D’AVE S A Y
ADRIENNE
Il' y a bien fie (JUOI. — W)IS plutôt. (Elle «'assied sur le genou droit de
son père.) — Imagine-toi qu’hier soir, nous venions de nous coucher; toutes mes compagnes ôtaient endormies...
d’aven AV.
Et toi ?...
ADRIENH E.
Moi, je veillais encore. J’étais inquiète, tourmentée!
. d’avenay.
De quoi donc?...
ADRIENNE
Je pensais à vous, monsieur. Je me disais : Mais il ne se souvient donc plus qu’il a une fille?... Dire que voilà dix mois et onze jours qu’il n’est venu me voir, et bientôt trois mois qu’il ne m’a écrit!
D’AVENAY, avec chagrin.
Pauvre petite!... Mais... tu comprends?... Les tracas, les affaires ; mais revenons....
ADRIENNE
C’est juste. — Tandis que je faisais mes réflexions, le sommeil avait fini par s’emparer de moi tout doucement, — et il y avait peut-être une heure que j’étais endormie, quand tout à coup je fus réveillée en sursaut par ce cri effrayant : Au feu! %
Elle se 1ère.
Est-il possible?...
d’aven A Y.
Je me jette à bas de mon lit, j’appelle mes compagnes, puis, j’ouvre la fenêtre, et je vois une grande flamme qui s’élevait du reî-de-chausséc, au-dessous de notre dortoir.
D’AVENAY, effraye et se levant.
Grand Dieu !
ADRIENNE
J’ai encore la présence d’esprit de passer mon uniforme, moi. — Mais mes compagnes, elles, s’enveloppent dans leurs couvertures et se mettent toutes à courir comme des folles, se heurtant les unes contre les autres. — Alors, dame, leur effroi me gagne, et je perds la tête à mon tour. — Sans savoir ce que je faisais, je prends une carafe pleine d’eau, et je la vide par la fenêtre. — Ça ne fait rien du tout. — L’incendie redouble. — On avait beau nous crier : Alerte ! alerte ! sauvezvous! nous n’osions pas sortir. Par bonheur, beaucoup de gens sont accourus, et bientôt nous nous sommes trouvées toutes réunies dans le jardin....
d’avENAY, l'embrassant.
Ah ! ma pauvre petite Adrienne...
ADRIENNE
Oh! je n’ai eu aucun mal, et les autres non plus. Mais je t’assure que nous l’avons échappé belle.
D’AVENAY, à part.
Oh! mon Dieu!... et dire qu’à ce moment, moi ici, je... Ah! c’est indigne...
ADRIENNE
Mais ce n’est pas tout. (Gaiement.) Il a été impossible d’arrêter les progrès du feu. Le couvent a été entièrement consumé avec tout ce qu’il contenait : mon piano, mes toilettes, mon trousseau, j’ai vu tout cela s’en aller en fumée. (Riant.) C’est maintenant dans les nuages. Du reste, mes amies n’ont pas été plus favorisées que moi, au contraire, et elles ont dû partir avec des habits d’emprunt. Moi j’ai eu cette vieille pelisse en partage. Nous avons fait notre toilette tant bien que mal, on nous a jetées en wagon, et me voilà.
D’AVENAY, l’imitant.
Et te voilà, toi , et tu me racontes tous ces désastresje plus gaiement du monde. — Cela te fait rire?
ADRIENNE
Certainement. — Pendant le sinistre je n’avais qu’une pen-
âo
LE FEll AU COUVENT.
sée, moi, en voyant les bâtiments s’écrouler. — Hon! me disais-je, il n’en restera pas pierre sur pierre; il faudra en construire d’autres, ce sera long, et d’ici là, j’aurai le temps de voir et d’embrasser mon père.
d’avenay.
Vrai?... C’était là ta pensée?
Oui. Aussi, comme il n’y avait plus de danger pour personne, je n’avais nulle envie de pleurer, je te jure; d’abord, avant de fuir, j’avais pu sauver le portrait de maman.
d’aven a y.
Chère Adrienne ! oh ! embrasse-moi encore !
A D R 1 E N N E , l’embrassant.
Toute la journée si tu veux. — Tu es donc content que je vienne vivre près de toi.
d’avena Y.
Mais oui.
adrienne.
.le ne te quitterai pas d’un instant, je te suivrai partout.
D ’ A V E N A Y , s'oubliant .
Oui, oui, par... (a pari.) Partout? Ah! diable, non.
Il s’assied sur le canapé.
ADRIENNE, debout près de lui.
C’est moi qui vais m’enivrer d’harmonie, car je viens au bon moment. — Je le sais. — Oh! les bruits de la ville nous arrivaient très-régulièrement au travers des grilles du parloir. — Ainsi je sais que j’ai manqué une belle solennité musicale à Saint-Thomas d’Aquin, à l’occasion de la fête de saint François de Sales.
Ah! c’était la fête de...
adrienne.
Oui, une messe à trois voix avec accompagnement d’orgue. Si le feu avait pris un peu plus tôt, pourtant...
d’aven a y.
Ah! oui. — Enfin, ce sera pour l’année prochaine... adrienne.
Oh ! mais il nous reste des dédommagements. — Voici le carême qui approche, il y aura des concerts spirituels à la salle Sainte-Cécile, au Jardin d’Hiver et ailleurs.... — Nous n’en manquerons pas un, n’est-ce pas?...
d’aVENAY, un peu inquiet*
Parbleu !
ADRIENNE. (Elle s'assied près de la cheminée, en face de d'Avenay. )
Ah ! dis donc, papa, j’ai appris aussi que M. Lacombe... M. I ,ouis Lacombe, qui tenait le piano, il y a deux ans, à la distribution des prix, tu sais bien?...
d’ave N A Y.
Comment donc!... Je crois encore l’entendre... Lacombe!... Louis Lacombe!...
ADRIENNE
Eh bien, il paraît qu’il a des succès magnifiques à Leipsick.
D’AVENAY, effrayé.
Est-ce que tu veux aller à Leipsick?
ADRIENNE
Oh! non. Mais excepté là, je veux aller partout : aux concerts des jeunes artistes, chez Pleyel, au Conservatoire surtout, car on promet pour la semaine prochaine les morceaux de symphonie de Mendelssolin sur le Songe d'une mit d’été. —
Tu m’y mèneras, n’est-Ce pas? (Apercevant des livres au fond, à droite.)
Oh ! les beaux livres !
Elle va pour voir la bibliothèque.
D’AVENAY, courant la fermer.
Tu n’y comprendrais rien... c’est du grec.
ADRIENNE, un genou sur le canapé.
Ah! il faudra aussi que tu m’achètes de la musique, car la mienne est en cendres comme le piano. De la musique des grands maîtres.
SS
LB FEll AU COUVENT.
D’AVENAY (Riant) •
Oh! tu n’en manqueras pas ici. — Ils y sont tous. — Beethoven, Mozart, Gluck, Haydn, Donizelti, Paul Henrion, il y en a dans tous les coins : on marche dessus.
Quel bonheur!... et puis, tu me mèneras chez Susse, chez Barbedienne, dans tous les magasins...
d’avenay.
C’est entendu.
ADRIENNE
D’abord, tu me dois mes élrennes.
d’avenay.
Ah! tes étrennes... oui, oui.
ADRIENNE, courant aux tableaux , au fond i gauche.
Oh! le joli tableau!... Qu’est-ce que c’est, dis, papa?
n’AVENAY, la devançant.
C’est du chinois.
Il retourne le tableau.
ADRIENNE
Ah ! il y a des peintres chinois.
D ’A V E N A Y , la tenant dan« ses bras et l'amenant en scène .
On ne voit plus que de ça.
ADRIENNE
Tu me feras voir aussi les élèves de M lle Vandermeersch, ' des oiseaux savants, mais très-savants , à ce qu’il .paraît.
d’avenay.
Je crois bien. 11 y a un serin qui traduit le Coran; non, un chardonneret. (Apart.) Eh bien, voilà une jolie petite fin d’hiver qui se prépare pour moi !
Pour aujourd’hui, tu me feras visiter notre hôtel dans tous ses détails. Il m’a para magnifique et bien plus gai que notre couvent.
d’avenày.
Oh ! c’est un autre genre.
ADRIENNE
Ce salon tout seul donne d’ailleurs une idée du reste; ces dorures, ces meubles.... Voyons, s’il est bon, ton piano... (Elle ie louche un instant.) Oh! les jolies petites statues?...
d’aVENAY, prenant les statuettes sur le piano.
Laisse donc!... elles sont affreuses.
Il en jette deux ou trois par la fenêtre.
ADRIEN NE, avec regret.
Oh ! je voulais voir le cygne...
d’avenay.
Ce n’est pas un cygne, c’est un canard.
ADR1ENNE, regardant autour d’elle et remarquant le désordre du aalon.
Ah! par exemple!... on voit bien qu’il manque une femme ici.... Quel désordre !.. (Apercerant le roiie à droite.) Tiens ! qu’est-ce que c’est donc que cela?... un voile!
C’est un voile... c’est mon voile.
ADRIENNE
A toi?... Tu portes un voile?
d’avenay.
Oui, à cheval... c’est la mode aujourd’hui... Aux dernières
courses de Chantilly tous les cavaliers en avaient.
ADRIENNE, avisant la couronne.
Oh! la jolie couronne! D’où vient-elle?
d’avenay.
Des... des Açores, c’est un souvenir des Açores, un cadeau d’un voyageur qui arrive de l’océan Atlantique.
ADRIENNE
Oh ! je vais l’essayer!
Elle va la placer sur sa tête.
D*A V E N A Y . la lui arrachant.
Ne a mets pas sur Ion front, Adrienne!
ADR1ENNE
Pourquoi donc?
d’avena y.
Ces fleurs sont empoisonnées.
Il jette la conronne au feu.
A DRI EN NE, reculant.
Ah! allons, décidément je renonce à faire l’inventaire de ton mobilier.
d’aven A Y.
Oui, va, tu as à t’occuper de choses plus importantes... d’ailleurs; de ton trousseau, par exemple.
ADRIENNE
C’est vrai. Oh! je manque de tout, d’abord.
d’avena Y.
Eh bien, on va te conduire dans l’appartement que je te destine... Tu verras s’il te convient; puis tu feras la liste de ce qu’il te faut, nécessaire et superflu, et nous enverrons Jean battre tout Pans et les magasins.
Il sonne.
ADRIEN NE, prenant nnc brochure sur la table.
Et voilà pour m’aider à te faire dépenser beaucoup d’argent... le Journal des modes... Petit père, pour mes étrennes tu devrais bien me donner une toute petite femme de chambre.
d’avenay.
Je t’en ferai acheter une.