I. « Comment peux- tu — me voir pleurer
pendant des mois et des mois, il ne m'est donné d'entendre que la seule musique de la mer, trop lerrihlo, et la mienne, trop tumultueuse encore.
Les cloches de San-Marco donnèrent le signal de la Salutation augélique; et leurs puissants éclats se dilatèrent en larges ondes sur le miroir du bassin, vibrèrent dans les vergues des navires, se propagèrent sur la lagune infinie. De San-Giorgio-Maggiore, de San- Giorgio-dei-Greci, de San-Giorgio-dcgli-Schiavoni, de San-Giovanni-in-Bragora, de San-Moisé, de la Salute, du Redentore, et, de proche en proche, par tout le domaine de FÉvangéliste, jusqu'aux tours lointaines de la Madonna-dell'Orto, de San-Giobbe, (ic Sant'Andrea, les voix du bronze se répondirent, se confondirent en un seul chœur immense, étendirent sur le muet assemblage des pierres et des eaux une seule coupole immense de métal invisible dont les vibrations semblèrent communiquer avec le scintillement des premières itoilcs. Ces voix sacrées donnaient une idéale grandeur infinie à la Ville du Silence. Parties de la cime des temples, des hauts clochetons ouverts aux vents marins, elles répétaient aux hommes anxieux la parole de cette multitude immortelle que recelaient maintenant les ténèbres des nefs profondes ou qu'agitaient mystérieusement les clartés des lampes votives ; - apportaient aux esprits fatigués par le jour le message des surhumaines créatures qui annonçaient un prodige ou promettaient un monde, figurées sur les pifois des chapelles secrètes, dans les icônes des autels intérieurs. Et toutes les apparitions de la Beauté conso-
latrice qu'invoque la Prière unanime s'élevaient sur cette immense rafale de sons, chantaient en ce chœur aérien, illuminaient la face de la nuit merveilleuse.
— Vous pouvez prier encore? — demanda Stelio à demi voix, en regardant la femme qui. les paupières baissées et immobiles, les mains jointes sur les genoux, se recueillait toute dans une oraison intérieure.
Elle ne répondit pas ; et même, ses lèvres se serrèrent plus fort. Et ils restèrent tous les deux à écouter, sentant l'angoisse revenir à pleins bords comme un fleuve qui, arrêté par la cataracte, reprend ensuite la rapidité de son cours. Tous les deux avaient la conscience confuse de l'étrange intervalle où venait de surgir entre eux à l'improviste une figure nouvelle, où avait été proféré un nom nouveau. Le fantôme de la brusque sensation qu'ils avaient reçue en pénétrant dans l'ombre projetée par le flanc du vaisseau demeurait en eux comme un écueil isolé, comme un point indistinct mais persistant, autour duquel s'ouvrait une sorte de vide inexplorable. L'angoisse et la passion les ressaisissaient maintenant tout à coup, les jetaient l'un vers l'autre, les rapprochaient avec tant de force qu'ils n'osaient pas se regarder dans les pupilles, par crainte d'y découvrir une convoitise trop brutale.
— Vous reverrai-je ce soir, après la fête ? — demanda la Foscarina, avec un tremblement dans sa voix éteinte. — Etes- vous libre .^
Elle s'empressait maintenant de le retenir, de I3 faire prisonnier, comme si elle eût craint qu'il ne lui échappât, comme si elle eût espéré qu'elle trouverait
cette nuit-là un philtre capable de l'enchaîner enfin à elle. Et, si elle comprenait que désormais le don de son corps était devenu nécessaire, cependant, à travers la flamme qui la brûlait toute, elle reconnaissait aussi avec une atroce lucidité la misère de ce don refusé si longtemps. Et une pudeur douloureuse, mêlée d'efl'roi et d'orgueil, contractait ses membres déileuris.
— Je suis libre, je suis à vous, — répondit le jeune homme tout bas, sans lever les yeux sur elle. — Vous savez que rien ne vaut pour moi ce que vous pouvez me donner.
Il tremblait, lui aussi, au fond de son cœur, devant les deux buts vers lesquels, ce soir-là, toute son énergie se tendait comme un arc : — la ville et la femme, toutes les deux tentatrices et mystérieuses, et lasses d'avoir trop vécu, et lourdes de trop nombreuses amours, et trop magnifiées par son rêve, et destinées à tromper son attente.
Son ûme resta opprimée quelques instants sous un flot impétueux de regrets et de désirs. L'orgueil et l'ivresse de son dur et persévérant labeur, son ambition sans frein et sans limite resserrée dans un champ trop étroit, son âpre intolérance de la vie médiocre, sa prétention aux privilèges des princes, le goût dissimulé de l'action qui le poussait vers la foule comme vers la proie préférable, le rêve d'un art plus grand et plus impérieux qui fût à la fois entre ses mains un flambeau de lumière et un instrument de domination, tous ses rêves superbes et
empourprés, tous ses besoins insatiables de prééminence, de gloire et de plaisirs, s'insurgèrent avec un tumulte conius et l'éblouirent et le suffoquèrent. Et le poids de la tristesse l'inclina vers le suprême amour de cette femme solitaire et nomade qui, dans les plis de sa robe, paraissait lui apporter, recueillie et muette. la frénésie des multitudes lointaines où elle avait excité le frisson divin et foudroyant de l'art par uii cri de passion ou par un sanglot de douleur ou par un silence de mort ; une trouble convoitise le plia vers cette femme savante et désespérée en qui il croyait découvrir les vestiges de toutes les voluptés et de toutes les fièvres, vers ce corps qui n'était plus jeune, qu'avaient amolli toutes les caresses et qu'il ne connaissait pas encore.
— C'est une promesse? — reprit-il, le front penché, se resserrant tout entier sur lui-même pour contenir son agitation. — Ah! enfin I
Elle ne répondit pas ; mais elle fixa sur lui un regard où brûlait une ardeur presque folle.
Steho ne vit pas ce regard. Et ils demeurèrent silencieux tandis que le bourdonnement du bronze passait au-dessus de leurs têtes, si fort qu'ils le sentaient dans la racine de leurs cheveux comme un frisson de leur propre chair.
— Adieu, — dit-elle, au moment où ils abordaient. — A la sortie, nous nous retrouverons dans la cour, près du second Puits, le plus voisin du Môle.
— Adieu, dit-il. Faites que je vous aperçoive au
milieu de la foule, quand je serai pour prononcer ma première parole.
Une clameur confuse arriva de San-Marco avec le son des cloches, se propagea sur la Piazzetta, se perdit
vers la Fortune.
Que toute la lumière soit sur votre front,
Stelio ! — lui dit-elle, en guise de bon présage.
Et, passionnément, elle lui tendit ses mains arides.
Lorsqu'il entra dans la cour par la porte méridionale, Stelio, en voyant l'Escalier des Géants assailli par la noire et blanche multitude qui fourmillait à la rougeâtre lueur des torches fixées dans les candélabres de fer, eut un subit mouvement de répugnance et s'arrêta sous le porche : il avait senti le contraste entre cette cohue mesquine et les aspects de ces architectures qui, magnifiées par l'insolite illumination nocturne, exprimaient avec des harmonies variées la force et la* beauté delà vie d'autrefois.
— Quelle misère ! — s'écria-t-il en se retournant vert les amis qui l'accompagnaient. — Dans la Salle du Grand Conseil, sur l'estrade du Doge, trouver des métaphores pour émouvoir mille plastrons empesés! Retournons en arrière; allons respirer l'odeur de
LE FEU Sg
l'autre foule, de la foule véritable. La Reine n'est pas sortie encore du Palais royal. ISous avons le temps.
— Jusqu au moment où je te verrai sur l'estrade, — dit en riant Francesco de Lizo, — je ne serai pas sûr que tu parleras.
— Je crois que Stelio préférerait le balcon à l'estrade, — dit Piero Martello, qui voulait flalfer chez le maître ce goût de la sédition et cet esprit factieux qu'il affectait lui-même pour l'imiter. — Haranguer entre les deux colonnes rouges le peuple mutiné qui menacerait de mettre le feu aux Procuraties et à la Libreria Vecchia !
— Oui certes, dit Stelio, si la harangue avait le pouvoir d'empêcher ou de précipiter un acte irréparable. Je conçois que l'on se serve de la parole écrite pour créer une pure forme de beauté qui, dans le livre non coupé encore, est contenue et renfermée comme dans un tabernacle où l'on n'accède que par élection, avec la même volonté préméditée qui est nécessaire pour briser un sceau. Mais il me semble que le discours parlé, quand il s'adresse directement à une multitude, ne doit avoir que l'action pour fin. C'est à cette seule condition qu'un esprit fier peut sans s'amoindrir communiquer avec la foule par les vertus sensuelles de la voix et du geste. En tout autre cas, son jeu est de nature histrionique. Aussi ai-je un repentir amer d'avoir accepté cette fonction d'orateur décoratif qui ne parle que pour l'agrément. Considérez, je vous prie, ce qu'il y a d'humiliant pour moi dans l'honneur que l'on me fait; et considérez aussi l'inutilité
de mon prochain effort. Tous ces gens-là, des étrangers ici. enlevés un soir à leurs occupations médiocres ou à leurs récréations favorites, viennent m'écouter avec la même curiosité vaine et stupide qui les porterait à écouter un « virtuose » quelconque. Pour les femmes nui m'entendront, l'art avec lequel j'aurai composé le nœud de ma cravate sera beaucoup plus appréciable que l'art avec lequel je coordonnerai mes périodes. Et, au fond, il est probable que l'unique effet de mon discours sera un battement de mains assourdi par les gants ou un bref murmure discret auquel je répondrai par une gracieuse inclination de la tête. Ne vous semble-t-il pas que je vais atteindre le terme suprême de mon ambition?
— Tu as tort, — dit Francesco de Lizo. — Tu devrais te féliciter de cette heureuse occasion qui t'a permis d'imprimer pour quelques heures le rythme de l'art à la vie d'une cité oublieuse et de nous faire entrevoir les splendeurs dont pourrait s'embellir notre existence par l'union renouvelée de l'Art et de la Vie. Si l'homme qui éleva le Théâtre de Fête était là, il te louerait pour cette harmonie qu'il a prédite. Mais ce qu'il y a d'admirable, c'est que, en ton absence et à ton insu, la fête semble avoir été préparée sous l'inspiration de ton génie. Voilà la meilleure preuve qu'il est possible de restaurer et de répandre le goût, même au milieu de la barbarie présente. Ton influence est plus profonde aujourd'hui que tu ne le crois. La dame qui a voulu te glorifier, celle que tu nommes la Dogaroisc, à chaque idée nouvelle qui lui venait dans l'esprit.
se posait la question : « Cela plaira-t-il à Effrena? » Si tu savais combien de jeunes gens se posent aujourd'hui la même question, lorsqu'ils considèrent les aspects de leur vie intérieure !
— Et pour qui parleras-tu , sinon pour ceux-là ? — dit Daniele Glàuro, le fervent et stérile ascète delà Beauté, avec cette voix toute spirituelle où semblait se refléter l'ardeur candide et inextinguible d'une âme que le maître préférait comme la plus fidèle. — Si, lorsque tu seras sur l'estrade, tu jettes autour de toi un regard, tu les reconnaîtras aisément à l'expression de leurs yeux. Et ils sont en grand nombre, et plusieurs sont mcme venus de très loin, et ils attendent ta parole avec une anxiété que tu ne comprends pas peut-être. Qui sont-ils ? Ce sont tous ceux qui ont bu ta poésie, qui ont respiré l'éther enflammé de ton rêve, qui ont senti la griffe de ta chimère : tous ceux à qui tu as annoncé la transfiguration du monde par le prodige d'un art nouveau. Grand, très grand est le nombre de ceux que tu as séduits par ton espérance et par ta joie. Or, ils ont ouï dire que tu parleras h Venise, dans le Palais des Doges, dans l'un des endroits les plus glorieux et les plus splendides qu'il y ait sur la terre. Ils pourront donc te voir et t'écouter pour la première fois au milieu de cette inestimable magnificence qui leur paraît être le cadre approprié à ta nature. Le vieux Palais des Doges, resté pendant une si longue succession de nuits dans les ténèbres, s'illumine tout à coup et revit, ce soir. Pour eux, toi seul as eu le pouvoir d'en rallumer les torches. Comprends-tu maintenant
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leur anxieuse attente! Et ne te semble-t-il pas que c'est pour eux seuls que tu dois parler ? La condition que lu imposes à l'homme haranguant une multitude peut être rempHe. Tu peux soulever dans leur âme une émotion forte qui les tourne et les oriente pour toujours vers l'Idéal. Combien d'entre eux, Stelio, i^arderont de cette nuit vénitienne un souvenir inoubliable !
Stelio mit la main sur les épaules prématurément courbées du docteur mystique et, en souriant, il répéta les paroles de Pétrarque :
— Non ego loquar omnibus, sed tihi, sed mihi, et his ^ ...
Il voyait en lui-même resplendir Ir- youx des distriples inconnus; et il entendait maintenant résonner en lui-même avec une clarté parfaite, comme une modalité tonique, l'accent de son exorde.
— Néanmoins, — répliqua-t-il avec gaieté, ens'adrcssant à Piero Martello, — il serait plus amusant de soulever dans cette mer une tempête.
Ils étaient sous le portique, près du pilastre angulaire, en contact avec la foule unanime et bruyante J qui se pressait sur la Piazzctta, s'allongeait vers la Zecca, s'engoutlrait sous les Procuraties, barrait la Tuur de l'Horloge, occupait tous les espaces libres comme eut fait l'onde sans forme, communiquait sa tkilcur vivante au marbre des colonnes et des murs
I. f Je ne parlerai pas pour tous, mais pour toi, mais pour moi, cl [>our eux... »
heurtés avec violence par son continuel remous. De temps à autre, une clameur plus forte s'élevait, lointaine, à l'extrémité de la Piazza, et se propageait ; et tantôt sa force allait croissant jusqu'à éclater près d'eux comme un tonnerre, tantôt elle allait diminuant jusqu'à expirer près d'eux comme un murmure. Les archivoltes, les galeries, les flèches, les coupoles de la Basilique dorée, l'attique de la Loggetta, les architraves de la Bibliothèque resplendissaient d'innombrables petites flammes ; et la pyramide du Campanile, très haute, scintillante parmi les couslellations silencieuses dans le sein de la nuit, évoquait sur la multitude ivre de clameur l'immensité du silence bleu, le navigateur à l'extrémité de la lagune d'où cette lumière lui apparaissait comme un phare nouveau, le rythme d'une rame sohtaire qui agitait sur l'eau dormante le reflet des astres, la paix sacrée que recueillait entre ses murs un couvent des Iles.
— Je voudrais cette nuit me trouver pour la première fois avec la femme que je désire, par delà les Jardins, vers le Lido, dans une couche flottante, — dit le poète erotique Paris Eglano, un jeune homme blond et imberbe dont la belle bouche purpurine et vorace contrastait avec la délicatesse presque angélique de ses traits. — A quelque amant néronien caché sous le felse, Venise offrira dans une heure le spectacle d'une ville délirante qui s'incendie.
Stelio sourit en remarquant à quel point ses familiers s'étaient imbus de son essence et combien pro-
fondement le sceau de son style s'était imprimé sur leur esprit. Brusquement s'offrit à son désir l'image de la Foscarina empoisonnée par l'art, chargée d'expérience voluptueuse, avec le goût de la maturité et de la corruption dans cette bouche éloquente, avec l'aridité de la vaine fièvre dans ces mains qui avaient exprimé le suc des fruits fallacieux, avec les vestiges de cent masques sur ce visage qui avait simulé la fureur des passions mortelles. C'était ainsi que se la représentait son désir ; et il palpitait à la pensée que bientôt il la verrait émerger de la foule comme de l'élément dont elle était l'esclave et qu'il puiserait dans le regard de cette femme l'ivresse nécessaire.
— Allons ! — dit-il résolument à ses amis ; — il est l'heure.
Un coup de canon annonçait que la Reine était sortie du Palais royal. Un long frémissement courut parmi la vivante masse humaine, pareil à celui qui, en mer, précède la rafale. Sur le quai de San- Giorgio-Maggiore, une fusée partit en sifflant, s'éleva droit dans les airs comme une tige de feu, jeta au sommet une tonnante rose de splendeurs, puis se courba, se raréfia, se dispersa en étincelles tremblantes, s'éteignit dans l'eau avec une crépitation sourde. Et la clameur joyeuse qui s'adressait à la belle femme couronnée, — le nom de la fleur et de la perle' répété dans un cri d'amour aux échos du marbre, — évoqua la pompe de l'ancienne Promis-