‹ Le feuChapitre 8 sur 15 · A présent, tu n'as plus besoin que je t'cclaire · texte numérisé non relu

A présent, tu n'as plus besoin que je t'cclaire

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Une fenêtre éclairée s'enténébra comme un œil qui devient aveugle. « Adieu! adieu I » Son cœur eut un sursaut; la volupté reflua dans ses veines; les images de la douleur et de la mort passèrent sur toutes les autres. La femme qui n'était plus jeune restait làbas, seule, pareille à une agonisante ; la vierge inviolée s'apprêtait à regagner le lieu de son supplice. Il ne sut pas compatir, il ne sut qu'espérer. De l'abondance de sa force, il tira l'illusion qu'il pourrait changer ces deux destins au profit de sa joie. Son cœur ne souffrait plus. Toute son anxiété fuyait devant le plaisir simple que donnaient à ses yeux les spectacles du matin. La pâleur de Perdita lui fut cachée par les feuillages qui débordaient par-dessus les murs des jardins où déjà s'éveillait le gazouillement des moineaux. Dans les ondulations du canal se perdirent les lèvres sinueuses de la cantatrice. En lui arrivait ce qui arrivait autour de lui. L'arche et l'écho des ponts, les algues flottantes, le gémissement des colombes étaient comme sa respiration, sa confiance et sa faim.

— Arrête-toi devant le palais Vendramin-Galergi, — ordonna-t-il au rameur.

En longeant le mur d'un jardin, il attrapa au passage quelques fleurs poussées dans les interstices de la brique, à un endroit où elle avait la sombre et riche couleur du sang caillé. Celaient des fleurs violettes d'une extrême délicatesse, presque impalpables. Il pensa aux myrtes qui verdoient sur les bords du golfe d i>gine, rudes et fiers comme des buissons de bronze;

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il pensa aux petits cyprès noirs qui couronnent les cimes pierreuses des collines toscanes, aux grands lauriers qui protègent les statues dans les villas de Rome. Par ces pensées, il accrut la valeur des fleurettes automnales, ofirande trop modeste pour Celui qui avait su donner à sa vie la grande victoire qu'il lui avait promise.

— Accoste I

Le canal, antique fleuve de silence et de poésie, était désert. Le ciel verdâtre s'y reflétait avec ses étoiles mourantes. Au premier regard, le palais avait une apparence aérienne, comme d'un nuage ouvragé qui poserait sur l'eau. L'ombre où il baignait encore avait la qualité du velours, la beauté d'une cbose magnifique et molle. Et, de même qu'en un velours profond se découvrent à l'œil les dessins des ramages, de même, lentement, les lignes de l'architecture se révélèrent dans les trois colonnades corinthiennes qui montaient avec un rythme de grâce et de force jusqu'au faîte où les aigles, les coursiers, les amphores, emblèmes de la vie noble, s'entremêlaient aux roses des Loredan : non nobis, domine, non nobis.

Là palpitait le grand cœur malade. L'image du créateur barbare réapparut : les yeux d'azur brillèrent sous le vaste front, les lèvres se serrèrent sur le menton puissant, armées de sensualité, d'orgueil et de dédain . u Dormait-il ? Pouvait-il dormir ? Ou bien, comme sa gloire, était-il sans sommeil? » Le jeune homme repensa aux choses étranges qu'il avait entendu raconter de lui. « Etait-ce vrai qu'il ne pou-

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vait dormir que sur le cœur de sa femme, dans l'étroit embrassement de sa femme, et que, malgré la vieillesse, il gardait le persistant besoin du contact amoureux? )) Il repensa au récit de lady Myrta qui avait visité à Palerme la Villa d'Angri, où les armoires de la chambre habitée par le maître s'étaient imprégnées d'une essence de rose si violente qu'elle donnait encore le vertige. Il vit ce petit corps las, vêtu de draps somptueux, orné de bijoux, parfumé comme un cadavre prêt pour le bûcher. « N'était-ce pas Venise qui lui avait donné, comme jadis à Albert Diirer, le goût des voluptés et des magnificences ? Oui, c'était dans le silence des canaux qu'il avait entendu passer le souffle le plus ardent de ses musiques : la mortelle passion de Tristan et d'Iseult. »

Et c'était là, maintenant, que palpitait le grand cœur malade ; c'était là que venait s'arrêter l'élan formidable. Le palais patricien, avec ses aigles, avec ses coursiers, avec ses amphores, avec ses roses, était clos et muet comme un haut sépulcre. Au-dessus de ce marbre, l'aurore enflammait le ciel.

« Salut au Victorieux ! » Et Stelio Effrena jeta les fleurs sur le seuil de la porte.

— En avant ! En avant !

Stimulé par cette brusque impatience, le rameur se courba sur la rame. L'esquif léger fila sur l'eau. Tout le canal était clair d'un côté. Une voile lauve courait sans bruit. La mer, les flots joyeux, les rires des mouettes, la brise du large se représentèrent à son désir.

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— Rame, Zorzi! A la Veneta-Marina, par le Riodeir Olio! — cria le jeune homme.

Le canal lui semblait trop étroit pour le souffle de son âme. Désormais, la victoire ne lui était pas moins nécessaire que l'air à ses poumons. Après le délire nocturne, il voulait, à la lumière du matin et à l'âcreté de la brise marine, reconnaître la bonté de sa trempe. Il n'avait pas sommeil. Il sentait autour de ses yeux un cercle de fraîcheur, comme s'il les eût lavés dans la rosée. Il n'éprouvait aucun besoin de repos, et la couche de l'hôtel lui faisait horreur comme un ignoble grabat. « Le pont d'une barque, l'odeur du goudron et du sel, le claquement d'une voile rouge... »

— Rame, Zorzi !

La vigueur du gondolier redoubla. Par moments, la fourche grinçait sous l'effort. Le Fondaco-dei- Turchi disparut derrière eux, ivoire merveilleusement jauni et usé, semblable au portique survivant d'une mosquée en ruine. Ils dépassèrent le palais des Cornaro et le palais des Pesaro, ces deux colosses noircis par le temps comme par la fumée d'un incendie; ils dépassèrent la Ga' d'Oro, jeu divin de la pierre et de l'air; et, tout à coup, le pont du Rialto montra son ample dos chargé de boutiques, déjà tout bruyant de vie populaire, fleurant les légumes et le poisson, pareil à une grande corne d'abondance qui verserait sur les quais d'alentour les nourritures terrestres et marines destinées à rassasier la Cité reine.

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— J'ai faim, Zorzi, j'ai grand'faim ! — dit Stelio en riant.

— Bon segno co la notolada fa famé ; xe ai vechi che la ghe fa sono^.

— Accoste !

Il acheta dans une péotte le raisin des Vignoles et les figues de Malamocco, réunis sur un plat de pampres.

— Rame !

Sous le Fondaco-dei-Tedeschi, la gondole vira ; par les petits canaux obscurs, elle glissa vers le Riodi-Palazzo.Lesclochesde San-Giovanni-Crisostomo, de San -Giovanni -Elemosinario, de San-Cassiano, de Santa-Mana-dei-Miracoli, de Santa-Maria-Formosa, de San-Lio, accueillaient l'aurore par de joyeux carillons Les bruits du marché se perdaient dans la salutation des bronzes, avec les odeurs de la pêche, des herbages et du vin. Entre les murailles de marbre et de briqu3 encore endormies, sous le ruban du ciel, resplendissait de plus en plus le ruban de l'eau qui, tranchée par le fer de la proue, s'allumait dans la course ; et cet éclat croissant donnait à Stelio l'illusion d'une rapidité flamboyante. Il songea au lancement des navires qui descendent vers la mer parmi les jets de flamme que suscite le frottement de la carène . l'eau fume à l'entour, le peuple acclame et applaudit...

— A.U Pont de la Paille!

Une pensée, spontanée comme un instinct, le rame-

1 . c Bon signe, quand la nuitée (d'amour) donne faim ; c'est aux vieui qu'elle donne envie de dormir. »

nait vers l'endroit glorieux où il lui semblait que devaient persister encore les traces de ses inspirations lyriques et les échos du grand chœur dionysiaque : « Viva il forte... » La gondole rasa le flanc du Palais des Doges, massif comme un monolithe fouillé par des ciseaux non moins habiles à trouver des mélodies que les archets des musiciens. De toute son âme renaissante il en embrassa la masse; il réentendit le son de sa propre voix et l'explosion des applaudissements ; il revit l'énorme chimère ocellée, au buste couvert d'écaillés splendides, qui s'allongeait noirâtre sous les énormes volutes d'or : et il se figura qu'il oscillait lui-même sur la multitude comme un corps concave et sonore, habité par une volonté mystérieuse. Il se disait : « Créer avec joie! C'est l'attribut de la Divinité. Il est impossible d'imaginer au sommet de l'esprit un acte plus triomphal. Les paroles mêmes qui le signifient ont le resplendissement de l'aurore... »

Il répétait à lui-même, à l'air, à l'eau, à la pierre, à l'antique Cité, à la jeune aurore : « Créer avec joie! Créer avec joie ! »

Lorsque la proue passa sous le pont et entra dans le miroir de lumière, une respiration plus ample lui rendit, avec son espérance et av^c son courage, toute la beauté et toute la force de la vie antérieure.

— Trouve-moi une barque, Zorzi, une barque quî parte pour la haute mer !

Il lui fallait un souffle encore plus ample, le vent, Tair salin, l'écume, la voile gonflée, le beaupré pointé vers l'horizon immense.

— A la Veneta-Marina I Trouve-moi une barque de pêcheur, un bragozzo de Ghioggia !

Il aperçut une grande voile rouge et noire qu'on venait de hisser à l'instant même et qui palpitait en prenant le vent, superbe comme un vieil étendard de la République, avec le Lion et le Livre.

— Celle-là ! Celle-là ! . . . Il faut la rejoindre, Zorzi I Dans son impatience, il agitait la main pour faire

arrêter la barque.

— Crie-leur de m'attendre !

L'homme de la rame, échauffé et ruisselant de sueur, jeta un cri d'appel aux hommes de la voile. La gondole volait comme un sandalo dans une régate. On entendait haleter la robuste poitrine.

— Ce brave Zorzi !

Mais Stelio aussi haletait, comme s'il se fut agi pour lui d'atteindre sa fortune, un but heureux, la certitude d'une royauté.

— Semo andai in handiera, — dit le rameur en frottant ses mains brûlantes, avec un rire franc qui parut le rafraîchir tout entier. — Vardè che stravaganza * /

Le geste, le ton, la malice populaire, les faces étonnées des pêcheurs qui se penchaient sur le plat- bord, les reflets de la voile qui faisaient l'eau sanglante, l'odeur cordiale du pain qui sortait d'un four, l'odeur de la poix qui commençait à bouillir dans un chantier

I. < Nous avons gagné la bannière (prix de la régate). Vovei quelle folie I »

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voisin, les voix des ouvriers qui s'en allaient à l'Arsenal, toute l'émanation forte de ce quai où l'on sentait encore les vieilles galères pourries de la Sérénissime et où résonnaient sous le marteau les cuirasses des navires de l'Italie nouvelle, toutes ces choses rudes et saines éveillèrent au cœur du jeune homme une allégresse qui éclata dans un rire. Il riait avec le gondolier, contre le flanc rapiécé et goudronné de ce bateau pêcheur qui avait l'aspect vivant d'une bonne bête de travail à la peau sillonnée de rides, d'excroissances et de cicatrices.

— Cossa varia ? — demanda le plus vieux des marins, en inclinant vers les rires sonores sa face barbue et hâlée, où il n'y avait de clair que quelques poils blanchis et les yeux vairons entre les paupières rebroussées par les vents saumàtres. — Cossa comandela, paron^ ?

La grande voile battait et claquait comme un étendard.

— El paron voria montar a bordo^, — répondit Zorzi.

Le mât craquait, vivant depuis le pied jusqu'à la pomme.

— Ch' el monta pur. Co' nol vol altro, paron^ ! — répliqua le vieux, simplement.

Et il alla prendre l'échelle volante. Il l'accrocha à

I. « Que voulez-vous?... Qu'y a-t-il pour votre service, seigneur ? »

a. a Le seigneur voudrait monter à bord. r>

3. « Eh bien, qu'il monte 1 S'il no veut que cela, c'est facile. »

mi-poupe. Elle était faite de chevilles vermoulues et d'un seul brin de bitord usé. Mais elle aussi, comme tous les détails de ce grossier bateau, parut au jeune homme une chose extraordinairement vivante. Lorsqu'il y posa le pied, il eut honte de ses bottines vernies. L'épaisse main calleuse du marin, tatouée d'emblèmes bleuâtres, lui vint en aide, le hissa d'un seul coup sur le pont.

— Le raisin et les figues, Zorzi I

De la gondole, Zorzi lui tendit le plat de pampres.

— Che i vada in tanto sangue * !

— Et le pain ?

— Gavemo el pan caldo, — dit un marin en soulevant une grande miche ronde et blonde, — apena cavà dal forno^.

La faim devait donner à ce pain une saveur délicieuse, y trouver rassemblée toute la bonté du froment.

— Servo suo, paron ! E vento in pope ' / — cria le rameur en prenant congé.

— Orza * f

La voile latine se gonfla, couleur de pourpre, avec le Lion et le Livre. La barque courut sa bordée pour prendre le large, mettant le cap sur San-Servolo. Il sembla que la rive s'arquait pour la décocher. Dans le sillage s'entremêlèrent, l'un glauque et l'autre rose, les

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