A I^E FEU
ses forces, quand l'heure sera venue. Moi, je n'y faillirai point. J'espère que tu seras content de ton amie. Je vais travailler ; et, certes, cela m'est un peu plus difficile cette fois-ci que les autres. Mais toi, mais toi, mon pauvre enlant, quel fardeau tu as à porter ! Quel effort nous te demandons I Quelle grande chose nous attendons de toi! Ah ! tu le sais...
Elle avait commencé cçurageusement, sur un ton qui parfois semblait presque joyeux, s'efforçant d'apparaître ce qu'avant tout elle devait être : un bon et fidèle instrument au service d'une puissance géniale, une compagne virile et vaillante. Mais, par instants, quelques ondes de son émotion réprimée lui échappaient, lui montaient à la gorge et passaient dans sa voix. Ses pauses devenaient plus longues et ses mains erraient, incertaines, parmi les livres et les reliques.
— Que tout soit toujours propice à ton travail I Gela seul importe, et le reste n'est rien. Haut les cœurs !
Elle secoua en arrière son front aux ailes sauvages, et elle tendit à son ami ses deux mains. Il les serra, pâle et grave. Dans les chers yeux qui se firent semblables à une eau jaillissante, il vit passer ce même éclair de beauté qui l'avait ébloui un soir, dans la chambre où sifflaient les tisons et où se développaient les deux grandes mélodies.
— Je t'aime et je crois en toi, dit-il. Jamais je ne te manquerai, et tu ne me manqueras jamais. Quelque choss naît de nous qui sera plus fort que la vie.
Elle dit :
— Une inélancolie !
Devant elle, sur la table, étaient les livres familiers, avec leurs pages à la corne pliée, à la marge notée d'un signe, avec des fleurs et des brins d'berbe entre les feuillets, avec les marques de reconnaissance mises là par la douleur qui avait demandé et obtenu un réconiort de lumière ou d'oubli. Devant elle étaient les petites choses chères, étranges, diverses, presque toutes sans valeur : le pied d'une poupée, un cœur en argent ex-voto, une boussole en ivoire, une montre sans cadran, une petite lanterne en fer, une boucle d'oreille dépareillée, une pierre à fusil, une clef, un cachet, d'autres bagatelles ; mais toutes consacrées [)ar un souvenir pieux, animées par une croyance superstitieuse, touchées par le doigt de l'amour ou de la mort, reliques qui parlaient à une âme seule et qui lui parlaient de tendresse et de cruauté, de guerre et de trêve, d'espérance et d'abattement. Devant elle étaient les images qui excitaient la pensée et disposaient à la méditation, figures auxquelles les artistes avaient confié une confession secrète, entrelacs de signes où ils avaient enfermé une énigme, lignes simples qui donnaient la paix comme la vue d'un horizon, allégories mystérieuses où se voilaient des vérités que, comme le soleil, ne pouvaient contempler fixement les yeux mortels.
— Regarde, — dit-elle à son ami, en lui indiquant du doigt une estampe. — Tu la connais bien.
Ils la connaissaient bien l'un et l'autre; mais ils se
penchèrent ensemble pour la regarder, et elle leur paraissait nouvelle comme une musique qui, à ceux qui l'interrogent, répond toujours une chose différente. Elle était de la main d'Albert Durer.
Le grand Ange terrestre aux ailes d'aigle, l'Esprit sans sommeil, couronné de patience, était assis sur la pierre nue, le coude appuyé au genou, la joue soutenue par le poing, ayant sur la cuisse un livre et dans l'autre main le compas. A ses pieds gisait, ramassé en rond comme un serpent, le lévrier fidèle, le chien qui le premier, à l'aube des temps, chassa en compagnie de l'homme. A son flanc, perché sur l'arête d'une meule comme un oiseau, dormait l'enfant déjà triste, tenant le stylet et la tablette où il devait écrire la première parole de sa science. Et à l'entour étaient épars les outils des œuvres humaines ; et, sur la tête vigilante, vers la pointe d'une aile, coulait dans la double ampoule le sable silencieux du Temps ; et l'on apercevait dans le fond la Mer avec ses golfes, avec ses ports, avec ses phares, calme et indomptable, sur laquelle, tandis que le Soleil se couchait dans la gloire de l'arc-en-ciel, volait la chauve-souris crépusculaire portant inscrite sur ses membranes la parole révélatrice. Et ces ports et ces phares et ces villes, c'était lui qui les avait construits, l'Esprit sans sommeil, couronné de patience. Il avait taillé la pierre pour les tours, abattu le pin pour les navires, trempé le fer pour toutes les luttes. Lui-même avait imposé au Temps l'instrument qui le mesure. Assis, non pour se reposer, mais pour méditer un nouveau
labeur, il regardait fixement la Vie, de ses yeux forts où resplendissait l'ame libre. De toutes les lormes environnantes montait le silence, hormis d'une. Seule s'entendait la voix du feu rugissant dans le fourneau, sous le creuset où, de la matière sublimée, devait s'engendrer quelque vertu nouvelle pour vaincre un mal ou pour connaître une loi. Et le grand Ange terrestre aux ailes d'aigle, qui, à son flanc bardé d'acier, portait suspendues les clefs qui ouvrent et qui ferment, répondait ainsi à ceux qui l'interrogeaient : (( Le Soleil se couche. La lumière, qui naît du ciel, meurt dans le ciel ; et un jour ignore la lumière d'un autre jour. Mais la nuit est une ; et son ombre s'étend sur tous les visages, sa cécité sur toutes les paupières, excepté sur le visage et sur les paupières de celui qui tient son feu allumé pour éclairer sa force. Je sais que le vivant est comme le mort, l'éveillé comme le dormant, le jeune homme comme le vieillard, puisque la mutation de l'un donne l'autre ; et toute mutation a la douleur et la joie pour compagnes égales. Je sais que l'harmonie de l'Univers est faite de discordes, comme dans la lyre et dans Tare. Je sais que je suis et que je ne suis pas, et qu'il n'y a qu'un seul et même chemin, en bas et en haut. Je sais les odeurs de la pourriture et les infections sans nombre qui sont inséparables de la nature humaine. Toutefois, par delà mon savoir, je continue à accomplir mes œuvres, manifestes ou occultes. J'en vois qui périssent tandis que je dure encore ; j'en vois d'autres qui icniblent destinées à durer, éternellement belles et indemnes
de toute misère, et qui ne sont plus miennes, bien que nées de mes maux les plus profonds. Je vois devant le feu se changer toutes les choses, comme les biens devant l'or. Une seule est constante: mon courage. Je ne m'assois que pour me relever. »
Le jeune homme entoura de son bras la ceinture de son amie. Et ils allèrent ainsi vers la fenêtre, sans parler.
Ils virent les cieux très lointains, les arbres, les coupoles, les tours, rextréme lagune où s'inclinait la face du crépuscule, les Monts Euganéens, bleuâtres et paisibles comme les ailes repliées de la terre dans le repos du soir.
Ils se tournèrent l'un vers l'autre, et ils se regardèrent jusqu'au fond des prunelles.
Et puis ils s'embrassèrent, comme pour sceller un pacte silencieux.
Le monde semblait dîmmué de valeur.
Stelio Effrena demanda à la veuve de Richard Wagner que les deux jeunos Italiens qui, un soir de novembre, avaient transporté du bateau à la rive le héros évanoui, et quatre de leurs compagnons avec eui,^ fussent admis à l'honneur de transporter le cer-
cueil depuis la chambre mortuaire jusqu'à la barquo et depuis la barque jusqu'au char. Cet houneur leur fut accordé.
C'était le 16 février; c'était une heure après midi. Stelio EfTrena, Daniele Glàuro, Francesco de Lizo, Baldassare Stampa, Fabio Molza et Antimo délia Bella attendaient dans le vestibule du palais. Le dernier était arrivé de Rome avec deux artisans, attachés à l'œuvre du Théâtre d'Apollon, qui apportaient pour la cérémonie funèbre les faisceaux des lauriers cueillis sur le Janicule.
Ils attendaient sans parler, sans échanger un regard, dominés tous par le battement de leur propre cœur. On n'entendait qu'un faible clapotis contre les marches de cette grande porte où sont sculptées sur les candélabres des chambranles ces deux mois : non us pagis.
L'homme de la rame qui avait été cher au héros vint les appeler. Dans ce visage mâle et fidèle, les yeux étaient brûlés par les larmes.
Stelio Efirena s'avança le premier ; ses compagnons le suivirent. Apres avoir monté l'escalier, ils entrèrent dans une salle basse et peu éclairée qu'emplissait une odeur triste de baumes et de fleurs. Ils attendirent quelques instants. Une porte s'ouvrit. Ils entrèrent l'un après l'aulre dans une pièce contiguë. Ils pâlirent tous, l'un après l'autre.
Le cadavre était là, enfermé dans le cercueil de cristal ; et à côté, debout, était la femme au visage de neige. Le second cercueil, eu métal poli, brillail sur le plancher, grand ouvert.
Les six porteurs se rangèrent devant la dépouille mortelle, attendant un signe. Profond était le silence, et leurs paupières n'avaient pas un battement ; mais une douleur impétueuse assaillait leur âme comme une rafale et la secouait jusqu'en ses racines les plus profondes.
Tous avaient les regards fixés sur Félu de la Yie et de la Mort. Un sourire infini illuminait la face du héros étendu là : infini et distant comme l'éclat des glaciers, comme le brasillement des mers, comme le halo des astres. Les yeux ne pouvaient le soutenir ; mais les cœurs, avec un émerveillement et un effroi qui les rendaient religieux, crurent en recevoir la révélation d'un secret divin.
La femme au visage de neige fit un geste à peine visible, qui la laissa rigide en son attitude comme une statue.
Alors les six compagnons s'approchèrent du corps ; ils raidirent leurs bras, recueillirent leur vigueur. Stelio Effrena eut son poste à la tête et Daniele Glàuro aux pieds, comme l'autre fois. Sur un signal du chef, donné à voix basse, ils soulevèrent le fardeau par un effort simultané. Tous eurent dans les yeux un éblouissement, comme si un subit rayon de soleil eût traversé le cristal. Baldassare Stampa éclata en sanglots. Un même nœud serra toutes les gorges. Le cercueil ondula; puis, il s'abaissa; il entra dans l'enveloppe de métal comme dans une armure.
Les six compagnons demeurèrent prosternés à l'entour. Avant de rabattre le couvercle, ils hésitèrent,
fascinés par le sourire infini. Stelio EfTrena, qui venait d'entendre un léger frôlement, leva les yeux : il vit In face de neige inclinée sur le cadavre, surhumaine apparition de l'amour et de la douleur. Cet instant fut égal à l'éternité. La femme disparut.
Quand le couvercle fut rabaissé, ils soulevèrent une seconde fois le fardeau, plus lourd. Ils le transportèrent hors de la salle ; puis ils le descendirent par l'escalier, lentement. Ravis d'une sublime angoisse, ils voyaient dans le métal du cercueil se refléter leurvisages fraternels.
La barque funèbre attendait devant la porte. Sur le cercueil fut étendu le drap mortuaire. Les six compagnons attendirent, tête découverte, que la famille desccndiL
Elle descendit, toute ensemble. La veuve passa. voilée ; mais la splendeur de son front était dans la mémoire des témoins pour toujours.
Le convoi fut bref. La barque funèbre allait en avant ; derrière venait la veuve avec les siens ; puis venait le groupe juvénile. Sur le grand chemin d'eau et de pierre, le ciel était encombré de nuages. Le profond silence était digne de Celui qui, pour la religion des hommes, avait transformé en un chant infini les forces de l'Univers.
Un vol de colombes, parti des marbres des Scalzi avec un frémissement d'éclair, traversa le canal pardessus le cercueil et enguirlanda la coupole verte do San-Simeone.
Sur le quai, des fidèles attendaient, taciturnes. Le-
larges couronnes embaumaient l'air cendré. On entendait clapoter l'eau sous la courbe des proues.
Les six compagnons retirèrent de la barque le cercueil, le portèrent sur leurs épaules jusqu'à la voie ferrée, le mirent dans le char. Les fidèles s'approcbèrcnt et déposèrent leurs couronnes sur le drap mortuaire. Nul ne parlait.
Alors s'avancèrent les deux artisans, avec leurs faisceaux de lauriers cueillis sur la Janicule.
Membrus et puissants, choisis entre les plus beaux et les plus forts, ils semblaient coulés dans le moule antique de la race romaine. Ils étaient graves et tranquilles, avec la sauvage liberté de l'Agro dans leurs yeux veinés de sang. Leurs traits accentués, leur front bas, leur chevelure courte et crépue, leurs solides mâchoires, leur cou de taureau, tout en eux rappelait les profils consulaires. Par leur attitude exempte de toute obséquiosité servile, ils se montraient dignes de leur fonction.
Les six compagnons, rendus égaux par la ferveur, prirent les branches et les répandirent sur le cercueil du héros.
Très nobles étaient ces lauriers latins coupés sur la colline où, en des temps reculés, les aigles descendaient pour apporter les présages, où, en des temps nouveaux et cependant fabuleux, un fleuve de sang fut versé pour la beauté de l'Italie par les légionnaires du Libérateur. Ils avaient les branches droites, robustes et sombres, les feuilles dures, fortement nervées et marginécs, vertes comme le bronze des fontaines, riches d'un arôme triomphal.
Et ils voyagèrent vers Ja colline bavaroise encore endormie sous le gél, tandis que les troncs insignes poussaient déjà leurs bourgeons nouveaux aans la lumière de Rome, au bruissement des sources cachées.
Settignano di Desiderio :
le XIII FÉVRIER MDCCGC.
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNr — lOOS 3 12.
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Annuzio, Gabriele d', 1863-1938