‹ Le feu sacré; drame en un acteChapitre 10 sur 17 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

LE COLONEL, LUCIEN, HENRI en costume d'aviateur LE COLONEL.

Toi, mon cher enfant...

LUCIEN

Mon grand frère...

Embrassades.

HENRI

Il était temps de m'ouvrir, ce pauvre Dick ne me reconnaissait pas sous ce costume.

LUCIEN

Mais pourquoi n'as-tu pas sonné?

HEXKI.

Parce que j'ai atterri sur la pelouse, sous les fenêtres, il y a juste la place, mais enfin il y en a

assez.

LE COLONEL

Je suis si heureux et si surpris de te voir, mon cher petit, que j'en reste stupidement muet. Comment c'est toi?... à pareille heure... sans nous prévenir...

HENRI

Asseyez-vous là... je vais vous faire le récit de mon voyage...

LUCIEN

D'où viens-tu ?

HENRI

Je vais vous le dire... C'est la troisième sortie nocturne que je fais avec mon appareil : parti hier soir à la nuit tombante de Ghûlons et sans d'autre but avoué que de faire une randonnée la plus longue possible, mais avec un plan personnel inconnu môme de mes chefs^ je piquais droit vers l'Est... jusqu'à Nancy tout alla bien... là, je l'avoue j'eus un moment d'hésitation, je fis quelques virages, puis je pris mon parti, je franchis la frontière. Le moteur donnait avec une régularité superbe, le temps était magnifique : pas un souffle de vent et une nuit fort noire... la terre passe vite en aéroplane... maigre l'obscurité j'aperçus bientôt le Rhin, j'étais eu bonne

voie... je montai à deux mille mètres et je conliiiuai toujours vers le Nord-Est.

C'était de la folie.

LUCIEN

Achève, achève.

HENRI

Je passe quelques cahots plus ou moins agréables... à minuit et demi j'étais au-dessus de la grande ville, but de mon voyage... j'étais à Berlin... Comme un bon soldat ne doit jamais s'embarquer sans biscuit j'avais emporté quelques milliers de feuilles légères

semblables à celle-ci... (ll tire de sa poche une grande feuiUe de papier mince sur laquelle sont écrits en deux mots : à bientôt.)

et j'ai tout répandu sur la tête des Berlinois.

LUCIEN

Mon frère, tu es un grand homme.

LE COLONEL

C'est d'une témérité sans exemple

HENRI

Bast... en France on en a fait et on en fera bien d'autres... Venir, c'était bien, mais rentrer chez nous ce n'était pas mal non plus... un manque de préi voyance faillit gâter ce voyage d'agrément. J'avais oublié que le soleil se lève de bonne heure à cette époque de l'année, le jour me surprit à Sarrelouis. Bien que je fusse très haut et que mon appareil ne fit aucun bruit, mon passage a dû être signalé... à Thionville, je fus salué par une fusillade bien nourrie

quelques lieues plus loin môme cérémonial, enfin à la frontière couplet final, bouquet d'adieu... une demi-heure après j'atterrissais à Briey, tout prêt à recommencer ce petit voyage, mais ce jour-là ce ne sera pas d'inoffensifs bouts de papier que je laisserai tomber sur la tête des Berlinois.

LE COLONEL

Embrasse-moi... il y a des moments où les paroles sont inutiles... Gomme ils doivent frémir de joie et d'orgueil, daus le paradis des braves où ils sont, mou grand-père qui mourut à Magenta, mon père qui laissa un de ces bras à Patay et le dernier... ton frère... Ah mon fils, je suis fier de toi.

HENRI

Mon père, je suis ce que vous m'avez fait...

LUCIEN

Quand je pense que ni mon père, ni moi ne nous inquiétons si tu as besoin de quelque chose... lu nous restes d'ailleurs...

HENRI

Je repars... j'ai téléphoné de Briey pour den^ander la p;?rmission de venir jusqa'ici, mais je dois rentrer avant le jour...

LE COLONEL

Tîî vas tout au moins te réconforter un peu.

11 sonne.

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