I. '< Vive le fort, vive le grand — vainqueur des Indes sub
frémissent les plis de ses pourpres comme des flammes dans des chalumeaux de cristal. La vivante image ondoyait sur la foule qui la nourrissait de son propre rêve.
Viva il forte, viva il grande...
Dans cet impétueux mouvement fugué, les basses, les contraltos, les soprani répétaient l'acclamation frénétique vers l'Immortel aux mille noms et aux mille couronnes, « né sur des lits ineffables, pareil k un jeune garçon dans sa première adolescence >^ . Toute l'antique ivresse dionysiaque renaissait et s'épanchait en ce chœur divin. La plénitude et la fraîcheur de la vie dans le sourire de Lyaeos, de celui qui délivre des chagrins l'âme des hommes, s'y exprimaient a\ec une lumineuse explosion de joie. Les torches des Bacchantes y llambloyaient et y crépitaient. Là, comme dans l'hymne orphique, un reflet d'incendie venait illuminer le front juvénile orné de boucles bleuâtres. « Quand la splendeur du feu envahit toute la terre, lui seul enchaîna les stridents tourbillons de la flamme. » Là, comme dans l'hymne homérique, palpitait le sein stérile de la mer, retentissait en cadence le choc mesuré des rames qui poussaient le navire bien construit vers les terres inconnues. Le Fleurissant, le Fructifère, le Remède visible pour les mortels, la Fleur sacrée, l'Ami du plaisir, Dionysos libérateur réapparaissait tout '^ coup aux yeux des hommes sur les ailes du chant, couronnait pour eux de félicité cette heure
nocturne ainsi qu'une coupe débordante, plaçait devant eux une fois encore les biens sensibles de la vie.
I^ chant croissait en force; dans l'essor, les voix 50 fondaient. L'hymne célébrait le dompteur des tigres, dos panthères, des lions et des lynx. On croyait entendre les cris des Ménades, la tête renversée en arrière, les cheveux épars, les robes dénouées, heurtant les cymbales, agitant les crotales : — Evohé I
Mais tout à coup surgissait des sonorités héroïques un large rythme pastoral évoquant le Bacchus thébain, au front pur ceint de pensées suaves :
Quel che alVolmê la vite in stretto nodo Pronuba accoppia, e i pampini féconda *. . .
Deux voix seules, en une succession de sixtes, chanlaienl les noces végétales, le vert mariage, les liens flexueux. L'image de la barque chargée de grappes comme la cuve prèle pour la vendange, cette image déjà créée par la parole du poète, passait de nouveau dans les yeux de la multitude. Et de nouveau le chant accomplit le prodige dont fut témoin le prudent pilote Médéide : « Et voilà qu'un vin doux et parfumé coula par tout le noir et rapide navire... Et voilà que, jusqu'au haut de la voile, une vigne grimpa ; et d'innombrables raisins y pendaient. Et un beau lierre sombre s'enroulait à la vergue, et il était couvert de fleurs ; et de beaux fruits naissaient parmi
I. « Celui qui, d'un nœud étroit, marie la vigne à l'ormeau, — le« accouple «t féconde les pampres... »
son feuillage. Et tous les tolets des rames avaient des guirlandes... »
L'esprit de la fugue passait alors dans l'orchestre et s'y déployait en belles volutes légères, tandis que les voix battaient sur la trame orchestrale avec une percussion simultanée. Et de nouveau, tel un thyrse brandi sur la troupe bachique, une voix seuie fit monter la mélodie nuptiale où riait la grâce de l'hymen agreste :
Viva delV olmo E délia vite L'almo fecondo Sostenitor ï ^
Les voix seules évoquaient l'image de Thyades debout, qui, dans les fumées de l'ivresse, balanceraient mollement leurs thyrses ornés de corymbes et de pampres, vêtues de longues robes safranées, le visage en feu, lascives comme ces femmes du Véronèse qui s'inclinaient sur les balustres aériens pour boire le chant.
Mais l'acclamation héroïque rejaillit avec une véhémence fmale. Le visage du dieu conquérant réapparut au milieu des torches frénétiquement secouées. A. l'unisson, dans un suprême élan d'allégresse, les voix et l'orchestre tonnèrent vers l'énorme chimère ocellée, sous le trésor suspendu de ce ciel, en cette enceinte
I. « Vive de l'ormeau — et Je la vigne — le nourricier, le fécond — soutien I »
de
rouges
trirèmes
, de tours crénelées et de théories
Iriouiplialeî
Viva delV Indie,
Viva de' mari.
Viva de' mostri
n domator!^
Stelio ElTrena était venu sur le seuil ; a travers la presse qui s'ouvrait devant lui, il avait pénétré dans la salle ; il s'était arrêté près de l'estrade occupée par l'orchestre et les chanteurs. Ses yeux inquiets cherchaient la Foscarina près de la sphère céleste, mais ne l'y rencontraient point. La tête de la Muse tragique ne se dressait pi as dans l'orbe des constellations. — Où élait-elleP Où s'était-elle retirée? Le voyait-elle sans qu'il la vît? — Une anxiété confuse l'agitait ; et les visions du soir sur les eaux lui remontaient dans l'esprit, indistinctes, accompagnées par les paroles de la réceute promesse. En regardant les balcons ouverts, il pensa que peut-être elle était sortie pour respirer l'air nocturn3 et que, penchée peut-être contre la balustrade, elle sentait passer sur sa nuque froide le flot musical dont elle jouissait comme de frissons communiqués par des lèvres tenaces.
Mais l'attente de la voix divine domina en lui toute autre impatience, abolit toute autre anxiété. Il s'aperçut qu'un sihnce profond s'était fait dans la salle, comme à l'instant où il avait desserré les lèvres pour
I. « Vive des Indes, — vive des mers, — vive des monstres ^ le dompteur 1 »
proférer sa première syllabe. Gomme à cet instant-là. le monstre éphémère et ver.satile, aux mille visages humains, semblait se tendre et se faire muet et se faire vide pour recevoir une âme nouvelle.
Quelqu'un chuchota près de lui le nom de Donatella Arvale. Il tourna les yeux vers l'estrade, par delà les violoncelles qui formaient une haie brune. La cantatrice demeurait invisible, cachée dans la forêt délicate et frémissante d'où allait sortir l'harmonie douloureuse qui accompagne la lamentation d'Ariane.
Enfin, dans le silence favorable, monta un prélude de violons. Les violes et les violoncelles unirent à cette plainte suppliante un plus profond soupir, rs'était-ce pas, après la flûte et le crotale, après les instruments orgiaques dont les sons troublent la raison et provoquent le délire, n'était-ce pas l'auguste lyre dorienne, grave et suave, harmonieux support du chant? C'était ainsi que le Drame était né du bruyant Dithyrambe. La grande métamorphose du rite dionysiaque, la frénésie de la fête sacrée devenant la créatrice inspiration du poète tragique, était figurée dans cette alternance musicale. Le souffle ardent du dieu tlirace avait donné la vie à une forme sublime de l'Art. La couronne et le trépied, prix décernés à la victoire du poète, avaient remplacé le bouc lascif et la corbeille de figues attiques. Eschyle, gardien d'une vigne, avait été visité par le dieu qui lui avait infusé son esprit de flamme. Sur le flanc de l'Acropole, près du sanctuaire de Dionysos, un théâtre de marbre s'était élevé, capable de contenir le peuple élu.
gS LE FEU
Ainsi s'ouNTaicnt tout à coup dans le monde interne de raulmaleur les routes des siècles prolongées à travers les lointains des mystères primitifs. Celte forme de l'Art, à laquelle tendait maintenant l'effort de son génie attiré par les obscures aspirations des multitudes humaines, lui apparaissait dans la sainteté de ses origines. La divine douleur d'Ariane, montant comme un cri mélodieux hors du Thyase furibond, faisait tressaillir une fois de plus l'œuvre qu'il nourrissait en lui-même, informe encore, mais déjà viable. Du regard, sur l'orbe des constellations, il chercha la Muse à la voix divulgatrice. Ne l'ayant pas aperçue, ses yeux revinrent à la foret des instruments, d'où montait la plainte.
Alors, d'entre les grêles archets qui brillaient comme de longs plectres, s'élevant et s'abaissant sur les cordes par un mouvement alternatif, surgit la cantatrice, droite comme une tige; et, comme une tige, elle se balança un moment sur l'harmonie étouffée. La jeunesse de son corps agile et robuste resplendissait à lra\ers l'étoffe de son vêtement comme une flamme à tra\ers un mince ivoire poli. S'élevant et s'abaissant autour de sa blanche personne, les archets semblaient tirer leur note de la musique secrète qui résidait en elle. Lorsque ses lèvres s'arrondirent, Stelio reconnut la pureté et la force de la voix avant même qu'elle fût modulée, comme s'il avait vu le jet d'une source vive monter dans une statue de cristal.
Come mai puoi Vedermi piangere,,.
La mélodie de l'antique amour et de l'antique douleur coula de cette bouche avec une expression si pure et si forte que soudain, dans l'âme innombrable, elle se convertit en une félicité mystérieuse. Etait-ce bien la divine plainte que jetait la fille de Minos, abandonnée sur la rive de Naxos déserte, les bras en vain tendus vers le blond Etranger? La fable s'évanouissait, l'illusion du temps était abolie. Ce qui s'exhalait dans cette voix parfaite, c'était l'éternel amour et l'éternelle douleur des dieux et des hommes. L'inutile regret de toute joie perdue, le rappel de tout bien fugitif, l'imploration suprême s'enfuyant à toute voile sur les mers, se cachant à tout soleil derrière les montagnes, et l'implacable désir, et la nécessité de la mort, toutes ces choses passaient dans le chant solitaire, transmuées par la vertu de l'art en sublimes essences que l'âme pouvait recevoir sans souffrir. Les paroles s'y dissolvaient, y perdaient toute signification, s'y changeaient en notes d'amour et de douleur infiniment révélatrices. Comme un cercle qui serait clos mais qui se dilaterait continuellement selon le rythme même de la vie universelle, la mélodie avait enveloppé l'âme innombrable qui se dilatait avec elle dans une immense félicité. Par les balcons ouverts, dans le calme absolu de la nuit automnale, cet enchantement se répandait sur les eaux paisibles, montait vers les étoiles vigilantes, plus haut que les mâts immobiles des navires, plus haut que les tours sacrées, demeures des bronzes maintenant muets. Pendant les interludes, la cantatrice penchait sa tête juvénile et restait inanimée
comme une statue, blanche dans la forêt des instrumenLs, parmi les longs plectres au mouvement alternatif, bien loin de ce monde qu'en quelques minutes son cliaut avait transfiguré.
Descendu dans la cour furtivement afin de se soustraire à la curiosité importune, Stelio s'était réfugié en un coin d'ombre ; et, de là, il épiait si parmi la foule n'apparaîtraient pas sur l'Escalier des Géants les deux femmes, l'actrice et la cantatrice, qui devaient le rejoindre près du Puits.
D'instant en instant son attente devenait plus anxieuse, tandis que lui arrivait le cri tumultueux qui s'élevait autour des murs extérieurs du Palais pour aller se perdre dans le ciel éclairé d'un reflet d'incendie. Une joie presque terrible se propageait dans la nuit sur la Ville anadyomène. Il semblait que tout à coup une respiration véhémente fût venue dilater les poitrines et qu'une surabondance de vie sensuelle gonflât les artères des hommes. C'était la reprise du Chœur bachique célébrant la couronne, d'étoibs posée par Aphrodite sur la tête oublieuse d'Ariane, qui avait provoqué ce cri de la foule pressée ftur le Mole, au-dessous des balcons ouverts. Lorsque,
LE FEU gi
dans l'élévation finale, sur le mot Vivaf le Chœur des Mcnades, des Satyres et des Egipans avait éclaté à l'unisson, le chœur populaire lui avait répondu comme un écho formidable répercuté dans le bassin de San- Marco. Et on avait pu croire qu'à cette minute le délire dionysiaque, se ressouvenant des antiques forêts brûlées durant les nuits sacrées, donnait le signal de l'incendie où devait resplendir finalement la beauté de Venise.
Le rêve de Paris Eglano, — le spectacle des prodigieuses flammes offert à l'amour sur la couche flottante, — se présenta dans un éclair au désir du maître. Ses prunelles conservaient la persistante image de Donatella : de la souple figure juvénile aux reins arqués et puissants, droite au-dessus de la forêt sonore, parmi les plectres dont le mouvement alternatif semblait tirer les notes de la musique secrète qui résidait en elle. Et, pris d'une étrange angoisse, il évoqua aussi l'image de l'autre : empoisonnée par l'art, chargée d'expérience voluptueuse, avec le goût de la maturité et de la corruption dans cette bouche éloquente, avec la sécheresse des vaines fièvres dans ces mains qui avaient exprimé le suc des fruits fallacieux, avec les vestiges décent masques sur ce visage qui avait simulé la fureur des passions mortelles. Cette nuit enfin, après l'intervalle d'un long désir, il allait recevoir le don de ce corps qji n'était plus jeune, qu'avaient amolli toutes les caresses et qu'il ne connaissait pas encore. Comme il avait palpité et tremblé, tout à l'heure, au flanc de cette femme taciturne, en
navifTiinnl vers la Cité belle sur cette eau qui semblait couler jKMir tous les doux dans une clepsydre effroyable ! Ah ! pourquoi venait-elle maintenant à sa rencontre en compairnie de l'autre tentatrice? Pourquoi plaçaitelle h cMé de sa science désespérée la pure splendeur de celte jeunesse ?
Il frissonna intérieurement lorsqu'il aperçut dans la foule, en haut de l'escalier marmoréen, à la lueur des torches fumeuses, la personne de la Foscarina si serrée contre celle de Donatella Arvaleque l'une se confondait avec Tautre dans une même blancheur. Il les suivit du regard jusqu'au bas des marches, anxieux comme si, à chaque pas, elles posaient le pied sur le bord d'un abîme. L'inconnue, pendant ces heures brèves, avait déjà vécu dans l'âme du poète une vie fictive si intense que, à la voir s'approcher, il éprouvait un trouble comparable à celui qu'il eût éprouvé s'il avait vu tout h. coup venir au-devant de lui l'incarnation respirante de l'une des idéales créatures engendrées par son art.
Elle descendait avec lenteur, dans le flot humain. Derrière elle, le Palais des Doges, traversé de larges clartés et de bruits confus, faisait penser à un de ces réveils fabuleux qui, subitement, au fond des forcîts, transfigurent les châteaux inaccessibles où croît depuis des siècles une royale chevelure. Les deux Géants gardiens rougeoyaient à la rougeur des torches ; l'ogive de la Porte Dorée étincelait de petites flammes ; en arrière de l'aile septentrionale, les cinq coupoles de la Basilique régnaient dans le ciel comme
LE FEU q3
d'énormes mitres parsemées de chrysolithes. Et l'immense clameur montait, montait parmi l'assemblage des marbres, forte comme le mugissement de la tempête contre les murailles de Malamocco.
Dans ce tumulte, Effrena voyait s'avancer vers son désir les deux tentatrices, l'une et l'autre échappées de la foule comme de l'embrassement d'un monstre. Et son désir lui représentait d'extraordinaires communions qui se réaliseraient avec la facilité des rêves et la solennité des cérémonies liturgiques. Il se dit que Perdita lui amenait cette proie magnifique pour une fin secrète de beauté, pour quelque haute œuvre de vie dont elle voulait être avec lui l'artisane. Il se dit que, cette nuit même, elle lui adresserait d'admirables paroles. Et sur son esprit repassa la mélancolie indéfinissable qu'il avait éprouvée en se penchant sur la margelle de bronze pour contempler dans ce sombre miroir le reflet des étoiles ; et il s'attendit à un événement qui remuerait jusque dans la dernière profondeur de son être cette âme secrète qui s'y tenait immobile, étrangère et intangible. A la vertigineuse accélération de ses pensées, il reconnut l'imminence de ce délire que seules pouvaient lui donner les vertus de la lagune. Et, sortant de l'ombre, il alla au-devant des deux femmes avec un pressentiment enivré.
— Oh ! Effrena, — dit la Foscarina en arrivant au Puits, — je n'espérais plus vous trouver ici. Nous avons tardé beaucoup, n'est-ce pas .^ Mais nous étions prises dans la foule et nous ne pouvions pas nous dégager.
Puis se toiirnaat vers sa compagne avec un sourire, elle ajouta :
— Doaatella, voici le Maître du Feu.
Sans parler, mais avec un sourire, Donatella Arvalo répondit à la profonde inclination du jeune
homme.
La Foscarina reprit :
11 faut que nous allions à la recherche de la
gondole. Elle nous attend près du Pont de la Paille. Nous accompagnez- vous, Effrena ? Il faut profiter du moment. La foule se précipite sur la Piazzetta. La Reine sort par la Porte de la Carte.
Un long cri unanime salua l'apparition de la Reine blonde et emperlée au haut de l'escalier où jadis le Doge élu recevait l'insigne ducal en présence du peuple. Une fois encore le nom de la fleur et de la perle fut répété aux échos du marbre. Des foudres joyeuses crépitèrent dans le ciel ; mille colombes ardentes s'envolèrent des pinacles de San-Marco, messagères du Feu.
— L'Epiphanie du Feu I — s'écria la Foscarina en •ortant sur le Môle, devant ce prestigieux spectacle.
Donatella Arvale et Stelio Effrena s'arrêtèrent à côté d'elle, étonnés; et ils se regardèrent avec des yeux éblouis. Et leur visage, embrasé par les reflets, resplendissait comme s'ils eussent été penchés sur une fournaise ou sur un cratère.
Aifi F£U 95
Les innombrables apparences du Feu volatil et versicolore se répandaient dans le firmament, rampaient sur l'eau, s'enroulaient aux vergues des naNires, enguirlandaient les coupoles et les tours, ornaient les frises, chamarraient les statues, gemmaient les chapiteaux, enrichissaient toutes les lignes, transfiguraient tous les aspects des architectures sacrées et profanes autour du profond miroir qui multipliait les merveilles. Étonnés, les yeux ne distinguaient plus ni le contour ni la qualité des éléments, mais ils étaient charmés par une vision mobile où toutes les formes vivaient d'une vie lucide et fluide, suspendues dans un éther vibrant; de sorte que sur l'eau les svelt^s proues recourbées et dans le ciel les colombes d'or par myriades semblaient rivaliser de légèreté en leur vol pareil et atteindre le faîte d'édifices immatériels.
A cette heure, un temple nouveau édifié par les subtils génies du Feu s'élevait là où, dans le crépuscule, on avait cru voir un neptunien palais d'argent qui imitait les torsions des conques marines. C'était, prodigieusement agrandi, un de ces labyrinthes construits sur le fer des landiers, demeures aux cent portes habitées par les présages ambigus ; un de ces fragiles
g6 LE FEU
châteaux vermeils aux mille fenêtres desquels se montrent un moment les princesses salamandres qui rient voluptueusement au poète charmé. Rose comme une lune qui se lève, la sphère de la Fortune rayonnait sur la triple loggia, portée par les épaules des Atlantes ; et ses reflets engendraient un cycle de satellites. Du quai des Esclavons, de la Giudecca, de San-Giorgio, avec un crépitement continu, des faisceaux de tiges enflammées convergeaient au zénith et s'y épanouissaient en roses, en lis, en palmes, formant un jardin aérien qui se détruisait et se renouvelait sans cesse par des floraisons de plus en plus riches et étranges. C'était une rapide succession de printemps et d'automnes dans l'empyrée. Une immense pluie scintillante de pétales et de feuillages tombait des dissolutions célestes et enveloppait toutes les choses dans son tremblement d'or.
Au loin, vers la lagune, par les déchirures ouvertes dans cet or mobile, on voyait s'avancer une flotte pavoisée : une escadre de galères semblables peut-être à celles qui naviguent dans le rêve du luxurieux dormant son dernier sommeil sur un lit imprégné de parfums mortels. Gomme celles-ci, peut-être, elles avaient des cordages faits avec les chevelures tordues des esclaves capturées dans les villes conquises, ruisselants encore d'une huile suave ; comme celles-ci, elles avaient leurs cales chargées de myrrhe, de nard, de benjoin, d'éléomiel, de cinnamome, de tous les aromates, et de santal, de cèdre, de térébinthe, de tous les bois odoriférants accumulés en plusieurs couches. L'indes-
criptible couleur des flammes dont elles apparaissaient pavoisées évoquait les parfums et les épices. Bleues, vertes, glauques, safranées, violacées, de nuances indistinctes, ces flammes semblaient jaillir d'un incendie intérieur et se colorer de volatilisations inconnues. Ainsi sans doute flamboyèrent, dans les antiques fureurs du saccage, les profonds réservoirs d'essences qui servaient à macérer les épouses des princes syriens. Telle maintenant, sur l'eau parsemée des matières en fusion qui gémissaient le long des carènes, la flotte magnifique et perdue s'avançait vers le bassin, lentement, comme si des rêves ivres en eussent été les pilotes et qu'ils l'eussent amenée devant le Lion stylite pour qu'elle s'y consumât à la manière d'un gigantesque bûcher votif dont l'âme de Venise resterait parfumée et stupéfiée pour l'éternité.
— L'Epiphanie du Feu ! Quel imprévu commentaire à votre poésie, EfTrena ! La Cité de Vie répond par un prodige à votre acte d'adoration. Elle brûle toute, à travers son voile d'eau. IN'êtes-vous pas satisfait? Regardez! Partout pendent par millions les grenades d'or.
La Foscarina souriait, le visage éclairé par la fête. Elle était prise de cette singulière allégresse que Stelio connaissait bien et qui, sourde avec je ne sais quoi de strident, lui suggérait l'image d'une maison close et profonde où des mains violentes auraient à l'improviste ouvert toutes les portes et toutes les fenêtres sur leurs gonds rouilles.
— 11 faut louer Ariane, dit-il, pour avoir apporté à cette harmonie sa note la plus sublime.
g8 LE FEU
Ces flatteuses paroles, il ne les avait dites que pour induire la cantatrice à parler, que par désir de connaître quel serait le timbre de cette voix descendue des hauteurs du chant. Mais sa louange se perdit dans la clameur réitérée de la foule qui regorgea sur le Môle et rendit impossible de s'y attarder davantage. Du quai, il aida les deux amies à s'embarquer dans la gondole; puis, il s'assit presque à leurs genoux, sur l'escabeau. Et la longue proue dentelée pénétra dans l'enchantement, scintillante.
— Au Rio-Marin, par le Grand Canal I — ordonna la Foscarina au rameur. — Vous savez, EiTrena? Nous aurons à souper quelques-uns de vos meilleurs amis : Francesco de Lizo, Daniele Glàuro, le prince Hoditz, Antimo délia Bella, Fabio Molza, Baldassare Stampa...
— Ce sera donc un festin ? interrompit Stelio.
— Ce ne seront pas, hélas I les Noces de Cana.
— Mais n'aurons-nous pas lady Myrta, avec ses lévriers véronésiens?
— Rassurez-vous, nous aurons lady Myrta. Vous l'avez aperçue dans la salle? Elle était au premier rang, perdue en vous.
Gomme, en parlant, ils se regardaient dans les yeux, ils furent envahis l'un et l'autre par un émoi soudain. Et le souvenir de l'heure crépusculaire si pleine qu'ils avaient vécue sur cette même eau sillonnée par cette même rame leur emplit le cœur comme un flot de sang trouble ; et ils furent surpris par un brusque retour de celte angoisse qu'ils avaient éprouvés l'un
et l'autre au moment de laisser derrière eux le silence de l'estuaire déjà au pouvoir de l'ombre et de la mort. Et leurs bouches répugnèrent aux vaines paroles trompeuses; et leurs âmes se refusèrent à Teffort de s'incliner par prudence vers ces ornements passagers de la vie de fête, qui ne pouvaient plus maintenant avoir pour eux aucun prix; et elles s'absorbèrent dans la contemplation des étranges figures qui surgissaient de leur propre abîme intérieur avec des aspects inconnus de monstrueuse richesse, tels ces entassements de trésors que les éclats de lumière faisaient apercevoir au fond de l'eau nocturne.
Mais, dès qu'ils se turent comme à la minute où ils arrivaient près du vaisseau amenant son pavillon, ils sentirent peser plus gravement sur leur silence la présence de la musicienne, de même qu'alors son nom avait résonné plus gravement à leurs oreilles ; et, peu à peu, ce poids devint intolérable. Bien que Stelio fût assis tout près de ses genoux, elle ne lui paraissait pas moins distante que tout à l'heure dans la foret des instruments: distante et inconsciente comme tout à l'heure, dans la félicité du chant. Elle n'avait pas encore parlé.
Rien que pour l'entendre parler, Stelio lui demanda, presque timide :
— Resterez-vous quelque temps encore à Venise?
Il avait cherché les paroles qu'il lui dirait ; et toutes celles qui s'étaient présentées à fleur de lèvres lavaient troublé, lui avaient paru trop vives, insidieuses, pleines de significations ambiguës, capables de propagations
infinies, comme les semences ignorées d'où naissent ies mille racines. Et il lui avait semblé que Perdita ne pourrait entendre aucune de ces paroles sans que son amour en demeurât plus triste.
Alors seulement, après avoir prononcé la question simple et banale, il s'aperçut que cette question même pouvait receler un infini de désir et d'espérance
— Je partirai demain, répondit Donatella. Je devrais déjà ne plus être ici.
Sa voix, si limpide et si forte dans les hauteurs du chant, était égale, sobre, comme embuée d'une opacité légère qui faisait penser au plus précieux des métaux enveloppé dans le plus délicat des velours. Sa brève réponse évoquait un lieu de supplice où elle devait retourner pour se soumettre à une torture bien connue. Semblable à un fer trempé dans les larmes, une volonté douloureuse luisait à travers le voile de sa beauté juvénile.
— Demain ! — s'écria Stelio, qui ne cacha pas son regret sincère. — Vous avez entendu, madame?
— Je sais, — répondit l'actrice en prenant avec douceur la main de Donatella, — je sais ; et c'est pour moi une grande tristesse de la voir partir. Mais elle ne peut rester plus longtemps éloignée de son père. Peut-être ignorez-vous encore...
' — Quoi ? — demanda Stelio avec vivacité. — Il est malade? C'est donc vrai, que Lorenzo Arvale est malade ?
— Non, il n'est que fatigué, — reprit la Foscarina en se touchant le front, d'un geste peut-
LE FEU lOI
être involontaire, mais où Stelio vit la révélation de la menace horrible suspendue sur le génie de cet artiste naguère fécond et infatigable comme un maître d'autrefois, comme un Délia Robbia ou un Verrocchio. — Fatigué... fatigué seulement... Il a besoin de repos et de baumes. Et le chant de sa fille est pour lui un baume sans égal. N*avez-vous pas loi, vous aussi, dans les vertus curatives de la musique?
— Certes, dit-il, Ariane possède un don divin par où son pouvoir dépasse toute limite.
Le nom d'Ariane lui venait spontanément aux lèvres pour désigner la cantatrice telle qu'il la voyait ; car il lui semblait impossible de mettre devant le nom véritable de la jeune fille l'appellation ordinaire qu'imposent les habitudes mondaines. Il la voyait intacte et singulière, libre des petites attaches de la coutume, vivant d'une vie propre et circonscrite, pareille à une œuvre d'art où le style aurait imprimé son inviolable sceau. Il la voyait isolée comme ces figures que fait ressortir un contour approfondi et net, étrangère à la vie commune, fixée dans une pensée très secrète ; et déjà, en face de ce recueillement impénétrable, il éprouvait une sorte d'impatience passionnée, un peu semblable à celle de l'homme curieux en face d'une hermétique fermeture qui le tente.
— Ariane, répondit Donatella, avait pour ses peines le don de l'oubli, qui me manque.
Une amertume peut-être involontaire imprégnait ces paroles, où Steho crut découvrir l'indice d'une aspiration vers une vie moins opprimée par h douleur
inutile. Il devina en elle la révolte contre l'esclavage, riiorreur du sacrifice qu'elle s'imposait, le désir véhément de s'élever vers la joie, l'aptitude à être tendue comme un bel arc par une main forte qui saurait s'en armer pour une haute conquête. Il devina qu'elle n'avait plus aucun espoir de sauver son père et qu'elle s'affligeait de n'être désormais que la gardienne d'un foyer éteint, d'une cendre sans étincelles. Et l'image du grand artiste foudroyé lui apparut, non sous ses traits réels, car il n'en avait jamais connu l'apparence périssable, mais telle que la représentaient à son esprit les idées de beauté exprimées par le génie de cet homme dans le marbre et dans le bronze qui durent. Et il regarda fixement cette image avec une angoisse de terreur plus glacée que ne l'inspirent les aspects les plus atroces de la mort. Et toute sa force et tous ses désirs et tout son orgueil résonnèrent en lui comme un faisceau d'armes secouées par une main menaçante; et il n'y eut pas en lui une seule fibre qui ne tremblât.
Enfin la Foscarina souleva ce drap funèbre qui, tout à coup, parmi les splendeurs de la fête, avait changé la gondole en un cercueil.
— Regardez là-bas, — dit-elle en indiquant à Stelio le balcon du palais de Desdémone. — Regardez la belle Ninette qui reçoit l'hommage de la sérénade entre sa guenon et son barbet.
— Ah ! la belle Ninette ! — s'écria Stelio qui, rejetant loin de lui sa pensée triste, s'inclina vers le balcon riant: et, avec une vivacité cordiale, il envoya un salut à la petite femme qui écoutait les musi-
ciens, illuminée par deux candélabres d'argent aux branches desquels étaient suspendues les guirlandes des dernières roses. — Je ne l'avais pas revue encore. C'est le plus doux et le plus gracieux animal que je connaisse. Quelle bonne fortune a eue ce cher Hoditz, lorsqu'il la découvrit derrière un couvercle de clavecin en fouillant une boutique d'antiquaire à San-Samuelel Que dis-je ? deux bonnes fortunes en un seul jour : la belle Ninette et un couvercle peint par le Pordenone I Depuis ce jour-là, l'harmonie de sa vie est complète. Comme je voudrais que vous entriez dans son nid I Vous y auriez un exemple vraiment admirable de ce que je vous disais tantôt, à la nuit tombante. Voilà un homme qui, obéissant à son goût natif pour la ténuité, a su se composer avec un art minutieux sa petite fable où il ^it béat comme son aïeul morave dans l'Arcadie de Rosswald. Ah ! je sais de lui mille choses exquises I Une large péotte, ornée de lanternes multicolores, chargée de musiciens et de chanteurs, était arrêtée sous le palais de Desdémone. La vieille chanson de la jeunesse brève et de la beauté passagère montait doucement vers la petite femme qui écoutait en souriant de son sourire enfantin, entre sa guenon et son barbet, comme dans une estampe de Pietro Longhi :
Do béni vu ghavè, Beleza e zoventh; Co i va no i torna pih, Nina mia cara ^ ...
I. « Vous avez deux biens, — beauté et jeunesse ; — quand ils s'en vont, ils ne reviennent plus, — ma chère Nina... »
— Ne vous semble-t-il pas, Effrena, que voici l'âme vraie de Venise, et que l'autre, celle dont vous avez présenté l'image à la foule, est la vôtre seulement ? — dit la Foscarina en balançant un peu la tête au rythme de la molle chanson qui coulait sur tout le Grand Canal, répétée au loin par d'autres barques mélodieuses.
— Non, répondit Stelio, ceci n'est point l'âme vraie de Venise. Il y a en nous, vagabonde comme un papillon voletant à la surface de notre âme profonde, une animula, un minuscule esprit joyeux qui souvent nous séduit et nous amène à nous incliner vers les plaisirs aimables et médiocres, vers les passe-temps puérils, vers les musiques légères. Cette animula vagula existe même chez les natures les plus graves et les plus violentes, comme ce clow^n attaché h la personne d'Othello ; et quelquefois elle trompe notre jugement. Ce que vous entendez maintenant chantonner sur les guitares, c'est Y animula de Venise ; mais son âme vraie ne se découvre que dans le silence, et plus terriblement, soyez-en sûre, en plein été, à midi, comme le grand Pan. Tout à l'heure aussi pourtant, là-bas, sur le bassin de San-Marco, je croyais que vous l'aviez entendue vibrer quelques minutes dans l'immense incendie. Vous oubliez Giorgione pour la Rosalba !
Autour de la péotte se pressaient les bateaux pleins de femmes languissantes, penchées vers la musique dans des attitudes d'abandon, comme sur le point de l'évanouir entre des bras invisibles. Et, autour de cette
volupté rassemblée, les reflets des lanternes dans l'eau tremblaient comme une floraison de nénuphars lumineux.
Se lassarè passar La bêla e fresca età.
Un zomo i ve dira Vechia maura; E bramarè, ma invan.
Quel che ghavevi in mon Co avè lassa scampar La congiontura^ .
C'était vraiment la chanson de ces dernière^ roses qui se fanaient aux branches des candélabres. Elle évoquait dans l'âme de Perdita le cortège de la Saison morte, l'enveloppe opaline où Stelio avait enfermé le doux cadavre vêtu d'or. Ce que voyait l'actrice à travers le cristal scellé par le Maître du Feu, au fond de la lagune, sur la prairie d'algues, c'était sa propre image. Un froid soudain se répandit par tous ses membres ; de nouveau l'étreignirent l'horreur et le dégoût de son corps qui n'était plus jeune. Et, se souvenant de la récente promesse, pensant que, cette nuit même, l'aimé pourrait lui en réclamer l'accomplissement, de nouveau elle se contracta toute dans le frisson d'une pudeur douloureuse où se mêlaient la
I. « Si vous laissez passer — la belle et fraîche jeunesse, — un jour on vous appellera — vieille décrépite ; — et vous regretterez, mais vainement, — ce que vous aviez entre les maini — lorsque vous avez laissé fuir — l'occasion ».
crainte et l'orgueil. Ses yeux experts et désespérés parcoururent la personne assise à son flanc, l'étudièrent, la pénétrèrent, en sentirent la force occulte mais certaine, la fraîcheur intacte, la santé pure, et cette indéfinissable vertu d'amour qu'exhale comme un arôme le corps chaste des vierges quand il vient d'atteimlre sa parfaite floraison. Elle crut reconnaître qu'un courant de secrète afiinité reliait déjà cette créature au poète ; elle crut deviner les paroles qu'il lui adressait en silence. Une atroce angoisse la mordit en pleine poitrine, si intolérable que, par un geste involontaire, ses doigts s'accrochèrent convulsivement à la corde noire de l'appui-bras ; et on entendit grincer le petit grifl'on de métal qui la supportait.
Ce geste ne put échapper à la vigilance inquiète de Stelio. Il comprit cette angoisse, et, pendant quelques instants, il en éprouva lui-même la poignante morsure, mais avec un mélange d'impatience et presque de courroux : car cela traversait et interrompait comme un cri destructeur la fiction de vie transcendante qu'il était occupé à construire en lui-même pour concilier l'inconciliable, pour conquérir cette force nouvelle qui s'offrait à lui comme un arc à tendre et pour ne pas perdre cependant la saveur de cette maturité que la vie avait imprégnée de toutes ses essences, le bénéfice de cette attention et de cette foi passionnées qui aiguisaient son intelligence et alimentaient son orgueil.
K Ah I Perdita — , pensait-il, — pourquoi, du ferment
de vos amours humaines, ne s'est-il pas dégagé un pur esprit d'amour plus qu'humain ? Ah ! pourquoi ai-je voulu finalement vous vaincre par mon désir, bien que je sache qu'il est trop tard, et pourquoi permettez-vous que je lise dans vos yeux la certitude de votre don prochain, parmi un flot de doutes qui n'auront plus le pouvoir de rétablir le pacte aboli ? Comprenant l'un et l'autre que ce pacte faisait toute la noblesse de notre longue communion, nous n'avons pas su le préserver ; et, à la dernière heure, nous céderons aveuglément à l'appel d'une trouble voix nocturne. Tantôt, lorsque votre tête se dressait dans l'orbe des constellations, ce que je voyais en vous, ce n'était plus l'amante charnelle, c'était la Muse divulgatrice de ma poésie ; et toute la gratitude de mon ume est allée vers vous, non pour la promesse du plaisir, mais pour la promesse de la gloire. Ne l'avez-vous pas compris, vous qui comprenez toujours? Par une invention merveilleuse, comme toujours, n'avez-vous pas, d'un rayon de votre sourire, conduit mon désir vers une resplendissante jeunesse que vous m'aviez choisie et réservée? Quand vous descendiez ensemble le grand escalier et que vous veniez vers moi, n'aviez-vous pas l'aspect de la femme qui apporte un don ou un message inattendu? Non pas inattendu peut-être, Perdita I Car ce que j'attendais pour moi de votre sagesse infinie, c'était un acte extraordinaire... ))
— Gomme elle est heureuse, la belle Ninette, entre sa guenon et son barbet ! — soupira la désespérée, en
retournant la tête vers la chanson facile et le balcon riant.
La zoventh xe un Jîor Che apena nato el mor, E un zorno gnanca mi No sarô quela^.
Donatella Arvale aussi retourna la tête, et Stelio avec elle. Sans sombrer, le frêle esquif portait sur l'eau et sur la musique ce lourd destin au triple visage.
E vegna quel che vol.
Lassé che vaga /2
Sur tout le Grand Canal courait, au loin répétée par toutes les barques, la mélodie du plaisir fugitif. Fascinés par le rythme, les esclaves de la rame unirent leurs voix au chœur joyeux. Cette joie, qui avait paru terrible au poète dans le premier cri de la foule pressée sur le Môle, s'atténuait maintenant, se faisait lascive, se fleurissait de jeux et de grâces, devenait douce et indulgente, h'animula de Venise répétait le refrain de la vie oublieuse qui pince les guitares et danse parmi les festons de lanternes.
E vegna quel che vol.
Lassé che vaga 1
Tout d'un coup, devant le rouge palais des Foscari.
I. ((La jeunesse est une fleur — qui meurt aussitôt née; — et un jour, moi aussi, — je ne serai plus celle d'à présent, » a. « Et advienne que pourra, — laissez passer 1 »
5 la courbe du canal, un grand bucentaure s'enilamma comme une tour qui s'incendie. De nouvelles foudres crépitèrent dans le ciel. De nouvelles colombes ardentes s'envolèrent du tillac, dépassèrent les terrasses, retombèrent en glissant contre les marbres, sifflèrent sur l'eau, s'y multiplièrent en étincelles, y flottèrent en fumées. Le long des bordages, en haut des gaillards, à la poupe, à la proue, par une explosion simultanée, mille fontaines de feu s'ouvrirent, s'élargirent, se confondirent, illuminèrent d'une violente rougeur les deux côtés du canal, jusqu'à San- Yitale, jusqu'au Rialto. Le bucentaure disparut, transmué en un nuage de pourpre tonnante.
— Par San-Polo, par San-Polo ! — cria la Foscarina au rameur, la tête courbée comme sous une tempête et protégeant ses oreilles avec ses paumes contre le fracas
Donatella Arvale et Stelio Effrena se regardèrent de nouveau avec des yeux éblouis. Et de nouveau leur visage, embrasé par les reflets, resplendissait comme s'ils eussent été penchés sur une fournaise ou sur un cratère.
La gondole entra dans le Rio-di-San-Polo, s'insinua dans l'ombre. Un froid subit tomba sur les trois taciturnes. Sous l'arche du pont, leurs âmes réentendirent la cadence de la rame ; et le bruit de la fête leur parut infiniment lointain. Toutes les maisons étaient obscures ; le campanile était muet et seul parmi les étoiles ; le Campiello-del-Remer, le Campiello-del- Pistor étaient déserts, et l'herbe y respirait en paix ;
IIO LE FEU
les arbres, débordant par-dessus les murs des petits 'ardins, sentaient mourir leurs feuilles sur les branches dressées vers le ciel serein.
— Donc, pour quelques heures au moins, à Venise, le rythme de l'art et la pulsation de la vie ont retrouvé un même battement, — dit Daniele Glàuro, en élevant sur la table son calice auquel manquait la patène sacrée. — Qu'il me soit permis d'exprimer, pour moi-même et aussi pour nombre d'absents, la reconnaissance et la ferveur qui confondent en une seule image de beauté les trois personnes à qui nous devons ce miracle : la maîtresse du logis, la fille de Lorenzo Arvale et le poète de Perséphone.
— Pourquoi la maîtresse du logis, Glàuro ? — demanda la Foscarina en souriant avec une grâce étonnée. — Moi aussi, comme vous, j'ai, non pas donné, mais reçu la joie. Donatella et le donateur, voilà ceux qu'il faut couronner. C'est à eux deux que revient toute la gloire.
— Mais tantôt, dans la Salle du Grand Conseil, — répondit le docteur mystique, — votre silencieuse présence à côté de la sphère céleste n'était pas moins éloquente que la parole de Stelio ni moins musicale
que le chant d'Ariane. Une fois encore vous avez divinement sculpté dans le silence votre propre statue, qui vit en notre souvenir associée à la parole et au chant.
Stelio revit avec un frisson secret le monstre éphémère et versatile sur le flanc duquel émergeait la Muse tragique, la tête dressée dans l'orbe des constellations.
— C'est vrai, c'est vrai ! — s'écria Francesco de Lizo. — Moi aussi, j'ai eu cette pensée. Quand nous vous regardions, nous reconnaissions tous que vous étiez l'âme de ce monde idéal que chacun se formait selon ses aspirations particulières en écoutant la parole, le chant et la symphonie.
— Chacun de nous — dit Fabio Molza — sentait que, dans votre figure dominant la foule, en face du poète, il y avait une signification insoUte et grande.
— On aurait cru que vous assistiez seule à la naissance mystérieuse d'une idée nouvelle, — dit Antimo délia Bella. — Toutes les choses d'alentour semblaient s'animer pour la produire, cette idée qui nous sera révélée bientôt, en récompense de la loi profonde avec laquelle nous l'avons attendue.
L'animateur sentit avec un autre frisson tressaillir au dedans de lui-même l'œuvre qu'il nourrissait, informe encore, mais déjà viable ; et, par un mouvement brusque, toute son âme, comme investie d'un souffle lyrique, s'inclina vers la puissance fécondante et révélatrice qui émanait de la femme dionysiaque à laquelle s'adressait la louange de ces fervents esprits.
Tout à coup, elle était devenue très belle : créature nocturne façonnée par les passions et les rêves sur une enclume d'or, simulacre vivant des immortels deslins et des énigmes éternelles. Bien qu'elle demeurât immobile, bien qu'elle se tût, ses accents fameux, ses gestes mémorables semblaient vivre autour d'elle et vibrer indéfiniment, comme les mélodies autour des cordes habituées à les répéter, comme les rimes autour du livre fermé où l'amour et la douleur se plaisent à chercher l'ivresse et la consolation. L'héroïque fidélité d'Antigone, la fureur fatidique de Cassandre, la fièvre dévorante de Phèdre, la cruauté de Médée, le sacrifice d'Iphigénie, Myrrha devant son père, Polyxène et Alceste devant la mort, Gléopâtre diverse comme le vent et le feu sur le monde, lady Macbeth, la voyante homicide aux petites mains, et ces grands lis emperlés de rosée et de larmes, Imogène, Juliette, Miranda, et Rosalinde et Jessica et Perdita, les plus tendres âmes et les plus terribles et les plus magnifiques résidaient en elle, habitaient son corps, luisaient dans ses pupilles, respiraient par sa bouche qui savait le miel et le poison, la coupe gemmée et la tasse d'écorce. Ainsi paraissait s'amplifier dans un espace sans bornes et se perpétuer dans an temps sans fin le contour de la substance et de la vie humaines ; et pourtant, ce n'était que le mouvement d'un muscle, un signe, un trait, un battement de paupières, un léger changement de couleur, une inclination presque imperceptible de la tête, un jeu fugitif d'ombres et de lumières, une foudroyante vertu expressive irradiée dans la chair étroite et frêle, qui engen-
LE FEU Il3
draient continuellement ces mondes infinis d'impérissable beauté.
Les génies mêmes des lieux consacrés par la poésie frémissaient autour d'elle et l'environnaient de visions changeantes. La poudreuse plaine de Thèhes, l'Argolide altérée, les myrtes brûlés de Trézène, les saints oliviers de Colone, le Gydnus triomphal, et la pâle campagne de Dunsinane, et la caverne de Prospero, et la forêt des Ardennes, les pays arrosés de sang, travaillés par la douleur, transfigurés par un rêve ou éclairés par un sourire inextinguible, apparaissaient, s'éloignaient, s'évanouissaient derrière sa tête. Et d'autres pays reculés, les régions des brumes, les landes septentrionales, et, par delà les océans, les continents immenses où elle avait passé comme une force inouïe au milieu des multitudes étonnées, porteuse de la parole et de la flamme, s'évanouissaient derrière sa tête ; et les multitudes avec les montagnes, avec les fleuves, avec les golfes, avec les cités impures, les races vieilles et engourdies, les peuples forts aspirant à l'empire de la terre, les nations neuves qui arrachent à la nature ses énergies les plus secrètes pour les asservir au travail tout-puissant dans les édifices de fer et de cristal, les colonies abâtardies qui fermentent et se corrompent sur un sol vierge, toutes les foules barbares qu'elle avait visitées comme la messagère du génie latin, toutes les masses ignares à qui elle avait parlé la langue sublime de Dante, tous les troupeaux humains d'où était montée vers elle sur un flot d'anxiétés et d'espérances confuses l'aspiration à la
1 l4 LE FEU
Beauté. Elle était là, créature de chair périssable, assujettie aux tristes lois du temps ; et un amas énorme de réalité et de poésie pesait sur elle, s'élargissait autour d'elle, palpitait selon le rythme de son haleine. Ce n'était pas dans la fiction seulement qu'elle avait jeté ses cris, étouffé ses sanglots ; c'était aussi dans la vie journalière. Elle avait violemment aimé, lutté, pâti dans son âme et dans son sang. Quels amours? Quels combats ? Quelles affres ? De quels abîmes de mélancolie avait-elle tiré les exaltations de sa force tragique ? A quelles sources d'amertume avaitelle abreuvé son libre génie? Certes, elle avait été témoin des plus cruelles misères, des plus sombres ruines ; elle avait connu les efforts héroïques, la pitié, l'horreur, le seuil de la mort. Toutes ses soifs brûlaient dans le délire de Phèdre, et dans la soumission d'Imogène tremblaient toutes ses tendresses. Ainsi la Vie et l'Art, le passé irrévocable et l'éternel présent, la faisaient profonde, multanime et mystérieuse, magnifiaient par delà les bornes humaines ses destins ambigus, la rendaient pareille aux temples et aux forets.
El elle était là, respirante, sous les yeux des poètes qui la voyaient une et diverse.
• « Ah I je te posséderai comme dans une vaste orgie ; je t'agiterai comme un faisceau de thyrses ; dans ta chair experte, je secouerai toutes les choses divines et monstrueuses dont tu es lourde, et les choses accomplies, et celles qui, encore en travail, croissent au fond de ton être comme un août
LE FEU Il5
sacré! » chantait le démon lyrique de l'animateur qui reconnaissait dans le mystère de cette femme la puissance survivante du mythe primitif, l'initiation renouvelée du dieu qui avait fondu en un seul ferment toutes les énergies de la nature et, par la variété des rythmes, élevé dans son culte enthousiaste les sens et les esprits des hommes jusqu'au sommet de la joie et de la douleur, a J'ai bien fait, j'ai bien fait d'attendre. Le changement des années, le tumulte des rêves, la palpitation de la lutte, la rapidité des triomphes, l'impureté des amours, les enchantements des poètes, les acclamations des peuples, les merveilles de la terre, la patience et la lurie, les pas dans la fange, les essors aveugles, tout le mal, tout le bien, ce que je sais et ce que j'ignore, ce que tu sais et ce que tu ignores, tout a préparé la plénitude de ma nuit. »
U se sentait suffoquer et pâlir. Le désir sauvage l'avait pris à la gorge pour ne plus le lâcher ; et son cœur se gonflait de la même angoisse qu'ils avaient éprouvée tous les deux au crépuscule, en naviguant sur cette eau qui semblait couler pour eux dans une clepsydre effroyable.
Ainsi, tandis que se dissipait tout d'un coup sa vision démesurée des lieux et des événements, la créature nocturne lui réapparaissait encore plus prolondémcnt confondue avec la Cité aux mille ceintures vertes et aux immenses colliers. Dans la cité et dans la temme, il voyait maintenant ce qu'il n'avait jamais vu : l'une et l'autre brûlaient en cette nuit d'au-
iiG
tomne ; la même fièvre courait dans les veines et dans les canaux.
Les astres scintillaient, les arbres ondulaient, un jardin fuyait derrière la tête de Perdita. Par les balcons ouverts, les souffles du ciel pénétraient dans la salle, agitaient les flammes des candélabres et les calices des fleurs, traversaient les portes, faisaient palpiter les tapisseries, animaient toute cette vieille maison des Gapello où la tragédienne que les peuples avaient couverte de gloire st d'or amassait les reliques de la magnificence républicaine. Les fanaux des galions, les boucliers à la turque, les carquois de cuir, les casques de bronze, les caparaçons de velours ornaient ks appartements habités par la dernière descendante de ce merveilleux Gesare Darbes qui avait maintenu Ii Comedia delV arte contre la réforme goldonienne et changé en une convulsion de rire l'agonie de la Sérénissime.
— Tout ce que je souhaite, c'est d'être l'humble servante de cette idée — dit la Foscarina à Antimo délia Bella, d'une voix qui tremblait un peu ; car ses yeux avaient rencontré le regard de Stelio.
— Vous seule pourrez la faire triompher, — dit Francesco de Lizo. — L'âme de la foule vous est soumise à jamais.
— Le drame ne saurait être qu'un rite ou un message, — déclara sentencieusement Daniele Glàuro. — D faut que la représentation soit de nouveau rendue solennelle comme une cérémonie religieuse, puisqu'elle renferme les deux éléments constitutifs de tout
culte : la personne vivante en qui, sur la scène comme devant l'autel, s'incarne le verbe d'un Révélateur, et la présence de la multitude muette comme dans les temples...
— Bayreuth! interrompit le prince Hoditz.
— Non ; le Janicule ! — s'écria Slelio, sortant tout à coup de son vertigineux silence. — Une colline romaine! Ce qu'il nous faut, ce n'est pas le bois et la brique de la Haute-Franconie ; c'est un théâtre de marbre sur la colline romaine. Nous l'aurons.
La subite protestation du maître semblait venir d'un allègre dédain.
— ^ ous u'admirez pas l'œuvre de AYagner? — lui demanda Donatella Arvale avec un léger froncement de sourcils qui, pendant une seconde, rendit presque dur son hermétique visage.
Il la regarda au fond des prunelles : il sentait qu'il y avait quelque chose d'obscurément hostile dans les manières de la vierge, et il éprouvait lui-même contre elle une sourde inimitié. A ce moment encore il la vit isolée, vivant d'une vie propre et circonscrite, fixée dans une pensée très secrète, étrangère et inviolable.
— L'œuvre de Wagner, répondit-il, est fondée sur l'esprit germanique, est d'essence purement septentrionale. Sa réforme n'est pas sans analogie avec celle tentée par Luther. Son drame n'est que la fleur suprême du génie d'une race, l'abrégé extraordinairement puissant des aspirations qui travaillèrent l'âme des symphonistes et des poètes nationaux, depuis Bach jusqu'à Beethoven, depuis Wieland jusqu'à
1 i8 LE FEU
Gœthe. Si vous imaginiez son œuvre sur le rivage médilerranéen, parmi nos clairs oliviers, parmi nos lauriers sveltes, sous l'éclat glorieux du ciel latin, vous la verriez pâlir et se dissoudre. Puisque, selon sa propre parole, il est donné à l'artiste de voir resplendir dans la pencction iuture un monde encore informe et d'en jouir prophétiquement par le désir et l'espérance, je vous annonce l'avènement d'un art nouveau ou renouvelé qui, par la simplicité forte et sincère de ses lignes, par sa grâce vigoureuse, par l'ardeur de ses inspirations, par la pure puissance de ses harmonies, continuera et couronnera l'immense édifice idéal de notre race élue. Je me glorifie d'être latin ; et, veuillez me pardonner, exquise lady Myrta, et vous, mon déUcat Hoditz : en tout homme de sang difTérent, je ne reconnais qu'un barbare.
— Mais Wagner aussi, — dit Baldassare Stampa qui, revenant de Bayreuth, avait encore l'âme toute remplie d'extase, — Wagner aussi, quand il déroule le fil de ses théories, part des Grecs.
— Un fil inégal et embrouillé, répliqua le poète. Rien n'est plus loin de l'Orestie que la tétralogie de l'Anneau. Les Florentins de la Casa Bardi ont pénétré bien plus profondément l'essence de la tragédie grecque. Honneur à la Camerata du comte de Verniol
— J'avais toujours pensé que la Camerata était une oiseuse réunion d'érudits et de rhéteurs, — dit Baldassare Stampa.
— Tu as entendu, Daniele ! — s'écria Stelio en s'adressant au docteur mystique. — Y eut-il donc jamais
au monde un foyer d'intelligence plus ardent? Ils cherchaient dans l'antiquité grecque l'esprit de vie ; ils tâchaient de développer harmonieusement toutes les énergies humaines, de manixoster par tous les moyens de l'art l'homme intégral. Giulio Caccini enseignait que ce qui contribue à l'excellence du musicien, ce ne sont pas seulement les choses particulières, c'est tout l'ensemble des choses. La tauve chevelure de Jacopo Péri, du Zazzerino, flamboyait dans le chant comme celle d'Apollon. En ce discours qui sert de préface à la Rappresentazione di Anima et di Cor^o, Emilio del Cavalière expose sur l'organisation du nouveau théâtre les mêmes idées qui depuis ont été réalisées à Bayreuth, y compris les règles du parfait silence, de l'orchestre invisible et de l'ombre favorable. Marco da Gagliano, célébrant le spettacolo di /esta, fait l'éloge de tous les arts qui lui prêtent leur concours, « de telle sorte qu'avec l'intellect soient flattés en même temps tous les sentiments les plus nobles par les plus délectables arts qu'ait trouvés l'esprit humain. » Cela suffit, je pense ?
— Le Bernin, — reprit Francesco de Lizo, — fît représenter à Rome un drame pour lequel il avait lui-même construit le théâtre, peint les décors, sculpté les statues ornementales, inventé les machines, écrit les paroles, composé la musique, réglé les danses, dirigé les acteurs, dansé, chanté, déclamé.
— Suffit, suffit ! — cria le prince Hoditz en riant. — Le barbare est vaincu.
— Non, cela ne suÛit pas encore, — dit Antimo dclla
Bella. — Il reste à glorifier le plus grand des innovateurs, celui que la passion et la mort sacrèrent vénitien, celui qui a son tombeau dans l'église des Frari, digne d'un pèlerinage : le divin Claudio Monteverde.
— Voilà une âme héroïque, de pure essence italienne! — approuva chaleureusement Daniele Glàuro.
— Il accomplit son œuvre dans la tempête, aimant, souffrant, combattant, seul avec sa foi, avec sa passion et avec son génie, — dit la Foscarina lentement, comme absorbée dans la vision de cette vie douloureuse et courageuse qui avait alimenté de son sang le plus chaud les créatures de son art. — Parlez-nous de lui, Effrena.
Stelio vibra comme si elle l'eût touché à l'improviste. Une fois encore la vertu expressive de cette bouche divulgatrice évoquait d'une infinie profondeur une figure idéale qui se dressa comme d'un sépulcre devant les yeux des poètes, avec la couleur et le souffle de la réalité. L'ancien joueur de viole, veuf ardent et triste comme l'Orphée de son œuvre, apparut dans le cénacle.
Ce fut une apparition de feu, plus fière et plus (éblouissante que celle qui avait embrasé le bassin de San-Marco : une flamboyante force de vie projetée des entrailles de la nature vers l'anxiété des multitudes, un véhément rayon de lumière jailli d'un ciel intérieur pour éclairer les fonds les plus secrets de la volonté et du désir humains, un chant inouï émergé du silence originaire pour signifier ce qu'il y a d'éternel et d'éternellement indicible dans le cœur du monde.
«-Qui oserait parler de lui, s'il consentait lui-
même à nous parler? — dit l'animateur avec trouble, impuissant à contenir la plénitude croissante qui flottait dans son âme comme une mer d'angoisse.
Et il regarda la cantatrice ; et il la vit telle que, durant les pauses, elle lui était apparue parmi la foret des instruments, blanche et inanimée comme une statue.
Mais l'esprit de beauté qui avait été évoqué devait se manifester en elle.
— Ariane ! — dit tout bas Stelio, comme pour la tirer de sa torpeur.
Elle se leva sans rien dire, gagna la porte, entra dans la pièce voisine. On entendit le bruit léger de sa robe et de son pas ; et puis, le craquement du clavecin qui s'ouvrait. Tous étaient muets et attentifs. Un silence musical occupait la place restée vide dans le cénacle. Une seule fois, le souffle du vent inclina les flammes des bougies, agita les fleurs. Ensuite, tout s'immobilisa dans une attente anxieuse.
Lasciatemi morire * /
Soudain, les âmes furent ravies par un pouvoir comparable à cet aigle qui, en songe, ravit Dante jusqu'à la région du feu. Elles brûlaient toutes ensemble dans l'éternelle vérité, entendaient la mélodie du monde passer à travers leur extase lumineuse.
Lasciatemi morire t
I, « Laissez-moi mourir I »
Était-ce encore Ariane qui pleurait une nouvelle douleur, Ariane qui montait, montait encore dans le
martyre?
E che voleté Che mi conforte In cosi dura sorte.
In cosi gran martire?
Lasciatemi morire * /
La voix se tut ; la cantatrice ne reparut point. L'air de Claudio Monteverde se composa dans le souvenir des auditeurs comme une ligne immuable.
— Y a-t-il un marbre grec qui soit arrivé à une perfection de style plus ingénue et plus sûre ? — dit Daniele Glàuro à demi-voix, comme s'il craignait de troubler le silence musical.
— Mais quelle douleur sur la terre a jamais pleuré ainsi ? — balbutia lady Myrta, les yeux pleins de larmes qui coulaient entre les rides de son pauvre visage exsangue et qu'elle essuyait de ses mains tremblantes, déformées par la goutte.
L'intellect austère de l'ascète et cette douce âme sensitive enfermée dans cette vieille cbair infirme rendaient témoignage à la même puissance. C'était ainsi que, presque trois siècles auparavant, à Mantoue, dans le lame?ix théâtre, six mille spectateurs n'avaient pu réprimer leurs sanglots ; et les poètes avaient cru à la vivante présence d'Apollon sur la nouvelle scène.
I. « Et que ^ouIez-vous — qui me réconforte — clans un sort si cruel, — Jans un si grand martyre ? — Ahl laissez-moi mourir, n
— Voilà, dit Stelio, voilà, Baldassare, un artiste de notre race qui par les moyens les plus simples réussit à s'élever jusqu'au plus haut degré de cette beauté dont le Germain ne s'approcha que rarement dans sa confuse aspiration vers la patrie de Sophocle.
— Connais-tu la lamentation du roi malade ? — demanda le jeune homme à la chevelure ensoleillée, qu'il semblait avoir héritée de la Sapho vénitienne, de cette « alta Gasparra » , l'infortunée amie de Collaltino.
— Toute la détresse d'Amfortas est déjà contenue dans un motet que je connais bien : Peccantem me quotldie ; mais avec quel essor lyrique, avec quelle simplicité puissante ! Toutes les forces de la tragédie s'y trouvent pour ainsi dire sublimées, comme les instincts d'une multitude dans une ame héroïque. Le langage de Palestrina, beaucoup plus ancien, me paraît encore plus pur et plus viril.
— Mais le contraste de Kundry et de Parsifal, au second acte, le motif d'Herzeleïde, la figure impétueuse, la figure de la douleur tirée du mot de l'agape sacrée, le motif de l'aspiration de Kundry, le thème prophétique de la promesse, le baiser sur la bouche du Fol, tout ce -déchirant et enivrant contraste de désir et d'horreur... u La plaie, la plaie ! Voici qu'elle me brûle, voici qu'elle saigne en moi I » Et, sur la frénésie désespérée de la tentatrice, la mélodie de la soumission... « Laisse-moi pleurer sur ta poitrine ! Que pour une heure je m'unisse à toi ; et, même si Dieu me repousse, en toi je serai rachetée et sauvée 1 » Et
la réponse de Parsifal, où revient avec une solenité si haute le motif du Fol, transfiguré maintenant et devenu le Héros promis... « L'enfer pour nous éternellement, si, ne fût-ce qu'une heure, je te laisse me serrer entre tes bras. » Et la sauvage extase de Kundry... (( Puisque mon baiser t'a rendu voyant, l'entier embrassement de mon amour te fera divin. Une heure, une heure seulement avec toi, et je serai sauvée ! » Et les suprêmes efibrts de sa volonté démoniaque, le dernier geste pour séduire, l'imploration et l'offre furibonde... « Seul ton amour me sauve. Laisse-moi t'aimer. Mien, une heure seulement ! Tienne, une heure seulement ! »
Eperdus, Perdita et Stelio se regardèrent au fond des yeux ; dans un battement de paupières ils s'étreignirent, s'unirent, s'enivrèrent et se pâmèrent comme sur un lit de volupté et de mort.
La Marangona, la plus grosse cloche de San-Marco, sonnait minuit. Et, de même que tout à l'heure au crépuscule, il leur sembla qu'ils percevaient le bourdonnement du bronze dans la racine de leurs cheveux comme un frisson de leur propre chair. Ils crurent sentir passer de nouveau sur leur tête cette immense raidie de sons au milieu de laquelle ils avaient tout à coup vu s'élever les apparitions de la Beauté consolatrice invoquées par la Prière unanime. Toutes les grâces des eaux, le tremblement infini du désir qui se cache, l'anxiété, la promesse, l'adieu, la fête, et le formidable monstre aux innombrables visages humains, et la grande sphère étoilée, et les clameurs, et les musiques, et le chant, et les prodiges du
feu, le retour par le caDal sonore, la chanson de la jeunesse brève, la lutte et l'angoisse muette dans la gondole, l'ombre subite sur les trois destins, le banquet illuminé par l'idée belle, les pressentiments, les espérances, les orgueils, toutes les pulsations de la \'ie forte se renouvelèrent en eux, s'accélérèrent, furent mille et ne furent qu'une. Et ils crurent avoir vécu par delà toute limite humaine, et qu'à cette minute ils avaient devant eux une immensité inconnue qu'ils pouvaient aspirer comme on humerait d'un trait un océan ; car, après avoir tant vécu, ils se sentaient vides ; car, après avoir tant bu, ils restaient assoiiïés. Une illusion violente s'était emparée de leurs âmes riches. Elles pensèrent qu'elles s'accroîtraient démesurément dans la richesse l'une de l'autre. La vierge avait disparu. Les yeux de la femme désespérée et nomade répétaient : « L'entier embrassement de mon amour te fera divin. Une heure, une heure seulement avec toi, et je serai sauvée ! Mien, une heure seulement ! Tienne, une heure seulement ! »
Et la tragédie sacrée continuait h grandir dans le commentaire éloquent de l'enthousiaste. Kundry, la tentatrice forcenée, l'esclave du désir, la Rose de l'Enfer, l'originelle Perdition, la maudite, réapparaissait maintenant dans l'aube d'avril ; elle réapparaissait humble et pâle sous la robe de la messagère, la tête courbée, le regard éteint ; et sa voix rauque et brisée n'avait plus que cette unique parole : « Servir ! servir ! ».
La mélodie de la solitude, la mélodie de la soumission, la mélodie de la purification préparaient autour de son humilité l'enchantem.ent du Vendredi Saint. Et voici venir Parsifal avec sa noire armure, le morion clos, la lance baissée, enfermé dans le rêve et dans le fer. « J'arrive par des sentiers périlleux; mais peutêtre ce jour me sauvera-t-il, puisque j'entends le murmure de la divine forêt...» L'esoérance, la douleur, le remords, le souvenir, la promesse, la foi haletant vers le salut, de mystérieuses mélodies sacrées tissaient l'idéal manteau dont allait se couvrir le Simple, le Pur, le Héros envoyé pour guérir la plaie sans remède. « Me conduiras-tu aujourd'hui vers Amfortas? » Il s'alanguissait, défaillait entre les bras du vieillard. (( Servir ! servir I )) La mélodie de la soumission se déployait encore une fois dans l'orchestre, mettait en fuite l'impétueuse figure primitive, a Servir 1 )^ La femme fidèle apportait l'eau, s'agenouillait humble et ardente, lavait les pieds de l'aimé. « Servir I )) La femme fidèle tirait de son sein un vase de baume, oignait les pieds de l'aimé, les essuyait avec sa chevelure défaite. « Servir ! » Le Pur s'inclinait vers la pécheresse, répandait sur la tête sauvage le pur élément. « Ainsi j'accomplis mon premier office. Reçois le baptême et crois au Rédempteur ! » Kundry éclatait en sanglots et de son front touchait la terre, affranchie du désir, atTranchie de la malédiction. Et alors, des profondes harmonies finales de l'appel au Rédempteur, se dégageait, s'élevait, s'épanchait avec une suavité surhumaine la mélodie du pré en fleurs. « Gomme
il est beau, le pré, aujourd'hui ! Un jour, de merveilleuses fleurs m'enlacèrent ; mais l'herbe et la corolle n'eurent jamais un tel parlum... » Extatique, Parsifal contemplait le pré et la forêt tout riants de rosée dans la lumière matinale.
— Ah ! qui pourrait oublier ce moment sublime ? — s'écria l'émerveillé, dont le maigre visage semblait refléter l'éclair de cette joie. — Tous, dans l'obscurité du théâtre, nous demeurions immobiles comme une seule masse compacte. On eût dit que, pour écouter, le sang s'était arrêté dans toutes les veines. Du Golfe Mystique, la symphonie montait en illusion de lumière, le? notes se convertissaient en rayons de soleil, s'engendraient avec l'allégresse du brin d'herbe qui perce la terre, de la corolle qui s'ouvre, de la branche qui pousse ses bourgeons, de l'insecte qui déploie ses ailes. Et toute l'innocence des choses qui naissent pénétrait en nous ; et notre âme revivait je ne sais quel rêve de notre lointaine enfance... iNFA>TiA, la parole de Garpaccio ! Ah, Stelio, celte parole, comme tu as su la répéter à notre vieillesse ! Gomme tu as su nous inspirer le regret de ce que nous avons perdu et l'espérance de le recouvrer par le moyen de l'art indissolublement relié à la vie !
Stelio se taisait, écrasé sous le poids de l'œuvre gigantesque accomplie par ce créateur barbare que l'enthousiasme de Baldassare Stampa évoquait pour l'opposer à l'ardente figure du poète d'Orphée et d'Ariane. Une sorte de rancune instinctive, une obscure hostilité qui ne venait pas de l'intelligence,
le soulevait contre ce Germain tenace qui avait réussi à enflammer de soi l'univers. Pour remporter la victoire sur les hommes et sur les choses, il n'avait fait, celui-là aussi, qu'exalter sa propre image, magnifier son propre rêve de beauté dominatrice. Celui-là aussi était allé vers la foule comme vers la proie préférable. Celui-là aussi s'était imposé comme discipline l'efl'ort pour se surpasser soi-même, sans trêve. Et maintenant il avait le temple de son culte sur la colline bavaroise.
— L'art seul peut ramener les hommes à l'unité, — dit Daniele Glàuro. — Honorons le noble maître qui a proclamé ce dogme pour toujours. Son Théâtre de Fête, bien que bâti en bois et en brique, étroit et imparfait, n'en a pas moins une sublime signification. Là, l'œuvre d'art n'apparaît que comme la religion devenue sensible sous une forme vivante. Le drame est un rite.
— Honorons AVagner, — dit Antimo délia Bella. — Mais, si cette heure doit rester mémorable par une annonce et par une promesse attendues de celui qui, ce soir, montrait le mystérieux navire à la foule, invoquons-y de nouveau l'âme héroïque qui nous a parlé par la voix de Donatella Arvale. En posant la première pierre de son Théâtre de Fête, le poète de Siegfried \3i consacra aux espérances et aux victoires germaniques. Le Théâtre d'Apollon, qui s'élève rapidement sur ce Janicule où jadis les aigles descendaient pour apporter les présages, ne doit être que la révélation monumentale de Tidcc vers laquelle
notre race est conduite par son génie. Réaffirmons le privilège dont la nature a ennobli notre sang iatin.
Stelio se taisait, bouleversé par des forces tourbillonnantes qui le travaillaient avec une sorte de fureur aveugle, semblables aux énergies souterraines qui soulèvent, déchirent, transfigurent les régions volcaniques pour la création de nouvelles montagnes et de nouveaux abîmes. Tous les éléments de sa vie intérieure, assaillis par cette violence, paraissaient se dissoudre et se multiplier à la fois. Des images grandioses et terribles passaient sur ce tumulte, accompagnées de mélodies. Des concentrations et des dispersions très rapides de pensées se succédaient comme les décharges électriques pendant la tempête. A certains moments, c'était comme s'il avait entendu des chants et des clameurs par une porte qui se fût ouverte et refermée sans cesse, comme si des rafales lui avaient apporté les cris alternés d'un massacre et d'une lointaine apothéose.
Tout à coup, avec l'intensité des visions fébriles, il vit la terre brûlée et fatale où il voulait faire vivre les âmes de sa tragédie ; il en sentit toute la soil au dedans de lui-même. Il vit la mythique fontaine qui seule interrompait l'ardente sécheresse, et, sur la palpitation des sources, la candeur de la vierge qui devait mourir là. Il vit sur le visage de Perdita le masque de l'héroïne apaisé dans la beauté d'une douleur extraordinairement calme. Puis, l'antique sécheresse do la plaine d'Argos se convertit en flammes ; la
l3o LE FEU
fontaine Perséia coula comme un fleuve rapide. Le leu et l'eau, les deux éléments primitiio, passèrent sur toutes les choses, eftacèrent tous les vestiges, se répandirent, errèrent, luttèrent, triomphèrent, acquirent un verbe, prirent un langage pour dévoiler leur intime essence, pour raconter les innombrables mythes nés de leur éternité. La symphonie exprima le drame des deux Ames élémentaires sur la scène de l'Univers, la lutte pathétique des deux grands Etres vivants et mobiles, des deux Volontés cosmiques, telle que se la figurait le pasteur Arya sur les hauts plateaux en contemplant le spectacle des choses avec des yeux purs. Et tout à coup, du centre même du mystère musical, du goufire de l'océan symphonique, l'Ode s'éleva, portée par la voix humaine, et elle atteignit les plus hautes cimes.
Le miracle de Beethoven se renouvelait. L'Ode ailée, l'Hymne, s'élançait des profondeurs de l'orchestre pour dire, d'une façon impérieuse et absolue, la joie et la douleur de l'Homme. Ce n'était pas le Chœur, comme dans la Neuvième symphonie, c'était la Voix solitaire et dominatrice : l'interprète, la messagère de la multitude. « Sa voix, sa voix!... Elle est disparue. Son chant paraissait toucher le cœur du monde ; et elle était au delà du voile », disait l'animateur qui une lois encore avait dans les yeux la statue de cristal où il avait vu monter la source de la mélodie. « Je te chercherai, je te retrouverai, je m'emparerai de ton secret. Tu chanteras mes hymnes, debout au sommet de mes musiques. » Libéré de tout désir
LE FEU l3l
impur, il considérait la dépouille mortelle de la vierge comme le réceptacle d'un don divin. Il entendait la voix incorporelle surgir des profondeurs de l'orchestre pour révéler la part de vérité éternelle qui existe dans le fait éphémère, dans l'événement passager. L'ode couronnait de lumière l'épisode. Alors, comme pour ramener vers le jeu des apparences l'esprit ravi «c au delà du voile », une figure de danse vint se dessiner sur le rythme de l'ode mourante. Entre les côtés d'un parallélogramme inscrit dans l'arceau de la scène, comme entre les limites d'une strophe, la danseuse muette, avec les lignes de son corps affranchi pour quelques instants des tristes lois de la pesanteur, imita le feu, l'eau, le tourbillon, les révolutions des étoiles. « La Tanagra, fleur de Syracuse, laite entièrement d'ailes comme une fleur est laite de pétales ! » Ainsi évoquait-il l'image de la Sicilienne déjà célèbre, qui avait retrouvé l'art orchestique tel qu'il fut à l'époque où Phrynicus pouvait se vanter d'avoir en lui-même autant de figures de danse que soulève de vagues sur l'océan une orageuse nuit d'hiver. L'actrice, la cantatrice, la danseuse, les trois femmes dionysiaques, lui apparaissaient comme les instruments parfaits de ses fictions. Avec une incroyable rapidité, dans la parole, dans le chant, dans le geste, dans la symphonie, son œuvre se réalisait intégralement et vivait d'une vie toute-puissante devant la multitude subjuguée.
Il se taisait, perdu en ce monde idéal, attentif à mesurer l'effort nécessaire pour le manifester. Les
l32 LE FEU
voix de ceux qui l'entouraient lui arrivaient comme du lointain.
— Wagner affirme que le seul créateur de l'œuvre d'art est le peuple, — disait Baldassare Stampa, — et que l'unique fonction de l'artiste est de recueillir et d'exprimer la création du peuple inconscient...
L'extraordinaire émoi dont il s'était lui-même étonné lorsque, du trône des Doges, il parlait à la foule, vint le ressaisir. Dans la communion entre son âme et l'âme de la loule, un mystère était survenu, presque divin ; quelque chose de plus grand et de plus fort s'était ajouté au sentiment habituel qu'il avait de sa personne ; il lui avait semblé qu un pouvoir inconnu convergeait en lui, abolissant les limites de son être et conférant à sa voix solitaire l'harmonie d'un chœur. Il y avait donc dans la multitude une secrète beauté d'où le poète et le héros pouvaient seuls tirer des éclairs. Quand cette beauté se révélait par la soudaine clameur poussée au théâtre ou sur la place publique ou dans la tranchée, alors un torrent de joie gonflait le cœur de celui qui avait su la provoquer par le vers, par la harangue, par le signal de l'épée. La parole du poète communiquée à la foule était donc un acte, aussi bien que le geste du héros. Elle était un acte qui, de l'obscurité de l'âme innombrable, faisait jaillir une beauté soudaine : tel un statuaire prodigieux qui, d'une masse d'argile, pourrait par une seule touche de son pouce plastique extraire une statue divine. Alors cessait le silence étendu comme un voile sacré sur le poème accompli. La matière de
LE FEU l33
la vie n'était plus évoquée à l'aide de syniboles immatériels ; c'était la vie même qui se manifestait intégralement par le poète : le verbe se faisait chair, le rythme s'accélérait dans une forme respirante et palpitante, l'idée s'énonçait avec la plénitude de sa force et de sa liberté.
— Mais, — disait Fabio Molza, — pour Wagner, le peuple se compose de tous ceux qui éprouvent une misère commune ; vous entendez bien : une misère commune...
({ Vers la Joie, vers l'éternelle Joie ! » pensait Stelio. « Le peuple se compose de tous ceux qui éprouvent un obscur besoin de s'élever, par le moyen de la Fiction, hors de la prison quotidienne où ils souffrent et sont esclaves. » Ils disparaissaient, les étroits théâtres urbains où, dans la chaleur suffocante et imprégnée de toutes les impuretés, devant un ramassis de ribauds et de courtisanes, les acteurs font métier de prostitution publique. Sur les gradins du théâtre nouveau il voyait la foule vraie, l'immense foule unanime dont il venait de sentir l'odeur et d'entendre la clameur sous les étoiles, dans la conque marmoréenne. Grâce au mystérieux pouvoir du rythme, son art, même incompris, apportait, aux âmes rudes et ignorantes un trouble profond, semblable à celui du prisonnier qui va être délivré de ses lourdes chaînes. Peu à peu, la félicité de la délivrance se propageait aux plus abjects ; les fronts ridés s'éclairaient ; les bouches accoutumées aux vociférations brutales s'épanouissaient dans la stupeur; et finalement les mains, les âpres mains asservies aux
l34 LE FEU
instruments du travail, se tendaient par un clan d'amour vers l'héroïne qui envoyait aux étoiles sa douleur immortelle.
— Dans l'existence d'un peuple comme le nôtre disait Daniele Glàuro, — une grande manifestation d'art compte beaucoup plus qu'un traité d'alliance ou qu'une loi financière. Ce qui ne meurt pas vaut mieux que ce qui est caduc. L'astuce et l'audace d'un Malalesta sont encloses pour l'éternité dans une médaille de Pisanello. Rien ne survit de la politique de Machiavel, sinon le nerf de sa prose...
« C'est vrai, c'est vrai ! » pensait Stelio. « La fortune de l'Italie est inséparable du sort de la Beauté dont elle est mère. » Telle maintenant lui apparaissait la vérité souveraine, soleil rayonnant sur cette divine patrie idéale que Dante explora. « Italie ! Italie I » Sur son âme résonnait comme un cri de rappel ce nom qui enivre la terre. Des ruines baignées par tant de sang héroïque, l'art nouveau ne devait-il pas s'élever robuste de racines et de branches ? Ne devait-il pas résumer en lui toutes les forces latentes que possède la substance héréditaire de la nation, devenir pour la troisième Rome une puissance déterminante et constructive, indiquer aux hommes d'Etat les vérités primordiales qui sont les bases nécessaires des institutions nouvelles? Fidèle aux plus antiques instincts de sa race, Wagner avait pressenti et secondé par son effort l'aspiration des Etats allemands vers la grandeur héroïque de l'Empire. Il avait évoqué la haute figure d'Henri l'Oiseleur se dressant sous le chêne séculaire ;
LE FEU l35
— Que par toute la terre allemande surgissent les combattants ! — Et bientôt ces combattants avaient vaincu. Avec le même élan, avec la même ténacité, le peuple et l'artiste avaient atteint le but glorieux. La même victoire avait couronné l'œuvre du fer et l'œuvre du rythme. Aussi bien que le héros, le poète avait accompli un acte libérateur. Aussi bien que la volonté du Chancelier, aussi bien que le sang des soldats, ses figures musicales avaient contribué à exalter et à perpétuer l'âme de la race.
— Il est ici depuis quelques jours déjà, au palais Vendramin-Calergi, — disait le prince Iloditz.
Et, subitement, l'image du créateur barbare s'approcha ; les lignes de sa face devinrent visibles, les yeux d'azur brillèrent sous le vaste front, les lèvres se serrèrent sur le menton puissant, armées de sensualité, d'orgueil et de dédain. Son petit corps courbé par la vieillesse et par la gloire se redressa, parut aussi gigantesque que son œuvre, prit l'aspect d'un dieu. Le sang y courut comme les torrents dans une montagne, la respiration y soufHa comme le vent dans une forêt. Tout à coup, la jeunesse de Siegfried l'envahit, s'y épanouit, radieuse comme l'aurore dans le nuage. « Suivre l'impulsion de mon cœur, obéir à mon instinct, écouter en moi-même la voix de la nature, c'est ma suprême loi ! » La parole héroïque y résonna, s'élançant des profondeurs, exprimant la volonté jeune et saine qui triomphait de tous les obstacles et de tous les maléfices, toujours d'accord avec la loi de l'Univers. Et alors les flammes, celles qui
naissaient de la roche heurtée par la lance de Wotan, montèrent en cercle : « Sur la mer flamboyante le chemin s'est ouvert. Me plonger dans le feu, oh, la grande joie I Trouver l'épouse dans la flamme ! » Tous les fantômes du mythe fulgurèrent, s'éteignirent.
Le casque ailé de Brunehilde scintilla au soleil. « Gloire au soleil! Gloire à la lumière I Gloire au jour rayonnant ! Mon sommeil fut long. Qui m'a réveillée ? » Tous les fantômes s'enfuirent en tumulte, se dispersèrent. Soudain ressuscita sur un champ d'ombre la vierge du chant, Donatella Arvale, telle qu'elle lui était apparue là-bas parmi la pourpre et l'or de la salle immense, tenant à la main la fleur du feu, dans une attitude dominatrice : « Tu ne me vois donc pas ? Mon regard qui te consume et mon sang qui bout ne te font donc pas peur ? Tu ne l'éprouves pas, cette ardeur sauvage? » Absente, elle reprenait son pouvoir de rêve. Des musiques infinies naissaient du silence qui occupait la place restée vide dans le cénacle. Son hermétique visage recelait un secret inviolable. « Ne me touche pas, ne me trouble pas ; et je refléterai à jamais ton image lumineuse. C'est toi-même que tu dois aimer. Renonce à moi! » Une fois encore, comme sur l'eau fébrile , une impatience passionnée tourmentait l'animateur ; et, dans l'absente, il retrouvait l'aptitude à être tendue comme un bel arc par une main forte qui saurait s'en armer pour une haute conquête : « Eveille-toi, vierge, éveille-toi I Vis et ris ! Sois mienne I »
Son esprit était entraîné avec violence dans l'orbite du monde créé par le dieu germain ; les visions et les harmonies l'opprimaient ; les figures du mythe septentrional se superposaient à celles de son art et de sa passion, les obscurcissaient. Son désir et son espérance parlaient le langage du barbare : « Il faut queje t'aime en riant, que je m'aveugle en riant ; il faut qu'en riant nous nous perdions ensemble. Amour radieux, riante mort ! » L'allégresse de la vierge guerrière sur la roche cerclée de flammes atteignait les plus hauts sommets ; le cri de volupté et de liberté montait jusqu'au cœur du soleil. Ah ! quelle chose n'avait-il exprimée, quel faîte et quel abîme n'avait-il pas touchés, ce formidable agitateur de l'âme humaine? Quel effort pourrait jamais égaler le sien? Quel aigle pourrait espérer un plus haut vbl ? Son œuvre gigantesque était là, terminée, au milieu des hommes. Par toute la terre retentissait le dernier chœur du Graal. le cantique de grâces : « Gloire au miracle ! Rédemption au Rédempteur I »
— Il est fatigué, — disait le prince Hoditz ^ très fatigué, très affaibli. Voilà pourquoi nous ne l'avons pas vu au Palais des Doges. Il a le cœur malade...
Le géant redevenait homme : pauvre corps courbé par la vieillesse et par la gloire, usé par la passion, mourant. Et Stelio réentendit en lui-même les paroles de Perdita, qui avaient changé la gondole en un cûrcueil : celles qui évoquaient un autre grand artiste frappé, le père de Donatella Arvale. u L'arc a
l38 LE FEU
pour nom Bios et pour œuvre la mort. » Le jeune homme avait devant lui le chemin marqué par la victoire, l'art long, la vie brève. « En avant I En avant I Plus haut, toujours plus haut! )) A chaque heure, à chaque seconde, il fallait essayer, lutter, se fortifier contre la destruction, la diminution, l'oppression, la contagion. A chaque heure, à chaque seconde, il lallait tenir l'œil fixé sur le but, concentrer et diriger là toutes ses énergies, sans trêve, sans défaillance. Il sentait que la victoire lui était aussi nécessaire que l'air à ses poumons. Au contact du barbare, une furieuse volonté de lutte s'éveillait dans cet agile sang latin. « A vous maintenant de vouloir ! » avait crié Wagner, le jour où fut inaugurée la scène du théâtre nouveau. « Dans l'œuvre d'art de l'avenir, la source de l'invention ne tarira jamais plus. » L'art était infini comme la beauté du monde. Pas de limites pour la force et pour l'audace. Chercher, trouver, plus loin, toujours plus loin. « En avant I En avant ! »
Alors un seul flot, énorme et informe, rassembla toutes les aspirations et toutes les angoisses de ce délire, se creusa comme un gouffre, se redressa comme un tourbillon, se condensa, prit la qualité de la matière plastique, obéit à la même énergie inépuisable qui, sous le soleil, façonne les animaux et les choses. Une image extraordinairement belle et pure naquit de ce travail, vécut et resplendit avec une insoutenable intensité. Le poète la vit, la reçut dans ses yeux purs, sentit qu'elle prenait racine au centre de son esprit. ♦ Ah! l'expiymer, la manifester aux hommes, la fixer
LE FEU iSg
dans sa perfection pour l'éternité! » Moment sublime et sans retour. Tout disparut. Autour de lui coulait la vie journalière; autour de lui résonnaient les paroles fugitives ; l'attente palpitait, le désir se consumait.
Et il regarda la femme. Les astres scintillaient, les arbres ondulaient, un jardin fuyait derrière la tête de Perdita. Les yeux de la femme disaient encore : « Servir I Servir I »
Descendus au jardin, les botes s'étaient dispersés dans les allées et sous les berceaux. La brise de la nuit était si tiède et si humide que les paupières délicates la sentaient sur leurs cils comme une caresse de lèvres qui effleurent. Les étoiles cachées des jasmins embaumaient dans l'ombre ; et les fruits aussi embaumaient comme aux vergers des îles, mais plus lourdement. Une force vive de fertilité émanait de cet étroit espace de terre végétale qui paraissait en exil, resserré dans sa ceinture d'eau. Ainsi l'âme exilée se fait plus intense.
— Voulez-vous que je reste ? Voulez-vous que je revienne quand les autres seront partis ? Dites I II est tard.
— Non, non, Stelio ! Je vous en conjure! Il
l4o LE FEU
est tard, il est trop tard I C'est vous-même qui le dites.
La voix de la Foscarina était pleine d'une mortelle frayeur. Les épaules nues, les bras nus, elle tremblait dans l'ombre ; et elle voulait encore se refuser, et elle voulait être possédée ; et elle voulait mourir, et elle voulait être secouée par ces mains fortes. Elle tremblait ; ses dents tremblaient dans sa bouche. Un fleuve glacé la submergeait, passait sur elle, la transissait depuis la racine des cheveux jusqu'à l'extrémité des doigts. Toutes les jointures de ses membres lui faisaient mal et semblaient sur le point de se dénouer; et, dans sa terreur, ses mâchoires raidies lui faisaient une voix différente. Et elle voulait mourir, et elle voulait être vaincue. Et, sur sa frayeur et sur son transissement et sur sa chair qui n'était plus jeune, était suspendue la parole atroce que l'aimé lui-même avait dite et qu'elle-même avait répétée : « Il est tard, il est trop tard I »
— Votre promesse, votre promesse, Perdita ! Je ne veux plus, je ne peux plus attendre.
Le bassin maritime, voluptueux comme une gorge qui s'offre, l'estuaire perdu dans l'ombre et dans la mort, la Cité allumée par la fièvre crépusculaire, l'eau coulant dans la clepsydre invisible, le bronze vibrant dans le ciel, le désir suffocant, les lèvres serrées, les paupières baissées, les mains arides, tout reparut avec le souvenir de la promesse muette. Sauvage fut l'ardeur dont il convoita cette chair profonde.
— Non, je ne veux plus attendre 1
LE FEU l4l
Elle lui venait de loin, de très loin, cette ardeur : des plus antiques origines, de la primitive animalité des unions soudaines, de l'antique mystère des fureurs sacrées. De même que la troupe envahie par le dieu descendait le long de la montagne en déracinant les arbres, et s'avançait avec une fougue de plus en plus aveugle, et se grossissait toujours de nouveaux déments, et propageait la folie partout sur son passage, et devenait enfin une immense multitude bestiale et humaine, frémissant d'une volonté monstrueuse ; de même, en lui, cet instinct cruel se précipita, confondant et entraînant toutes les idées de son esprit avec une agitation vertigineuse. Et ce qu'il désira dans la femme nomade et désespérée, ce fut l'être opprimé par l'éternelle servitude de sa nature, l'être destiné à succomber aux subites convulsions de son sexe, celle qui apaisait la fièvre lucide de la scène dans la volupté somnifère, l'actrice ardente qui passait de la frénésie de la foule à la force du mâle, la créature dionysiaque qui, comme dans l'Orgie, couronnait par l'acte de vie le rite mystérieux.
Son désir fut insensé et sans mesure, fait de cruauté, de rancune, de jalousie, de poésie et d'orgueil. Il regretta de n'avoir pas possédé l'actrice après un triomphe scénique, chaude encore du souffle populaire, couverte de sueur, haletante et défaillante, avec les vestiges de l'âme tragique qui avait pleuré et crié en elle, avec les larmes de cette âme étrangère encore humides sur son visage bouleversé. Dans un éclair, il la vit abattue, pleine de la puissance qui avait arraché
le hurlement au monstre, palpitante comme la Ménade après la danse, assoiffée et lasse.
— Ne soyez pas cruel, ne soyez pas cruel ! — supplia la femme qui sentait dans la voix, qui lisait dans les yeux de l'aimé l'horrible vertige. — Oh I ne me faites pas de mal !
Sous le regard vorace du jeune homme, toute sa chair se contractait une fois encore, se refusant avec une pudeur douloureuse.
Le désir de Stelio la frappait, la déchirait comme une blessure. Elle connaissait tout ce qu'il y avait d'acre et d'impur dans cette excitation soudaine, et combien profondément il la jugeait empoisonnée et corrompue, chargée d'obscurs amours, tentatrice errante et implacable. Elle devinait cette rancune, cette jalousie, cette mauvaise fièvre qui tout d'un coup s'était rallumée chez le doux ami auquel, depuis si longtemps, elle avait voué tout ce que son être contenait de plus précieux et de plus sincère, préservant la bonté de ses offrandes par l'opiniâtreté de sa défense. Tout était perdu, maintenant; tout était dévasté soudain, comme un beau domaine à la merci d'esclaves rebelles et vindicatiis. Et alors, comme si elle eût souffert les affres de l'agonie, à l'instant même du trépas, elle revit toute son existence âpre et orageuse, sa vie de lutte et de douleur, d'égarements et d'efforts, de passion et de triomphe. Elle en sentit le fardeau, l'encombrement. Elle se rappela l'ineffable transport de joie, d'épouvante et de libération qu'elle avait éprouvé au moment où elle s'était pour la première fois abandonnée
à l'homme qui Tavait séduite, dans sa lointaine adolescence. Et à travers son âme éperdue passa l'image de la vierge qui s'était retirée, qui avait disparu, qui rêvait peut-être dans sa chambre solitaire, ou qui pleurait, ou qui déjà se promettait et goûtait déjà sur l'oreiller pur le bonheur de s'être promise. « Il est trop tard, il est trop tard. » La parole irrévocable passait continuellement sur son front comme la vibration du bronze. Et le désir de l'aimé la frappait, la déchirait comme une blessure.
— Oh ! ne me faites pas de mal I
Elle suppliait, blanche et frêle comme le duvet de cygne qui courait autour de ses épaules nues et de sa poitrine palpitante. Il semblait qu'elle se dépouillât de sa puissance, qu'elle devînt légère et faible, qu'elle se revêtît d'une âme secrète et tendre, si facile à tuer, à détruire, à immoler sans efïusion de sang!
— Non, Perdita, je ne vous lerai aucun mal ! — balbutia-t-il, bouleversé par cette voix et par cet aspect, pris aux entrailles par une pitié humaine qui montait des mêmes profondeurs d'où lui était venu cet instinct sauvage. — Pardonnez-moi, pardonnezmoi I
n aurait voulu la prendre dans ses bras, la bercer, la consoler, l'entendre pleurer, boire ses larmes. Il lui semblait qu'il ne la reconnaissait pas, qu'il avait devant lui une créature ignorée, infiniment humble et douloureuse, privée de toute force. Et sa pitié et son remords étaient un peu semblables à 1 émotion que l'on éprouve après avoir heurté et blessé sans le vou-
l44 I-E FEU
loir un malade, un enfant, un petit être inoffensif et seul.
— Pardonnez-moi I
Il aurait voulu s'agenouiller, lui baiser les pieds dans l'herbe, lui dire quelque parole câline. Il s'inclina, lui toucha une main. Elle tressaillit de la tête jusqu'aux talons ; elle ouvrit sur lui de larges yeux ; puis, elle rabaissa les paupières, demeura immobile. L'ombre s'accumula sous l'arc de ses sourcils, dessina l'ondulation de ses joues. De nouveau, le fleuve glace la submergeait.
On entendit les voix des hôtes épars dans le jardin ; puis, il se fit un grand silence. On entendit crier le sable sous des pas ; puis, il se fît encore un grand silence. Une clameur confuse arriva du lointain, sur les canaux. Les jasmins parurent verser une odeur plus forte, comme un cœur accélère ses palpitations. La nuit parut grosse de prodiges. Les forces éternelles opéraient harmonieusement, entre la terre et les étoiles.
— Pardonnez-moi ! Si mon désir vous cause une souffrance, je l' étoufferai encore, je serai encore capable de renoncer, de vous obéir. Perdita, Perdita, j'oublierai tout ce que vos yeux me disaient là-haut, parmi les vaines paroles... Quelle étreinte, quelle caresse pourrait nous unir plus intimement? Toute la passion de la nuit nous jetait l'un vers l'autre. Je vous ai reçue toute en moi, comme une onde... Et maintenant, il me semble que je ne pourrais plus vous séparer de mon sang, et que vous ne pourriez plus vous éloigner de
moi, et que nous devons aller ensemble à la rencontre de je ne sais quelle aurore...
11 lui parlait à voix basse, avec une entière efïusion, devenu comme une substance vibrante où s'imprimaient de seconde en seconde tous les changements de la créature nocturne. Ce qu'il voyait devant lui, ce n'était plus une forme corporelle, une chair opaque et impénétrable, la pesante prison humaine ; c'était une âme dévoilée par une succession d'apparences non moins expressives que des mélodies, une sensibilité infiniment délicate et puissante qui, dans cette enveloppe, créait tour à tour la ténuité des fleurs, la vigueur du marbre, l'éclat de la flamme, toutes les ombres et toutes les lumières.
— Stelio !
A peine le prononça-t-elle, ce nom ; et toutefois, dans le souffle qui mourait sur ses lèvres blêmies, il y avait une immensité d'exultation et d'émerveillement, comme dans le cri le plus aigu. A l'accent viril elle avait reconnu l'amour : — l'amour, l'amour ! Elle qui tant de fois avait écouté les belles et parfaites paroles prononcées par cette voix limpide, et qui en avait étrangement soufi'ert comme d'un supplice et d'un jeu, elle voyait maintenant sa vie et le monde se transfigurer tout d'un coup à cet accent nouveau. Son âme chavira : ce qui l'encombrait tomba au fond, dans une obscurité sans limite; et à la surface vint quelque chose de libre et d'immaculé, qui se dilata, qui se recourba comme un ciel matinal. Et, de même que le flot de la lumière monte depuis l'horizon
l46 LE FEU
jusqu'au zénith avec une muette harmonie, de même l'illusion du bonheur monta jusqu'à sa bouche. Un sourire s'y épancha, infini, où les lignes de ses lèvres tremblaient comme les feuilles dans la brise, où ses dents luisaient comme les jasmins dans la clarté stellaire.
« Tout est aboli, tout est évanoui. Je n'ai pas vécu, je n'ai pas aimé, je n'ai pas souffert. Je suis nouvelle. Je ne connais que cet amour. Je suis pure. Je veux mourir dans la volupté à laquelle tu m'initieras. Les années et les événements ont passé sur moi sans atteindre cette partie de mon âme que je te réservais, ce ciel secret qui vient de s'ouvrir à l'improviste et qui a triomphé de toutes les ombres et qui est demeuré seul pour contenir la force et la douceur de ton nom. Moi, ton amour me sauve ; toi, l'entier embrassement de mon amour te fera divin... »
Des paroles d'ivresse jaillissaient de son cœur délivré; mais ses lèvres n'osaient pas les dire. Et elle souriait, souriait de son sourire infini, silencieusement.
— N'est-il pas vrai ? Répondez, Perdita I Ne la sentez-vous pas, vous aussi, cette nécessité qui est forte de tous nos renoncements, de toute notre constance à attendre la plénitude de l'heure? Ah! il me semble que mes pressentiments et mes espoirs ne seraient plus rien, si cette heure ne devait pas être. Dites que sans moi vous ne pourriez atteindre l'aube, comme je ne pourrais l'atteindre sans vous. Dites!
— Ouï, oui...
Dans cette syllabe étouffée, elle se donna éperdu-
LE FEU lli-J
ment. Son sourire s'éteignit; sa bouche s'alourdil, se détacha sur sa pâleur avec un reUef presque dur, comme gonflée par la soif, forte pour attirer, pour prendre, pour retenir, inassou\^e. Et tout ce corps, qui naguère s'atténuait dans la douleur et dans la terreur, se redressa comme s'il y croissait tout à coup une ossature neuve, recouvra sa puissance charnelle, fut traversé par une onde impétueuse : il redevint désirable et impur.
— Plus de délais. Il est tardi
Il frissonnait d'impatience. La furie le reprenait; le désir le ressaisissait à la gorge avec ses grilTes félines.
— Oui ! — répéta la Foscarina, mais avec un autre accent, les yeux dans les yeux de Stelio, avide et impérieuse, comme si elle était certaine à présent de posséder le philtre qui devait enfin l'enchaîner à elle
Il sentit pénétrer dans son cœur les voluptés qui habitaient cette chair profonde. Il la regarda, pâle comme si tout son sang allait se perdre dans la terre pour y baigner les racines des fruits, en rêve, hors du temps, lui seul avec elle seule.
Elle était sous l'arbuste orné de colliers et chargé de fruits, arquée toute à la façon de ses lèvres; et, comme l'haleine s'exhale des lèvres, ainsi la fièvre s'exhalait de tous ses membres. La beauté soudaine qui l'avait illuminée dans le cénacle, faite de mille forces idéales, réapparaissait en elle, mais avec plus d'intensité encore, faite maintenant de la flamme qui ne se flétrit pas, de la ferveur qui ne languit jamais. Les fruits magnifiques pendaient sur sa tête, portant à
lAS LE FEU
leur sommet la couronne d'un roi donateur. Le mythe de la grenade revivait dans la nuit, comme au passage de la barque sur l'eau crépusculaire. — Qui était cette femme? Était-ce Perséphone, reine des Ombres? Avait-elle vécu là où toutes les agitations humaines paraissent un jeu des vents sur la poussière d'une route sans fin? Avait-elle contemplé le monde des sources, compté sous la terre les racines des fleurs, immobiles comme les veines dans un corps pétrifié ? Était-elle lasse ou ivre des larmes et des rires et des luxures humaines, et d'avoir touché une à une toutes les choses mortelles pour les faire fleurir, pour les faire périr? Qui était-elle? Avait-elle frappé les villes comme un fléau, scellé pour toujours sous son baiser les lèvres qui chantaient, arrêté les battements d'une âme tyrannique, intoxiqué les jeunes hommes avec sa sueur, salée comme l'écume de la mer? Qui était cette femme? Quel était le passé qui la rendait si blême, si brûlante et si périlleuse ? Avait-elle déjà dit tous ses secrets et donné tous ses dons? Ou pouvait-elle encore par de nouvelles œuvres émerveiller son nouvel amant, pour qui la vie, le désir et la victoire étaient une seule et même chose? — Tout cela, et davantage, et davantage encore offraient au rêve les petites veines de ses tempes, l'ondulation de ses joues, la puissance de ses flancs, l'ombre glauque et presque marine oii vivait oe visage comme l'œil vit dans sa propre humidité.
tf Tout le mal, tout le bien, ce que je sais et ce que j'ignore, ce que tu sais et ce que tu ignores, tout a préparé la plénitude de notre nuit ». La vie et le rêve
LE FEU IqQ
ne faisaient qu'un. Les sensations et les pensées étaient comme des vins mêlés dans une seule coupe. Les vêtements, le visage nu, les espérances, les regards, étaient pareils aux plantes de ce jardin, à l'air, aux étoiles, au silence.
Moment sublime et sans retour. Avant que l'âme fut complice, les mains firent le geste qui attire. La femme renversa la tète dans l'ombre, comme pour s'abattre ; entre les paupières qui mouraient, entre les lèvres qui mouraient, la blancheur de ses yeux, la blancheur de ses dents brillèrent comme les choses qui brillent pour la dernière lois. Puis, rapidement, sa tête se redressa, se ranima; ses lèvres cherchèrent les lèvres qui les cherchaient. Jamais sceau ne fut plus fort. Comme l'arbuste, l'amour couvrit les deux êtres enivrés.
Ils se détachèrent; ils se regardèrent fixement, sans se voir. Ils ne voyaient plus rien. Ils étaient aveugles. Ils entendaient un bruit terrible, comme si le frémissement du bronze se lût réveillé à l'intérieur même de leur front. Toutefois, ils purent distinguer le heurt sourd d'un fruit qui, de la branche qu'ils avaient secouée dans leur étreinte, tombait sur l'herbe. Ils sortirent comme d'un lourd nuage. Ils se revirent; ils redevinrent lucides. Ils perçurent les voix amies éparses dans le jardin, la confuse clameur qui s'éloignait sur les canaux où repassaient peut-être les anciens cortèges.
— Eh bien? — demanda le jeune homme fiévreusement, brûlé jusqu'aux moelles par ce baiser de chair et d'âme.
Elle se baissa pour ramasser la grenade sur l'herbe. Le fruit était mûr; il s'était ouvert dans la chute et versait son sang par la fente. Avec la vision de la barque chargée et de l'île pâle et de la prairie d'asphodèles, se représentèrent à l'esprit de l'amante les paroles de l'animateur : « Ceci est mon corps... Prenez et mangez I »
— Eh bien?
— Oui.
D'un mouvement machinal, elle serra îe fruit dans son poing, comme si elle voulait en exprimer le suc. La liqueur coula, mouilla son poignet. Elle tremblait; ses dents tremblaient dans sa bouche. Le fleuve la submergeait de nouveau, passait sur elle, la transissait depuis la racine des cheveux jusqu'à l'extrémité des doigts.
— Gomment? Dites! — insista le jeune homme avec une sorte de brutalité; car il sentait renaître sa démence.
— Partez avec les autres; et puis, revenez. Je vous attendrai à la grille du jardin Gradenigo.
Elle tremblait toute, d'une frayeur charnelle, en proie à la force invincible. Dans un éclair, il la vit renversée, couverte de sueur, palpitante comme la Ménade après la danse. Ils se regardèrent encore, mais ils ne purent supporter le regard sauvage de leur convoitise. Ils souffrirent. Ils se quittèrent.
Elle s'en alla vers les voix des poètes qui avaient exalté sa puissance idéale.
LE FKU lOI
Perdue, perdue, elle était perdue maintenant. Elle vivait encore, défaite, humiliée et blessée, comme si l'on eût piétiné sur elle impitoyablement ; elle vivait encore, et l'aube se levait, et les jours recommençaient, et la fraîche marée refluait dans la Cité belle, et Donatellïi reposait sur son oreiller pur. En un lointain indéfini s'effaçait l'heure, si proche pourtant, où elle avait attendu l'aimé à la grille, reconnu les pas dans le silence funèbre du quai désert , senti ses genoux ployer comme sous un choc et sa tête se remplir du bourdonnement terrible. Comme elle était loin, cette heure-là! Et néanmoins, dans sa chair, sous le frisson que lui avait laissé la fièvre nocturne, elle gardait avec une étrange intensité les sensations de Tattente : le froid du fer où s'était appuyé son front, î'âcreté suffocante qui montait des herbes comme d'un routoir, la langue tiède des lévriers de lady Myrta qui étaient venus sans bruit lui lécher les mains.
— Adieu ! adieu !
Elle était perdue. Il s'était levé de son lit comme du lit d'une courtisane, devenu presque étranger, presque impatient, attiré par la fraîcheur de l'aube, par la liberté du matin.
— Adieu!
De sa fenêtre, elle aperçut au bord du canal Stelio qui respirait l'air vif à pleins poumons ; et puis, dans le grand calme, elle entendit la voix limpide et sûre appelant le gondolier :
— Zorzi !
L'homme dormait au fond de la gondole, immobile; et son sommeil humain ressemblait à celui de l'esquit recourbé qui lui obéissait. A peine Stelio l'eut-il touché du pied, qu'il se réveilla en sursaut, bondit à la poupe et empoigna la rame. L'homme et la barque s'étaient ranimés en même temps comme s'ils n'eussent fait qu'un seul corps, prêts tous deux à courir sur l'eau.
— Servo suo, paroni — dit Zorzi avec un sourire, en regardant le ciel qui s'éclairait. — La se senta, che adesso me toca vogar mi^.
En face du palais, la porte d'un atelier s'ouvrit. C'était l'atelier d'un tailleur de pierre, où l'on fabriquait des marches avec la pierre de Val-di-Sole.
« Monter ! » pensa Stelio ; et son cœur superstitieux se réjouit de ce bon augure. Sur l'enseigne, le nom de la carrière lui sembla rayonnant. Tout à l'heure déjà, dans les armoiries des Gradenigo, n'avait-il pas vu l'image de l'escalier, symbole de sa propre ascension ? « Plus haut, toujours plus haut I » La joie repullulait dans les profondeurs. Le matin excitait les œuvres humaines.
1. a A votre service, seigneur. Asseyez-vous ; c*est à moi, maintenant, de ramer. » (Dialecte vénitien.)
LE FEU l53
« Et Perdita ?... Et Ariane?... » D les revit en haut de l'escalier marmoréen, à la lueur des torches fumeuses, si serrées au milieu de la presse que l'une se confondait avec l'autre dans une même hlancheur, les deux tentatrices échappées ensemble de la foule comme de l'embrassement d'un monstre. « Et la Tanagra ? » La Syracusaine aux longs yeux de chèvre lui apparut au repos, attachée à la terre maternelle comme la figure d'un bas-relief au plan où elle est sculptée, u La Trinité dionysiaque ! » Il se les figurait exemptes de toute passion, indemnes de tout mal, comme les créatures de l'art. La surface de son âme se couvrait d'images splendides et rapides, ainsi qu'une mer parsemée de voiles. Son cœur ne souffrait plus. Une âpre sensation de nouveauté se répandait par toute sa substance, avec la diffusion de la lumière. La chaleur de la fièvre nocturne se dispersait entièrement dans la brise, les vapeurs se dissipaient. En lui arrivait ce qui arrivait autour de lui. Il renaissait avec le matin.
— Adesso no serve pih che ti fazzi chlaro^, — murmura le rameur avec malice, en éteignant le fanal de la gondole.
— Au Grand Canal, par San-Giovanni-Decollalo 1 lui cria Slelio, en s'asseyant.
Et, tandis que la proue dentelée prenait le Rio-di- San-Giacomo-dairOrio, il se tourna pour regarder le palais qui, dans l'ombre, avait une couleur de plomb.