‹ Le feuChapitre 2 sur 15 · o Ainsi Nature me dispose · texte numérisé non relu

o Ainsi Nature me dispose

et par ce moyen nous demeurons intacts au milieu de dissolutions sans nombre, dans une unité et dans une plénitude qui font notre joie. Il n'existe nul désaccord entre mon art et ma vie.

Il parlait avec un fluide abandon, comme s'il avait vu l'esprit de la femme attentive se faire concave à la façon d'un calice pour recevoir cette onde et qu'il voulût le remplir jusqu'au bord. Une félicité spirituelle de plus en plus limpide se répandait en lui, jointe à une conscience vague de l'action mystérieuse par laquelle son intelligence se préparait à l'effort prochain. De temps à autre, comme dans un éclair, tandis qu'il se penchait vers cette amie seule et entendait la rame mesurer le silence du large estuaire, il entrevoyait l'image de la foule aux mille visages, pressée dans la salle profonde ; et un tremblement rapide lui agitait le cœur.

— C'est chose très singulière, Perdita, — dit-il en regardant les lointaines eaux pâles où la marée descendante commençait à découvrir les velmes noirâtres, — combien facilement le hasard vient en aide à notre fantaisie par le caractère mystérieux qu'il prête au concours de certaines apparences en relation avec une fin imaginée par nous. Je ne comprends pas pourquoi les poètes s'indignent aujourd'hui contre la vulgarité de l'époque présente et se plaignent d'être nés irop tard ou trop tôt. J'ai la conviction que, aujourd'hui comme toujours, tout homme d'intelligence a le pouvoir de se créer dans la vie sa belle fable.

I) Il faut regarder dans le tourbillon confus de la

vie avec ce même esprit imaginatif avec lequel Vinci conseillait à ses disciples d'observer les taches des murailles, la cendre du foyer, les nuages, les fanges et autres objets de cette espèce, pour y trouver invenzioni mirabilissime et infinité cose^. De la même manière, ajoutait Léonard, vous trouverez dans le son des cloches tous les noms et tous les vocables qu'il vous plaira d'imaginer. Ce maître savait bien que le hasard, — comme l'a démontré jadis l'éponge d'Apelles, ■' — est toujours ami de l'artiste ingénieux. Moi, par exemple, je suis sans cesse étonné par la facihté et la grâce que met le hasard à seconder le développement harmonique de mes inventions. Ne croyez-vous pas que le noir Hadès ait fait manger à son épouse les sept grains de grenade pour me fournir le sujet d'un chef-d'œuvre?

Il s'interrompit par un de ces éclats de rire juvéniles qui révélaient si clairement la persistance de la joie native au fond de son être.

— Voyez, Perdita, — reprit-il en riant, — voyez si je ne dis pas vrai. L'autre année, dans les premiers jours d'octobre, je fus invité à Burano par Donna xVndriana Duodo. Nous passâmes la matinée dans le jardin de fd ; et, l'après-midi, nous allâmes visiter Torcello. Gomme, en ce moment-là, j'avais commencé à vivre dans le mythe de Perséphone et que déjà mon œuvre se formait secrètement en moimême, il me semblait que je naviguais sur les eaux

I . « Des inventions admirables » et « une infinité de choses »

du Slyx et que j'arrivais au pays des Mânes. Jamais je n'avais éprouvé un plus pur et plus doux sentimeni de la mort ; et ce sentiment me rendait si léger que j'aurais pu cheminer sur la prairie d'asphodèles sans laisser nulle trace de mes pas. L'air était humide, tiède et cendré ; les canaux serpentaient parmi les bancs recouverts d'herbes pâles... Vous connaissez Torccllo, par le soleil peut-être?... Mais, cependant, on parlait, on discutait, on déclamait dans la barque de Charon I Le bruit de la louange me réveilla de mon trépas. Francesco de Lizo, faisant allusion à ma personne, regrettait qu'un tel artiste, si magnifiquement sensuel, — je répète ses propres termes, — fût contraint de vivre à l'écart, loin de la foule obtuse et hostile, et de célébrer « les fêtes des sons, des couleurs et des formes » dans le palais de son rêve solitaire. Il s'abandonnait à un mouvement lyrique, rappelait la vie splendide et joyeuse des peintres vénitiens, la faveur populaire qui les portait comme un tourbillon jusqu'au faîte de la gloire, la beauté, la force et l'allégresse qu'ils multipliaient autour d'eux en les reproduisant par d'innombrables images sur les voûtes concaves et sur les hautes murailles. Alors Donna Andrianadit: « Eh bien, je promets solennellement que Slclio ElTrena aura sa fête triomphale à Venise. » La Dogaresse avait parlé. Au même instant, sur la rive basse et vcrdâtre, je vis un grenadier lourd de fruits, qui, comme une hallucinante apparition rompait la tristesse infinie de ces lieux. Donna Orsetta Contarini, qui était assise à mon côté, poussa un cri

de jubilation et tendit ses deux mains, aussi impatientes que ses lèvres. Il n'y a rien qui me plaise autant que l'expression franche et forte du désir, a J'adore les grenades ! » s'écria-t-elle ; et on sentait que déjà elle en avait sur la langue la fine saveur aigrelette. Elle était enfantine comme son nom archaïque. Ce cri m'émut ; mais Andréa Gontarini semblait désapprouver sévèrement la vivacité de sa femme. Voilà, ce me semble, un Hadès qui a peu de foi en la vertu mnémonique des sept grains appliquée au mariage légitime. Néanmoins, les rameurs s'étaient émus aussi, et ils abordaient au rivage ; de sorte que je pus sauter le premier sur l'herbe et me mis à dépouiller l'arbre fraternel. C'était bien le cas de répéter avec une bouche païenne les paroles de la Cène : a Prenez et mangez, car ceci est mon corps qui est donné pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. )) Que vous en semble, Perdita ? N'allez pas croire, au moins, que j'invente. Je dis la pure vérité

EUe se laissait séduire à ce jeu élégant et libre où il essayait l'agihté de son esprit et la facilité de sa parole. Il y avait en lui quelque chose d'ondoyant, de mobile et de vigoureux qui suggérait à son amie la double et diverse image de l'eau et de la flamme.

— Or, — continua-t-il, — Donna Andriana a tenu sa promesse. Guidée par ce goût héréditaire de la magaificence qui se conserve en elle si parfaitement, elle a préparé une vraie fête ducale dans le Palais des Doges, à l'imitation de celles que l'on y célébrait vers la fin du xvi* siècle. L'idée lui est venue de tirer

de l'oubli V Ariane de Benedetto Marcello et de la faire soupirer en ce même lieu où le Tiatoret peignit la fille de Minos recevant d'Aphrodite la couronne d'étoiles. Ne reconnaissez-vous pas dans la beauté de cette idée la femme dont les chers yeux furent pris par l'ineffable robe verte? Ajoutez que cette représentation musicale dans la Salle du Grand Conseil a un précédent historique. Dans cette même Salle fut jouée en 1674 une composition mythologique de Cornelio Frangipani, avec musique de Claudio Merulo, en l'honneur du roi très chrétien Henri III. Avouez, Perdita, que mon érudition vous étonne. Ah ! si vous saviez tout ce que j'ai recueilli là-dessus 1 Je vous lirai mon discours, un jour où vous aurez mérité quelque châtiment grave.

— Comment 1 vous ne le prononcerez pas ce soir, h la fête? — demanda la Foscarina surprise, craignant déjà qu'avec son insouciance bien connue des engagements il n'eût résolu de tromper l'attente publique.

Il comprit l'inquiétude de son amie et voulut s'en amuser.

— Ce soir, — répondit-il avec une tranquille assurance, — j'irai prendre un sorbet dans votre jardin et me délecter à voir l'arbuste paré d'orfèvreries sous les étoiles.

— Ah! Stelio, qu'allez-vous faire? — s'écria-t-elle €0 se levant à demi.

Dans cette parole et dans ce geste il y avait un si vif regret et en même temps une si étrange évocation de la foule déçue et irritée, que cela le troubla.

L'image du formidable monstre aux mille visages humains lui réapparut parmi l'or et la pourpre sombre de la salle immense; et il en pressentit sur sa personne le regard fixe et la chaude haleine, et il mesura soudain le péril qu'il avait résolu d'affronter en se fiant à la seule inspiration du moment, et il éprouva l'horreur de la brusque obscurité mentale, du subit vertige.

— Rassurez -vous, dit-il; j'ai voulu plaisanter. J'irai ad bestias, et j'irai sans armes. N'avez-vous pas tout à l'heure vu réapparaître le signe ? Croyezvous, après le miracle de Torcello, qu'il soit réapparu en vain ? Une fois encore le signe est venu m'avertir que la seule attitude qui me convienne est celle à laquelle Nature me dispose. Or, vous le savez bien, mon amie : je ne sais parler que de moi-mcme. Donc il faut que, du trône des Doges, je ne parle à l'auditoire que de ma chère âme, sous le vuile de quelque allégorie séduisante, avec le prestige de belles cadences. Et je me propose de parler ex tempore, pourvu que, du haut de son Paradis, l'esprit enflammé du Tintoret m'en communique la fougue et l'audace. Le risque me tente. Mais en quelle étrange erreur étais-je tombé. Perdita ! Quand la Dogaresse m'annonça la fête et me pria d'en faire les honneurs, j'entrepris de composer un discours d'apparat, une véritable prose de cérémonie, ample et solennelle comme une de ces grandes robes que renferment les vitrines du Musée Correr, non sans faire dans l'exorde une profonde génuflexion à l'adresse

de la Reiae, non sans tresser une pompeuse guirlande pour la tête de la sérénissime Andriana Duodo. Et. curieusement, durant plusieurs jours, je me com- |»lus à vivre en communion d'esprit avec un patricien de la Venise du xvi* siècle, orné de toutes les bonnes lettres comme le cardinal Bembo, membre de l'Académie des Uranici ou des Adorni, hôte assidu des jardins de Murano et des collines d'Asolo. Je sentais, cela est certain, une sorte de correspondance entre le tour de mes périodes et les massives corniches d'or qui encadrent les peintures au plafond de la Salle du Conseil. Mais, hélas ! hier matin, lorsque je fus arrivé ici et qu'en passant par le Grand Canal je baignai ma fatigue dans l'ombre humide et transparente où le marbre exhalait encore son esprit nocturne, j'eus l'impression que mes papiers valaient beaucoup moins que les algues mortes entraînées par le reflux ; et ils me semblèrent aussi étrangers à ma personne que les Triomphes de Celio Magno et les Fables marines d'Anton Maria Consalvi, cités et commentés par moi. Que faire, alors ?

Autour de lui, d'un regard, il explora le ciel et l'eau comme pour y découvrir une invisible présence, pour y reconnaître un fantôme survenu. Une lueur jaunâtre se répandait vers les dunes solitaires qui 8c dessinaient en minces linéaments comme les veines sombres dans les agates. En arrière, vers la Sainte, le ciel était parsemé de légères vapeurs roses et violettes, qui le rendaient semblable à une mer glauque

peuplée de méduses. Des Jardins, tout proches, descendaient les effluves du feuillage saturé de lumière et de chaleur, si lourds qu'on croyait presque les voir flotter sur l'eau bronzée comme des huiles aromatiques.

— Sentez-vous l'automne, Perdita ^ — demandat-il à son amie absorbée, d'une voix pénétrante.

De nouveau elle eut la vision de la Saison morte, enfermée sous l'enveloppe de verre opahn et submergée dans la prairie des algues.

— Oui, en moi I — répondit-eUe avec un sourire de mélancolie.

— Vous ne l'avez pas vu hier, lorsqu'il descen-dait sur la viUe.^ Hier, au coucher du soleil, où étiez-vous ?

— Dans un jardin de la Giudecca.

— Moi, j'étais ici, au quai des Esclavons. Quand des yeux humains ont contemplé un pareil spectacle de beauté et de joie, ne vous semble-t-il pas que les paupières devraient s'abaisser et se sceller pour jamais? Ce soir, Perdita, je voudrais parler de ces choses vues intérieurement. Je voudrais célébrer en moi-même les noces de Venise et de l'Automne, à peu près dans la même tonalité dont usa le Tintoret lorsqu'il peignit les noces d'Ariane et de Bacchus pour la salle de l' Anticollège : azur, pourpre et or. Hier s'est épanoui subitement dans mon âme un germe ancien de poésie. Ma mémoire a retrouvé un fragment de ce poème oublié que j'avais commencé d'écrire in nona rima, ici même, à Venise, il y a

quelques années, la première fois que j'y suis venu, par mer, en un septembre de ma prime jeunesse. Le poème avait justement pour titre : C Allégorie de l'Automne; et le dieu y était représenté, non plus enguirlandé de pampres, mais couronné de gemmes comme un prince du Véronèse, enflammé de passion et de volupté, au moment où il s'approche de la Ville anadvomène aux bras de marbre et aux mille ceintures vertes. L'idée, alors, n'avait pas atteint le degré d'intensité qu'il lui fallait pour entrer dans la vie de l'Art; et, d'instinct, je renonçai à l'effort de la manifester intégralement. Mais comme, dans un esprit actif pas plus que dans un terrain fertile, aucune semence ne se perd, cette idée me revient aujourd'hui à l'heure opportune et réclame son expression avec une sorte d'urgence. Quelles fata lilés mystérieuses et justes gouvernent le monde mental ! Ce premier germe, il était nécessaire que je le respectasse pour le sentir aujourd'hui développer en moi sa vertu multipliée. A'inci, qui a plongé son regard dans toutes les choses profondes, a certainement voulu signifier une vérité de ce genre par sa lable du grain de mil disant à la fourmi : « Si tu me fais le grand plaisir de me laisser contenter mon envie de naître, jr le rendrai cent moi-même. )) Al mirez quelle touche de grâce avaient ces doigts capables de briser le fer ! Ah ! c'est toujours lui le roulre incomparable. Gomment ferai-je pour l'ouïiUcr et me donner aux Vénitiens?

'i'out à coup s éteignit l'ironie enjouée qu'il s'adres-

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sait à lui-même dans la dernière phrase, ; et il parut se replier tout entier sur sa pensée. La tête basse, éprouvant par tout le corps une espèce de contracture qui correspondait à l'extrême tension de son esprit, il tâchait maintenant de découvrir quelquesunes des analogies secrètes qui devaient reher les images multiples et diverses entrevues dans de rapides éclairs ; il tâchait maintenant de déterminer quelquesunes des Hgnes maîtresses suivant lesquelles devait se développer la nouvelle création. Tel était son effort qu'on voyait sous la peau trembler les muscles de son visage ; et l'actrice, en le regardant, éprouvait à son tour un malaise semblable à celui qu'elle eût éprouvé si, en sa présence, il avait voulu tendre violemment la corde d'un arc gigantesque. Et elle le savait très lointain, étranger, indiflerent à tout ce qui n'était pas sa pensée propre.

— Il est déjà tard, l'heure approche, il faut rentrer, — dit-il, secoué par un brusque sursaut, comme poursuivi par l'angoisse ; car il avait vu réapparaître le formidable monstre aux mille visages humains, remplissant le profond espace de la salle sonore. — 11 faut que je regagne mon hôtel assez tôt pour rn'liabiller.

Puis, par un retour de sa vanité juvénile, il pensa aux yeux des femmes inconnues qui le verraient ce soir-là pour la première fois.

— A l'hôtel Danieli ! — ordonna la Foscarina au rameur.

Et, tandis quo le fer dentelé de la proue évoluait

sur l'eau avec une oscillation lente qui ressemblait à un mouvement animal, ils éprouvèrent l'un et l'autre une anxiété diûérente mais également douloureuse, à l'instant où ils laissaient derrière eux le silence infini de l'estuaire déjà au pouvoir de l'ombre et de la mort pour s'en retourner vers la ville magnifique et tentatrice dont les canaux, comme les veines d'une femme voluptueuse, commençaient à s'embraser de la fièvre nocturne.

Ils se turent quelque temps, absorbés par le tourbillon intérieur qui ébranlait leur être jusqu'aux racines comme pour les arracher. Des Jardins, les effluves descendaient autour d'eux et nageaient comme des huiles sur l'eau qui, çà et là, portait dans ses plis le lustre du vieux bronze. Il y avait dans l'air comme un reflet épars du faste d'autrefois ; et leurs yeux le percevaient de la même façon que, en contemplant les palais noircis par les siècles, ils avaient dans l'harmonie des marbres durables retrouvé la note éteinte de l'or. Il semblait qu'en ce soir magique revinssent tous les souffles et tous les mirages de l'Orient lointain, tels que les apportait jadis dans ses voiles creuses et dans ses flancs recourbés la galère pleine de belles proies. Et toutes les choses d'alentour exaltaient la puissance de la vie chez cet homme qui voulait attirer à soi l'univers afin de ne plus mourir, chez cette femme qui voulait jeter au bûcher son âme trop lourde afin de mourir pure. Et ils palpitaient l'un et l'autre sous l'oppression d'une anxiété croissante, l'oreille attentive à la fuite du temps, comme si l'eau

sur laquelle ils naviguaient eût coulé dans un clepsydre effroyable.

L'un et l'autre sursautèrent au fracas imprévu d'une salve qui saluait le pavillon amené sur la poupe d'un vaisseau à l'ancre devant les Jardins. Au sommet de la masse noire, ils virent le drapeau tricolore descendre le long du mât et se replier, comme un rêve héroïque qui s'évanouirait. Durant quelques secondes, tandis que la gondole glissait dans l'ombre plus épaisse, rasant le flanc du coiosse armé, le silence leur parut plus profond.

— Connaissez-vous, — demanda inopinément Stelio, — cette Donatella Arvale qui doit chanter dans Ariane ?

Sa voix, en se répercutant contre le cuirassé, dans l'ombre plus épaisse, prit une sonorité singulière.

— C'est la fille du grand sculpteur Lorenzo Ai'vale, répondit la Foscarina après un instant d'hésitation. Je n'ai pas d'amie plus chère, et même je lui donne en ce moment l'hospitalité. Vous la rencontrerez chez moi ce soir, après la fête.

— Hier, Donna Andriana m'a parlé d'elle avec beaucoup de chaleur, comme d'un prodige. Elle m'a dit que la pensée de désensevelir Ariane lui était venue à entendre Donatella Arvale chanter divinement l'air : a Corne mai paoi Vedermi piangere^ ...» Nous aurons donc chez vous une musique divine, Perdita. Ohl comme j'en ai soif! Là-bas, dans ma solitude,

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