'en médisent point.
C'est à Sainte-Anne que les aliénés qu'on a mis en observation au Dépôt, sont catégorisés afin d'être distribués aux autres asiles du département de la Seine ou aux asiles de province avec lesquels Paris, qui ne peut plus loger tous ses infirmes, a des traités.
Malgré ce va et vient perpétuel, Sainte-Anne comprenrl des malades stables et constitue urj
des champs d'expérience les plus appréciés de la médecins aliénistes.
Les divers cas d'aliénation y abondent, la vie érodante de la capitale déséquilibrant continuellement des quantités de natures imparfaitement organisées ou soumises à de trop rudes attaques.
La folie était-elle disséminée autrefois autant qu'elle l'est actuellement ?
Il est difficile de répondre exactement à cette question.
Néanmoins, on ne saurait contester que la civilisation à la vapeur, nous ne l'anathématisons pas, en multipliant les intérêts, ne soit une cause de surexitation de l'activité cérébrale ; on ne saurait douter que des agents nouveaux de perversion intellectuelle, tels que l'alcool, dont la fabrication et la consommation se sont généralisées, n'aient ajouté de désastreux éléments de dégradatibn physique et morale à ceux déjà existants ; on ne saurait nier que, depuis qu'on a imposé aux services hospitaliers une comptabilité régulière, les chiffres officiels accusent une progression ininterrompue du nombre des déments.
En 1838, lors de la discussion de la loi qui oblige les départements à hospitaliser et à traiter leurs aliénés, on ne comptait, en France, que quinze mille fous, et huit mille trois cents quatre-vingtdix de ceux-ci se trouvaient dans des établissements particuliers ou mixtes.
En 1884, la population des asiles créés en vertu de la loi précités s'élevait à cent mille individus ;
à l'heure où nous écrivons, en 1895, elle dépasse cent quinze mille.
Les aliénés vagabonds ou gardés par leurs familles, ou retenus ignoramment en prison sont, c'est positif, moins communs que jadis (d'après une leçon professée à Sainte-Anne, en 1882, par le docteur Bail, il y aurait encore, en notre pays, plus de cinquante mille estropiés de cervelle dits inoffensifs, en liberté, sans parler des idiots et des crétins) ; cependant l'augmentation est saisissante.
Visitez les maisons de fous, et vous verrez que celles construites pour mille malades contiennent quinze cents de ces malheureux, et que, dans bien des sections, on étend par terre des paillasses, des matelas, afin de coucher les pensionnaires, la place et les lits faisant défaut.
En Belgique, en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis, c'est encore pire (1). A la fin de ce xix^ siècle, les nations européennes ont, au bas mot, un million d'aliénés, et les cinq parties du monde environ six millions et demi : trois millions cinq cent mille fous et trois millions de folles.
(1 i Voici d'après un rapport officiel, des chiffres qui montrents pour l'Angleterre, l'Ecosse el l'Irlande réunies, !es progrès fait, par la folie de li552 à 1P92 :
On comptait :
En 1852, 55.525 fous sur 29.197.737 Anglais.
Cette statistique est suffisamment éloquente.
Sans l'alcoolisme, sans la paralysie générale, conséquence du surmenage à outrance, de l'usure cérébrale, et en éliminant l'idiotie et le crétini&me, qui sont 'plutôt l'apanage des hommes que des femmes, le sexe féminin l'emporterait sur le sexe masculin, les femmes, plus faibles, plus sensibles, plus nerveuses, plus meurtries par des inégalités sociales, et exposées à des affections particulières telles que celles relatives à la grossesse, ayant plus de prédisposition à la faillance de l'esprit que les hommes
Dans un asile d'aliénés, le « musée des horreurs » est toujours du côté des femmes.
Six millions et demi de fous à lier, avons-nous dit ; quant aux fous que néglige, dédaigne ou ne connaît pas l'assistance publique, ils sont la masse des habitants du Globe, chacun de nous, à un degré différent, étant atteint d'aliénation mentale.
Cette opinion, à tournure subversive, des médecins hors de pair la partagent sans l'affaiblir.
« Je veux vous faire sentir combien il est difficile de fixer nettement la ligne de démarcation entre la raison et la folie », dit le professeur B. Bail, cité plus haut, à ses élèves, en commençant son cours concernant la folie erotique.
En réalité, cette ligne, c'est le délire déclaré, durable.
La fohe est de l'être humain qui l'a de naissance ; elle est universelle et héréditaire, et il est possible de la diagnostiquer chez les gens les plus sages en apparence.
Un jour, un motif quelconque la fait éclater
21G LE FÉTICmSTE
soudainement, et le maléficié est qualifié de fou. Fou, il l'était auparavant ; seulement, sa folie n'avait pas la violence éruptive qui a finalement mis en com bustion son cerveau.
Qu'est-ce que l'ivresse, sinon la folie, et quel est celui qui n'a pas éprouvé, par surprise, les effets des boissons fermentées ?
Qu'est-ce que le rêve, sinon la folie avec toutes les hallucinations, la folie horrible quand le rêve a le caractère sinistre, et qui affirmerait qu'il n'a jamais été fou par le rêve ?
J'ai beau sommeiller lorsque le songe céleste ou infernal me charme ou me torture, je n'en suis pas moins privé de ma raison.
Au surplus, quand elle ne dégénère point, la fçlie est un des facteurs puissants de la prospérité générale ; c'est elle qui incite les hommes à se lancer dans des entreprises proclamées absurdes, irréalisables ; c'est elle qui anime les inventeurs, les héros, les poètes, les artistes, les découvreurs, les philantropes ; c'est d'elle que procède le génie et si l'exaltation, l'emportement sublime, le feu sacré qu'elle nous communique nous manquaient, nous deviendrions stériles intellectuellement.
Au témoignage des aliénistes, Jean-Jacques Rousseau était fou, atteint de fétichisme (voyez Binet), atteint de la folie de la persécution (voyez Bail). Après cet exemple mém.orable, quel vaniteux oserait prétendre que son entendement est aussi sain qu'une cloche ?
Chacun de nous a, dans sa boîte crânienne, un aliéné en somnolence ou à demi éveillé.
Et qui sait si les bêtes ne nous ressemblent pas sous ce rapport !
Comme la rivière pondérée qui fertilise les contrées qu'elle arrose, la folie modérée alimente et développe nos forces géniales ; comme le fleuve torrentueux qui ravine, ravage, stérilise les pays qu'il inonde, la folie débordante, déchaînée, détruit le jugement, éteint la lumière de l'âme, remplace, en la tête, la méthode par la coufusion, le chaos, la clarté par les ténèbres, devient une effroyable calamité.
C'est à elle surtout que s'applique la fameuse maxime antique : Ne qiiid nimis^ rien de trop, car en deçà de l'incertaine frontière que n'a pu tracer le docteur Bail, elle est utile, et au delà, elle est funeste, l'étiologie le démontre, et avant l'étiologie le simple raisonnement.
La période moyenne de la vie a le privilège d'être très favorable à l'éclosion de la folie ; le commencement et la fin de l'existence sont moins sujets aux dégénérations encéphaliques.
Les militaires, les ecclésiastiques, les artistes, les hommes de loi, les évrivains, les savants, constituent partout la majorité des p^iralytiques généraux, et si l'on étudie la foule des mortels que l'étude, la science, l'art, l'ambition n'entament pas, on se convainc que les vieux garçons, les vieilles filles, les veufs, fournissent plus de fous que les gens mariés.
Voilà qui servirait les partisans d'un impôt sur les célibataires.
Notons enfin, avec le docteur .\. Rouillard,
ancien chef de clinique de Sainte-Anne et l'un des médecins doctes, distingués des asiles du département de la Seine, que les cas de mélancolie sont plus nombreux chez les femmes que chez les hommes, et que les aliénés hommes ont fait ou font plus d'excès de tabac que les hommes en possession de leur bon sens (d'après lui, en ce qui concerne les relations entre la forme de folie et le tabac, les grands fumeurs se trouvent surtout parmi les alcooliques, les persécutés et les imbéciles) ; notons avec le docteur Régis, ancien chef de clinique des maladies mentales à la faculté de médecine de Paris, que les idées religieuses jouent un rôle de premier plan dans la production de la folie, et que les vésanies qu'elles engendrent, vésanies habituellement mêlées d'érotisme, ont des tendances à revêtir le caractère épidémique.
Partis de la rue Notre-Dame-des-Champs à deux heures vingt, Févrel, le capitaine et Mlle Divonne descendirent de voiture, rue Cabanis, à deux heures et demie, et pénétrèrent à l'intérieur de l'asile.
Le temps était tiède, ensoleillé, une belle journée d'octobre, et des pelouses vertes aux arbres enfeuillés, voletaient, pépiaient les moineaux.
— Ça n'est oas triste, fit la jeune fille étonnée.
— Les hôpitaux devraient tous avoir l'aspect riant, repartit Févrel, guidant ses amis en eicérone qui sait les êtres. La souffrance est assez lugubre par elle-même sans que l'air ambiant y ajoute.
Devant le bâtiment où logent les internes, il irvita Ipc: fipnrpc; h l'nttendre.
Il allait chercher « les clefs de la maison ». Quelques minutes après, il revint tenant un trousseau qu'il montra en disant :
— Avec ce césame, nous irons partout excepté à la cave.
Et il se dirigea vers une construction en hémicycle affectée à une quinzaine d'agités sujets à caution.
— C'est ici qu'est Genlis, annonça-t-il ; tâchons de tirer de ce chenapan une indication.
Et ouvrant une porte, il introduisit ses compagnons en une salle d'une propreté irréprochable, où un chef infirmier le salua d'une façon prouvant qu'on se souvenait de sa bonté à l'asile.
— Vous avez un malade nommé Genlis ? demanda-t-il.
— Il est là-bas, au jardin, répondit l'infirmier.
— Amenez-le.
— Oui, monsieur Févrel.
Le fétichiste portait la tenue de l'établissement : pantalon et bourgeron de grosse toile bleue.
La tête nue et basse, les cheveux enîbrouillés, la barbe inculte, le regard sournois, le nez pincé, il marchait en ployant les genoux.
Son approche intimida Emma qui se réfugia derrière Vendôme.
— Ah ! que c'est amusant ! bredouillait-il sans que les muscles de sa face se contractassent.
— Monsieur Genlis, lui dit le docteur lorsque l'infirmier l'eut assis sur une chaise, le dos tourné à la jeune fille, que sont devenus tes papiers déro-
bés à Mlle Divonne et déposés, entre vos mains, par Mme Revelle ?
— Mademoiselle Divonne !... Mme Revelle !... bégaya, hébété, le misérable.
— Rappelez-vous et instruisez-nous, cela vous profitera. Personnellement, je suis disposé, si vous êtes franc, à employer mon influence pour que votre sort soit adouci.
— Ah ! que c'est amusant ! reprit le fétichiste qui n'avait pas entendu.
— Voyons, monsieur Genlis, un généreux mouvement.
— Ah ! que c'est amusant !
— Voici mademoiselle Divonne, fît Févrel démasquant Emma, qui vous adjure de réparer le tort immense que vous lui avez fait...
— Ah ! que c'est amusant !... Célestine ! Célestine ! beugla tout à coup le fétichiste, illusionné, croyant être vis-à-vis de sa femme. Viens, viens, viens ! je te veux ! je te veux !
Et il iDondit contre Mlle Divonne qui se recula précipitamment en criant.
Arrêté par l'officier et livré à deux infirmiers à poigne solide, Genlis lutta, rauqua, fut enlevé.
— Rien à obtenir de ce maniaque, soupira Févrel déconcerté. Allons ailleurs.
Deux minutes après, ks visiteurs abordaient un second hémicycle divisé en cellules et préaux par des murs rayonnants, rései^é à des aliénées dangereuses, et où étaient internées la fille de la portière de la rue de la Tombe-Issoire et la veuve.
— N'ayez point de crainte, dit le docteur à
Emma hésitante ; le personnel de service est au guet, et nous vous protégeons.
L'infirmière principale, cordiale, prévenante, souhaita le bonjour à Févrel qui l'entretint amicalement et s'enquit de Mme Genlis et de Mme Revelle.
— Mme Revelle est en cellule, répondit la surveillante ; Mme Genlis est à croupeton sous cet arbre.
— Elle a la camisole de force, remarqua curieusement Vendôme.
— Oh ! répliqua en souriant l'infirmière, ce n'est pas parce qu'elle est méchante, c'est parce qu'elle a de mauvaises habitudes.
Févrel esquissa un haussement d'épaules, et la surveillante, le devançant, le guida avec le capitaine et Mlle Divonne.
Le docteur n'approuvait pas la correction des « mauvaises habitudes » par la camisole de force, et il jugeait pernicieux, appliqué aux érotomanes, cet appareil de compression.
Une fraction notable de la population des asiles d'aliénés est composée d'erotiques, et nombre de fous, de folles, dont la démence ne s'alimente point aux sources inépuisables de l'excitation sexuelle, les alcooliques, qui deviennent impuissants et ont l'hallucination de la vue ; les persécutés, qui ont l'hallucination de l'ouïe et pensent plus à leur sûreté qu'à Famour, v\?rsent, à la longue, dans l'obscénité.
On peut poser en principe que l'atmosphère des maisons de fous est saturée d'électricité aphrodisiaque.
Imposer à des énervés que tourmente l'appétence irrésistible de la chair et qui s'irritent mu-
tuellement au contact les uns des autres, une réserve froide, une sagesse de saint privé de sens, une discipline austère, et, quand ils cèdent aux emportements de leur tempérament incandescent, les punir, les empêcher de se gratter où il leur démange, c'est plus que de la rigueur excessive, c'est de l'erreur excessive.
La continence obligatoire, loin de calmer, exaspère les érotomanes.
« La meilleure façon de comprendre la nature de l'instinct sexuel, a écrit M. Alfred Binet, est de le comparer à un besoin organique, comme la faim. Comme la faim, il est périodique ; quand il a reçu satisfaction, il se calme pendant un certain temps, puis il se reforme petit à petit, et devient finalement impérieux à mesure que le jeûne se prolonge. Jusqu'ici, nous sommes dans la règle physiologique. Mais ce que certaines observations nous apprennent de nouveau, c'est que pendant la contienence, ce n'est pas seulement le besoin sexuel organique qui augmente d'intensité ; les idées erotiques également, qui dépendent de l'imagination, deviennent plus intenses. La continence ne provoque pas seulement, qu'on nous passe cette expression, le cri de l'organe affamé ; elle exalte encore l'imagination erotique. Au m oins, c'est ce qui se passe chez les sujets qui ont un tempérament sensuel et qui vivent dans un milieu excitant. »
Les aliénistes étroitement formalistes ne se soucient pas de cela ; à leurs yeux, l'onanisme est un dérèglement qu'il faut interdire même aux nym-
phomanes et aux satyres (ils ne sauraient avoir la prétention de l'extirper puisqu'il est la résultante d'une infirmité inguérissable) ; en revanche les aliénistes à conipréhension large, que la pitié et la science dirigent, ne sont point éloignés de voir en lui, touchant la folie erotique, un exuloire.
« Ils ont souvent, dit le professeur Bail en parlant des érotomanes, ils ont souvent, au point de vue génital, des conceptions absolument délirantes qui trouvent leur soulagement dans les abus solitaires.
La continence rigoureuse, avons-nous écrit cidessus, exaspère les fous erotiques, les plus incurables des incurables, par conséquent, chez lesquels les « abus solitaires » ne pourraient nullement entraver le retour à la raison déclaré chimérique ; nous ajouterons qu'elle donne à ces aliénés des vices plus déplorables que le mal dont on prétend les préserver, en les contraignant à supporter la faim sexuelle ; des hommes, elle fait des pédérastes ; des femmes, elle fait des tribades.
Tandis que la camisole s'oppose à ce qu'il use de l'unique soulagement à son délire fougueux que lui permette sa triste condition, l'érotomane rumine les moyens de contenter la nuit, sinon le jour, sa passion, et cet incohérent, frappé parfois d'imbécilité, de gâtisme, devient alors étonnamment délié et rusé.
J Trompant une surveillance sévère, il sait parvenir à ses fins, profiter des occasions propices, ■ s'unir, en des enlacements frénétiques, à l'être 'i de son choix.
Dans les asiles, les accouplements clandestins entre fous et entre folles ne sont pas rares, et ces accouplements s'y perpétueront mieux (nous n'avançons pas qu'on puisse les prévenir tout à fait en n'y camisolant personne), ils s'y perpétueront mieux avec l'abstinence stricte, qui exagère l'excitation génitale, qu'avec la tolérance.
La morale, peut-être cette expression détonnet-elle lorsqu'il s'agit du traitement de la folie erotique, la morale profite-t-elle de la prohibition que nous blâmons? Assurément non.
Laissez donc aux aliénés définitivement condamnés ces « mauvaises habitudes » inoffensives, indéracinables, que vous corrigez barbarement, et qui diminuent des irritations d'une acuité identique à la torture.
Bien entendu, nous parlons là de l'onanisme chez les fous passés à l'état chronique de démence ; quant à l'onanisme chez les vicieux, les neurasthéniques et autres, nous le réprouvons, est-il nécessaire de le dire ? comme un agent de dépression intellectuelle et de délabrement physique.
Vêtue d'un fourreau de cotonnade bleue et les bras maintenus par la camisole de force, Célestine était immobile.
Les cheveux ébouriffés, le front courbé, ît? regard fixe, la physionomie joviale, elle semblait absorbée par des réflexions falotes.
D'instant en instant, un rire convulsif, muet, animait son rictus.
L'infirmière et le docteur, en la touchant à l'é-
paule, €n la questionnant, ne parvinrent point à interrompre son hypnotisme.
— Nous ne lui arracherons pas un mot, fit Fevrel contrarié.
L'infirmière opina du bonnet, raconta que la nymphomane restait fréquemment accroupie des journées entières, et mena le médecin, Vendôme et Emma à la cellule de Mme Revellp.
— Elle a été agitée hier, dit-elle, parlant de la veuve ; aujourd'hui, ça va mieux.
E', elle ouvrit.
Févrel, la jeune fille, l'officier, la talonnèrent, la jeune fille suffoquée par les battements de son cœur.
Spacieuse, faiblement éclairée par l'imposte, de couleur rouge-brun, la cellule, capitonnée, à l'imitation des wagons de deuxième classe de chemin de fer, était épaissement tapissée de linoléum.
A l'extrémité de droite, on avait étalé une paiila^sse de varech.
Aucun meuble, aucun ustensile dont pût se faire une arme la reeluse qui devait satisfaire ses besoins naturels sur le parquet.
Sans doute, l'ordure couvrait celui-ci, car lorsque l'infirmière et nos trois amis voulurent entrer, une voix normale, celle de la veuve, de la veuve à cette minute en possession de sa lucidité, dit :
— Prenez garde, c'est sale !
Instantanément, et ne reconnaissant pas les visiteurs à la queue leu leu, accablée par la honte, Mme Revelle lança un « oh ! » de douleur, se
blottit contre la porte, cacha ,sa figure avec ses mains et sanglota.
— Ne pleurez pas, fit l'infirmière la contraignant à venir au centre du cabanon ; ces messieurs, cette demoiselle, vous rendent visite.
Elle avait les pieds, les bras nus, et en guise d'accoutrement, sur son corps privé de chemise, un pantalon de toile bleue à jambes courtes, cousu à un corsage de même étoffe et à demimanches.
Analogue au vêtement sommaire des enfants en bas-âge, ce costume était fendu par derrière, afin que celle qui le portait eût, en ses heures d'anim.alité, la faculté de se vider en se souillant peu.
Les cheveux dénoués, flottants, les joues jaunes, les lèvres livides, les dents tartreuses, les yeux fiévreux. la veuxe exhaJait une odeur fétide.
Quel changement !
La jolie, l'élégante femme d'antan, si minutieusement soigneuse de sa personne, aux jupes aux flou-flou attrayants, répandant des parfums exquis, maintenant dégradée, avilie, dégoûtante, n'était plus qu'une espèce de bête puante !
« Ah ! la mort est préférable à cette abjection ! » pensa Emma remplie de compassion.
Elle se détournait obstinément de ceux en présence de qui on La mettait, et dissimulait son visage sous son bras droit arrondi et collé à son front.
— Madame Revelle. lui dit le docteur cf'un
ton engageant, votre ancien médecin n'aurait-il plus votre confiance ?
— Monsieur Févrel ! exclama-t-elle, en se redressant.
— Oui, moi, en compagnie de Mlle Divonne ruinée, étranglée par la détresse, et que vous sauveriez en lui dévoilant la cachette de ses papiers de famille.
— Ses papiers !... gronda la veuve évitant le regard de la jeune fille.
— L'avocat Jonzac les détenait ; M. Genlis souhaitait leur destruction ; vous étiez en relation avec ces deux hommes ; vous savez ce que sont devenus ces titres importants.
— Les papiers !... grinça Mme Revelle. l'œil étincelant. Genlis avait juré de me les payer... c'est un voleur ; il me doit un million.
— Vous lui avez vendu un milion les documents?
— Et ma commission de mariage ! N'est-ce pas moi qui lui ai déniché son fétiche, son épouse, Célestine Trivelin, la fille d'une portière de la rue de la Tombe-Issoire, une meurt-de-faim, que j'ai racolée aux bains de Sainte-Anne? Scélérate ! Putain !... Si je la tenais !...
Palpitants, Emma et Vendôme prêtaient l'oreille ; à l'écart, l'infirmière écoutait, impassible, en femme qui en a entendu de toutes les gammes.
— M. Genlis, insista Févrel, a les titres de Mlle Divonne?
— Non, non, non, non, il ne les a point. Il ne
m'en donnait que cent mille francs ; ils valaient plus que cet aumône.
— Restituez-les à leur légitime propriétaire ; en échange, Mlle Divonne se chargera de votre avenir, et moi je vous servirai fraternellement.
— Hé bien ! répliqua la veuve tourmentée, servez-moi tout de suite.
Et d'un accent qui remua jusqu'aux entrailles les fiancés :
— Je vous en supplie à genoux, s'écria-t-elle, emmenez-moi, délivrez-moi de cet enfer où l'on me martyrise. Monsieur Févrel !... Monsieur Févrel !...
— Quand Mlle Divonne aura ses papiers, d'honneur vous serez exaucée.
— Ha ha ! vous êtes aussi filou que Genlis ; vous manœuvrez pour me tromper, m'escroquer, vous moquer de moi !
— Oh ! Madame Revelle !...
— Vous ne réussirez point. Mon million, mon million, mon million !
Et furieuse, la veuve, en rugissant, menaça de ses griffes le docteur.
Févrel lui serra les poignets, et pendant que le capitaine et, Emma, vivement émotionnés. se retiraient, l'infirmière la prit à bras-le-corps et la traîna, criant, écumant, à sa paillasse où elle la coucha.
Epuisée par la violence de son accès, la tragique délirante s'affaissa, pantelante, et immédiatement, la porte de sa cellule se referma, et la
solîTtude, la demi obscurité se refirent autour d'elle.
— Je reviendrai cette semaine, dit le docteur partant précédé de l'officier et de la jeune fille, à l'infirmière qui le reconduisait et à laquelle il glissa une pièce de monnaie ; cette malade, que j'ai soignée, m'intéresse.
— Au revoir donc. M, Févrel.
A quatre heures, Emma, Vendôme et le médecin remontèrent en fiacre.