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Qu'est-ce qu'il a? Devient-il fou

mais elle souffrait du rire juvénile comme naguère dans les détours du labyrinthe.

— L'histoire est longue, reprit-il. Un jour , j'en ferai quelque chose . Je me la réserve pour une saison de loisirs... Imagine! L'Esclavon fait le sortilège. Dardi envoie chaque nuit les marins aux Trois- Ports pour dresser l'embuscade au Ventesèlo. Une nuit enfin, peu avant l'aube, au moment où la lune se couche, ils le surprennent endormi sur un banc de sable, au milieu d'une troupe d'hirondelles lasses qu'il conduisait... Il est là, couché sur le dos, respirant aussi légèrement qu'un enfant, dans l'arôme salin, presque recouvert par les innombrables queues fourchues ; la houle berce son sommeil ; les noires et blanches voyageuses palpitent sur lui, fatiguées de leur long vol...

— Oh ! doux ami ! — s'écria-t-elle, à cette fraîche peinture. — Où as-tu vu cela?

— C'est ici que commence la grâce de la légende... Les marins le saisissent, le lient avec des brins d'osier, l'emportent à bord et font voile vers Temôdia. La barque est envahie par les hirondelles qui n'abandonnent point le meneur de leur vol...

Stelio s'arrcla parce que les particularités de l'aventure se pressaient dans son imagination si nombreuses qu'il ne savait plus choisir. Mais il prêta l'oreille à un chant aérien qui venait du côté de San-Francesco-del- Deserto. On apercevait le clocher un peu oblique de Burano, et, derrière l'île aux fleurs de fil, les clochers de Torcello dans la splendeur solitaire.

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— Eli bien? sollicita sa compagne.

— Je ne puis en dire davantage, Fosca. Je sais trop de choses... Figure-toi que Dardi s'éprend de son prisonnier!... Celui-ci se nomme Ornitio, parce qu'il est meneur d'oiseaux migrateurs. Un continuel gazouillement d'hirondelles entoure Temôdia ; les nids pendent aux poutres et aux solives des échafaudages qui entourent l'œuvre; quelques ailes se grillent aux flammes de la lournaise, quand Ornitio souffle dans la canne pour créer avec la boule de pâte incandescente une colonne lumineuse et légère. Mais, avant de l'apprivoiser et de lui enseigner l'art, ah! que de peine! Le maU.re du feu commence par lui parler lalin et 'ui réciter des vers de Virgile, croyant être compris. Mais Ornitio à la chevelure bleue parle grec, naturellement, avec une prononciation un peu sifflante ... Il sait par cœur deux odes de Sapho , inconnues aux humanistes : les deux odes qu'un jour de printemps il porta de Mytilène à Ghio ; et, lorsqu'il souffle les tubes inégaux, il se rappelle la syrinx de Pan... Je te dirai, je te dirai un jour toutes ces choses.

— Et de quoi se nourrissait-il?

— De pollen et de sel.

— Et qui lui en donnait?

— Personne. Il lui sufiisait de respirer le pollen et le sel épars dans l'air.

— Et il ne cherchait pas à s'enfuir ?

— Toujours. Mais Seguso prenait des précautions infinies, comme un amoureux qu'il était.

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— Et Ornitio répondait-il à cet amour ?

— Oui, il commença de l'aimer aussi, surtout à cause de ce fil d'écarlate que le maître portait continuellement autour de son cou nu.

— Et Perdilanza ?

— Délaissée, elle languissait de douleur. Je te raconterai, un jour... J'irai un été sur la plage de Pellestrina pour t'écrire ce beau conte dans le sable d'or.

— Mais comment cela finit-il?

— Le prodige s'accomplit. L'Archi-orgue s'élève à Temôdia avec ses sept mille tuyaux de verre, semblable à une de ces forêts congelées qu'Ornitio, — enclin à magnifier ses voyages, — disait avoir vues dans le pays des Hyperboréens. Vient enfin le jour de la Senza. Le Sérénissime, entre le Patriarcbe et r Archevêque de Spalatro, s'avance hors du bassin de San Marco sur le Bucentaure. Si grande est la pompe qu'Ornitio croit au retour triomphal du fils de Chronos. Les vannes s'ouvrent autour de Temôdia; et, animé par le silence éternel de la lagune, l'instrument gigantesque répand sous les doigts magiques du nouveau musicien une onde d'harmonies si vaste qu'elle arrive jusqu'à la Terre-ferme et se propage dans l'Adriatique. Le Bucentaure s'arrête, parce que ses quarante rames se sont abaissées le long de ses flancs comme des ailes qui se replient, abandonnées sur les tolets par la chiourme frappée de stupeur. Mais, tout à coup, l'onde se brise, se réduit à quelques sons discordants, s'alTaibHt, s'éteint. Dardi sent tout à coup l'orgue s'assourdir sous ses doigts

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comme si l'âme de l'instrument défaillait, comme si une force étrangère dévastait le prodigieux appareil dans ses profondeurs . Qu'est-il advenu ? Le maître n'entend que la grande clameur de raillerie qui lui arrive à travers les tuyaux muets, le bruit des canons qui tonnent, le brouhaha de la populace. Une embarcation se détache du Bucentaure, amenant l'homme rouge avec le billot et la hache. Le coup, dont la place est marquée par le fil d'écarlate, est précis. La tête tombe : elle est lancée sur l'eau où elle flotta comme celle d'Orphée...

— Qu'est-il advenu ?

— Perdilanza s'est jetée dans les vannes ! L'eau l'a entraînée dans les profondeurs de l'orgue. Son corps avec toute sa fameuse chevelure est resté en travers de l'appareil vaste et délicat, dont il a obstrué le cœur sonore.

— Mais Ornitio ?

— Ornitio recueille sur l'eau la tête sanglante et s'envole vers la mer. Les hirondelles sentent sa fuite et elles le suivent. En quelques instants se forme derrière le fugitif un nuage blanc et noir d'hirondelles. A Venise et dans les îles tous les nids sont déserts, par suite de ce départ hors de saison. L'Eté est sans vols. Septembre est sans les adieux qui, d'ordinaire, le faisaient triste et gai.

— Et la tête de Dardi ?

— Dove sia nessun lo sa! ^ — conclut en riant le conteur.

I. ((Où elle est, nul ne le sait. » — Vers traditionnel qui termine les contes populaires en Italie.

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Et de nouveau il prêta l'oreille à ce chant aérien, où il commençait à distinguer un rythme.

— Entends-tu? dit-il.

Et il fit signe aux gondoliers de s'arrêter. Les rames demeurèrent levées sur les fourches. Le silence était si profond que, de la môme façon dont on entendait au loin le chant des oiseaux, on entendait tout près l'égouttement des pales.

— Le xe le calandrine, — avertit Zorzi à voix basse, — che, povarete, lecanta anca tore le Iode de San Francesco *.

— Rame !

La gondole glissa sur l'eau comme sur un lait diaphane.

— Veux-tu, Fosca, que nous allions jusqu'à San- Francesco ?

Elle avait la tête basse et elle songeait.

— Peut-être y a-t-il un sens caché dans ton invention, — lui dit-elle après un instant de silence. — Peut-être ai-je compris.

— Hélas ! oui : entre mon audace et celle du maître verrier, il y a peut-être quelque ressemblance. Je devrais peut-être, moi aussi, porter autour du cou un fil d'écarlate, en manière d'avertissement.

— Tu l'auras, toi, ta belle destinée. Pour toi, je suis sans crainte.

Il cessa de rire.

I. « Ce sont les alouettes qui, les pauvrettes, chantent elles aussi les louanges de saint François, »

— Oui, mon amie, il faut que je vainque. El tu m'y aideras. Tous les matins, moi aussi, j'ai une visite menaçante : l'attente de ceux qui m'aiment et de ceux qui me haïssent, de mes amis et de mss ennemis. Or, le rouge costume du bourreau convient à l'attente ; car il n'y a rien sur terre de plus impitoyable.

— Mais c'est la mesure de ta puissance.

Il sentit dans son foie le bec de son vautour. Instinctivement il se redressa, pris d'une aveugle impatience qui le fit souffrir aussi de cette lente façon d'aller ~ Pourquoi vivait-il dans l'oisiveté.^ A chaque heure, à chaque minute, il fallait essayer, lutter, s'armer, se fortifier contre la destruction, la diminution, la violation, la contagion. A chaque heure, à chaque minute, il fallait tenir l'œil fixé sur le but, concentrer là toutes ses énergies, sans trêve, sans défaillance. — Ainsi toujours le besoin de la gloire éveillait au fond de son ctre un instinct sauvage, une fureur de lutte et de représailles.

— Connais-tu cette parole du grand Heraclite : « L'arc a pour nom Bios et pour œuvre la mort.^ » C'est une parole qui, avant même de communiquer aux âmes sa signification certaine, les excite. Je l'entendais en moi continuellement, ce soir d'automne où j'étais assis à ta table, lors de l'Epiphanie du Feu. Ce soir-là, j'eus vraiment une heure de vie dionysiaque, une heure de délire secret mais terrible, comme si j'avais contenu la montagne incendiée où hurlent et se déchaînent les Thyades. Vraiment, il me semblait

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entendre par intervalles des clameurs et des chants et les cris d'un lointain carnage. Et je m'étonnais de rester immobile, et le sentiment de mon immobilité corporelle augmentait ma frénésie profonde. Et je ne voyais plus rien hormis ta figure qui tout à coup était devenue extraordinairement belle, et dans ta figure la force de toutes tes âmes, et, derrière, les pays et les multitudes. Ah I si je pouvais te dire comment je t'ai vue I Dans ce tumulte, alors que passaient des images merveilleuses accompagnées par des torrents de musiques, je te parlais comme à travers une bataille, je te jetais des appels que tu entendais peutêtre, non pour l'amour seulement, mais pour la gloire, non pour une soif unique , mais pour deux soifs ; et je ne savais laquelle était la plus ardente. Et, comme alors m'apparaissait ta face, de même aussi m'apparaissait la face de mon œuvre. Je l'ai vue, te dis-je ! Avec une rapidité incroyable, dans la parole, dans le chant, dans le geste, dans la symphonie, mon œuvre s'intégra et vécut d'un© vie telle que, si je réussissais à en infuser un^ partie dans les formes que je veux exprimer, je pourrais vraiment enflammer de moi l'univers.

Il parlait d'une voix contenue ; et la véhémence réprimée de ses paroles avait une étrange répercussion sur cette eau paisible, dans cette lumière blanche où se prolongeait la cadence régulière des deux rames.

— Exprimer ! Voilà ce qui est nécessaire. La plus haute vision n'a aucune valeur si elle n'est pas manifestée et condensée en formes vivantes. Et moi, j'ai

à créer tout. Je ne verse pas ma substance dans des moules reçus en héritage. Mon œuvre est tout entière de mon invention. Je ne dois et je ne veux obéir qu'à mon instinct et au génie de ma race. Et, néanmoins, comme Dardi qui vit chez Caterino Zeno le fameux orgue, j'ai, moi aussi, devant mon esprit une autre œuvre exécutée par un créateur formidable, une œuvre gigantesque, là, debout au milieu des hommes.

L'image du créateur barbare lui réapparut : les yeux bleus brillèrent sous le vaste Iront, les lèvres se serrèrent sur le menton puissant, armées de sensualité, d'orgueil et de dédain. Puis, il revit les cheveux blanchis que le vent âpre agitait sur cette nuque sénile, sous les larges bords du feutre, et l'oreille presque livide, au lobe gonflé. Puis, il revit le corps immobile, abandonné sur les genoux de la femme au visage de neige, et le faible tremblement de ce pied qui pendait. Il se rappela son indicible frisson d'épouvante et de joie, lorsqu'à l'improviste il avait senti sous sa main repalpiter le cœur sacré.

— Ah ! ce n'est pas devant, c'est autour de mon esprit que je devrais dire. Parfois, cela ressemble à un océan furieux qui essaierait de me renverser et de m' engloutir. Ma Temôdia est une roche de granit en haute mer ; et je suis comme un ouvrier occupé à y construire un pur temple dorique parmi la violence des flots contre lesquels il doit défendre l'ordonnance de ses colonnes, ayant l'esprit incessamment tendu pour ne jamais cesser d'ouïr, parmi ce fracas, le

rythme intérieur qui seul doit régler les intervalles de ses lignes et de ses espaces. En ce sens encore, ma tragédie est un combat.

Il revit le palais patricien tel qu'il lui était apparu dans la première aube d'octobre, avec ses aigles, avec SCS coursiers, avec ses amphores, avec ses roses, clos et muet comme un haut sépulcre, tandis que, sur le faîte, le ciel s'enflammait au soufîle de l'aurore.

— Dans cette aube, continua-t-il, après la nuit de délire, comme je passais par le canal et longeais le mur d'un jardin, je cueillis de petites fleurs violettes poussées dans les interstices de la brique et je fis aborder la gondole au palais Vendramin pour les jeter devant la porte. L'offrande était trop modeste, et je pensai aux lauriers, aux myrtes et aux cyprès. Mais, par cet acte spontané, j'exprimais ma reconnaissance envers Celui qui devait imposer à mon esprit la nécessité d'être héroïque dans son eflbrt pour s'affranchir et pour créer.

S'animant d'un rire subit, il se tourna vers le rameur do l'arrière :

— Te rappelles-tu, Zorzi, cette régate que nous courûmes un matin pour accoster le bragozzo ?

— Allro che ricordarme ! Che vogadal Go ancora i hrazzi indoientrai ! E quela sgnèsola de famé, paroncin, dove la metelo? Ogni volta che vedo el paron de la barca, el me demanda sempre de quel foresto che se ga slapà quel tantin de pagnota co'quel corbato de fighl e de ua... El dixe che no'l se desmenlegarà mai de quel zorno, perché el ga fato la piii bêla

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pescada de la so vita. El ga tira su dei sgombri corne che no se ghe ne vede mai^...

Le rameur n'interrompit son bavardage qu'au moment où il s'aperçut que le seigneur ne l'écoutait plus et qu'il convenait de se taire et même de retenir son haleine.

— Tu entends le chant ? — dit Stelio à la Foscarina en lui prenant doucement une main, parce qu'il regrettait d'avoir ravivé ce souvenir qui lui était pénible.

EUe releva son visage et dit :

— Où est-il? Dans le ciel.^ Sur la terre?

Une mélodie infinie se répandait parmi la blanche paix.

Elle dit :

— Gomme il monte !

Elle sentit tressaillir la main de son ami.

— Lorsque Alexandre arrive dans la chambre lumineuse où la vierge a lu la lamentation d'Antigone, — dit-il, surprenant dans sa conscience un indice du travail mystérieux qui se poursuivait au fond de luimême, — il raconte qu'il a chevauché dans la plaine

I. « Je le crois bien, que je me la rappelle! Quelle nage! J'en ai encore les bras endoloris ! Et cette coquine de faim, qu'en faites-vous, seigneur ? Chaque fois que je vois le patron de la barque, il ne manque pas de me demander des nouvelles de cet étranger qui a dévoré cette miche de rien du tout avec cette corbeille de raisins et de figues... Il dit qu'il n'oubliera jamais ce jour-là, parce qu'il y a fait la plus belle pêche de sa vie. Il a tiré de l'eau des maquereaux comme il n'en avait jamais vus... »

d'Argos et qu'il a traversé l'Inachus, fleuve de cailloux brûlés. Toutes les campagnes sont couvertes de petites fleurs sauvages qui se meurent ; et le chant des alouettes remplit tout le ciel... Des milliers d'alouettes, une multitude sans nombre... Il raconte que, tout à coup, l'une d'elles est tombée aux pieds de son cheval, pesante comme une pierre, et qu'elle est restée là, muette, foudroyée par son ivresse, pour avoir chanté avec trop de joie. Il l'a ramassée. « La voici ! » Alors, tu tends vers lui ta main, tu la prends et tu murmures : « Oh ! elle est tiède encore... » Pendant que tu parles, la vierge tremble. Tu la sens trembler...

La Tragédienne sentit de nouveau le froid dans la racine de ses cheveux, comme si de nouveau l'âme de l'aveugle fût entrée en elle.

— A la fin du Prélude, l'impétuosité des progressions chromatiques exprime cette joie grandissante, cette anxiété d'allégresse... Écoute! Écoute!... Ah I quelle merveille ! Ce matin, Fosca, ce matin je travaillais... C'est ma mélodie, la même, qui maintenant se développe dans le ciel... Ne sommes-nous pas en état de grâce?

Un esprit de vie parcourait la solitude ; une aspiration véhémente rendait le silence ému. Il semblait que dans les lignes immobiles, dans les horizons vides, dans les eaux planes, dans les terres couchées, une volonté naturelle de s'élever passât comme un réveil ou comme l'annonce de quelque grand retour. L'âme de cette femme s'y abandonna toute, comme une feuille à un tourbillon ; et elle fut ravie aux sommets

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de l'amour et de la foi. Mais l'impatience fébrile d'agir, la hâte d'entreprendre, le besoin d'exécuter assaillirent le jeune homme. Sa capacité de travail sembla se multiplier. Il se représenta la plénitude de ses heures à venir. Il vit les aspects concrets de son œuvre, l'entassement des pages, le volume des parties d'orchestre, la variété de la besogne, la richesse des matières aptes à recevoir le rythme. Il vit pareillement la colline romaine, l'édifice naissant, l'équilibre des pierres taillées, les ouvriers attentifs au maçonnage, l'architecte vigilant et sévère, la masse du Vatican dressée en face du Théâtre d'Apollon, la ville sainte étendue au dessous. Il évoqua en souriant l'image de ce petit homme qui soutenait l'entreprise avec une magnificence papale ; il salua la figure exsangue et nasue de ce prince romain qui, ne forlignant pas de l'honneur de son nom, se servait de 1 or accumulé durant des siècles de rapine et de népotisme pour élever un temple harmonieux à la renaissance des Arts qui avaient illuminé de beauté la vie forte de ses ancêtres.

— Dans une semaine, Fosca, mon Prélude sera terminé, si la grâce m'assiste. Je voudrais tout de suite l'essayer dans l'orchestre. Peut-être irai-je à Rome pour cela. Antimo délia Bella est plus impatient que moi-même : presque chaque matin, je reçois une lettre de lui. Je crois aussi que ma présence à Rome pendant quelques jours sera nécessaire pour empêcher certaines erreurs dans la construction du Théâtre. Antimo m'écrit que l'on discute sur l'opportunité

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d'abattre le vieil escalier de pierre qui monte du jardiu des Gorsini jusqu'au Janiculc! Je ne sais si tu as dans la mémoire l'image de ce lieu. La rue qui conduira au Théâtre, après avoir passé sous l'Arco-Settimauo, contourne le flanc du Palais Gorsini, traverse le jardin et arrive au pied de la colline. La colline, — tu l'as dans la mémoire? — est toute verdoyante, couverte de petites prairies, de roseaux, de cyprès, de platanes, de lauriers et d'yeuses : elle a un aspect sylvestre et sacré, avec sa couronne de hauts pins d'Italie. Sur la pente, c'est une véritable foret d'yeuses, arrosée par des courants souterrains. Toute la colline est riche d'eaux vives. A gauche, la Fontana-Paolina s'élève comme un château-fort. Plus bas s'étend la tache noire du Bosco-Parrasio, où siégeaient autrefois les Arcadiens. Un escalier de pierre, partagé en deux branches par une succession de larges vasques débordantes, mène à une terrasse où aboutissent deux avenues dc^ lauriers vraiment apolloniennes et dignes de conduire les hommes vers la Poésie. Qui pourrait imaginer une entrée plus noble ! Les siècles y ont mis l'ombre du mystère. La pierre des marches, des balustres, des vasques, des statues rivalise d'âpreté avec l'écorce des platanes vénérables, devenus creux par la vieillesse. On n'entend que le chant des oiseaux, le clapotis des jets d'eau, le murmure du feuillage ; et je crois que les poètes et les simples pourraient y entendre la palpitation des Hamadryades et le souffle de Pan...

Infatigable, le chœur aérien montait, montait, sans

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rémissions, sans pauses, emplissant de lui-même tous les espaces, pareil au désert immense, pareil à la lumière infmie. L'impétueuse mélodie créait dans le sommeil des lagunes l'illusion d'une anxiété unanime qui se fût élevée des eaux, des sables, des herbes, des vapeurs, de toutes les choses naturelles, pour en suivre l'essor. Toutes les choses, qui naguère semblaient inertes, avaient maintenant une respiration profonde, une âme émue, un désir de s'exprimer.

— Ecoute ! Ecoute !

Et les images de la Vie évoquées par l'animateur, et les antiques noms des énergies immortelles qui circulent dans l'Univers, et les aspirations des hommes à franchir le cercle de leur supplice quotidien pour s'apaiser dans la splendeur de l'Idée, et les vœux et les espérances, et les audaces et les efforts, dans ce lieu d'oubli et de prière, en face de l'île humble où l'Epoux de la Pauvreté avait laissé ses traces, furent exemptes de l'ombre de la Mort par la seule vertu de cette mélodie.

— Ne dirait-on pas l'allégresse frénétique d'un assaut ?

En vain les rives ternes, les pierres désagrégées, les racines pourries, les vestiges des œuvres détruites, les odeurs de la dissolution, les cyprès funèbres, les croix noires, en vain tout cela rappelait-il la parole mcme que, le long du fleuve, les statues avaient signifiée avec leurs lèvres de pierre. Plus fort que toutes les apparences, ce chant de liberté et de victoire touchait seul le cœur de celui qui devait créer avec joie.

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(( En avant ! En avant 1 Plus haut, toujours plus haut ! »

Et le cœur de Perdita, pur de toute lâcheté, prêt à toutes les épreuves, imitant l'ascension de l'hymne, se repromit à la Yie. Gomme à l'heure lointaine du délire nocturne, elle répétait : « Servir I Servir I »

L'esquif entrait dans un canal renfermé entre deux berges vertes qui arrivaient si exactement au niveau de l'œil que l'on y apercevait les tiges innombrables de l'herbe et que l'on y distinguait les nouvelles à leur couleur plus tendre.

Laudato si, mi signore, per sora nostra matre terra,

la quale ne sustenta et governa

et produce diversi fructi con coloriti jlori et herba^,

A la plénitude de son âme, l'amante mesurait l'amour du Poverello pour les créatures. Telle était son abondance qu'elle cherchait partout des choses vivantes à adorer ; et ses yeux redevenaient enfantins,

I. (( Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la teire, — qui nous soutient et nous nourrit — et produit les fruits variés avec les fleurs colorées et l'herbe. »

et toutes ces choses s'y miraient comme dans la paix de l'eau, et quelques-unes semblaient revenir de son passé le plus lointain pour se faire reconnaître et se présentaient à elle sous un aspect d'apparitions inattendues.

Quand l'esquif aborda, elle s'étonna d'être arrivée.

— Veux -tu descendre ? Ou bien, préfères -tu revenir en arrière? — lui demanda Stelio, secouant sa rêverie.

D'abord elle hésita, parce que sa main était dans la main de l'aimé, et que se détacher de lui la fâchait comme une diminution de douceur.

— Oui, — répondit-elle avec un sourire. — Marchons aussi un peu sur cette herbe.

Ils débarquèrent dans l'île de saint François. Quelques jeunes cyprès les accueillirent timidement. Nul visage humain ne se montra. La myriade invisible emplissait de son cantique le désert. La brume se déchirait, s'agglomérait en nuages, au déclin du soleil.

— Sur combien d'herbe nous avons marché, n'est-ce pas, Steho !

Il dit:

— Mais à présent vient la montée rocheuse. Elle dit :

— Vienne la montée, et qu'elle soit rude !

n s'étonna de la gaieté inaccoutumée qu'exprimait l'accent de sa compagne. Il la regarda ; au fond de ces beaux yeux, il vit l'ivresse.

— Pourquoi, dit-il, nous sentons-nous si joyeux et si libres dans cette île perdue ?

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— Est-ce que tu le sais, toi?

— Pour les autres, c'est un pèlerinage triste. Quand on vient ici, on s'en retourne avec le goût de la mort dans la bouche.

Elle dit :

— Nous sommes en état de grâce.

Il dit :

— Plus on espère, plus on vit.

Et elle :

— Plus on aime, plus on espère.

Le rythme du chant aérien ne cessait pas d'attirer à soi leurs essences idéales.

Il dit :

— Gomme tu es belle I

Une subite rougeur inonda ce visage passionné. Elle s'arrêta, palpitante. Elle ferma presque les paupières.

Elle dit, d'une voix étouffée :

— Il passe un courant chaud. Sur l'eau, de temps à autre, ne sentais-tu pas une bouffée de tiédeur?

Elle aspira l'air.

— Il y a comme une odeur de foin fauché. Ne la sens-tu pas ?

— C'est l'odeur des algues : les bancs commencent à découvrir.

— Regarde les belles campagnes I

— Ce sont les Vignoles. Et là-bas, c'est le Lido. Et, là-bas, c'est l'île de Sant'Erasmo.

Le soleil, sans voile maintenant, dorait tout l'estuaire. L'humidité des bancs émergés imitait l'éclat

des fleurs. Les ombres des petits cyprès devenaient plus longues et plus bleues.

— Je suis certaine, dit-elle, que dans le voisinage, quelque part, les aniandiers fleurissent. Allons sur la digue.

Elle secoua la tête en arrière, par un de ces mouvements instinctifs qui semblaient rompre un frein ou se débarrasser d'une entrave.

— Attends!

Et, retirant vivement les deux grandes épingles qui fixaient son chapeau, elle se découvrit la tête. Elle retourna sur ses pas vers la rive et jeta dans la gondole la chose scintillante. Elle rejoignit son ami, légère, relevant avec les doigts la masse de ses boucles où l'air pénétra et où brillèrent les rayons. Elle sembla éprouver un grand soulagement, comme si sa respiration s'était élargie.

— Les ailes soufl'raient? dit Stelio en riant.

Et il regarda le pli rude, fait, non par le peigne, mais par la tempête.

— Oui ; le moindre poids me gêne. Si je ne craignais de paraître singulière, j'irais toujours tête nue. Mais, quand je vois les arbres, je ne puis plus résister. Mes cheveux se souviennent qu'ils sont nés d'espèce sauvage; et ils veulent respirer à leur guise, du moins dans le désert...

Franche et vive, elle cheminait sur l'herbe avec une svelte ondulation. Et il se rappela ce jour où, dans le jardin Gradenigo. elle lui avait paru ressembler au beau lévrier fauve.

— Oh I voici un capucin !

Le frère gardien venait à leur rencontre et les saluait avec affabilité. Il s'offrit au visiteur pour l'introduire dans le couvent ; mais il l'avertit que la règle interdisait l'entrée à sa compagne.

— Irai-je? — dit Stelio^ interrogeant du regard son amie qui souriait.

— Oui, va.

— Mais tu resteras seule ?

— Je resterai seule.

— Je te rapporterai une écaille du pin vénéré.

Il suivit le franciscain sous le petit portique au plafond de solives, où étaient suspendus les nids vides des hirondelles. Avant de franchir le seuil, il se retourna pour envoyer un salut à son amie. La porte se referma.

G BEATA SOLITVDO I G SOLA BEATITVDG I

Alors, de même que dans l'orgue un changement de registre change instantanément les sons, de même toutes les pensées de la femme se transfigurèrent soudain. L'horreur de l'absence, le pire des maux, apparut à l'âme de l'amante. Son ami n'était plus là : elle n'entendait plus cette voix, ne sentait plus cette haleine, ne touchait plus cette main douce et ferme. Elle ne le voyait plus vivre ; elle ne voyait plus l'air, la lumière, l'ombre, toute la vie du monde, s'harmoniser avec cette vie-là. « S'il ne revenait plus! Si cette porte ne se

rouvrait plus ! » Gela ne pouvait pas être. Certainement il repasserait le seuil dans quelques minutes, et elle le recevrait encore dans ses prunelles et dans son sang. Mais, hélas I d'ici quelques jours, ne devait-il pas disparaître comme à présent? Et d'abord la plaine, et puis la montagne, et puis des plaines et des montagnes et des fleuves, et puis le détroit et puis l'océan, l'espace infini que ne franchissent ni les cris ni les pleurs, ne devaient-ils pas s'interposer entre elle et ce front, ces yeux, ces lèvres? L'image de la ville brutale, noire de charbon, hérissée d'armatures, occupa l'île paisible ; le fracas des marteaux, le grincement des treuils, le halètement des machines, l'immense gémissement du fer couvrirent la printanière mélodie. Et à chacune de ces simples choses, à l'herbe, aux sables, aux eaux, aux algues, à cette plume suave qui descendait de là-haut, tombée peut-être d'une petite gorge chantante, s'opposèrent les rues inondées par les torrents humains, les maisons aux mille yeux difformes, pleines de fièvres ennemies du sommeil, les théâtres remplis par l'inquiétude ou par la stupeur des hommes qui accordaient une heure de relâche à leurs volontés férocement tendues pour la guerre des lucres. Et elle revit son image et son nom sur les murailles contaminées par la lèpre des affiches, sur les tableaux promenés à la ronde par les porteurs hébétés, sur les ponts gigantesques des fabriques, sur les portières des véhicules, en haut, en bas, partout.

— Tiens 1 Regarde ! Une branche d'amandier I L'amandier est fleuri dans le jardin du couvent, au

second cloître, proche la grotte du pin vénéré... Et tu le savais I

Stelio accourait vers elle, joyeux comme un enfant, suivi par le capucin souriant qui portait un bouquet de thym.

— Tiens ! Regarde quel miracle I Tremblante, elle prit la branche ; et ses yeux se

mouillèrent de larmes.

— Tu le savais !

Il aperçut entre les cils de son amie la lueur soudaine, quelque chose d'argenté et de tendre, une humidité lumineuse et fluide qui fit ressembler le blanc de l'orbite aux pétales des fleurs. Et ce qu'alors, dans toute la personne de l'amante, il aima éperdument, ce furent les plis délicats qui rayonnaient du coin des yeux vers les tempes, et les petite veines sombres qui rendaient les paupières pareilles aux violettes, et l'ondulation des joues, et le menton effilé, et tout ce qui ne pouvait plus refleurir, toute l'ombre répandue sur ce passionné visage.

— Ah I mon père, — dit-eUe avec une apparente gaieté, en réprimant son angoisse, — le Poverello ne va-t-il pas pleurer en paradis pour cette branche cassée ?

Le Père sourit avec une malicieuse indulgence.

— Quand ce bon seigneur, répondit-il, a vu l'arbre, il ne m'a pas laissé le temps d'ouvrir la bouche. Il avait déjà sa branche dans la main, et j'ai pu dire seulement Amen. Mais l'amandier est riche.

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Il était placide et affable avec sa couronue de cheA^eux presque tous noirs encore autour de la tonsure, avec son visage olivâtre et fin, avec ses grands yeux fauves qui resplendissaient, limpides comme des topazes.

— Voici le thym qui embaume, — ajouta-t-il, en offrant les petites herbes.

On entendait un chœur de voix juvéniles qui chantaient un Répons.

— Ce sont les novices. Nous en avons quinze

Et il accompagna les visiteurs jusqu'au pré qui s'étendait derrière le couvent. Debout sur la digue, au pied d'un cyprès fendu par la foudre, le bon franciscain montra d'un geste les îles fécondes, célébra leur abondance, dénombra les espèces des fruits, loua les plus exquises selon la saison, indiqua du doigt les barques faisant voile vers le Ri alto avec les verdures nouvelles.

— Laudalo si, mi signore, per sora nostra maire terra ! — dit la femme à la branche fleurie.

Le franciscain fut sensible à la beauté de cette voix féminine. Il se tut.

De hauts cyprès entouraient la prairie pieuse ; et quatre d'entre eux, les plus vieux, portaient la marque de la foudre, étêtés et sans moelle. Immobiles étaient les cimes, seules formes saillantes sur la nappe unie des terres et des eaux qui se confondaient à la ligne de l'horizon. Pas la moindre bave de vent ne ridait le miroir infini. Les fonds algueux transparaissaient comme de clairs trésors ; les roseaux palustres brillaient

comme des verges d'ambre ; les sables émergés imitaient le chatoiement de la nacre ; la vase simulait la mollesse opaline des méduses. Un enchantement profond comme une extase béatifiait le désert. La mélodie des créatures ailées continuait toujours dans les régions invisibles ; mais il semblait qu'elle fût près de s'apaiser enfin dans la sainteté du silence.

— A cette heure, sur les collines de l'Ombrie, — dit celui qui avait blessé l'amandier claustral, — chaque olivier a contre son pied, telle une dépouille, sa botte de branches taillées ; et l'arbre semble plus doux, parce que la botte cache la force des racines tordues. Saint François passe au milieu des airs, et, avec son doigt, il calme la douleur dans les plaies faites par la serpe.

Le capucin se signa et prit congé.

— Loué soit Jésus-Christ !

Les visiteurs le regardèrent s'éloigner sur les ombres que les cyprès jetaient dans la prairie.

— Il a trouvé la paix, dit la Foscarina. Ne te semble-t-il point, Stelio ? Il y avait une grande paix sur son visage et dans sa voix. Regarde aussi sa démarche.

Alternativement, une raie de soleil et une raie d'ombre touchaient la tonsure et le froc.

— Il m'a donné une écaille du pin, — dit Stelio. Je l'enverrai à Sofia, qui a une dévotion pour le Séraphique. La voici. Elle n'a plus l'odeur de la résine. Sens.

A l'intention de Sofia, elle baisa la relique. Les

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lèvres de la bonne sœur se poseraient là où s'étaient posées les siennes.

— Envoie-la.

En silence, la tête penchée, ils s'acheminèrent sur les traces de l'homme pacifié, dans la rangée des cyprès chargés de cônes, se dirigeant vers la rive.

— Ne désires-tu pas la revoir ? — demanda la Foscarina à son ami, avec une timide tendresse.

— Oui, beaucoup.

— Et ta mère ?...

— Oui ; mon cœur s'en va vers elle, qui m'attend chaque jour.

— Et tu ne voudrais pas retourner là -bas?

— Oui, j'y retournerai peut-être.

— Quand ?

— Je ne sais pas encore. Mais je désire revoir ma mère et ma sœur. Je le désire beaucoup, Foscarina.

— Et pourquoi ne vas-tu pas les retrouver ? Qu'est-ce qui te retient ?

Il prit la main qu'elle abandonnait le long de son flanc. Ils continuèrent à marcher ainsi. Comme le soleil oblique les éclairait sur la joue droite, ils voyaient à côté d'eux s'avancer de pair dans l'herbe leurs ombres unies.

— Quand tu te représentais tout à l'heure les collines ombriennes, dit-elle, peut-être pensais-tu aux collines de ton pays. Cette image des oliviers taillés n'était pas pour moi une chose nouvelle. Je me souviens qu'un jour tu m'as parlé de la taille .. En aucune autre de ses œuvres l'homme de la glèbe n'a un plus profond

sentiment de la vie muelte qui réside dans l'arbre. Quand il est là devant le poirier, le pommier ou le pêcher, tenant la serpette ou le sécateur qui doit accroître les forces et qui peut causer la mort, de toute la sagesse acquise par lui durant ses longs colloques avec la terre et avec le ciel surgit l'esprit génial de la divination. L'arbre est à son heure la plus délicate, lorsque sa sensibilité réveillée afflue dans les bourgeons qui se gonflent et sont près de s'ouvrir. Et l'homme, avec son fer impitoyable, doit régler l'équilibre dans le mystérieux mouvement de la sève ! L'arbre est là, encore intact, ignorant d'Hésiode et de Virgile, en travail pour sa fleur et pour son fruit ; et chaque branche dans l'air est vivante comme l'artère dans le bras de celui qui taille. Quelle est celle qui sera taillée? La sève guérira-t-elle la plaie?... Ainsi me parlais-tu de ton verger, un jour. Je me rappelle. Tu me disais que toutes les blessures devaient être tournées au septentrion, pour que le soleil ne les vît pas. .

Elle parlait comme en ce soir lointain de novembre, quand le jeune homme était arrivé chez elle tout haletant à travers la bourrasque, après avoir transporté le héros.

Il sourit. Et il se laissait entraîner par la chère main . Et il respirait l'odeur de la branche fleurie , pareille à l'odeur d'un lait un peu amer.

— C'est vrai, dit-il. Et Làimo qui pétrissait dans le mortier l'onguent de saint Fiacre, et Solia qui lui apportait la toile forte pour bander les plus larges plaies, après le pansement...

Il revoyait le paysan à genoux, qui, dans le mortier de pierre, pétrissait la fiente de bœuf, l'argile et les balles d'orge, selon les règles de l'antique sagesse.

— Dans dix jours, continua-t-il, toute la colline, vue de la mer, sera comme un nuage frais et rosé. Sofia m'a écrit pour m'en faire souvenir... Elle ne t'est point réapparue ?

— Elle est avec nous, maintenant.

— Maintenant, elle se met à la fenêtre et regarde la mer qui s'empourpre ; et notre mère, accoudée près d'elle, lui dit : u Qui sait si Stelio n'est pas sur ce voilier que j'aperçois en panne devant le chenal pour attendre vent ? Il m'a promis de revenir à l'improviste par la voie de la mer, sur une goélette. » Et le cœur lui fait mal.

— Ah ! pourquoi trompes-tu son attente ?

— Oui, Fosca, tu as raison. Je peux vivre loin d'elle pendant des mois et des mois, et avoir le sentiment que ma vie est pleine. Mais ensuite, une heure vient où rien au monde ne me paraît plus doux que ces yeux-là, et il y a une partie de moi-même qui reste inconsolable. J'ai entendu les marins de la Mer Tyrrhénienne appeler l'Adriatique le Golfe de Venise. Ce soir, je songe que ma maison est sur le Golfe, et elle me semble plus voisine.

Ils avaient rejoint la gondole. Ils se retournèrent pour regarder l'île de la prière où se dressaient les cyprès implorants.

— Il est là-bas, le canal des Trois-Ports qui conduit à la mer libre ! — dit le nostalgique, s'imaginant

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déjà lui-même sur Je pont de la goélette, en vue de ses tamaris et de ses myitils.

Ils se réembarquèrent. Ils gardèrent longtemps le silence. La mélodie continuait à descendre sur l'archipel clément. Gomme la lumière du ciel venait se fondre dans les eaux, ainsi le chant du ciel venait se poser sur les terres. Mais, en face de la splendeur occidentale, Burano et Torcello apparaissaient comme deux galions ensablés ; mais les nuages se disposaient en phalanges, là-bas, vers les Dolomites.

— Maintenant que le dessein de ton œuvre est achevé, — dit-elle, continuant sa douce persuasion, bien que son ame tremblât dans sa poitrine, — tu n'as besoin que de paix pour ton travail. N'est-ce pas toujours dans ta maison que tu as travaillé ? En nul autre lieu tu ne pourras apaiser l'anxiété qui te suffoque. Je le sais, moi.

Il dit :

— C'est vrai. Quand la fureur de la gloire nous prend, nous croyons que la conquête de l'art ressemble au siège d'une ville forte et que les fanfares et les clameurs accompagnent dans l'assaut le courage, tandis que rien ne vaut sinon l'œuvre qui croît dans le silence austère, rien ne vaut sinon l'obstination lente et indomptable, rien ne vaut sinon la dure et pure solitude, rien ne vaut sinon l'entier abandon de l'esprit et de la chair à l'Idée que nous voulons faire vivre pour toujours au milieu des hommes comme une force dominatrice.

— Ah ! tu le sais, toi ! s'écria-l-elle

Et ses yeux se remplirent de larmes, à ces paroles sourdes où elle avait senti la profondeur de la passion \irile, le besoin héroïque de la domination morale, le ferme propos de se surpasser soi-même et de forcer sans trêve son destin.

— Tu le sais, toi !

Et elle eut le frisson que donnent les spectacles fiers ; et, devant cette volonté courageuse, tout !e reste lui parut vain ; et les autres larmes, celles qui avaient voilé ses yeux à l'offrande des fleurs, lui parurent féminines et viles en comparaison de celles qui maintenant lui montaient aux paupières et qui seules étaient dignes d'être bues par son ami.

— Eh bien, va en paix ; retourne à ta mer, à ta terre, à ta maison. Rallume ta lampe avec l'huile de tes oliviers !

Il avait les lèvres serrées, et un sillon s'était creusé entre ses sourcils.

— La bonne sœur viendra encore mettre un brin d'herbe sur la page difficile.

Il pencha son front alourdi par une pensée.

— Tu te reposeras en parlant avec elle, à la fenêtre; et peut-être verrez-vous repasser les troupeaux voyageant de la plaine vers la montagne.

Le soleil allait toucher la gigantesque acropole des Dolomites. La phalange des nuages s'agitait en désordre comme dans un combat, traversée par d'innombrables dards de lumière, et elle se couvrait d'un sang merveilleux. Les eaux élargissaient l'immense bataille livrée aux environs des tours inexpugnables. La mélodie

s'était dissoute dans l'ombre des îles déjà reculées. Tout l'estuaire se couvrait d'une sombre et guerrière magnificence, comjïie si une myriade d'étendards s'y fussent inclinés. Et le silence n'attendait qu'un éclat de trompettes impériales.

Il dit, lentement, après une longue pause :

— Et si elle m'interroge sur le destin de la vierge qui lit la lamentation d'Antigone.^

La femme tressaillit.

— Et si elle m'interroge sur l'amour du frère qui fouille les tombeaux?

La femme eut peur de ce fantôme.

— Et si la page où elle pose le brin d'herbe est celle où cette âme tremblante raconte sa lutte secrète et désespérée contre l'horrible mal.^^

Dans son effroi soudain, la femme ne trouva pas de paroles. Ils se turent tous les deux, et ils regardèrent fixement les pics aigus de la chaîne lointaine qui flamboyaient comme s'ils étaient sortis à l'instant même du feu primordial. Le spectacle de cette grandeur déserte et éternelle éveillait dans leur esprit un sentiment de mystérieuses fatalités et comme une terreur confuse qu'ils ne savaient ni surmonter ni comprendre. Venise était obscurcie par cette masse de porphyres en feu : elle gisait sur les eaux, toute enveloppée dans un voile violacé d'où émergeaient les stèles marmoréennes édifiées par le travail des hommes pour y conserver les bronzes qui donnent le signal des prières habituelles. Mais les œuvres et les prières habituelles des hommes, mais l'antique cité lasse

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d'avoir trop vécu, mais les marbres disjoints et les bronzes usés, mais toutes ces choses opprimées par le fardeau des souvenirs et condamnées à périr se faisaient humbles en comparaison de la terrible Alpe embrasée qui déchirait le ciel de ses mille pointes inflexibles, cité énorme et seule, attendant peut-être un jeune peuple de Titans.

Après un long silence, Stelio demanda tout à coup :

— Et toi?

Elle ne répondit rien. ^

Les cloches de San-Marco donncreat le signal de la Salutation angélique ; et leurs éclats puissants se dilatèrent en larges ondes sur la lagune encore sanglante qu'ils laissaient au pouvoir de l'ombre et de la mort. De San-Giorgio-Maggiore, de San-Giorgiodei-Greci, de San-Giorgio-degli-Schiavoni, de San- Giovanni-in-Bragora, de San-Moisè, de la Salute, du Redentore et, de proche en proche, par tout le domaine de l'Evangéliste, jusqu'aux tours écartées de la Madonna deirOrto, de San-Giobbe, de Sant'Andrea, les voix du bronze se répondirent, se confondirent en un seul chœur immense, étendirent sur le muet assemblage des pierres et des eaux une seule coupole immense de métal invisible dont les vibrations semblèrent communiquer avec le scintillement des premières étoiles.

Ils frissonnèrent tous les deux lorsque la gondole, passant sous l'arche du pont qui regardait l'île de San- Michele, pénétra dans l'humidité du Rio obscur et rasa les péottes noires qui pourrissaient le long des murs corrodés. Des campaniles voisins, de San-Lazzaro, do

San-Canciano, de San-Giovanni-e-Paolo, de Santa- Maria-dei-^iiracoli, de Santa-Maria-del-Pianto répondirent d'autres voix ; et le bourdonnement sur leur tête était si fort qu'ils croyaient le sentir dans la racine de leurs cheveux comme un frisson de leur propre chair.

— C'est toi, Daniele?

Stelio avait reconnu, à la porte de sa maison, sur la Fondamenta-Sanudo, la figure de Daniele Glàuro.

— Ah ! Stelio, je t'atiendais ! — lui cria dans la rafale des sons la voix haletante de son ami. — - Richard Wagner est mort !

Le monde parut diminué de valeur.

La femme nomade se réarma de son courage et prépara son viatique. Du héros couché dans le cerluel venait à tous les cœurs nobles une haute et pressante admonition. Elle sut la recevoir et la convertir en actes et en pensers de vie.

Or, il arriva que son ami la surprit au moment où elle réunissait les livres familiers, les petites choses chères dont elle ne consentait jamais à se séparer, les images qui avaient pour elle un pouvoir de rêve ou de consolation.

— Que fais-tu? lui demanda-t-il

— Je me dispose à partir.

Elle vit le visage du jeune homme s'altérer; mais elle ne chancela pas.

— Où va s- tu ?

— Très loin. Je traverse l'Atlantique.

Il pâlit. Mais tout de suite il douta : il pensa qu'elle ne disait pas la vérité, qu'elle voulait seulement le mettre à l'épreuve, ou que sa résolution n'était pas ferme encore et qu'elle s'attendait à être retenue. La désillusion inopinée sur le rivage de Murano lui avait laissé dans le cœur une trace.

— Tu t'es décidée ainsi à rimy>roviste ? Elle fut simple, sûre d'elle-même, prompte.

— Non pas à l'improviste, — répondit-elle. — Mon oisiveté dure depuis trop longtemps, et j'ai sur moi le poids de toute ma troupe. En attendant que le Théâtre d'Apollon soit ouvert et que la Victoire de l'Homme soit achevée, je vais prendre congé des Barbares. Je travaillerai pour ta belle entreprise. A refaire les trésors de Mycènes, il faudra beaucoup d'or I Et, autour de ton œuvre, tout doit présenter un insolite aspect de magnificence. Je veux que le masque de Gassandre ne soit pas d'une matière vile... Et surtout, je veux avoir le moyen de contenter ton désir : que, pendant les trois premiers jours, le peuple ait libre accès au Théâtre, et que, par la suite, il continue à y entrer librement un jour chaque semaine. C'est ma foi qui m'aide à te quitter. Le temps vole. Il est nécessaire que chacun se trouve à son poste, prêt et avec toutes

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