‹ Le feuChapitre 10 sur 15 · L'EMPIRE DU SILENCE · texte numérisé non relu

L'EMPIRE DU SILENCE

« COL TEMPO. )) Dans une salle de l'Académie, la Foscarina s'était arrêtée devant la Vieille de Fraucesco Torbido, cette femme ridée, édentée, flasque et jaunâtre qui ne peut plus ni sourire ni pleurer, cette ruine humaine pire que la pourriture, cette espèce de Parque terrestre qui, au lieu de la quenouille ou du fil ou des ciseaux, tient entre ses doigts le cartouche sur lequel est écrite l'admonition.

— Avec le temps ! — redit-elle, quand ils furent à l'air Ubre, pour interrompre le silence pensif où elle avait senti son cœur s'appesantir peu à peu et couler bas, comme une pierre dans une eau sombre. — Connaissez-vous, Stelio, la maison close de la Galle- Gàmbara ?

— Non. Laquelle?

— La maison de la comtesse de Glanegg.

— Je ne la connais pas.

— Vous ignorez l'histoire de la belle Autrichienne?

— Je l'ignore, Fosca. Racontez.

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— Voulez-vous que nous allions jusqu'à la Galle- Gàmbara? C'est tout près d'ici.

— Allons.

Ils s'acheminèrent, au flanc l'un de l'autre, vers la maison close. Stelio se tenait un peu en arrière pour regarder l'actrice, pour la voir s'avancer dans l'air mort. De son chaud regard, il embrassait la personne tout entière : la ligne des épaules déclinant avec une si noble grâce, la taille souple et libre sur les hanches fortes, les genoux qui se mouvaient légèrement parmi les plis de la robe, et ce pâle visage passionné, cette bouche de soif et d'éloquence, ce front beau comme un beau iront viril, ces yeux allongés entre les cils et comme noyés par une larme qui sans cesse y monterait et qui se dissoudrait sans se répandre, tout ce passionné visage de lumière et d'ombre, d'amour et de douleur, cette force fébrile, cette vie tremblante.

— Je t'aime, je t'aime ; toi seule me plais ; tout me plaît en toi ! — lui dit-il soudain, chuchotant contre sa joue, marchant si près d'elle qu'il la poussait presque, le bras passé sous son bras, incapable de supporter qu'elle lut reprise par cette peine, qu'elle soufTrît de cette atroce admonition.

Elle tressaillit, s'arrêta, baissa les paupières, toute blanche.

— Mon amî I — dit-elle, d'une voix si faible que les deux mot semblèrent modulés, non par ses lèvres, mais par le sourire de son âme.

Toute sa peine était devenue fluide, s'était changée en un seul flot de tendresse débordante qui s'épanchait

sur son ami éperdument. Une gratitude sans bornes lui inspira le besoin anxieux de trouver quelque grand don à lui offrir.

— Dis, que puis-je faire, que puis-je faire pour toi?

Elle imagina une épreuve merveilleuse, un témoignage d'amour inouï et foudroyant. « Servir I servir! » Elle désira le monde pour lui en faire l'offrande.

— Que désires-tu, dis? Que puis-je faire pour toi?

— M'aimer, m'aimer.

— Pauvre ami, mon amour est triste I

— Il est parfait, il comble ma vie.

— Tu es jeune, toi...

— Je t'aime.

— Il est juste que tu possèdes les forces qui te ressemblent...

— C'est toi qui, chaque jour, exaltes ma force et mon espoir. Mon sang court plus vite quand je suis près de toi et que tu gardes le silence. Alors naissent en moi les choses qui, avec le temps, t'émerveilleront. Tu m'es nécessaire .

— Ne dis pas cela !

— Chaque jour tu me confirmes dans l'assurance que toutes les promesses me seront tenues.

— Oui, tu l'auras, toi, ta belle destinée ! Pour toi, je suis sans crainte. Tu es sûr de toi. Nul péril ne peut t'étonner, nul obstacle ne peut interrompre ta marche... Oh! pouvoir aimer sans crainte ! On craint toujours quand on aime... Ce n'est pas pour toi que

je crains. Tu me parais invincible. Merci pour cela encore !

Elle montrait sa foi profonde comme sa passion, illimitée et lucide. Longtemps, même dans l'ardeur de sa propre lutte et les vicissitudes de sa vie nomade, elle avait tenu les yeux fixés sur cette jeune existence victorieuse comme sur une forme idéale née de la purification de son propre désir. Plus d'une fois, dans la tristesse des vaines amours et dans la noblesse du renoncement imposé, elle s'était dit à elle-même : (( Ab! si enfin, de tout mon courage qui s'est endurci sous les tempêtes, de toutes les choses fortes et limpides* que la douleur et la révolte ont découvertes au fond de mon âme, si enfin, du meilleur de moi-même, je pouvais un jour te façonner des ailes pour le suprême essor I » Plus d'une fois sa mélancolie s'était enivrée d'un pressentiment béroïque. Et elle avait assujetti son âme à la contrainte et à l'effort, elle l'avait exaltée jusqu'à la plus baute beauté morale.. elle l'avait conduite vers les actes douloureux et purs, seulement pour mériter ce qu'elle espérait et craignait à la fois, seulement pour se sentir digne d'offrir sa servitude à celui qui était impatient de vaincre.

Et voilà que, par un beurt brutal et imprévu de la fatalité, elle avait été jetée devant lui comme une maîtresse insatiable, avec toute sa chair tremblante. Elle s'était mêlée à lui par tout ce qu'il y avait de plus acre dans son sang. Sur le même oreiller, elle l'avait vu écrasé par la pesante torpeur de la fatigue d'amour; à son flanc, elle avait connu les réveils

soudains qu'agite un effroi cruel, et l'impossibilité de refermer les paupières lasses par crainte que, pendant le sommeil, il ne l'observât avec des yeux trop clairvovants.

— Rien ne vaut ce que tu me donnes, — dit Stelio en lui serrant le bras et en cherchant sous le gant le poignet nu, par un besoin fiévreux de sentir la ralpitation de cette vie dévouée, le battement de ce cœur fidèle, dans ces lieux désolés où ils cheminaient, sous ce brouillard blême qui les enveloppait et assourdissait le bruit de leurs pas. — Rien ne vaut la certitude qu'on ne sera plus seul, jusqu'à la mort.

— Ahl tu le sens donc enfin, tu le crois donc enfin, que c'est pour toujours ! — s'écria-t-elle avec un transport de joie, en voyant son amour triompher. — Oui, pour toujours, Stelio, quoi qu'il advienne, où que ta destinée te conduise, de quelque façon que tu veuilles être servi, de près, de loin...

Dans l'air brumeux se répandait un bruit confus et monotone, qu'elle reconnut. C'était, au jardin de la comtesse de Glanegg, le chœur des moineaux rassemblés sur les grands arbres moribonds. La parole s'éteignit sur ses lèvres. Elle fit le mouvement instinctif de se retourner, d'entraîner son ami avec elle.

— Où allons-nous ? — demanda-t-il, surpris par le mouvement brusque de sa compagne et par cette interruption inattendue qui était comme la fin d'un enchantement ou d'une musique.

Elle s'arrêta. Elle sourit de ce faible sourire dont elle voilait sa souffrance, a col tempo 1 »

— Je voulais fui»*, dit -elle ; mais on ne peut pas.

Elle était là comme une flamme pâle.

— J'avais oublié, Stelio, que je vous conduisais vers la maison close.

Elle était là, dans le jour cendré, n'ayant plus aucune force, perdue comme au milieu d'un désert.

— Il me semblait que nous avions un autre but. Mais nous sommes arrivés. Avec le temps !

Elle lui apparaissait maintenant comme en cette nuit inoubliable, quand elle avait supplié : « Ne me faites pas de mal ! » Elle était là, vêtue de sa tendre âme secrète, si facile à tuer, à détruire, à immoler sans eff'usion de sang.

— Allons-nous-en, — dit-il, avec un geste pour l'emmener ; — allons autre part...

— On ne peut pas !

— Allons chez toi, allons chez toi ; allumons le feu, le premier feu d'octobre. Permets, Foscarina, que je passe avec toi la soirée I II va pleuvoir. Ce serait si doux, de rester dans ta chambre à parler, à se taire, les mains dans les mains. . . Viens. Allons-nous-en.

Il aurait voulu la prendre dans ses bras, la bercer, la consoler, l'entendre pleurer, boire les larmes. La douceur de ses propres paroles augmentait sa tendresse. Ce qu'alors dans toute la personne de l'amante il aima éperdument, ce furent les plis délicats qui rayonnaient du coin des yeux vers les tempes, et les petites veines sombres qui rendaient les paupières semblables aux violettes, et l'ondulation des joues, et le menton elTilé,

et tout ce qui semblait touché par le mal d'automne, toute l'ombre répandue sur ce passionné visage.

— Foscarina I Foscarina I

Quand il l'appelait par son nom véritable, il avait au cœur une palpitation plus forle, comme si quelque chose de plus profondément humain fût entré dans son amour, comme si, tout d'un coup, le passé eût ressaisi la figure qu'il se plaisait à isoler dans son rêve et que d'innombrables fils en eussent rattaché toutes les fibres à la vie implacable.

— Viens. Allons 1

Elle souriait péniblement.

— Mais pourquoi.^ La maison est toute proche. Passons par la Calle-Gàmbara. Ne voulez- vous pas connaître l'histoire de la comtesse de Glanegg.^.., Regardez. On dirait un monastère !

La rue était déserte comme le sentier d'un ermitage, grisâtre, humide, semée de feuilles mortes. Le vent d'est faisait naître dans l'air une brume lente et molle qui assourdissait les bruits. Par instants, le ramage confus et monotone ressemblait à un son de bois et de fers qui auraient grincé.

— Derrière ces murailles, une âme désolée survit à la beauté d'un corps, — dit la Foscarina, doucement. — Regardez ! Les fenêtres sont closes, les contrevents sont cloués, les portes sont scellées. Une seule s'ouvre encore, celle des serviteurs, par où entre la nourriture de la défunte, comme dans les tombeaux égyptiens. Les serviteurs nourrissent un corps qui n'a plus de vie.

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Les arbres, dépassant l'enceinte claustrale, semblaient s'évaporer par leurs cimes presque nues; et les moineaux, plus nombreux sur les branches que les feuilles malades, gazouillaient, gazouillaient sans répit.

— - Devinez son nom. Il est beau et rare, comme si vnus l'aviez cherché vous-même.

— Je ne sais pas.

— Radiana ! Elle s'appelle Radiana, la prisonnière I

— Mais de qui est-elle prisonnière ?

— Du Temps, Stelio ! Le Temps veille aux portes avec sa faux et son sablier, comme dans les vieilles estampes.

— Une allégorie?

Un enfant passa, qui sifflotait. Lorsqu'il vit ces deux personnes regarder vers les fenêtres closes, il s'arrêta pour regarder aussi, avec ses grands yeux curieux et pleins d'étonnement. Alors, ils se turent. Le ramage continu des moineaux ne parvenait pas à vaincre le silence des murailles, des troncs, du ciel ; car ce bruit monotone était dans leurs oreilles comme le bourdonnement dans les conques marines , et, à travers le bruit, ils percevaient la taciturnité des choses environnantes et quelques voix éloignées. Le hurlement rauque d'une sirène se prolongea dans le lointain brumeux, se faisant peu à peu doux comme une note de flûte; il s'éteignit. L'enfant se lassa de regarder : rien de visible ne se produisait; les fenêtres ne s'ouvraient pas ; tout demeurait immobile. Alors, il partit en courant. On entendit sur les pierres humides et sur les feuilles pourries la fuite de ses petits pieds nus.

— Eh bien, demanda Stclio, que fait Radiana? Vous ne m'avez pas dit encore quelle est cette femme, ni pourquoi recluse. Racontez-moi son histoire. J'ai déjà pensé à Soranza Soranzo.

— La comtesse de Glanegg est une des plus grandes dames de l'aristocratie \iennoise, peut-être la plus belle créature que j'aie rencontrée sur la terre. Frantz Lenbach l'a peinte dans l'armure des Valkyries, avec le casque aux quatre ailes. Vous ne connaissez pas Frantz Lenbach ? Vous n'êtes jamais entré dans son atelier rouge, au palais Borghèse?

— Non, jamais.

— Allez-y un jour, et demandez-lui de vous montrer ce portrait. Jamais plus vous n'oublierez le visage de Radiana, Vous le verrez, comme je le vois en ce moment à travers les murailles, immuable. Elle a voulu demeurer telle dans la mémoire de ceux qui l'avaient vue en sa splendeur. Lorsque, par une matinée trop claire, elle s'aperçut que pour elle était arrivé le temps de délleurir, elle résolut de prendre congé du monde afin que les hommes n'assistassent pas au dépérissement et à la destruction de son illustre beauté. Peut-être est-ce la sympathie pour les choses qui se désagrègent et tombent en ruine qui la retint à Venise. Elle donna une magnifique fête d'adieu, où elle apparut souverainement belle encore ; et puis, elle se retira pour toujours dans la maison que vous voyez au fond de ce jardin muré, où, seule avec ses serviteurs, elle attend sa fm. Elle est devenue une figure de légende. On dit que chez elle il n'y a pas un miroir, et qu'elle

a oublié son propre visage. Même à ses amis les plus dévoués, même à ses parents les plus proches, il est formellement interdit de lui faire visite. Gomment vit-elle? En compagnie de quelles pensées? Par quels moyens trompe-t-elle l'ennui de l'attente? Son âme est-elle en état de grâce ?

Chaque pause de cette voix voilée, qui interrogeait le mystère, s'emplissait d'une mélancolie si dense qu'elle paraissait presque matérielle et comme mesurée par ce rythme de sanglot qu'a l'eau qui entre dans une urne.

— Prie-t-elle? Gomtemple-t-elle ? Pleure-t-elle?... Ou bien, peut-être, elle est devenue inerte et ne souffre pas plus que ne souffre un fruit qui se ride au fond d'une vieille armoire.

La Foscarina se tut; et ses lèvres prirent un pli tombant, comme si les paroles prononcées les eussent fait se flétrir.

— Et si, tout à coup, elle se montrait à cette fenêtre? — dit Stelio, qui eut dans les oreilles la sensation réelle que les gonds grinçaient.

Tous deux épièrent les interstices des contrevents cloués.

— Elle est peut-être là, qui nous regarde, reprit-il à voix basse.

Ils se communiquèrent l'un à l'autre leur frisson.

Ils étaient adossés contre le mur d'en face et n'avaient aucune volonté de faire un pas. L'inertie des choses les envahissait, l'humidité cendrée les enveloppait, de plus en plus épaisse; le ramage confus et monotone les

étourdissait, comme cette médecine qui étourdit les febricitants. Les sirènes hurlaient dans le lointain. Peu à peu, les hurlements rauques s'affaiblissaient dans l'atmosphère molle, se faisaient doux comme des notes de flûte, s'attardaient comme ces feuilles décolorées qui abandonnaient la branche une à une sans gémir. Combien il était long, le temps qui s'écoulait entre le détachement de la feuille et son arrivée à terre I Tout était lenteur, vapeur, abandon, consomption, cendre.

— Il faut que je meure, mon ami, il faut que je meure ! — dit-elle après un long silence, d'une voix déchirante, en relevant son visage du coussin où elle l'avait plongé pour vaincre la convulsion de volupté et de douleur que lui avaient donnée les caresses inattendues et furieuses.

Elle vit son ami sur l'autre divan, à l'écart, là-bas, près du balcon, entrain de s'assoupir, les yeux mi-clos, la tête renversée, tout coloré d'or par les lueurs du soir. Sous la lèvre de son ami, elle vit une marque rouge comme une petite blessure, et, sur son front, les cheveux en désordre. Elle sentit que son propre désir s'alimentait de tout. cela, que ses paupières faisaient

mal à ses yeux, que son regard brûlait ses cils et que par ses prunelles entrait et se répandait dans tout son être ce mal inguérissable. Perdue, perdue, elle était maintenant perdue sans remède I

— Mourir? — dit le jeune homme d'une voix faible, sans ouvrir les yeux, sans bouger, comme du fond de sa mélancolie et de sa torpeur.

Sous la lèvre qui parlait, elle vit trembler la petite blessure sanglante.

— Avant que tu me haïsses...

Il ouvrit les yeux, se souleva, tendit la main vers elle comme pour l'empêcher de poursuivre.

— Ah ! pourquoi te tourmenter ainsi ?

Il la vit presque livide, les joues recouvertes par les boucles défaites, consumée comme si un poison la rongeait, ployée comme si son âme avait été rompue en travers de sa chair, terrible et misérable.

— Que fais-tu de moi ? Que faisons-nous de nous-mêmes? — reprit-elle avec angoisse.

Ils avaient lutté haleine contre haleine, cœur contre cœur, comme dans une mêlée ; dans les baisers cruels, ils avaient senti la saveur du sang. Tout à coup, ils avaient cédé à la passion comme à une aveugle volonté de se détruire. Ils avaient secoué la vie l'un de l'autre comme pour la déraciner.

— Je t'aime dit-il

— Pas ainsi, je voudrais que ce ne fût pas ainsi...

— Tu me troubles. Soudain, la furie me prend...

— C'est comme une haine...

— Non, non, ne dis pas celai

— Tu me déchires comme si tu voulais m'achever. . .

— C'est toi qui m'aveugles. Je ne me rends plus compte de rien...

— Qu'est-ce qui te trouble ? Que vois-tu en moi ?

— Je ne sais pas, je ne sais pas.

— Oh ! moi, je le sais bien!

— Pourquoi te tourmenter? Je t'aime. C'est l'amour qui...

— Qui me condamne. Il faut que j'en meure. Donne-moi encore le nom que tu me donnais !

— Tu es à moi, tu es mon bien; je ne veux pas te perdre.

— Tu me perdras.

— Mais pourquoi? Je ne comprends point. Quelle démence est la tienne?. .. Mon désir t'offense? Mais toi, est-ce que tu ne me désires pas aussi ? Est-ce que tu n'es pas prise de la même fureur? Tes dents claquaient...

Irritable, il îa briMait plus profondément, il exaspérait le mal. Elle se couvrit le visage avec ses paumes. Son cœur frappait sa gorge devenue rigide, comme un marteau dont elle eût senti les coups durs se répercuter au sommet de son crâne.

— Regarde I

Il toucha sa lèvre endolorie, pressa la petite blessure, tendit vers la femme ses doigts teints par la goutte de sang qui en avait coulé.

— Tu m'as laissé ta marque. Tu mordais ccmme une bête sauvage...

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Brusquement elle se dressa sur ses pieds, se tordit comme s'il l'eût excitée avec un 1er rouge. Elle fixa sur lui de grands yeux, comme pour le dévorer du regard. Ses narines palpitèrent. Une force effrayante s'agita dans sa ceinture. Tout son corps vibrant parut libre sous la tunique, comme si les plis n'y avaient plus adhéré. Son visage, sorti du creux des paumes comme d'un masque aveugle, se ralluma, sombre comme un feu sans rayons. Elle fut admirablement belle, terrible et misérable.

— Ah I Perdita ! Perdita !

Jamais, jamais, jamais cet homme n'oubliera le mouvement qu'elle eut pour s'approcher de lui, le muet tourbillon qui s'abattit sur sa poitrine, ni sa peur, ni son délice.

Il ferma les yeux; il oublia le monde, la gloire. Une profondeur ténébreuse et sacrée se fit en lui, comme dans un temple. Son esprit était opaque et immobile ; mais tous ses sens aspiraient à dépasser la limite humaine, à franchir les bornes de la jouissance, devenus sublimes, aptes à pénétrer les plus profonds mystères, à découvrir les secrets les plus cachés, prodigieux instruments, vertus infinies, réalités certaines comme la mort.

Il rouvrit les yeux. Il vit la chambre qui s'obscurcissait ; par le balcon ouvert, il vit les cieux lointains, les arbres, les coupoles, les tours, l'extrême lagune sur laquelle s'inclinait la face du crépuscule, les Monts ]^]uganéens bleuâtres et paisibles comme les ailes repliées de la terre dans le repos du soir. Il vit

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les formes du silence, et la silencieuse forme qui adhérait à lui comme l'écorce au tronc.

La femme pesait sur lui de tout son poids, lui appuyait le front contre l'épaule en se cachant le visage, le serrait à suffoquer, d'une étreinte qui ne se relâchait pas, indissoluble comme celle du cadavre dont les bras se raidissent autour du vivant. Il semblait qu'elle ne pourrait plus être détachée de l'aimé que par l'amputation des coudes. Le jeune homme sentait dans ce cercle la solidité et la ténacité des os ; et il sentait en même temps, sur sa poitrine et le long de ses jambes, la mollesse de cette chair qui pai moments tremblait sur lui comme tremble sur le gravier l'eau courante. Des choses infinies passaient dans ce tremblement d'eau, innombrables, continuelles, remontées du fond, descendues de très loin; elles passaient, passaient, de plus en plus denses, de plus en plus obscures, fleuve de trouble vie. Et il souffrait d'elle, de lui-même ; et il la sentait souffrir, et il la sentait sienne comme le bois est à la flamme qui le consume ; et il réentendait les paroles imprévues après la fureur sauvage : « Il faut que je meure ! »

Il tourna de nouveau les yeux vers le balcon ouvert ; il vit les jardins brunir, les maisons s'éclairer, une étoile sourdre de la tristesse du ciel, une longue épée pâle reluire au fond de la lagune, les collines se confondre avec la lisière de la nuit, les lointains s'étendre vers des contrées riches de biens inconnus. Il y avait par le monde des actions à faire, des conquêtes à poursuivre, des rêves à exalter, des des-

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tins à forcer, des énigmes à deviner, des lauriers à cueillir. Il y avait là-bas des chemins hantés par le mystère d'imprévoyables rencontres. Des bonheurs voilés y passaient sans que personne les rencontrât ou les reconnût. A cette heure, quelque part dans le monde, il existait peut-être un égal, un frère ou un ennemi lointain, sur le front de qui, après une journée d'attente laborieuse, descendait l'inspiration fulgurante d'où naît l'œuvre éternelle. A cette heure, quelqu'un peut-être venait d'achever un noble labeur ou de trouver enfin une raison héroïque de vivre. Mais lui, il était là prisonnier de son corps, gisant sous le poids de cette femme désespérée. Cette destinée magnifique de douleur et de puissance, pareille à un vaisseau chargé de fer et d'or, venait se briser contre lui comme contre un écueil. Et que faisait, que pensait dans le soir Donatella Arvale, sur sa colhne toscane, dans sa maison solitaire, près de son père dément? Trempait-elle sa volonté pour une lutte résolue? Approfondissait-elle son secret? Etait-elle pure?

Il devint inerte sous l'étreinte ; il sentit ses bras entravés par le cercle rigide. Une répulsion muette ei immobile occupa tout son être. Forte comme une angoisse, une mélancolie s'amassa autour de son cœur. Il lui sembla que le silence attendait un cri. Dans ses membres engourdis sous le fardeau, les vemes battirent douloureusement. Peu à peu, l'étreinte se relâchait, comme si la vie s'en fût allée. Les paroles déchirantes lui revinrent dans l'âme. Un effroi subit

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l'assaillit, à l'apparition d'une image funèbre. Et cependant il ne bougea pas, ne parla pas, n'essaya pas de dissiper cette nuée d'angoisse qui s'accumulait sur l'un et sur l'autre. 11 resta inerte. Il perdit la connaissance des lieux, la mesure du temps. Il vit celte femme et lui-même au milieu d'une plaine sans fin, parsemée d'herbes arides, sous un ciel blanc. Et ils attendaient, ils attendaient qu'une voix les appelât, qu'une voix les réconfortât... Un rêve confus naissait de sa torpeur, ondulait, se transformait, s'attristait sous l'incube. ^laintenant, il croyait gravir des rochers avec sa compagne ; et ils étaient haletants, et la terrible anxiété de son amie rendait sa propre anxiété plus affreuse...

Mais il tressaillit et rouvrit les paupières, au son d'une cloche. C'était la cloche de San-Simeone- Profeta, si voisine qu'elle semblait sonner à la voûte de la chambre. Le son métallique transperçait les oreilles comme une lame aiguë.

— Tu t'étais assoupie, toi aussi ? — demanda-t-il à la femme, qu'il sentait abandonnée comme si déjà elle eût été morte.

Et il leva une main, il lui effleura les cheveux, la joue, le menton.

Gomme si cette main lui eût brisé le cœur, elle éclata en sanglots. Elle sanglotait, sanglotait, là sur la poitrine de l'aimé, sans y mourir.

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— J'ai un cœur, Stelio, — dit-elle en le regardant au fond des pupilles, avec un effort pénible qui fit trembler sa lèvre comme si, pour prononcer ces paroles, elle avait dû vaincre une timidité farouche. — Je souffre d'un cœur qui est là vivant, Stelio : vivant et avide et angoissé comme vous ne le saurez jamais...

Elle sourit de ce faible sourire dont elle voilait sa souffrance ; elle hésita ; elle tendit la main vers un bouquet de violettes, le prit, l'approcha de ses narines. Ses paupières s'abaissèrent ; son front demeura visible entre les cheveux et les fleurs, merveilleusement beau et triste.

— Vous le blessez quelquefois, — dit-elle doucement, la bouche dans les violettes. — Quelquefois, vous êtes cruel pour lui...

Il semblait que cette humble chose odorante l'aidât à confesser sa peine, à voiler mieux encore le timide reproche qu'elle adressait à son ami. Elle se tut. Il courba la tête. On entendait les tisons pétiller sur les chenets ; on entendait la pluie monotone battre le jardin en deuil.

— Une soif de bonté, ah I vous ne saurez jamais quelle soifl... La bonté, mon ami, la vraie, la

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profonde, celle qui ne sait pas parler mais qui sait comprendre, celle qui sait donner tout dans un seul regard, dans un petit geste, et qui est forte, et qui est sûre, toujours dressée contre la vie qui séduit et qui souille... Cette bonté la connaissez-vous?

Sa voix était tour à tour ferme et vacillante, si chaude de lumière intérieure, si pleine d'âme révélée, que le jeune homme la sentait passer à travers tout son sang, non pas comme un son, mais comme une essence spirituelle.

— En vous, oui, en vous je la connais !

Il lui prit les deux mains qui tenaient sur les genoux les violettes ; il se courba et les baisa toutes les deux avec soumission. Il resta devant cl^e. à ses pieds, dans cette attitude soumise. Le parfum délicat ennoblissait sa tendresse. Pendant la pause, le feu et l'eau parlèrent.

Elle demanda d'une voix limpide :

— Croyez-vous que je sois pour vous une amie sûre ?

— Ne m'as-tu pas regardé dormir sur ton cœur? — répondit-il d'une voix altérée, saisi tout à coup d'une émotion nouvelle; car, dans cette question, il voyait l'âme se présenter à lui nue et droite ; et il sentait au fond de son orgueil un besoin secret de croire et de s'appuyer.

— Oui ; mais qu'est-ce que cela prouve ? Sur n'importe quel oreiller, la jeunesse a le sommeil tranquille. Tu es jeune...

— Je t'aime et je crois en toi ; je m'abandonne

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tout entier. Tu es ma compagne. Ta main est forte.

Il avait vu l'angoisse bien connue décomposer les lignes de ce cher visage ; et son accent avait tremblé d'amour.

— La bonté ! — reprit-elle en lui caressant les cheveux sur les tempes, d'un geste léger. — Tu sais être bon ; tu as le besoin de consoler, doux ami I Mais une faute a été commise, et elle exige une expiation. D'abord, il me semblait que j'aurais pu faire pour toi les choses les plus humbles et les plus hautes ; et maintenant, il me semble que je ne puis faire qu'une seule chose : m'en aller, disparaître, te laisser libre avec ton destin...

Il l'interrompit en se soulevant pour prendre le cher yisage entre ses paumes.

— Je la puis cette chose que l'amour ne peut pas I dit-elle à voix basse, toute pâle.

Et elle le regarda comme jamais elle ne l'avait regardé.

Il sentit que dans le creux de ses paumes il tenait une âme, une source vive, infiniment belle et précieuse.

— Foscarina, Foscarina, mon âme, ma vie I Ah ! oui, plus que l'amour, tu peux, je le sais bien, me donner plus que l'amour; et rien ne vaut pour moi ce que tu peux me donner ; et nulle autre offrande ne pourrait me consoler de ne plus t'avoir à mon flanc sur ma route. Crois-moi, crois-moi ! Je te l'ai répété si souvent, te souvient-il ? même lorsque tu n'étais pas encore

à moi tout entière, même lorsque ce pacte nous séparait encore...

Et, la tenant toujours prise entre ses paumes, il se pencha, la baisa passionnément sur les lèvres.

Elle frissonna jusqu'aux os : le fleuve glacé passait de nouveau sur elle et la transissait.

— Non, non î — pria-t-elle, toute blanche.

Elle se détourna du jeune homme. Sa poitrine haletait. Elle se baissa, comme en rêve, pour ramasser les violettes tombées.

— Le pacte I — dit-elle, après un intervalle de silence.

Un sifflement sourd partait d'un tison rebelle à la moi'sure de la flamme ; la pluie crépitait sur les pierres et sur les branches. De temps à autre, ces bruits imitaient l'agitation de la mer, évoquaient les solitudes hostiles, les lointains inhospitaliers, les êtres errants sous la rigueur des cieux.

— Pourquoi r avons-nous \iolé?

Steho avait les yeux fixés sur la splendeur mobile du foyer; mais dans ses mains ouvertes persistait la sensation prodigieuse, le vestige du miracle, la trace de ce visage humain où, à travers la pâleur lamentable, avait passé cette onde de beauté sublime.

— Pourquoi ? — répéta la femme, douloureusement. — Ah I confessez, confessez que vous aussi, cette nuit-là, avant que l'aveugle fureur nous eût assaillis et affolés, vous aussi vous aviez le pressentiment que tout allait être dévasté, perdu ; vous aussi vous aviez le pressentiment que nous ne devions pas céder, si

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nous voulions sauver le bien qui était né de nous deux, cette chose forte et enivrante qui me semblait la seule richesse de ma vie. Confessez-le, Stelio, dites la vérité ! Je pourrais presque vous rappeler l'instant précis où la voix bonne vous parla. Ne fût-ce pas sur l'eau, à l'heure du retour, pendant que nous avions avec nous Donatella ?

Avant de prononcer ce nom, elle avait hésité une seconde ; et ensuite, elle avait éprouvé une amertume presque physique, une amertume qui était descendue de ses lèvres au fond de son âme, comme si les syllabes eussent été pour elle un poison. Elle souffrait, en attendant la réponse de son ami.

— Je ne sais plus regarder vers le passé, Fosca, — répondit le jeune homme ; — et d'ailleurs je ne voudrais pas le faire. Mon bien, je ne l'ai pas perdu. Il me plaît que ton âme ait une bouche pesante et que ton sang abandonne ton visage quand je te touche et que tu pressens mon désir...

— Tais-toi, tais-toi ! supplia-t-elle. Gesse de me troubler ! N'empêche pas que je te raconte ma peine ! Pourquoi ne viens-tu pas à mon aide ?

Elle se retira un peu en arrière, parmi les coussins où elle était assise ; et elle se contracta comme sous une violence brutale, regardant fixement la flamme pour ne pas regarder celui qu'elle aimait.

— Plus d'une fois j'ai vu dans tes yeux quelque chose qui m'a fait horreur, — put-elle dire enfin, avec un effort qui rendit sa voix rauque.

Il tressaillit, mais il n'osa pas la contredire.

— Oui, horreur I — répéta-t-elle d'une voix plus nette, implacable contre elle-même, ayant désormais triomphé de sa crainte et ressaisi son courage.

Ils étaient l'un et l'autre en face de la vérité, avec leurs cœurs palpitants et nus.

Elle parla sans faiblesse.

— La première fois, ce fut là-bas, dans le jardin, la nuit que tu sais... Je comprends ce cjii'alors tu voyais en moi : toute la fange sur laquelle j'ai marché, toute l'infamie que mes pieds ont foulée, toute l'impureté dont j'ai eu le dégoût... Ah I tu n'aurais pas pu avouer les visions qui alors allumaient ta fièvre ! ïu avais les yeux cruels et la bouche convulsée. Quand tu sentis que tu me blessais, la pitié te vint... Mais ensuite, ensuite...

Elle s'était couverte de rougeur, et sa voix s'était faite impétueuse, et ses prunelles brillaient.

— Avoir nourri durant des années, avec le meilleur de moi-même, un sentiment de dévotion et d'admiration sans limites, de près, de loin, dans la joie, dans la tristesse ; avoir accepté avec le plus pur acte de grâces toute la consolation oflerte aux hommes par votre poésie, et avoir anxieusement attendu d'autres dons toujours plus hauts et toujours plus consolateurs ; avoir cru en la force grande de votre génie depuis son aurore, et n'avoir jamais détaché les yeux de votre ascension, et l'avoir accompagnée d'un vœu qui a été ma prière du matin et du soir durant des années ; avoir silencieusement et avec ferveur soutenu un continuel effort pour donner à mon esprit quelque

igO LE FEU

beauté, quelque harmonie qui le rendissent moins indigne de s'approcher du vôtre ; tant de fois, sur la scène, devant une salle ardente, avoir prononcé avec un frisson quelque parole immortelle en pensant à celles qu'un jour il vous plaira peut-être de communiquer à la foule par le moyen de ma bouche ; avoir travaillé sans trêve, avoir essayé toujours d'arriver à un art plus simple et plus intense, avoir aspiré continuellement à la perfection par crainte de ne pas vous plaire, de paraître trop inférieure à votre rêve; avoir aimé ma gloire fugitive seulement pour qu'elle pût un jour servir à la vôtre ; avoir hâté avec la ferveur de la foi la plus assurée vos nouvelles révélations, pour pouvoir m'offrir à vous comme un instrument de votre victoire avant ma décadence ; et avoir contre tout et contre tous défendu ce bien de mon âme secrète, contre tous et aussi contre moi-même, et plus courageusement et plus durement encore contre moi-même que contre les autres ; avoir fait de vous ma mélancolie, mon espérance tenace, mon épreuve héroïque, le signe de toutes les choses bonnes, fortes et libres, ah I Stelio, Stelio...

Elle s'arrêta une seconde, suffoquée par son cœur trop plein, offensée par le souvenir comme par une honte nouvelle.

— ...et arriver à cette aube-là, et vous voir partir ainsi de ma maison, dans ce matin horrible I

Elle blêmit, perdit tout le sang de sa face.

— T'en souvient-il ?

— J'étais heureux, heureux ! — s'écria le jeune

homme d'une voix qui s'étranglait, bouleversé, pâlissant aussi.

— Non, non... T'en souvient-il? Tu te levas de mon lit comme du lit d'une courtisane, rassasié, après quelques heures de violent plaisir...

— Tu te trompes, tu te trompes I

— Avoue ! Dis la vérité I La vérité seule peut nous sauver encore.

— J'étais heureux ; j'avais tout le cœur épanoui ; je révais, j'espérais, je croyais renaître...

— Oui, oui, heureux de respirer, de te retrouver libre, de te sentir jeune encore dans le vent et dans le jour. Ah ! tu avais mêlé trop d'acres choses à tes caresses, trop de poisons à ton plaisir. Que voyais-tu en celle qui tant de fois avait agonisé, — tu le sais bien 1 — oui, agonisé, plutôt que de profaner le rêve qu'elle emportait avec elle dans sa course errante à travers le monde ? Dis : que voyais-tu, sinon la créature corrompue, la chair de volupté, le reste des amours de hasard, l'actrice vagabonde qui est dans son lit comme sur la scène, à tous et à personne...

— Foscarina ! Foscarina I

Il se jeta sur elle, lui ferma les lèvres avec sa main tremblante.

— Non, non, ne dis pas cela ! Tais-toi ! Tu es lolle, tu es folle...

— C'est horrible I — murmura-t-elle en se renversant sur les coussins, défaillante, brisée par sa passion, submergée sous ce flot d'amertume qui avait jailli du plus profond de son cœur.

IQ^ LE PEU

Mais elle gardait, les yeux ouverts et dilatés, immobiles comme deux cristaux, durs comme s'ils n'avaient plus eu de cils, fixés sur lui. Ces yeux empêchaient Stelio de parler, de nier ou d'atténuer la vérité qu'ils avaient découverte. Au bout de quelques instants, ils lui devinrent intolérables. Il les ferma du bout des doigts, comme on ferme ceux des morts. Elle vit ce geste, qui était d'une mélancolie infinie ; elle sentit sur ses paupières les doigts qui la touchaient comme savent toucher seulement l'amour et la pitié. Son amertume se dissipa, râpre nœud de sa gorge se dénoua, ses cils devinrent humides. Elle étendit les bras, lui enlaça le cou, s'y suspendit pour se soulever un peu. Et il sembla qu'elle se resserrait toute sur elle-même, qu'elle redevenait encore une fois légère et faible, et pleine d'une silencieuse imploration.

— Ainsi donc, il faut que je m'en aille I — soupirat-ellc, la voix mouillée par les larmes intérieures. — N'y a-t-il pas de remède? N'y a-t-il pas de pardon ?

— Je t'aime, dit l'aimé.

Elle dégagea un bras et allongea vers le foyer sa main ouverte, comme pour conjurer le sort. Puis, de nouveau, elle enveloppa le jeune homme dans un étroit cmbrassement.

— - Oui, encore un peu, encore un peu ! Laissemoi rester encore un peu. Et puis, je m'en irai, je m'en irai mourir Ik-bas, très loin, sous un arbre, sur une pierre. Laisse-moi rester encore un peu !

— Je t'aime, dit l'aimé.

Les forces aveugles et indomptables de la vie tour-

TE FEU igS

billonnaient sur leurs télcs, sur leur embrassement. Comme ils les sentaient présentes, l'efTroi resserrait leur étreinte ; et du contact de leurs corps il naissait pour leurs âmes un bien et un mal déchirants qui se confondaient, n'étaient plus séparables. La voix des éléments parlait dans le silence un langage obscur, qui était comme une réponse incomprise à leur muette interrogation. Près d'eux, loin d'eux, le feu et l'eau discouraient, répondaient, racontaient. Peu à peu, ils attirèrent l'esprit de l'animateur, le séduisirent, le charmèrent, l'entraînèrent dans le monde des mythes innombrables qui étaient nés de leur éternité. 11 eut dans les oreilles la sensation réelle et profonde des deux mélodies qui exprimaient l'intime essence des deux Volontés élémentaires : les deux mélodies merveilleuses qu'il avait déjà trouvées pour les ourdir dans la trame symphonique de la tragédie nouvelle. Soudain, la douleur et l'inquiétude cessèrent en lui comme pour une trêve heureuse, pour un intervalle d'enchantement. Et les bras de la femme se dénouèrent aussi, comme s'ils obéissaient à un ordre mystérieux de libération.

— Il n'y a pas de remède ! — se dit-elle à ellemême, comme pour répéter la formule d'un arrêt que ses oreilles auraient entendu de la même façon que l'autre avait entendu les grandes mélodies.

Elle se courba, elle appuya son menton sur sa paume et son coude sur son genou ; et, dans cette attitude, elle resta les yeux fixés sur le foyer, fronçant les sourcils.

Il la regarda, fut ressaisi par sa peine. La trêve

était finie, trop brève ; mais son esprit s'était orienté vers son œuvre, et il lui restait une excitation qui ressemblait à de l'impatience. Maintenant, cette peine lui semblait inutile ; l'angoisse de cette femme lui semblait presque importune, puisqu'il l'aimait, puisqu'il la désirait, et que ses caresses étaient ardentes, et qu'ils étaient libres tous les deux, et que le lieu où ils vivaient était propice à leurs rêves et à leurs plaisirs. Il aurait voulu trouver une manière subite de rompre ce cercle de fer, de dissiper cette triste vapeur, de ramener son amie à la joie. Il fit appel à sa grâce ingénieuse pour qu'elle lui fournît une invention délicate qui attirerait l'affligée au sourire, qui l'apaiserait. Mais il n'avait plus maintenant cette mélancolie pleine d'abandon et cette pitié tremblante qui avaient donné à ses doigts un toucher si suave lorsqu'il avait fermé les yeux désespérés. Son instinct ne lui suggérait que le geste sensuel, la caresse qui stupéfie l'âme, le baiser qui confond les pensées.

Il hésita ; il la regarda. Elle demeurait dans la même attitude, courbée, le menton appuyé sur la paume, les sourcils froncés. La flamme lui éclairait le visage et les cheveux de ses lueurs dansantes. Le front était beau comme un beau front viril ; mais il y avait quelque chose de farouche dans le pli naturel et dans le reflet fauve des grandes mèches massives, à leur naissance près des tempes : quelque chose de fier et de rude qui faisait songer à l'aile des oiseaux de proie.

— Que regardes- tu ? — dit-elle, sentant cette atten-

tion. — Est-ce que tu me découvres un cheveu blanc ? Il se pencha, se mit à genoux devant elle, flexible, câlin.

— Je te vois belle, Foscarina. Je ne découvre en toi que des choses qui me plaisent, toujours. Je regardais le pli de tes cheveux, là : ce pli étrange qui a été fait, non par le peigne, mais par la tempête.

Il plongea ses mains sensuelles dans les boucles épaisses. Elle ferma les yeux, reprise de ce froid, dominée par ce terrible pouvoir ; elle fut à lui comme une chose qu'on tient dans le poing, comme une bague au doigt, comme un gant, comme un vêtement, comme une parole qu'on peut dire ou ne pas dire^ comme un vin qu'on peut boire ou verser par terre.

— Je te vois belle. Quand tu fermes ainsi les yeux, je te sens mienne jusqu'au fond, jusqu'au fond, mienne, en moi, comme l'âme est confondue avec le corps : une seule vie, la mienne et la tienne... Ah ! je ne sais pas te dire... Tout ton visage pâlit au dedans de moi-même... Je sens l'amour monter dans tes veines, monter jusqu'à la pointe de tes cheveux ; je le vois sourdre de dessous tes paupières... Quand tes paupières battent, il me semble qu'elles battent comme mon sang et que l'ombre de tes cils touche le plus profond de mon cœur...

Elle écoutait, dans cette obscurité où, à travers le tissu vivant des paupières, lui arrivait la rouge vibration de la flamme ; et, par instants, il lui semblait que cette voix était lointaine, et qu'elle parlait, non pas à elle, mais à une autre, et qu'elle-même écoutait en

IQÔ LE FBI)

secret un entretien d'amour, et qu'elle était déchirée par la jalousie, et qu'elle était frappée par les éclairs d'une volonté homicide, envahie par un sauvage esprit de vengeance, et que pourtant son corps demeurait immobile, que ses mains pendaient engourdies par une lourde torpeur, désarmées, impuissantes.

— Tu es ma volupté et tu es mon réveil. Il y a en toi une puissance excitatrice dont toi-même tu n'as pas conscience. Le plus simple de tes actes suffit pour me révéler une vérité que j'ignorais. Et l'amour est comme l'intellect : il resplendit à mesure des vérités qu'il découvre. Pourquoi, pourquoi te chagriner ? Rien n'est détruit, rien n'est perdu. Il fallait que je fusse libre et heureux dans la vérité de ton entier amour pour créer l'œuvre belle que tant d'hommes attendent. J'ai besoin de ta foi, j'ai besoin de jouir et de créer... Ta seule présence suffit pour donner à mon esprit une fécondité incalculable. Tout à l'heure, pendant que tu me tenais embrassé, j'ai entendu soudain passer dans le silence un torrent de musique, un fleuve de mélodie.,.

A qui parlait-il ? A qui demandait-il la joie ? Son besoin musical ne se portait-il pas vers celle qui chanlail et dont le chant transfigurait l'Univers? A qui, sinon à la jeunesse fraîche, à la virginité intacte, pouvait-il demander de jouir et de créer ? Tandis qu'elle l'étrcignait entre ses bras, c'était l'autre qui chantait en lui 1 Et maintenant, maintenant, à qui parlait-il, sinon à l'autre ? L'autre seule pouvait lui donner ce qui lui était nécessaire pour son art et pour sa

vie. La \ierge était une force neuve, une beauté close, une arme non empoignée encore, aiguë et magnifique pour l'ivresse de la guerre. Malédiction ! Malédiction !

Une douleur mêlée de colère lui travaillait l'âme, dans cette obscurité vibrante d'où elle n'osait pas sortir. Elle souffrait comme si elle eût été renversée sous un incube. Il lui semblait qu'elle sombrait avec son indestructible fardeau, avec sa vie vécue, avec ses années de misère et de triomphe, avec son triste visage et avec ses mille masques, avec son âme désespérée et avec les mille âmes qui avaient habité son corps mortel. Cette passion, qui devait la sauver, la poussait irréj)arablement aujourd'hui vers la ruine et la mort. Pour arriver à elle, pour jouir d'elle, le désir de l'aimé devait traverser toute cette ombre qu'il croyait faite d'innombrables amours inconnues ; et, par cette méprise outrageante, il devait se contaminer, se corrompre, s'aigrir, devenir cruel, se changer peu à peu en dégoût. Toujours cette ombre devait exciter en lui l'instinct de férocité bestiale qui se cachait au fond de sa sensuahté puissante. Ah ! qu'avait-elle fait ? Elle avait armé un dévastateur furibond, et elle l'avait placé là, entre son ami et elle. Il n'y avait plus de salut possible. Elle-m*me, en ce soir d'incendie, avait amené devant lui la belle et fraîche proie dont il avait pris possession par un de ces regards qui sont un choix et une promesse. A qui parlait-il maintenant, sinon à cette autre ? A qui demandait-il la joie ?

— Ne sois pas triste ! Ne sois pas triste I Maintenant, elle n'entendait les paroles que d'une

manière confuse, plus faibles de seconde en seconde, comme si son âme se fût abîmée dans un gouffre et que la voix fût demeurée en haut ; mais elle seutait les mains impatientes qui la touchaient. Et, dans cette sanglante obscurité qui ressemblait à celle d'où naissent les délires et les folies, tout à coup, de ses moelles, de ses veines, de toute sa chair troublée, surgit une révolte sauvage.

— Veux-tu que je te conduise à elle? Veux-tu que je l'appelle près de toi? — s'éciia la malheureuse, en lui ouvrant sur la face des yeux qui l'étonnèrent, en le saisissant par les poignets et le secouant avec une force convulsive où l'on sentait les ongles. — Va ! Val Elle t'attend. Pourquoi rester ici? Va, cours I Elle t'attend.

Elle se dressa, le souleva, essaya de le pousser vers la porte. Elle n'était plus reconnaissable, transfigurée par la fureur en une créature menaçante et dangereuse. Incroyable était la vigueur de ses mains, l'énergie nocive qui se développait dans tous ses membres.

— Qui donc m'attend? Que dis-tu? Qu'as-tu? Reviens en toi-mcme, Foscarina I

Il balbutiait, l'appelait, tremblant d'épouvante parce qu'il croyait voir la figure de la folie se dessiner sur ce visage bouleversé.

Mais elle, en démence, ne l'entendait plus.

— Foscarina I

Il l'appela de toute son âme, blanc de terreur, comme s'il voulait arrêter par son cri la raison près de partir.

Elle eut un grand sursaut ; elle ouvrit les mains ; elle promena autour d'elle des yeux égarés, comme si elle s'éveillait et ne se souvenait plus. Elle haletait.

— Viens, assieds-toi.

Il la reconduisit vers les coussins, l'y accommoda doucement. Elle se laissait radoucir par cette tendresse désolée. Elle semblait reprendre connaissance après un évanouissement et ne plus se souvenir de rien. Elle se plaignit.

— Pourquoi m'a-t-on battue ?

Elle palpa ses bras endoloris, toucha au nœud des mâchoires ses joues qui lui faisaient mal. Elle se mit à trembler de froid.

— Etends-toi ; repose ta tcte, ici...

Il la fit s'étendre, lui arrangea la tête, lui mit sur les pieds un coussin, doucement, avec précaution, penché sur elle comme sur une chère malade, lui abandonnant tout son cœur qui battait, battait, effrayé encore.

— Oui, oui... — répétait-elle d'une voix qui n'était qu'un souffle, à chaque mouvement qu'il faisait, comme pour prolonger la douceur de ces soins.

— Tu as froid?

— Oui.

— Veux-tu que je te couvre ?

— Oui.

Il chercha une couverture, trouva sur une table

un velours ancien. Il l'en recouvrit. Elle lui souril faiblement.

— Es-tu bien comme cela?

Elle fît signe que oui, avec ses paupières qui se fermaient.

Alors il ramassa les violettes, qui étaient alanguies et tièdes. Il posa le bouquet sur le coussin où elle avait la tête posée.

— Gomme cela?

Elle fit avec les cils un mouvement plus léger encore. Il lui baisa le front, dans le parfum ; puis, il s'éloigna pour attiser le feu, ajouta beaucoup de bûches, fit jaillir une grande flambée.

— Sens-tu la chaleur? Te réchauffes-tu? — demandat-il à voix basse.

Il se rapprocha d'elle, se pencha sur la pauvre âme. Il retint son souffle. Elle s'était assoupie. Les contractures de son visage se relâchaient, les lignes de sa bouche se recomposaient dans le rythme égal du sommeil ; un calme pareil à celui de la mort se répandait sur sa pâleur, u Dors ! Dors ! » Il était si plein de pitié et d'amour qu'il aurait voulu transfuser dans ce sommeil une infinie vertu de consolation et d'oubliance. « Dors ! Dors ! »

Il resta là, sur le tapis, à la veiller. Pendant quelques minutes, il mesura cette respiration. Ces lèvres avaient dit : « Je puis une chose que l'amour ne peut pas ! » Ces lèvres avaient crié : « Veux-tu que je te conduise à elle? Veux-tu que je l'appelle près de toi ? » Il ne jugeait pas, ne résolvait pas ; il laissait sa pensée

se disperser. Une fois encore il sentit les forces aveugles et indomptables de la vie tourbillonner sur sa tête, sur ce sommeil, et aussi sa terrible volonté de vivre, a L'arc a pour nom Bios et pour œuvre la mort. »

Dans le silence, le feu et l'eau parlèrent. La voix des éléments, la femme endormie dans la douleur, l'imminence du destin, l'immensité de l'avenir, le souvenir et le pressentiment, toutes ces choses créèrent dans son esprit un état de mystère musical où l'œuvre inexprimée surgit de nouveau et s'illumina. Il entendit ses mélodies se développer indéfmiment. Il entendit un personnage du drame qui disait : « Elle seule éteint notre soif; et toute la soif qui est en nous se poite avidement vers sa fraîcheur. Si elle n'existait pas, nul ici ne pourrait vi^ re ; nous mourrions tous de sécheresse... )) Il vit une campagne sillonnée par le lit aride et blanc d'un fleuve antique, parsemée de bûchers qui brûlaient dans le soir extraordinairement calme et pur. Il vit une funèbre fulguration d'or, une tombe pleine de cadavres tout recouverts d'or, le cadavre couronné de Cassandre parmi les urnes sépulcrales. Une voix disait : « Gomme elles sont douces, ses cendres! Elles coulent entre les doigts comme le sable de la mer... » Une voix disait : « Elle parle d'une ombre qui passe sur toutes les choses et d'une éponge humide qui efî'ace toutes les traces... » Alors, la nuit se faisait : les étoiles scintillaient, les myrtes embaumaient, une vierge ouvrait un livre, lisait une lamentation. Et une voix disait : « Ah I la statue de Niobe

Avant de mourir, Antigone voit une statue de pierre d'où jaillit une éternelle fontaine de larmes... » L'erreur du temps avait disparu ; les lointains des siècles étaient abolis. L'ancienne âme tragique était présente dans l'âme nouvelle. Avec la parole et avec la musique, le poète recomposait l'unité de la vie idéale.

Un après-midi de novembre, il revenait du Lido sur le bateau à vapeur, accompagné de DanieleGiàuro. Ils avaient laissé derrière eux l'Adriatique en tempête, l'entrechoquement des lames glauques et blanches sur les sables déserts, les arbres de San-Niccolô dépouillés par un vent de proie, les tourbillons des feuilles mortes, les fantômes héroïques des départs et des arrivages, le souvenir des arbalétriers joutant pour l'écarlate et des galops de lord Byron dévoré par le désir de surpasser son destin.

— Moi aussi, j'aurais aujourd'hui donné un royaume pour un cheval ! — dit Effrena en se raillant luimcme, irrité par la médiocrité de la vie. — Ni une arbalète ni un cheval à San-Niccolô, et pas même le courage d'un rameur ! Perge audacier... Nous voilà sur celte ignoble carcasse grise qui fume et qui gargouille

comme une marmite. Regarde Venise qui danse, là-bas !

Le courroux de la mer se propageait sur la lagune. Les eaux étaient agitées par un frissonnement rude, et il semblait que cette agitation se communiquât aux assises de la ville. On voyait les palais, les coupoles, les campaniles tanguer comme des navires . Les algues arrachées des fonds flottaient avec toutes leurs racines blanchâtres. Des troupes de mouettes tournoyaient dans le vent ; et, de temps à autre, on entendait leur étrange rire suspendu aux mille crêtes de la bourrasque.

— Wagner ! — dit à voix basse Daniele Glàuro, saisi d'une émotion brusque, en indiquant un vieillard appuyé au bordage de la proue. — Là, avec Franz Liszt et avec Donna Gosima. Le vois-tu.^

Le cœur de Stelio palpita plus fort ; pour lui disparurent soudain toutes les figures environnantes, s'interrompit l'ennui amer, cessa l'oppression de l'inertie ; et le seul sentiment qui subsista fut celui de surhumaine puissance éveillé par ce nom, et la seule réalité qui plana sur tous ces fantômes indistincts fut le monde idéal évoqué par ce nom autour du petit vieillard penché vers le tumulte des eaux.

Le génie victorieux, la fidélité d'amour, l'amitié immuable, suprêmes apparitions de la nature héroïque, étaient là, réunies une fois encore sous la tempête, silencieusement. Une même blancheur éblouissante couronnait les trois personnes voisines : leurs cheveux étaient blancs sur leurs pensées tristes. Une tristesse

inquiète se révélait dans leurs faces, dans leurs attitudes, comme si un môme pressentiment obscur eût grevé leurs cœurs communicants. La femme avait sur un visage de neige une belle bouche robuste , formée de lignes fermes et nettes, révélatrice d'une âme tenace ; et ses yeux de clair acier demeuraient continuellement fixés sur celui qui l'avait élue pour compagne dans sa haute guerre, veillaient avec adoration sur celui qui, après avoir vaincu toutes les forces hostiles, serait impuissant à vaincre la Mort dont la menace le poursuivait sans cesse. Ce féminin regard de vigilance et de crainte s'opposait au regard invisible de l'autre Femme et créait autour du vieillard ainsi protégé une vague ombre funèbre.

— Il paraît souffrir, — dit Daniele Glàuro. — Tu ne vois pas ? Il paraît sur le point de tomber en défaillance. Veux-tu que nous nous approchions ?

Effrena regardait avec une émotion inexprimable ces cheveux blanchis que le vent âpre agitait sur cette nuque sénile, sous les larges bords du feutre, et cette oreille presque livide, au lobe gonflé. Ce corps, qui avait été soutenu dans la lutte par un si fier instinct de domination, offrait maintenant l'apparence d'un chiffon que la rafale devait emporter et perdre.

— Ah ! Daniele, que pourrions-nous faire pour lui ? — dit-il, cédant à un besoin religieux de manifester par quelque signe sa révérence et sa pitié envers ce grand cœur oppressé.

— Que pourrions-nous faire ? — répéta Daniele Glàuro, à qui se communiqua immédiatement cette

volonté fervente d'offrir quelque chose de soi au héros qui endurait le sort humain.

Ils ne furent qu'une seule âme dans cet acte de gratitude et de ferveur, dans cette subite exaltation de leur noblesse profonde.

Mais ils ne pouvaient donner autre chose que ce qu'ils donnaient. Rien n'était capable d'interrompre l'œuvre occulte du mal. Et ils s'affligeaient tous les deux à voir ces cheveux blanchis, cette faible chose à demi morte, s'agiter sur la nuque du vieillard au ouffle véhément qui, venu du large, apportait à la lagune étonnée la voix et les écumes de la mer.

« Ah ! mer superbe, tu devras me porter encore I Le salut que je cherche sur la terre, je ne le trouverai jamais. Je vous resterai fidèle, ô flots de la mer immense... » Les harmonies impétueuses du Vaisseau Fantôme se réveillaient dans la mémoire d'Effrena, avec l'appel désespéré qui les traverse de temps à autre ; et il lui semblait réentendre dans le vent la chanson sauvage de la chiourme sur le navire aux voiles rouges : a lohohé, iohohé I Descends à terre, ô noir capitaine : sept ans sont passés... » Et il reconstituait en imagination la figure dé Wagner jeune, il se représentait le solitaire égaré dans la vivante horreur de Paris, misérable et indompté, dévoré par une fièvre merveilleuse, les yeux fixés sur son étoile et résolu de contraindre le monde à la reconnaître. Dans le mythe du pâle navigateur, l'exilé avait retrouvé une image de sa propre course haletante, de sa lutte furieuse, de son espoir suprême. « Mais un

2o6 LE FEU

jour l'homme pâle pourra être affranchi, s'il rencontre sur la terre une femme qui lui soit fidèle jusqu'à la mort ! »

Cette femme était là, au flanc du héros, comme une gardienne toujours vigilante. Elle aussi, comme Senta, connaissait la loi souveraine de la fidélité ; et la mort était sur le point d'accomplir le vœu sacré.

— Crois-tu que, plongé dans la poésie des mythes, il ait rêvé une façon extraordinaire de trépasser, et qu'il prie chaque jour la Nature de rendre sa fin conforme à son rêve? — demanda Daniele Glàuro, en songeant à la volonté mystérieuse qui induisit l'aigle à prendre pour une roche le front d'Eschyle et qui amena Pétrarque à expirer solitairement sur les pages d'un livre. — Quelle pourrait être la fin digne de lui?

— Une mélodie nouvelle, d'une puissance inouïe, qui dans sa première jeunesse lui apparut indistincte et qu'il ne put fixer alors, lui fendra tout à coup le cœur comme une épée terrible.

— C'est vrai ! dit Daniele Glàuro.

Excitées par le grand vent, les phalanges des nuages combattaient dans les espaces et s'entre-bouleversaient ; les tours, les coupoles ondulaient au fond de l'eau et semblaient se déformer aussi ; et les ombres de la ville et les ombres du ciel, également vastes et mobiles sur les eaux hérissées, se confondaient et s'altéraient comme si elles eussent été produites par des choses également près de se dissoudre.

— Regarde le Madgyar, Daniele. Assurément, c est un esprit généreux : il a servi le héros avec un dévoue-

ment et avec une foi sans limites Et, mieux encore que par son art, il est voué à la gloire par cette servitude. Mais vois comme ce sentiment si sincère et si fort lui inspire une affectation presque histrionique, en raison de ce continuel besoin d'imposer aux spectateurs une magnifique image de lui-même, qui les étonne !

L'abbé redressait son buste maigre et ossu, qui semblait serré dans une cotte de mailles ; et, se haussant ainsi de toute sa stature, il se découvrait la tête pour prier, pour adresser sa muette prière au Dieu des Tempêtes. Le vent dérangeait son épaisse chevelure blanche, la chevelure léonine d'où était partis tant de frémissements et d'éclairs qui troublaient la foule et les femmes. Ses yeux magnétiques étaient levés vers les nuages, tandis que les paroles non prononcées, se dessinant sur ses longues lèvres minces, répandaient un souffle mystique dans tout ce visage tourmenté de rides et de verrues énormes.

— Qu'importe? — dit Daniele Glàuro. — Il possède la divine faculté de la ferveur, il a le goût de la force toute-puissante et de la passion dominatrice. Son art n'aspira-t-il pas vers Prométhée , Orphée , Dante , le Tasse ? Il a été attiré par Wagner ccmme par les grandes énergies naturelles ; peut-être avait-il entendu en lui ce qu'il a essayé d'exprimer dans son poème symphonique : a Ce que l'on entend sur la montagne. »

— C'est vrai I dit Effrena.

Mais ils tressaillirent l'un et l'autre en voyant le vieillard se retourner soudain avec le geste d'un homme

qui étoufferait dans les ténèbres et s'accrocher convulsivement à sa compagne, qui jeta un cri. Ils accoururent. Tous les passagers accoururent, frappés par ce cri d angoisse, et se pressèrent autour de lui. ¥n regard de la femme suffit pour empêcher que personne n'osât approcher du corps, qui paraissait inanimé. Elle-même le soutint, l'accommoda sur le banc, lui toucha les poignets, se pencha pour lui ausculter le cœur. Son amour et sa douleur traçaient autour du malade inerte un cercle inviolable. Tous reculèrent et attendirent en silence, épiant avec anxiété sur ce visage livide les indices de la mort ou de la vie.

Le visage était immobile, abandonné sur les genoux de la femme. Deux sillons profonds descendaient le long des joues vers la bouche entr'ouverte, se creusaient vers les ailes du nez impérieux. Les rafales agitaient les cheveux rares et fins sur le front convexe, le blanc collier de barbe sous le menton carré où la vigueur de l'os maxillaire était visible à travers les plis mous de la peau. Les tempes se couvraient d'une sueur visqueuse, et un faible tremblement remuait un des pieds, qui pendait. Les moindres détails de cette figure blême s'imprimèrent dans l'esprit des deux jeunes hommes pour toujours.

Combien dura ce supplice? Le passage des ombres continuait sur les eaux livides, interrompu de temps à autre par de grands faisceaux de rayons qui semblaient transpercer Tair et s'enfoncer avec une pesanteur de flèches. On entendait le bruit cadencé de la machine, et, par instants, le rire moqueur des mouettes, et déjà

le hurlement sourd qui arrivait du Grand Canal, le vaste gémissement de la ville battue par la tempête.

— Nous le porterons, — dit à l'oreille de son ami Stelio Effrena, enivré par la tristesse des choses et par la solennité de ses visions.

Le visage immobile donnait à peine (juelques signes du retour à la vie.

— Oui, offrons nos bras ! — dit Daniel Glàuro, en pâlissant.

Ils regardèrent la femme au visage de neige; ils s'avancèrent, très pâles; ils offrirent leurs bras.

Combien dura ce transport terrible ? Court était le passage du bateau à la rive ; mais ces quelques pas comptèrent pour un long chemin. L'eau se brisait contre les poutres du débarcadère, le hurlement sortait du Canal comme des méandres d'une caverne, les cloches de San-Marco sonnaient les vêpres ; mais ce bruit confus perdait toute réalité immédiate et semblait infiniment profond et lointain, comme une lamentation de l'Océan.

Ils portaient sur leurs bras le poids du Héros ; ils portaient le corps évanoui de Celui qui avait répandu sur le monde la puissance de son âme océanique, la chair mortelle du Révélateur qui, pour la religion des hommes, avait transformé en un chant infini les essences de l'Univers. Avec un frisson ineffable d'épouvante et de joie, tel un homme qui verrait un fleuve se précipiter d'une roche, un volcan se fendre, un incendie dévorer une forêt, un éblouissant météore cacher le ciel étoile, tel un homme à l'aspect d'une force natu-*

relie imprévue et irrésistible, Effrena sentit sous sa main, passée dans l'aisselle pour soutenir le buste, — il avait dû s'arrêter une seconde, afin de reprendre ses forces qui lui échappaient, et il regardait cette tête blanche appuyée contre sa poitrine, — il sentit sous sa main repalpiter le cœur sacré.

— Tu étais fort, Daniele, toî qui ne saurais briser un roseau I II était lourd, ce corps de vieux barbare ; il semblait armé d'une ossature de bronze : bien construit, robuste, apte à rester debout sur un pont qui roule et qui tangue ; la structure d'un homme destiné à la haute mer. D'où cette force te venait-elle? Je n'étais pas sans crainte... Mais non, tu ne chancelais point ! Nous avons porté sur nos bras un héros. C'est une journée qui mérite qu'on la célèbre. Ses yeux se sont rouverts en face de moi; son cœur a repalpité sous ma main. Nous étions dignes de le porter, Daniele, par notre ferveur !

— Tu étais digne, toi, non seulement de le porter, mais aussi de recueillir, pour les remplir, quelquesunes des plus belles promesses offerte par son art aux hommes qui espèrent encore.

— Ah I si je ne succombe à mon abondance même

et si je réussis à dompter cette anxiété qui m'étouffe, Daniele ! . . .

Ils allaient, allaient au flanc l'un de l'autre, les deux amis enivrés et confiants, comme si leur amitié était devenue plus noble, s'était accrue d'un idéal trésor ; ils allaient, allaient dans le vent, dans le mugissement, à travers le soir tumultueux, poursuivis par la fureur de la mer.

— On croirait que l'Adriatique a renversé les Murazzi et veut se railler de la défense du Sénat ! — dit Daniele en s'arrêtant devant le flot qui débordait jusque sur la Piazza et menaçait les Procuraties. — Nous sommes obligés de revenir en arrière.

— Non. Faisons-nous passer en barque. Voici un sandalo... Regarde San-Marco sur l'eau!

Le rameur les passait à la Tour de l'Horloge. La Piazza était inondée, pareille à un lac dans une enceinte de portiques, reflétant le ciel qui se découvrait derrière les nuages en fuite, coloré par le crépuscule de safran. Plus vive, la Basilique d'or, comme si elle se ravivait au contact de l'eau ainsi qu'une forêt desséchée, resplendissait d'ailes et d'auréoles dans la lumière finissante; et les croix de ses mitres apparaissaient au fond du sombre miroir comme les sommets d'une basilique submergée.

EN VERUS lORTIS QUI FREGIT VINCULA MORTIS,

lut Stelio sur la corde d'un arc, au bas de la mosaïque de la Résurrection. — C'est à Venise, le sais-tu ? que Wagner eut ses premiers colloques avec la mort, il y a plus de vingt ans aujourd'hui, à

l'époque de Tristan. Consumé par une passion sans espoir, il vint à Venise pour y mourir en silence; et il y composa ce délirant second acte, qui est un hymne à la nuit éternelle. Maintenant, son destin le ramène sur les lagunes. Le sort a décidé, ce semble, qu'il aurait là sa fm, comme Claudio Monteverde. N'est-ce pas d'un désir musical que Venise est pleine, d'un désir immense et indéfinissable? Tous les bruits s'y transforment en voix expressives. Ecoute I

AlU souffle impétueux du vent, la ville de pierre et d'eau était devenue sonore comme un orgue démesuré. Le sifflement et le mugissement se changeaient en une sorte d'imploration chorale qui grandissait et diminuait sur un mode rythmique.

— Dans ce chœur de gémissements, ton oreille ne perçoit-elle pas le dessin d'une mélodie ? Ecoute !

Débarqués du sandalo, ils s'engageaient dans les ruelles, franchissaient les petits ponts, longeaient les quais, s'enfonçaient à l'aventure ; mais, malgré l'anxiété de sa course, Effrena s'orientait d'instinct vers une maison loitaine qui, de temps à autre, comme à la lueur d'un éclair, lui apparaissait animée par une attente profonde.

— Ecoute ! Je distingue un thème mélodique, un thème qui se perd et qui renaît sans avoir la force de se développer...

Stelio s'arrêta, l'oreifle tendue, avec une telle acuité d'attention que Daniele en lut étonné comme s'il avait vu son ami se transfuser dans le phénomène uaturel qu'il étudiait, s'anéantir peu à peu dans une

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volonté plus vaste et plus puissante qui l'absorbait et le faisait semblable à elle-inême.

— Tu as entendu?

— Il ne m'est pas donné, à moi, d'entendre ce que tu entends, — répondit le stérile ascète à l'esprit génial. — J'attendrai que tu puisses me redire la parole que la Nature t'a dite.

Ils tremblaient tous les deux au fond de leur cœur : l'un, très lucide; l'autre, inconscient.

— Je ne sais plus, dit Stelio, je ne sais plus... Il me semblait...

Le message qu'il avait reçu dans une sorte d'extase fugitive échappait maintenant à sa pensée consciente. Le travail de son esprit recommençait ; sa volonté ressuscitait, agitée par d'anxieuses aspirations.

— Ah ! rendre à la mélodie sa simplicité naturelle, sa perfection ingénue, sa divine innocence ; la tirer toute vive de la source éternelle, du mystère même de la Nature, de l'ame même de l'Univers ! As-tu jamais médité ce mythe qui se rapporte à l'enfance de Cassandre ? Une nuit, on la laissa dans le temple d'Apollon; et, au matin, on la retrouva étendue sur b marbre, enlacée dans les anneaux d'un serpent qui mi léchait les oreilles. Depuis lors, elle comprit toutes les voix éparses dans l'air, elle connut toutes les mélodies du monde. La puissance de la Divinatrice n'était qu'une puissance musicale. Une partie de cett2 vertu apoUonienne entra dans les poètes qui coopérèrent à la création du Chœur tragique. Un de ces poètes se vantait de comprendre les voix de tous les oiseaux;

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et un autre, de s'entretenir avec les vents; et un autre, d'entendre parfaitement le langage de la mer. Plus d'une fois j'ai rêvé que j'étais étendu sur le marbre, enlacé dans les anneaux de ce serpent... Pour qu'il nous fût donné de créer l'art nouveau, Daniele, il faudrait que ce mythe se renouvelât I

Il parlait avec une chaleur croissante; mais, tout en s'abandonnant au flot de ses pensées, il continuait à sentir qu'une obscure partie de lui-même demeurait en communion avec l'air sonore.

— T'es-tu jamais demandé quelle pouvait être la musique de cette espèce d'ode pastorale que le chœur chante dans Œdipe Roi, lorsque Jocaste s'enfuit, saisie d'horreur, et que le fils de Laïus garde pourtant l'illusion d'une dernière espérance? Tu te rappelles? a 0 Githéron, j'en prends l'Olympe à témoin : avant que s'achève une autre pleine lune... » L'image des montagnes interrompt pour quelques instants l'horreur du drame ; la sérénité agreste donne une trêve à l'épouvante humaine. Tu te rappelles? Tâche de te représenter la strophe à la façon d'un cadre qui comprendrait entre ses lignes une série de mouvements corporels, une expressive figure de danse que la mélodie animerait de sa vie parfaite. Voilà, évoqué sous tes yeux, l'esprit de la Terre dans le dessein essentiel des choses; voilà l'apparition consolatrice de la grande Mère commune sur le malheur de ses fils frappés et tremblants; voilà enfin une célébration de ce qui est divin et éternel, sur les hommes entraînés à la démence et à la mort par le Destin aveugle. Tâche

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maintenant de concevoir comment ce chant m'a aidé à trouver pour ma tragédie les moyens de la plus haute et de la plus simple expression...

— Tu te proposes donc de rétablir le Chœur sur la scène?

— Oh ! non. Je neveux pas ressusciter une forme ancienne ; ce que je veux, c'est inventer une forme nouvelle, sans obéir qu'à mon instinct et au génie de ma race, comme firent les Grecs lorsqu'ils créèrent ce merveilleux édifice de beauté, à jamais inimitable, qu'est leur drame. Puisque, dès longtemps, le trois arts pratiques, la musique, la poésie et la danse, se sont séparés, et puisque les deux premiers ont poursuivi leur développement vers une supérieure puissance d'expression tandis que le troisième est déchu, j'estime qu'il ne serait plus possible de les fondre en une seule structure rythmique sans ôter à tel ou tel d'entre eux le caractère propre et dominant qu'il a désormais acquis. En concourant à un effet commun et total, ils renoncent à leur effet particulier et suprême; en somme, ils apparaissent diminués. Parmi les matières aptes à recevoir le rythme, la Parole est le fondement de toute œuvre d'art qui aspire à la perfection. Crois-tu que dans le drame wagnérien soit reconnue à la Parole toute sa valeur propre? Et ne te semble-t-il pas que le concept musical y perde sa pureté primitive, par le fait qu'il dépend souvent de représentations étrangères au génie de la Musique? Certes, Wagner a le sentiment de cette faiblesse; et il l'avoue tacitement lorsque, à Bayreuth, il s'ap-

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proche d'un de ses amis et lui couvre les yeux avec ses deux mains pour que celui-ci s'abandonne tout entier à la vertu de la symphonie pure et soit ravi dans une plus profonde vision par une joie plus haute.

— Presque tout ce que tu m'expliques est nouveau pour moi, — dit Daniele Glàuro ; — inais cela me donne une ivresse comparable à celle qu'on éprouve quand on apprend des choses pressenties et prévues. Donc, tu ne superposeras pas les trois arts rythmiques, mais tu les présenteras chacun dans ses manifestations propres, reliés entre eux par une idée souveraine et portés au suprême degré de leur énergie significative ?

— Ah ! Daniele, comment te donner une image de l'œuvre qui vit en moi? — s'écria Stelio. — Mécaniques et dures sont les paroles par lesquelles tu essayes de formuler mon intention... Non, non... Gomment te communiquer la vie et le mystère infini- •^ent fluide que je porte en moi-même?

Ils arrivaient à l'escalier du Rialto. Effrena en gravit rapidement les marches et s'arrêta contre la balustrade, au sommet de l'arche, pour attendre son ami. Le vent passait sur lui comme une armée d'étendards dont les bords lui eussent fouetté le visage ; le Canal se perdait sous lui dans l'ombre des palais, au tournant, comme un fleuve qui se précipite vers des cataractes grondantes ; au zénith, une région du ciel demeurait libre parmi l'entassement des nuages, cristalline et vive comme cette sérénité qui se répand sur les cimes des glaciers.

— Il est impossible de rester ici, — dit Daniele en s'adossant à la porte d'une boutique. — Le vent nous emporte.

— Descends. Je te rejoins. Une minute ! — lui cria le maître, penché sur la balustrade, se couvrant les yeux avec ses paumes, concentrant toute son ame dans l'ouïe.

Formidable était la voix de l'ouragan, parmi cette immobilité de siècles pétrifiés : seule souveraine sur la solitude, comme au temps où les marbres dormaient encore dans les entrailles des montagnes, comme au temps où, sur les îles fangeuses des lagunes, les herbes sauvages croissaient autour des nids, bien avant que le Doge siégeât au Rialto, bien avant que les patriarches guidassent les fugitifs vers les grandes destinées. La vie humaine était disparue; il n'y avait plus sous le ciel qu'un sépulcre immense dans les creux duquel résonnait cette voix, cette unique voix. Les multitudes réduites en cendres, les fastes dispersés, les grandeurs déchues, les innombrables jours de naissance et de mort, les choses d'un âge sans forme et sans nom, voilà ce qu'elle commémorait par son chant sans lyre, par sa lamentation sans espérance. Toute la mélancolie du monde passait dans le vent sur cette âme tendue et avide.

— Ah ! ie t'ai saisie ! — s'écria Stelio avec une joie triomphante.

La ligne entière de la mélodie s'était révélée, lui appartenait maintenant, immortelle dans son esprit et dans le monde. De toutes les choses vivantes, nulle ne lui parut plus vivante que ceUe-là. Sa propre vie

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môme cédait à la puissance illimitée de cette idée sonore, à la force génératrice de ce germe capable de développements infinis. Il l'imagina plongée dans la mer symplionique où elle se déployait sous mille aspects jusqu'à sa perfection.

— Daniele, Daniele, j'ai trouvé I

Il leva les yeux, vit dans le ciel adamantin les premières étoiles, eut la perception du haut silence où elles palpitaient. Des images de cieux recourbés sur des pays lointains traversèrent son esprit; c'étaient des agitations de sables, d'arbres, d'eaux, de poussière, par des journées de vent : le Désert lybique, les oliviers sur la baie de Salona, le Nil près de Memphis^ l'Argolide assoiffée. D'autres images survinrent. II craignit de perdre ce qu'il avait trouvé. Il fit un effort pour fermer sa mémoire comme on ferme le poing sur la chose tenue. Près d'un pilastre, il aperçut l'ombre d'un homme, une lueur au bout d'une longue perche; il entendit le petit éclat de la flamme allumée dans une lanterne. A cette clarté, avec une hâte anxieuse, il nota le thème sur une page de son carnet : il fixa dans les cinq lignes de la portée la parole de l'élément.

— Journée de merveilles I — dit Daniele Glàuro en le voyant descendre, agile et léger comme s'il avait dérobé aussi à l'air sa qualité élastique. — Puisse la Nature te chérir toujours, frère !

— Allons, allons ! — dit Stelio, qui lui prit le bras et se mit à l'entraîner avec une allégresse cnfaatine. — J'ai besoin de courir.

Il l'entraînait par les ruelles vers San-Giovanni- Elemosinario. Il se répétait à lui-même les noms des trois églises qu'il devait rencontrer en chemin pour arriver à cette maison lointaine qui, de temps à autre, comme à la lueur d'un éclair, lui apparaissait animée par une attente profonde.

— C'est vrai, Daniele, ce dont tu m'as fait part un jour : la voix des choses est essentiellement diiTérente de leur son, — dit-il en s'arrêtant à l'entrée de la R.uga-\ ecchia , près du campanile; car il s'était aperçu que la course fatiguait son ami. — Le son du vent imite tantôt les gémissements d'une multitude frappée d'épouvante, tantôt les hurlements des fauves, tantôt le fracas des cataractes, tantôt le frémissement des étendards déployés, tantôt le défi, tantôt la menace, tantôt le désespoir. La voix du vent est la synthèse de tous ces bruits : c'est la voix qui chante et qui raconte le travail terrible du temps, la cruauté du sort humcdn , la guerre éternellement soutenue pour une illusion éternellement renaissante.

— Et as-tu jamais songé que l'essence de la musique n'est pas dans les sons ? — demanda le docteur mystique. — Elle est dans le silence qui les précède et dans le silence qui les suit. C'est dans ces intervalles de sUence qu'apparaît et vit le rythme. Chaque son et chaque accord éveillent dans le silence qui les précède et qui les suit une voix que notre esprit seul peut entendre. Le rythme est le cœur de la musique; mais ses battements ne sont perçus que pendant la pause des sons.

Cette loi de nature métaphysique, énoncée par le contemplateur, confirma pour Stelio la justesse de sa propre intuition.

— En effet, — dit-il, — imagine l'intervalle entre deux symphonies scéniques où tous les motifs concourraient à exprimer l'essence intérieure des caractères que le drame met aux prises, à révéler le fond intime de l'action, comme, par exemple, dans le grand prélude beethovenien de Leonora ou dans celui de Coriolan. Ce silence musical où palpite le rythme est l'atmosphère vivante et mystérieuse dans laquelle seulement peut apparaître la parole de la poésie pure. Là, il semble que les personnages émergent de la mer symphonique comme de la vérité même de l'être caché qui opère en eux. Et, dans ce silence rythmique, leur langage parlé aura une résonance extraordinaire, atteindra l'extrême limite de la puissance verbale ; car il sera vivifié par une continuelle aspiration au chant, laquelle ne pourra s'apaiser que dans la mélodie remontant de l'orchestre, à la fin de l'épisode tragique. As-tu compris?

— Donc, tu places l'épisode entre deux symphonies qui le préparent et qui le terminent, puisque la musique est le principe et la fin du verbe humain.

— Je rapproche ainsi du spectateur les personnages du drame. Te rappelles-tu cette figure employée par Schiller dans l'ode où il célèbre la traduction que fit Gœthe du Mahomet, pour signifier que, sur la scène, le monde idéal est le seul qui puisse avoir vie? Le Char de Thespis, comme la Barque d'Aché-

ron, est si léger qu'il ne peut porter que les ombres ou les images humaines. Sur la scène vulgaire, ces images sont si distantes que tout contact avec elles nous paraît impossible comme le contact avec les formes mentales. Elles sont distantes et étrangères. Mais, en les faisant apparaître dans le silence rythmique, en les faisant accompagner par la musique jusqu'au seuil du monde visible, je les rapproche merveilleusement, puisque j'éclaire les fonds les plus secrets de la volonté qui les produit. Comprends-tu ? Leur intime essence est là, découverte et mise en communication immédiate avec l'âme de la foule qui, sous les Idées signifiées par les voix et par les gestes, sent la profondeur des Motifs musicaux qui leur correspondent dans les symphonies. En somme, je montre les images peintes sur le voile et aussi ce qui se passe au delà du voile. Comprends-tu? Et, par le moyen de la musique, de la danse et du chant, je crée autour de mes héros une atmosphère idéale où vibre toute la vie de la Nature, si bien qu'en chacun de leurs actes semblent converger, non seulement les puissances de leurs destins préfîx, mais encore les plus obscures volontés des choses environnantes, des âmes élémentaires qui vivent dans le grand cercle tragique. Car, de même que les créatures d'Eschyle portent en elles quelque chose des mythes naturels d'où elles sont nées, de même, je voudrais qu'on sentît mes créatures, à moi, palpiter dans le torrent des forces sauvages, souffrir au contact de la terre, communier avec l'air, avec l'eau, avec le feu, avec les montagnes.

avec les nuages dans la lutte pathétique contre le Destin qui doit être vaincu, et que la Nature fût autour d'elles ce que la virent nos premiers pères : l'actrice passionnée d'un drame éternel.

Ils entraient dans le Gampo-di-San-Gassiano, désert sur son Rio livide ; et leur voix et leurs pas y résonnaient comme dans un cirque de rochers, clairs sur le bruit sourd qui venait du Grand Ganal comme d'un fleuve. Une ombre violacée montait de l'eau fiévreuse et se répandait dans l'air comme une exhalaison mortelle. La mort semblait régner là depuis longtemps Le volet d'une haute fenêtre battait au vent contre la muraille et grinçait sur ses gonds, signe d'abandon et de ruine. Mais, dans l'esprit de l'animateur, toutes ces apparences opéraient d'extraordinaires transfigurations. Il revoyait un lieu solitaire et sauvage près des tombeaux de Mycènes, entre le second pic de la montagne Eubœa et le flanc inaccessible de la citadelle. Les myrtes poussaient avec vigueur parmi les âpres blocs et les ruines cyclopéennes. L'eau de la fontaine Perséia, jaillissant d'entre les roches, se recueillait dans une cavité semblable à une conque et de là, courait se perdre au fond du ravin pierreux. Sur le bord de la fontaine, au pied d'un buisson, gisait le cadavre de la Victime, allongé, rigide, candide. Dans le silence mortel, on entendait le murmure de l'eau et le souffle intermittent de la brise sur les myrtes qui s'inclinaient...

— Gefuten un lieu auguste, — dit-il, — que j'eus la première vision de mon œuvre nouvelle : à Mycènes,

SOUS la porte des Lions, en relisant l'Orestie... Terre de feu, pays de soif et de délire, patrie de Glytemnestre et de l'Hydre, sol à jamais stérilisé par l'horreur du plus tragique destin qui ait dévoré une race humaine... As-tu songé parfois à cet explorateur barbare qui, après avoir passé une longue partie de son existence parmi les drogues et derrière un comptoir, entreprit de rechercher les tombeaux des AtriJes dans les ruines de My cènes, et qui, un jour, — le sixième anniversaire en est récent, — eut la plus grande et la plus étrange vision qui se soit jamais of^^rte à des yeux mortels? As-tu songé parfois à ce gros Schliemann, au moment où il découvrait le plus éblouissant trésor que la Mort ait amassé dans l'obscurité de la terre depuis des siècles, depuis des millénaires? As-tu songé parfois que ce spectacle surhumain et terrible aurait pu s'offrir à un autre : à un esprit jeune et fervent, à un poète, à un animateur, à toi, à moi peut-être? Alors la fièvre, la frénésie, la démence... Imagine!

Il s'enflammait et vibrait, emporté tout à coup par sa fiction comme par une rafale. Il avait dans ses yeux de voyant l'éclat des funèbres trésors. La force créatrice affluait à son esprit comme le sang à son cœur. Il était l'acteur de son drame ; son accent et son geste exprimaient une beauté et une passion transcendantes, outrepassaient le pouvoir de la parole articulée, la limite de la lettre. Et son frère demeurait suspendu à ses lèvres, tremblant devant cette splendeur soudaine qui lui prouvait la vérité de ses propres divinations.

— Imagine ! Imagine ! La terre que tu fouilles est

luneste : il semble que doivent encore s'en exhaler les miasmes des fautes monstrueuses. La malédiction qui pesa sur ces Atrides était si atroce que vraiment il doit en être resté quelque vestige, redoutable encore, dans la poussière qu'ils ont foulée. Tu es atteint par le maléfice. Les morts que tu cherches et que tu ne réussis pas à découvrir se raniment au dedans de toi violemment, respirent au dedans de toi avec le terrible souffle que leur a infusé Eschyle, énormes et sanglants comme ils te sont apparus dans l'Orcstie, frappés sans trêve par le fer et par le feu de leur Destin. Et voilà qu'en toi toute la vie idéale dont tu t'es nourri prend les formes et les reliefs de la réalité ! Et tu t'obstines, dans ce pays de soif, au pied de cette montagne nue, enfermé dans la fascination de la ville morte, tu t'obstines à creuser la terre, à creuser la terre, avec ces effroyables fantômes toujours dressés devant tes yeux parmi la poussière brûlante. A chaque coup de pioche, tu trembles jusqu'aux moelles, inquiet de voir apparaître véritablement la face d'un Atride, intacte encore, avec les signes encore visibles de la violence S'''jnerte, du carnage inhumain... Et soudain, tu la vois! L'or, l'or, les cadavres, une immensité d'or, les cadavres tout couverts d'or...

Ils étaient là, les princes Atrides, dans l'obscurité de la ruelle, étendus sur les dalles, prodige évoqué. Le poète et l'ascète avaient eu tous deux le même frisson dans le même éclair.

— Une succession de tombeaux : quinze cadavres intacts, l'un à côté de l'autre, sur un lit d'or, les vi-

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sages recouverts de masques d'or, les fronts couronnés d'or, les poitrines bardées d'or; et partout, sur leurs personnes, à leurs flancs, à leurs pieds, partout une profusion de choses d'or, innombrables comme les feuilles tombées d'une forêt tabuleuse... Les vois- tu? Les vois-tu ?

La fièvre le brûlait de rendre palpable tout cet or, de transformer en réalité sensible sa vision hallucinante.

— Je vois ! Je vois î

— Pendant une seconde, l'âme de cet homme a franchi les siècles et les millénaires, a respiré dans la légende épouvantable, a palpité dans l'horreur de l'antique carnage ; pendant une seconde, cette âme a vécu d'une vie antique et \'iolente. Ils sont là, les égorgés : Agamemnon, Eurymédon, Gassandre et l'escorte royale; là, sous tes yeux, pendant une seconde, immobiles. Et soudain, — le vois-tu? — comme une vapeur qui s'exhale, comme une écume qui se fond, comme une poussière qui se disperse, comme un je ne sais quoi d'indiciblemeut frêle et fugace, ils s'évanouissent tous dans leur silence, ils sont tous engloutis par ce même silence fatal qui entoure leur immobilité ^a^on^ante. Là, une poignée de poussière et un amas d'or...

Là, sur les pierres de la ruelle déserte comme sur les pierres des tombeaux, le prodige de vie et de mort ! Agité par une émotion inexprimable, Daniele Glàuro saisit les mains de son ami, tout tremblant; et l'animateur, dans ces yeux fidèles, vit la muette flamme de l'enthousiasme consacrée à l'Œuvre.

ift.

Ils s'arrêtèrent contre la muraille obscure, près d'une porte. Ils avaient la sensation étrange d'être très loin, comme si leur esprit eût été perdu dans la profondeur des temps et que, derrière cette porte, eût vécu une race antique asservie à l'immuable Destin. On entendait dans la maison un berceau balancé au rythme d'une cantilène dite à voix basse : une mère endormait son enfant avec la mélodie transmise par les aïeux; de sa voix tutclaire, elle couvrait la grondante menace des éléments. Au-dessus d'eux, dans la bande étroite du ciel, palpitaient les étoiles; là-bas, là-bas, contre les dunes, contre les digues, la mer mugissait; ailleurs, le ^-œur d'un héros souffrait en attendant la mort; et toutefois, à côté d'eux, le berceau se balançait et la prière maternelle appelait la félicité sur le pleur enfantin.

— La vie ! — dit Stelio qui, reprenant sa marche, entraîna Daniele avec lui. — En un seul instant, tout ce qui tremble, pleure, espère, halète et délire dans l'immensité de la vie, se ramasse en ton esprit et s'y condense avec une si rapide sublimation que tu crois pouvoir la manifester par une seule parole. Laquelle? Laquelle ? Est-ce que tu la connais, toi ? Qui saura jamais la dire?

Il recommençait à souffrir d'anxiété et de mécontentement, parce qu'il voulait tout embrasser et tout exprimer.

— As-tu jamais vu, à certaines minutes, l'Univers tout entier devant toi comme une tête humaine? Moi, oui, mille fois. Ah 1 la trancher, comme celui qui

trancha d'un seul coup la tête de Méduse, et, du haut de la scène, la tenir suspendue devant la foule, pour que celle-ci ne l'oublie jamais plus ! As-tu jamais pensé qu'une grande tragédie pourrait ressembler au geste de Persée ? Je te le dis en vérité : je voudrais enlever de la Loggia d'Orcagna et transporter dans le vestibule du nouveau théâtre le bronze de Benvenuto Gellini, en guise d'admonition. Mais qui donnera à un poète l'Epée et le Miroir ?

Daniele se taisait, devinant le tourment de cet esprit fraternel, lui qui avait reçu de la nature le don de jouir de la beauté, mais non celui de la créer. Il marchait en silence à côté de son frère, penchant cet énorme front méditatif qui semblait gros d'un monde non enfanté.

— Persée ! — continua l'animateur, après une pause qu'avaient remplie les éclairs de ses inventions. — Sous la citadelle de Mycènes, dans le ravin, il y a une fontaine nommée Perséia : la seule chose vivante en ce lieu où tout est mort et brûlé. Les hommes sont attirés vers elle comme vers une source de vie, sur cette terre où, très tard dans le crépuscule, on voit blanchir douloureusement les hts des fleuves à sec. Toute la soif humaine se porte ardemment vers sa fraîcheur. A travers mon œuvre entière, on entendra le murmure de cette source: l'eau, la mélodie de l'eau... Je l'ai trouvée ! C'est en elle, dans le pur élément, que s'accomplira l'Acte pur qui est la fin de la tragédie nouvelle. C'est sur son eau froide et claire que s'endormira la vierge destinée à mourir

« privée de noces », comme Antigone. Comprends-tu? L'Acte pur marque la défaite de l'antique Destin. L'âme nouvelle rompt tout à coup le cercle de fer qui l'étreignait, par une détermination née de la folie, d'un délire lucide qui ressemble à l'extase, qui est comme une plus profonde vision de la Nature. Dans l'orchestre, l'ode finale chante le salut et l'affranchissement de l'homme, obtenus par le moyen de la douleur et du sacrifice. Le Destin monstrueux est vaincu, là, près des tombeaux où descendit la race d'Atrée, devant les cadavres mêmes des victimes. Comprends-tu ? Celui qui se libère par l'Acte pur, le frère qui tue la sœur pour sauver son âme de l'horreur qui était sur le point de la saisir, il a vu réellement la face d'Agamemnon I

La fascination de l'or funèbre le reprenait ; l'évidence de sa vision intérieure lui donnait l'aspect d'un halluciné.

— Un des cadavres, là, surpasse en stature et en majesté tous les autres : le front ceint d'une large couronne d'or, avec la cuirasse, avec le baudrier, avec les jambières d'or, entouré d'épées, de lances, de poignards, de coupes, sous un semis d'innombrables disques d'or jetés à pleines mains comme des corolles, plus vénérable qu'un demi-dieu. L'homme se penche sur ce cadavre qui va se dissoudre dans la lumière, et il soulève le masque pesant... Ah! ce qu'il voit alors, n'est-ce donc pas la face d'Agamemnon ? Ce cadavre, n'est-ce pas le Roi des Rois ? La bouche est Cl: verte, les paupières sont ouvertes... Tu te rappellee.

tu te rappelles ce passage d'Homère? « Comme je gisais mourant, je levai les mains vers mon épée ; mais la femme aux yeux de chienne s'éloigna, et elle ne voulut pas me fermer les paupières et la bouche, au moment où je descendais à la demeure d'Hadès. » Tu te rappelles ? Eh bien, la bouche du cadavre est ouverte, les paupières sont ouvertes... Il a le iront grand, orné d'une large feuille d'or; le nez est long et droit, le menton ovale...

L'évocateur s'arrêta une seconde, les yeux dilatés et fixes. Il voyait, il était le voyant. Tout disparaissait à l'entour, et sa fiction restait comme la seule réalité. Daniele Glàuro eut un frisson ; car il voyait, lui aussi, par les yeux de l'autre.

— Ah! encore la tache blanche sur l'épaule... Il a soulevé la cuirasse... La tache, la tache, le signe héréditaire de la lignée de Pélops « à l'épaule d'ivoire » I N'est-ce pas le Roi des Rois ?

Les paroles du voyant, entrecoupées et rapides, ressemblaient à une succession d'éclairs dont il était lui-même ébloui. Lui-même s'étonnait de cette subite apparition, de cette découverte inattendue qui s'illuminait dans les ténèbres de son esprit, s'extériorisait, devenait presque tangible. Gomment avait-il pu découvrir cette tache sur l'épaule du Pélopide ? De quel abîme de sa mémoire avait surgi tout à coup cette particularité si étrange, et pourtant précise et décisive comme le signalement qui permet de reconnaître un cadavre mort hier ?

— Tu étais là I — dit Daniole Glàuro, dans l'ivresse.

— C'est toi-même qui les as soulevés, ce masque et cette cuirasse.. Si tu as vu réellement ce que tu dis, tu n'es plus un homme...

— J'ai vu, j'ai \u !

Encore une fois il se transformait en acteur de son drame ; et c'était avec une violente palpitation que, de la bouche d'une personne vivante, il entendait les paroles du drame, celles-là mêmes que l'interlocuteur devait proférer dans l'épisode : « Si tu as vu réellement ce que tu dis, tu n'es plus un homme. » A partir de cet instant, l'explorateur de sépulcres prit l'aspect d'un noble héros combattant contre l'antique Destin ressuscité des cendres mêmes des Atrides pour le contaminer et le terrasser.

— Ce n'est pas impunément, dit-il, qu'un homme ouvre les tombeaux et regarde le visage des morts ; et de quels morts! Celui-là vit seul avec sa sœur, avec la plus douce créature qui ait jamais respiré l'air terrestre, seul avec elle, dans la maison pleine de clarté et de silence, comme dans une prière, comme dans un vœu... Or, imagine quelqu'un qui, sans le savoir, boirait un toxique, un philtre, je ne sais quelle chose impure qui lui empoisonnerait le sang, qui lui contaminerait la pensée : comme cela, sans y prendre garde, pendant que son âme est en paix... Imagine ce maléfice terrible, cette vengeance des morts ! Il est envahi brusquement par la passion incestueuse, il devient la proie misérable et tremblante d'un monstre, il livre un combat secret et désespéré, sans trêve, sans merci, le jour et la nuit, à chaque heure et à chaque

LE FEU 23l

minute, d'autant plus atroce que s'incline davantage vers son mal la pitié ignorante de la pauvre créature... De quelle manière cet homme pourra-t-il être délivré? Dès le début de la tragédie, dès le moment où sa compagne innocente commence à parler , celle-ci apparaît destinée à mourir. Et tout ce qui se dit et s'accomplit dans les épisodes, et tout ce qui s'exprime par la musique, par le chant et par la danse dans les intermèdes, tout sert à la conduire lentement et inexorablement vers la mort. Elle est l'égale d'Antigone. Dans la brève heure tragique, elle passe accompagnée par la lueur de l'espérance et par l'ombre du pressentiment, elle passe accompagnée par des chants et par des pleurs, par le haut amour qui offre la joie, par l'amour furieux qui engendre le deuil; et elle ne s'arrête que pour s'endormir sur l'eau froide et claire de la fontaine qui, sans interruption, l'appelle par son gémissemen: dans la solitude. A peine son frère l'a-t-il tuée, qu'il reçoit d'elle, à travers la mort, le don de sa rédemption. « Toute souillure, » s'écrie-t-il, « est effacée de mon âme! Je suis devenu pur, entièrement pur. Toute la sainteté de mon amour d'autrefois est rentrée dans mon âme comme un torrent de lumière. . . Si elle se levait h présent, elle pourrait cheminer sur mon âme comme sur la neige immaculée... Si elle revivait, toutes mes pensées pour elle seraient comme les lis, comme les lis... A présent, elle est parfaite ; à présent, elle peut être adorée comme une créature divine... Je la coucherai dans le plus profond de mes sépulcres, et je mettrai autour d'elle tous mes trésors. . . »

Ainsi, l'acte de mort auquel il a été entraîné par son délire lucide est un acte de purification et de libération, qui marque la défaite de l'antique Destin. Émergeant de la mer symphonique, l'ode chante la victoire de l'homme, éclaire d'une insolite lumière les ténèbres de la catastrophe, élève sur le sommet de la musique la première parole du drame renouvelé.

— Le geste de Persée ! — s'écria Daniele Glàuro, dans l'ivresse. — A la fin de la tragédie, tu tranches la tête de la Moire et tu la montres au peuple toujours jeune et toujours nouveau, qui clôt le spectacle par de hauts cris d'enthousiasme.

Tous deux virent en rêve le théâtre de marbre sur le Janicule, la multitude dominée par cette idée de vérité et de beauté, la grande nuit étoilée sur Rome ; ils virent la foule frénétique descendre la pente de la colline, emportant dans son rude cœur la confuse révélation de la poésie ; ils entendirent les clameurs qui se prolongeaient parmi l'ombre de la cité immortelle.

— Et maintenant, adieu, Daniele ! — dit le maître, repris du besoin de se hâter, comme si quelqu'un l'attendait ou l'appelait.

Les yeux de la Muse tragique restaient immobiles au fond de son rêve, sans regards, pétrifiés dans la divine cécité des statues.

— Où vas tu ?

— Au palais Gapello.

— LaFoscarinaconnaît-ellelatramedeton œuvre?

— Vaguement.

— Et quelle figure lui donneras-tu ?

— Elle sera aveugle, déjà passée dans un autre monde, au delà de la vie. Elle verra ce que les autres ne verront pas. Elle aura les pieds dans l'ombre, le front dans la vérité éternelle. Les conflits de l'heure tragique se répercuteront dans sa nuit intérieure en s'y multipliant comme les tonnerres dans les profondes enceintes des roches désolées. A l'égal de Tirésias, elle comprendra toutes les choses, permises et défendues, célestes et terrestres ; et elle saura « combien il est dur de savoir, quand le savoir est inutile ))..Ah ! ce sont de merveilleuses paroles que je voudrais mettre dans sa bouche, et des silences d'où naîtraient dea beautés infinies...

— Sur la scène, — dit Glàuro, — qu'elle parle ou qu'elle se taise, son pouvoir est plus qu'humain. Elle réveille dans nos cœurs le plus occulte mal et l'espérance la plus secrète ; et, par son enchantement, notre passé devient présent ; et, par la vertu de ses aspects, nous nous reconnaissons dans les douleurs souffertes en tous les temps par les autres créatures, comme si l'âme qu'elle nous révèle était notre âme même.

Ils s'arrêtèrent sur le Pont Savlo. Stelio se taisait, sous un flot d'amour et de mélancoUe qui soudain l'inonda. Il réentendait la voix triste : « Avoir aimé ma gloire fugitive seulement pour qu'elle pût un jour servir à la vôtre I » Il réentendait sa propre voix : « Je t'aime et je crois en toi ; je m'abandonne tout entier. Tu es ma compagne. Ta main est forte. » La

force et la sûreté de cette alliance exaltaient son orgueil ; mais cependant, tout au fond de son cœur, frémissaient une inspiration et un pressentiment indéfinis, qui par instants se condensaient et lui devenaient lourds comme une angoisse.

— Je A^oudrais ne pas te quitter ce soir, Stelio ! — confessa le bon frère, enveloppé, lui aussi, dans un voile de mélancolie. — Quand je suis à ton côté, ma respiration s'élargit et je me sens vivre d'une vie plus rapide.

Stelio se taisait. Le vent paraissait faiblir . Les souffles intermittents arrachaient les feuilles des acacias, sur le Campo-di-San-Giacomo, et les faisaient tournoyer. L'église brune et le campanile quadrangulaire, en brique nue, priaient silencieusement vers les étoiles.

— Connais-tu la colonne verte qui est à San- Giacomo-dair Orio? — reprit Daniele, avec l'intention de retenir son ami quelques minutes encore, parce qu'il appréhendait l'adieu. — Quelle matière sublime I C'est comme la condensation fossile d'une immense forêt verdoyante. A suivre ses veines innombrables, l'œil voyage en rêve à travers le mystère sylvestre. Quand je la regarde, il me semble que je visite la Sila, l'Hcrcynia.

Stelio connaissait la colonne. Un jour, Perdita s'était longuement appuyée au grand fût précieux pour contempler la magique frise d'or qui se courbe sur la toile du Bassano et qui l'obscurcit.

— Rêver, toujours rêver I — soupira-t-il, dans un

retour de cette amère impatience qui, sur le bateau partant de Lido, lui avait suggéré de railleuses paroles. — Vivre de reliques ! Mais pense donc à ce Dandolo qui abattit du même coup cette colonne et un empire, et qui voulut rester doge alors qu'il pouvait devenir empereur. Il a vécu plus que toi, je suppose : toi qui erres au milieu des forêts lorsque tu contemples le marbre qu'il a pillé... Adieu, Daniele.

— Ne rabaisse pas ton sort.

— Je voudrais le forcer.

— La pensée est ton arme.

— Souvent mon ambition brûle ma pensée.

— Tu possèdes le pouvoir de créer. Que te faut-il de plus ?

— En d'autres temps, j'aurais su peut-être aussi conquérir un Archipel.

— Que t'importe ! Une mélodie vaut une province. Pour une image nouvelle, ne céderais-tu pas une principauté ?

— Vivre la vie tout entière, voilà ce que je voudrais, et ne pas être seulement un cerveau.

— Un cerveau contient le monde.

— Àh ! tu ne peux comprendre. Tu es l'ascète ; lu as dompté le désir.

— Et toi aussi, tu le dompteras.

— Je ne sais si je voudrai.

— Tu voudras, j'en suis sûr.

— Adieu, Daniele. Tu es mon témoin. Tu m'es plus cher qu'aucun autre.

Ils se serrèrent les mains fortement.

— Je passerai au palais 'Vendramin pour avoir des nouvelles, — dit le bon frère.

Ces paroles évoquèrent de nouveau le grand cœur malade, le poids du héros sur leurs bras, le transport terrible.

— Il a vaincu, lui ; il peut mourir 1 — dit Stelio.

Il entra chez la Foscarina comme un esprit. Son excitation intellectuelle changeait les aspects des choses. Le vestibule, éclairé par un fanal de galère, lui parut immense. Un felse posé sur les dalles, près de la porte, le troubla comme la rencontre d'un cercueil.

— Ah ! Stelio I — s'écria l'actrice qui, en le voyant paraître, s'était dressée d'un bond et s'élançait vers lui impétueusement, avec tout le ressort de son désir comprimé par l'attente. — Enfin !

Elle s'arrêta devant lui brusquement, sans le toucher. Le rapide élan qu'elle refrénait vibra pijr tout son corps, depuis les talons jusqu'à la nuque, visible ; et il se repercuta dans sa gorge en un râle bref. Elle était comme le vent qui tombe.

« Qui t'a pris à moi ? » pensa-t-elle, le cœur serré par le doute : car, tout d'un coup, elle avait senti

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chez l'aimé quelque chose qui le rendait pour elle intangible, elle avait découvert dans les yeux de l'aimé quelque chose d'étranger et de lointain.

Mais lui, il l'avait vue très belle au moment où elle s'élançait de l'ombre, animée d'une violence un peu semblable à celle de la tempête qui agitait les lagunes. Le cri, le geste, le bond, l'arrêt subit, la vibration des muscles sous la tunique, le visage s 'éteignant comme un feu qui se résout en cendres, l'intensité du regard pareil aux éclairs d'un combat, la respiration qui lui ouvrait les lèvres comme la chaleur ouvre les lèvres de la terre, tous les aspects de la personne véritable manifestaient une puissance de vie pathétique comparable seulement à l'effervescence des énergies naturelles, à la poussée des forces cosmiques. L'artiste reconnaissait en elle la créature dionysiaque, la vivante matière apte à recevoir les rythmes de l'art, à être modelée selon les figures de la poésie. Et, parce qu'il la voyait innombrable comme les vagues de la mer, il trouva inerte ce masque aveugle qu'il voulait lui mettre sur le visage, et trop étroite cette fiction tragique par où elle devait passer douloureusement et trop limité l'ordre des sentiments d'où elle devait tirer ses expressions, et presque souterraine l'âme qu'elle aurait à révéler. « Ah 1 tout ce qui tremble, pleure, espère, halète et délire dans l'immensité de la vie ! » Ses images mentales furent prises d'une sorte de panique, d'une terreur dissolvante. Que pouvait être celte œuvre seule devant l'immensité de la vie ? Eschyle avait composé plus de cent tragédies, Sophocle davan -

tage encore. Ils avalent construit un monde avec de gigantesques fragments soulevés par leurs bras titauiques. Leur labeur était vaste comme une cosmogonie. Les figures escbyliennes semblaient chaudes encore du feu éthéré, claires de la clarté sidérale, humides de la nuée fécondante. La statue d'Œdipe semblait sculptée à même le bloc du mythe solaire ; celle de Prométhée semblait tirée de l'outil primitif par lequel le pasteur Arya produisait le feu sur le haut plateau asiatique. L'esprit de la Terre travaillait les créateurs.

— Cache-moi, cache-moi ; et ne me demande rien, et laisse- moi me taire ! — supplia-t-il, incapable de dissimuler son trouble, impuissant à dominer le tumulte de ses pensées en désarroi.

Le cœur ignorant de la femme palpita de crainte. — - Pourquoi? Qu'est-ce que tu as fait?

— Je souffre.

— De quoi ?

— D'anxiété, d'anxiété, de ce mal que tu me connais bien.

Elle le prit entre ses bras. Il sentit qu'elle avait tremblé d'un doute.

— Tu es à moi ? Tu es encore à moi ? — demandât-elle, la bouche sur l'épaule de Stelio, d'une voix étouffée.

— Oui, à toi, toujours.

Horrible était la frayeur qui agitait cette femme chaque fois qu'elle le voyait partir, chaque fois qu'elle le voyait reparaître. Au départ, n'allait-il pas vers la

fiancée inconnue ? Au retour, ne venait-il pas lui dire le dernier adieu ?

Elle l'étreignit entre ses bras, avec l'amour de l'amante, de la sœur, de la mère, avec tout l'amour humain.

— Dis : que puis- je faire, que puis-je faire pour toi? Dis!

Un continuel besoin la tourmentait d'offrir, de servir, d'obéir à un commandement qui la pousserait vers le péril, vers la lutte pour un bien qu'elle lui rapporterait.

— Que puis-je te donner P

Il souriait faiblement, envahi par une lassitude.

— Que veux-tu?... Ah! je le sais, ce que tu veux !

Il souriait ; il se laissait caresser par cette voix^ par ces mains adorantes.

— Tout, n'est-ce pas ? Tu veux tout !

Il souriait avec mélancolie, comme un enfant malade à qui on parlerait de beaux jouets.

— Ah I si je pouvais ! Mais personne sur la terre ne pourra jamais te donner rien qui vaille^ mon ami. Ta poésie et ta musique, c'est à elles seules que tu peux demander tout. Je me souviens de cette ode qui commence ainsi : « Je fus Pan » .

Il inclina sur ce cœur fidèle son front plein de beautés qui s'éclairaient.

— «Je fus Pan! »

Dans son esprit repassa la splendeur de ce moment lyrique, le délire de l'ode.

— As-tu VU la mer, aujourd'hui? As-tu vu la tempête?

Il secoua la tête, sans répondre.

— Elle était forte, la tempête? Tu m'as dit un jour que tu avais beaucoup de marins parmi tes aïeux. As-tu pensé à ta maison bâtie sur la dune ? As-tu la nostalgie des sables? Veux-tu retourner là-bas ? Tu as beaucoup travaillé, là-bas, et d'un puissant travail. C'est une maison bénie. Lorsque tu travaillais, ta mère était avec toi. Tu l'entendais marcher doucement dans la chambre voisine... Quelquefois, n'est-ce pas, elle prêtait l'oreille?

Il la serra sur son cœur, silencieusement. Cette voix le pénétrait jusqu'au fond, semblait rafraîchir son âme enfiévrée.

— Et ta sœur, elle était aussi avec toi? Un jour, tu m'as dit son nom. Je ne l'ai pas oublié. Elle s'appelle Sofia. Je sais qu'elle te ressemble. Je voudrais l'entendre parler une fois, ou la voir passer par un sentier... Un jour, tu m'as fait l'éloge de ses mains. Elles sont belles, n'est-ce pas? Tu m'as dit un jour que, lorsqu'elle est affligée, ses mains lui font mal « comme si elles étaient les racines de son âme. » C'est cela que tu m'as dit : les racines de son âme I

Il l'écoutait, presque heureux. De quelle iaçon avait-elle découvert le secret de ce baume? A quelle source cachée puisait-elle la fluide mélodie de ces souvenirs ?

— Sofia ne saura jamais le bien qu'elle a fait à la pauvre voyageuse 1. . . D'elle, je sais peu de chose ; mais

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je sais qu'elle te ressemble de visage, et j'ai pu me figurer le sien... En ce moment même, je la vois... Dans les pays étrangers, là-bas, là-bas, quand je me sentais perdue, elle m'est apparue souvent, elle est venue me tenir compagnie... Elle m'apparaissait tout à coup, sans que je l'appelasse ou que je l'attendisse.. . Une fois, ce fut à Mûrren, où j'étais arrivée après un long et pénible voyage pour revoir une pauvre amie qui allait mourir... L'aube naissait; les montagnes avaient cette délicate et froide couleur de béryl que l'on ne voit que sur les glaciers : une couleur de choses qui resteront à jamais lointaines et intangibles, oh! combien, combien enviées ! Pourquoi vint-elle ? Nous attendîmes, ensemble. Le soleil toucha l'extrémité des crêtes. Alors une frange irisée couronna soudain les glaces^ dura quelques secondes, s'évanouit. Et ellemême s'en alla avec l'arc-en-ciel, avec le miracle.

Il l'écoutait, presque heureux. Toute la beauté et toute la vérité qu'il voulait exprimer n'étaient-eUes pas contenues dans une roche ou dans une fleur de ces montagnes.^ La plus tragique lutte des passions humaines ne valait pas l'apparition de cette lumière sur les neiges éternelles.

— Et une autre fois? — demanda-t-il doucement; car la pause se prolongeait, et il craignait qu'elle ne contiLiuât point.

Elle sourit, puis elle s'attrista.

— Une autre fois, ce fut à Alexandrie d'Egypte, par une journée d'horreur confuse, comme après un naufrage... La ville avait l'aspect de la pourriture,

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semblait une \ille en décomposition... Je me souviens : une rue pleine d'eau fangeuse ; un cheval l)lanchâtre, pareil à un squelette, qui pataugeait là dedans, avec la crinière et la queue teintes en ocre ; les stèles d'un cimetière arabe; le miroitement lointain du lac Maréotis... Quel dégoût! Quelle détresse!

« Oh! non, chère âme, non, jamais plus tu ne seras seule et désespérée I » dit-il en son cœur gonflé de bonté fraternelle à la femme nomade qui évoquait les tristesses de sa continuelle migration.

A cette heure, l'esprit de Stelio, après s'être si violemment tendu vers l'avenir, semblait se retirer avec un léger frisson vers le passé que le pouvoir de cette voix rendait présent. Il se sentait dans un état de recueillement doux et rêveur comme celui qu'engendrent les contes d'hiver, près de l'âtre. Comme naguère devant la maison close de Radiana, il se sentait pris par la fascination du Temps.

— Et une autre fois ?

Elle sourit, puis elle s'attrista.

— Une autre fois, ce fut à Vienne, dans un musée... Une grande salle déserte, le fouettement de la pluie sur les vitres, d'innombrables reliquaires précieux dans les armoires de cristal, des signes de mort partout, des choses en exil, qu'on ne priait plus, qu'on n'adorait plus... Nous courbâmes ensemble notre front sur le cristal qui protégeait une collection de bras vénérés jadis, avec leurs mains de métal fixées dans un geste immobile... Des mains de martyrs parsemées d'agates, d'améthystes, de topazes, de grenats, de

turquoises malades... Par certaines ouvertures, on apercevait à l'intérieur des parcelles d'ossements... Il y en avait une qui tenait un lis d'or ; une autre, une petite ville ; une autre, une colonne. L'une d'entre elles, plus fine, avec un anneau à chaque doigt, tenait un petit vase de baume : le reliquaire de Marie-Madeleine... Des choses en exil, devenues profanes, qu'on ne priait plus, qu'on n'adorait plus... Est-elle dévote, Sofia .^ A-t-elie l'habitude de la prière?

Il ne répondait pas. Dans cet enchantement de la vie lointaine, il lui semblait qu'il ne devait point parler, qu'il ne devait donner aucun signe sensible de sa propre existence.

— Ta sœur entrait quelquefois dans ta chambre» pendant que tu travaillais ; et elle posait un brin d'herbe sur la page commencée.

L'enchanteresse trembla ; car une image qui était enveloppée de voiles se dévoila tout à coup, et lui suggéra d'autres paroles qui ne furent pas proférées : « Sais-tu que je commençai à l'aimer, cette créature qui chante, celle dont tu ne peux avoir perdu le souvenir, sais-tu que je commençai à l'aimer en pensant à ta sœur? Oui, pour verser dans une ame pure la tendresse que mon ame voulait offrir à ta sœur, de qui me séparaient tant de choses cruelles ! Cela, le sais-tu ? »

Elles vivaient, ces paroles ; mais elles ne furent pas proférées. Pourtant, la voix de la femme trembla de leur muette présence.

— Et toi, tu t'accordais alors quelques instants de

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repos. Tu allais à la fenêtre et tu y restais accoudé avec elle, regardant la mer. Un bouvier poussait deux jeunes bœufs attelés à la charrue, et il labourait le sable pour enseigner aux bêtes novices le droit sillon. Chaque jour, avec elle, tu les regardais à la même heure. Quand les bœufs étaient instruits, ils ne venaient plus labourer le sable ; ils s'en allaient sur la colline... Qui me les a dites, ces choses?

Il les avait dites lui-même, un jour, presque dans les mêmes termes ; mais maintenant ces souvenirs se représentaient à lui comme des visions inattendues.

— Et puis, les troupeaux passaient le long du rivage. Ils venaient de la montagne, allaient vers les plaines de la Fouille, d'une pâture à une autre pâture. Dans leur marche, les brebis laineuses imitaient le mouvement des vagues ; mais la mer était presque toujours tranquille, quand passaient les troupeaux avec leurs pasteurs. Tout était tranquille; sur les grèves s'étendait un silence d'or. Les chiens couraient au flanc du troupeau ; les pasteurs s'appuyaient sur leurs Bâtons ; faible était le tintement des clochettes, dans cette immensité. Tu suivais des yeux le voyage, jusqu'au promontoire. Et ensuite, avec ta sœur, tu allaisregarder les traces laissées dans le sable humide qui, çà et là, était criblé de trous et doré comme les rayons de miel... Qui me les a dites, ces choses?

Il l'écoutait, presque heureux. Sa fièvre était tombée. Une paix lente descendait sur lui comme un doux sommeil.

— Puis venaient les bourrasques ; la mer franchis-

sait la dune, envahissait la lande, laissait des baves sur le genévrier et sur le tamaris, sur le myrtil et sur le romarin. Une quantité d'algues et d'épaves était rejetée sur la rive. Là-bas, quelque barque avait fait naufrage. La mer apportait le bois pour les pauvres, et le deuil Dieu sait où ! La grève se peuplait de femmes, de vieillards, d'enfants : c'était à qui ramasserait le plus gros fagot. Alors ta sœur distribuait d'autres secours : le pain, le vin, les légumes, le linge. Les bénédictions couvraient la rumeur des vagues. Tu regardais de la fenêtre ; et il te semblait que nulle de tes images ne valait l'odeur du pain chaud. Tu abandonnais la page inachevée, tu descendais pour aider Sofia. Tu parlais avec les femmes, a^ec les vieillards, avec les enfants... Qui me les a dites, ces choses?

Dès l'heure de la première nuit, Stelio, pour gagner la maison de la Foscarina, préférait entrer par la grille du jardin Gradenigo et passer au milieu des arbres et des arbustes redevenus sauvages. L'actrice avait obtenu de faire communiquer son jardin avec celui du palais longtemps abandonné, par une brèche ouverte dans le mur de séparation. Mais, depuis

peu, kdy Myrta était venue habiter les vastes chambres silencieuses qui avaient eu pour dernier hôte le fils de l'impératrice Joséphine, le vice-roi d'Italie. Les chambres s'étaient ornées de vieux instruments sans cordes et le jardin s'était peuplé de beaux lévriers sans proies.

Rien ne paraissait à Stelio plus doux et plus triste que ce chemin vers la femme qui l'attendait en comptant les heures, si lentes et pourtant si fugaces. Dans l'après-midi, la Fondamenta-di-San-Simeon-Piccolo se dorait comme une rive de fin albâtre. Les reflets du soleil jouaient avec les fers des proues alignées près du débarcadère, frissonnaient sur les marches de l'église et sur les colonnes du péristyle, animaient les pierres disjointes et usées. Quelques felses pourris gisaient à l'ombre, sur les dalles, avec leur serge que les pluies avaient endommagée et déteinte, pareils à des catafalques délabrés par l'usage funèbre, à des poêles vieillis sur la route du cimetière. D'un palais déchu, converti en fabrique de cordages, une suffocante odeur de chanvre sortait par les barreaux de fer qu'obstruait un duvet grisâtre, semblable à un enchevêtrement de toiles d'araignées . Là , au fond du Gampiello- délia -Gomare, herbeux comme l'enclos consacré d'une paroisse champêtre, s'ouvrait la grille du jardin, entre deux pilastres que couronnaient des statues mutilées où les rameaux du lierre desséché sur leurs membres offraient l'image de veines en relief. Rien ne paraissait au visiteur plus doux et plus triste. Autour du Campiello , les cheminées des humbles

maisons fumaient en paix vers la coupole verte. De temps à autre, un vol de pigeons quittait les sculptures des Scalzi et traversait le canal ; on entendait le sifflet d'un train passant sur le pont de la lagune, la cantilène d'un cordier, le bourdonnement de l'orgue, la psalmodie des prêtres. L'été des morts trompait la mélancolie de l'amour.

— Héiion ! Sirius ! Altaïr ! Donovan ! Ali-Nour I Nérissa I Piucbebella !

Assise sur un banc contre le mur tapissé de rosiers, lady Myrta appelait ses chiens. La Foscarina était près d'elle, debout, dans un costume fauve qui rappelait cette ûère étoffe nommée rouanne, en usage autrefois à Venise. Le soleil enveloppait les femmes et les roses dans une même tiédeur blonde,

— Vous êtes vêtue aujourd'hui comme Donovan, — dit lady Myrta à l'actrice, avec un sourire. — Savezvous que Stelio préfère Donovan à tous les autres î^

La Foscarina se colora de rougeur. Elle chercha des yeux le lévrier fauve.

— C'est le plus beau et le plus fort, dit-elle.

— Je crois qu'il le désire, — ajouta la vieille dame avec une indulgente douceur.

— Que ne désire-t-il pas ?

Lady Myrta remarqua la mélancolie qui voilait la voix de l'amante. Elle garda le silence quelques instants.

Les chiens étaient là, graves et tristes, pleins de somnolence et de rêves, loin des plaines, des steppes et des déserts, accroupis sur le pré de trèfle où ser-

pentaient les courges avec leurs fruits creux, d'un vert jaune. Les arbres étaient immobiles comme s'ils eussent été fondus dans le même bronze qui recouvrait les trois coupoles inégales de San-Simeone. Le jardin avait le même aspect sauvage que le grand édifice de pierre terni par la fumée tenace du Temps, strié par la rouille des ferrures qui avait coulé sous les pluies d'innombrables automnes. Et la chevelure d'un grand pin résonnait tout entière de ce ramage qui certainement, à cette minute, devait arriver aussi du jardin clos jusqu'aux oreilles de Radiana.

(( Il vous fait souffrir ? » aurait voulu demander la vieille dame à l'amante ; car ce silence lui pesait, et elle se sentait réchauffer par l'ardeur de cette âme douloureuse comme par cet été tardif. Mais elle n'osa pas. Elle poussa un soupir. Son cœur toujours jeune palpitait au spectacle de la passion désespérée et de la beauté menacée. « Ah 1 vous êtes belle encore, et votre bouche attire encore les baisers, et l'homme qui vous aime peut s'enivrer encore de votre pâleur et de vos regards ! » pensait-elle en considérant l'actrice absorbée, vers laquelle s'allongeaient les roses de novembre. « Mais moi, je suis un spectre. »

Elle baissa les yeux, vit sur ses genoux ses propres mains déformées ; et elle s'étonna que ces mains fussent les siennes, tant elles lui semblèrent tordues et mortes, lamentables monstres qui ne pouvaient toucher sans provoquer le dégoût, qui n'avaient plus à caresser que les chiens somnolents. Elle sentit les rides sur sa face, les fausses dents contre ses gencives,

les cheveux postiches sur sa tête, toute la ruine de son pauvre corps qui jadis avait ohéi aux grâces de son esprit délicat ; et elle s'étonna de sa propre persistance à lutter contre les outrages des ans, à s'abuser elle-même, à recomposer chaque matin cette ridicule illusion avec les essences, avec les huiles, avec les onguents, avec les lards, avec les teintures. Mais, dans le printemps perpétuel de son rêve, sa jeunesse ne demeurait -elle pas toujours présente ? N'était-ce pas hier, hier encore, qu'elle avait caressé un aimable visage avec des doigts parfaits, chassé le renard et le ceri dans les hauts comtés, dansé avec son fiancé dans un parc, sur un air de John Dow^land?

« Il n'y a pas de miroirs chez la comtesse de Glanegg ; il y en a trop chez lady Myrta ! » pensait la Foscarina. « La première a caché aux autres et à elle-même sa décadence ; la seconde s'est wue chaque matin vieillir, a compté ses rides une à une, a ramassé dans son peigne ses cheveux morts, a senti ses dents vaciller dans ses gencives pâles ; et elle a voulu réparer par les artifices le dommage irréparable. Pauvre âme tendre qui voudrait encore vivre charmante et souriante ! Mais il faut disparaître, mourir, s'abîmer sous terre ! » Elle aperçut le petit bouquet de violettes que lady Myrta portait épingle au bas de sa jupe. En toute saison il y avait là, dans un pli, une ileur fraîche à peine visible, signe de la quotidienne illusion printanière, de l'enchantement toujours nouveau qu'elle se donnait à elle-même par le souvenir.

par la musique, par la poésie, par tous les arts du rêve, contre la vieillesse, contre l'infirmité, contre la sOxitude. v( Il faut vivre une suprême heure de flamme et disparaître pour jamais sous terre avant que tout charme soit évanoui, avant que toute grâce soit morte. »

EUe sentit la heauté de ses propres yeux, la A'oracité de ses lèvres, la force rude de ses cheveux plies par la tempête, toute la puissance des rythmes et des transports qui sommeillaient dans ses muscles et dans ses os. Elle réentendit les paroles de son ami, celles qui l'avaient louée ; elle le revit dans la fureur du désir, dans la douceur de l'alanguissement, dans l'oubli le plus profond. « Quelques jours encore, quelques jours encore je lui plairai, je lui semblerai belle,

lui brûlerai le sang. Quelques jours encore ! )^ Les pieds dans l'herbe, le front au soleil, parmi l'odeur des roses qui se fanaient, dans cette robe fauve qui la faisaient pareille au magnifique animal de proie et de course, elle se consumait de passion et d'attente, avec un soudain bouillonnement de vie, comme si eût reflué dans le présent cet avenir auquel elle renonçait par une volonté de mort. « Viens! Viens! ». Au dedans d'elle-même, elle appelait l'aimé avec une sorte d'ivresse, sûre qu'il allait venir puisqu'elle le pressentait et que jamais son pressentiment ne lavait trompée. « Quelques jours encore ! » Chaque minute passée lui semblait une spoliation inique. Immobile, elle désira et souffrit vertigineusement. Avec le battement de son pouls vibra tout le jardin sauvage, pénétré de chaleur

jusque dans les racines. Elle crut qu'elle allait perdre connaissance et se laisser choir.

— .^! voilà Stelio! — s'écria lady Myrta en apercevant le jeune homme qui s'avançait entre les lauriers.

L'amante se retourna, rapide, colorée de rougeur. Les lévriers se levèrent, dressèrent les oreilles. La rencontre des deux regards eut un jaillissement d'éclair. Encore une fois, comme toujours en [)réss»ice de la créature merveilleuse, l'aimé avait la divine sensation d'être enveloppé tout à coup dans un éther enflammé, dans un vibrant effluve qui semblait l'isoler de l'atmosphère commune et en quelque sorte le ravir. Ce prodige d'amour, il l'avait un jour associé à une image physique en se rappelant que, certain soir lointain de son enfance, conamc il traversait un terrain solitaire, il s'était vu entouré subitement par des feux follets et avait jeté un cri.

— Vous étiez attendu par tout ce qui vit dans cette enceinte, — lui dit lady Myrta, avec un sourire qui dissimulait le trouble dont ce pauvre cœur juvénile e.uprisonné dans ce vieux corps infirme était saisi au spectacle de l'amour et du désir. — En venant, vous avez obéi à un appel.

— C'est vrai, — dit le jeune homme, qui tenait déjà par le collier Donovan accouru près de lui en souvenir des habituelles caresses. — Le fait est que j'arrive de fort loin. Devinez d'où ?

— D'un paysage de Giorgione !

— Non ; du cloître de Santa-Apollonia. Connaissezvous le cloître de Santa-Apollonia P

— C'est votre invention d'aujourd'hui?

— Mon invention? Nullement. C'est un cloître en pierre, un cloître véritable, avec ses colonnettes et son puits.

— C'est possible; mais tous les lieux que vous regardez deviennent vos inventions, Stelio.

— Ahl lady Myrta, ce cloître est un joyau que je voudrais vous offrir, que je voudrais transporter ici, dans votre jardin I Imaginez un petit cloître secret, ouvert sur une ordonnance de minces colonnes réunies deux à deux comme les sœurs qui se promènent au soleil pendant le jeûne, très délicates, ni blanches, ni grises, ni noires, mais de la plus mystérieuse couleur qu'ait jamais donnée à la pierre ce grand maître coloriste, le Temps; et, au milieu, un puits; et, sur la margelle usée par la corde, un seau sans fond. Les nonnes ont disparu; mais je crois que les ombres des Danaïdes fréquentent l'endroit...

Il s'interrompit soudain en se voyant environné par la troupe des lévriers; et il se mit à imiter les voix gutturales que jette dans les chenils l'homme de la meute. Les chiens devinrent inquiets; leurs yeux mélancoliques se ravivèrent. Deux d'entre eux, qui étaient restés à l'écart, accoururent avec des bonds allongés par-dessus les arbustes et s'arrêtèrent devant lui, secs et luisants comme des paquets de nerfs dans des gaines de soie.

— Ali-Nour! Crissa! Nérissa! Clarissal Altaïrl Hélion 1 Hardicanute I Veronese I Hierro !

Il les connaissait tous par leur nom; et eux, quand

il les appelait, semblaient le reconnaître pour leur maître. Là était le lévrier d'Ecosse, natif des hautes montagnes, au poil épais et rude, plus dur et plus fourré vers les joues et le museau, gris comme le fer neuf; là était le lévrier d'Irlande, destructeur de loups, rougeâtre, robuste, dont l'œil brun tournait en montrant le blanc ; là était celui de Tartarie, moucheté de jaune et de noir, originaire des immenses steppes asiatiques où, la nuit, il gardait la tente contre les hyènes et les léopards; et celui de Perse, blond et petit, aux oreilles couvertes de longs poils soyeux, à la queue touffue, pâle sur les flancs et le long des jambes, plus gracieux que les antilopes qu'il avait tuées; et le galgo espagnol immigré avec les Maures, ce magnifique animal que le nain pompeux tient en laisse dans le tableau de Vélasquez, instruit à courre et à forcer dans les plaines nues de la Manche ou dans les landes de Murcie et d'AUcante, couvertes d'alfa ; et le sloughi arabe, le déprédateur illustre du désert, à la langue et au palais noirâtres, avec tous les tendons visibles, avec toute l'ossature révélée à travers la peau fine, noble cœur fait d'orgueil, de courage et d'élégance, habitué à dormir sur de beaux tapis et à boire le lait pur dans un vase pur. Et, rassemblés comme une meute, ils frémissaient autour de celui qui savait réveiller dans leur sang engourdi les instincts primitifs de la poursuite et du carnage.

— Qui de vous était le meilleur ami de Gog? — demanda-t-il, en regardant les uns après les autres ces

beaux yeux inquiets qui se fixaient sur lui. — Toi, Hierro? Toi, Altaïr?

Son accent singulier animait les botes sensitives, qui l'écoutaient avec un grondement sourd et interrompu. Chacun de leurs mouvements suscitait une onde luisante dans les pelages divers ; et les longues queues, recourbées à l'extrémité comme des crochets, battaient légèrement les cuisses musculeuses, les jarrets bas.

— Eh bien, je vous dirai ce que j'ai tu jusqu'à ce jour. Gog, entendez-vous ? celui qui, d'un seul coup de ses mâchoires, cassait les reins du lièvre, Gog est estropié.

— Oh! vraiment? — s'écria lady Myrta avec chagrin. — Est-il possible, Stelio ? Et Magog?

— Magog est sain et sauf.

C'était la couple de lévriers que lady Myrta avait donnée à son jeune ami et que celui-ci avait emmenée dans sa maison au bord de la mer.

— Mais comment cela est-il arrivé ?

— Ah I le pauvre Gog I II avait déjà tué trente-sept lièvres. Il possédait toutes les vertus de la grande race : la rapidité, la résistance, une promptitude inouïe dans les vol tes, et le désir constant de tuer la proie, et la manière classique de la saisir par derrière en courant droit sur elle et en faisant le crochet avec elle, presque toujours au même instant. Avez-vous jamais as.sisté à une course de lévriers, Foscarina?

Elle était si attentive que son nom, prononcé à l'improviste, la fit tressaillir.

— Jamais.

Elle était suspendue aux lèvres de Stelio, fascinée par leur instinctive expression cruelle lorsqu'il expliquait l'œuvre de sang.

— Jamais ? Alors, vous ne connaissez pas l'un des plus rares spectacles de hardiesse, de véhémence et de grâce qu'il y ait au monde. Regardez I

Il attira vers lui Donovan, se pencha, le palpa de ses mains expertes.

— Dans la nature, il n'existe pas de machine plus précise et plus puissamment adaptée à sa destination. Le museau est aigu pour fendre l'air ; il est long pour que les mâchoires puissent briser la proie du premier coup. Le crâne est large entre les deux oreilles, pour contenir le plus grand courage et la plus grande adresse. Les joues sont sèches et musculeuses les lèvres si courtes qu'elles recouvrent à peine les dents...

Avec une facihté sûre, il ouvrit la gueule du chien qui n'essaya pas de résister. La denture apparut, éblouissante, et le palais marqué de larges ondulations noires, et la langue mince et rose.

— Regardez ces dents ! Regardez comme les canines sont longues et un peu crochues à la pointe, pour mieux tenir prise I îsul autre espèce de chiens n'a la gueule construite pour mordre d'une façon aussi parfaite.

Ses mains s'attardaient à cet examen; et il semblait que son admiration pour ce superbe exemplaire fût sans limites. Il avait posé un genou dans le trèfle et recevait au visage l'haleine du chien qui se laissait palper avec une docilité insolite, comme s'il eût

compris l'éloge du bon connaisseur et qu'il en eût joui.

— Les oreilles sont petites et attachées très haut, droites quand l'animal est excité, mais tombantes et comme adhérentes au crâne quand il est au repos. Elles n'empêchent pas d'ôter et de remettre le collier sans défaire la boucle. Voyez !

Il ôta et remit le collier, qui cerclait exactement le cou.

— Un cou de cygne, long et flexible, qui lui permet de happer le gibier à toute vitesse sans perdre l'équilibre. Ah ! une fois, j'ai vu Gog saisir en l'air un lièvre qui avait bondi par-dessus un fossé... Mais observez maintenant les parties les plus importantes : la largeur et la profondeur de la poitrine pour la longue haleine ; l'obliquité des épaules proportionnée à la longueur des jambes ; la formidable masse musculaire des cuisses, les jarrets courts, l'épine dorsale cave entre deux faisceaux de muscles solides... Regardez ! Les vertèbres d'Hélion sont visibles en relief, celles de Donovan sont cachées dans un sillon. Les pattes ressemblent à celles des chats, avec les ongles rentrés, pas trop cependant : des pattes élastiques, sûres. Et quelle élégance dans les côtes disposées à la façon d'une belle carène, et dans celte ligne qui rentre vers l'abdomen complètement effacé I Tout concourt à une seule fm. La queue, forte au point d'attache et fine à l'extrémité, — regardez I — presque pareille à celle d'un rat, sert de gouvernail à l'animal et lui est nécessaire pour tourner quand le

lièvre fait un crochet. Vérifions, Donovan, si tu es parfait aussi en cela.

Il prit la pointe de la queue, la passa sous la cuisse, la tira vers l'os de la hanche, parvint à lui faire toucher exactement l'apophyse.

— Oui, parfait ! Un jour, j'ai vu un Arabe de la tribu d'Arbâa prendre cette mesure sur son sloughi. Ali-Nour, tremblais-tu, quand tu découvrais le troupeau des gazelles ? Figurez-vous, Foscarina, que le sloughi tremble quand il découvre la proie ; il tremble comme un roseau, et il tourne vers son seigneur des yeux doux et suppliants, pour qu'on le détache ! Je ne sais pourquoi cela me plaît et m'émeut si fort. Terrible est en lui le désir de tuer, tout son corps est prêt à se détendre comme un arc ; et il tremble ! Non de peur, non d'incertitude ; il tremble de ce désir. Ah ! Foscarina, si vous voyiez à ce moment-là un sloughi, vous ne manqueriez pas de lui dérober sa façon de trembler, et vous sauriez la rendre humaine par votre art tragique, et vous donneriez encore aux homme un nouveau frisson... Sus, Ali-Nour, torrent de rapidité dans le désert ! Te souvient-il d'avoir ainsi tremblé? Maintenant, tu ne trembles que de froid...

Allègre et mobile, Steîio lâcha Donovan, prit entre ses mains la tête serpentine du tueur de gazelles ; et il le regarda au fond de ces pupilles où flottaient la nostalgie des pays torrides et silencieux, des tentes déployées après l'étape aux mirages trompeurs, des feux allumés pour le repas du soir sous les larges

éloiles qui semblent vivre dans la palpitation du vent, à la cime des palmiers.

— Beaux yeux de rêve et de mélancolie, de courage et de fidélité ! Avez-vous jamais songé, lady Myrta, que le lévrier aux beaux yeux est justement le mortel ennemi des animaux aux beaux yeux, comme la gazelle et le lièvre ?

La Foscarina était entrée dans ce corporel enchantement d'amour par où il semble que les confins de la personne se dilatent et S3 fondent dans l'air, si bien que toutes les paroles et tous les actes de l'aimé suscitent chez l'amante un tremblement plus doux que n'importe quelle caresse. Le jeune homme avait pris entre ses mains la tête d'Ali-Nour ; mais c'était sur ses propres tempes qu'elle sentait le toucher de ces mains. Le jeune homme examinait les pupilles d'Ali-Nour ; mais c'était au fond de son âme propre qu'elle sentait ce regard. Et il lui sembla que la louange donnée aux yeux du lévrier allait à ses propres yeux.

Elle était là, debout sur l'herbe comme ces fiers animaux qu'il aimait, vêtue comme celui qu'il préférait entre tous, comme eux hantée par le souvenir confus d'une lointaine origine, et un peu étourdie par l'ardeur des rayons que reflétait le mur tapissé de rosiers, comme dans l'étourdissement et le feu d'une légère fièvre. Elle entendait Stefio parler de ces choses vivantes, de ces membres aptes à la course et à la prise, de la vigueur, de l'adresse, de la puissance naturelle, de la vertu du sang ; et elle le voyait près de la terre, dans l'odeur de l'herbe, dans la chaleur du

LE FEU 25g

soleil, flexible et fort, palpant la peau et les os, mesurant l'énergie des muscles visibles, jouissant au contact de ces corps généreux, participant presque à cette animalité délicate et cruelle que souvent il s'était complu à représenter dans les inventions de son art. Et elle-même, les pieds dans la terre chaude, sous les souffles du ciel, semblable par la couleur de son vêtement au déprédateur fauve, elle sentait monter des racines de sa propre substance un étrange sentiment d'animalité primitive et comme l'illusion d'une lente métamorphose où elle aurait perdu une partie de sa conscience humaine et serait redevenue une fille de la nature, une force ingénue et brève, une vie sauvage.

Ne touchait-il pas ainsi en elle le plus obscur mystère de lêtre? Ne lui faisait-il pas sentir ainsi la profondeur animale d'où avaient jailli les révélations de son génie tragique, ces révélations inattendues qui avaient ému et enivré la multitude comme les spectacles du ciel et de la mer, comme les aurores, comme les tempêtes? Lorsqu'il lui avait parlé du slou^hi treuiblant, n'avait-il pas deviné de quelles analogies naturelles l'actrice tirait les puissances d'expression qui émerveillaient les poètes et les peuples ? C'était parce qu'elle avait retrouvé le sens dionysiaque de la nature naturante, l'antique ferveur des énergies instinctives et créatrices, l'enthousiasme du dieu multiforme émergé de la fermentation de tous les sucs, c'était pour cela qu'elle apparaissait au théâtre si nouvelle et si grande. Quelquefois, elle avait cru

sentir en elle-même l'imminence de ce prodige qui faisait se gonfler d'un lait divin le sein des Ménades à l'approche des petites panthères avides de nourriture.

Elle était là, debout sur l'herbe, agile et fauve comme le lévrier favori, pleine du souvenir confus d'une lointaine origine, vivante et désireuse de vivre sans mesure pendant l'heure brève qui lui était concédée. Evanouies étaient les molles vapeurs des larmes, tombées les aspirations douloureuses vers la bonté et le renoncement, disparues toutes les grises mélancolies du jardin abandonné. La présence de l'animateur élargissait l'espace, modifiait le temps, accélérait le battement du cœur, multipliait la faculté de jouir, créait encore une fois le fantôme d'une fêle magnifique. Elle était encore une fois telle qu'il voulait la façonner, oublieuse des misères et des craintes, guérie de tout mal triste, créature de chair qui vibrait dans le jour, dans la chaleur, dans le parfum, dans les jeux des apparences, prête à traverser avec lui les plaines évoquées et les dunes et les déserts en de furieuses poursuites, à s'enivrer de cette ivresse, à se réjouir au spectacle du courage, de l'astuce, des proies sanglantes. De seconde en seconde, par ses paroles, par ses gestes, il la faisait à sa ressemblance.

— Ah I chaque fois que je voyais le lièvre se rompre sous les dents du chien, un éclair de regret passait dans ma joie, pour ces grands yeux humides qui s'éteignaient ! Plus grands que les tiens, Ali-Nour, et que les tiens aussi, Donovan, et splendides comme les étangs durant les soirs d'été, avec leurs forcis de

joncs qui s'y baignent, avec tout le ciel qui s'y mire et s'y transfigure. Avez- vous jamais vu le malin, un lièvre, sortir des sillons fraîchement ouverts par la charrue, courir quelques instants sur le givre argenté, puis s'arrêter dans le silence, s'asseoir sur ses pattes do derrière, dresser les oreilles, regarder l'horizon ? Il semble que son regard pacifie l'Univers. Le hèvre immobile qui, dans une trêve de sa perpétuelle inquiétude, contemple la campagne fumante ! On ne saurait imaginer un plus sûr indice de paix parfaite aux alentours. A ce moment-là, c'est un animal sacré qu'il faut adorer...

Lady Myrta eut un éclat de son rire juvénile qui découvrit sa denture chryscléphantine et fit remuer sous son menton les peaux de tortue.

— Ce doux Stelio ! — s*écria-t-elle, riant toujours. Adoicr d'abord, puis mettre en pièces. Telle est votre maxime, n'est-ce pas ?

La Foscarina regarda la rieuse avec étonnement, car elle l'avait oubliée ; et cette femme assise là sur ce banc de pierre jauni par les lichens, avec ces mains tor lues, avec cette scintillation d'or et d'ivoire entre les lèvres minces, avec ces petits yeux glauques sous les paupières flasques, avec cette voix enrouée et ce rire clair, la fit penser à une de ces vieilles fées palmipèdes qui vont par la forêt suivies d'un crapaud obéissant. Dans l'oubli où elle s'élait perdue, les étranges paroles ne pénétrèrent pas jusqu'à son esprit ; et néanmoins elles lui furent désagréables comme un grincement.

— Ce n'est pas ma faute, — répliqua Stelio, — si les lévriers sont faits pour tuer les lièvres et non pour somnoler entre les murs d'un jardin, sur l'eau d'un canal mort.

De nouveau il se mit à imiter les voix gutturales que jette dans les chenils l'homme de la meute.

— Crissa I Ncrissa ! Altaïr ! Sirius I Piuchebella I Hélion !

Les chiens excités s'agitaient ; leurs yeux se rallumèrent ; leurs muscles secs tressaillirent sous le pelage fauve, noir, blanc, plombé, tacheté, moucheté; les longues cuisses se courbèrent sur les jarrets comme des arcs prêts à se détendre pour décocher dans l'espace l'ossature plus aride et plus agile qu'un faisceau de flèches.

— Là, là, Donovan I Là !

Il montrait du doigt sur l'herbe, au fond du jardin, une forme d'un gris rougeâtre qui avait l'appareace d'un lièvre aux oreilles rabattues, accroupi. Sa voix impérieuse trompait les lévriers hésitants. Et il était beau de voir au soleil ces corps maigres et robustes dans leur soie vivante reluire, frémir et onduler à l'incitation de la voix humaine, comme dans les pavoisemcnts les plus légers drapeaux sous le souffle de la brise.

— Là, Donovan !

Et le grand cliien fauve le regarda dans les prunelles, lit un bond formidable, s'élança vers la proie illusoire avec toute la véhémence de son instinct réveillé. Eu une seconde il l'alteignit; il s'arrêta, déçu; il demeura

en arrêt, plié sur les pattes de devant, le cou allongé; puis de nouveau il bondit, se mêla aux jeux de la bande qui l'avait suivi en grand désordre, se prit de querelle avec Altaïr; puis, le museau dressé, il poursuivit en aboyant un vol de moineaux qui, de la cime du pin, s'éleNaient dans l'azur avec un gai frou-lruu d'ailes.

— Une courge ! Une courge ! — criait l'imposteur parmi les éclats de rire. — Pas même un lapin ! Pauvre Donovan ! Un coup de dent sur une citrouille ! Ah ! pauvre Donovan, quelle humiliation ! Prenez garde, lady ^lyrta, que, de Hcrte, il n'aille se noyer dans le canal.

Prise par la contagion de l'hilarité, la Foscarina riait avec lui. Sa robe rouanne et les robes des lévriers brillaient au soleil oblique sur le vert du trèfle. La blancheur de ses dents et son rire sonore lui emphssaient la bouche d'une jeunesse nouvelle. L'ennui du jardin séculaire se déchirait comme les toiles d'araignée quand une main violente ouvre une ienêtre depuis longtemps close.

— Voulez-vous Donovan.^ — dit lady Myrta, avec une grâce malicieuse qui était celle de son âme et qui se perdit dans ses rides comme un ruisseau dans un ravin. — Je connais, je connais votre art...

Stelio cessa de rire, et il rougit comme un enfan^

Un flot de tendresse gonfla le sein de la Foscarina.

pour cette rougeur puéril**. Tout entière elle étincela

d'amour. Et un désir fou de saisir l'aimé entre ses

bras fit trembler ses poignets, ses lèvres.

26/i LE FEU

— Le voulez-vous? — répéta lady Myrta, heu*» reuse de pouvoir donner et re»3onnaissante envers celui qui savait recevoir le don avec un plaisir si frais et si vivace. — Donovan est à vous !

Avant même de dire merci, Stclio chercha des yeux le lévrier avec une sorte d'angoisse. Il le revit splendide, puissant, très beau, portant l'empreinte du style sur chacun de ses membres comme si Pisanello l'avait dessiné pour le revers d'une médaille.

— Mais Gog? Qu'est-il advenu de Gog? Vous ne nous en avez plus rien dit, — ajouta la donatrice. — Ah ! comme on oublie facilement les infirmes !

Stelio regardait la Foscarina qui s'était retournée et qui s'en allait vers le groupe des lévriers, cheminant sur l'herbe avec une svelte ondulation un peu semblable à ce pas que les vieux Vénitiens appelaient précisément « à la lévrière ». La robe rouanne, dorée par le soleil couchant, paraissait flamboyer sur sa personne flexible. Et, tandis qu'elle se dirigeait ainsi vers l'animal de sa couleur, il était manifeste que l'actrice, par un profond instinct mimique, s'assimilait à lui étrangement, comme pour une prochaine métamorphose.

— Ce fut après une course, — expliqua Stelio. — J'avais l'habitude de lancer chaque jour un lièvre sur les dunes, le long du rivage. Souvent les campagnards m'en apportaient de vivants : de ceux de ma terre, bruns, robustes, prompts à la défense, très rusés, capables de griffer et de mordre. Ah ! lady Myrta, il n'est aucun terrain de course plus beau ue ma plage

libre. Vous connaissez les hauts plateaux immenses du Lancashire, le sol desséché du Yorkshire, les dures plaines d'.\ltcar, les marais de la basse Ecosse, les sables de l'Angleterre méridionale ; mais un galop sur mes dunes plus blondes et plus lumineuses que les nuap-es d'automne, par-dessus les buissons de genévriers et de tamaris, par-dessus les étroites embouc urjs limpides des petites rivières, par-dessus les petits é angs taies, le long de la mer plus verte qu'une prairie, en face des montagnes de neige et d'azur, cela obscurcirait vos plus heureux souvenirs, lady Mx rta !

— Italie ! — soupira la vieille fée bénigne. — Italie, fleur du monde !

— C'était sur cette plage que je lançais le lièvre. J'avais instruit un homme à découpler les chiens au moment voulu, et je suivais la course à cheval... Certes, Magog est un excellent coureur ; mais je n'avais jamais \ti un tueur plus ardent et plus prompt que Gog...

— Il est des chenils de Newmarket î — dit la donatrice avec orgueil.

— Un jour, je revenais à la maison par le bord de la mer. La course avait été brève: Gog avait rejoint le lièvre après deux ou trois milles. Je revenais au petit galop, rasant l'eau calme. Gog galopait de front avec mon cheval Cambyse ; et, de temps à autre, il s'élançait en aboyant vers la pièce de gibier pendue à l'arçon de ma selle. Tout à coup, devant une charogne qui se trouvait sur le sable, mon cheval fit un bond à droite ; et, dans l'écart, il frappa de son fer le chien

qui se mit à hurler en relevant sa paltc gauche de devant, cassée, semhlait-il, à la cheville. J'arrêtai à grand'peine la bête efïarouchée, et je revins sur mes pas. Mais, dès que Cambyse aperçut de nouveau la charogne, il fit volte-face et me força la main. Ce fut alors une fuite vertigineuse à travers les dunes. Quelques instants plus tard, avec une émotion que je ne saurais dire, j'entendis à la queue de mon cheval le halètement de Gog . Il me suivait, comprenez-vous I Poussé par la générosité du sang, oublieux de la douleur, il m'avait rejoint avec sa patte cassée, il m'accompagnait, il passait devant moi ! Mes yeux rencontrèrent ses beaux yeux doux ; et, tandis que je m'efforçais de maîtriser le cheval afiolé, mon cœur se fendait chaque fois que la pauvre patte blessée effleurait le sable. Ah! je l'adorai, je l'adorai alors I... Me croyez- vous capable de pleurer?

— Oui, — répondit lady Myrta ; — même de pleurer.

— Eh bien, pendant que ma sœur Sofia lavait la blessure avec ses belles mains sur lesquelles tombaient des larmes, je crois que moi aussi...

La Foscarina était près d'eux, avec Donovan qu'elle tenait par le collier, redevenue pâle et pour ainsi dire effacée, comme si déjà commençait à la pénétrer le froid du soir. La coupole de bronze allongeait son ombre sur les herbes, sur les charmilles. Une humidité violette, où nageaient les derniers atomes de l'or solaire, se répandait entre les troncs et entre les branches que faisaient trembler les souffles intermittcryls. Et les

oreilles réentendaient maintenant le ramage qiii emplissait la chevelure du pin semée de cônes vides.

« Oui, nous vous appartenons », semblait dire la femme appareillée au lévrier qui se serrait contre ses genoux, assailli par les premiers frissons du soir, u Nous vous appartenons à jamais. Nous sommes ici pour servir. »

— Rien au monde ne me trouble et ne m'enflamme comme ces soudaines apparitions de la vertu du sang, — continuait le jeune homme, exalté par le souvenir de cette heure émue.

On entendit le long sifflet d'un train qui passait sur le pont de la lagune. Un souffle efl'euiUa entièrement une large rose blanche, dont il ne resta que la baie à l'extrémité d'une ronce. Les chiens se rapprochèrent, se groupèrent, se serrèrent les uns contre les autres, frileux ; sous leur peau fine les os décharnés frissonnaient, et, dans leurs têtes allongées et plates comme ceUes des reptiles , luisaient les yeux mélancoliques.

— Ne vous ai-je pas raconté, Slelio, de quelle manière sut mourir une femme du meilleur sang de France, justement dans une grande battue à laquelle j'assistais? — demanda lady Myrta, en qui ce souvenir tragique et lamentable avait été réveillé par l'expression qu'elle venait d'apercevoir sur le visage pâU de la Foscarina.

— Non, jamais. Qui était cette femme?

— Jeanne d'Elbeuf. Soit imprudence, soit inexpérience, ou d'elle-même ou du cavalier qui était à son

flanc, elle fut blessée, — jamais on ne sut par qui, — en même temps que le lièvre qui passait entre les jambes de son cheval. On la vit tomber lourdement par terre. Nous accourûmes tous ; et nous la trouvâmes sur l'herbe, pelotonnée dans le sang, à côté du lièvre qui se tordait. Dans le silence et dans la consternation, comme nous restions tous là, pétrifiés, et que nul n'osait encore ni parler ni faire un mouvement, la pauvre créature leva la main d'une façon presque imperceptible, indiqua l'animal blessé qui souffrait, et (je n'oublierai jamais son accent) : « Tuez-le », dit-elle, « tuez-le, mes amis. . . Ça fait si mal 1 » Et elle mourut aussitôt.

Déchirante douceur de ce novembre souriant comme un malade qui se croit enfin en convalescence, et qui éprouve un bien-être inaccoutumé, et qui ne sait pas qu'il est tout près de son agonie !

— Mais qu'avez-vous aujourd'hui, Fosca ? Que vous arrive-t-il ? Pourquoi êtes-vous si fermée avec votre ami ? Dites ! Parlez !

Stelio, entrant par hasard à San-Marco, l'avait vue adossée à la porte de la chaDelle où est le Baptistère. Elle était là seule, mmobile. e visage dévoré

par la fièvre et par l'ombre, avec des yeux pleins d'épouvante fixés sur les figures terribles des mosaïques qui flamboyaient dans un feu jaune. Derrière la porte, on répétait un chœur ; et le chant s'inter-» rompait, puis recommençait sur la même cadence.

— Je vous en prie, je vous en prie, laissez-moi seule ! J'ai besoin d'être seule ! Je vous en conjure !

Le son de ses paroles révélait la sécheresse de sa bouche convulsée. Elle fit un geste pour se retourner, pour fuir. Il la retint.

— ^ïais parlez ! Dites-moi au moins une parole, afin que je comprenne !

Elle chercha encore à se dérober ; et son mouvement exprima une indicible souff*rance. Elle eut l'aspect d'une créature déchirée par un supplice, torturée par un bourreau. Elle semblait plus misérable qu'un corps attaché à la roue, tenaillé par le fer brûlant.

— Je vous en conjure ! Si je vous fais pitié, la seule chose qu'à présent vous puissiez pour moi, c'est de me laisser partir...

Elle parlait à voix basse ; et qu'elle ne criât pas, que de sa gorge ne sortissent pas des hurlements et des râles, cela paraissait une chose non humaine, tant était visible le spasme de toute cette âme bouleversée.

— Une parole, au moins une parole, afin que je comprenne !

Une flamme de fureur monta sur ce visage défait.

— Non. Je veux être seule.

Sa voix lut aussi dure que son regard. Elle tourna

les épaules, fit quelques pas comme une personne prise de vertige et qui se hâte vers un appui.

— Foscarinal

Mais il n'osa pas la retenir. Il vit la désespérée s'acheminer dans la zone de soleil qui, par la porte que venait d'ouvrir une main inconnue, envahissait la Basilique avec l'impétuosité d'un torrent. Derrière elle, toute la profonde caverne d'or, avec ses apôtres, avec ses martyrs, avec ses bêtes sacrées, scintilla comme si les mille torches du jour s'y précipitaient. Le chant s'arrêta, puis recommença.

« J'étouffe de tristesse... La violente envie de me révolter contre mon sort, de m'en aller à l'aventure, de chercher... Qui sauvera mon espérance? De qui me viendra la lumière ?... Chanter, chanter I Mais je voudrais enfm chanter un chant de vie... Sauriezvous me dire où se trouve en ce moment le Maître du Feu? )) Elle les portait imprimées dans les yeux, imprimées dans l'âme, les paroles que contenait la lettre de Donatella Arvale, avec toutes les particularités de l'écriture, avec toutes les singularités des caractères, vivantes comme la main qui les avait tracées, palpitantes comme ce poignet impatient. Elle les voyait gravées sur les pierres, dessinées dans les nuages, redétées dans les eaux, indélébiles et inévitables comme les arrêts du Destin.

« Où irai-je? Où irai-je? » A travers son agitation et sa désespérance lui arrivaient la douceur des choses, la tiédeur des marbres dorés, l'odeur de l'air calme, la langueur des loisirs humains. Elle regarda une

femme du peuple enveloppée dans sa mante brune, assise sur les marches de la Basilique, ni vieille ni jeune, ni belle ni laide, qui jouissait du soleil et mangeait un grand morceau de pain dont elle détachait les bouchées avec ses dents et qu'elle mâchait ensuite avec lenteur, les yeux mi-clos pour savourer ce bien, tandis que ses cils blonds luisaient en haut de ses joues. « Ah î si je pouvais me changer en toi, prendre pour moi ton sort, me contenter du soleil et du pain, ne penser plus, ne souffrir plus ! )) Le repos de cette pauvre femme lui sembla une félicité infinie. Elle se retourna avec un sursaut, craignant et espérant d'être suivie par l'aimé. Elle ne l'aperçut pas. Si elle l'avait aperçu, elle aurait pris la fuite ; mais, de ne pas le voir, elle eut le cœur serré comme s'il l'envoyait à la mort sans un mot de rappel. « Tout est fini. » Elle perdait toute mesure et toute certitude. Les idées passaient en elle rompues et entraînées confusément par l'angoisse comme les planter et les pierres dans le ravage d'un fleuve débordé. En chaque aspect des choses, ses yeux égarés voyaient une confirmation de l'arrêt qui la condamnait, ou une obscure menace de nouveaux malheurs, ou un symbole de son état, ou une signification d'occultes vérités qui allaient agir cruellement sur son existence. Au coin de San-Marco, près de la Porte de la Carte, elle sentit vivre comme s'ils eussent été de sombre sang les quatre rois de porphyre qui s'embrassent pour un pacte avec un seul bras, tandis que leur poing dur serre la garde du glaive terminée en bec d'épervier.

Les veines innombrables des marbres divers dont est incrusté le flanc du temple, ces trames confuses de couleur variée, ces labyrinthes et ces méandres qui s'enchevêtrent, furent pour elle comme un symbole visible de sa propre diversité intérieure, de la confusion même de ses pensées. Tour à tour, elle avait la sensation que les choses étaient étrangères, lointaines, inexistantes, et puis familières, voisines, participant à sa vie secrète. Tour à tour, elle croyait se retrouver dans des lieux inconnus, et puis au milieu de formes qui lui appartenaient comme si sa propre substance en eût fourni les matériaux. Pareille à l'agonisante, elle était illuminée tout à coup par des images de son enfance la plus lointaine, par des souvenirs d'événements très anciens, par l'apparition rapide et nette d'un visage, d'un geste, d'une chambre, d'un paysage. Et sur tous ces fantômes, dans un champ d'ombre, les yeux maternels la regardaient, cléments et forts, pas plus grands que les yeux humains lorsqu'ils vivent sur la terre, mais pourtant infinis comme un horizon vers lequel ils l'auraient appelée. « Est-ce que je vais te rejoindre? M'appelles-tu vraiment pour la dernière fois? » Elle était entrée sous la Porte de la Carte, avait traversé le porche. L'ivresse de sa douleur la ramenait au point où, dans une nuit de gloire, les trois destins s'étaient rencontrés. Elle se dirigea vers le Puits du rendez-vous. Autour de cette margelle de bronze, toute la vie de ces courts instants ressuscita pour elle avec l'évidence et le rehef de la réalité. C'était là que, s'adressant à sa compagne, elle avait

dit avec un sourire : « Donatella, voici le Maître du Feu I » L'immense cri de la multitude avait couvert sa voix, et, sur leurs têtes, le ciel s'était embrasé de mille colombes ardentes.

Elle s'approcba du Puits, le regarda. Pendant qu'elle le considérait, les moindres détails s'imprimaient dans gon esprit et prenaient une étrange force de vie fatale : le sillon creusé dans le métal par les cordes, l'oxyde vert qui rayait la pierre de la base, les seins des cariatides usés par les genoux des femmes qui les avaient pressés autrefois dans l'effort pour atteindre, et ce profond miroir intérieur que ne troublait plus le heurt des seaux, et cet étroit disque souterrain qui reflétait la divinité du ciel. Elle se pencha sur le rebord, vit son visage, vit son épouvante et sa perdition, vit la Méduse immobile qu'elle portait au centre de son âme. Sans le savoir, elle répétait l'acte de celui qu'elle aimait. Et elle vit aussi le visage de Stelio et le visage de Donatella, tels qu'elle les avait vus cette nuit-là resplendir un instant l'un à côté de l'autre, enflammés par les feux célestes comme s'ils eussent été penchés sur une fournaise ou sur un cratère. « Aimez-vous, aimez-vous. Moi, je m'en irai, je disparaîtrai. Adieu. »

Elle ferma les paupières sur cette pensée de mort ; et, dans les ténèbres, les yeux cléments et forts réapparurent, infinis comme un horizon de paix. « Tu es en paix et tu m'attends, toi qui vécus et mourus de passion. » Elle se redressa. Un extraordinaire silence occupait la cour déserte. La richesse des hautes

murailles sculptées reposait à moitié dans l'ombre et à moitié dans la lumière; les cinq mitres de la Basilique surpassaient l'enceinte, non moins légères que les nuages de neige qui faisaient paraître le ciel plus bleu comme les fleurs du jasmin font paraître les feuilles plus vertes. De nouveau, à travers son tourment, elle fut touchée par la doyceur des choses. « La vie pourrait encore être douce ! »

Elle sortit sur le Môle, descendit dans une gondole, se fit conduire à la Giudecca. Le bassin, la Salute, le quai des Esclavons, toute la pierre et toute l'eau étaient un miracle d'or et d'opale. Elle regarda anxieusement sur la Piazzetta si elle n'y verrait point apparaître une figure. Sa mémoire lui représenta brusquement l'image de la Saison morte, vêtue d'or et enfermée sous l'enveloppe de verre opalin. Elle s'imagina ellemême submergée au fond de la lagune, couchée sur un lit d'algues. Mais le souvenir de la promesse faite sur cette eau et tenue dans le délire nocturne lui traversa le cœur comme un poignard, la rejeta de nouveau dans son horrible convulsion. « Jamais plus, alors? Jamais plus? » Tous ses sens eurent le ressouvenir de toutes les caresses. La bouche, les mains, la force, l'ardeur du jeune homme passèrent dans son sang comme si tout cela se dissolvait en elle. Le poison la brûla jusqu'aux fibres les plus profondes. Avec lui, elle avait trouvé aux extrêmes limites de la volupté une ivresse qui n'était pas encore la mort et qui outrepassait la vie . « Jamais plus , maintenant ? Jamais plus ? »

Elle arrivait au Rio-della-Croce. La verdure débordait sur une muraille rouge. La gondole s'arrêta devant une porte close. Elle débarqua, chercha une petit clef, ouvrit, entra dans le jardin.

C'était son refuge, le lieu secret de sa solitude, défendu par la fidélité de ses mélancolies comme par des gardiennes taciturnes. Toutes vinrent à sa rencontre, les anciennes et les récentes ; elles l'entourèrent, lui firent cortège.

Avec ses longues treilles, avec ses cyprès, avec ses arbres fruitiers, avec ses buissons de lavande, avec ses oléandres, avec ses œillets, avec ses rosiers, pourpre et safran, merveilleusement doux et alangui dans les couleurs de sa dissolution, ce jardin semblait perdu à l'extrême lagune, en quelque île oubliée par les hommes, à Mazzorbo, à ïorcello, à San-Francescodel-Deserto. Le soleil l'embrassait et le pénétrait de toutes parts, si bien que, à raison de leur ténuité, les ombres n'y paraissaient pas. Telle était la tranquillité de l'air que les pamrpres secs ne se détachaient pas des sarments. Aucune feuille ne tombait, quoique toutes fussent mourantes.

(( Jamais plus ? » Elle chemina sous les treilles, s'approcha de l'eau, s'arrêta sur la berge herbeuse, se sentit fatiguée, s'assit sur une pierre, serra ses tempes entre ses paumes, fit un effort pour se recueillir, pour se rendre maîtresse d'elle-même, pour examiner, pour délibérer, a II est ici encore, dans le voisinage; je puis le revoir. Peut-être le retrouverai -je tout à l'heure sur le seuil de ma porte. Il me prendra entre ses bras, me

a-yG LE FEU

baisera les yeux et les lèvres, me répétera qu'il m'airne, que tout lui plaît en moi. Il ne sait pas, il ne comprend pas. Rien d'irréparable n'est arrivé. Quel est donc le fait qui me bouleverse et me brise ? J'ai reçu une lettre écrite par une créature qui est au loin, prisonnière dans une villa solitaire, près de son père dément, et qui se plaint de son état, et qui aspire à le changer. Le voilà, le fait. Il n'y a pas autre chose. Et la lettre, la voici. » Elle la prit, la dépha pour la relire. Ses doigts tremblaient ; et elle croyait sentir l'odeur de Donatella comme si elle avait eu la jeune fille à son côté, sur cette pierre.

« Est-ce qu'elle est belle? Véritablement belle? Comment est-ce qu'elle est? » D'abord, les traits de l'image se présentaient confondus. Elle essayait de les ressaisir, et ils s'évanouissaient. Une particlilarité se fixa avant toutes les autres, devint précise, évidente : la main grande et lourde. « A-t-il vu la main, ce soirlà? Il est très sensible à la beauté des mains. Quand il rencontre une femme, il les lui regarde toujours. N'adore-t-il pas les mains de Sofia? » Elle se laissa distraire par ces considérations puériles, s'y attarda quelques instants ; puis, elle en sourit avec amertume. Et, tout d'un coup, l'image s'intégra, vécut, resplendit de puissance et de jeunesse, la consterna, l' éblouit. « Elle est belle ! Et elle est belle comme il la veut I » Elle tenait les yeux fixés sur la muette splendeur des eaux, avec la lettre sur ses genoux, clouée par la vérité inflexible. Et sur ce découragement inerte fulguraient d'involontaires images de destruction : le

visage de Donatella était brûlé dans un incendie, son corps estropié par une chute, sa voix altérée par un mal... Elle eut horreur d'elle-même ; et puis, elle eut pitié d'elle-même et de l'autre. « N'a-t-elle pas le droit de vivre? Qu'elle vive, qu'elle aime, qu'elle ait sa joie ! » Elle imagina pour la jeune fille une aventure magnifique, un amour heureux, un fiancé adorable, la prospérité, le luxe, le plaisir. « N'existe-t-il donc sur la terre qu'un seul homme qu'elle puisse aimer ? Serait-il impossible qu'elle rencontrât demain celui qui lui prendra le cœur? Serait-il impossible que sa destinée prît soudainement une aulre direction, l'entraînât très loin, la conduisît sur une route ignorée, la séparât de nous pour toujours ? Est-il nécessaire qu'elle soit aimée par l'homme que j'aime? Peut-être ne se rencontreront-ils plus ... » Elle tâchait ainsi d'échapper à son pressentiment. Mais un esprit contraire lui disait : « Ils se sont rencontrés une fois ; ils se chercheront, ils se rencontreront encore. Elle n'est pas l'âme obscure qui se perd dans la multitude ou qui disparaît au détour d'un sentier. Elle possède un don qui brille comme un astre et qui toujours la fera reconnaître de loin : son chant. Le prodige de sa voix lui servira de signal. Certainement elle fera valoir dans le monde cette vertu qui lui appartient ; elle passera, elle aussi, au milieu des hommes en laissant derrière elle un sillage d'admiration. Comme elle a la beauté, elle aura la gloire : deux phares dont l'appel attirera facilement Stelio . Ils se sont rencontrés une lois, ils se rencontreront encore. »

î-yS I-E FEU

L'affligée se courba comme sous un joug. A ses pieds, les brins d'herbe recevaient les rayons qu'ils semblaient retenir, et ils respiraient ainsi dans une lumière verte qu'ils coloraient eux-mêmes de leur calme transparence. Elle sentit les pleurs monter à ses yeux. A travers ce voile, elle regarda la lagune qui trembla de ce tremblement. Une clarté de perle imprégnait les eaux de béatitude. Les îles de la Folie, San- Glemente et San-Servilio , étaient enveloppées dans une vapeur très pâle ; et, de temps en temps, elles envoyaient à travers le lointain des cris sourds, comme de naufragés perdus dans la bonace, auxquels répondait tantôt le hurlement d'une sirène et tantôt la risée rauque des goélands épars. Le silence devenait terrible, puis se faisait très doux.

Elle retrouva sa bonté profonde. Elle retrouva sa tendresse pour la belle créature en qui elle avait naguère trompé son besoin d'aimer la bonne sœur. Elle repensa aux heures passées dans la villa solitaire, sur cette colline de Settignano où Lorenzo Arvale créait ses statues dans la plénitude de la force et de la ferveur, ignorant le coup de foudre qui allait le frapper. Elle revécut ce temps, revit ces lieux : — elle-même posait devant le fameux artiste qui la modelait dans la glaise, et Donatella chantait quelque chanson ancienne, et l'esprit du chant animait à la fois le modèle et l'effigie, et ses propres pensées et la pure voix et le mystère de l'art composaient une apparence de vie divine, dans ce grand atelier ouvert de toutes parts à la clarté du ciel et d'où l'on aper-

cevait, au fond de la \allée printanière, Florence et son fleuve.

Outre le reflet de Sofia, n'avait-elle pas été attirée par autre chose encore vers cette jeune fille qui n'avait pas connu la caresse de sa mère partie du monde en lui donnant le jour ? Elle la revoyait grave et calme à côté de son père, consolatrice du haut labeur, gardienne de la flamme sacrée et aussi d'une volonté k elle, d'une volonté propre et secrète qui devait se conserver luisante et tranchante comme une épée dans le fourreau.

« Elle est sûre d'elle-même ; elle est maîtresse de sa force. Quand elle se sentira libre, elle se révélera dominatrice. Elle est faite pour subjuguer les hommes, pour exciter leurs curiosités et leurs rêves. Déjà son instinct la dirige, hardi et prudent comme l'expérience. » Et eUe se représenta l'attitude de la cantatrice, à l'égard de Stelio, cette nuit-là : la taciturnité presque dédaigneuse, les paroles brèves et sèches, et la façon de quitter la table, de sortir du cénacle, de disparaître pour toujours en laissant son image enchâssée dans le cercle d'une mélodie inoubliable. « Ah î elle connaît l'art de troubler l'âme des rêveurs ! Certainement, il ne peut pas l'avoir cubl'ée. Certainement, il attend l'heure où il lui sera donné de la rejoindre ; et il n'est pas moins impatient qu'elle, qui me demande où il est. ».

Elle reprit la lettre et se mit à la parcourir ; mais sa mémoire devançait la rapidité de ses yeux. La question énigmatique était au bas de la page comme

un post-scriptum, presque dissimulée. En revoyant l'écriture, elle éprouva la même soulTrance aiguë que la première fois. Et, de nouveau, tout se bouleversa dans son cœur comme si le péril était imminent, comme si sa passion et son espérance étaient déjà perdues sans ressource. « Que va-t-elle faire ? Quelle est sa pensée? Elle s'attendait peut-être à ce qu'il essayât aussitôt de la rejoindre, et, déçue, elle veut le tenter maintenant ? Que va-t-clle faire ! » Elle se battait contre cette incertitude comme contre une porte ferrée qu'il lui aurait fallu ouvrir de force pour recouvrer la lumière de sa vie. « Lui répondrai-je ? Et si je répondais de manière à lui faire comprendre la vérité ? Se pourrait-il que mon amour fût pour le sien une prohibition ? » Mais son âme se souleva de répugnance, de pudeur et de fierté. « Non, jamais, jamais elle n'apprendra de moi ma blessure ; jamais, pas même si elle m'interroge I » Et elle sentit toute l'horreur de la rivalité ouverte entre l'amante qui n'est plus jeune et la vierge qui est forte de sa jeunesse intacte. Elle sentit l'humiliation et la cruauté de cette lutte inégale. « Mais, si ce n'était pas elle, » lui disait un esprit contraire, « ne serait-ce pas une autre? Crois-tu pouvoir conserver à ta triste passion un homme d'une telle nature? La seule condition qui t'eût permis de l'aimer et de lui offrir ton amour fidèle jusqu'à la mort, c'était de maintenir ce pacte que tu as violé. »

— C'est vrai, c'est vrai I — murmura-t-clle, comme si elle répondait à une voix distinctement articulée,

à un arrêt formel prononcé dans le silence par le Destin invisible.

« La seule condition à laquelle il puisse maintenant accepter ton amour et le reconnaître, c'est que tu le laisses libre, que tu renonces à la possession, que toujours tu donnes tout et que jamais tu ne réclames rien : à la condition d'être héroïque ! As-tu compris?

— C'est vrai, c'est vrai ! — r répéta-t-elle en relevant le front.

Toute sa beauté morale resplendissait à la cime de son âme.

Mais le poison la mordit. Une fois encore tous ses sens eurent le ressouvenir de toutes les caresses. La bouche, les mains, la force, l'ardeur du jeune homme passèrent dans son sang comme si tout cela se dissolvait en elle. Et elle resta là, immobile dans sa souffrance, muette dans sa fièvre, consumée dans sa chair et dans son âme comme ces pampres rougis et maculés qui semblaient brûler par les bords à la façon des papiers qu'on jette sur la braise.

Alors, un chant lointain flotta dans l'air sans changement, trembla dans la stupeur immense : un chant de voix féminines qui semblait sortir de poitrines brisées, de gorges fendues comme de fragiles roseaux, pareil à ces sons qui s'éveillent dans le fond des vieilles épinettes aux cordes lâches lorsqu'une main en presse les touches usées ; un chant inégal et strident, sur un rythme vulgaire et allègre qui était triste comme les plus tristes choses de la vie, dans cette immobilité et dans cette lumière.

— Qui chante?

Avec une émotion obscure, elle se mit debout, s'approcha de la rive, prêta l'oreille.

— Ce sont les folles de San-Glemente !

Venu de cette île de la Folie, de cet hospice clair et désolé, des fenêtres grillées de la terrible prison, le chœur allègre et lugubre tremblait, hésitait dans l'immensité extatique, devenait presque enfantin, s'affaiblissait, était sur le point de s'évanouir; et puis, il se relevait, se renforçait, grinçait, se faisait presque déchirant ; et puis, il s'interrompait comme si toutes les cordes vocales se fussent cassées à la fois, remontait comme un cri de torture, comme un appel de naufragés éperdus qui voient passer à l'horizon un navire, comme une clameur de moribonds; et il s'éteignait, finissait ne ressuscitait plus.

Déchirante douceur de ce novembre souriant comme un malade à qui la souffrance accorde une trêve, et qui sait que c'est la dernière, et qui savoure la vie s'cmpressant de lui découvrir avec une grâce nouvelle ses plus délicates saveurs au moment où elle va l'abandonner, et dont le sommeil diurne ressemble à celui d'un petit enfant qui, plein d'un lait léger, s'endormi rail sur les genoux de la morti

— Regardez là-bas les Monts Euganéens, Foscarina. Si le vent s'élève, ils s'envoleront dans les airs comme dos voiles de gaze et passeront sur notre tête. Jamais je ne les ai vus si transparents... Je voudrais un jour aller avec vous à Arqua. Là-bas, les villages sont rosés comme les coquilles que l'on y trouve dans la terre par myriades. Lorsque nous arriverons, les premières gouttes d'une petite pluie soudaine enlèveront quelques pétales aux fleurs des pêcbers. Pour ne pas être mouillés, nous nous arrêterons sous un arc de Palladio. Puis, sans demander la route à personne, nous chercherons la fontaine de Pétrarque. Nous emporterons avec nous les Rimes dans la petite édition de Missirini, ce livre mignon que vous gardez à votre chevet et qui maintenant ne peut plus se fermer parce qu'il s'est gonflé d'herbescomme un herbier de poupée... Voulezvous qu'un jour de printemps nous allions à Arqua ?

Elle ne répondait pas, mais elle regardait les lèvres qui disaient toutes ces choses gentilles; et, sans espérance, elle prenait à cet accent et à ce mouvement, et seulement à cela, un plaisir fugitif. Pour elle, dans ces images de renouveau et dans une sextine de Pétrarque, il y avait le même enchantement lointain; mais dans la sextine elle pouvait mettre un signet pour la retrouver, tandis que les images se perdaient avec l'heure qui passe. « Je ne boirai pas à cette fontaine», voulait-elle répondre ; mais elle se tut, parce qu'elle voulait jouir sans secousses de cette caresse. « Oh ! oui, enivre-moi d'illusions ; joue ton jeu, fais de moi ce qu'il te plaira ! »

— Voilà San-Giorgio-in-Alga. Nous serons à Fusîna dans quelques minutes.

La petite île murée passa devant eux, avec sa madone de marbre qui se mire perpétuellement dans l'eau comme une nymphe.

— Pourquoi êtes-vous si douce, mon amie? Jamais je ne vous ai vue comme cela. En vous, aujourd'hui, on ne touche pas le lond. Je ne saurais vous dire quel sentiment de mélodie indéfinissable je trouve aujourd'hui dans votre présence. Vous êtes ici à côté de moi, je prends votre main; et cependant vous êtes diffuse aussi dans l'horizon, vous êtes l'horizon avec les eaux, avec les îles, avec les collines que je voudrais gravir. Quand je parlais tout à l'heure, il me semblait que chacune de mes syllabes créait en vous des cercles qui se dilataient à l'infini comme ceux que vous voyez là, autour de cette feuille tombée de cet arbre tout en or... Est-ce vrai ? Dites que c'est vrai I Ou bien, regardezmoi...

Il se sentait enveloppé par l'amour de cette femme comme par l'air et par la lumière; il respirait dans cette âme comme dans un élément et il en recevait une ineffable plénitude de vie, comme si un même fleuve de choses mystérieuses fût né d'elle et des profondeurs du jour, et que ce fleuve se versât dans son cœur débordant. Le besoin de rendre la iélicité qui lui était donnée l'élevait à un degré de reconnaissance presque religieux et lui suggérait des paroles de gratitude et de louange qu'il aurait prononcées s'il avait été agenouillé devant elle dans l'ombre. Mais la splendeur

du ciel el des eaux s'était faite si grande autour d'eux qu'il se tut comme elle se taisait. Et ce fut pour l'un et l'autre une minute d'émerveillement et de communion dans la lumière, ce fut un voyage bret et pourtant immense, où ils franchirent les vertigineux espaces qu'ils avaient au dedans d'eux-mêmes.

Le bateau aborda au rivage de Fusina. Réveillés, ils se regardèrent avec des yeux éblouis ; et ils éprouvèrent l'un et l'autre une sorte d'égarement qui ressemblait à de la désillusion, lorsqu'ils mirent le pied à terre, lorsqu'ils virent ce rivage ingrat où croissaient de rares herbes pâles. Et les premiers pas leur furent déplaisants, parce qu'ils sentirent le poids de leur chair qui leur avait paru s'alléger dans le trajet fluide.

« Il m'aime donc? » Au cœur de la femme se ravivait la peine avec l'espérance. Elle ne doutait pas que l'ivresse de l'aimé fût sincère, que ses paroles répondissent aune ferveur interne. Elle savait combien il s'abandonnait entièrement à chaque onde de sa sensibilité, combien il était incapable de simulation et de mensonge. Plus d'une fois elle l'avait entendu proférer les vérités cruelles avec cette mcme grâce flexible et féline que metlcnt à mentir certains hommes adonnés à la séduction. Elle connaissait bien ce regard limpide et droit qui par instants devenait glacial ou dur, mais qui jamais ne devenait oblique. Seulement, elle connaissait aussi la rapidité et la diversité merveilleuses d'émotion et de pensée qui rendaient cet esprit insaisissable. Il y avait toujours eu lui quelque chose

d'ondoyant, de mobile et de vigoureux qui suggérait à l'actrice l'image double et diverse de la flamme et de l'eau. Et c'était lui qu'elle voulait fixer, captiver, posséder! Il y avait toujours en lui une ardeur démesurée de vivre, comme si chaque seconde lui eût semblé la dernière et qu'il eût été sur le point de s'arracher à la joie et à la douleur de l'existence ainsi que l'on s'arrache aux caresses et aux larmes d'un adieu d'amour. Et c'était de cette avidité insatiable qu'elle voulait rester l'unique pâture!

Qu'est-ce qu'elle était donc pour lui, sinon un aspect de cette « Vie aux mille et mille visages » vers laquelle le désir du poète, selon une figure dont il s'était servi, agitait continuellement « tous ses thyrses » ? Pour lui, elle était un motif de visions et d'inventions, comme les collines, comme les bois, comme les orages. En elle, il buvait le mystère et la beauté, comme en toutes les formes de l'Univers. Et, l'instant d'après, il était déjà loin, déjà occupé à une recherche nouvelle : ses yeux ingénus et mobiles cherchaient ailleurs le miracle, pour s'émerveiller et pour adorer.

Elle le regarda sans qu'il tournât son visage vers elle, attentif à considérer les campagnes humides et vaporeuses que la voiture parcourait lentement. Elle était là, privée de toute force, incapable désormais de vivre en soi et pour soi, de respirer avec son propre souffle, de suivre une pensée qui fût étrangère à son amour, hésitant même à jouir des choses naturelles qu'il ne lui aurait pas indiquées, ayant besoin d'attendre qu'il lui communiquât ses impressions et

ses rêves pour incliner vers ces campagnes son propre cœur souffrant.

Sa vie semblait se dissoudre et se condenser tour à tour. Une minute d'intensité s'évanouissait, et elle en attendait une autre; et, entre l'une et l'autre, elle n'avait que le sentiment du temps qui fuit, de la lampe qui se consume, du corps qui se fane^, des innombrables choses qui se corrompent et périssent.

— Mon amie, mon amie, — dit tout à coup Stelio en se tournant vers elle et en lui prenant une main, avec une émotion qui lui était montée peu à peu jusqu'à la gorge et qui le suffoquait, — pourquoi sommes-nous venus en ces lieux? Ils semblent si doux, et ils sont pleins d'épouvante !

Il fixait sur elle ce regard qui, de temps à autre, apparaissait dans ses yeux subit comme un pleur, ce regard qui atteignait chez autrui le secret même de la conscience et qui descendait jusqu'à la plus intime obscurité de l'inconscience, profond comme celui d'un vieillard, profond comme celui d'un enfant. Et elle en tremblait comme si son âme eût été une larme de ces cils.

— Tu souffres? — lui demanda-t-il, avec une pitié inquiète qui la fît pâlir. — Tu sens cette épouvante?

Elle regarda autour d'elle avec l'anxiété d'une personne poursuivie, et elle crut voir surgir dans la campagne mille fantômes funestes.

— Ces statues I — dit Stelio, avec un accent qui les transforma aux yeux de l'amante en témoins de sa propre ruine.

Et la campagne s'étendait autour d'eux, silencieuse comme si les habitants l'eussent désertée depuis des siècles ou que tous dormissent couchés depuis la veille dans leur fosse.

— Veux-tu que nous retournions en arrière ? Le bateau est encore là.

Elle semblait ne pas entendre.

— Réponds, Foscarina I

— Allons, allons! — répondit-elle. — En quelque endroit qu'on aille, on ne change pas le sort.

Son corps s'abandonnait au mouvement des roues, à la course berceuse ; et il craignait de l'interrompre, et il répugnait au plus léger efïort, à la plus petite fatigue, dominé par une pesante inertie. Son visage était comme ces délicates couches de cendre qui se forment autour des braises allumées et qui en voilent la consomption.

— Chère, chère âme I — dit-il en s'inclinant vers elle et en effleurant de ses lèvres la joue blême. — Serretoi contre moi, livre-toi toute à moi, aie confiance. Jamais je ne te manquerai, et tu ne me manqueras jamais. Nous la trouverons, nous la trouverons, cette vérité secrète sur laquelle notre amour pourra se reposer pour toujours, immuable. Ne sois pas fermée avec moi, ne souffre pas seule, ne me cache pas ton tourment! Parle-moi, quand ton cœur se gonfle de chagrin. Laissemoi croire que je pourrai te consoler. Ne nous taisons rien l'un à l'autre, ne nous cachons rien. J'ose te rappeler une condition que tu as imposée toi-même. Parlemoi, et toujours je te répondrai sans mentir. Laisse-

moi venir à ton aide, moi qui ai reçu de toi un bien si grand I Dis-moi que tu n'as pas peur de souifrir... Je crois ton âme capable de supporter toute la douleur du monde. Fais que je ne perde pas ma foi en cette force de passion par laquelle souvent tu m'es apparue divine. Dis-moi que tu n'as pas peur de souffrir... Je ne sais; je me trompe peut-être... Mais j'ai senti en toi une ombre, comme une volonté désespérée de t'éloigner, de te dérober, de trouver un dénouement... Pourquoi? Pourquoi.^... Et, tout à l'beure, tandis que je regardais cette désolation terrible qui nous sourit, une grande épouvante m'a brusquement serré le cœur : j'ai peusé que ton amour aussi pourrait changer comme toutes les choses, passer, se dissoudre. « Tu me perdras. » Ah ! cette parole, c'est toi qui l'as dite, mon amie ; elle est sortie de tes lèvres I

Elle ne répondait pas. Et, pour la première fois depuis qu'elle aimait, les paroles de l'aimé lui semblaient vaines, lui semblaient d'inutiles sons qui agitaient l'air mais qui n'avaient aucun pouvoir. Pour la première fois, il lui sembla que l'aimé lui-même était une faible et anxieuse créature, courbée sous les lois inéluctables. Elle eut pitié de lui comme d'elle-même. Voilà qu'il lui imposait, lui aussi, la condition d'être héroïque, le pacte de la douleur et de la violence. Au moment même où il essayait de la consoler et de la réconforter, il lui prédisait les fortes épreuves, la préparait au supplice. Mais que valait le courage, que valait l'effort ? Que pouvaient valoir les misérables

agitations humaines ? Et pourquoi donc pensaient-ils à l'avenir, au lendemain incertain ? Le Passé régnait seul autour d'eux, et eux-mêmes n'étaient rien, et tout n'était rien. « Nous sommes des moribonds ; toi et moi, nous sommes deux moribonds. Nous rêvons, et nous mourons. »

— Tais-toi ! — lui dit-elle, d'une voix qui n'était qu'un souffle, comme si elle eût cheminé dans une nécropole.

Et sur sa bouche, à fleur de lèvres, un sourire apparut presque imperceptible, pareil à celui qui était diffus dans les campagnes ; et il s'y fixa, y demeura immobile comme sur les lèvres d'un portrait.

Les roues tournaient, tournaient sur la route blanche, le long des berges de la Brenta. Le fleuve, magnifique et glorieux dans les sonnets des abbés galants, à l'époque où descendaient sur ses eaux courantes les bateaux pleins de musiques et de plaisirs, avait maintenant l'humble aspect d'un canal où barbotaient en bandes les canards verts et bleus. Par toute la plaine basse et mouillée les champs fumaient, les plantes se dépouillaient, les feuilles pourrissaient dans l'humidité de la glèbe. Une lente vapeur d'or flottait sur une immense décomposition végétale qui semblait atteindre aussi les pierres, les murailles, les maisons, et les défaire comme les leuilles. Depuis la Eoscara jusqu'à la Barbariga, les villas princières, — où la vie aux pales veines, délicatement empoisonnée par les lards et les parfums, s'était éteinte en badinages langoureux sur un grain de beauté, sur un barbet ou sur un « bombé », — se

désagrégeaient dans l'abandon et dans le silence. Plusieurs avaient l'aspect de la ruine humaine, avec leurs ouvertures vides qui ressemblaient à des orbites aveugles, à des bouches édentées. D'autres, à première vue, paraissaient sur le point de se réduire en débris et en poussière, comme les chevelures des mortes quand on découvre leur tombe, comme les vieux vêtements rongés par les mites quand on ouvre les armoires depuis longtemps fermées. Les murs d'enceinte étaient renversés, les pilastres brisés, les grilles tordues, les jardins envahis par les cultures potagères. Mais, çà et là, tout près, très loin, partout, dans les vergers, dans les vignes, parmi les choux argentés, parmi les légumes, au milieu des pâturages, sur les tas de fumier et de marc de raisin, sous les meules de paille, au seuil des chaumières, partout dans la campagne fluviale se dressaient les statues survivantes. Elles étaient innombrables, elles étaient tout un peuple dispersé, blanches encore, ou grises, ou jaunes de lichens, ou verdies par les mousses, ou bigarrées de taches, et dans toutes les attitudes, et faisant tous les gestes, Déesses, Héros, Nymphes, Saisons, Heures, avec leurs arcs, avec leurs flèches, avec leurs guirlandes, avec leurs cornes d'abondance, avec leurs torches, avec tous les emblèmes de la puissance, de la richesse et du plaisir, exilées des fontaines, des grottes, des labyrinthes, des berceaux, des portiques, amies du buis et du myrte toujours verts, protectrices des amours fugitives, témoins des serments éternels, figures d'un rêve beaucoup plus ancien que les mains qui les

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avaient formées et que les yeux qui les avaient contemplées dans les jardins détruits. Et, sous le doux soleil de ce tardif été des morts, leurs ombres, qui s'allongeaient peu à peu sur la campagne, semblaient être les ombres de l'irrévocable Passé, de ce qui n*aime plus, de ce qui ne rit plus, de ce qui ne pleure plus, de ce qui ne revivra jamais plus, de ce qui ne reviendra jamais plus. Et la muette parole sur leurs lèvres de pierre était la même que disait l'immobile sourire sur les lèvres de la femme défleurie : — rien.

Mais, ce jour-là, ils connurent d'autres ombres, d'autres épouvantes.

Désormais, le sens tragique de la vie les occupait tous les deux : et en vain s'efforçaient-ils de vaincre cette tristesse du corps sous laquelle, de seconde en seconde l'esprit se faisait plus lucide et plus inquiet. Ils se tenaient par la main, comme s'ils eussent cheminé dans l'obscurité ou dans des lieux périlleux. Ils parlaient rarement ; de temps à autre ils se regardaient dans les prunelles, et les yeux de l'un versaient dans les yeux de l'autre une onde confuse qui n'était que l'horreur et l'amour débordants. Mais leur cœur ne s'allégeait pas.

— Nous allons plus loin ?

— Oui.

Ils se tenaient par la main étroitement, comme s'ils eussent fait une étrange épreuve, résolus d'expérimenter jusqu'à quelle profondeur pourraient atteindre les forces jointes de leur mélancolie. A Dolo, les roues firent craquer les feuilles de chAtaignier qui recouvraient le chemin ; et les grands arbres rouilles flamboyèrent sur leur tête comme des rideaux de pourpre qui s'incendieraient. Plus loin, la villa Barbariga leur apparut, seule et désolée au milieu de son jardin dénudé, rougeâtre, avec les traces des anciennes peintures sur les crevasses de sa façade, tels des restes de cinabre dans les rides d'une vieille femme galante. Et, à chaque regard, les lointains de la campagne s'atténuaient davantage et bleuissaient, comme les choses qui se submergent.

— Voici Strà.

Es descendirent devant la villa des Pisani : ils entrèrent ; accompagnés par le gardien, ils visitèrent les appartements déserts. Ils entendirent le bruit de leurs pas sur le marbre qui les reflétait, l'écho dans les voûtes historiées, le gémissement des portes s'ouvrant et se refermant, la voix fastidieuse réveillant les souvenirs. Les pièces étaient vastes, tendues d'étotîes passées, ornées dans le style de l'Empire, avec les emblèmes napoléoniens. L'une avait ses murs couverts par les portraits des Pisani, procurateurs de San- Marco ; une autre, par les médaillons en marbre de tous les Doges ; une autre, par une série de fleurs

peiutes à l'aquarelle et placées dans des cadres délicats, pâles comme ces fleurs desséchées que l'on met sous verre en souvenir d'un amour ou d'une mort. Gomme la Foscarina entrait dans une autre :

— Col tempo I dit-elle. Ici encore.

Il y avait là, sur une console, une traduction en marbre de la Vieille de Francesco Torbido, rendue plus horrible par le relief, par la subtile application du statuaire à distinguer l'un de l'autre avec le ciseau chaque tendon, chaque sillon, chaque ride. Et aux portes de la salle apparurent les fantômes des femmes couronnées qui avaient caché leur infortune et leur dépérissement dans cette demeure ample comme un palais et comme un monastère.

— Marie-Louise de Parme, en 1817, — expliquait la voix fastidieuse.

Et Stelio :

— Ah ! la reine d'Espagne, l'épouse de Charles IV, la maîtresse de Manuel Godoï I Celle-là m'attire entre toutes. Elle 'est venue ici au temps de l'exil. Savezvous si elle y a séjourné avec le roi et avec le favori?

Mais le gardien ne savait que ce nom et cette date.

— Pourquoi vous attire-t-elle ? — demanda la Foscarina. — Je ne sais rien de son histoire.

— Sa fin, les dernières années de sa vie d'exil, après tant de passion et de luttes, sont d'une poésie extraordinaire.

Et il lui dépeignit cette figure violente et tenace, le roi faible et crédule, le bel aventurier qui avait joui

du lit de la reine et qui avait été traîné sur le pavé par la Ibule en furie, les agitations de ces trois existences liées par le sort et emportées dans la volonté de Napoléon comme des pailles dans l'ouragan, le tumulte d'Aranjuez, l'abdication, l'exil.

— Ce Godoï, le Prince de la Paix, comme le roi l'avait surnommé, suivit les souverains dans l'exil, fidèlement : il resta fidèle à sa royale amante, et elle à lui. Et toujours ils vécurent ensemble sous le même toit, et jamais Charles ne soupçonna la vertu de Marie-Louise, et, jusqu'à sa mort, il couvrit les deux amants de sa bénignité inaltérable. Imaginez leur séjour en ce lieu ; imaginez ici un tel amour sorti sain et sauf d'un si terrible orage. Tout était brisé, abattu, réduit en poudre sous la force du destructeur. Bonaparte avait passé par là, et il n'avait pas étouffé sous la ruine cet amour déjà chenu ! La fidélité de ces deux violents ne m'émeut pas moins que la crédulité du roi débonnaire. Ils vieillirent ainsi. Figurez-vous! La reine mourut d'abord, puis le roi ; et le favori, moins âgé qu'eux, vécut encore quelques années une vie errante...

— Cette chambre est celle de l'Empereur ! — dit solennellement le gardien, en ouvrant les deux battants d'une porte.

La grande ombre semblait omniprésente dans la villa du doge Alvise. Les aigles impériales, signes de sa puissance, dominaient d'en haut toutes ces pales reliques. Mais, dans la chambre jaune, l'ombre vint occuper le vaste lit, se coucha sous le baldaquin,

entre les qua*re colonnes surmontées par les flammes d'or. Le sigle formidable inscrit dans la couronne de laurier resplendissait sur le chevet. Et cette espèce de couche funèbre se prolongeait dans le miroir terni, entre deux Victoires soutenant les candélabres.

— L'Empereur a couché dans ce lit ? — demanda le jeune homme au gardien qui lui montrait sur la muraille le portrait du condottiere emmantelé d'hermine, lauré et sceptre ridiculement, comme au sacre béni par Pie VIL — Gela est-il certain?

Il s'étonnait de n'avoir pas éprouvé le trouble que donnent aux cœurs ambitieux les vestiges du héros, cette énergique palpitation qu'il connaissait bien. Ce qui rendait son esprit obtus, c'était peut-être l'odeur du renfermé, la moisissure des vieilles étoffes et des matelas, la surdité de ce silence où le grand nom était sans aucune résonance, tandis que le grincement d'un taret y persistait d'une façon si distincte que Stelio croyait l'avoir à l'intérieur de l'oreille.

Il souleva un bord de la courtepointe jaune et le laissa retomber aussitôt, comme si, dessous, il avait aperçu l'oreiller plein de vermine.

— Allons-nous-en ! Sortons I — dit la Foscarina qui, par les vitres de la fenêtre, avait regardé le parc où les bandes fauves du soleil oblique alternaient avec les zones glauques de l'ombre. — On ne respire pas, ici.

Et, de fait, l'air y manquait comme dans une crypte.

— Maintenant, — poursuivit la voix fastidieuse, —

nous passons dans la chambre de Maximilien d'Autriche, qui avait pris pour y coucher le cabinet d'Amélie de Beauharnais.

Ils traversèrent la pièce dans une lueur vermeille. Le soleil frappait sur un canapé cramoisi, éveillait l'iris dans les gouttes frêles d'un lustre de cristal, embrasait sur la muraille le rouge des raies perpendiculaires. Stelio s'arrêta au seuil, se retourna, évoqua dans cette splendeur sanglante la figure pensive du jeune archiduc aux yeux bleus, la belle fleur da Habsbourg tombée sur la terre barbare un matin d'été.

— Sortons ! — supplia de nouveau la Foscarina , qui le voyait s'attarder.

Elle fuyait à travers le salon immense peint à fresque par Tiepolo, tandis que le bronze corinthien de la grille se refermant derrière elle rendait un son clair comme celui d'une clochette, qui se propageait en longues vibrations dans la concavité de la voûte. Elle fuyait, éperdue, comme si tout le palais eût menacé de s'écrouler sur elle, et que la lumière fût sur le point de manquer, et qu'elle craignît de se trouver seule dans les ténèbres avec ces îantômes de malheur et de mort. Lui, en marchant dans l'air agité par cette fuite, entre ces murailles lourdes de reliques et de spectres, derrière l'actrice iameuse qui sur toutes les scènes du monde avait simulé la fureur des passions mortelles, les efforts désespérés de la volonté et du désir, le conflit violent des sorts superbes, il perdait la chaleur de ses veines comme s'il eût cheminé dans une bise froide, il sentait son coeur se glacer, son cou-

rage faiblir, sa raison de vivre perdre toute force, et devenir molles ses attaches avec les personnes et avec les choses, et chanceler et se disperser les magnifiques illusions qu'il avait données à son âme pour l'exciter à se surpasser elle-même et à surpasser son destin .

— Sommes-nous encore vivants? — demanda-t-il quand ils furent à l'air libre, dans le parc, loin de l'affreuse odeur.

Et il prit la Foscarina par les mains, la secoua un peu, la regarda au lond des prunelles, essaya de sourire ; puis il l'entraîna vers le soleil, sur l'herbe du pré.

— Quelle tiédeur I Sens-tu ? Gomme l'herbe est bonne I

Il ferma les yeux à demi pour recevoir sur ses paupières les rayons lumineux, subitement repris par la volupté de vivre. Elle fit comme il faisait, séduite par le plaisir de son ami; et, d'entre ses cils, elle regardait cette bouche fraîche et sensuelle. Ils restèrent ainsi quelques instants sous la caresse du soleil, les pieds dans l'herbe, les mains dans les mains ; et, au milieu du silence, ils sentaient palpiter leurs veines comme les ruisseaux qui se lont plus rapides quand vient le dégel, au printemps. Elle repensa aux Monts Euganéens, aux villages rosés comme les coquilles fossiles, aux premières gouttes de la pluie sur les feuilles nouvelles, à la fontaine de Pétrarque, à toutes les gentilles choses. »

— La vie pourrait encore être douce I — soupira-

t-elle, d'une voix qui fut le miracle de l'espérance près de renaître.

Le cœur de l'aimé fut comme un fruit qu'un rayon miraculeux mûrirait soudain. La bonté et le délice inondèrent son âme et sa chair. Une lois encore il jouit de l'instant présent comme si c'était le dernier de sa vie. L'amour tut exalté au-dessus du destin.

— Tu m'aimes ? Dis !

Elle ne répondit pas ; mais elle ouvrit de grands yeux, et elle eut l'immensité de l'Univers dans le cercle de ses prunelles. Jamais l'amour sans bornes ne fut signifié d'une façon plus puissante par une créature terrestre.

— Elle est douce, elle est douce, la vie avec toi, pour toi, hier comme demain !

Il paraissait enivré d'elle, du soleil, de l'herbe, du ciel divin, comme de choses jamais vues, jamais possédées. Le prisonnier qui à l'aube sort de la prison étouffante, le convalescent qui regarde la mer après avoir regardé la mort, sont moins enivrés qu'il ne l'était.

— Veux-tu que nous partions? Veux-tu que nous laissions derrière nous la mélancolie? Veux-lu que nous allions dans des pays qui n'ont pas d'automne?

(( Il est en moi, l'automne, et je l'emporterai partout avec moi ! » pensa-t-elle ; mais elle souriait de ce faible sourire dont elle voilait sa souffrance. « C'est moi, c'est moi qui partirai, qui disparaîtrai, qui m'en irai mourir au loin, ô mon amour, ô mon amour! »

Durant cette minute de répit, elle n'avait réussi

3oO LE FEU

ni à vaincre sa tristesse ni à ressusciter son espérance ; mais pourtant sa peine s'était amollie, avait perdu toute âcreté, toute rancune.

— Veux-tu que nous partions ?

« Partir, toujours partir, errer par le monde, s'en aller au loin î » pensait la femme nomade. « Jamais d'arrêt, jamais de repos. L'anxiété de la course n'est pas apaisée encore, et déjà la trêve expire. Tu voudrais me consoler, mon ami ; et, pour me consoler, tu me proposes d'aller au loin une fois de plus, alors que depuis hier seulement je suis rentrée dans ma maison ! »

Tout à coup, ses yeux furent comme une source jaillissante.

— Laisse-moi dans ma maison encore un peu ! Et, si cela t'est possible, reste, toi aussi. Plus tard, tu seras libre, tu seras heureux. . . Tu as devant toi un temps si long ! Tu es jeune. Tu obtiendras ce qui t'est dû. Pour ^attendre, on ne te perdra pas !

Ses yeux avaient deux visières de cristal qui brillaient au soleil, presque fixes dans ce fiévreux visage.

— Ah ! toujours la même ombre ! — s'écria Stelio avec une impatience peinée qu'il ne put contenir. — Mais à quoi penses-tu ? Que crains-tu ? Pourquoi ne me parles-tu pas de ce qui t'afflige ? Expliquonsnous enfin ! Qui m'attend?

Elle frémit d'épouvante à cette question qui lui sembla inattendue et nouvelle, bien que ses derniers mots l'eussent provoquée. Elle frémit de se retrouver tout près du péril, comme si, en cheminant à travers

LE FEU 3oi

cette bonne herbe, un précipice venait de s'ouvrir sous ses pas.

— Qui m'attend ?

Et voilà que soudain, là, dans ce lieu étranger, sur cette belle prairie, à la fin du jour, après toutes ces apparitions de spectres sanglants ou exsangues, surgissait une vivante forme de volonté et de désir qui l'emplissait d'une terreur beaucoup plus forte. A'oilà que soudain, par-dessus toutes ces figures du passé, se dressait une figure d'avenir ; et de nouveau l'aspect de la vie se transformait, et le bien de ce bref répit était déjà perdu, et cette bonne herbe sous les pieds n'était plus rien.

— Oui, nous causerons, si vous le voulez... Mais pas à présent...

Sa gorge serrée laissait à peine passer la voix ;. et elle levait un peu son visage, pour que les cils pussent retenir les larmes.

— Ne sois pas triste, ne sois pas triste I — supplia le jeune homme, dont l'âme était suspendue à ces cils humides comme ces larmes qui ne coulaient pas. — Tu as mon cœur dans ta main. Je ne te manquerai jamais. Pourquoi te tourmentes-tu? Je suis à toi.

Pour lui* aussi Donatella était là, debout, avec ses reins arqués, avec son corps agile et robuste de Victoire sans ailes, toute armée de sa virginité, attirante et hostile, prête à lutter et à se rendre. Mais son amc était suspendue aux cils de l'autre comme ces larmes qui voilaient les pupilles où il avait vu l'immensité de l'amour.

— Foscarina I

Enfin les gouttes chaudes se versèrent ; maïs elle ne les laissa pas descendre le long de ses joues. Par un de ces gestes qui souvent naissaient de sa douleur avec la grâce imprévue d'une aile qui se dégage, elle les arrêta, s'en mouilla les doigts, s'en répandit l'humidité sur les tempes, sans les essuyer. Et, tandis qu'elle gardait ainsi son pleur sur elle-même, elle voulut sourire.

— Pardonnez-moi, Stelio. Je suis si faihle !

Ce qu'alors il aima éperdument, ce lurent les plis délicats qui rayonnaient du coin des yeux vers les tempes humides , et les petites veines sombres qui rendaient les paupières semblables aux violettes, et l'ondulation des joues, et le menton effilé, et tout ce qui semblait touché par le mal d'automne, toute l'ombre répandue sur ce passionné visage.

— Ah ! ces doigts chéris, beaux comme les doigts de Sofia ! Permets que je te les baise tout mouillés encore!

Dans sa caresse, il l'entraînait à travers la prairie, sur une zone d'or vert. Léger, le bras passé sous le bras de sa compagne, il baisait une à une les phalanges de ces doigts, plus fines que les tubéreuses non épanouies. Elle frissonnait. Il la sentait frissonner à chaque touche de ses lèvres.

— Ils sentent le sel.

— Prends garde, Stelio. Quelqu'un peut nous voir.

— Il n'y a personne.

— Mais là-bas, dans les serres...

— Pas une voix ne se fait entendre. Ecoute.

LE FEU 3o3

— Silence étrange. L'extase !

— On entend la chute d'une feuille.

— Et ce gardien?

— Il est allé à la rencontre de quelque autre visiteur.

— En vient-il jamais ici ?

— L'autre jour, Wagner y est venu avec Daniela von Bûlow.

— Ah ! oui, la nièce de la comtesse d'Agoult, de Daniel Stern.

— Entre tous ces fantômes, quel est celui avec lequel s'est entretenu le grand cœur malade ?

— Est-ce qu'on sait?

— Avec liù seul, peut-être.

— Peut-être.

— Regarde les vitrages des serres, comme ils brillent. Ils semblent irisés. La pluie, le soleil et le temps les peignent de cette façon. Ne dirait-on pas qu'il s'y mire un lointain crépuscule? Tu t'es peut-être arrêtée une fois sur le quai Pesaro , à regarder la belle pentaphore des Evangélistes. Si tu levais les yeux, tu voyais les verrières du palais peintes merveilleusement par les intempéries.

— Tu connais tous les secrets de Venise, toi f

— Pas tous encore.

— Quelle chaleur il fait ici ! Regarde comme les cèdres sont grands. Il y a un nid d'hirondelle pendu à la poutre, là.

— Elles sont parties tard, cette année, les hirondelles.

3o4 LE FEU

— Dis, est-ce vrai, qu'au printemps tu me conduiras sur les Monts Euganéens ?

— Oui, je le voudrais, Fosca.

— C'est si loin, le printemps !

— La vie peut encore être douce.

— On rêve.

— Vois Orphée avec sa lyre, tout vêtu de lichens I

— Ah I quelle allée de rêves! Nul n'y passe plus. De l'herbe, de l'herbe... Il n'y a pas une seule trace humaine.

— Deucalion avec les pierres, Ganymède avec l'aigle, Diane avec le cerf, toute la mythologie.

— Que de statues ! Mais celles-ci, du moins, ne sont pas exilées. Les vieilles charmilles les protègent encore.

— Ici se promenait Marie-Louise de Parme, entre le roi et le favori. De temps à autre, elle s'arrêtait pour écouter le bruit des ciseaux qui taillaient les charmilles en lorme d'arcades. Elle laissait tomber son mouchoir parfumé de jasmin, et Don Manuel Godoï le ramassait d'un mouvement svelte encore, en dissimulant la douleur que lui donnait à la hanche le geste de se baisser : un souvenir des outrages subis dans les rues d'Aranjuez entre les mains de la canaille. Comme le soleil était tiède et que le tabac était excellent dans la tabatière émaillée, le roi sans couronne disait avec un sourire : « Certes, notre cher Bonaparte est moins bien à Sainte-Hélène. » Mais le démon du pouvoir, de la lutte et de la passion se réveillait au cœur de la reine... Regarde ces roses rouges!

LE FEU 3o5

— Elles brûlent. On dirait qu'elles ont dans leur corolle un charbon allumé. Elles brûlent véritablement.

— Le soleil s'empourpre. C'est l'heure des voiles de Ghioggia sur la lagune.

— Cueille-moi une rose.

— La voici.

— Oh ! elle s'effeuille I

— En voici une autre.

— Elle s'effeuille !

— Elles sont toutes sur le point de mourir. Celle-ci, peut-être non.

— Ne la cueille pas !

— Regarde. Elles se font de plus en plus rouges. Le velours de Bonifazio... Tu te rappelles? C'est la même puissance.

— « La fleur interne du feu. »

— Quelle mémoire !

— Entends-tu? On ferme les portes des serres.

— Il est l'heure de s'acheminer vers la sortie.

— L'air commence à fraîchir.

— Tu as froid ?

— Non, pas encore.

— Tu as laissé ton manteau dans la voiture ?

— Oui.

— Nous attendrons à Dolo le passage du train. Nous rentrerons par le train à Venise.

— Oui.

— Nous avons encore du temps.

— Qu'est-ce que cela ? Regarde.

3o6 LE FEU

— Je ne sais...

— Quelle odeur amère I Un bosquet de buis et de charmilles...

— Ah ! c'est le labyrinthe.

Une grille de fer toute rouillée le fermait, entre des pilastres qui portaient deux Amours à cheval sur des dauphins de pierre. De l'autre côté de la grille, on n'apercevait que le commencement d'un sentier et une espèce de taillis enchevêtré et dur, une apparence mystérieuse et touffue. Au centre. du dédale se dressait une tour; et, sur le faîte de la tour, la statue d'un guerrier semblait être en vedette.

— Es-tu jamais entrée dans un labyrinthe? — demanda Stelio à son amie.

— Jamais, répondit-elle.

Ils s'attardèrent à examiner ce jeu illusoire combiné par un jardinier ingénieux pour l'amusement des dames et des sigisbées, au temps des paniers et des gilets fleuris. Mais l'âge et l'abandon l'avaient rendu sauvage et triste, lui avaient enlevé tout caractère de grâce et de régularité, l'avaient changé en un épais fourré d'un brun jaunâtre, plein d'inextricables détours, où les rayons obliques du couchant rougeoyaient de telle sorte que, ça et là, les buissons ressemblaient à des bûchers qui brûleraient sans fumée.

— Il est ouvert, — dit Stelio qui, en s'appuyant sur la grille, avait senti qu'elle cédait. — Vois-tu?

Il poussa le fer rouillé, qui grinça sur ses gonds disjoints; il franchit le seuil et fit quelques pas en avant.

— Où vas-tu ? — lui demanda sa compagne avec une frayeur instinctive, en allongeant la main pour le retenir.

— Tu ne veux pas que nous entrions ?

Elle était perplexe. Mais, illuminé de cette flamme profonde, le labyrinthe les attirait par son mystère.

— Et si nous allions nous perdre ?

— Tu vois bien qu'il est petit. Nous retrouverons facilement la porte

— Et si nous ne la retrouvions pas ?

Il rit de cette crainte puérile.

— jSous resterions à tourner durant toute l'éternité.

— Non, non. Il n'y a personne dans le voisinage. Allons-nous-en !

Elle essaya de le ramxcner par force en arrière; mais il s'en défendit, recula dans le sentier, disparut tout à coup en riant.

— Stelio ! Stelio !

Elle ne le voyait plus ; mais elle entendait son rire sonner parmi l'enchevêtrement sauvage.

— Reviens ! Reviens !

— Non. Entre, toi, pour me chercher!

— Reviens, Stelio ! Tu vas te perdre.

— Je trouverai Ariane.

A ce nom . elle sentit son cœur bondir, puis se serrer, palpiter confusément. N'était-ce pas ainsi que, le premier soir, il avait appelé Donatella ? Ne l'avaitil pas appelée Ariane, là-bas, dans la gondole, quand il était assis aux genoux de la jeune fdle ? Elle se souvenait même de la phrase : < Ariane a un don divin

par où son pouvoir dépasse toute limite... » Elle se souvenait de l'accent, de l'attitude, du regard.

Une angoisse tumultueuse la bouleversa, oftusqua sa raison, l'empêcha de reconnaître dans les paroles de son ami un simple jeu du hasard, la spontanéité d'une gaieté insouciante. La terreur qui se cachait au fond de son amour désespéré se souleva, la maîtrisa, l'aveugla misérablement. Le petit fait accidentel prit un aspect de cruauté et de dérision. Elle entendait encore ce rire sonner parmi l'enchevêtrement

sauvage.

— Stelio !

Dans une hallucination frénétique, elle cria comme si elle le voyait enlacé par l'autre, arraché de ses bras pour jamais.

— Stelio I

— Cherche-moi I — répondit-il en riant, invisible. Elle s'élança dans le dédale pour le retrouver ; elle

alla droit vers la voix et le rire, emportée par son élan. Mais le sentier se tordit ; une muraille de buis obscur se dressa devant elle et l'arrêta, impénétrable. Elle suivit la courbe trompeuse ; et un détour succédait à l'autre, et tous les détours étaient semblables, et les circuits paraissaient n'avoir pas de fin.

— Cherche-moi ! — répéta la voix à travers les haies vives, lointaines.

— Où es-tu ? Où es-tu ? Est-ce que tu me vois ? Elle se mit en quête de trouées pour y plonger son

regard. Mais elle n'apercevait que l'épaisse trame des branches et la rougeur du crépuscule qui les allumait

toutes d'un côté, tandis que l'ombre les noircissait de l'autre. Les buis et les charmilles étaient entremêlés, les feuilles toujours vertes se confondaient avec les feuilles mourantes, les plus sombres avec les plus pâles, dans un contraste de vigueur et de langueur dans une ambiguïté qui augmentait l'égarement de la femme haletante.

— Je me perds. Viens au-devant de moi !

De nouveau le rire juvénile sonna dans le fourré.

— Ariane, Ariane, le fill

Maintenant, le son venait de la partie opposée, la frappait aux reins comme un coup d'estoc.

— Ariane!

Elle revint en arrière, courut, tourna, essaya de traverser la muraille, écarta le feuillage, cassa une branche. Elle ne vit rien que le dédale multiple et partout égal. Enfin, elle entendit un pas si proche qu'elle crut l'avoir aux épaules, et elle tressaillit. Mais elle se trompait. Elle explora encore une fois sa prison végétale, prêta l'oreille, attendit : elle ne perçut que son propre souffle et le battement de ses poignets. Le silence était devenu très profond. Elle regarda le ciel qui se courbait, immense et pur, sur les deux rameuses parois qui la retenaient prisonnière. Il semblait qu'il n'y eût au monde que cette immensité et celle étroitesse. Et elle ne réussissait pas à séparer dans sa pensée la réalité de ce lieu et l'image de son supplice intérieur, l'aspect naturel des choses et celte espèce de vivante allégorie créée par sa propre angoisse.

— Stelio» où es-tu ?

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Pas de réponse. Elle écouta. Elle attendit vainement. Les secondes lui paraissaient des heures.

— Où es-tu ? J'ai peur !

Pas de réponse. Mais où donc s'en était-il allé? Est-ce qu'il avait retrouvé la sortie ? Est-ce qu'il l'avait laissée là toute seule? Voulait-il continuer ce jeu cruel?

Une furieuse envie de hurler, de sangloter, de se jeter par terre, de se débattre, de se faire mal, de mourir, assaillit l'insensée. Elle leva de nouveau les yeux vers le ciel muet. Les cimes des hautes charmilles rougeoyaient comme les sarments lorsqu'ils ne iettent plus de flammes et vont se réduire en cendres.

— Je te voisl — dit à l'impromte la voix rieuse, dans l'ombre basse, tout près d'elle.

Elle sursauta ; elle se pencha dans l'ombre.

— Où es-tu ?

Il rit entre les feuilles, sans se montrer, comme un faune aux aguets. Ce jeu l'excitait: tous ses membres s'écliaufïaient et se déliaient par l'exercice de leur agilité ; et le mystère sauvage, le contact du sol, l'odeur de l'automne, la singularité de cette aventure impiévue, l'eiiarement de cette femme, la présence même des déités marmoréennes mêlaient à son plaisir corporel une illusion de poésie antique.

— Où es-tu ? Oh I ne joue plus ainsi 1 Ne ris plus de celte manière ! Assez ! assez I

Il s'était glissé à quatre pattes dans le buisson, têto nue. Sous ses genoux, il sentait les leuilles mortes, la mousse molle. Et, comme il respirait parmi les

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branches et palpitait au milieu d'elles et avait tous les sens pris par ce plaisir, la communioa de sa vie avec la vie végétale se fit plus étroite, et renchantement de son imagination renouvela dans cet entrelacs de passages incertains l'industrie du premier ouvrier d'ailes, le mythe du monstre né de Pasiphaé et du Taureau, la légende attique de Thésée en Crète. Tout ce monde devint réel pour lui. Sojs le soir d'automne empourpré, il se transfigurait, selon les instincts de son sang et les souvenirs de son esprit, en une de ces formes ambiguës moitié animales et moitié divines, en un de ces génies agrestes dont la gorge était gonflée des mêmes glandes qui pendent au cou des chèvres. Une lascivité joyeuse lui suggérait des actes et des gestes étranges, des surprises, des embûches, lui représentait l'allégresse d'une poursuite, d'une poussée qui renverse, d'une rapide union sur la mousse ou contre le buis inculte. Alors, il désira une créature qui lui ressemblerait, une poitrine fraîche à laquelle il pourrait communiquer son liilarité, deux jambes rapides, deux bras prêts à la lutte, une proie à capturer, une virginité à forcer, une violence à accomphr. Donatella aux reins arqués lui réapparut.

— Assez, Stelio ! Je n'ai plus de forces... Je vais tomber par terre.

La Foscarina, sentant le bord de sa robe tiré par une main qui passait à travers le buisson, jeta un cri. Elle se pencha, entrevit dans l'ombre, parmi les rameaux, la face du faune rieur. Ce rire éclata sur son âme sans la rasséréner, sans rompre l'horrible peine

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qui l'étreignait. Et même sa souffrance en devint plus aiguë, par le contraste entre cette joie toujours nouvelle et sa perpétuelle inquiétude, entre cet oubli léger et le poids toujours présent de son fardeau. Elle reconnut plus clairement son erreur et la cruauté de la vie qui plaçait là, dans le lieu où elle souffrait, la figure de l'autre. A peine eut-elle, en se penchant, aperçu la face du jeune homme, avec la même évidence elle aperçut aussi celle de la cantatrice qui se penchait comme elle et imitait son acte, de la façon dont l'ombre répète un geste sur une cloison éclairée. Tout se brouilla dans son esprit ; et sa pensée ne réussit pas à mettre un intervalle entre la réalité et cette image. L'autre se superposa à elle-même, l'opprima, la supprima.

— Lâche-moi ! Lâche-moi I Je ne suis pas celle que tu cherches...

Sa voix était si changée que Stelio interrompit son rire et son jeu ; il retira le bras ; il se mit debout. Elle cessa de le voir. La rameuse muraille se dressait entre eux, impénétrable.

— Conduis-moi dehors I Je ne me soutiens plus, je n'ai plus de forces... Je souffre.

Il ne trouvait pas les paroles pour l'apaiser, pour la réconforter. La simultanéité de son récent désir et de cette divination soudaine l'avait frappé intérieurement.

— Attends, attends un peu I Je tâcherai de retrouver la sortie. J'appellerai quelqu'un...

— Tu t'en vas ?

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— N'aie pas peur, n'aie pas peur. Il n'y a aucun danger.

Mais, tout en parlant ainsi pour la rassurer, il comprenait l'inutilité de ce qu'il disait, le desaccord entre cette risible aventure et l'obscure émotion née d'une cause bien différente. Et lui aussi, à cette heure, il avait en lui-même l'étrange ambiguïté par où ce petit événement se montrait avec deux aspects confondus; car sous son inquiétude persistait son envie de rire, si bien que cette souffrance lui était nouvelle comme certaines angoisses qui naissent de l'extravagance des rêves.

— Ne t'en va pas ! — suppliait-elle, en proie h son hallucination. — Là, au tournant, nous nous rencontrerons peut-être. Essayons. Prends-moi les mains.

Par une trouée, il lui prit les mains ; et il tressaillit en les touchant, tant elles étaient Iroides.

— Foscarina! Qu'as-tu .^ C'est vrai, que tu ne te sens pas bien? Attends! Je vais enfoncer la haie.

Il essaya de passer à travers le lourré, brisa quelques branches ; mais l'entrelacs résistait, très robuste. Il se blessa inutilement.

— C'est impossible !

— Crie ! Appelle quelqu'un I

n cria dans le silence. Les cimes des hautes parois végétales s'étaient éteintes ; mais dans le ciel supérieur se répandait un rougeoiement pareil à une réverbération de bois incendiés sur l'horizon. Une troupe de canards sauvages passait, rangée en triangle, les cous tendus, noire.

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— Laisse-moi m'en aller I Je retrouverai la tour facilement. J'appellerai. On entendra mes cris.

— Non ! non !

Elle entendit qu'il s'éloignait, suivit le bruit de ses pas. s'égara de nouveau dans les détours, se trouva de nouveau seule et affolée. Elle s'arrêta. Elle attendit. Elle prêta l'oreille. Elle regarda le ciel, vit le grand vol triangulaire disparaître dans le lointain. Elle perdit la notion de la durée. Les secondes lui parurent des heures.

— Stelio I Stelio !

Elle n'était plus capable d'autres efforts pour vaincre Î8 désordre de ses nerfs exaspérés. Elle sentait venir la crise extrême de la folie, comme on sent le tourbillon qui s'approche.

— Stelio I

11 entendait cette voix d'angoisse et hâtait sa recherche inquiète par les chemins sinueux, qui tantôt le rapprocbaient et tantôt l'éloignaient de la tour. Le rire s'était glacé dans son cœur. Toute son âme tremblait jusqu'aux racines, chaque fois que lui arrivait à l'oreille son nom proféré par cette invisible agonie. Et la graduelle diminution de la lumière lui offrait l'image du sang qui coule, de la vie qui défaille.

— Je suis là ! Je suis là !

Un des sentiers le conduisit enfin à la place où s'élevait la tour. Il monta furieusement l'escalier en limaçon. Au sommet, il eut le vertige, se soutint aux balustres, ferma les yeux, les rouvrit ; il aperçut à l'horizon une longue zone de feu, le disque de la lune

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sans rayons, la plaine pareille à un marais blafard, le labyrinthe au-dessous de lui avec ses buis noirâtres, avec les taches qu'y faisaient les charmilles, étroit malgré ses interminables circonvolutions, présentant l'aspect d'un édifice démantelé et envahi par les broussailles, semblable à une ruine et à un hallier, sauvage et lugubre.

— Arrête-toi, arrête-toi ! Ne cours pas ainsi ! Quelqu'un m'a entendu. Un homme vient. Je le vois venir. Attends ! Arrête-toi !

Il regardait la femme qui tournait en courant comme une démente par les sentiers obscurs et trompeurs : comme une créature condamnée à un vain supplice, à une fatigue inutile mais éternelle, sœur des martyres fabuleuses.

— Arrête-toi I

Il semblait qu'elle n'entendît pas, ou qu'elle ne pût maîtriser son agitation fatale, et que lui-même ne pût la secourir, mais qu'il dût rester là, témoin de ce châtiment terrible.

— Le voici !

Un des gardiens avait entendu les appels et s'était approché ; il franchissait le seuil. Stclio le rencontra au pied de la tour. Ils allèrent ensemble à la recherche de l'égarée. Cet homme connaissait le secret du labyrinthe. Stelio prévint son bavardage et ses plaisanteries en le confondant par sa générosité.

« A-t-elle perdu connaissance? A-t-elle fait une chute! » L'ombre et le silence lui semblaient sinistres, l'épouvantaient. Appelée, elle ne répondait pas ; et le

bruit de sa course avait cessé de se faire enlcndre. Déjà le lieu était nocturne, sous l'humidité qui descendait du ciel violâtre. « La trouverai-je évanouie par terre? »

Il tressaillit en voyant soudain apparaître à un détour la figure mystérieuse, la lace pâle qui attirait toute la lumière du crépuscule, splendide comme une perle, les yeux larges et fixes, les lèvres serrées et rigides.

Ils repartirent pour Dolo, reprirent la même route le long de la Brenta. Elle ne parla pas, n'ouvrit pas une seule fois la bouche, ne répondit à aucune question, comme s'il lui eût été impossible de desserrer les dents : allongée au fond de la voiture, enveloppée dans son manteau jusqu'aux lèvres, traversée par instants de frissons aussi forts que des sursauts, couverte d'une lividité pareille à celle des fièvres paludéennes. Son ami lui prenait les doigts, les gardait entre les siens pour les réchauffer, mais inutilement : ils étaient inertes, semblaient n'avoir plus de vie. Et les statues passaient, passaient.

Le fleuve coulait, sombre entre ses berges, sous un ciel de violette et d'argent où se levait la pleine lune. Une barque noire descendait le courant, halée au bout d'une corde par deux chevaux gris qui marchaient sur l'herbe de la rive avec de sourdes foulées, conduits par un homme qui s'en allait chantonnant, d'un air paisible ; et sur le pont de la barque un tuyau fumait, comme la tourelle d'une cheminée sur le toit d'une chaumière ; et, dans la cale, une lanterne répandait

sa lumière jaune; et l'air du soir s'imprégnait de l'odeur du repas. Et, de-ci, de-là, dans la campagne humide, les statues passaient, passaient.

C'était comme une lande stvgienne, comme une vision de l'Hadès : un pays d'ombres, de brumes et d'eaux. Toutes les choses s'évaporaient et s'évanouissaient comme des esprits. La lune enchantait et attirait la plaine comme elle enchante et attire la mer ; depuis l'horizon, elle buvait la grande humidité terrestre avec une bouche insatiable et silencieuse. Partout brillaient des mares solitaires ; on voyait de petits canaux argentés qui miroitaient dans un lointain indéfini, entre les files inclinées des saules. D'instant €u instant, la terre semblait perdre sa solidité et devenir liquide ; le ciel pouvait y voir sa mélancolie rellétée par d'innombrables miroirs tranquilles. Et, de-ci, de-là, sur la rive décolorée, pareilles aux Mânes d'un peuple disparu, les statues passaient, passaient.

— Pensez-vous souvent à Donatella Arvale, Stelio? — demanda tout à coup la Foscarina, après une longue pause où ils n'avaient entendu l'un et l'autre que la cadence de leurs pas sur la Fondamenta-dei-Vetrai, illuminée par la splendeur innombrable des œuvres

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fragiles qui remplissaient les étalages des boutiques voisines.

Sa voix fut réellement comme un verre qui se fêle. Stelio s'arrêta, de l'air d'un homme qui se trouve en face d'une difficulté imprévue. Son esprit errait à travers l'île rouge et verte de Murano, toute fleurie de ces fleurs hyalines dans la pauvreté désolée qui lui faisait perdre jusqu'au souvenir de l'heureux temps où les poètes la chantèrent comme « un séjour de nymphes et de demi-dieux » . Il pensait aux jardins illustres où Andréa Navagero, le cardinal Bembo, r Arétin, Aide et le docte chœur rivalisaient d'élégances en leurs dialogues platoniciens, lauri sub umbra ; il pensait aux monastères voluptueux comme des gynécées, habités par de petites nonnes vêtues de camelot blanc et de dentelles, au front enguirlandé de boucles, aux seins découverts selon l'usage des honnêtes courtisanes, adonnées aux secrètes amours, très recherchées par les patriciens licencieux, nommées de doux noms comme Ancilla Soranzo, Gipriana Morosini, Zanetta Balbi, Béatrice Falier, Eugenia Muschiera, pieuses maîtresses de lascivetés. Son rêve ondoyant s'accompagnait d'une ariette plaintive qu'il avait entendue au musée sourdre par gouttelettes sonores d'un petit appareil métallique dont le mécanisme, mis en mouvement au moyen d'une clef, se dissimulait sous un jardinet de verre où des amants parés de marguerites dansaient autour d'une fontaine en calcédoine. C'était une mélodie indistincte, un air de danse oublié, auquel manquaient plusieurs notes rendues muettes

par l'usure et par la poussière, mais néanmoins si expressif qu'il ne pouvait plus le chasser de son oreille. 2t pour lui, maintenant, toutes les choses d'alentour avaient la fragilité et la mélancolie lointaine de ces figurines qui dansaient au son de cette musique plus lente qu'une eau qui suinte. L'âme étiolée de Murano avait chuchoté dans ce vieux jouet.

A la question inopinée, l'ariette se tut, les imaginations se dissipèrent, l'enchantement de la vie d'autrefois s'évanouit. L'esprit vagabond de Stelio se replia et se contracta, non sans regret. Il sentit palpiter à son flanc une âme vivante qu'il devait blesser inévitablement. Il regarda son amie.

Elle cheminait le long du canal, entre le vert de l'eau maladive et l'iridescence des vases délicats, sans agitation, presque calme. A peine son menton amaigri tremblait-il un peu, entre le bord de la voilette et le collet de zibeline.

— Oui, quelquefois, — répondit-ii après une minute d'hésitation, répugnant au mensonge et comprenant la nécessité de relever cet amour au-dessus des tromperies et des prétentions communes, si bien qu'il demeurât pour lui une cause de force et non d'ailaiblissement. un Hbre accord et non une chaîne pesante.

Elle marchait la première, et elle ne chancelait pas ; mais elle avait perdu le sentiment de tous ses membres, avec cette terrible palpitation de coeur qui se répercutait depuis sa nuque jusqu'à ses talons comme sur une seule corde. Elle ne voyait plus rien ; mais, à son côté, elle sentait la présence de l'eau fascinatrice.

— Sa voix est inoubliable, — reprîl-îl après une pause, ayant recueilli son courage. — Elle est d'une puissance inouïe. Dès le premier soir, j'ai pensé que cette cantatrice pourrait être un merveilleux instrument pour mon œuvre. Je voudrais qu'elle consentît à chanter les parties lyriques de ma tragédie, les odes qui se dégagent des symphonies pour se résoudre à la fin en figures de danse, entre les deux épisodes. Déjà la Tanagra consent à danser. J'ai confiance dans vos bons offices, ma chère amie, pour obtenir aussi le consentement de Donatella Arvale. Ainsi, la Trinité dionysiaque serait reconstituée d'une manière parfaite sur la nouvelle scène, pour la joie des hommes...

Tout en parlant, il s'aperçut que ses phrases avaient un son faux, que sa désinvolture contrastait trop crûment avec l'ombre mortelle répandue sur la lace voilée de l'amante. Malgré lui, il avait exagéré l'aisance lorsqu'il avait aflecté de ne voir dans la cantatrice qu'un simple instrument d'art, une pure force idéale qu'il projetait d'attirer dans le cercle de son entreprise magnifique. Malgré lui, troublé par la souffrance qui cheminait à son flanc, il avait légèrement incliné vers la dissimulation. Certes, ce qu'il avait dit était la vérité ; mais c'était une autre vérité que lui demandait son amante. Il s'interrompit tout à coup, ne pouvant supporter davantage le son de ses propres paroles. Il sentit qu'à cette heure, entre l'actrice et lui, l'art n'avait aucune résonance, aucune valeur vitale. Une autre force les dominait, plus

impérieuse et plus trouble. Le monde créé par l'intelligence était inerte comme ces vieilles pierres sur lesquelles ils cheminaient. La seule puissance véritable et lormidable, c'était le poison qui courait dans leur sang humain. La volonté de l'une disait : « Je t'aime et je te veux tout entier, pour moi seule, âme et corps. » La volonté de l'autre disait : « Je veux que tu m'aimes et que tu me serves; mais, dans la vie, j'entends ne renoncer à aucune des choses qui pourront exciter mon désir. » La lutte était atroce et inégale.

Tandis qu'elle se taisait, bâtant le pas involontairement, il se préparait à afî'ronter l'autre vérité.

— Je comprends : ce n'était pas cela que vous vouliez savoir...

— Non, ce n'était pas cela. Eb bien?

Elle se tourna vers lui avec une sorte de violence convulsive qui lui rappela les fureurs d'une soirée lointaine et le cri affolé : « Va, cours ! Elle t'attend ! )> Sur ce quai tranquille, entre cette eau paresseuse et ces verres délicats, dans cette île de l'ennui, la face du danger lui réapparut, fulgurante.

Mais un fâcheux, interrompant leur marche, leur offrit de les conduire à la lournaise la plus proche.

— Entrons, entrons, — dit-elle, se hâtant de suivre l'homme et de s'enfoncer dans le passage comme dans un refuge, pour éviter la honte de la rue, la lumière profane du jour sur sa perdition.

Le heu était humide, taché de salpêtre, plein d'une odeur saumâtre comme un antre marin. Ils travcr-

sèrent une cour encombrée de bois à brûler, franchirent une porte vermoulue, arrivèrent au séjour du feu, se sentirent enveloppés par la brûlante haleine , s'arrêtèrent devant le grand autel incandescent qui donnait à leurs prunelles un éblouissement douloureux, comme si leurs cils se fussent enflammés tout d'un coup.

« Disparaître, être engloutie, ne pas laisser de trace ! » rugissait le cœur de la femme, ivre de destruction. « En une seconde, ce feu pourrait me dévorer comme un sarment, comme un fétu de paille. » Et elle s'approchait des bouches ouvertes par où l'on voyait les flammes fluides, plus resplendissantes que le midi d'été, s'enrouler aux pots de terre dans lesquels fondait, encore informe, le minerai que les ouvriers postés à l'entour, derrière les parafeux, atteignaient avec une verge de fer pour le façonner par le souffle de leurs lèvres et par les outils de leur art.

« Vertu du feu ! » pensait l'animateur, arraché à son inquiétude par la miraculeuse beauté de l'élément qui lui était familier comme un frère, depuis le jour où il avait trouvé la mélodie révélatrice. « Ah I pouvoir donner à la vie des créatures qui m'aiment les formes de la perfection à laquelle j'aspire ! Pouvoir fondre toutcô leurs faiblesses dans la plus haute ferveur, et faire d'elles une matière obéissante où j'imprimerais les commandements de ma volonté héroïque et les images de ma poésie pure ! Pourquoi, mon amie, pourquoi ne voulez-vous pas être la divine statue vivante que sculpterait mon esprit, l'œuvre de foi et de douleur par laquelle notre vie pourrait surpasser

notre art ? Pourquoi sommes-nous si près de ressembler aux médiocres amants qui se lamentent et maudissent? Lorsque j'entendis de vos lèvres la parole admirable : — Je la puis, cette chose que l'amour ne peut pas ! — je crus que véritablement vous pourriez me donner plus que l'amour. Les choses que l'amour peut et celles qu'il ne peut pas, il faut les pouvoir toutes et toujours, pour égaler ma nature insatiable. »

Le travail chauffait autour de la fournaise. Au bout des cannes à souffler, le verre en fusion se gonflait, serpentait, devenait argentin comme un petit nuage, resplendissait comme la lune, éclatait, se divisait en mille fragments ténus, crépitants, rutilants, plus fins que ces fils qu'on voit le matin dans les lorêts tendus entre deux branches. Les ouvriers façonnaient les coupes harmonieuses; et chacun obéissait dans son travail à un rythme qui lui était propre, engendré par la qualité do la matière etparriiabitude des mouvements aptes à la maîtriser. Les servants déposaient une petite poire de pâte ardente aux points indiqués par les maîtres ; et la poire s'allongeait, se tordait, se transformait en une anse, en un bord, en un bec, en une tige, en un pied. Peu à peu, sous les outils, la rougeur de la pâte se dissipait ; et la coupe naissante, fixée au bout de la canne, était derechef exposée a la flamme ; puis elle en était retirée, docile, ductile, sensible aux touches les plus délicates qui l'ornaient, qui l'affinaient, qui la rendaient conforme au modèle transmis par les aïeux ou à l'invention Hbre du nouveau créateur. Extraordinairement légers et agiles

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étaient les gestes humains autour de ces élégantes créatures du feu, du souffle et du ivir, comme les gestes d'une danse silencieuse. La figure de la Tanagra apparut à l'animateur dans la perpétuelle ondulation de la flamme, telle une salamandre. La voix de Donatella lui chanta la puissante mélodie.

<i Aujourd'hui encore, c'est moi-même qui te l'aï donnée pour compagne I » pensait la Foscarina. « C'est moi-même qui l'ai appelée entre nous, qui ai évoqué sa figure alors que peut-être ta pensée allait ailleurs, qui te l'ai amenée à l'improviste, comme en cette nuit de délire I »

C'était vrai, c'était vrai. Depuis l'instant où le nom de la cantatrice avait résonné contre la cuirasse du vaisseau, prononcé pour la première fois par les lèvres de son ami dans l'ombre que le flanc du colosse armé projetait sur les eaux crépusculaires depuis cet instant-là elle avait inconsciemment exalté dans l'esprit du poète la nouveUe image, elle l'avait nourrie de sa jalousie même, de sa peur même, elle l'avait fortifiée et magnifiée de jour en jour, elle l'avait enfin éclairée de certitude. Plus d'une fois, au jeune homme peut-être oublieux, elle avait répété : « Elle t'attend I » Plus d'une fois, à l'imagination du jeune homme insouciant peut-être, elle avait représenté cette attente lointaine et mystérieuse. De même que, dans la nuit dionysiaque, l'incendie de Venise avait allumé d'un pareil reflet les deux faces juvéniles, ainsi, à présent, les aUumait sa passion ; et ils ne brûlaient que parce qu'elle les faisait brûler. « Certainement », pensait-elle.

« à cette minute, il est possédé par l'image et il la possède. Mon angoisse ne fait qu'exciter son désir. C'est pour lui une jouissance d'aimer l'autre sous mes yeux désespérés...» Et son supplice n'avait pas de nom; car elle voyait s'alimenter de son propre amour cet amour qui la idisait mourir ; elle sentait sa propre ardeur créer autour de lui l'atmosphère hors de laquelle il n'aurait pu \ivre.

— Dès que le vase est façonné, on le place dans la chambre de la lournaise pour lui donner la trempe, — répondait l'un des verriers à une question d'Effrena. — Si on l'exposait tout de suite à l'air extérieur, il se briserait en mille pièces.

De lait, on apercevait par un ouvreau, réunis dans un réceptacle qui était le prolongement du four à londre, les vases brillants, encore esclaves du leu, encore sous son empire.

— Ils sont là depuis dix heures, — disait l'homme, en indiquant la gracieuse famille.

Ensuite, les belles créatures frêles abandonnaient leur père, se détachaient de lui pour toujours ; elles se refroidissaient, devenaient de froides gemmes, vivaient de leur vie nouvelle dans le monde, entraient au service des hommes voluptueux, rencontraient des périls, suivaient les variations de la lumière, recevaient la fleur coupée ou la boisson enivrante.

— Xela la nostra gran Foscarina ^ ? — demanda tout bas à Stelio le petit homme aux yeux rouges

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