LIBRAIRIE HACHETTE ET C
79, BOULBVARD 3AIMT-0ERMAIN, 79
Droit! d* proprUti et de tradaetion réeerrée
L'intime amitié de Séverin Maubourg 'et de Maurice, vicomte d'Arolles, datait de leur première jeunesse. Ils avaient fait connaissance au lycée, et ils ne s'étaient pas vus deux fois sans qu'un irrésistible penchant les entraînât l'un vers l'autre. Ce coup de sympathie fit mentir le proverbe : Qui se ressemble s'assemble. L'homme est un être incomplet qui cherche à se compléter, et il aime h mêler des contrastes à ses habitudes. Maurice d'Arolles et Séverin Maubourg se ressemblaient fort peu ; la différence de leurs* situations et de leurs caractères fut pour quelque chose dans la promptitude de leur liaison. Il y a des esprits naturelle-
ment dressés qui s'apprivoisent bientôt avec la vie ; la première fois qu'elle les appelle en sifflant, ils tressaillent, ils ont reconnu leur maître. Il en est d'autres qui sont pleins d'objections et la chicanent sur tout ce qu'elle leur propose ; ils se refusent à comprendre qu'il n'est point de bonheur ici-bas où il n'entre une part d'obéissance. Séverin appartenait à la race des disciplinés ; Maurice était» l'un de ces conscrits réfractaires qui protestent contre la loi du recrutement et se cachent pour ne pas servir Bonaparte. Vous entendez que Bonaparte était le métier auquel on le destinait dans sa famiUe, laquelle n'était pas une famille d'oisifs. De père en fils, de génération en génération, les d'AroUes avaient tous fait quelque chose ; ils avaient de l'étoffe et de l'ambition, ils s'étaient distingués, les uns dans l'armée, d'autres dans la politique ou dans les ambassades, quelques-uns dans les lettres. Ils avaient de plus l'habitude de régler les avenirs comme un papier de musicjue. A peine Maurice eut-il douze ans, il fut décidé qu'il entrerait à l'École polytechnique, qu'il en sortirait brillamment, et que cinq ans plus tard il épouserait sa cousine germaine, Mlle Simone Saint-Maur, fille d'un brave colonel retraité, qui avait une jambe de bois et une tête de fer. Le jour où Simone avait été baptisée, on s'était amusé à la fiancer à son cousin, et cette plaisanterie avait été prise m sérieux par Iq
colonel, qui ne riait pas toutes les semaines. On l'entendait quelquefois s'écrier : a Qu'on donne le fouet à cette vicomtesse d'Arolles, si elle ne veut pas apprendre ses lettres ! » Il n'importait guère à Maurice ; ce qui le chagrinait davantage, c'est qu'on prétendît l'obliger à prendre un état, quand il n'avait aucune vocation et qu'il était assuré d'avoir assez de rentes pour pouvoir vivre à sa fantaisie sans rienfaire.il avait une ouverture d'esprit, une facilité étonnante pour tout genre d'étude; malheureusement il n'avait de goût prononcé pour rien. La géométrie, l'algèbre, comme les langues, il apprenait tout e» se jouant ; mais il se disait : A quoi bon? Il en résulta que, lorsqu'il passa ses examens pour entrera l'École polytechnique, il eut soin de les manquer, et voilà ce qui me faisait dire qu'il avait pris ses mesures pour ne pas servir Bonaparte. Gela ne l'empêchait pas de rechercher avec une sorte de passion la société du studieux Séverin Maubourg; il admirait sa discipline, et la di^icipline de Séverin trouvait un charme particulier dans le nonchaloir du vicomte d'Arolles. Le forten-thème et le cancre s'adoraient.
La différence de leurs caractères était l'œuvre des circonstances autant que de la nature. Séverin Maubourg avait été conduit, surveillé, stimulé par son père, homme de cœur, d'énergie et architecte (ie grand talent, dont les commencements ^v^^e^i^
été rudes. Après avoir eu de la- peine à percer, il
était en passe de faire fortune. Il répétait volontiers avec un poète grec a qu'il ne faut pas se fâcher contre les choses parce qu'elles n'en ont cure, » et il citait aussi le mot de Virgile : Labor improbus omnia vinçit. Il s'était appliqué à faire entrer ce grec et ce latin dans la tête de son fils, dont la bonne foi égalait la bonne volonté. Séverin écoutait les sentences paternelles comme des oracles, et il avait acquis de bonne heure la conviction que ce qu'il y a de mieux à faire en ce monde, c'est d'y bâtir des maisons et de travailler d'arrache-pied, sans se fâcher contre les choses. Au reste, il n'avait eu dans son enfance aucun sujet de se fâcher ; choyé par sa mère, il avait à discrétion le pain, le bonheur et les conseils. Elle aurait voulu le garder toujours près de sa jupe, et ce n'était pas sans regret qu'elle l'avait vu entrer au collège pour s'y dégorger en eau courante. Cette eau courante n'était pas toujours absolument limpide ; ellç employait les dimanches et les jours de fête à la filtrer.
Beaucoup moins heureux que le meilleur de ses amis, Maurice d'Arolles n'avait pas connu sa mère. Elle avait eu avant lui cinq enfants, dont aucun ne vécut, hormis l'aîné qui avait de la sève pour quatre ; le dernier venu, qui était Maurice, lui avait coûté la vie en naissant. Il venait d'entrer à Louis-
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le-Grand quand il perdit son père. Il fut mis sous la tutelle de son oncle, le colonel Saint-Maur. Le père de Mlle Simone voulait tout le bien possible à son pupille et futur gendre, et il s'occupait consciencieusement de la gestion de son bien, mais il l'aimait à distance. Depuis qu'il avait perdu la jambe droite à la bataille de Solférino, il boudait le monde, et s'était retiré avec ses deux filles dans une terre qu'il possédait au bord de la Seine, à trois kilomètres de Fontainebleau. C'est de là qu'il adressait à Maurice de courtes épitres, écrites en style de hussard et destinées à lui démoîitrer que l'homme qui a le rare bonheur de posséder deux jambes doit s'en servir pour aller à la gloire ou au diable. Le véritable tuteur de Maurice était son frère Geoffroy, comte d'Arolles, qui avait quinze ans de plus que lui. Intelligent, adroit, très-ambitieux, plein de ressources et de projets, sachant d'instinct quels chemins il faut prendre pour arriver, Geoffroy d'Arolles était par excellence un de ces bons lévriers que la *vie n'a besoin ^ siffler qu'une fois , et qui accourent en lui disant : Me voilà.^ Il ressemblait si peu à son frère qu'avec tout son esprit il ne parvenait pas ù le comprendre. Il prenait ce superbe indifférent pour un vulgaire paresseux et il le chapitrait d'importance sur sa mollesse au travail ; il lui représentait que sans instruction, sans industrie et sans efforts on ne réus-
sit à rien, pas même à épouser sa cousine Simone, et il terminait d'habitude son sermon en lui rappelant que qui veut la fin veut les moyens ; mais c'était précisément de la fin que Maurice ne se souciait pas. — Mon frère, pensait-il, ^st vraiment trop bon. Il se donne bien de la peine pour m'endoctriner , pour m'inoculer sa sagesse d'homme du monde qui sera quelque jour un personnage politique; mais il est comme ces gens qui vous font l'amitié de vous prendre sous leur parapluie et qui ne le penchent pas du côté d'où vient le vent. ♦
Si Maurice était un indifférent, il ne l'était pas toujours. Il y avait en lui une flamme secrète, qui par moments lui montait aux joues et aux yeux. En dépit de son apparente nonchalance, il avait les passions vives, mais ce n'étaient pas celles qui aident un homme à faire son chemin. Une injustice commise à ses dépens le laissait froid ; était-elle faite à un autre que lui, il prenait feu et se démenait pour en obtenir la*, réparation. Il ne pouvait voir un faible maltraité par un fort sans voler à sa défense, et si on ne l'eût retenu, il se fût porté aux dernières extrémités, après quoi, il était le premier à se moquer de lui et de ce qu'il appelait son ridicule don-quichotisme. La maladie de cette âme généreuse était un scepticisme précoce , lequel avait démêlé trop tôt l'envers de toute chose.
« Si tu pouvais m'apprendre à quoi je suis bon, dit-il un jour à Séverin, je t'en serais fort obligé, car, ma parole d'honneur, ce n'est pas mon frère Geoffroy qui me le dira.
— Tu es bon à te faire remarquer des jolies femmes, » lui répondit Séverin.
C'était jour de vacances, et ils sortaient d'un petit théâtre où Maurice avait obtenu d'une beauté extramondaine des marques répétées d'attention, qui pouvaient passer pour un commencement de bonne fortune. Ce n'était pas la première fois que Séverin Maubourg rendait un naïf hommage à l'admirable tournure et aux grâces patriciennes de son cher copain. Il était, quant à lui, plutôt bien que mal. Ayant été pétri d'une excellente et vigoureuse argile, il plaisait par son air de santé, par la franchise de son sourire, et quand on y regardait de près on n'était paâ longtemps à découvrir que ce plébéien n'avait pas l'âme plébéienne. Il n'était pas besoin d'y regarder de près pour s'assurer que le vicomte d'AroUes avait de la race et que la nature avait planté sur ses épaules une tète de héros de roman. Il n'était pas seulement un superbe garçon, son visage avait quelque chose de nouveau et d'étrange, qui irritait la curiosité. On voit accrochées aux murailles du salon carré certaines figures qui inspirent une admiration mêlée d'étonnement ; elles ont un charme plein de mystère, ce
sont des rébus de génie que la critique n'a pas encore devinés. A deux pas de cette fameuse Mona Lisa, dont le sourire est la plus agaçante des énigmes, se trouve le portrait d'un inconnu, vôtu de noir, qu'on attribue, je ne sais pourquoi, à Francia. Il est debout, la tête tournée de trois quarts, coiffé d'une toque à oreilles. Il a le visage amaigri, les traits fins et déliés, la bouche mince et dédaigneuse, le nez aquilin, une ardeur sombre dans les yeux. Appuyé sur un socle de pierre, il a posé sa main droite sur le poignet de sa main gauche. On dirait que son cadre est une fenêtre, et en effet il s'est mis à la fenêtre du monde pour regarder ce qui s'y passe. A quoi songe-t-il? Peut-être à ce qu'il ferait, s'il était roi, peut-être à la vanité de toutes les ambitions, peut-être aussi à la vengeance qu'il veut tirer d'un ennemi, car je ne réponds pas de la bénignité de son caractère. Tâchez de surprendre son secret, il ne l'a dit à âme vivante ; mais soyez certain qu'il ne pense pas à sa cousine Simone. Aux oreillons -près, le vicomte d'AroUes ressemblait beaucoup à cet inconnu vêtu de noir. Toutefois Séverin n'en était pas réduit à deviner ses secrets ; Maurice n'attendait pas ses questions, il lui disait tout, se plaignant seulement que son inséparable ne lui rendit pas confidence pour confidence. Hélas 1 Séverin n'avait rien à raconter, ni aucune scélératesse à confesser. Ils eurent bientôt fait de
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se distribuer leurs rôles dans les épanchements de leur amitié naissante; l'un était le récit, l'autre était le conseil.
Le jour où le vicomte d'AroUes manqua ses examens, son frère lui adressa la plus vive mercuriale et le somma de lui déclarer, séance tenante, ce qu'il comptait faire. Mis au pied du mur, il opta pour le droit. On croira sans peine qu'il fréquenta peu les cours ; en revanche, il allait quelquefois au Palais ; il aimait à se promener dans la salle des Pas-Perdus, qu'il considérait comme le parfait emblème de la vie. On le voyait plus souvent encore sur le boulevard. C'était, selon lui, la patrie de tous ceux qui n'en ont point et le seul endroit de notre petit globe terraqué, où l'on trouve le moyen de vivre sans avoir besoin de s'en mêler. Séverin était entré à l'École des Beaux-Arts, il y travaillait comme un enragé; il eut le prix de Rome à vingt-trois ans, le vicomte d'AroUes s'arrangea pour être le premier à lui en apporter la nouvelle. « Si pendant ton absence, lui ditil, j'en viens à commettre un crime pour me désennuyer, ce sera ta faute, tu ne pourras t'en prendre qu'à toi et à ton goût malsain pour l'architecture. »
Heureusement il ne commit aucun crime ; grâce aux femmes, il réussit à se désennuyer autrement. Il eut dans le monde et hors du monde des succès
d'une étourdissante rapidité. Il se donna beaucoup de peine pour arriver à se convaincre
Que lepbonheur sur terre
Peut n'avoir qu'une nuit, comme la gloire un jour;
mais l'expérience est une denrée qu'on ne paie jamais trop cher. Il usa et abusa, il écorna son revenu, le baccarat le remit à flot ; il avait au jeu un bonheur insolent. Il était en correspondance réglée avec l'absent. Il lui mandait qu'il avait une foule de choses intéressantes à lui conter, qu'il le conjurait de hâter son retour. « L'homme qui se respecte, lui écrivait-il, doit changer souvent de maîtresse, mais il ne peut sans déshonneur changer de confident. Il n'y a dans ce monde, ajoutaitil, qu'un objet de première nécessité, c'est un ami à qui l'on peut tout dire. »
De cruelles circonstances abrégèrent l'absence de Séverin Maubourg. Un jour du mois d'août 1870, il était occupé à faire un dessin du temple de Vesta, quand il apprit d'un passant les premiers désastres de l'armée française. Il déchira son dessin commencé, et partit le soir pour aller s'engager. Il était certain que son père l'approuverait, mais il appréhendait les sarcasmes de Maurice. Une heure après son arrivée à Paris, il courut chez son ami, qui lui sauta au cou en pleurant.
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Séverin eut peine à le reconnaître, il avait le teint défait, les* joues avalées, le visage ravagé, on lisait dans ses yeux une poignante douleur. Le canon de Reischoflfen et de Forbach s'était chargé d'apprendre à ce cosmopolite qu'il y avait une France. Les vérités éternelles lui étaient apparues daûs le feu dévorant d'un éclair.
Deux semaines plus tar^, ils étaient soldats dans le même régiment et dans la même compagnie.
Leur campagne fut courte, ils firent en quelques heures leurs premières et leurs dernières armes. Le matin, dans un engagement d'avant-postes, Séverin fut blessé ; Maurice lui sauva la vie en brûlant la cervelle au uhlan qui s'apprêtait à l'achever. Le soir, ils étaient prisonniers l'un et l'autre. Ils furent envoyés à Kœnigsberg. La captivité, la haine de tout ce qui l'entourait, la pesanteur d'un ciel éternellement gris qui semblait parler allemand, l'ambre douleur d'être réduit à l'inaction, de ne pouvoir plus rien faire pour son pays, cette épreuve était trop forte pour le vicomte d'AroUes ; il avait tous les courages, hormis celui de la patience qui attend et se résigne. Un farouche ennui le rongeait. Quand il apprit la nouvelle de la capitulation de Metz, il eut un accès de rage et de désespoir. Peu après, il tomba si gravement malade que le médecin qui le soignait le condamna. Séverin appela de la sentence. Quatre
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semaines durant, il ne quitta son malade ni jour ni nuit, et il eut la joie de le sauver.
< Nous sommes manche à manche, lui dit Maurice quand il fut guéri ; nous verrons qui gagnera la belle. »
Le vicomte d'AroUes dut se féliciter de. ne s'être pas trouvé à Paris dans les premiers jours de la commune ; on ne peut savoir quel parti il eût pris. Il rapportait en France une sombre exaspération, qui le rendait capable de tout; il extravaguait, il voyait rouge. Le souvenir de ce qui s'était passé depuis dix mois l'obsédait comme un cauchemar. Il lui semblait que le gouvernement de l'univers avait donné sa démission, que l'histoire était en démence et qu'il n'y avait plus de raisonnable que des coups de désespoir. Dans l'état d'exaltation où il se trouvait, il absolvait les incendiaires ; il estimait qu'après Sedan il n'y avait rien de mieux à faire que d'anéantir le passé en mettant le feu aux quatre coins du monde. Son frère Geoffroy ne partageait point son opinion. Il s'était conduit en bon Français dans les douloureuses épreuves que venait de traverser son pays; il avait noblement payé de sa personne et de sa fortune. Son patriotisme avait obtenu sa récompense, car il y a des gens qui ont ce singulier bonheur que toutes leurs bonnes actions sont récompensées. Le comte d'AroUes venait d'être nommé député ; après avoir
vainement frappé sous l'empire à la porte du corps législatif, il voyait s'ouvrir devant lui la canjère après laquelle il soupirait. Le navire était solide, bien gréé, bien calfaté; le pilote n'était pas un lourdaud, et le vent gonflait sa voile. Tout cela dispose à la philosophie; le patriote se laissait consoler par le député, qui lui promettait qu'avant peu il serait ministre ou ambassadeur. Il en usa débonnairement avec son frère, dont les virulentes sorties le chagrinaient. Après lui avoir remontré qu'on ne brûle pas un livre parce qu'il renferme une mauvaise page, qu'au surplus les énergumènes sont des esprits courts quand ils ne sont pas des scélérats^ il jugea que Maurice était malade, qu'on ne le guérirait pas par des raisonnements. Il l'exhorta à voyager pour se distraire, pour se calmer et, comme il le disait, pour se refaire un bon sens. Maurice mit pour condition que Séverin l'accompagnerait, à quoi M. Maubourg le père eut peine à, consentir. Le comte d'Arolles se chargea de vaincre sa résistance, et les deux bons compagnons s'embarquèrent pour les États-Unis. Le comte d'Arolles avait su choisir le traitement qui convenait à son frère. Au bout de six semaines de voyage, sa tête reprit son assiette et son aplomb ; il recouvra les trois, quarts de son indifférence, ses torches s'éteignirent, son idéalisme incendiaire fit -place à un républicanisme du genre tempéré qui
ne l'empêchait pas de dormir. Après avoir visité les lacs, il décida son ami à pousser jusqu'à San- Francisco, où il eut la satisfaction de lui sauver une seconde fois la vie. Ils se baignaient dans la baie. Séverin fut pris d'une crampe, le courant l'entraîna, et bientôt il alla au fond. Maurice dut plonger à deux reprises avant de pouvoir le ramener au rivage. Il le croyait perdu; mais Séverin avait l'âme solidement chevillée dans le corps, et il revint tout doucement à l'existence. Quand il eut repris ses sens, il entendit Maurice qui lui disait : ce J'ai gagné la belle.
— Je demande ma revanche, répon(Jit-il ; le jeu reste ouvert.
— Je nage comme un poisson, répliqua le. vicomte d'AroUes ; je ne te ferai jamais le plaisir de jne noyer.
— C'est ce que nous verrons, repartit Séverin ; il y a tant de manières de ^e noyer !»
Trois mois après avoir quitté l'Europe, Maurice avait reçu des nouvelles de son frère, qui venait de faire un vrai coup de partie. Depuis un demisiècle, l'étoile qui présidait aux destinées de la maison d'Arolles avait subi une éclipse. Soit imprudence, soit malignité du sort, elle avait aliéné une partie de ses biens, et sa fortune n'était plus à la hauteur de ses souvenirs, de son mérite et de 3on ambition. ï^'beureu^ç Qeolïroy avmt conjuré
cette fatale influence. Il annonçait à son frère qu'il venait d'épouser une charmante héritière de vingttrois ans, fille unique de la duchesse douairière de Riaucourt, et qu'elle lui apportait en dot deux millions qu'elle avait hérités de son père. Les gens sont-ils réputés habiles parce qu'ils réussissent dans tout ce qu'ils entreprennent? ou faut-il croire qu'ils réussissent parce qu'ils sont habiles? Qui fera dans nos succès la part de notre industrie et celle de notre bonheur ?
« Je ne connais pas ma belle-sœur, mais il me semble que je la vois d'ici, pensa Maurice. Mon frère a fait un mariage d'argent, elle a fait un mariage d'ambition ; il épouse des écus, elle épouse l'espérance d'un portefeuille. Dieu la bénisse ! elle doit être laide comme une chenille. »
La lettre de Geoffroy se terminait ainsi :
« Mon cher petit Maurice, tu as eu jusqu'aujourd'hui l'esprit vagabond et le cœur nomade ; dès , que tu retomberas sous ma coupe, nous nous occuperons de te caser, de fixer tes pensées et tes affections. Il m'est revenu que le colonel Saint- Maur n'était pas content de toi. Il se plaint que tu n'aies pas daigné l'aller voir avant ton départ. Il a dit à quelqu'un, qui me l'a redit, qu'avant deux ans et demiÉfimone en aura vingt, et qu'il ne sera pas embalpissé de lui trouver un parti sérieux,
J'ai profité d'un instçint (}e loisir pour relancer
Tours dans sa caverne, qu'il ne quitte plus. Je lui ai représenté que tu étais en voie de devenir un homme très-sérieux et que tu n'avais jamais cessé de penser sérieusement à Simone. Il m'a répondu un peu sèchement que les maris qui ne font rien font le malheur de leur femme, qu'il entendait que sa fille fût heureuse, qu'il n'agréerait jamais pour gendre un oisif. Je lui ai répliqué que ceci me regardait, et que je n'attendais que ton retour pour te mettre le pied à l'étrier. Il a fini par se radoucir, et j'imagine qu'il avait voulu simplement nous inquiéter. Dans le fond il t'aime beaucoup et renoncerait difficilement à toi ; n'est-ce pas le sort des mauvais sujets d'être adorés ? Simone est un parti que nous aurions grand tort de laisser échapper. Elle a hérité de sa mère quatre cent mille francs, son père lui en laissera autant; avec cela trèsblonde, un minois chifi^onné qui travaille à s'arranger, bonne musicienne, timide, mais point sotte, très-bien élevée par son père, qui, au travers de ses quintes, est un homme de sens, et par une institutrice anglaise qui a des principes et des moustaches. Monstre, que te faut-il de plus ? Sois sage et remercie-moi. Je t'embrasse, comment dirai-je?.. paternellement. »
« Que dis-tu de cette tuile ? s'écria Maurice en montrant à Séverin la lettre de son frère.
— Te voilà bien à plaindre ! Tu m'as dit dans le
DE M^^ SÀINT-MAUH il
temps que Mlle Saint-Maur promettait, qu'un jour elle serait charmante.
— C'est possible ; mais la dernière fois que je l'ai vue elle jouait encore à la poupée. Il faut savoir ce qu'elle a su faire de sa personne pendant ces deux ans. Je me défie beaucoup de l'esthétique de Geoffroy; sois sûr qu'il a été littéralement ébloui par la beauté de Mlle de Riaucourt, qui, selon toute vraisemblance, est laide à faire peur... D ailleurs ce n'est pas Simone qui m'inquiète, c'est le mariage... Ah çà, quand te maries-tu, beau sire, qui te résignes si facilement au malheur des autres?
^- Pas de sitôt. J'entends au préalable avoir une maison à moi, une maison que je me bâtirai moimême, selon mon idée, aux bords de la Seine, dans un endroit qui me plaît, en face d'une petite île plantée de trembles et d'osiers. Tu m'en diras des nouvelles; mais bâtissons d'abord, nous meublerons ensuite.
— Heureux homme et grand architecte ! s'écria Maurice, et il ajouta : — Que diable ai-je donc fait à mon illustre frère pour qu'il s'obstine à me placer et à me marier ? N'est-ce pas assez qu'il y ait un mari et un homme sérieux dans une famille ! »
Quelques mois plus tard, Séverin reçut une lettre de son père, qui le pressait d'abréger son
voyage : « Je suis surchargé de travail, lui écrivaitil, et il me tarde que tu en prennes ta part. Fainéant, n'aimes-tu donc plus la truelle ? » Séverin aimait passionnément la truelle. Son père ignorait qu'il avait trouvé à San-Francisco de quoi s'occuper. Une riche congrégation l'avait chargé de lui construire une chapelle. Il y mettait tous ses soins ; il avait couvé cet œuf avec tendresse, il n'était pas homme à abandonner son enfant avant d'avoir assuré son sort. Il en résulta que, lorsque les deux voyageurs débarquèrent au Havre, leur absence avait duré près de deux ans. Séverin était ravi de respirer de nouveau l'air natal, le vicomte d'AroUes l'était moins. Il avait une réelle affection pour son frère et infiniment d'estime pourrie colonel Saint-Maur ; il eût été plus désireux de les revoir, s'ils n'avaient pas eu l'un et l'autre des intentions sur lui.
L'assemblée nationale était dans ses vacances d'automne. Après avoir pria part au^ travaux de son conseil-général, le comte d'AroUes étai*^*«^ chercher un peu de repos dans une tene appartenant à sa femme et située à trois ou quatre lieues de Bayonne. C'est là qu'il attendait la visite de son frère ; il avait eu soin de l'en informer en l'engageant à lui amener son compagnon de voyage. Il lui avait recommandé aussi de faire au préalable une pointe sur Fontainebleau pour y rendre ses devoirs au colonel Saint-Maur. Il se trouva que dans le chef-lieu de l'un des départements du midi un concours venait d'être ouvert pour la construction d'un théâtre. Le programme plut àSéverin, et, son père l'encourageant à tenter l'épreuve, il résolut d'aller sur les lieux pour y chercher une in-
spiration. Un matin Maurice se rendit à Fontainebleau, en revint dans l'après-midi, et le soir trouva Séverin qui l'attendait à la gare du chemin de fer d'Orléans, prêt à partir avec lui pour Bayonne; il avait promis qu'avant d^aller à ses affaires il toucherait barres à la Tour : ainsi se nommait le château de la comtesse d'AroUes.
Quand ils furent seuls dans un wagon : « Eh bien ! demanda Séverin, l'affaire est-elle dans le sac? Notre beau-père a-t-il été accueillant? La future est-elle engageante? Avons-nous pris jour pour le contrat?.. Parle donc. ^Tu as l'air d'un chat qui vient de tremper son museau dans une
crème et qui se consulte pour savoir si elle lui revîtjxvt.
— Que te dirai-je, mon cher ? répondit enfin le vicomte d'AroUes. Tout s'est passé convenablement. Le colonel n'a point parlé mariage; il est probable que c'est pour lui une affaire réglée, sur laquelle il n'y a pas à revenir. Il s'est contenté de m'apprendre que Geoffroy tient une place h ma disposition. Quelle est cette place ? Il n'en sait rien, ni moi non plus ; mais il est convaincu d'avance qu'elle m'ira comme un gant, et il ne lui entre pas dans l'esprit que je puisse être capable de la refuser. Ce vaillant colonel n'a pas manqué une occasion de dauber sur les oisife. Que lui ont-ils fait, ces pauvres diables^ puisqu'ils ne font rien ?
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— Et que lui as-tu répondu ?
— Que les oisifs ont du bon, que Dieu, qui est juste, leur tiendra compte du mal qu'il n'ont pas fait. Il s'est emporté, et j'ai baissé pavillon. La partie n'était pas égale entre nous ; il tenait à la main sa béquille, et je n'en ai pas.
— Et Simone, que disait-elle pendant cet orageux débat ?
— Rien, absolument rien. La discussion lui passait à dix-huit pieds par-dessus la tête.
— Est-elle bien?
— Pas trop mal.
-^ Jolie.
— A peu près, ce me semble,
— Blonde ?
— Oh ! pour cela, j'en suis presque sûr.
— Mais tu l'as à peine regardée, malheureux !
, — En conscience, je la connais moins qu'avant de l'avoir revue.
— Elle est donc bien mystérieuse ?
— Ou fort insignifiante. Rien n'est plus profond que les choses qui n'ont pas de sens... Ahl par exemple, elle a un timbre de voix fort agréable, argenté comme le blond de ses cheveux. Quand on lui dit : Vous allez bien, ma cousine ? et qu'elle répond : Merci, mon cousin, ^tvous?.. — ces cinq mots sonnent gentiment à l'oreille, et voilà ce que je lui ai entendu dire de plus saillant. Que veux-
tu ! c'est une bonne petite fille, qui connaît de la vie tout ce qu'on on peut voir par le trou d'une aiguille à broder.
— En un mot, épouses-tu ? n'épouses-tu pas ?
— Je n'en sais rien ; je n'ai pas de raisons pour dire oui, j'en ai encore moins pour dire non... J'envie du fond de mon âme les gens qui possèdent la précieuse faculté d'avoir des préférences... Préfères-tu décidément que je me marie ?
— Dieu me garde de me prononcer! Si cela tournait mal, tu me dirais tous les jours de ta vie : C'est toi qui l'as voulu.
— Il faudra pourtant que tu te prononces. Bon gré, mal gré, tu verras Mlle Saint-Maur, tu m'en diras ton avis ; mais l'essentiel est de savoir d'abord ce que me veut mon frère et quelle place il me tient en réserve. Je le crois capable de tout dans ce genre.. Pour le moment, parlons d'autre chose! pour Dieu, parlons d'autre chose! »
Ils parlèrent en effet d'autre chose. Les sujets de conversation ne leur manquaient pas ; ils n'étaient jamais demeurés court dans le tête-à-téte. Leur entretien et les nombreux cigares qu'ils fumèrent les tinrent éveillés toute la nuit. Au matin, ils arrivaient à Bordeaux, où le train stationne. Après avoir déjeuné, ils venaient de remonter en wagon, lorsque Maurice, qui regardait par la portière , s'écria tout à coup : « Oh ! l'adorable
créature ! > Et d'un signe de tête il montrait à Séverin une jeune femme qui faisait son apparition sur le quai.
C'était une brune au teint ôlair, à la taille de nymphe, et d'une exquise élégance. Elle devait être quelque chose dans le moiide ; le préfet du département et sa famille s'étaient levés de bonne heure pour la reconduire jusqu'à la^are. Un employé vint à elle et l'avertit que le train allait se mettre en marche. Elle prit gracieusement congé des personnes qui l'entouraient, et, suivie de sa femme de chambre, elle se dirigea vers le wagon le plus proche. L'instant d'après, elle se trouvait assise en face du vicomte d'AroUes. Sa camériste avait gagné l'autre extrémité du compartiment, où après avoir hoché quelque temps le menton, elle ne tarda pas à s'endormir. Séverin, qui avait une nuit blanche à réparer, suivit bientôt son exemple, et Maurice demeura tête à tête avec la belle inconnue. Il l'examinait autant que la discrétion le lui permettait. Après avoir contemplé l'ensemble, il détaillait sa beauté ; il admirait tour à tour son abondante chevelure d'un châtain sombre, ses grands yeux noirs, son regard velouté, la finesse de son teint et les grâces d'un pied cambré, qui soulevait par instants le bord d'une robe de soie couleur marron. Il lui parut que de son côté l'inconnue l'observait avec une attention soiiteniie et bienveil-
lante. A plusieurs reprises leurs yeux se rencontré^ rent.
On entra bientôt en propos ; on causa d'abord du vent et du soleil, et à peine eut-on épuisé ces préliminaires, l'entretien chemina si vite qu'au bout d'une demi-heure Maurice avait appris ou deviné beaucoup de choses. Il savait que l'inconnue s'ap^ pelait la baronne de Vernange, que Vernange était un château situé à trois lieues de la Tour, que la charmante baronne connaissait, pour les avoir vus dans le monde, le comte et la comtesse d'AroUes, qu'elle faisait grand cas de l'un et de l'autre, surtout de la comtesse, à qui elle ne trouvait à reprocher qu'une gravité excessive qui touchait à la pruderie. Il était naturel que ce genre de défaut choqtiât un peu la baronne de Vernange ; elle avait l'humeur gracieuse et enjouée. Maurice s'étonnait même de la facilité avec laquelle elle se communiquait à un inconnu. Après vingt minutes de conversation, elle le traitait presque comme une vieille connaissance, et quoiqu'il n'y eût rien dans ses manières et dans son langage qui passât les bornes d'une honnête modestie, il était obligé de convenir qu'il n'avait jamais rencontré dans ses voyages une femme du monde aussi prompte à s'apprivoiser. Si elle ne lui fit pas du premier coup toutes ses confidences, il crût pouvoir inférer de ce qu'elle lui disait qu'elle n'avait pas trouvé dans le mariage
tout le bonheur qu'il est permis à une femi]^ de rêver, que le baron de Vernange était un de ces maris qu'on peut tromper sans remords, et que partant la baronne était non-seulement la plus désirable des conquêtes, mais une de celles qu'on peut entreprendre avec quelque chance de'succès. Le vicomte sentait son imagination s'échauffer, sa tête se prendre. Mme de Vernange le regardait par intervalles avec un demi-sourire où il croyait reconnaître ce je ne sais quoi d'engageant qui dit h un homme : osez! Il ne demandait pas mieux que d'oser. Par malheur les moments étaient comptés, il venait d'apprendre que la baronne devait descendre à la station de Morcenx, et le train avait dépassé Labouheyre. Le vicomte d'Arolles n'avait plus que vingt minutes pour jouir d'un entretien auquel il prenait toujours plus d'intérêt. Soudain
il devint pensif et taciturne.
c n me semble que nous ne causons plus, lui dit la baronne d'un air à la fois caressant et moqueur.
— Je cause avec moi-même, madame. Hélas ! je me dis que dans .un quart d'heure la place où vous êtes assise sera vide, et que j'aurai quelque peine à m'en consoler.
— J'avais mieux jugé de votre esprit, réponditelle d'un ton de reproche ; voilà un compliment un peu fade auquel je ne m'attendais pas et qui m'afflige.
— Est-ce bien un compliment? répliqua-t-il, et, brûlant tout à coup seà vaisseaux, il ajouta : Si c'était une déclaration!
— Déjà! fit-elle en levant les mains au ciel. J'aurais plus de raisons que vous ne pensez de m'en fâcher.
— Ce qui me rassure, c'est que vous reprochiez tantôt à la comtesse d'AroUes, ma belle-sœur, d'être un peu collet monté. J'en conclus que vous me ferez la grâce de ne pas vous fâcher.
— Encore est-il des cas,... mais je vous ferai cette grâce. Après tout, une femme n'est pas tenue de s'indigner parce qu'on la trouve agréable.
— Ou adorable, » dit-il en baissant le ton et avec un accent passionné.
Elle' se mit à rire, et tambourinant du doigt contre la glace de la portière : « Plus un mot, répondit-elle, ou je réveille tout le monde.
— Oh ! madame, je vous en prie, reprit-il d'une voix suppliante en se tournant vers Séverin, qui dormait à poings fermés, ne réveillez pas ma raison, qui s'est endormie sur ce coussin, et permettez-moi d'être fou pendant dix minutes encore. >
Elle regarda sa montre : « C'est cinq minutes que vous voulez dire, répliqua-t-elle ; avant cinq minutes nous serons à Morcenx, où vous me ferez vos adieux avec la certitude de ne jamais me revoir.
DE M'-i^^ SAINT-MAUR 27
— Voilà ce que je n'admets pas. Vous avez eu la bonté de m'apprendre que Vernange n'est qu'à deux lieues de la Tour, oti je vais.
— A trois bonnes lieues, qui en valent quatre. •
— Pour un homme qui revient de Californie, ce n'est pas précisément un voyage.
— Et vous figurez-vous par hasard qu'on entre à Vernange comme dans un moulin ?
— Oh! j'inventerai quelque chose... Lâchasse est ouverte, c'est la saison des accidents. Supposez qu'on vous apporte un jour sur un brancard un jeune homme très-mal en point... Il courait après un lièvre, il a eu la maladresse de se laisser tomber dans une fondrière... Ce jeune homme mourant, ce sera moi.
— Ne vous faites pas d'illusion, nous vous enverrons à l'auberge, mon cher monsieur, vous et votre brancard, répondit-elle avec un peu de hauteur.
— C'en est donc fait, là vision va s'évanouir ! » s'écria-t-il dans un élan de désespoir presque sincère. La baronne de Vernange était en ce moment belle comme le jour, et elle le regardait en dessous avec une coquetterie diabolicpie qui le mettait hors de lui. ^ Je suis comme un enfant, poursuivit-il, qui a vu le plus beau des papillons voltiger un instant devant lui. Il s'était flatté de le retenir prisonnier dans ses mains. Il pourrait
croire qu'il a rêvé, s'il ne lui restait aux doigts une poussière d'or et d'argent. Je vais demeurer seul avec la poussière dorée de mes souvenirs. . — Avec vos souvenirs et avec vos métaphores de l'autre siècle , repartit Mme de Vernange ; voilà le papillon qui s'envole. »
Elle se leva aussitôt, et, par un mouvement brusque, elle abaissa la glace. On venait d'entendre un coup de sifflet, déjà le train ralentissait sa marche.
« L'invention que je cherchais, je l'ai trouvée, » s'écria Maurice d'un air de triomphe. Et en même temps il ramassait en hâte une agrafe que Mme de Vernange avait piquée à son mantelet de velours et qui s'en était détachée au moment où elle se levait. « Vous voyez cette agrafe, madame ?
— J'espère que vous allez me la rendre.
— Vous y tenez? C'est un bijou de prix ?
— Veuillez l'examiner, il me semble qu'elle est montée en diamants. Auriez-vous l'intention de la garder ?
— Ne pourrait- on pas admettre qu'elle m'est tombée sous la main après que vous étiez descendue de wagon? Gomme je suis un fort galant homme, je m'en irai au premier jour à Vernange vous restituer ce trésor... Ahl ne dites pas non, madame, je vous en conjure. >
Elle haussa lès épaules et secoua la tête d'un air
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de pitié : « Soit, dit-elle, j'y consens. J'ai toujours aimé les fous. x>
Il demeura aussi étonné que ravi de sa réponse. Le train s'arrêta, la baronne appela sa femme de chambre, et descendit du wagon sans saluer le vicomte. Quand elle eut atteint le trottoir do la gare, elle ne put s'empêcher de se retourner vers lui et de lui faire en riant un signe de la main. '
Maurice secoua son compagnon de voyage et se donna le plaisir de lui conter son aventure, qu'il trouvait charmante et que Séverin trouva singulière et même suspecte. « Es-tu bien sûr que c'est une vraie bai'onne? lui demanda- t-il.
— Elle est aussi vraie -que le préfet de la Gironde, qui l'avait acpompagnée à la gare de Bordeaux, est un vrai préfet, et que les diamants que voici sont de vrais diamants.
— Voilà un petit bijou, reprit Séverin en examinant l'agrafe, qui doit coûter dix mille francs. Ta es un imprudent. Que ferais-tu si tu venais â le perdre ?
— Le perdre! dit Maurice. Perdre ce gage de la plus délicieuse bonne fortune qui me soit échue depuis que je suis au monde ! Il ne me quittera pas, et avant trois jours j'aurai le bonheur de le rapporter contre récompense honnête. »
LàHlessus, son enthousiasme fit à Séverin un portrait chaud de couleur, savant et circonstancié
de la baronne de Vernange, si bien que Séverin finit par s'écrier : a Le bon billet qu'a Mlle Saint- Maur! et n'a-t-elle pas sujet dé se plaindre de toi ? Tu as passé une demi-journée avec elle, et tu ne sais pas même me dire la couleur de ses yeux ; tu passes une heure avec Mme de Vernange, et tu la connais comme si tu l'avais faite.
— Que veux-tu ? il y a des jours où je regarde sans voir et d'autres où j'y vois assez bien presque sans regarder.
•^ Et tu penses sérieusement à aller à Vernange ?
— Si j'y pense ! J'abhorre ce baron de Vernange, il s'est approprié mon bien : en l'obligeant à restitution, je remplirai l'auguste office du ministère public. » Et,. serrant le bras de Séverin, il ajouta : a Les yeux de cette femme m'ont ensorcelé.
— Te voilà bien, repartit Séverin. De glace pour tes intérêts, tout feu pour tes fantaisies I La seule chose qui t'agrée dans la vie, ce sont les horsd'œuvre. Tu me rappelles certaine petite fille qui me voulait du bien et avec qui j'ai dîné plus d'une fois quand j'étais à l'École des^ Beaux-Arts. Un jour, je lui permis d'ordonner le menu, et j'en fus pour quinze francs d'huîtres, de crevettes et de melon. Un superbe repas, ma foi ! Il n'y manquait que le rôti. Voilà votre histoire, vicomte d' Arolles .
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— Soit, répliqua-t-il, et va pour les hors-d*œuvre. Que mon grand frère mange à son aise le rôti de la vie ! M'est avis que nous allons le trouver engraissé, le cher homme; il a toujours eu les opinions qui engraissent. C'est égal, il a du bon, ce monstre d'éloquence ; je dirais volontiers de lui :
Il me fait trop de mal pour en dire du bien, Il me fait trop de bien pour en dire du mal.
Vers midi, ils arrivaient à Bayonne, où ils prirent une voiture qui les conduisit en deux heures à la Tour. Quand ils firent leur entrée au château, le comte d'AroUes était assis, comme saint Louis, au pied d'un chêne, dépouillant son courrier qu'on venait de lui remettre et qui était fort volumineux. La table /de pierre qu'il avait devant lui était couverte de plis officiels, de lettres d'affaires, d'enveloppes à demi déchirées ; on sentait qu'elles avaient été décachetées par une main à la fois hâtive et dédaigneuse. Sur le gravier gisait pêlemêle toute une collection de paperasses et de journaux, les uns dépliés, les autres dans leurs bandes. En apercevant les deux voyageurs, il jeta un cri. Pour aller jusqu'à lui, Maurice dut enjamber un numéro du Journal officiel et son supplément. Ils s'embrassèrent^ avec tendresse ; après s'être embrassés, ils se regardèrent.
« Je vous remercie, monsieur Maubourg, s'écria Geoffroy; vous me Tavez ramené sain et sauf, aussi beau garçon que jadis, la moustache frisée et portant au vent. Je l'aime comme il est, je n'aurais pas voulu qu'on me le changeât. Je regrette, Maurice, de ne pouvoir te présenter dans la minute à ta belle-sœur. Gabrielle est en tournée de visites ; mais je l'attends ce soir. »
Maurice trouvait son frère non pas engraissé comme il s'y attendait, mais un peu bouffi, fatigué et vieilli. Depuis qu'ils s'étaient quittés, Geoffroy n'avait guère connu le repos ni abusé du sommeil. Ses débuts à la tribune avaient été fort remarqués; il s'était acquis en peu de temps la réputation de l'un des premiers orateurs d'affaires de l'assemblée nationale et d'un debater accompli. Possédant l'esprit de conduite au même degré que le talent de la parole, il s'était fait une grande situation dans la chambre. Il était un véritable maître en stratégie parlementaire, l'un des chefs de file qui décident de la tactique à suivre dans toutes les importantes discussions, un de ces politiques qui régnent sur la coulisse, dont on prend l'avis sur toute chose et qu'on ménage beaucoup, parce qu'ils sont en mesure sinon de tout faire, du moins de tout empêcher. Bref, le comte d'AroUes était devenu un personnage, un homme considérable ; mais, comme il était homme d'esprit, il n'avait contracté aucun
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travers ridicule. Il n'était ni gourmé ni pédant, et ne péroraitpoint dans Tintimité. Il ne laissait pas d'avoir le ton dogm'atique, de l'autorité dans le regard, de la profondeur dans le silence, car c'est surtout à sa manière de se taire qu'on reconnaît un ministre en expectative. Il avait aussi dans le teint ces blancheurs vagues et au coin des tempes ces terribles pattes de loup qui sont le signalement des ambitieux. Il lui arrivait parfois de prendre des attitudes songeuses, et on aurait pu croire qu'il regardait voler les mouches ; ce qu'il apercevait dans l'air, presqu'à portée de sa main, c'était le portefeuille de ses rêves, qu il voyait tourner autour de lui comme une hirondelle, tantôt rasant la terre, tantôt pointant vers le ciel. Maurice fut quelques instants sans pouvoir définir le changement qui s'était fait dans son frère et l'impression qu'il en ressentait. Son regard s'étant porté sur une melonnière qui occupait l'extrémité du jardin et que le soleil caressait d'un chaud rayon : « Parbleu ! se dit-il, je viens de trouver la comparaison que je cherchais, mon frère est un ministre qui mûrit sous sa cloche. »
Après que les deux jeunes gens se furent rafraîchis, Geoffroy les emmena faire un tour dans le parc. Il les interrogea sur leurs voyages, et par intervalles il hochait la tète d*un air encourageant; il constatait avec plaisir qu'ils avaient su voir
et bien voir. La politique ayant été mise sur le tapis, le futur ministre prit la parole à son tour, et les entretint fort éloquemment de l'union conservatrice et du péril social ; il leur démontra qu'il était urgent de restaurer en France sous toutes ses formes le principe d'autorité. Maurice faisait à part soi ses réflexions. Sous l'empire, le comte d'Arolles s'était signalé par la véhémence de son libéralisme ; dans ce temps, il ne voyait pas d'autre péril social qu'un pouvoir absolu sans contrôle efficace, et il professait que l'autorité ne doit être respectée qu'autant qu'elle est respectable. Maurice eut peine à ne pas sourire en l'entendant déclarer que toute saine politique doit s'appuyer sur le clergé. Il connaissait son frère pour un mécréant endurci, pour un libre-penseur si absolu, si affirmatif, qu'il l'avait surnommé jadis un voltairien de sacristie. Geoffroy, qui voyait courir le vent, devina l'impression que ses palinodies produisaient sur le vicomte. « Que veux-tu, jeune homme ? lui dit-il en lui frappant sur l'épaule, il n'y a que Dieu et les imbéciles qui ne changent pas. }o A la fin de la promenade, il accusa les deux amis d'être une paire de jacobins. Dieu sait si le reproche portait à faux ; l'un était un républicain de fantaisie, l'autre l'était par raison, et tous les deux trempaient leur vin. « Ce qui me rassure, leur disait le comte, c'est que le jacobinisme
est une maladie de jeunesse dont les hommes d'esprit sont assurés de guérir. » Et il citait en grec le vers d'Homère, qui dit : « Les esprits bien
faits sont guérissables, axedxat toi cppevc; s<yôX(ov. » Il
admirait beaucoup les hommes d'état anglais, et c'était pour leur ressembler qu'il avait pris l'habitude de citer les poètes grecs en grec. A cela près, îl pratiquait peu leurs leçons. En Angleterre, on naît tory et on devient libéral ; en France, on suit la méthode inverse, et le comte d'AroUes la jugeait meilleure.
Quand la cloche di^ dîner sonna, la comtesse d'AroUes n'était pas encore de retour ; on se mît à table sans elle. Ils en étaient au second service quand Geoffroy dit à son frère : « Vraiment tu n'es pas curieux, petit Maurice, tu ne m'as pas encore demandé ce que je compte faire de toi. J'ai eu l'autre jour avec le ministre de l'intérieur un entretien dont tu as fait tous les frais. Il y aura sous peu un remaniement ministériel, et il m'a promis de te réserver une sous-préfecture. »
A ce mot Maurice échangea avec Séverin au travers de la table un regard qui signifiait : « Que t'avais-je dit? » Le comte happa ce regard au passage.
« Oh ! là, jeunes gens, ce plat ne vous revient pas? leur dit-il. Aurais-tu par hasard une objection à faire, Maurice?
— Non pas une, mais plusieurs.
— Dis-les, mais tâche de les mettre en bon français, je n'ai jamais accepté la monnaie de singe.
— Avec ta permission, je te représenterai d'abord que le devoir le plus essentiel d'un souspréfet est de se prendre au sérieux, et que voilà un effort dont je me sens incapable.
— Si toutes tes objections sont de cette force !.. Se prendre au sérieux, c'est le pont aux ânes. Affaire d'habitude, mon cher. Je ne te donne pas huit jours pour qu'un matin, en faisant ta barbe, tu aperçoives dans ton miroir la figure du plus gourmé des sous-préfets. Il n'y a que la première grimace qui coûte.
— En second lieu, reprit Maurice, à dire d'expert, je suis jacobin.
— Qu'est-ce que cela te fait? et de quoi vas-tu t'embarrasser? Est-ce que tes principes t'ont jamais gêné? En prenant l'habit de ton état, tu en prendras les opinions. Tu m'as compris?
— Ma troisième objection...
— Ah çà! combien en as-tu?
— C'est la dernière, mais la plus grave. N'est-il pas certain et constant qu'on ne peut se mêler de gouverner un royaume ou une bicoque sans y faire un peu de police?
— Parbleu! Napoléon I" disait qu'un bon gou-
vemement, c'est un ministre de la police qui est un homme d'esprit.
— Il s'ensuit, continua Maurice, que, pour être sous-préfet comme pour être président du conseil, il faut accepter ou subir les bons offices de gens un peu suspects, qui ne sont pas précisément la fleur des. pois en matière d'honneur et de délicatesse, et ces gens-là, on est tenu d'en répondre et parfois de les couvrir. Eh bien! franchement c'est une condition dontj'auraispeineàm'accommoder; je suis très-soigneux de ma personne, je suis même un peu douillet.
— Quel enfantillage! repartit le comte. Un poète de l'antiquité, Aristophane, que j'adore parce qu'il exécrait les sans-culottes, a dit qu'il ne faut pas gouverner au profit des coquins, mais qu'il est impossible de gouverner sans eux. Cela signifie que tout homme de gouvernement doit être un incorruptible corrupteur. Eh ! bon Dieu, mon cher garçon, à moins de se faire ermite, le moyen de vivre et de réussir sans courir le risque d'être un jour ou l'autre l'obligé d'un drôle? On n'eu meurt pas. Et je te prie, à quoi reconnaît-on les gens bien élevés? A ce qu'ils se lavent souvent les mains. Cela prouve qu'ils en ont souvent besoin. On a une cuvette, et on s'en sert; autrement à quoi serviraient les cuvettes? Vous ne dites rien, monsieur Maubourg ?
— A la vérité, répondit Séverin, je ne vois pas très-bien Maurice en sous-préfet.
— En quoi le voyez-vous? en curé de village?
en administrateur des pompes funèbres ?
— Maurice sous-préfet ! répéta Séverin en secouant la tête d'un air de profond scepticisme,
— Vous aimez mieux être son ami que son arrondissement ; vous auriez peur d*être mal administré?
— Ou du moins avec un peu de distraction; dès qu'il s'agit de ses intérêts, Maurice en a de prodigieuses, et s'il ne les avait pas, je crois que je l'en aimerais un peu moins.
— romantisme de l'amitié ! s'écria Geoffroy.
Que diable ! nous ne sommes pas ici pour nous faire des déclarations... Enfin, Maurice, si tu ne veux pas de ma sous-préfecture, tu auras la bonté de me dire ce que je dois te proposer. Mlle Saint- Maur est à ce prix... Vous riez encore, monsieur Maubourg?
— Je crois, monsieur le comte, qu'à la rigueur Maurice consentirait à s'embarc[uer dans une souspréfecture, si c'était un moyen assuré de ne pas épouser sa cousine. '
— Mais tu ne Tas donc pas vue, cette blondine aux yeux gris?
— Il l'a si mal vue que tantôt il me soutenait qu'elle a, les cheveux gris et les yeux blonds.
— Ne plaisantons pas sur les choses sérieuses, répliqua le comte, ni sur les choses blondes, qui sont quelquefois les plus sérieuses de toutes. Mari de Simone et provisoirement sous-préfet, voilà ton lot, Maurice!.. Mais le jour de ton arrivée, je ne veux pas t' ennuyer; nous reparlerons plus tard de tout cela. Pour le moment, raconte-moi un peu toutes les folies que tu as bien pu faire à San-Francisco.
— J'en suis arrivé à ce degré de sagesse, lui répondit son frère, que, si je fais encore des folies, je n'en parle plus. »
L'entretien continua sur ce ton jusqu'à la fin du repas. Quand on fut sorti de table et qu'on eut passé au salon, Maurice s'avisa tout à coup de questionner Geoffroy sur les promenades qu'on pouvait faire sur ses terres et dans les lieux circonvoisins, et il finit par lui demander si le château de Vernange était situé au nord ou au midi de la Tour.
a Je ne connais aucun château de ce nom, lui répondit Geoffroy.
— Tu n'as jamais entendu parler d'un baron de Vernange?
— Jamais. Qu'en veux-tu faire?
— Pas grand'chose. C'est un bonhomme assez ridicule, avec qui j'ai lié connaissance en wagon* n s'est vanté à moi d'avoir la plus belle chasse de
France, et il l'avait mise fort honnêtement à ma disposition. J'avais cru comprendre qu'il perchait dans ton voisinage.
— Nous nous informerons de lui auprès de Gabrielle, repartit le comte ; elle sait son département sur le bout du doigt... Silence ! ajouta-t-il en prêtant l'oreille. Je crois que la voilà qui rentre, »
La cour du château retentissait d'aboiements de dogues auxquels se joignit le roulement d'une voiture. Bientôt les dogues n'aboyèrent plus. Ils jappèrent, ils poussèrent ces cris mêlés de joie, de colère et de reproche que les chiens de garde font entendre, quand ils reconnaissent subitement un maître ou un ami dans l'intrus qu'ils s'apprêtaient à éconduire à coups de crocs.
Geoffroy sortit pour s'assurer que c'était bien la comtesse qui rentrait. Il revint au bout de quelques minutes, la tenant par la main. Elle portait un voile de dentelle qui lui cachait entièrement le visage. Le comte, l'ayant amenée au milieu du salon, souleva ce voile, et, couvant sa femme d'un regard où on lisait le joyeux orgueil d'un propriétaire qui connaît la valeur de son trésor : « Maurice, s'écria-t-il, comment la trouves>-tu? »
Maurice était hors d'état de lui répondre. Son trouble était si grand que, sans trop savoir ce qu'il faisait, au lieu d'accourir au-devant de sa bellesœur, il recula jusqu'à la muraille, où il se fût
enfoncé de grand cœur, si elle n'avait résisté. Ce grand trouble mêlé de confusion n'est pas difficile à expliquer : Maurice voyait devant lui sa belle* sœur et il revoyait en elle la prétendue baronne de Vernange.
Son frère le regardait avec étonnement. « Ma chère, Fadmiration le rend muet, dit-il à la comtesse. Voilà un trouble bien flatteur pour vous, Gabrielle; on ne pouvait mieux vous témoigner qu'on a couru deux ans FAmérique sans y trouver une femme aussi charmante que vous.
— Charmante! vous voulez dire adorable, lui répondit-elle en articulant et scandant ce dernier mot comme l'avait fait quelques heures plus tôt le vicomte d'Arolles, qui rougit jusqu'à la racine des cheveux.
— Assez de cérémonies, dit le comte. Avance un peu, Maurice. Gabrielle, je vous présente notre frère; Maurice, je te présente ta sœur. »
La comtesse s'avança vers son beau-frère et lui prit la main de l'air le plus naturel du monde. On eût juré qu'elle le voyait pour la première fois ; elle le regardait avec curiosité comme on regarde quelqu'un dont on a beaucoup entendu parler.
« Votre photographie, que vous nous avez envoyée de New-York, est excellente, lui dit-elle, et je vous aurais reconnu où que ce fût à première vue. »
Elle lui adressa toutes les questions qui étaient de circonstance. Il y répondit de son mieux; il s'était refait un maintien, mais il lui arriva plus d'une fois de dire un mot pour un autre. La comtesse cessa bientôt de s'occuper de lui et réserva toutes ses attentions pour Séverin.
Quand la pendule eut sonné onze heures : « Tu as l'air de lutter contre le sommeil, dit le comte d'AroUes à son frère. Apparemment tu n'as pas dormi la nuit dernière. Ne te gène pas, va te reposer.
— M. Maubourg supporte mieux les veilles, dit Gabrielle en se levant. Peut-être aussi a-t-il le talent de dormir en chemin de fer ; c'est un don précieux que tout le monde n'a pas. »
Geoffroy sonna. Un domestique parut et reçut l'ordre de conduire Maurice et Séverin dans leurs chambres. Gomme ils arrivaient au bout d'un long corridor, Maurice, qui marchait le dernier, entendit derrière lui le frôlement d'une robe de soie. Il retourna la tète.
« Mon cher vicomte, lui dit rapidement la comtesse d'Arolles en passant à côté de lui, j'espère que vous ne tarderez pas à me restituer mon agrafe. »
Elle accompagna ces mots d'un petit rire mal étouffé et gravit d'un pas léger l'escalier qui menait à son appartement.
Aussitôt que les deux amis furent tête à tète, Séverin essaya de plaisanter Maurice sur sa mésa-
venture; Maurice ne se dérida pas, et Séverin changea de ton « Beau fils, lui dit-il, tu as fait une école ce matin ; qui n'en fait pas ? Ce n'est pas une raison pour avoir un air si ténébreux. » Puis, le regardant fixement dans les yeux : « Or çà, est-ce que par hasard. . . »
Le vicomte d'AroUes réussit à rire. « Oh ! n'achève pas ta phrase, répondit-il. Tu as peur que je ne persiste à être amoureux de la baronne de Vernange? Rassure-toi ; ce que je crains pour ma part, c'est de ne pouvoir lui pardonner Tassez mauvais tour qu'elle s'est amusée à me jouer... Je l'ai prise en grippe, cette baronne, et je serais fâché que mon frère s'en aperçût.
— Bah I répliqua Séverin. Elle a l'humeur enjouée, toi-même tu auras recouvré demain ta gaîté ; vous vous expliquerez l'un et l'autre en plaisantant. Règle générale, il ne faut jamais laisser à son péché le temps de vieillir, et, autre règle non moins sûre, la galté est le meilleur moyen de sortir d'un mauvais pas.
— Ainsi soit-il ! Bonne nuit, » lui repartit Maurice, et il passa dans sa chambre.
La première chose qu'il fit en y entrant fut de se débarrasser de l'agrafe, qu'il avait précieusement serrée dans Tune de ses poches. Il l'en retira si brusquement qu'il se fit une égratigaure à la main.
Ni le lendemain, ni le surlendemain, le vicomte d' AroUes ne put avoir avec sa belle-sœur Texpli* cation enjouée qui, au dire de Séverin, eût été le meilleur remède à une situation embarrassante. Il ne se passa pas vingt-quatre heures avant que le château ne .fût envahi par une fournée d'invités des deux sexes et de tout âge, qui venaient s'y éta- ^blir pour deux ou trois semaines. La comtesse d' AroUes fut tout occupée de recevoir ses hôtes, de leur faire fête, de les amuser, de les tenir en haleine. Elle s'acquittait de ce devoir avec une admirable précision de coup d'œil et de volonté. Promenades en voitures, cavalcades, parties de chasse, déjeuners champêtres ; le soir, des concerts improvisés, des charades, un peu de sauterie, on comprendra qu'au milieu de tout ce grand
tracas elle eût peu de temps à consacrer à son beau-frère. A peine lui adressait-elle à de longs intervalles quelques regards indifférents, quelques paroles insignifiantes ; il s'écoula même des journées entières pendant lesquelles elle ne parut pas s'apercevoir de son existence. Maurice renonça bien vite à courir après la faveur d'un tète-à-tête qui le fuyait. Il jugea qu'après s'être divertie pendant un demi-jour à ses dépens, sa belle-sœur s'était décidée à lui faire grâce, à laisser pousser l'herbe de l'oubli sur son péché ; peut-être aussi le trouvait-elle un trop mince personnage pour se souvenir longtemps qu'il se fût passé quelque chose entre eux. Sans paraître s'inquiéter si ses oublis étaient, une marque de hauteur ou de clémence, il affecta lui-même d'avoir oubhé. Quand par hasard, à la fin d'un repas ou d'une promenade, les yeux de Gabrielle s'arrêtaient sur lui, il soutenait ce regard d'un air de nonchalance à la fois gracieux et superbe, qui lui était particulier et qui étonnait un peu la comtesse. Dans le wagon où ils s'étaient rencontrés, elle ne l'avait pas vu sous cet aspect.
S'il n'eût consulté que son goût, il ne serait pas demeuré longtemps à la Tour. Il avait beaucoup fréquenté le monde , il l'appréciait encore à ses heures et ne demandait pas mieux que de l'aller chercher ; mais il avait l'humeur trop Ubre pour
aimer à vivre avec lui porte à porte. Il se chargeait de choisir lui-même ses plaisirs, ceux qu'on lui imposait lui plaisaient peu. Séverin, pressé d'aller à ses affaires, partit au bout de deux jours, en promettant de revenir. Maurice resta ; son frère n'avait garde de lui rendre sa liberté. Aprèg tout la vohère était assez grande pour (pi'il n'y fût pas à la gène ; il tâcha d'y faire bonne figure, de chanter de temps à autre son air de bravoure, sans que personne se doutât qu'il lui tardait de prendre sa volée. Le pays était giboyeux, et Maurice avait la passion de la chasse, même quand on lui défendait de chasser sur les terres du baron de Vernange.
Une autre occupation l'empêcha de s'ennuyer.
Il avait des curiosités à satisfaire ; il était désireux de savoir exactement quelle espèce de femme était sa belle-sœur, et il tenait à s'assurer si son frère était parfaitement heureux. Sur ce dernier point, il fut bien vite édifié. Il constata que Geoffroy nageait dans le bonheur, qu'il était à l'aise dans sa destinée comme dans un habit qui va bien et ne fait de pUs nulle part. Ce qui frappa Maurice, c'est que cet homme d'autorité, qui en politique ne connaissait que son idée et s'entendait à l'imposer aux autres, se laissait dans l'habitude de la vie presque entièrement gouverner par Gabrielle, comtesse d'Arolles. Il approuvait ses décisions, sans les discuter; il avait des égards infinis pour ses caprices, même
pour ceux qui lui déplaisaient. Les femmes n'avaient jamais joué un grand rôle dans la vie de cet ambitieux, absorbé par le désir d'arriver et sans cesse occupé à compter les as qu'il avait en main. Son premier roman sérieux avait été son mariage. Une héritière de vingt-trois ans, belle et charmante, après avoir refusé plusieurs partis , l'avait distingué et préféré à vingt autres soupirants, quoiqu'il ne fût pas beau, quoiqu'il eût seize ans de plus qu'elle, et qu'il commençât de grisonner. D était encore sous le charme de cette aventure, et bien qu'il eût épousé son roman, le roman gardait toute sa saveur. Maurice n'avait pas tort de supposer qu'en choisissant son frère Gabrielle avait fait un mariage de haute politique, qu'elle était une de ces brunes dont l'esprit mûrit avant la saison, et que sa précoce clairvoyance avait su lire dans les étoiles l'avenir du comte d'AroUes. L'ambitieux Geoffroy avait trouvé dans sa femnie une aide aussi active qu'intelligente. Elle avait attelé ses grâces au char qui portait César et sa fortune ; ses petites mains blanches poussaient vaillamment à la roue. Dans plus d'une circonstance importante elle lui avait donné d'excellents conseils ; ne ménageant ni ses pas, ni ses paroles, adroite, insinuante, sachant pincer le vent, elle avait assuré le succès de plus d'une négociation déUcate, et, quand le comte d'AroUes passait en revue ses amitiés utiles, il s'é-
tonnait de découvrir parmi les hommes dont les bons offices lui étaient acquis plus d'un ennemi ou d'un jaloux de la veille, qui s'était laissé subjuguer par le sourire, par le manège, par les avances flatteuses de l'adorable Gabrielle. Toutefois, quand on se nomme Gabrielle, qu'on est adorable et qu'on a vingt-cinq ans à peine, on ne peut employer toute sa vie à faire de la politique. On a des échappées de jeunesse, des remontées d'imagination ; on a besoin par intervalles d'un peu de relâche, on prend des vacances, on fait l'école buissonnière, et on la fait sans remords parce qu'on est sûre de soi et résolue à s'abstenir de tout ce qui pourrait compromettre une ambition qui vous est sacrée. Un jour qu'à Paris elle s'était mis en tête de donner chez elle la comédie :
« Fort bien, lui avait dit Geoffroy, mais à la condition que vous n'y jouerez pas.
— Alors où sera le plaisir?
— Pensez-y donc, Gabrielle , une femme telle que vous fait monter les autres sur les tréteaux, mais elle n'y monte pas elle-même.
— Est-ce bien à vous de mépriser les tréteaux ? Qu'est-ce donc, je vous prie, que votre chère tribune?
— Ma chère tribune est un tréteau classique.
Est-elle bien classique au moins, la pièce que vous voulez jouer ?
— Non, mais elle est si convenable qu'elle en devient presque ennuyeuse. Et ne craignez pas qu'on y prenne avec moi aucune familiarité. J'y joue un rôle de dragon de vertu, de porc-épic.
— On ne croira pas à ce porc-épic ; c'est un rôle que vous jouerez bien mal.
— Ainsi vous consentez ?
— Non , ma chère ; vous jouerez la comédie quand nous serons à la Tour, entre amis, entre voisins.
— Encore une fois où sera le plaisir ? » Et, posant ses deux mains sur les épaules de son mari, elle ajouta : a Convenez que j'aime beaucoup mon mari et que je ne lui suis pas inutile. Eh bien ! voyez- vous, pour me mettre en règle avec ma jeunesse, j'éprouve le besoin de faire chaque année deux ou trois petites folies, très-courtes et trèsinnocentes.
— Soit, répondit-il en l'embrassant, ma raison ouvre à vos fantaisies un crédit illimité. »
Il savait bien qu'elle n'abuserait pas de ce crédit; en effet elle s'abstint de jouer la comédie, il lui en sut un gré infini et la dédommagea de son renoncement. L'assemblée nationale et, pour se délasser, un roman intitulé Gabrielle^ dont il était en train de savourer le second chapitre après avoir dévoré le premier, suffisaient à son propre bonheur ; mais il était trop raisonnable pour ne pas se souvenir qu'il
n'avait pas le même âge que sa femme, et il trouvait fort naturel qu'elle eût de temps en temps comme une fringale de plaisirs. Il ne la chicanait point sur ses amusements et même ne la surveillait pas. Elle lui inspirait une confiance absolue ; il était convaincu que ses folies seraient toujours innocentes, qu'après s'être donné campos, au premier son de cloche elle rentrerait sans effort et saris regret dans le sérieux de la vie. Bref, il avait pour elle les attentions qu'a pour sa maîtresse un homme bien épris et l'indulgence d'un père pour sa fille. Gela se voyait dans sa manière de la regarder, laquelle était paternellement amoureuse ou amoureusement paternelle. Voilà du moins la définition que trouva Maurice dès le lendemain de son arrivée à la Tour. Comme on a du temps à la campagne, il employa les jours qui suivirent à se demander si Gabrielle méritait bien la grande confiance que lui témoignait son mari, s'il avait raison de lui laisser la bride sur le cou. Parmi les hôtes masculins du château, qui tous étaient fort attentifs auprès de la comtesse d'AroUes et se disputaient ses regards, se trouvait un conseiller d'état en service ordinaire, le marquis de Niollis. Il avait quarante-six ans sonnés et ne les paraissait pas. C'était un fort bel homme, non sans mérite, disait-on, et qui savait tout ce qu'il valait. Il avait la parole en main, il était bril- )ant dans la conversation, riche en anecdotes et ei^
petits propos, qu'il plaçait avec art et débitait sur un ton de mystère, avec l'assurance d'un acteur certain de ne jamais manquer ses effets.
Maurice avait décidé de prime abord que le marquis de NioUis lui déplaisait souverainement, que ce bel homme était un bellâtre, que cet homme de mérite avait l'esprit commun, que son éloquence était du caquet, que ses anecdotes étaient tirées d'un recueil d'anas, et que ses bons mots avaient traîné dans tous les petits journaux. Ce qui ajouta bientôt à son antipathie naturelle pour le marquis, c'est qu'il crut s'apercevoir que ce conseiller d'état était pour le moment en service ordinaire auprès de la comtesse d'AroUes, qu'il s'occupait d'elle avec excès, qu'il la poursuivait de ses empressements, qu'il lui parlait quelquefois d'un ton un peu familier, dont elle avait le tort de ne pas se formaliser. Ils avaient ensemble de petits a parte, des entretiens intimes, et en lui débitant ses fadeurs, M. de NioUis avait une façon particulière de se pencher vers elle, de s'emparer de son éventail ou de la fleur qu'elle tenait à la main. Le vicomte d'AroUes s'avisa tout à coup de prendre fort à cœur les intérêts de son frère ; il lui en voulait de n'être pas assez jaloux de son bien, de ne pas imiter ces propriétaires qui enclosent leur domaine et qui hérissent leurs murs de tessons de bouteilles. Il va sans dire qu'il gardait ses ré-
flexions pour lui. A qui en eût-il fait part? Sa belIe-sœur semblait peu disposée à lui demander son avis sur quoi que ce fût. Une semaine tout entière se passa sans qu'elle trouvât plus de trois paroles à lui dire. Cependant il vint un jour où elle fit plus d'attention à lui que d'habitude. Il y eut une grande chasse à courre dont il fut le héros ; il eut l'honneur de forcer la bête. On lui fit une ovation à laquelle il se prêta en bon prince. Gabrielle, qui avait assisté à ses prouesses, lui adressa quelques mots obligeants, et dans la soirée il sentit plus d'une fois deux grands yeux noirs se poser sur lui.
Pendant cette partie de chasse, Maurice avait admiré la beauté d'une clairière, au milieu de laquelle dormait un étang, couché dans un lit de roseaux et de nénufars. Le lendemain à son réveil, la fantaisie lui vint de dessiner cette clairière. Il maniait habilement le crayon, car il avait, comme le disait son frère, tous les talents, tous les goûts et tous les dégoûts. Un portefeuille sous le bras, il se mit en campagne, et parvenu dans l'endroit qu'il cherchait, s'asseyant au pied d'un grand pin, il commença son croquis et le conduisit avec cette fougue qu'il apportait à tous les commencements. A peine l'eut-il débrouillé, il se dit que le dharmant paysage qu'il avait sous les yeux était un théâtre de choix pour une scène mythologique ; il
imagina d'y placer une Diane et ses chiens. Avant de dessiner sa Diane, il en voulut faire une étude de grandeur demi-nature. D chercha quelque temps la tête de la déesse ; après quelques tâtonnements, il finit par la trouver. Il lui donna un visage du plus pur ovale, des sourcils fiers et ombrageux, un nez légèrement arqué, une bouche aux lèvres minces, tendues comme un arc qui va décocher la flèche. Puis, la complétant par l'imagination, il lui parut qu'elle avait d'un instant à l'autre l'expression séduisante ou un peu dure, comme si elle ne pouvait chercher à plaire sans s'en repentir aussitôt ; il lui parut aussi que son regard donnait tour à tour froid ou chaud et qu'on ne pouvait admirer ses grâces olympiennes sans éprouver en même temps une sorte d'inquiétude, un Msson. Il contempla son étude avec quelque complaisance. Sa Diane était bien la fière chasseresse, dure à ceux qui l'aiment, implacable aux passions qu'elle se plaît à provoquer, la lèvre souriante et des yeux cherchant sa meute pour la lancer contre Âctéon. Par malheur il s'avisa du même coup qu'elle ressemblait d'une manière étonnante à la comtesse d'Arolles. A son insu laissant aller son crayon sur sa bonne foi, il venait de faire le portrait parlant de sa belle-sœur. Il fronça le sourcil, regarda une fois encore la déesse, la barbouilla et referma son portefeuille.
Il se disposait à retourner au château, quand il entendit du bruit au bout de l'avenue qui longeait la clairière et dont il n'était séparé que par un hallier. U écarta une ronce qui gênait sa vue, et aperçut la comtesse d'AroUes et M. de Niollis à cheval. On avait fait ce jour-là une grande cavalcade matinale. Gabrielle, emportée par son ardeur, avait pris les devants ; le marquis l'avait suivie, et ils avaient bientôt perdu le gros de la troupe. Ils venaient de rendre la bride à leurs montures et s'acheminaient au pas en jasant, ou plutôt c'était M. de Niollis qui jasait ; Gabrielle l'écoutait et de temps à autre chatouillait de sa cravache l'oreille de son cheval ou en frappait de grands coups sur les branches basses des pins, dont elle faisait pleuvoir les aiguilles sur la route. Effrayé par le cri perçant d'un oiseau, qui dans le silence de la forêt prit subitement la parole, l'alezan fit un écart si brusque que la comtesse tomba, mais sur ses talons et sans lâcher la bride. Le marquis s'élança à terre ; elle se hâta de le rassurer. Il lui prit le pied pour la remettre en selle. Une averse était tombée pendant la nuit, le sable était humide. La bottine de Gabrielle laissa son empreinte sur le gant de M. de Niollis. Moitié rieur, moitié solennel, il ôta ce gant, le porta dévotement à ses lèvres et le serra dans sa poche comme une relique. Mme d'AroUes le regardait faire avec une indulgence mo-
queuse. En cet instant, elle avisa au travers du hallier la tête et les yeux de son beau-frère. Elle se détourna, sangla un coup de houssine à son cheval, partit à bride abattue.^ M. de NioUis, qui n'avait rien vu, enfourcha sa monture et fit diligence pour rattraper la belle fugitive.
« Ce fat m'est insupportable, » grommela entre ses dents Maurice en se remettant en chemin.
Ce fat lui était si insupportable qu'à déjeuner, se départant de sa réserve et de son indolence de grand seigneur, il se mêla vivement de la conversation pour contredire le marquis et lui décocher plus d'un brocard ; mais il n'était pas facile de troubler le marquis de Niollis dans le contentement qu'il avait de lui-même ; il avait l'amour-propre blindé et cuirassé. Il para gaîment les bottes que lui portait Maurice, et ne parut pas se douter de son mauvais vouloir.
En sortant de table, le vicomte fut quelques instants tête à tête avec son frère. Il ne put se tenir de lui dire d'un ton bourru : « C'est un assommant personnage que ton Niollis.
— Quelle mouche te pique? lui répondit Geoffroy. Que t'a donc fait mon Niollis ?
— Rien du tout ; mais je n'ai jamais goûté les Apollons sur le retour.
— Sur le retour? il ne revient pas, le marquis, il va, il ira toujours. C'est le roi des verts galants.
Au demeurant, c'est un homme complet ; il unit le grave au léger.
— C'est le plus léger des conseillers d'état et le plus grave de tous Jes diseurs de riens.
r- Oh ! çà, ne va pas me brouiller avec lui, fit Geoffroy en riant ; il est du nombre des animaux utiles.
— Ce grand politique ne voit rien ou ne veut rien voir, » marmotta Maurice en gagnantla porte.
Il alla promener sa mauvaise humeur dans le jardin. Il s'assit sur un banc et passa vingt minutes à fouiller la terre avec le bout de sa canne. Soudain, à sa vive surprise, il entendit une voix qui lui disait :
« Vous avez l'air mélancolique , mon cher vicomte. A quoi pensez-vous dans cette solitude? à quoi rêvez-vous? Serait-ce à la fuite du temps, à l'ennui de la vie de château, ou aux Peaux-Rouges, ou à quelque Atala que vous avez laissée dans le Nouveau-Monde? Elle est peut-être un peu jaune, mais il se pourrait que le jaune fût votre couleur. »
Ainsi parlant, la comtesse d'Arolles lui faisait la grâce de prendre place à côté de lui et de le regarder.
c< Le jaune n'est pas ma couleur, répondit-il sèchement, et je serais fort embarrassé de vous dire à quoi je pense. »
Elle se mit à rire. « Serait-ce par hasard à la baronne de Vemange?
— Oh ! point du tout, répliqua-t il d'un ton dégagé ; je dirais volontiers d'elle avec la chanson :
Elle était belle, elle était sage, Et pourtant n'était point sauvage.
Elle mourut, on Tenterra, Onques depuis il n'y pensa.
— En vérité? dit-elle. Vous ne l'avez pas regrettée plus que cela, cette pauvre baronne?
— Plaignez-la donc! Je lui ai procuré deux heures de divertissement; que puis-je faire de plus pour son service ?
— Ah ! oui, vous l'avez divertie. Songez un peu qu'on vous avait vanté à elle comme un jeune homme de l'esprit le plus délié, le plus fin. Elle a voulu vous mettre à l'épreuve,' elle s'attendait qu'au troisième mot vous l'arrêteriez en lui disant : « Madame, je sais qui vous êtes ; vous moquez-vous de moi?.. Point du tout, ce jeune homme si fin...
— Est un sot, madame, je le confesse. »
Elle se rapprocha de lui, et lui administrant sur l'épaule un petit coup de son éventail : « Là, soyez de bonne foi. Convenez que vous pleurez à chaudes larmes cette adorable baronne, que sa fin prématurée vous a laissé un vide affreux, qu'elle vous manque infiniment. Le beau rêve qu'elle vous
a fait faire ! Cet accident de chasse, cette fondrière où vous deviez tomber, ce brancard, ce jeune homme mourant, cette femme qui s'attendrit,... quel tableau I Et dire que tout cela s'en est allé en fumée I Hélas ! le département des Basses-Pyrénées s'est changé en un triste désert, et le jeune homme mourant en est réduit à s'asseoir tout seul sur un banc pour y regarder son ombre.
— Vous êtes impitoyable, madame, vous ne respectez pas mon désespoir.
— Oh ! mon Dieu, il y a du remède, reprit-elle. Vous avez l'imagination si vive, si inflammable! Quand un homme comme vous a perdu une baronne de Vemange, il s'en refait bien vite une autre.
— Eh f justement en voilà une, » lui répondit-il en lui montrant Mme de NioUis, qui arpentait une allée un journal à la main.
La marquise était une femme de trente-cinq ans, célèbre dans tout son monde par ses petits yeux chinois, par son nez de furet^ par sa laideur chiffonnée, spirituelle, exquise et saugrenue.
« L'excellente idée ! s'écria Gabrielle. Hé ! vite, allez faire votre cour à la marquise. Je veux qu'avant dix minutes vous soyez amoureux d'elle à en perdre les yeux.
— Ce sera une bonne œuvre, dit-il, Mme de NioUis a besoin qu'on la console. »
— De quoi donc, je vous prie? ,
— Oubliez-vous que depuis ce matin son mari n'a plus qu'un gant, ayant jugé à propos de faire de l'autre une relique? »
Elle le regarda d'un air provocant. « Pourquoi n'aimez -vous pas M. de NioUis? lui dit-elle. Il me plaît infiniment.
— Ne le lui dites pas, madame, il ne le sait que trop.
— Croyez-vous ? Il n'a pas l'air de le savoir.
— Il est si modeste, une vraie violette des bois!
— Vous ne nierez pas du moins qu'il n'ait beaucoup d'esprit.
— Il y a des hommes, répliqua-t-il, qui n'ont que trois cheveux, mais qui savent la manière de s'en servir. Ils les ramènent sur leur front avec tant d'art que personne ne s'avise de les compter. M. de NioUis est un de ces chauves qui ramènent. . . Mais Dieu me garde de vouloir vous contrarier dans vos admirations. î>
A ces mots, il se leva. Elle lui fit signe de se rasseoir. « Non, dit-il, vous m'avez ordonné d'aller faire ma cour à Mme de NioUis, j'y vais de ce pas. Je ne connais que ma consigne, et ce sera toujours pour moi une joie de vous obéir. »
n la salua profondément. Elle haussa les épaules et lui montra le bout de ses dents; elle avait l'air de lui dire « Pauvre garçon ! si je voulais !.. » Puis elle lui tourna le dos, et s'en alla en fredonnant une ariette.
Le vicomte s'achemina vers Fallée où se promenait Mme de Niollis, qui en le voyant venir plia son journal et fit quelques pas au-devant de lui. Il ne la connaissait que pour avoir les jours précédents échangé avec elle quelques propos oiseux, et il arrivait déterminé à lui faire sa cour. Il n'eut pas besoin de la regarder deux fois pour reconnaître qu'il lui serait impossible de jouer son rôle au naturel, et dès les premiers mots qu'elle lui adressa de sa voix de tète un peu rêche, il acquit la conviction qu'il ne réussirait pas à lui en imposer. La marquise n'était pas une femme à qui il fût commode de se jouer, tout lé monde en convenait ; sur le reste, les avis étaient partagés. Les uns disaient qu'elle était méchante, et la tenaient pour une fée à laquelle il ne manquait que la baguette, mais ils ne pouvaient citer d'elle aucun trait de méchanceté bien avérée. D'autres lui reprochaient ses coups de langue et de planter au nez des gens tout ce qu'elle avait sur le cœur ; ils ajoutaient que c'était une indiscrète, une tête de papillon, à quoi les premiers répondaient que ses indiscrétions étaient calculées et que ce papillon était une guêpe. On l'accusait aussi de se faire passer pour myope et d'avoir la vue aussi perçante que l'ouïe. D'autres enfin la trouvaient fort amusante, et prétendaient que dans le fond elle était sûre, bien intentionnée, incapable d'un mauvais procédé. A dire le vrai, la marquise
n'était pas heureuse dans son intérieur. M. de Niollis, qui Pavait épousée pour son argent, ne se piquait pas de fidélité conjugale et ne prenait pas la peine de lui rien cacher. Si elle avait été jolie, peut-être se fût-elle vengée, mais elle avait trop d'esprit pour ne pas se rendre justice. Elle se fâcha deux ou trois fois, puis vers trente ans elle se fit une philosophie, se , résigna gaîment à ses mésa* ventures qui jadis l'avaient désolée et qui maintenant amusaient son esprit. Les déconvenues qu'essuyait quelquefois M. deNiollis la divertissaient comme une histoire drolatique qu'on lui aurait contée ; elle se dédommageait de tout par la malice et la curiosité. Les femmes qui ne se font pas d'illusions sur elles-mêmes ne sont pas. tenues de s'en faire sur les autres, les femmes qui ne se plaignent de rien ne sont pas obligées de s'apitoyer sur les malheurs d'autrui. Il n'y avait dans le cœur de la marcpiise ni aigreurs ni tendresses. Le nez au vent, elle assistait à la vie comme à un spectacle et nettoyait avec soin les verres de sa lorgnette. Elle n'avait jamais poussé son prochain dans un trou, mais peut-être n'était-elle pas trop chagrine de l'y voir tomber, quitte à venir à son secours en lui tendant la main ou le bout du doigt.
Au lieu d'engager avec la marquise une conversation de sentiment qui n'eût pas été bien loin, le vicomte d'Arolles fut curieux de savoir ce qu'elle
pensait de sa belle-sœur. Il la mit d'abord sur le tiers et le quart ; ils passèrent en revue tous les hôtes du château de la Tour, elle donna son paquet à chacun; puis elle dit à Maurice :
« Votre belle-sœur est pour vous une découverte ; comment la trouvez-vous?
— Belle demande ! répondit-il ; comme tout le monde, je la trouve charmante.
— Elle ne vous plaît qu'à moitié *? reprit-elle.
— Pourquoi cela? Ne vous ai -je pas dit qu'elle est charmante?
— Vous le dites, mais de mauvaise grâce. Je m'explique très-bien qu'elle vous déplaise. Ce n'est pas une femme à jeunes gens. Un homme n'existe pour elle que passé la trentaine. Je suis sûre que tel que vous voilà, vicomte, elle croit vous voir au maillot, avec un toquet sur la tête. Quand elle était aux Oiseaux, l'Amadis de ses rêves avait quarante ans, un commencement de calvitie et un portefeuille de ministre sous le bras. Vous voyez qu'elle a trouvé son compte, car votre frère ira loin. En attendant, il me fait l'effet d'un homme parfaitement heureux.
— Sans contredit, répondit-il.
— Quoil vous en doutez?
— Pas le moins du monde. Gomment faut-il vous répondre, madame?
— A votre âge n'çivpir pas le courage de son opi-
nion! Je vous dis, moi, que ce grand député est le plus heureux des maris.
— Je voudrais bien voir qu'il ne le fût pas, dit Maurice en s'échaufiant.
— Ne soyez pas plus royaliste que le roi et n'enfoncez pas votre bonnet en méchant garçon. Soyez sûr que votre frère n'a pas besoin de garde champêtre. C'est la foi qui sauve, et il l'a. Gabrielle, mon cher monsieur, est une de ces coquettes froides qui font faire aux hommes des folies, mais qui n'en font pas. Oh! ne vous scandalisez point, je le lui ai dit cent fois à elle-même, et peu s'en faut qu'elle n'en soit convenue... Et tenez, je connais des malheureux qui tournent autour d'elle depuis un an, et qui sont aussi avancés que le premier jour. Elle regarde le poisson frétiller au bout de sa ligne, elle finira par le remettre à l'eau. Ce genre de poissons veut qu'on le mange ; mais elle pêche et ne mange pas... Mon Dieu! que Beaumarchais avait raison ! et qu'il y a de bêtise dans les gens d'esprit ! »
Là-dessus, rompant les chiens, elle lui récita point par point son journal, qui était, disait-elle, d'un intérêt palpitant. Il ne l'écoutait que d'une oreille; il se disait que les yeux chinois de Mme de NioUis voyaient très»loin et très-juste, et il se reprochait de ne s'être pas assez observé quelques heures auparayanty. puisqu'elle avait lud^ns son jeu, Cepen-
dant elle s'interrompit au milieu de son discours pour lui faire admirer des dahlias, qu'elle prenait pour des roses. Il faut croire qu'elle était affligée d'une myopie intermittente.
Quelques instants avant le dîner, le vicomte se trouvait seul au salon quand sa belle-sœur y entra.
a Est-ce fait? lui demanda-t-elle.
— Qu'est-ce à dire, madame?
— Pourquoi m'appelez -vous madame? Vous savez que cela impatiente votre frère. Pour lui faire plaisir, je vous autorise à m'appeler Gabrielle.
— C'est une liberté que je prendrai, madame, quand je serai certain que vous n'avez à mon égard que de bonnes intentions.
— Qu'entendez-vous par de bonnes intentions ? M'est-il défendu de me moquer un peu de vous?
— Vous y prenez un plaisir extrême?
— Extrême, je ne sais ; mais cela m'amuse.
— Autant qu'une chatte s'amuse d'une souris ?
— A peu près.
— Prenez-y garde, il se trouve quelquefois que la souris est un rat qui se défend.
— Bah ! dit-elle d'un air de défi , mais vous n'avez pas répondu à ma question. Êtes-vous amoureux de Mme de NioUis ?
— Éperdûment. Cinq minutes ont sufift, et j'en tiens pour la vie.
— A la bonne heure. Nous n'aurons plus besoin de jouer des charades, la petite comédie que vous nous donnerez les remplacera avec avantage ; je suis sûre que vous y serez parfait.
— Je ferai de mon mieux, et si vous obteniez de M. de NioUis qu'il consentît à me donner quelques leçons...
— sainte morale, où vas-tu te nicher ! » interrompit-elle en le regardant d'un air de pitié.
Après le dîner, on dansa ; après avoir dansé, on soupa. Mme d'AroUes avait l'air fort excité, et semblait désirer que tout le monde se mît à son diapason. Elle fit enlever des tables toutes les carafes d'eau et n'y laissa que les bouteilles de moët. Puis, s'adressant à M. de NioUis comme la princesse des contes arabes à sa sœur la sultane, elle le pria de lui raconter une de ces histoires qu'il contait si bien, mais elle désirait que ce fût une histoire terrible, qui lui fît dresser les cheveux sur la tête. M. de NioUis, qu'on ne prenait jamais sans vert, s'embarqua aussitôt dans le récit d'une tragique aventure qui lui était arrivée, et que Maurice se souvint d'avoir lue quelque part. Il y avait là-dedans des brigands, des souterrains, des situations aussi terrifiantes que tes Mystères d'Udolphe, Le marquis contait bien , et prouva qu'il s'entendait à broyer le noir comme le rose. La comtesse paraissait suspendue à ses lèvres, elle souUgnait des
yeux avec affectation les plus beaux endroits de son discours.
« Quand il eut fini, le comte d' Arolles, à qui l'histoire avait paru longue et qui craignait qu'il n'en recommençât une autre, s'empressa de dire à sa femme : « Oh ! bien, la lune est dans son plein ; ma chère, si vous tenez à nous procurer des émotions, emmenez-nous en caravane à l'extréijiité de votre parc, vers cette fameuse ruine où l'on prétend qu'il revient.
— De quelle ruine parles-tu ? lui demanda son frère.
— Je te l'ai montrée l'autre jour. Ce sont les restes d'une vieille abbaye de filles, qui fut saccagée pendant la révolution et dont la dernière abbesse mourut sur Téchafaud. Tous les paysans de uos environs jurent leurs grands dieux que son ombre s'amuse à se promener la nuit dans le cloître; malheur à qui l'y rencontre !
— Cela est si bien prouvé, dit Gabrielle, qu'il y a peu d'années un gardeurde moutons ayant fait la gageure d'aller passer une nuit dans la ruine, on le retrouva au matin évanoui et comme mort. On eUt grand'peine à le rappeler à la vie ; mais on eut beau le questionner, il refusa de répondre, et quelques jours plus tard il disparut subitement sans qu'on sache ce qu'il est devenu... Mon histoire vous fait sourire, Maurice? ajouta- t-elle en
appelant pour la première fois son beau-frère par son petit nom.
— Excusez-moi, fit-il, je crois comme à l'Évangile aux souterrains et aux brigands de M. de Niollis ; mais les revenants sont passés de mode.
— On croit ne pas croire, dit-elle, ce qui n'empêche pas que, la nuit, au clair de lune, dans une solitude... En bonne foi, seriez-vous homme à renouveler la gageure du gardeur de moutons?
— A qui parlez-vous, Gabrielle? s'écria le comte. Vous ne savez donc pas que Maurice est le chevalier sans peur et sans reproche?
— Sans reproche, je ne sais; sans peur, je le souhaite. C'est égal, je serais bien aise de le mettre à l'épreuve. »
Elle insista tellement sur cette plaisanterie que Maurice finit par perdre patience. Oh raconte sur les bords du lac Léman qu'un jour Mme de Staël se promenait en bateau avec lord Byron, et que, selon sa coutume, elle le harcelait de ses épigrammes et de ses morales. Lorsqu'il en eut assez : a Madame, lui cria-t-il, avez-vous jamais vu un homme nager? » Et, piquant une tète, il regagna la rive à grandes brassées. Le vicomte d'AroUes se tira d'affaire par une fugue du même genre. Use leva de table et dit à sa belle-sœur : a Je cours,
madame, où vous m'envoyez. Si j'ai le bonheur de survivre à cette effroyable aventure, je vous ra-
conterai demain ce qui se sera passé entre l'abbesse et moi. »
En traversant l'antichambre, il s'empara d'un châle écossais qu'il trouva pendu à une cheville, Il arrivait au bout de la cour lorsque son frère, ouvrant une fenêtre, lui cria : « Quel vertigo te prend? Si tu allais là-bas, ce n'est pas une abbesse que tu y trouverais, c'est un rhume.
— La nuit est presque tiède, lui répondit-il, et j'ai couru l'Amérique sans m'y enrhumer. »
Il poursuivit sa marche. Ge qu'il ne pouvait dire à son frère, c'est qu'il éprouvait une impression de soulagement, de bien-être singulier, de délivrance, en songeant qu'il ne passerait pas cette nuit sous le même toit que la comtesse d'Arolles. Un quart d'heure plus tard, s' orientant de son mieux, il avait traversé le parc, et il arrivait en vue de la ruine, que la lune éclairait. Il ne restait du vieux monastère que le cloître et sa double rangée d'arcades. Par une rampe aux marches brisées, le vicomte réussit, non sans butter plus d'une fois, à gagner le premier étage, lequel consistait en un long corridor circulaire. Des cellules dont il était jadis bordé, à peine en subsistait-il encore deux ou trois. Il entra dans une de ces cellules, dont la grande baie défoncée s'ouvrait sur la campagne comme un œil béant. Au pied de la muraille s'étendait une pelouse en pente, où quel-
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ques chênes séculaires dessinaient leur ombre noire. Maurice demeura près d'un quart d'heure accoudé sur l'appui de la fenêtre; il était aussi immobile que l'ombre des chênes. Il ne regardait ni la lune, ni les étoiles, ni la pelouse, et, s'il pensait à quelque chose, ce n'était pas à l'abbesse dont on lui avait promis la visite. Il finit par se redresser, fronça le sourcil comme s'il avait été en colère contre lui-même, secoua la tête pour en faire tomber une pensée incommode qui lui pesait, et il dit à demi-voix : « Tâchons de dormir. »
U regagna la galerie, où il avait aperçu, gisant parmi des gravats, un chapiteau de colonne qui, faute de mieux, pouvait lui servir d'oreiller. En ce moment, il reconnut que le châle qu'il avait apporté à son bras appartenait à sa belle-sœur. Il le jeta brusquement de côté; puis, s'étant ravisé, il s'y enveloppa jusqu'aux yeux, s'allongea sur la dalle, et, à force d'invoquer le sommeil, une torpeur s'empara de lui. Il venait de s'assoupir quand un bruit léger, une sorte de grésillement assez bizarre le réveilla en sursaut. Il leva la tête, rouvrit les yeux, les promena dans l'espace. Le cloître était plongé dans un profond repos ; il n'était hanté que par l'astre du silence, qui a des attentions particulières pour les décombres, pour les endroits morts, et répand ses blancs pavots sur leurs songes. Après s'être tenu aux aguets pendant quelques
minutes, honteux de son erreur, Maurice se recoucha; mais il n'eut pas le temps de se rendormir. Il entendit de nouveau le grésillement qui l'avait réveillé, et cette fois il en découvrit la cause ; il s'avisa qu'une petite pluie de sable fin venait de tomber sur lui et autour de lui. Il se secoua, se mit sur ses pieds, et ayant tourné la tête, il découvrit au bout de la galerie, dans une sombre encoignure, quelque chose de blanc appuyé contre la muraille. On a beau ne pas croire aux revenants, quand après minuit on se trouve seul dans une ruine, on a des étonnements et des curiosités qu'on n'aurait pas dans son cabinet au coup de midi. Maurice ressentit une légère émotion en contemplant cette blancheur mystérieuse. Il lui parut qu'elle avait forme humaine. Il ne put en douter lorsqu'il la vit l'instant d'après se détacher de la muraille, s'avancer vers lui à pas lents, et bientôt émerger de l'ombre. Morte ou vivante, ce ne pouvait être qu'une femme: Elle était enveloppée dans un linceul ou peut-être dans un domino, dont elle avait rabattu le capuchon sur ses yeux; un voile noir cachait le reste de son visage. Elle marchait tout d'une pièce, raide comme une statue, avec une sorte de majesté d'outre-tombe. Somme toute, c'était un revenant fort réussi.
L'émotion de Maurice s'était bien vite dissipée. L'idée lui était venue que, pour mettre Bayard à
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répreuve, la comtesse lui avait dépêché Tune de ses femmes de chambre, déguisée en fantôme. Il se prit à rire et s'écria : « Un peu de patience, ma-, dame l'abbesse, je suis à vous dans l'instant. -» A ces mots, il plia méthodiquement son châle, le posa sur son bras, et se dirigea vers l'apparition. Le voyant venir, elle s'arrêta, allongea le braô, prit une attitude tragique et menaçante. Comme il continuait d'avancer, elle s'émut à son tour, lui montra le dos et les talons et battit en retraite.
a Où allez-vous donc, ma chère? lui cria le vicomte. Il me tarde de causer avec vous et de vous faire raconter les sensations que vous avez éprouvées quand on vous coupa la tête. Elle me paradt, ma foi! avoir été solidement rajustée sur vos épaules. » Ce disant, il hâta le pas. L'apparition s'enfuit, légère, agile, laissant voltiger derrière elle la traîne de son manteau. Il n'entendait pas qu'elle lui échappât, il se mit à courir. Elle, s'enfayant, lui, la poursuivant, ils firent deux fois le tour de la galerie. Il gagnait du terrain, il allait l'atteindre; il la vit chanceler, et peut-être fût-elle tombée, s'il ne s'était trouvé là juste à point pour la recevoir dans ses bras. Hors d'haleine, n'en pouvant plus, elle ne tenta point de se dérober à son étreinte.
a Enfin, dit-il, je vais contempler cet effroyable visage qui rend muets les gardeurs de moutons. »
Il releva le capuchon de l'abbesse, lui ôta son
voile, et il devint muet comme le pâtre de la légende. Il venait de reconnaître un visage dont la beauté Teffrayait, une bouche et un sourire qui le narguaient, deux yeux noirs, attachés sur lui, où brillait une flamme étrange, et qui semblaient lui dire : Eh bien! oui, c'est moi; qu'allez-vous faire?
La situation était trop forte pour les nerfs et la tête du vicomte d'AroUes. Il eut une minute d'étourdissement, pendant laquelle il oublia qu'il se trouvait dans une abbaye en ruine qui faisait partie du domaine de la Tour. Il se crut transporté dans ce château de Vernange qu'il n'avait jamais vu et pour cause. Il l'habitait depuis quelques jours, il y faisait une cour assidue à la plus beUe des baronnes qui n'ont jamais existé. Il avait réussi à lui faire partager sa passion, il avait obtenu un rendez-vous, elle y était venue, il la tenait dans ses bras, elle était à lui. La couvant des yeux, il baissa lentement la tête, et il approchait ses lèvres d'une bouche entr'ouverte qui respirait le défi, quand il entendit sortir de la muraille ou de sa conscience éperdue une voix qui lui criait : « Ce n'est pas elle, c'est une autre femme, c'est la femme de ton frère. »
Il fut saisi d'un frisson, d'une véritable terreur. Par un geste violent, il repoussa la comtesse, recula précipitamment de cinq ou six pas, mettant entre sa belle-sœur et lui toute la largeur de la
galerie. Quelques secondes plus tard apparaissait au haut de la rampe un homme un peu gros et très-réel, qui s'appelait le comte d'Arolles. « Eh bien! qui a gagné? cria-t-il à sa femme.
— C'est moi, » répondit-elle en riant.
Elle lui montrait Maurice du doigt. « Il a eu peur, reprit-elle. Oh! certes, il a eu peur; regardez-le plutôt. »
Geoffroy s'approcha de son frère, qui n'était pas encore parvenu à surmonter son trouble. « En vérité, lui dit-il, tu as l'air de revenir de l'autre monde. Gabrielle avait parié qu'elle te ferait peur, j'ai eu le tort de tenir le pari ; mais ce qu'une femme veut... Après tout, petit Maurice, il ne faut pas te croire déshonoré pour cela, les plus grands cœurs ont leurs instants de faiblesse. Turenne, le grand Turenne, claqua des dents à la vue d'un capucin noir qu'il avait pris pour un fantôme. Tu ne claques pas des dents, mais te voilà pâle comme un marbre. Faut-il te faire respirer des sels?
— Je voudrais t'y voir, lui répondit Maurice en tâchant de composer son visage. Quand on surprend un homme dans son premier réveil, il n'est pas tenu d'être un héros. »
En ce moment, on entendit à la porte du cloître un murmure de voix et de gaîtés confuses. Tous les habitants du château avaient accompagné Mme d'Aroiles dans son expédition et attendaient
avec impatience qu'on leur en fît connaître le résultat. <c Gabrielle, s'écria du dehors Mme de NioUis, que se passe-t-il donc là-haut? Combien de temps nous ferez-vous poser?
-—J'ai misérablement perdu ma gageure, répondit Gabrielle. Le chevalier sans peur est au-dessus de toutes les émotions. C'est un homme de pierre, ma chère Hortense. »
En parlant ainsi, elle regardait Maurice.
« Je vous remercie, madame, vous êtes généreuse, lui répondit-il d'un ton glacial.
— C'est égal, ma chère, dit le comte, défiez-vous de lui. Vous lui avez joué un mauvais tour qu'il vous revaudra. »
Il ne faut pas calomnier la vie. Elle place des poteaux indicateurs et des avertissements trèslisibles à l'entrée de tous les mauvais chemins; tant pis pour ceux qui ne savent pas lire. Peutêtre la comtesse d' Arolles fit-elle un soudain retour sur elle-même, peut-être s'avisa-t-elle tout à coup que le jeu auquel elle s'amusait depuis douze heures pouvait avoir de dangereuses conséquences. Le fait est que son visage changea d'expression, et qu'elle tendit la main à son beau-frère, en lui disant d'un ton presque bon enfant : « Sans rancune, n'est-ce pas? » Il ne tenait qu'à lui de signer un traité de paix avec elle; mais il effleura à peine du bout de ses doigts la main qu'elle lui présentait et qu'elle
se hâta de retirer. Elle reprit son châle, le jeta sur ses épaules, et descendit lestement la rampe pour rejoindre la joyeuse bande qui l'attendait.
Une heure plus tard, tout le monde dormait au château, excepté Maurice. A la pointe du jour, il était sur pied. Séverin lui avait écrit pour lui annoncer son arrivée. A l'heure qu'il lui marquait, le vicomte fiit l'attendre devant la grille du parc.
« Tu es doublement le bienvenu, lui dit-il, tu m'apportes ma feuille de route. Mon frère te pressera de rester ici deux ou trois jours. Refuse et tiens bon. » Et il ajouta d'un ton presque véhément : « Je veux m'en aller; tu m'entends, je veux m'en aller.
— Tu t'ennuies donc bien ici, mon pauvre garçon? lui répondit Séverin étonné.
— J'ai pris en horreur cette baraque et les comédies qu'on y joue, répliqua-t-il. »
Séverin résista comme un roc à toutes les instances que lui fit le comte d'AroUes pour le retenir jusqu'au lendemain. La comtesse joignit ses prières à celles de son mari, elle ne fut pas plus heureuse. Sa clairvoyance de femme s'en prit de son échec à Maurice, et la chatte, qui n'avait plus de remords, sut mauvais gré à la souris de ce qu'il lui restait assez de résolution pour tenter de lui échapper.
Après le déjeuner, Geoffroy emmena son frère et Séverin dans son cabinet « Ah çà, messieurs, leur
dit-il, convenons de nos faits. As-tu réfléchi, Maurice? Cette sous-préfecture, oui ou non, l'acceptes-tu?
— J'ai réfléchi, répondit-il, et dans l'intérêt de l'administration je" la refuse.
— Alors, encore un coup, propose-moi autre chose, dit le comte en frappant du plat de la main sur la table. Je ne te lâche pas, j'ai juré que tu ne grossirais pas de ton aimable personne la triste foule de ces inutiles qui sont, avec les songecreux, la perdition de notre cher pays.
— Il m'est venu une idée, reprit le vicomte.
— C'est heureux. Dis- la bien vite, ton idée.
— De toutes les carrières pour lesquelles je n'ai pas de vocation, celle pour qui j'en ai le plus est la diplomatie. Ne^ peux-tu pas faire de moi un attaché d'ambassade, un troisième secrétaire, et m'expédier quelque part, à Athènes, à Constantinople, où tu voudras?
— Oh ! pour cela non ; quand on n'a pas d'ambition, c'est un métier de musard. Il n'y a que les responsabilités qui tiennent un homme en haleine. Puisque tu neveux pas être sous-préfet, je te garde à Paris, je ne te quitte pas des yeux. Aussi bien il pourrait se présenter telle circonstance... »
Séverin se chargea d'achever pour lui sa phrase, en disant : « Quand vous serez ministre, monsieur le comte, il sera votre secrétaire. »
Le front du comte d'AroUes s'illumina. « Qui songe à être ministre? s'écria-t-il. Pueriy favete linguis !
— En attendant, reprit Séverin, ne pourriezvous feire attacher Maurice au ministère des affaires étrangères ?
— Je ne dis pas non, j'y penserai.
— Fort bien, dit à son tour le vicomte ; mais, si j'ai voix au chapitre, je fais mes conditions. Je crois qu'il est fâcheux dans ce monde de demeurer sur un échec de sa volonté ; cela porte malheur.
— Est-ce bien lui cpii parle? fit le comte en poussant le coude de Séverin. Monsieur Maubourg, vous êtes ventriloque.
— Ah! si l'on refuse de m'écouter..., reprit Maurice.
— Je t'écoute de mes deux oreilles.
— J'ai fait mes études de droit tant bien que mal, poursuivit-il d'un ton délibéré.
— Plutôt mal que bien.
— Mieux que tu ne crois ; il y a des gens à qui la science vient en boulevardant. Quand la guerre a éclaté, j'allais prendre ma licence. Je la prendrai.
— Dans six ans?
— Dans six mois, après quoi tu feras de moi ce qu'il te plaira.
— C'est sérieux ?
— Je t'en donne ma parole.
— Ta parole vaut de Tor, lui dit Geoffroy en lui serrant la main; tu ne la prodigues pas; jusqu'à ce jour je n'avais pu obtenir de toi rien qui ressemblât à un engagement. »
Convaincu de la sincérité de son frère, il approuva chaleureusement sa résolution, et en effet Maurice était sincère. Peut-être sa pensée de derrière la tête était-elle de gagner du temps, peutêtre avait-il quelque autre intention.
« Va, mon fils, lui dit Geoffroy, nourris soigneusement ce beau feu,... sors vainqueur d'un combat dont Simone est le prix! »
On annonça que la voiture qui devait emmener à Bayonne le vicomte et son ami était avancée. Ils cherchèrent Mme d'AroUes pour lui faire leurs adieux. Elle était sortie. .
« Ma chère marquise, pourriez-vous me dire où est ma femme? demanda le comte d'AroUes à Mme de NioUis, qui à son ordinaire se promenait dans le jardin avec un livre.
— Mon cher comte, pourriez-vous me dire où est mon mari? lui répondit-elle » en souriant du bout de son nez pointu, comme le bûcheron de Rabelais.
Maurice et Séverin avaient dépassé la grille du parc et roulaient sur la route de Bayonne, quand
ifvirent arriver un break attelé de quatre chevaux noirs, qui allaient comme le vent. M. de NioUis, qui les conduisait, les avait lancés à toute vitesse; on aurait pu croire qu'ils avaient pris le mors aux dents. Le break contenait six jeunes femmes, dont cinq craignaient un accident et poussaient des cris aigus, tandis que la sixième, qui était la comtesse d'AroUes, se moquait sans miséricorde de leur effroi. Lorsque les deux voitures se croisèrent, elle n'eut que le temps de crier à son beau-frère : « Bon voyage ! nous nous reverrons à Paris. »
Il la salua ; Séverin, qui avait les yeux sur lui, le vit pâlir. Maurice s'aperçut que son ami le regardait, et, affectant un ton de froide indifférence : « Je plains mon frère, lui dit-il, car il a épousé la perle des enfants gâtés. »
Pendant le reste du jour, il fut taciturne, et Séverin respecta son silence. Il réussit à dormir dans le chemin de fer ; il se réveilla près de Bordeaux et poussa un grand soupir de soulagement en suppur tant le nombre de kilomètres qui le séparaient du château de la comtesse d'ÂroUes. M. Maubourg le père avait une affaire en suspens dans les environs de Gien, il avait chargé son fils de la régler à son retour. Séverin avertit Maurice qu'il prendrait congé de lui à Orléans et le laisserait continuer seul sa route sur Paris.
<c Soit, lui dit Maurice , mais tu te rappelles ce que tu m'as promis,
— Qu'ai-je bien pu te promettre ?
— De t'en aller à Fontainebleau et d'y faire la connaissance de Mlle Saint-Maur.
— A quel titre me présenterai-je?
. — A titre d'ambassadeur ; je te donnerai, si tu veux, des lettres de créance. Par la même occasion, tu expliqueras au colonel que je ne suis pas encore sous-préfet.
— Tu lui donneras toi-même tes explications, répondit Séverin.
— Non, tu t'en tireras mieux que moi. Je n'ai jamais su causer avec ce bouillant colonel; c'est un de ces esprits qui, comme Guzman, ne connaissent point d'obstacle, qui vont droit devant eux comme un boulet de canon. Je me jette de côté pour éviter le boulet, et il en résulte qu'il me reproche de manquer de conversation. Vous vous entendrez à merveille. Je t'ai vanté à lui comme un phénix, il sera charmé de te voir. Tu lui diras que, si je ne suis pas sous-préfet, j'ai pris l'héroïque résolution de retourner sur les bancs de l'école, que dans six mois je serai licencié en droit, que trois mois plus tard, jour pour jour, je ne puis manquer d'être nommé ambassadeur à Londres, que c'est toi qui en réponds, et qu'il convient d'àjourner jusqu'alors la cérémonie de mon mariage.
Je ne me soucie pas d'avoir une femme qui se demande chaque matin avec une inénarrable anxiété : Aura-t-il trois boules blanches, ou deux rouges et une noire? J'ai connu dans le temps une actrice célèbre qui avait des bontés pour un élève en rhétorique. Elle s'évanouit de bonheur en recevant au milieu d'une répétition une dépêche ainsi conçue : a mon ange, je suis bachelier 1 » Évitons le ridicule, c'est le premier article de ma morale.
— Mon cher ami, lui répliqua Séverin, traitons délicatement les questions délicates. Si tu es résolu, comme je le crois, à ne jamais épouser ta cousine, il faut le lui dire franchement et lui rendre sa liberté.
— Voilà où tu te trompes, reprit Maurice. J'ai jeté la plume au vent, le vent a tourné et me pousse à la côte ; or je n'ai pas de raisons de préférer à Mlle Saint-Maur tel autre parti qu'on pourrait me proposer. Il se peut qu'en l'épousant je fasse une sottise, il se peut aussi que j'en fasse une en ne l'épousant pas. Je compte sur toi pour me tirer de cette incertitude.
— Bien obligé, je n'accepte pas le paquet.
— Entends-moi donc jusqu'au bout, on ne rembarre pas ainsi les gens. Ma seule inquiétude est que Simone ne soit une petite fille parfaitement nulle . Je suis résolu à la voir par tes yeux ; tu
examineras, tu apprécieras, tu décideras. L'autre jour, dans le château que tu sais, un volume de Vauvenargues m*est tombé dans les mains, et j'ai lu ceci : « Je suis faible, inquiet, farouche, sans goût pour les biens communs, opiniâtre, singulier, tout ce qu'il vous plaira. » Me voilà bien, me disje, et Vauvenargues m'avait connu. Eh bien! mon cher, quand on est farouche et tout ce qu'il vous plaira, on renonce à se gouverner soi-même, et quand on a le bonheur d'avoir sous la main un architecte aussi raisonnable qu'obligeant, on l'emploie. Il y a cela de bon dans la raison, que lorsqu'il y en a pour un, il y en a pour deux.
Séverin se défendit énergiquement d'accepter la singulière mission que lui imposait le vicomte. Il argumenta, protesta; mais Maurice le pressa tant qu'il finit par céder. En le quittant à la gare d'Orléans, il lui promit que dans quelques jours il se rendrait à Montargis et de Montargis à Fontainebleau, pour s'assurer si, oui ou non, Mlle Simone Saint-Maur était une petite fille parfaitement nulle.
Ce fut par une belle après-midi de novembre que Séverin Maubourg se présenta à la Rosière, jolie villa et beau domaine à une petite lieue de Fontainebleau. La mission qu'il y venait remplir ne laissait pas de l'embarrasser un peu ; ses débuts furent difficiles. Il trouva le colonel Saint- Maur à demi couché dans une chaise longue, au pied de son perron, sa pipe à la bouche. Le colonel toisa l'ambassadeur des pieds à la tête, et quand il eut appris de quoi il s'agissait, il ne lui fit pas d'autres compliments que de s'écrier : « Mon beau neveu se moque-t-il de nous ? j Le mot qu'il employa était moins poli.
Le colonel Saint-Maur n'était pas le plus commX)de des colonels. Il avait l'humeur vive, les manièi^s un peu brusques ; ce qui est pis, il était
devenu misanthrope. Il ne pouvait prendre son parti du funeste accident qui, sous la forme d'un boulet de canon, lui avait emporté la jambe droite et s'était permis d'interrompre brutalement une carrière brillamment commencée, dont il avait le droit d'espérer beaucoup. Il nourrissait une secrète jalousie pour tous les hommes qui ont eu le bonheur de conserver leurs deux jambes. Il avait cependant ses bons jours et même ses bonnes semaines ; cela dépendait des caprices du vent et du va-et-vient de ses rhumatismes. Les chats, comme on sait, passent leur vie à se persuader tour à tour que leur queue n'est pas à eux, et ils la mordent, bu à se convaincre qu'elle est bien à eux, et ils lui témoignent les plus grands égards. Le colonel Saint-Maur en usait à peu près de même avec sa jambe de bois. Dans ses bons jours, il admettait qu'elle faisait partie intégrante de sa personne, il la regardait^tout au moins comme étant de la maison, comme une sorte de fille adoptive, à laquelle il s'était chargé de faire un sort; il plaisantait avec elle, il lui disait d'un ton presque affectueux : ce Ma belle, allons voir ce qui se passe dans notre potager. » Le lendemain, elle n'était plus pour lui qu'une intruse, une odieuse étrangère, dont il était condamné à subir la société, et peu s'en fallait qu'il ne lui administrât des coups de cravache. Malheureusement pour Séverin, lorsqu'il fit la con-
naissance du colonel Saint-Maur, le colonel était dans un de ses mauvais jours, son rhupatisme lui faisait souffrir mort et martyre.
a Mon beau neveu se moque-t-il de nous ? répéta-t-il de sa voix la plus rêche. S'il a quelque chose à me dire, que ne vient-il s'expliquer luimême? Se propose-t-il de se marier par procuration? Que signifient ces simagrées? Et d'abord, qui ètes-vous, monsieur ? Je n'ai pas l'honneur de vous connaître.
— Maurice m'avait assuré, répondit tranquillement Séverin, qu'il vous avait parlé plus d'une fois de Séverin Maubourg.
— Plus d'une foisl II m'en a ressassé les oreilles. C'est le fond de sa conversation ; jugez de l'agrément... Ah ! monsieur, vous êtes donc le confident et le conseiller intime de ce fou ? Je vous en fais bien mon compliment. Allez lui dire, je vous prie, que je suis son serviteur, qu'il se mette à l'aise, que nous nous passerons très-bien de lui. S'imagine-t-il par hasard que ce sont les partis qui nous manquent?
— Vous ne m'avez pas compris, colonel. Procédons par ordre, s'il vous plaît. Vous avez décidé, si je ne me trompe, que, pour obtenir la main de Mlle Saint-Maur, le vicomte d'AroUes devait au préalable se procurer une occupation.
— N'en doutez pas ; plutôt que de m'embarras^
ser d'un gendre qui ne fasse rien, qu'on me donne tout de suite deux jambes de bois !.. Monsieur Sevérin Maubourg, si nous avions un gouvernement, il ferait couper le cou à tous les oisifs.
— C'est possible, colonel ; mais vous admettez bien que Maurice a eu raison de refuser la place de sous-préfet que lui proposait son frère?
— Le joli sous-préfet ! Savez-vous ce qu'il aurait fait de son arrondissement? Un jour qu'il aurait été à sec, il l'aurait joué en un cent de piquet... Monsieur Séverin Maubourg, si nous avions un gouvernement...
— Il mettrait à l'ombre tous les joueurs, interrompit Séverin. Vous vous trompez, colonel; si Maurice a été joueur, il ne l'est plus.
— C'est dommage ; il a tous les vices, et je serais fâché qu'il dépareillât sa collection.
— Vous êtes fort injuste à son égard. Pour vous complaire, il a résolu de se remettre à l'étude du droit, et avant quelques mois il aura sa licence.
— C'est la seule qui lui reste à prendre depuis qu'il se permet de me dépêcher des ambassadeurs.... Eh bien! le voilà licencié. Et après?
— Il entrera dans la diplomatie, le comte d'Arolles lui en ouvrira la porte.
— Charmant métier ! parlons-en. Ce sont ces messieurs qui nous ont plongés dans le gâchis où nous sommes.
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— Et si nous avions un gouvernement, reprit Séverin en riant, il ferait pendre tous les diplomates.
— Je crois vraiment que vous vous moquez de moi! s'écria le colonel en serrant avec tant de force le fourneau de sa pipe entre ses doigts os* seux qu'il le fit voler en éclats: Il n'y a qu'un mot qui serve. Pourquoi est-ce à vous et non à mon neveu que j'ai aujourd'hui l'agrément déparier?
— Maurice a eu le tort de s'imaginer que je plaiderais sa cause mieux que lui-même. Il m'a chargé de vous instruire de la résolution qu'il vient de prendre..
— Est-ce que je crois aux résolutions de mon neveu? Je n'ai jamais, cru qu'à ses indécisions... Eh ! parbleu, qu'il n'épouse pas ! Du diable si je pensais encore à ce mariage quand son frère est venu m'en rafraîchir la mémoire... Que ce bel oiseau soit licencié, diplomate, tout ce que vous voudrez, je marierai ma fille comme il me plaira... Savez-vous causer avec les demoiselles, monsieur Maubourg?
— Pourquoi me demandez-vous, cela, colonel ?
— Causez avec Simone. Si vous savez vous y prendre, elle vous confessera qu'elle se soucie de son cousin comme du Grand-Turc.
— Vous l'a-t-elle dit ? "^
— Non, elle ne dit rien ; mais je le sais, et j'.en
suis charmé, cela me permettra de donner dès demain à cet impertinent son congé définitif.
— ^ Après-demain vous vous en repentiriez, colonel; il me semble que déjà je commence à vous connaître. y>
En ce moment apparut à l'angle de la maison un grand chapeau de paille. Sous ce chapeau, il y avait une tête, que les uns trouvaient plus singulière que charmante, les autres aussi charmante que singulière. Mlle Simone Saint-Maur ne plaisait pas à tout le monde, mais elle ne plaisait jamais à moitié. Elle avait une figure de fantaisie, un nez retroussé, la bouche petite et vermeille, la lèvre supérieure un peu trop relevée, le teint frais et délicat comme une fleur d'amandier, des cheveux d'un blond argenté, qui descendaient à droit fil jusqu'au milieu de son front, des yeux allongés, d'une teinte particulière, gris comme l'aile d'une tourterelle. D'habitude elle avait le tort de les tenir à moitié clos ; quand elle se décidait à les ouvrir, on y voyait beaucoup de choses, des étonnements, des curiosités, des inquiétudes, des vérités à demi soupçonnées, une foule de bonnes intentions. Elle avait beaucoup de défiance .d'ellemême et une confiance naturelle* dans les autres, ce qui faisait qu'elle était tour à tour très-timide et presque téméraire. Sa timidité fut mise à une rude épreuve quand son père, la voyant paraître, lui
cria du môme ton qu'il eût commandé une charge de cavalerie : « Arrive un peu, Simonette^ voilà un monsieur qui a quelque chose à te dire. »
Elle s'arrêta court, demeura un instant immobile, la tête penchée en avant. Elle tâchait de reconnaître l'ennemi. Puis elle prit son courage à deux mains, redressa sa taille longue et mince, et marcha droit au danger, comme une personne qui a fait résolument le sacrifice de sa vie. Elle tortillait dans ses doigts une malheureuse tige de chrysanthènie qui n'en pouvait mais.
a Mademoiselle Saint-Maur, reprit le colonel quand elle eut approché, j'ai l'honneur de vous présenter M. Sévérin Maubourg, le meilleur ami de votre cousin, qui l'a chargé de vous apprendre qu'il ne sera jamais sous-préfet. Il lui est venu depuis avant-hier un goût prononcé pour la diplomatie, mais il lui faut six mois pour se préparer à cette belle carrière, ce qui signifie qu'il a besoin de six mois encore pour brûler joyeusement sa jeunesse dans un grand feu de la Saint-Jean.
— Ah ! monsieur, je vous en prie ! interrompit Séverin, touché de l'embarras croissant de Mlle Saint-Maur.
— Après quoi, poursuivit le colonel, il viendra déposer à tes pieds un cœur tout battant neuf... et tu ne seras pas la première à qui on aura fait prendre du vieux pour du neuf. • /
— Les traducteurs sont des traîtres, interrompit de nouveau Séverin. Vous me permettrez, mademoiselle, devons faire moi-même mon ambassade.
— Simone, as-tu lu Robinson ? s'écria le colonel d'une voix de stentor... Enfin, l'as-tu lu, ou ne l'as-tu pas lu?.. Bien, tu l'as lu. Il s'imaginait que son île était toute neuve. La première fois qu'il en fit le tour, il eut la mortification d'apercevoir sur le sable l'empreinte en creux d*un pied d'homme... Suis-tu mon raisonnement? Il t'arriyera la même aventure, tu auras le chagrin de découvrir que ton île a été habitée avant toi et même très-peuplée.
— Secouez vos oreilles, mademoiselle, s'écria Séverin ; ne croyez pas le premier mot de ce que vous dit monsieur votre père.
— Vraiment je calomnie ton cousin, reprit l'impitoyable bourru en tirant sa fille par sa manche. Le nouveau délai qu'il réclame doit lui servir à s'assurer définitivement s'il pourra s'accoutumer à ton visage... Morbleu ! il a le goût difficile ! Il me semble que Simone n'est pas si déchirée que cela... Relève un peu la tête, petite... Que vous en semble, monsieur Maubourg? n'a-t-çUe pas le nez à peu près au milieu du visage ?
— Il pleut des hallebardes, mademoiselle, dit gsdment Séverin ; ouvrons nos parapluies.
-»- Une fois pour toutes, Simone, dis-nous fran-
chement ta pensée. N'est-il pas vrai que tu as de ton cousin par-dessus la tête?.. Tu Tépousais pour me faire plaisir, et du moment que cela ne me fait pas plaisir... Vous l'entendez, monsieur Maubourg ?
— Je vous jure, colonel, que Mlle Saint-Maur n'a pas soufflé mot.
— Et moi, je vous jure que je la comprends à demi-mot. Elle me charge de vous dire que le vicomte d'AroUes peut s'en aller à tous les diables, qu'elle n'ira pas l'y chercher. »
Simone avait écouté ces discours dans un par- £sdt silence, changeant souvent de couleur, portant un regard tantôt sur son père , tantôt sur Séverin, tantôt sur la fleur qu'elle écrasait dans sa main. A deux reprises, elle essaya d'ouvrir la bouche, les paroles ne lui vinrent pas ; peut-être aussi son idée n'était pas claire. Elle sentait qu'elle ne réussissait pas à cacher sa détresse, elle aurait voulu rentrer sous terre. Par bonheur, sa levrette, qui survint en temps opportun, s'approcha d'elle, et, s'allongeant à ses pieds, la contempla d'un œil attendri, comme si elle avait eu pitié de sa douloureuse situation. Simone se pencha sur cette secourable amie pour la caresser, lui tira deux ou trois fois les oreilles, et aussitôt, la prenant par son collier, s'enfuit avec elle dans le jardin.
« Elle est gentille, pensa Séverin ; mais dans
cette pensionnaire à peine sortie de la coque y a-til l'étoffe d'une vicomtesse d'Arolles *?
— Eh bien! où donc va-t-elle? s'écria le colonel Saint-Maur. Elle nous plante là sans façons.
— Vous l'avez mise en fuite. Si je dois vous dire mon sentiment, vous traitez les affaires de cœur avec une certaine brutalité. »
Un redoublement aigu de son rhumatisme fit pâlir le colonel. « Sacrebleu ! monsieur, si vous n'êtes pas content... vous avez su trouver la porte pour entrer, vous saurez bien la trouver pour sortir.
— Assurément , » répondit Séverin , qui se leva sans plus tarder.
Il n'avait pas fait dix pas que le colonel le rejoignit clopin-clopant et, le saisissant par le bras, le força de rebrousser chemin et de se rasseoir. « Vous ne voyez donc rien? lui dit-il. Vous ne vous êtes pas encore aperçu que je suis aujourd'hui d'une humeur massacrante ?
— Je ne m'en aperçois que trop, repartit Séverin, et j'aurais dû deviner que vous souffrez beaucoup.
— Qui vous dit que je souffre? Ce sont mes affaires, ce ne sont pas leg vôtres ; mais quand je suis de mauvaise humeur, il me faut absolument avoir quelqu'un à quereller. Je vous ai, je vous garde. »
Séverin se résigna à son sort. Il tenait à remplir en conscience jusqu'au bout ses devoirs d'ambassadeur, quoique à vrai dire il n'attachât plus qu'un
médiocre intérêt au succès de sa mission. La première impression qu'il avait eue de Simone n'était pas favorable. Elle avait de beaux cheveux; mais était-il prouvé qu'elle ne jouât plus à la poupée? Tout en agitant cette question, il répondit de son mieux à celles que lui adressait le colonel, qui avait entrepris de lui faire dire combien il y a de kilomètres de San-Francisco à la Nouvelle-Orléans, de la Nouvelle-Orléans à New-York et de New- York à Liverpool. Très-fort sur ces matières, il cherchait à le prendre en faute et n'y réussit pas. Cela lui donna tout à la fois quelque dépit et une grande estime pour Séverin. Il ne respectait dans ce monde que les sciences exactes et les esprits exacts, et méprisait profondément les hommes qui négligent les fractions dans leurs additions. Il était convaincu que tous les malheurs de la France lui étaient venus de s'être contentée d'à-peu-près et de cotes mal taillées. La fortune se lasse d'avoir des complaisances, et l'arithmétique n'en a point. Il n'est jamais arrivé de retrouver sur une guêtre plus de boutons qu'on n'en avait mis.
Séverin lui fit des réponses si nettes qu'il finit par s'écrier : « Gomment vous y prenez-vous pour être l'ami intime d'un étoumeau qui en est encore
à confondre la lieue géographique, la lieue de poste et la lieue marine ?
— Il est inexcusable, répondit Séverin; mais il a tant d'autres qualités !
— Lesquelles ?
— Point, je conviens que c'est un monstre ; mais convenez, colonel, que dans le fond de l'âme vous l'adorez...
— Que la fièvre vous serre ! je vous défends de mè parler de lui.
— Colonel, par où s'en va-t-on ? fit Séverin en se soulevant à moitié sur sa chaise.
— Je vais vous faire reconduire, » répliqua-t-il, et soufflant dans un cornet à bouquin, il fit venir son valet de chambre et lui dit : « Monsieur est venu passer deux jours à la Rosière. Qu'on aille chercher son bagage à l'hôtel.
— Permettez, s'écria Séverin épouvanté, mes affaires me rappellent aujourd'hui même à Paris.
— Je les connais, vos affaires ; elles consistent à faire des maisons. Eh bien ! je veux bâtir, moi qui vous parle, car je n'entends pas loger mon gendre, quel qu'il soit, quand il m'honorera de ses visites, et je veux me réserver la faculté de ne le voir que les jours où son museau me plaira. Nous reparlerons de cela à dîner. Voilà des cigares, allez vous promener dans mon parc. »
Séverin avait beaucoup de philosophie naturelle^
il était disposé à prendre ses mésaventures en gaité. n alluma un cigare et entreprît de faire le tour du jardin. Gomme il passait devant une charmille, il y jeta les yeux et aperçut Mlle Saint-Maur assise sur un banc, ses coudes posés sur ses genoux, son visage caché dans ses mains. Elle avait laissé tomber à terre son chapeau de paille, et sa levrette accroupie en mordillait les rubans, tout en relevant par intervalles son regard sur sa maîtresse comme pour lui demander compte de son silence et de son attitude. Cette fidèle gardienne avisa Sevérin, montra les dents, fit entendre un gronde» ment de colère. Simone redressa la tète et sa confusion fut extrême ; elle attachait sur le fâcheux des yeux interdits, qui étaient un peu rouges. Se* vérin pensa d'abord à battre en retraite ; mais il est du devoir d'un diplomate de pousser la curiosité jusqu'à l'indiscrétion. Il jeta son cigare, entra d'un pas délibéré dans la charmille et prit place sur le banc à côté de Simone qui, s'eflforçant de sourire, lui dit : « Voilà un joli bosquet, n'estce pas, monsieur ?
— Il est charmant, mademoiselle ; mais je voudrais bien savoir pourquoi vous avez pleuré. »
La hardiesse de cette question la surprit et la choqua : « Ah I monsieur,... j) fit-elle d'un ton de reproche. Elle s'interrompit pour regarder en face Séverin, dont la figure lui inspira confiance. Elle
reprit : « Eh bien 1 oui, monsieur, j'ai pleuré de honte et de colère. Tantôt j'ai été si sotte, si gauche !
— Eh î mademoiselle, c'est une cruelle engeance que les pères .terribles. Combien de larmes ils ont déjà fait couler!., mais je veux être indiscret jusqu'au bout. Est-ce bien de honte ou de colère que vous pleuriez ? Ce monstre qu'on vous a peint sous de si fausses couleurs, ne pourrait-il pas se faire... »
. Elle s'écria impétueusement : c Oh! monsieur, je vous en supplie, ne le lui dites pas ! »
Ce cri parti du cœur valait tous les aveux du monde et fit une vive impression sur Séverin. Il se repentit d'avoir trop vite jugé Mlle Saint-Maur.
« Et pourquoi ne lui dirais-je pas que vous l'aimez un peu ou même beaucoup ?
— Parce qu'il se croirait tenu de faire semblant de m'aimer, répondit-elle vivement. Je ne veux pas être aimée par charité.
— Et qui vous dit qu'il ne vous aime pas, lui aussi, un peu ou beaucoup ?
— Ne cherchez pas à me tromper. Je lui suis tellement indifférente qu'il ne s'est pas même aperçu qu'il me plaisait.
— Vous en êtes sûre ? Gela ferait honneur à sa modestie.
— Oh! monsieur, je ne lui reproche rien. Il a été charmant pendant la demi-journée qu'il a pas-
sée ici. Il m'a présenté un liseron couleur de ciel en me disant : Ma cousine, voilà une fleur qui est de la couleur de vos yeux... Ai-je les yeux bleus? ajouta-t-elle en avançant la tôte vers Séverin, qui constata que positivement ils étaient gris, et que MUe Saint-Maur aurait tort d'en changer.
— Ainsi vous ne me croiriez pas si je vous affirmais que Maurice vous adore ?
— Comme on se moque de nous, Mirette 1 ditelle à sa chienne... Tout ce que je demande à Maurice, c'est de ne pas me juger sur l'échantillon que je lui ai donné de mon esprit. Quelle pauvre idée il a dû se faire de moi I La peur que j'avais de lui déplaire me rendait idiote. Je ne crois pas lui ayoir dit un mot qui eût le sens commun.
— Eh bien I mademoiselle, reprit Séverin, je ne crois pas que Maurice vous adore, il ne vous connaît pas encore assez ; mais je ne serais pas étonné que vous lui plaisiez beaucoup. »
Elle secoua la tôte d'un air d'incrédulité, et, après une pause : « Monsieur, reprit-elle, vous voyez quelle confiance j'ai en vous. Soyez trèsfranc avec moi. Pouvez-vous me jurer que Maurice a le cœur parfaitement libre, que Maurice n'aime personne?.» Si vous ne pouvez le jurer, cela me fera beaucoup de chagrin; mais mon parti est pris. . * Je^e demande pas que l'homme qui doit
m'épouser m'adore, mais je veux qu'il soit à moi et qu'il ne soit qu'à moi. Je le veux. »
Elle s'arrêta sur ce dernier mot, confuse de son audace, étonnée d'en avoir tant dit, d'être sortie à ce point d'elle-même; puis elle regarda Séverin pour s'assurer qu'il tie riait pas. Il n'avait garde ; il était charmé de l'accent de conviction avec Ibt quel elle avait prononcé son : Je le veux. Il était pris, elle venait de faire sa conquête.
a Je vous jure, lui répliqua-t-il, que Maurice est le cœur le plus loyal que je connaisse. S'il avait une affection qu'il ne pût ' vous avouer, il vous aurait écrit depuis longtemps pour vous rendre votre liberté et pour dégager sa parole.
— Merci, dit-elle avec effusion ; c'est bien ainsi que je le jugeais.
— Oh î Vous ne le connaissez encore qu'à moitié, 3> reprit-il. Et là-dessus il déploya sa plus chaleureuse éloquence pour lui faire l'éloge du vicomte d'Arolles, énumérant toutes ses qualités, sans rien dire de ses défauts. C'était un portriait sans ombres, que Mlle Saint-Maur goûta, tout en faisant ses réserves. Les exagérations de Tamitié lui plaisaient, quoiqu'elle ne les prît pas pour de l'argent comptant, car elle avait beaucoup de bon sens.
La cloche du diner interrompit leur entretien. Simone se leva, répara le désordre de ses cheveux, ramassa son chapeau et s'achemina rapidement
vers la maison. Séverin la regardait marcher de- ' vant lui ; il admirait la finesse de sa taille, la légèreté de son pas, les balancements gracieux de cette jeune tête, qui tour à tour se pliait ou se redressait comme une branche d'où vient de s'envoler un oiseau. Le mot de Vauvenargues lui était revenu à l'esprit, et il plaignait les hommes qui, « nés sans goût pour les biens communs, » passent à côté du bonheur sans daigner l'apercevoir. Il se disait à lui-même : « Je le forcerai d'être heureux. »
Le dîner fut long. Le colonel aimait à tenir table; il était gros mangeur et buvait d'autant. Son humeur ne s'était point radoucie. Il trouva tout détestable et gronda beaucoup. Il avait tort ; le repas était excellent et très-bien servi. L'administration officielle du ménage était confiée à une vieille institutrice anglaise, Mlle Trimlet, que le colonel avait prise en amitié parce qu'elle avait la voix forte, l'air grenadier, et que sa lèvre supérieure était ornée d'une paire de moustaches nettement dessinées ; mais Mlle Trimlet n'ordonnait rien, ne décidait rien, sans avoir au préalable consulté Simone, qui lui répondait par un geste, par un signe de tête. Le colonel excepté, dont les éclats de voix Éadsaient trembler les vitres, on ne parlait guère à la Rosière, surtout dans les mauvais jours; quand la tempête mugit, tout le monde se tait. On ne laissait pas de s'entendre sans mot dire. Simone re-
gardait M'^* Trimlet, qui regardait un domestique, et tout se faisait en son lieu et en son temps. La maison était gouvernée au doigt et à l'œil.
Sur la fin du repas, le colonel s'en prit à tout le genre humain, déclama contre le siècle, insista sur la nécessité de renouveler l'espèce par l'extermination des sujets vicieux. Il appelait cela faire de la politique^ et il s'écriait : <t Quand donc aurons-nous un gouvernement? » Séverin savait déjà, pour le lui avoir entendu dire, que le premier devoir d'un gouvernement sérieux est de couper le cou, non-seulement à tous les oisifs, à tous les joueurs, mais encore à quiconque n'a pas l'esprit de précision, à tous ceux qui comptent par lieues, sans dire de. quelles lieues ils entendent parler. La politique massacrante du colonel opéra ce soir-là tant de coupes sombres, pratiqua tant d'abatis de tètes en France et ailleurs, que les douze cent millions d'êtres humains qui habitent la terre s'en trouvèrent sensiblement diminués. Sa rage d'exécutions sommaires ne comiaissant plus de bornes, il finit' par expédier d'un seul coup tous les mortels qui ont l'impertinence d'avoir deux jambes et de n'avoir point de rhumatismes.
Simone avait regardé plus d'une fois Séverin du coin de l'œil; elle craignait qu'il ne trouvât son père odieux ou grotesque. Quand il lui offîrit son bras pour la reconduire au salon, elle lui dit :
« Vous verrez que demain il sera charmant et ne tuera personne. » Une demi-heure plus tard, le colonel s'était assoupi dans un fauteuil, et Simone était sortie du salon pour présider au petit coucher de Mlle Sophie, sa jeune sœur, dont l'humeur volontaire donnait souvent de la tablature h Mlle Trimlet. Pour désennuyer sa solitude, Séverin parcourut deux ou trois keepsakes ; puis, avisant dans un coin un grand portefeuille, il l'ouvrit sans scrupule. Ce portefeuille renfermait les dessins de Mlle Saint-Maur, qui avait le crayon net et facile. Entre deux figures dessinées d'après la bosse, se trouvait un méchant papier bleu tout froissé. Sur ce papier elle avait fait de souvenir le portrait du vicomte d'Arolles ; il était d'une ressemblance frappante, mais plein de retouches et de repentirs. C'était le fruit d'un patient labeur ; elle avait dû se reprendre plus d'une fois avant de réussir à se contenter. Au-dessous elle avait écrit en menus caractères ces quatre vers de Bajazet :
Peut' être je saurai, dans ce désordre extrême, Par un beau désespoir me secourir moi-même, Attendre, en combattant, Teffet de votre foi, Et vous donner le temps de venir jusqu'à moi.
Séverin remit le portefeuille dans son coin, et comme le colonel ne se réveillait pas et qu'au surplus son réveil n'eût pas été gracieux, il quitta le
salon, se ût indiquer sa chambre et se mit au lit, non sans méditer profondément sur l'application un peu risquée que les jeunes filles font des vers de Racine et sur les surprises que réservent les eaux dormantes à qui se donne la peine de les sonder.
Simone avait dit juste, le colonel Saint-Maur passa une bonne nuit, et il se leva dispos, heureux de ne pas sentir sa jambe, réconcilié avec son sort. Sa première pensée fut qu'il logeait sous son toit un jeune homme qui avait des idées exactes, qu'il, l'avait fort rabroué la veille et qu'il lui devait une réparation. Il alla frapper de bonne heure à la porte de Séverin, et, s'appuyant sur son bras, il l'emmena faire le tour de la Rosière pour y chercher avec lui un emplacement convenable au chalet qu'il se proposait de bâtir. Chemin faisant, il déploya tout ce que la nature lui avait donné de grâces pour faire oublier à son hôte ses incartades de la veille. Il avait reconnu dans l'ami de son neveu non-seulement un homme de mérite, mais un homme de caractère, et, dût-on l'avoir désagréable, en avoir un était selon lui une obligation d'honneur. Séverin lui conseilla de faire sa bâtisse dans une pelouse, au bord de l'eau, en face d'une île ornée d'un moulin, qui formait un agréable coup d'œil. On prit des mesures, on fixa à peu près le devis : il fut convenu que l'architecte en-
verrait de Paris ses plans ; il fut convenu aussi qu'au préalable Mlle Saint-Maur serait consultée.
Yers deux heures de l'après-midi, Séverin retourna dans la pelouse, accompagné de Simone, de sa jeune sœur, et des remarquables moustaches de Mlle Trimlet. H faisait un joli temps gris d'automne, qu'égayaient les feuilles jaunissantes des peupliers de la petite île. Par intervalles une éclaircie s'ouvrait dans la brume, le ciel avait des sourires pâles, puis la trouée se refermait, et le panache doré des peupliers tenaient lieu de soleil. Accroupi sur une pierre, Séverin, une feuille de carton sur ses genoux, y traçait rapidement l'esquisse d'un chalet. A quelques pas de là, Simone, assise sur un banc, semblait prêter toutp son attention à la leçon d'anglais que Mlle Trimlet donnait à la jeune Sophie, ce qui n'empêchait pas Mlle Saint- Maur de raisonner en français avec elle-même. Elle examinait Séverin à la dérobée et se disait : (c Qu'a donc de si particulier ce jeune homme ? Hier matin je ne le connaissais pas, et quelques heures plus tard, dans une charmille, je lui ai parlé de certaines choses dont je n'avais soufflé mot à aucune des personnes de mon entourage. » G était une bizarre aventure ; depuis peu elle avait un confident à qui elle trouvait tout naturel de révéler ses pensées Içs plus intimes, sans qu'il lui en coûtât rien, comme si cela coulait de source. Sa mère était
morte très-jeune, son père était bourru, sa sœur était une enfant, Mlle Trimlet était une personne anguleuse et rectiligne qui n'aimait pas qu'on cherchât midi à quatorze heures. Mlle Saint-Maur avait rêvé souvent de posséder une amie à qui elle pourrait tout dire. Le ciel venait d'exaucer son désir, à cela près que Tamie qui lui était échue en partage laissait pousser toute sa barbe. Simone ne savait qu'y faire ; la confiance ne se commande ni ne se refuse. Plus elle regardait Séverin, plus elle se persuadait qu'il était un homme absolument sûr et parfaitement droit, un de ces hommes qui savent ce qu'ils veulent, qui seront demain ce qu'ils étaient hier, qu'on est certain de retrouver à la place où on les a laissés, et qui respectent les autres comme ils se respectent eux-mêmes.
Mlle Saint-Maur ne se doutait pas que, tout en dessinant, Séverin faisait, lui aussi, ses réflexions ou, pour mieux dire, qu'il se livrait à des rêveries assez singulières. Il pensait aux quatre murs qu'il avait projeté de se bâtir un jour au bord de la Seine, dans un endroit assez pareil à celui où il se trouvait ; mais il lie comptait pas être seul à les habiter, — c'est une triste chose qu'une maison sans femme. La maison, il la connaissait, il en avait fait le plan ; la femme, comment serait-elle faite ? Il la chercha dans les profondeurs de son imagination, il finit par l'y découvrir, et il s'avisa qu'elle avait des
yeux gris. « Fort bien, pensa-t-il, mais ce sera une Simone perfectionnée ; du moment qu'il n'en coûte rien, donnons-lui une figure qu'il n'y aura pas besoin de regarder deux fois pour la trouver charmante. i> Mlle Saint-Maur avait baissé la tête pour suivre de Fœil un scarabée que sa sœur venait de signaler à son admiration. Séverin eut l'air de regarder le scarabée, mais c'était le visage de Mlle Saint-Maur qu'il observait. Il était occupé à le retoucher, il lui donnait un nez plus classique, une bouche un peu plus grande, des lèvres moins épaisses, des yeux mieux encadrés, un front plus ample, plus dégagé. Il ne changeait rien à la charmante couleur de ses cheveux ; mais il ne leur permettait pas de descendre jusqu'aux sourcils. Il ne tarda pas à reconnaître qu'il venait de faire de mauvaise besogne, qu'en voulant corriger ce visage H l'avait gâté, que la nature a de mystérieuses harmonies, et qu'on ne peut changer les détails sans compromettre l'ensemble et sans faire évanouir le charme. — Soit, pensa-t-il, contentons-nous d'une seconde Simone.
La leçon d'anglais étant terminée, Sophie témoigna à sa gouvernante un vif désir d'admirer de plus près les exploits d'un pécheur à la ligne qui venait de s'établir sur la berge. Mlle Trimlet la conduisit au bord du fleuve, et Simone resta seule avec Séverin.
a Les moments sont précieux, mademoiselle, lui dit-il en souriant. Ne parlerons-nous pas un peu de lui? D
Elle vint s'asseoir dans l'herbe à deux pas du dessinateur : « Parler de lui 1 dit-elle. Est-ce bien prudent ? *
' — Que craignez-vous? il n'y a ici personne pour vous entendre.
— Personne, excepté vous.
— Oh I moi, je ne compte pas. Je représente ici ce personnage absolument nul et insignifiant qu'on appelle un confident de tragédie, et auquel on dit tout.
— Quelquefois plus qu'on ne voudrait.
— Regretteriez-vous déjà les aveux que vous m'avez faits hier après midi ? Il n'y a pas moyen de vous en dédire. Vous m'avez confessé que vous l'aimez un peu et même beaucoup. Est-ce vrai?
— C'est vrai ; mais j*aurais dû ajouter qu'il me fait peur.
— Et pourquoi cela?
— Il me semble, répondit- elle en cherchant ses mots, que j'aurai beaucoup de peine à le bien connaître, qu'il y aura toujours en lui quelque chose qui m'échappera.
— Le prenez-vous pour une boite à double fondet à surprise? Il n'a rien à cacher.
— Il y a des gens, poursuivit-elle, qui se croient
tenus de cacher précisément ce qu'ils ont de meil-r leur. Enfin, supposons qu'un jour... »
Elle demeura court, et ce fut Séveifin qui se chargea d'achever sa phrase : « Supposons, lui dit-il, qu'un jour le vicomte d'AroUes aime passionnément Mlle Saint-Maur. Je tiens la chose pour faite... Continuez.
— Il pourrait se faire, reprit-elle, qu'il ne lui dît que la moitié de ses pensées ; elle en serait réduite à deviner le reste... Vous m'avez raconté qu'il vous avait sauvé deux fois la vie. Je serais charmée d'épouser un homme capable de se jeter à l'eau pour m'en retirer '; mais je serais plus heureuse et plus fière s'il pouvait me promettre en conscience qu'il n'aura jamais de secrets pour moi.
— Fort bien. Savez-vous ce qu'il faut faire ?
— Quoi donc?
— Il faut aimer beaucoup le vicomte d'Arolles et renoncer à voir en lui un être mystérieux et redoutable. Je désire qu'il vous reconnaisse pour une personne très-brave, très-courageuse, qui se croit de force à lui tenir tète, qui se sent capable et digne d'exercer de l'empire sur lui. C'est à cette condition qu'il vous aimera tout de bon, et si l'un de vous doit avoir peur de l'autre, je veux que ce soit lui.
— Eh ! mon Dieu, s'écria-t-elle, comment m'y
prendrai-je pour devenir terrible? Je ne le suis guère.
— En vérité, est-il besoin qu'une femme ait l'air terrible pour que l'homme qui l'aime craigne de lui mentir? Une seule chose lui est nécessaire, c'est de bien sentir ce qu'elle vaut, et de savoir que lorsqu'elle donne son cœur elle fait un présent de grand prix, et m'est avis que le cœur de Mlle Saint- Maur vaut un million. »
Elle le remercia par un sourire qui exprimait à la fois beaucoup de reconnaissance et un peu d'étonnement. « Vous me donnez des conseils difficiles à suivre, lui dit-elle. Je ferai de mon mieux; mais j'ai un service à vous demander.
— Demandez -moi tout ce qu'il vous plaira.
— Il n'est pas juste que vous fassiez tout pour l'un et rien pour l'autre. Ne réussissant pas à découvrir par lui-même ce que je puis valoir, Maurice a résolu de s'en remettre à votre jugement.
— Qu'allez-vous donc vous imaginer? s'écria 'Séverin, qui laissa échapper son crayon.
— Convenez qu'il vous a envoyé ici pour m'examiner un peu, pour étudier mes qualités et mes défauts et pour lui rendre compte de moi... Je ne le crois pas, j'en suis sûre. »
Elle le regardait en parlant ainsi. Il n'essaya pas de nier ; il ne pouvait plus douter que Mlle Saint-
Maur n'eût beaucoup de bon sens et des yeux qui voyaient clair.
« Vous êtes Fami de Maurice, reprit-elle; je voudrais que vous fussiez un peu le mien.
— Très-volontiers. Et quel est le service que je dois vous rendre *?
— Vous m'avez assuré hier que Maurice n'aime personne plus que moi. Si cela venait à changer...
— Misère l voilà vos inquiétudes qui vous reprennent.
— N'a-t-on pas quelquefois raison d'avoir peur? demanda-t-elle.
— A quoi bon? On a toujours le temps d'avoir peur... Enfin, si Maurice venait à aimer quelqu'un plus que vous, que devrais-je faire?
— Vous m'avertirez loyalement. Me le promettez-vous?
— Je vous le promets.
— Foi d'ami? dit-elle en lui tendant la main.
— Foi d'ami ! » répondit-il en pressant cette petite main souple et chaude.
En ce moment, il se fit au ciel une éclaircie, la
brume s'entr'ouvrit et un firisson de lumière pâle courut sur les eaux verdâtres de la Seine. Séverin eut une hallucination qui dura quelque secondes. Tout à coup il vit reparaître au bout de la pelouse les moustaches de Mlle Trimlet, et au même instant il sentit une main s'échapper de la sienne, qui
resta vide. Il reconnut son erreur : il n'y avait qu'une Simone, et elle n'était pas à lui.
On dîna ce jour-là beaucoup plus gaîment que la veille. Le colonel ne massacra personne,* et quand il eut vidé sa bouteille de porto, il était presque disposé à convenir que la France, vaille que vaille, jouissait d'une espèce de gouvernement. Ce n'était pas la pie au nid, mais il faut s'accommoder de ce qu'on a.
En sortant de table, il proposa à Séverin une partie d'échecs. Gomme il était de première force, il le battit à plate couture, et il en conclut .que décidément M. Séverin Maubourg était un charmant garçon. Il célébrait un peu bruyamment son triomphe quand Simone quitta le salon.
a Qu'a donc aujourd'hui Mlle Saint-Maur? s'écria-t-il. Je lui trouve l'air excité comme par un coup de Champagne. Vous entendez-vous, monsieur, à faire mousser l'eau de savon? Peut-on vous demander quelles sornettes vous avez débitées à ma fille ?
— Vous m'aviez prié de la faire causer, colonel. Elle a bien voulu m'honorer de ses confidences.
— Les confidences de Simonette ! Je serais curieux de savoir à quoi cela rime.
— Elle m'a confessé qu'elle aimait beaucoup son cousin.
— Que me chante2-vous là? Elle est bonne fille,
elle vous a répété par .pure bonté d'âme Tair qu'il vous a plu de lui seriner.
— Je vous assure, colonel...
— Ma parole, vous êtes étonnant. En vingtquatre heures, vous aurez appris à connaître ma fille mieux que moi. . . Je vous prie de croire que je la connais comme si je l'avais faite.
— Vous êtes très-fort aux échecs; peut-être Têtes-vous moins dans l'art de dévider un écheveau.
— n n'y a pas d'écheveau qui tienne. Si j'ordonne à Simone d'aimer son cousin, elle l'aimera ; mais si je lui disais d aimer Paul ou Jacques, elle aimerait Paul ou Jacques, l'un après Tautre ou même tous les deux à la fois... Je voudrais voir qu'il en fût autrement.
— Voulez-vous des preuves, colonel? et me promettez-vous le secret ? »
A ces mots, Séverin alla prendre dans le coin où il l'avait laissé le portefeuille qu'il avait examiné la veille, et il en tira le croquis au bas duquel Mlle Saint-Maur avait crayonné quatre vers.
Le colonel écarquilla les yeux. Il contemplait ce croquis comme un taureau contemple une écharpe rouge ; il lut ensuite les quatre vers de l'air d'un homme qui déchiffre un rébus.
a Mille tonnerres ! que signifie ce galimatias ? s'écria-t-il.
Ilt2 LE FIANCÉ
— Cela veut dire que, si vous vouliez contraindre Mlle Saint-Maur à ne pas épouser le vicomte d'AroUes, elle vous répondrait de sa voix la plus tendre :
Peut-être je saurai, dans ce désordre extrême. Par un beau désespoir me secourir moi-môme.
— J'ai des yeux, interrompit le colonel. Ce n'est pas la peine que vous me récitiez ces fadaises... Elle s'est donc mise à lire des poétereaux qui lui brouillent la cervelle?
— Dans ce cas-ci, le poétereau est Racine.
— Racine ou un autre, les poètes ont-ils jamais eu le sens commun ?
— Mon cher colonel, lui répliqua Séverin, nous professons, vous et moi, le culte des idées exactes ; mais que voulez-vous ? Ce sont les idées vagues qui gouvernent le monde et la tète des jeunes filles, et les idées vagues, on ne les tue pas à coups de canon. Il faut leur laisser le temps de se débrouiller elles-mêmes. »
Il remit le croquis dans le portefeuille et le portefeuille à sa place. Le colonel employa dix minutes au moins à revenir de son ébahissement. Simone n'était plus Simone , Simone était un abîme, et l'abîme appelle l'abîme.
« Vous voilà bien malheureux, lui dit Séverin. Mlle Saint-Maur se permet d'avoir du goût pour
l'homme qu'elle doit épouser. Vous auriez donc voulu qu'elle le détestât.
— J'aurais voulu, monsieur, qu'elle ne l'aimât qu'après m'en avoir demandé la permission. C'est ainsi qu'en usent toutes les demoiselles bien élevées... Eh! que diable, plus j'y pense, plus je doute qu'il soit son fait, et j'entends qu'elle soit heureuse.
— A sa façon ou à la vôtre?
— A la mienne.
— Elle le sera, colonel, je vous en donne ma parole d'honneur.
— La belle garantie, ma foi !
— Elle en vaut une autre. Résignez-vous à votre sort ; que me chargez-vous de dire à Maurice ? »
Le colonel frappa un grand coup de poing sur l'échiquier, et s'écria : a Vous lui direz que j'ai l'insigne bopté de l'attendre pendant six mois encore, mais que, passé ce terme, cinquante mille petites filles auraient beau me supplier à genoux, j'ordonnerai, morbleu ! et on m'obéira, sacrebleu î Et puisque ce beau garçon est si redoutable, puisque son sourire et ses grâces enchanteresses font de tels ravages dans les cœurs, je le consigne à ma porte jusqu'au jour où il viendra me demander en forme la main de Simone. Vous m'entendez, monsieur Maubourg, quand le plus cher de vos
il4 LE FÎXSCÉ, DE M^^' SAINT-MAUR
amis remettra les pieds à la Rosière, il sera lié envers moi.
— Parfaitement, colonel. Le Jour où Maurice rentrera dans ce salon, il n'y verra ni votre notaire, ni le maire de votre commune, ni le curé de votre paroisse, et cependant ils y seront, et il sera tenu de le savoir,
— Vous oubliez le gendarme, s'écria le colonel en retroussant ses manches et découvrant ses puissants avant-bras, qui avaient la majesté d'une institution. Et ceci encore, ajouta-t-il. Vous déclarerez à mon neveu que je lui interdis de m'envoyer à l'avenir des ambassadeurs. Us me plaisent beaucoup en dehors de Texercice de leurs fonctions, mais en affaires ils ne valent pas le diable.
— Un bon ambassadeur est celui qui réussit, » lui répondit Séverin en lui tendant la main.
Quoiqu'il fût résolu à repartir le jour suivaiit par le premier train, le colonel réussit à le lui faire manquer, et l'obligea de passer encore la matinée à la Rosière. Ce père terrible s arrangea du reste pour que Simone, à qui il gardait rancune, n'eût plus une minute de tête-à-tête avec son confident. Cependant, quand Séverin lui ât ses adieux, elle trouva moyen de lui glisser à l'oreille ces mots : a Souvenez-vous des promesses que vous m'avez faites, »
Des deux promesses que Séverin Maubourg avait faites à Mlle Saint-Maur, il n'en prenait qu'une au sérieux, et il était décidé à ne pas tenir l'autre. Il s'était dit que, si le vicomte d'AroUes se savait aimé, il lui viendrait des délicatesses de cons^ cience ; c'est par là qu'il se proposait de le tenir.
Dès le lendemain de son arrivée, il fut le trouver chez lui, dans un charmant entresol du faubourg Saint- Honoré qu'il habitait de temps immémorial. Séverin eut la surprise de traverser une antichambre pleine de paquets, un salon à moitié d%meublé, et d'apercevoir dans le cabinet de travail le désordre d'un déménagement commencé.
a Eh bien! que se passe-t-il donc? lui demandat-il. Tu quittes ton nid?
— C'est ta faute, lui répondit Maurice. Tu me
renvoies sur les bancs, il est nature que Je me loge dans le voisinage de Técole. J*ai trouvé rue Médicis quelque chose qui me convient.
— Que dira ton frère? Tu étais à deux pas de son hôtel, là-bas tû en seras à une heue.
— Tant mieux. Quand il viendra me voir, cela prouvera qu'il m'aime assez pour me sacrifier une heure d'un temps qui est si précieux à la France. Je me ménage d'exquises jouissances d'amourplropre. » •
A ces mots, il s'approcha de Séverin, lui tâta le dos et la poitrine, comme pour s'assurer qu'il ne lui était arrivé aucun fâcheux accident. « Le coffre est intact! s'écria-t-il. Voilà qui met ma conscience en repos... Dieu soit loué au plus haut des cieux! il paraît qu'on revient quelquefois vivant de la Rosière, et que le vieux sanglier ne t'a pas décousu.
— Le vieux sanglier, repartit Séverin, est un brave homme assez finaud qu'il y a moyen d'apprivoiser ; quand il se fâche, c'est une manière de vous faire parler.
— Et sa fille, y a-t-il moyen de savoir quelle est la couleur de ses yeux?'
— Ds gpnt gris, mon cher, et aussi charmants que gris.
— Pourquoi donc les cache-t-elle? Et ses cheveux? lui tombent-ils toujours sur les sourcils? Ils
finiroïit par les manger. 'L'as-tu engagée à changer de coiffure?
— Je n'aurais eu garde, elle est très-bien comme elle est,* et je te défie de rien changer à sa personne sans tout gâter.
— Là, Séverin, en tiendrais-tu?
— Mon cher ami, les petites filles ne sont pas toujours ce qu'un vain peuple pense, et, quand on les regarde de près, on feit des découvertes fort étonnantes. »
Le vicomte l'écoutait d'un air un peu narquois. « Quel enthousiasme ! s'écria-t-il. Je commence à croire que j'ai gardé les manteaux. Est-ce toi qui épouses?
— U y aurait à cela beaucoup de difficultés, répondit Séverin.
— Lesquelles?
' — Pour abréger, le cœur de Mlle Saint-Maur n'est plus libre.
— Bah! Et quel est l'heureux mortel...
— Un garçon de très-bonne mine, qui demain sentir» le prix de son bonheur.
— Sais-tu, Séverin, que si j'étais fat... En conscience, est-il possible que ma cousine ait du goût pour moi?
— Ta cousine n'ignore point ce qu'elle vaut, et si l'homme à qui elle a donné son cœur dédaignait cette offrande, .elle cesserait bientôt de l'aimer. Je
dois te prévenir aussi qu'elle est jalouse et résolue à ne partager tes affections avec personne. Je .lui ai certifié que je ne te connaissais aucune liaison sérieuse ; mais si je venais à découvrir que je me suis trop avancé, elle a ma parole, je me croirais obligé de la détromper.
— Merci de l'avertissement, répondit le vicomte. Malheureux, es-tu bien sûr qu'il n'y ait pas une femme ici? » Et il lui fit signe de chercher sous son canapé et dans ses armoires.
a Oh! mon cher, reprit Séverin, les femmes que je crains pour toi ne sont pas celles qu'on cache dans une armoire.
— Que veux-tu dire? répliqua-t-il vivement.
Quelle est la femme que tu redoutes pour moi?
— Aucune. Seulement permets-moi de te représenter que je suis médiocrement édifié de ton langage et de tes réponses.
— Tu trouves que j'ai mauvais ton?
— Tu n'as pas celui du sujet. En me rendant sur tes instances à la Rosière, j'ai cru que j'y allais traiter d'une affaire grave, et je dois te confesser que je l'ai traitée gravement. Si tu me désavoues, si tu te moques de moi, me voilà fort compromis.
— Ne te fâche pas, s'écria Maurice. Tu as caution bourgeoise, je tiens pour bon tout ce que tu as pu dire et faire ; je te jure que ma première occupation, quand j'aurai pris ma licence, sera de
me marier, et que parmi toutes les jeunes filles que je ne connais pas, je donne résolument la préférence à celle qui t'a plu.
— Et qui un j our te plairabeaucoup , ajouta Séverin.
— Je ne dis pas le contraire, répondit-il, tout est possible; allons déjeuner. »
A quelques jours de là, le vicomte d'AroUes était installé rue Médicis. Il eut quelque peine à s'accoutumer à son nouveau quartier et à son aventure; mais il ne composa point de Tristes comme Ovide exilé chez les Scythes. Son logement était fort agréable; il était accompagné d'un balcon qui donnait sur le jardin du Luxembourg. Le vicomte s'était mis au travail; il avait pris pour sujet de sa thèse une doctrine controversée de droit international, et, grâce à sa prodigieuse facilité, il eut bientôt fait de débrouiller la matière. A vrai dire, il 83 demandait quelquefois en vertu de quelle loi providentielle et de quel mystère de prédestination le vicomte d'AroUes se trouvait condamné à devenir licencié en droit ; mais il se rappelait aussitôt que c'était lui qui l'avait voulu, qu'il avait eu son idée, et il persistait à la trouver bonne. Il sortait peu, il n'allait guère à son cercle et jamais au théâtre. Il ne poussait jusqu'aux boulevard que pour y dîner. Deui fois la semaine, il avait rendezvous au café Riche avec Séverin. Le plus souvent ils causaient architecture.
120 LE ITIANCÉ
Au commencement de décembre, Maurice reçut une visite à laquelle il s'était préparé et qu'il attendait de pied ferme. L'assemblée nationale avait repris ses séances; depuis trois semaines, le comte d'AroUes était rentré dans son hôtel du faubourg Saint-Honoré. Un pied à Versailles, l'autre à Paris, il était dans les affaires jusqu'au cou ; il ne savait comment suffire aux hommes et aux choses qui avaient à lui parler et qui se disputaient ses Journées. Il profita de son premier moment de loisir pour se transporter rue Médicis. Il trouva Maurice au travail, et ouvrit de grands yeux en le voyant assis devant une longue table surchargée d'inoctavo et d'in-quarto; Vattel y coudoyait Rayneval, Grotius s'y étalait nez à nez ou dos à dos avec Pufendorf et Burlamaqui. Le propriétaire de cette table tenait dans ses mains le second volume du Manuel diplomatique de Martens. Il le posa sans le refermer pour aller au-devant de son firère.
« Je suis furieux, s'écria le comte d'AroUes en se campant dans un fauteuil que Maurice venait de débarrasser d'un dictionnaire de législation comparée qui l'encombrait; je suis furieux, te disje, et je viens te faire une scène.
— Une scène à moi ! repartit le vicomte d'un air de profonde stupéfaction. Franchement, je m'attendais à tout autre chose.
— Me diras-tu ce que signifie ce déménagement
subit dont tu n'as pas daigné m'avertir, et quelle fantaisie t'est venue de te loger au bout du inonde?»
Maurice écarta le rideau de sa fenêtre, il montra du bout du doigt à son frère le jardin du Luxembourg, éclairé d'un rayon de soleil qui s'appliquait à réchauffer tant bien que mal ses plates-bandes et ses statues, a II me semble pourtant, dit-il, que je ne suis pas ici en Sibérie. Foin des préventions ! J'avais cru, moi aussi, que le monde finissait à la rue de Rivoli. J'imaginais qu'en passant l'eau on arrivait dans un endroit réservé aux gens et aux choses impossibles. Eh bien! j'ai découvert que, • quoi que vous en disiez, vous autres Parisiens, les choses et les gens de ce quartier ont la prétention d'être possibles. Le jour même de mon débarquement, j'accostai au carrefour de l'Odéon deux ombres qui m'ont assuré qu'elles étaient presque vivantes. La belle invention que les voyages! que de préjugés ils dissipent! comme ils élargissent les idées d'un homme !
— As-tu fini ton discours? interrompit Geoffroy. Je me plains amèrement de ton procédé. Tu m'appartiens, je réponds de toi, et j'entendais t'avoir sous ma main.
— Ah! Geoffroy, tu as les bras si longs! lui répondit-il.
— Il y a anguille sous roche, reprit le comte
d'Arolles. Tu ne me feras jamais croire ique tu t'es • retiré ici pour t'y faire ermite.
— C'est pourtant la pure vérité, répliqua Maurice. Voici ma chartreuse, » ajouta-t-il en lui montrant les quatre murs de son salon ; puis, lui présentant tout ouvert le second volume de Martens : € Voilà ma discipline.
— Laisse-moi donc tranquille, mon bel anachorète. Mon Dieu! si j'étais sûr... mais là, conviens que tous ces volumes étalés sont un paysage habilement ménagé pour la vue, et qu'il y a dans cette table encombrée beaucoup de mise en scène.
— Oh! ces hommes d'état! quels sceptiques!
— Tu travailles sérieusement?
— Le plus sérieusement du monde, dans l'unique intention dé te faire plaisir, car tu peux croire que si je ne consultais que mes goûts particuliers...
— Et tu n'aurais pas pu travailler aussi bien au faubourg Saint-Honoré?
— Impossible à moi de travailler à Paris.
— Tu n'y vas donc jamais, à Paris?
— Le moins souvent possible. Je me suis mis sous l'invocation du grand saint Michel, et jusqu'à nouvel ordre je n'aurai pas d'autre boulevard que le sien; mais nous avons nos plaisirs, nous allons boire quelquefois un bock au café de la jeunesse.
— Et tu y dînes?
— Non. Il m'est resté cette faiblesse de croire que pour vivre il est nécessaire de dîner, et Je vais dîner où l'on dîne.
— Allons, je suis enchanté qu'il te reste quelque, chose du .vieil homme; c'est par là que je te tiendrai... Justement j'ai du monde après-demain, et dans le nombre plusieurs personnes à qui je désire te présenter, à commencer par le ministre des affaires étrangères. Ne te gêne pas; apporte, si tu le veux, ton manuel diplomatique. Entre deux services, tu pourras lire un paragraphe.
— Je te remercie, Geoffroy, je n'irai chez toi ni avec Martens, ni sans Martens, » répondit-il d'un ton résolu.
Le comte d'AroUes saisit le premier volume qui lui tomba sous la main et le jeta à terre avec violence. « As-tu* juré de me fâcher tout de bon? Tu passeras l'hiver sans venir dîner chez moi?
— Fais-moi la grâce de m'écouter, repartit Maurice. La chair est faible ; je me connais et je crains une rechute. Veux-tu que je travaille? veuxtu que je prenne ma licence?.. En ce cas, laisse-
• moi dans ma thébaïde. Que je retourne une seule fois dans le monde, et le lendemain j'irai noyer Pufendorf et Grôtius dans la fontaine de Polyphème... Et puis, te l'avouerai-je? depuis que je suis redevenu un simple écolier, je me sens mortifié, déchu de ma dignité d'homme, je n'ose plus
me montrer. . . Quand on coupe aux chats leur moustache, ils se réfugient dans un galetas et s'y tiennent blottis jusqu'à ce qu'elle ait repoussé. Permets-moi de vivre pendant la moitié d'une année comme un reclus ; une fois licencié, j'irai dîner chez toi aussi souvent qu'il te plaira. »
Geoffroy regarda quelques instants son frère en silence, puis il s'écria : « Suis-je dupe? ne suis-je pas dupe? Tu me parles d'un ton si conAwtincu...
— Après tout, reprit Maurice, libre à toi de te raviser, de lever ma punition, de me rendre à ma douce fainéantise d'autrefois.
— Dieu m'en préserve! mais est-il nécessaire de se jeter toujours dans un extrêijie?
— Il y a des caractères si mal faits ! Je t'assure que, s'il ne tenait qu'à moi, j'aurais bientôt échangé le mien contre celui de mon portiez.. Nous finirons peut-être par trouver notre équilibre, donnemoi le temps de le chercher.
— Chercha, cherche, petit. Ferveur de novice ne dure guère, la tienne montrera bientôt la corde;... mais, par exemple, tu iras expliquer toi-même à ta belle-sœur les raisons que tu as de refuser son invitation. Elle se promettait de t'avoir souvent cet hiver. Elle m'a expressément chargé de t'apprendre qu'elle est chez elle le mercredi et qu'elle reçoit le lundi soir.
— Elle est mille fois trop bonne de se souvenir
DE W-^^ SAÏNT-MAUR 425
de ma chétive eidstence, dit Maurice en arrangéant les embrasses de ses rideaux, qui pourtant n'étaient point dérangées.
— Je ne me charge point de tes excuses, reprit Geoffroy, tu auras la bonté d'aller les lui présenter toi-même. »
Il regarda sa montre, se. leva précipitamment : a Je me sauve, dit-il en remettant son chapeau sur sa tète, je suis attendu à Versailles. Si je manque le train, c'est à toi que je m'en prendrai.
— Et je serai fier, répliqua Maurice, d'avoir dérobé à la France quelques-uns de tes moments. »
Son frère lui prit les deux mains, les secoua, et malgré sa hâte s'arrêta une minute à le regarder. « Étrange garçon! dit-il ; aujourd'hui dans un froc et demain dans un casque, qui sera peut-être Farmet de don Quîbhotte! Et dire que je veux faire ^e toi un diplomate !
— Tu es un habile homme! lui dit Maurice ; ce ne sera pas le premier miracle que tu auras fait. »
Il le reconduisit jusqu'à l'escalier. Après avoir descendu quatre marches, le comte se retourna pour lui crier : a Tu peux te vanter de m'avoir rendu la faculté de l'étonnement; je craignais de l'avoir perdue. »
Maurice choisit pour rendre ses devoirs à sa belle-sœur un jour et une heure où il était presque sûr de ne pas la trouver, il lui laissa sa carte»
Dans la même après-midi, le comte d'Ârolles, traversant le boulevard dans son coupé, aperçut Sevérin, l'appela, le fit monter à côté de lui, et, lui ayant demandé où il devait le poser, il lui dit brusquement : a Groiriez-vous qu'il refuse de venir dîner chez moi? » Là-dessus il lui racgnta Tentre^tien qu'il avait eu avep son frère. Séverin en fut frappé plus qu'étonné. « Est-il fou, ou feintai de l'être? reprit le comte.
— Laissons-le soigner son malade à sa guise, reprit Séverin; il le connaît mieux que nous.
— Monsieur Maubourg, j'ai toujours détesté les exagérations et les exagérés.
— Les remèdes de cheval, monsieur le comte, sont les seuls qui conviennent à certaines constitutions. Respectons la sévère clôture que s'impose Maurice ; il traite sa volonté comme un prisonnier dont il redoute les escapades. Un ancien n'a-t-il pas dit : a Toutes les fois que j'ai été dans la compagnie des hommes, j'en suis revenu moins homme que je n'étais? »
— Et un grand saint, reprit le comte, a dit aussi : a La cellule fréquemment délaissée engendre l'ennui; mais à celui qui lui est fidèle elle devient une chère et douce amie. » Depuis quand Maurice s*est-il mis à Técole des sages et des saints?
— Il ne ressemble à personne, et si quelquefois il révolte mon petit bon sens, plus souvent il
l'humilie. Soyez âûr qu'il nous étonnera toujours.
— Ce qui revient à dire que, toutes les fois qu'il n'aura par tort, il aura une manière déraisonnable d'avoir raison. Enfin, si c'est la seule qui soit à son usage ;... mais, je vous prie, ayez l'œil sur lui, empêchez-le de se surmener. Les remèdes de cheval emportent quelquefois leur homme.
— N'ayez crainte, vous savez comme moi qu'il a une santé de fer.
— Bien, laissons passer cette quinte. Quant à vous, monsieur Maubourg, qui n'êtes ni un anôien, ni un saint, ni un original, ni un fou, j'ose espérer que vous trouverez de temps à autre une heure à perdre le lundi soir en venant prendre une tasse de thé avec des amis. Mme d'AroUes fait grand cas de vous et sera toujours heureuse de vous voir. »
Sévérin ne parla point de sa rencontre à Maurice, qui évitait avec soin de lui parler de son frère. C'était un parti pris : dans leurs longues conversations, il n'échappait jamais au vicomte un mot qui eût rapport au faubourg Saint-Honoré; on aurait pu croire qu'il avait rayé ce pays de la carte du monde. Il arrive dans les amitiés les plus intimes un moment où les confidences deviennent ^ impossibles. C'était la première fois que ce cas se présentait pour Séverin Maubourg et le vicomte d'Ârolles. Ils ne laissaient pas de se rechercher avec autant d'empressement que jadis. Séverin
s'accordait encore moins de loisirs que Maurice. Son père était l'un des architectes les plus occupés de Paris, et il avait mis son fils de moitié dans ses affaires. Séverin devait prendre sur ses nuits pour travailler à ses plans de théâtre, dont il était coiffé. Si remplies que fussent ses journées, pendant tout l'hiver il ne manqua pas un seul de ses rendezvous avec Maurice, et aux soirs axés il n'arrivait jamais en retard au café Riche. L'un pariait de sa thèse, l'autre de son théâtre, et chacun d'eux gardait pour soi ses arrière-pensées ; mais il aurait fallu qu'ils eussent la mort entre les dents pour renoncer au plaisir de se voir.
Vers le milieu de janvier, Séverin voulut s'ac-r quitter envers le comte d'AroUes, et il se présenta à l'un de ses lundis. La presse était.Bi grande dans ce brillant hôtel qu'il eut peine à se faire jour jusqu'à la comtesse. Elle lui adressa un gracieux sourire, accompagné de quelques mots obligeants; puis elle se remit à parler anglais avec un membre de la chambre des lords qui savait mal le français. Elle avait le don des langues étrangères, elle en devinait les finessses, et son mari lui en était re- « connaissant ; de tous les talents qui peuvent ser-* vir, ce n'est pas le plus inutile. Quoique Séverin eût appris un peu d'anglais aux États-Unis, il se trouva déplacé dans cet entretien et gagna l'autre extrémité du salon. Pendant qu'il causait avec un jeune
DE W-^^ SAINT -MÂUR 129
député de sa connaissance, il observait et admirait ]a comtesse. Sa beauté avait tout son prix, tout son éclat, sous des plafonds dorés peints par Bou-' cher, à la clarté des lustres et des bougies, au milieu d'un tourbillon qui gravitait vers ce soleil comme vers son centre naturel. Le monde lui servait de bordure ; quoiqu'un Titien soit toujours un Titien, il gagne à être bien encadré. Séverin ne reconnaissait plus tout à fait la personne qu'il avait vue à la Tour, dans le loisir d'une villégiature. Ses manières, le timbre de sa voix, sa physionomie n'étaient plus les mêmes. Elle ne songeait pas à s'amuser, elle était sérieusement occupée; elle se rappelait qu'elle était la femme d'un ambitieux qu'elle aidait à ne point faire de fautes. A chacun de ses lundis, elle avait un certain nombre de mots utiles à placer, et elle les plaçait d'ordinaire avec autant de discernement que d'adresse.
Le comte d'AroUes vint à Séverin, lui demanda des nouvelles de son frère. « Mettez-lui donc les poucettes et amenez-le nous un de ces jours ; promettez-lui en mon nom qu'il aura ici toute la liberté du cabaret.
— Quel cabaret que le vôtre, monsieur le comte! fit Séverin en promenant ses yeux sur les lambris. n faut en prendre notre parti, les volontés de Maurice sont inflexibles.
— Vous voulez dire ses nolontés. »
L'instant d'après , il se disposait à sortir . Mme d'Arolles, qui suivait ses mouvements avec plus d'attention qu'il n'aurait pu croire, lui fit un signe de tête et lui montra du bout de son éventail un pouf vacant à côté d'elle. Séverin s'approcha, mais il demeura debout devant la comteâse. Il avait l'air d'un homme qui se sait dans un endroit périlleux et qui n'a garde de s'y établir à poste fixe. Elle lui montra de nouveau le pouf, l'obligea de .s'y asseoir. Puis, se renversant un peu dans son fauteuil, les yeux à demi baissés : « Je devine, lui dit-elle, ce que voçs disait tout à l'heure M. d'AroUes. Il vous parlait de Maurice. C'est un sujet qui lui tient au cœur... Nous boude-t-il? L'aurions-nous blessé sans le savoir?
— Rassurez-vous, madame ; il n'est pas susceptible, et il est encore moins rancunier.
— Vous conviendrez cependant que sa conduite est singulière.
— En apparence. Dans le fond, elle est peut-être assez raisonnable.
— En quoi raisonnable?
— Il se déclare hors d'état de concilier l'étude et le monde.
— Un frère et une belle-sœur, est-ce le monde? » Séverin était bien tenté de lui répondre qu'il y
a plusieurs espèces de belles-sœurs. « Il y a, madame, lui dit-il, des liqueurs précieuses qui s'6-
ventent facilement ; blâmez-vous Maurice de boucher avec soin son flacon ?
La comtesse trouvait les réponses de Séverin par trop laconiques. Elle essaya de le mettre à Taise et de dégourdir son éloquence en lui disant d'un ton dégagé : « Cette histoire est une véritable légende. » Puis, baissant la voix, elle ajouta : « Entre nous deux, monsieur Maubourg, n'y a-t-îl pas
de roman dans cette légende?
— L'autre jour, j'ai visité ses armoires, je n'ai rien trouvé de suspect.
— J'y pense, reprit-elle, vous verrez qu'il fait une retraite spirituelle pour se préparer à la pratique des saints devoirs du mariage,... car ce projet de mariage tient toujours ?
— Je ne saurais vous le dire, repartit Séverin, qui comptait, mesurait, pesait et soupesait ses mots.
— Mon Dieu! je comprends les hésitations de ce pauvre garçon. C'est une médecine à avaler^ M. d'AroUes aurait pu facilement lui trouver un parti plus sôrtable.
— Vous faites peu de cas de Mlle Saint-Maur?
— Je ne l'ai jamais vue; mais on la dit laide et tin peu sotte. Maurice la voît-il quelquefois?
— Que sait- on? » lui répondit Séverin, puis la regardant en face : « Il pourrait se faire qu'il se rendit chaque soir clandestinement à Fontaine-
bleau; cela expliquerait bien des choses. Vous savez, madame, avec quelle facilité prodigieuse il s'éprend et se déprend. Il n'est pas impossible qu'il ait pris son malheur en goût et qu'il soit aujourd'hui passionnément amoureux de Mlle Saint- Maur. »
La comtesse eut un léger tressaillement, qui n'échappa pas à l'œil pénétrant de Séverin. « Est-ce une simple supposition ? demanda-t-elle en chiffonnant entre ses doigts les dentelles d'une de ses manches, ou vous a-t-il fait des confidences ?
— C'est une supposition, et il y a dix à parier contre un qu'elle n'est pas fondée.
— Je vous croyais amis intimes, vous et lui.
— Je suis son ami, madame, je ne suis pas son confesseur. »
La comtesse le regarda de travers. Il lui parut que Séverin l'avait devinée, qu'en tout. cas il se défiait d'elle et qu'elle ne tirerait rien de son obstinée discrétion. Elle tâcha de lui faire comprendre par un imperceptible mouvement du menton que l'audience était terminée, qu'il pouvait se retirer. Au même instant s'approcha d'elle un personnage de conséquence, la poitrine chamarrée de croix et de crachats ; M. de NioUis l'accompagnait. Elle fut toute aux nouveau -venus et opéra un demi-quart de conversion d'épaules qui lui permit de ne plus apercevoir Séverin. Il n'avait pas at-
tendu cette manœuvre pour quitter son pouf et bientôt après un salon où il s'était confirmé dans certaines conjectures que plus d'une fois il avait cherché vainement à écarter.
On a raison de dire que les montagnes finissent toujours par se rencontrer; le vicomte d'Arolles en fit l'expérience à son dam. Depuis le commencement de l'hiver, il évitait avec soin tous les endroits où il pouvait risquer de revoir sa belle-sœur. Il n'allait ni dans le monde, ni à l'Opéra, ni au bois ; mais quand le diable nous assiège, si forte que soit la place, il finit par la battre en brèche. Maurice avait la passion du patin ; il avait pris depuis longtemps ses degrés dans le bel art qui a eu la gloire d'être aimé de Goethe et le malheur d'être chanté par Klopstock. Dans le courant de février, l'hiver fit un retour ofifensif ; le froid était rigoureux, presque russe, et les lacs se prirent. Maurice, dans un jour de faiblesse, céda au démon qui le tentait. En sortant de déjeuner, il s'achemina à
pied vers le bois. Depuis quelques semaines, il avait fait peu d'exercice, il éprouvait le besoin de fatiguer ses jambes.
Le temps était superbe, et jamais le bois n'avait été plus fréquenté. Dépouillé de son feuillage, il était plus charmant que dans la belle saison ; les pins y faisaient des taches vertes et les buissons de chêne des taches jaunes. Dans Tair flottait une poussière d'or, à laquelle l'haleine des chevaux mêlait son brouillard. Pendant que le vicomte parcourait d'un pas rapide l'avenue de l'Impératrice, une vapeur enveloppa le soleil ; ses rayons s'éteignirent, son disque devint rouge et mat comme une grosse lune d'automne qui se lève sur les montagnes, ou plutôt on eût dit un énorme pain à cacheter ; il n'y avait pas besoin d'être un aigle pour oser le regarder en face. Le vicomte fit la réflexion que certains souvenirs, quand ils commencent à s'éloigner et que le temps les estompe de sa brume, ressemblent à un soleil d'hiver , et qu'on peut les contempler fixement sans danger:
Toutefois, lorsqu'il eut dépassé la porte Dauphine, il fut saisi d'une inquiétude. Tout Paris était là; quelle apparence que la comtesse d'AroUes^n'y fût pas? Comme il se disposait à tirer par la droite pour se diriger vers Madrid, il aperçut une élégante calèche découverte, attelée de deux chevaux noirs, laquelle débouchait d'une allée
transversale. Dans cette calèche, il y avait, à demi couchée, une femme coiffée d'un chapeau en feu* tre brun, dont le bord était retroussé sur le devant et fixé à la forme par une cocarde. Elle était enveloppée de fourrures, une grande peau d'ours blanc la recouvrait jusqu'au menton. Maurice la reconnut avant même de pouvoir démêler ses traits; il éprouva une violente secousse et sentit tout son sang affluer à ses joues. Il allait s'esquiver; quelqu'un le frappa sur Tépaule. Il fit volte-face et se trouva nez à nez avec un jeune homme de son cercle, sportsman accompli, qui le retint par le bouton en lui reprochant qu'on ne le voyait plus. Cependant la calèche avançait d'un pas lent, mais inexorable comme le destin. La grande dame au chapeau de feutre s'avisa de tourner les yeux du côté de Maurice. Elle se redressa, sourit et dégagea sa main droite de ses fourrures pour faire à son beaufrère un signe amical. Il la salua gravement, elle se renfonça sous sa peau d'ours, et la calèche s'éloigna. Il parut à Maurice qu'il venait d'avaler un grand verre de poison, et peut-être ne se trompaitil pas.
a Je ne sais si on peut complimenter un homme sur la beauté de sa bellê-sœur, lui dit le gandin qui l'avait accosté. Ce qui est hors de doute, c'est que la comtesse d'AroUes est une des plus jolies femmes de Paris. »
DE M^ï*= SAINT-MAUR 137
Le vicomte le regarda d'un œil fixe et. dur ; il le soupçonnait d'avoir lu dans ses pensées. Il lui sembla que son secret venait de sortir de son cœur comme un oiseau s'envole d'une cage dont on a laissé la porte ouverte ; mais la cage était fermée, et le gandin ne se doutait pas même qu'elle contînt un oiseau.
Maurice le quitta brusquement. Il était en proie à la plus vive émotion, à laquelle se mêlait une sourde colère contre lui-même. Il s'était promis de reconquérir sa liberté, et tout ce qu'il avait gagné sur sa passion par trois mois entiers d'un régime sévère, il venait de le perdre en un moment. Une calèche avait passé, une femme avait souri, et il était retombé en servitude. Sa folie avait le caractère d'une destinée ; elle était venue s'embusquer dans son chemin, elle l'y avait at-. tendu, elle l'avait repris dans sa main inexorable. « Je ne puis me sauver, se dit-il, que par un remède héroïque, et le diable me tuera si je ne le tue. Eh I sans doute, cet imbécile avait raison, c'est une des plus jolies femmes de Paris ; mais il y en a d'autres. Que le hasard m'aide un peu, et je suis un homme bien maudit du ciel, si tout à l'heure je n'en rencontre pas une, que je prétends aimer passionnément avant ce soir. Suis-je donc changé du tout au tout, qu'il n'y ait plus pour moi qu'une femme dans le monde ? et quelle femme !
la seule qui se soit permis de me traiter en enfant, et la seule que je ne puisse aimer sans crime. »
Dix minutes plus tard, il courait sur la glace ; mais il ne s'amusait point à y dessiner des chiffres ou des arabesques. Tout entier à sa pensée, il che* minait avec une effrayante rapidité, la tête haute, l'œil enflammé^ et quand une rafale de bise le frappait à la figure, il croyait entendre le frémissement de sa fureur, qui agitait l'air autour de lui. On le regardait beaucoup. Parmi les femmes qui étaient là, il reconnut plusieurs visages ; mais c'était un visage inconnu qu'il lui fallait et la nouveauté d'une aventure.
Tout à coup il vit paraître unejolie patineuse qui attira son attention. Agréable, avenante, les traits mignons, la taille bien prise, Tair exotique, elle lui parut être, vaille que vaille, ce qu'il cherchait. Elle portait une veste à brandebourgs, une jupe de couleur voyante, et sa tête était coiffée d'un bonnet à la tiongroise, coquettement penché sur l'oreille. C'était une baronne autrichienne, arrivée de la veille à Paris, une vraie baronne, qui n'avait rien d'interlope, et pourtant ce c'était pas tout h, fait une vraie femme du monde, c'était plutôt une femme de trois quarts de monde, si l'on peut appeler ainsi ces étrangères sans feu ni lieu, ces infatigables voyageuses, ces étemelles passantes delà vie, qui vont, viennent et ne nichent nulle part ; leur
métier est de passer, et elles passent. N'ayant d'attaches sérieuses sur aucun point du globe, ni d'autre occupation que leur plaisir, elles campent, une saison durant, où il plaît à leur fantaisie, et du nord au sud, du couchant à l'aurore, elles courent partout où l'on s'amuse. Il n'y a dans leur tête que des idées de rencontre, dans leur cœur que des amitiés de hasard. Elles n'ont ni patrie, ni passé, ni maison, ni devoirs, ou plutôt leur devoir est de ne jamais s'ennuyer, leur patrie est le vent qui les emporte à de nouveaux plaisirs, leur maison est une auberge, leur passé est leur dernier bal et la déclaration que leur fit un homme dont elles ont oublié le nom. Elles sont honnêtes ou ne le sont pas ; c'est une affaire qui les regarde, et personne n'a le droit de s'en mêler, car elles évitent le scandale. Elles échapperont aux rigueurs du grand jour où seront jugées les âmes, elles n'en ont point, ni bonne ni mauvaise. Ce qui est certain, c'est qu'elles se rendent heureuses sans faire précisément le malheur de personne ; au contraire elles font la fortune des maîtres d'hôtel et l'admiration de tous les sommeliers. Bêtes et gens, toute la terre les connaît, et elles connaissent toute la terre. Une chose cependant leur est inconnue, elles ne se doutent pas de la physionomie particulière que peut avoir un toit qui a formé une liaison avec vous,, dont les lucarnes, quand vous
rentrez le soir, vous appellent par votre nom, et d'où sort une fumée qui vous regarde d'un air d'amitié.
TeUe était l'aimable baronne autrichienne que venait d'apercevoir le vicomte d'Arolles. Son pied courait légèrement sur la glace, comme son cœur glissait sur la vie sans y laisser d'empreinte visible, sans que personne pût dire : « Voyez, elle a passé par là. » Si légère qu'on soit, on est sujette à broncher. Elle venait au-devant de Maurice, qui ne cessait pas de la regarder. Je ne sais si la fixité de ce regard la troubla ; peut-être fut-elle surprise de l'étrange et fière contenance de ce beau jeune homme qui dans ce moment, possédé d'une idée fixe, ressemblait à un fou. En arrivant près de lui, elle faillit tomber. Il lui prit le coude et la retint. Elle se retourna vers le vicomte pour le remercier dans l'une des dix langues qu'elle jargonnait. Elle s'avisa que, s'il était fou, sa folie était charmante et n'avait rien de dangereux. L'air dont elle le regardait encouragea Maurice. Il lui tendit le bout du doigt en souriant; c'était une question. Elle sourit aussi, mit sa main dans la sienne, et ils partirent pour faire ensemble le tour du lac, comme deux cygnes voguant de conserve.
Maurice, tout en voguant, examinait la baronne du coin de l'œil, et il reconnut bien vite à quel genre de femme il avait affaire. Il lui parut que
cette jeune cosmopolite , sans péchés connus comme sans vertus cachées, avait les cheveux un peu trop jaunes, que ses grâces étaient un peu banales, qu'elles avaient été trop promenées, que son sourire, aussi cosmopolite qu'elle-même, avait pris le chemin de l'école pour arriver de Veinne à Paris, et qu'ayant séjourné à Saint-Pétersbourg, à Lucerne, à, Baden et à Nice, il s'était défraîchi en route. Le vicomte fut un instant découragé. Il ne s'abandonna pas à sa mauvaise humeur, il ât travailler son imagination , il se persuada que la femme qu'il tenait par la main avait de quoi lui inspirer une passion de quatre ou cinq mois, et c'était tout ce qu'il demandait à son bonnet à la hongroise. L'animation delà course, la joie d'avoir trouvé subitement un plaisir qu'elle n'avait pas eu la peine d'inventer, qui était venu la chercher sans qu'elle l'appelât, rehaussait ses agréments naturels. Elle était ivre de vent, ivre du bonheur d'aller devant elle sans trop savoir où, de sentir sa main dans une main inconnue. Maurice eût été bien aise de la faire causer ; il fit mine de s'arrêter, lui demanda si elle n'était pas lasse. Elle lui répondit que non, et repartit de plus belle.
Lorsqu'ils furent revenus à l'endroit où ils s'étaient rencontrés, elle dégagea sa main, dit à Maurice avec un accent germanique : a Puis-je savoir, monsieur...
— Le vicomte d'AroUes, répondit-il. Et (Je mon côté puis-je vous demander...
— La baronne Mardorf. Au revoir, j'espère. »
Cela dit, elle s'en fut rejoindre un groupe
d'hommes et de femmes qui, arrêtés sur le bord du lac, avaient contemplé son exploit. Au milieu de ce groupe se détachait un petit homme maigre, à la longue barbe blanche ; il ne ressemblait pas mal à un kobold. C'était le mari. Les diverses parties de son corps ne semblaient pas avoir été faites les unes pour les autres ; on eût dit qu'il était fabriqué de pièces rapportées. Peut-être ce citoyen du monde avait-il fait venir sa tête de Vienne, ses bras de Saint-Pétersbourg et ses jambes de Londres, en s'adressant aux meilleurs faiseurs. Maurice trouva cet homoncule assez plaisant, il se dit avec le poète : « D'où il descend, on ne le sait pas au juste ; mais comme il ne m'a fait que du bien, je n'ai pas à m'occuper de ses origines. » Il fit encore quelques évolutions sur la glace, tandis que la baronne livrait ses jolis pieds à un grand laquais, doré sur toutes les coutures, qui s'était agenouillé pour lui ôter ses patins. Quelques minutes après, accompagnée du kobold, elle regagna sa voiture. A plusieurs reprises, elle tourna la tête du côté du lac, comme pour y chercher quelqu'un, et Maurice put croire sans fatuité que c'était à lui qu'elle en voulait.
Le lendemain matin, le vicomte d'AroUes était assis devant sa table à écrire, où il n'écrivait pas. Les jambes croisées, il promenait ses regards tantôt sur le médaillon de son tapis de Smyrne, tantôt dans les allées du jardin du Luxembourg. Le ciel était bas, plombé; la gelée persistait, les marronniers étaient couverts de givre, et les statues grelottaient sur leur piédestal. Le vicomte avait Tair sombre comme le temps. Depuis la veille, il travaillait avec une infatigable contention d'esprit à se persuader qu'il était amoureux d'une baronne autrichienne. Il évoquait obstinément son aimable figure et son bonnet à la hongroise ; mais un malin génie prenait plaisir à traverser ses incantations. A peine avait-îl réussi à iBbter cette image fugitive, à la parer de grâces presque divines, il s'avisait que des cheveux roux étaient devenus châtains sombres, il voyait ^de jolies joues à fossettes se changer en un beau marbre veiné de rose, de petits yeux de teinte indécise et rêveuse se transformer soudain en de grands yeux noirs, et ces grands yeux noirs ne rêvaient pas, ils attendaient les passants au coin d'un bois pour leur verser du poison. Enfin^ pour compléter ces métamorphoses, le bonnet hongrois faisait place à un chapeau de feutre coquettement retroussé, dont la cocarde jetait des lueurs diaboliques. En vain Maurice cherchait-il à conjurer son mauvais sort, son ima-
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gination se sentait comme ensorcelée, et il lui semblait que les arbres chargés de givre avaient deviné son mal, qu'ils montraient du doigt le vi^ comte d'AroUes en se moquant de lui. *
Il avait décidé qu'il retournerait au bois dans l'après-midi. En le quittant, la baronne Mardorf lui avait dit : « Au revoir. > Gela signifiait. : A demain. Son domestique entra et lui remit un pli. Il passa les yeux sur l'adresse et n'en reconnut pas l'écriture, qui était correcte, soignée, mais sans élégance ; elle trahissait la plume consciencieuse d'un secrétaire ou d'une femme de chambre qui s'applique. Il ouvrit nonchalamment l'enveloppe, en tira une feuille de papier anglais sans chiffre. Le billet n'était pas de la même main que le dessus ; il consistait en cinq ou six lignes de pattes de mouche que le vicomte prit d'abord pour de l'arabe ; en y regardant de plus près, il s'assura que c'étaient des caractères allemands- L'écriture cursive de nos voisins n'est pas commode à lire pour des yeux velches ; celle du billet était si enchevêtrée, si confuse, que Maurice fut sur le point de renoncer à la déchifflrer. Gepe^ndant, la curiosité l'emportant sur la paresse, il vint à bout de ce grimoire. Il avait appris un peu d'allemand au lycée, et, bien malgré lui, il l'avait rappris à Kœnigsberg. S'aidant de ses souvenirs et quelque peu du dictionnaire, au bout d'un quart d'heure il savait de
science certaine ce que contenait le billet. En voici la traduction fidèle :
« Vous ne me connaissez pas, et je vous connais peu ; mais une rencontre décide quelquefois de notre vie, et un caprice combattu devient souvent une passion. J'ai hésité, je n'hésite plus. Votre cœur est-il libre? Pouvez-vous le donner à l'uiconnu? Si votre réponse est celle que je désire, promenez-vous à cheval, entre quatre et cinq heures de l'après-midi, dans la contre-allée de l'avenue de l'Impératrice; mais ne poussez pas jusqu'au lac. »
Il ne fallait pas être sorcier pour deviner d'où venait cette lettre. Le vicomte d'Arolles ne put s'empêcher de sourire en pensant que, pour convertir leurs caprices en passions, certaines baronnes n'ont besoin de les combattre que deux heures durant, juste le temps de découvrir l'adresse des gens à qui elles ont affaire. A la vérité, il lui déplaisait de recevoir un poulet amoureux écrit en allemand ; mais il passa facilement par là-dessus. Dans l'état d'esprit où il se trouvait, eût-elle été écrite en mongol, cette lettre lui aurait paru un secours envoyé du ciel. Il avait tenté d'oublier et n'y avait pas réussi ; il voulait essayer de s'étourdir, l'Autriche lui venait en aide, il bénit l'Autriche et la baronne Mardorf. Il ne faut pas chicaner le vin sur sa qualité, quand on ne lui demande que le
trouble de l'ivresse ; le plus médiocre a son prix pour qui n'aspire qu'à laisser sa raison au fond de son verre.
Dès quatre heures sonnantes, Maurice arpentait à cheval la contre-allée de l'avenue du bois. Quoique la neige commençât de tomber à gros flocons, il ne déserta point son poste et attendit le retour des voitures. Elles étaient presque toutes fermées et dans trois ou quatre il crut apercevoir un chapeau brun au bord retroussé j c'est ainsi qu'une imagination btessée peuple le monde de ses fantômes. Enfin parut une calèche découverte traînée par quatre chevaux fringants; elle contenait ce que Maurice attendait. En passant devant lui, le baron Mardorf fit un demi-souriré et un demi-salut auquel le vicomte répondit sans sourire par un salut complet. La baronne lui lança un regard furtif et détourna aussitôt la tète. Il pensa un moment à les suivre de loin; mais il jugea qu'il était dans son rôle de ne pas avoir trop d'empressement et qu'aussi bien il recevrait le jour suivant un second billet qui l'informerait de ce qu'il désirait apprendre. En effet, dès le lendemain, il reçut une seconde livraison d'hiéroglyphes ; il les déchiffra plus aisément que ceux de la veille. Ils disaient ce qui suit ;
«Ainsi votre cœur est libre! Je suis presque tentée de vous en remercier, ce qui serait fort dé-
raisonnable. Je ne veux pas vous tromper, ni vous laisser croire qu'il m'est facile de disposer de moi. Vous plaît-il de tout oser sur la foi d'un caprice de femme? Si demain, à l'heure où Paris revient du bois, vous traversez la place Vendôme, je croirai avoir reçu la réponse que je souhaite, et avant peu de jours vous saurez qui je suis. »
« Oh bienl pensa Maurice, il parait que, malgré ses demi-sourires et ses demi-saluts, le baron Mar* dorf a l'approche terrible et qu'il est aussi dur à réduire que son nom est rébarbatif à prononcer. Nous l'apprivoiserons, nous lui apprendrons la devise de notre famille : qui s'y frotte s'y pique. »
Depuis que l'aventure devenait dangereuse, elle lui paraissait plus intéressante, et il était fermement résolu à la pousser jusqu'au bout. Une seule chose le refroidissait un peu, c'étaient ces perpé-^ tuelles promenades auxquelles le condamnait Mme Mardorf. Il se promit de se procurer au plus vite d'autres moyens de répondre à ses billets. Il ne laissa pas de traverser la place Vendôme à l'heure indiquée ; il n'aperçut ni sur le pavé, ni à aucune fenêtre, ni au sommet de la colonne, rien qui ressemblât à une baronne autrichienne. Il entra à l'hôtel du Rhin pour y prendre langue ; le couple qui l'intéressait n'y était point connu. Heureusement pour lui, la lettre qu'il reçut le lende*main lui apprit qu'il était au bout de ses peines.
« Il y aura dans trois jours, lui écrivait-on, une première représentation à TOpéra-Gomique. La femme qui vous écrit y assistera dans une avantscène ou dans une première loge. Vous la reconnaîtrez à une rose pourpre qu'elle portera à son corsage. Si sa figure n'est pas celle que vous rêviez, si vous n'y trouvez pas de quoi vous inspirer une passion et ce frémissement secret qui accompagne les grands bonheurs, de grâce ne la regardez pas deux fois et ne Cherchez point à vous approcher d'elle, car elle vous demande votre cœur et votre cœur tout entier. Si vous pouvez le lui donner, vous trouverez facilement un prétexte pour entrer dans sa loge, et, afin qu'il ne vous reste aucun doute, elle ouvrira devant vous son éventail Pompadour, dont la feuille a été peinte par Watteau, et vous y verrez des bergers et des bergères dansant une ronde autour d'un amour qui joue de la guitare. »
Maurice fit la réflexion que la baronne Mardorf en prenait à son aise, qu'elle lui en demandait beaucoup en réclamant de lui son cœur tout entier, et a ce frémissement secret qui accompagne les grands bonheurs. » Il lui parut que cette aimable voyageuse n'avait pas perdu dans ses pérégrina tionsla sentimentalité particulière à sa race, qu'elle n'avait pas laissé aux broussailles du chemin toutes ses illusions. Toutefois il se rappela que les mots
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n'ont pas le même sens en allemand et en français, que les cœurs germaniques firissonnent à meilleur compte que les autres, que cela se passe à fleiu* de peau sans tirer à conséquence, et que l'imagination fait le reste. Il forma le ferme propos de devenir Allemand pour la circonstance, de frïssonner un peu et d'imaginer beaucoup. Au surplus, la férocité du baron ne pouvait manquer de réchauffer son zèle et de le piquer au jeu. Il se promettait d'être entreprenant, de ne pas s'amuser aux bagatelles de la porte, de brûler plus d'une étape, de brusquer le dénoûment. Il comptait sur les émo-. tiens d'une partie de chasse pour distraire son cœur malade, pour brouiller ses voies, pour lui faire perdre la piste de son malheur. Il se mit incontinent à la recherche d'un fauteuil d'orchestre. Deux jours plus tard, quelques minutes avant le lever du rideau, le vicomte d'AroUes arrivait à l'Opéra-Comique en tenue de guerre, cravaté, chaussé, ganté avec l'irréprochable élégance de ses grands jours, l'air résolu d'un Amadis qui ouvre une campagne. Après avoir pris possession de son fauteuil et salué un ou deux voisins de connaissance, tournant le dos à la scène, il parcourut des yeux toute la salle, qui se garnissait lentement. Il avisa seule dans une première loge de face la marquise de NioUis. Sa toilette verte et or comme k peau d'une salamandre la recommandait à l'at-
tention. Il lui importait peu, elle avait le courage de son opinion et de sa laideur, et Timpertinence de ses petits yeux clignotants et de son sourire qui n'était pas tendre la sauvait du ridicule. Étant la première à faire'justice de sa personne, elle s'attribuait le droit d'accommoder de toutes pièces celle des autres, et il y avait dans sa physionomie je ne sais quoi d'inquiétant. On raconte que certains esprits des bois ont été affligés par la nature de vilaines pattes de canard. La plupart les cachent avec grand soin, les autres se moquent de leur disgrâce •et s'en consolent en soutenant que tous les esprits des bois et des villes ont quelque chose à cacher. Ils montrent leurs pattes à tout l'univers et s'occuppeut de découvrir les pattes des autres ; il y a là de quoi remplir une vie..
Ce n'était pas Mme de NîoUis que le vicomte d'AroUes était venu chercher à TOpéra-Comique. Il se rassit, et bientôt après la représentation commença. On donnait comme entrée de jeu les Noces de Jeannette^ quHl savait par cœur. Il n'écouta que d'une oreille et se servit de ses yeux pour inspecter la salle. On entamait la dernière scène quand il vit s'ouvrir la porte d'une loge de côté, où se dessina la taille d'un petit homme dégingandé, affublé d'une longue barbe blanche ; elle était bien à lui, mais on aurait pu croire que c'était lui qui appartenait à sa barbe. Trois femmes l'accompagnaient, et ^
Tune des trois était la sienne. Quel ne fut pas le profond étonnement de Maurice I La baronne Mardorf ne portait point de rose à son corsage. Son chagrin égala d'abord sa surprise; il ne tarda pas à s'en remettre. Décolletée, parée comme une châsse, étincelante de bijoux, Maurice trouva la baronne commune, presque laide. Il s'aperçut que le bonnet à la hongroise lui avait fait illusion, que c'était pour le bonnet et non pour la femme qu'il avait failli en tenir, et il n'est pas le premier à qui soit arrivé pareil accident ; mais à ce compte quelle était son inconnue? Une Allemande assurément; mais quelle Allemande? Il se récitait à lui-môme les trois billets hiéroglyphiques qu'il avait reçus et dont les pattes de mouche dansaient devant ses yeux. Il n'en tirait aucun éclaircissement. « A quoi bon chercher? se dit-il. Elle m'a écrit : « Vous ne me connaissez pas et je vous connais peu. i> Il faut l'en croire, elle était de bonne foi, et mon inconnue est vraiment une inconnue. Attendons. » Là-dessus , il fouillait de son œil perçant tous les coins de la salle pour tâcher d'y découvrir une rose pourpre ou même ponceau, et il n'en trouvait point.
Replongée en plein mystère, on peut croire que son imagination travailla pendant toutj'entr'acte; malheureusement elle mâchait à vide. Le vicomte avait la fièvre, et sa fièvre comptait les minutes.
Un mot qu'il avait presque oublié lui revint à
Tesprit. La dernière fois qu'il était allé à son cercle, on y avait parlé d'un gros épicier enrichi etvaniteux de la rue Saint-Martin à qui ses amis avaient fait croire pendant vingt-quatre heures qu*il était nommé préfet de la Seine. Maurice ayant trouvé Finvention un peu grosse, quelqu'un lui avait dit : Ohl vous, mon cher, vous êtes immystifiable. Avait-on voulu lui prouver le contraire? Qu'il y eût de par le monde un homme assez osé pour mystifier le vicomte d'Arolles , c'était difficile à admettre ; à la seule pensée que cela ne fût pas impossible, ses narines se gonflaient décolère et ses mains se crispaient.
Soudain sa colère fit place à un tout autre sentiment, voisin de la terreur. Il avait vu paraître dans une avant-scène une tète blonde un peu ébouriffée, deux épaules d'un blanc nacré et un buste majestueux aux formes trop ressenties. La femme qui faisait son entrée était la duchesse de Lestrigny, qu'il avait plus d'une fois rencontrée dans le monde. Elle demeura un instant debout au bord de la loge, pendant que ses yeux trottaient autour d'elle. Ceux de Maurice ne trottaient pas, ils restaient fixés sur une rose du rouge le plus foncé, que la duchesse portait à sa ceinture. Le cœur pesant, il se laissa retomber dans son fauteuil. Mme de Lestrigny, qui avait fait parler d'elle, était célèbre pour ses grâces langoureuses ; elle passait pour avoir été fort bien dans son temps, mais son temps
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n'était plus, sa beauté était mûre, et l'excès des précautions lui avait brouillé le teint* Elle faisait une de ces retraites en bon ordre qui sont plus glorieuses que des victoires. Le vicomte consentait à admirer sa vaillance, mais il n'eut pas besoin de descendre dans son cœur pour s'assurer qu'il lui était impossible de répondre aux tendres sentiments que selon toute apparence venait de lui vouer cette beauté sur le retour.
Il essaya de douter encore. Quoiqu'il n'osât pas la regarder, il lui parut que la duchesse le regardait. Il se souvint que le jour où il avait eu la funeste fantaisie d'aller patiner à Madrid, il avait croisé son coupé près de l'arc de l'Étoile, et qu'elle lui avait fait une inclinaison de tête pleine de morbidesse. Autre indice, autre preuve, il se souvint aussi qu'elle habitait à la place Vendôme. Savait-elle la langue de Schiller et de M. de Bismarck? Elle avait eu longtemps l'habitude de passer l'été à Baden; peut-être y avait- elle attrapé au vol quelques bribes d'allemand. Le vicomte se sentit comme accablé par la certitude de son bonheur ; il éprouvait le frisson demandé, mais ce n'était pas celui qui accompagne les grandes joies. Il n'était plus Amadis ; le chevalier du Lion venait de se transformer en un beau Ténébreux. Il se rappela cette phrase du dernier billet : « Si ma figure n'est pas celle que vous rêviez,^de grâce ne
me regardez pas deux fois. » Il ne savait que faire de ses yeux et songeait à s'évader; mais après une courte ouverture le rideau s'était levé, on jouait l'opéra nouveau. Il fit de vains efforts pour s'y intéresser ; il ne put saisir un seul mot de Tintrigue, tant il était occupé et tourmenté de la sienne, dont il maudissait le fâcheux dénoûment. Il avait trop de courtoisie naturelle pour qu'il ne lui en coûtât pas de répondre par un mauvais procédé aux avances d'une femme quelconque, fût-ce d'une bouquetière ou d'un modèle d'atelier, et assurément la duchesse de Lestrigny méritait des égards. Il rassembla tout son courage, leva une seconde fois les yeux sur l'avantscène. La duchesse avait relevé l'écran placé devant elle, on ne voyait plus que le sommet de sa tête et de sa coiffure hurlupée. Ce fut un grand soulagement pour le vicomte. Il avait fait son devoir, il était quitte envers sa conscience. A peine le premier acte fut-il terminé, baissant la tète comme un criminel, il se disposa à quitter le théâtre sans esprit de retour.
Comme il venait d'atteindre l'entrée du couloir, il s'avisa que plusieurs lorgnettes étaient braquées sur une loge de face, et son regard s'y porta machinalement. Cette loge était celle qu'occupait Mme de NioUis, mais ce n'était point à la marquise qu'en voulaient les lorgnettes. A sa droite s'était
assise une femme habûlée d'une robe de faille couleur maïs, garnie de dentelles blanches. Elle ne portait pas un seul bijou, mais elle avait à son corsage, comme la duchesse de Lestrigny, une magnifique rose d'un pourpre foncé, et elle tenait â la main un éventail, qui pouvait bien être un éventail Pompadour, et dont elle frappait de petits coups sur le rebord de la loge. Le vicomte d'AroUes ne pouvait douter que cette femme ne fût sa belle-sœur.
Quand il arriva dans le couloir, il avait l'air effaré d'un homme qui a vu tomber la foudre k vingt pas de lui ; il ne se reconnaissait plus dans le désordre de ses pensées, il lui semblait porter sur ses épaules la tête d'un autre. Il reprit son pardessus à l'ouvreuse, s'en revêtit en hâte et s'enfuit. Il était fermement, irrévocablement résolu à ne pas approfondir le redoutable mystère des deux roses rouges. Si le sphinx de Thèbes faisait un mauvais parti aux passants peu sagaces qui ne devinaient pas le mot de son rébus, d'autres sphinx, habillés quelquefois d'une robe couleur maïs, dévorent les imprudents qui les devinent. Le vicomte gagna en trois sauts le péristyle et bientôt le trottoir du boulevard, sans trop savoir où il allait. Quand il fut là, il comprit qu'il devait se diriger vers la rue Montmartre pour retourner chez lui. Il avait les jambes d'un homme qui se
sauve. Il dépassa la rue "Richelieu, puis la rue Vivienne ; mais peu à peu sa démarche se ralentit. Il s'arrêta bientôt, resta une minute immobile, le regard vague, les bras ballants. Il se surprit à dire à une marcliande de journaux : c Que je meure si je ne. sais pas ce qui en est ! » La marchande le contemplait d'un œil ahuri. Il rebroussa chemin et sô retrouva en fece de TOpéra-Comique.
Au moment où il atteignait le haut de l'escalier qui conduit à la galerie des premières, il aperçut le baron Mardorf embusqué à l'entrée du foyer comme une araignée qui attend sa mouche. Le kobold fit un geste de joyeuse surprise, se précipita au-devant du vicomte, s'informa de sa santé sur un ton caressant. Sa politesse, ayant beaucoup circulé, avait acquis l'aimable rondeur d'un caillou qui, en roulant, a perdu tous ses angles.
a Vous n'êtes pas retourné à Madrid, monsieur le vicomte, lui dit-il. La baronne Mardorf s'en plaint.
— J'irai au premier jour lui présenter mes excuses sur la glace, > lui répondit Maurice.
Et il le quitta sans plus de façons. La figure de M. Mardorf s'allongea. Il avait espéré que le vicomte d'AroUes le désennuierait cinq minutes durant, et il lui en voulait de l'avoir déçu dans son attente.
Depuis le commencement de l'entr'acte, Mme d'A-
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roUes avait eu fort à faire aux empressés qui étaient venus la saluer dans sa loge. Maurice attendit leur départ avec impatience. Il entra à son tour. Il avait repris possession de lui-même et refoulé au fond de son cœur la violente émotion qui l'avait pris à la gorge. Il s'était fait un visage. En le voyant paraître, la comtesse s'écria : « Un revenant ! »
Puis elle lui tendit la main : « C'est bien vous? en chair et en os? U m'avait semblé vous découvrir tantôt à l'orchestre ; mais je n'en croyais pas mes yeux. » Et, se tournant vers Mme de Niollis : a Ma chère, lui dit-elle, je vous présente une vertu en rupture de ban.
— Ah ! vicomte, dit la marquise, c'est une chose bien grave qu'une première faute. Plaise à Dieu que vous ne soyez pas ici sans l'autorisation de votre gouverneur!
— Je suis en règle, lui répondit Maurice, j'ai dans ma poche une permission de minuit, et j'entendrai la pièce jusqu'au bout. Les enfants aiment à savoir comment les histoires finissent.
— Oh bien ! je voudrais savoir comment celle-ci commence, reprit la marquise. C'est un embrouillamini où je me perds. Vicomte , je vous prie, qu'est-ce qu'il chante, ce premier acte ? »
Maurice se trouva fort embarrassé ; il n'avait de ce premier acte que l'idée la plus confuse, et luimême aurait eu grand besoin d'être mis au clair
Il paya d'audace, se lança dans des explications beaucoup plus obscures que ce qu'il voulait expliquer, brouillant outrageusement la pièce nouvelle et les Noces de Jeannette , dont il ne faisait qu'un plat. La marquise se mit à rire.
« Comme on a raison de dire, s'écria-t-elle, qu'il n'est rien de comparable à l'étude du droit pour éclaircir les idées d'un homme l
— Il faut pardonner à ce pauvre garçon, lui dit Mme d'AroUes. Dame ! la première fois qu'on va au théâtre, la nouveauté du spectacle, l'émotion, les toilettes, l'éclat des lumières...
— En conscience, • ce n'est pas cela, repartit Maurice.
— Et quoi donc ?
— Si j'ai mal écouté la pièce, reprit-il en regardant fixement sa belle-sœur, c'est la faute de la duchesse de Lestrigny. Elle porte à son corsage une rose pourpre, et cette rose m'a causé des distractions.
— Mais je vous prie, répliqua-t-elle avec enjouement, si vous aimez les roses, ci^oyez-vous que nous n'en ayons pas, nous autres ? Tenez, en voici une qui vaut celle de la duchesse, et pour vous récompenser de la bonne pensée que vous avez eue de rompre votre clôture, je prétends vous en fleurir. >
Ce disant, elle ôta la rose de son corsage et la
présenta au vicomte, qui, après l'avoir contemplée en silence, la mit à sa boutonnière.
En ce moment, M. de NioUis entra dans la loge, salua Maurice et prit place derrière Mme d'Arolles. Elle faisait danser entre ses doigts son éventail, qu'elle n'avait pas déplié de la soirée. Le marquis se pencha familièrement vers elle et lui dit : a: Lequel de vos deux cents éventails avez-vous apporté ce soir ? » Et il fit un mouvement comme pour le lui prendre des mains.
Elle le posa sur ses genoux en disant : « J'y ai fait un accroc, n'y touchez pas, vous l'achèveriez. »
Le chef d'orchestre venait de frapper trois coups d'archet sur son pupitre. Maurice voulut prendre congé de sa belle-sœur. Elle le retint en lui disant : ^ Nous ne vous lâchons pas ainsi, vous êtes un homme trop rare. Vous occupez le fauteuil de votre frère, et je doute qu'il vienne vous le réclamer. Il dînait ce soir à Versailles. »
Le vicomte n'écouta pas le second acte mieux que le premier. Le trouble de ses pensées s'ao^ croissait encore par la présence de M. de NioUis, qui lui portait sur les nerfs. Le marquis affectait de s'intéresser à la pièce et ne s'occupait sérieuse-i> ment que des épaules, de la nuque dorée et des cheveux crêpés de la comtesse. Il attachait sur elle des regards dont l'indiscrétion révoltait Maurice, jusqu'à ce qu'il s'avisa d'y découvrir une nuance
de mélancolie chagrine ; le désir, comme on Ta dit, est une douleur commencée. Au milieu de l'acte, M. de NioUis se pencha de nouveau vers Mme d'Arolles et lui dit : « Je vais passer une demi-heure au bal de l'ambassade d'Espagne et je reviendrai vous mettre en voiture. »
Elle lui répondit : « Ne vous inquiétez pas de nous ; Maurice se charge de moi, et je me charge de votre femme. »
Le départ de M. de NioUis rendit au vicomte un peu de liberté d'esprit. Il en usa pour s'acharner de plus belle sur l'énigme dont il s'était juré d'avoir le mot. n dévorait des yeux la rose qui ornait sa boutonnière ; elle le regardait aussi, elle le défiait, elle semblait lui dire : Tu n'auras pas mon secret. « D y a dans les trois billets anonymes, pensait-il, des passages qui n'ont tout leur sens que s'ils ont été écrits de sa main, celui-ci entre autres : « Une rencontre décide quelquefois de toute une vie, et un caprice combattu devient souvent une passion. » C'est elle, c'est bien elle. Le mot sur les grands bonheurs qui font frissonner est une allusion évidente à l'effroi que je ressentis une nuit dans le corridor d'une abbaye en ruine. Il n'y a plus de doute, c'est elle. » Sûr de son fait, il lui prenait un frisson qu'il -sentait courir dans tout son corps. Cependant Gabrielle était tout entière à la pièce, elle n'avait pas tourné une seule
fois la tête pour s'assurer c|u*il était encore là. Il recommençait à douter et mourait d'envie de lui arracher son éventail pour y lire sa destinée ; mais la main qui tenait cet éventail le tenait bien, et cette main n'était pas de celles qu'on peut ouvrir de force, on l'eût plutôt brisée.
Le rideau tomba sans que Maurice s'en aperçût. Mme d'AroUes se tourna vers lui. « Qu'en pensez vous? lui dit-jelle. La pièce me semble jolie; les situations sont gaies, la musique est chan- .tante.
— Eh! oui, reprit il d'un ton glacial, c'est un opéra aussi médiocre que beaucoup d'autres, des flonflons guindés sur des échasses, et qui ont la prétention d'être quelque chose.
— Vous manquez d enthousiasme, reprit-elle. Il y a pourtant ici quelqu'un qui vous donne tort.
— Qui donc?
— Une femme que tout à l'heure je voyais rire à pleines dents en battant des mains... Vous la voyez d'ici, c'est votre baronne austro hongroise.
— Depuis quand est-elle à moi?
— Depuis que vous avez eu le plaisir de pirouetter avec elle sur la glace. Vous imaginez -vous que nous ignorions vos prouesses?.. De tout mon cœur je vous félicite de votre nouvelle conquête. Seulement je dois vous prévenir qu'il y a des femmes comme cela à la douzaine; ce sont des gravures
tirées à dix mille exemplaires, et celle-ci n'est pas d'avant la lettre.
— Vous êtes cruelle, pour mes illusions, t& repartit le vicomte.
Mme de Niollis venait de braquer ses jumelles sur la baronne Mardorf. « Vous avez raison, ma chère, dit-elle, voilà une pauvre créature qui trouve le secret d'être excentrique sans être originale. Très-connu, ce genre de baronnes. Elles sont nées avec une dizaine de bouteilles de vin de Champagne dans la tête ; quand le dernier bouchon est parti, elles deviennent de bonnes ménagères ennuyeuses comme la pluie.
— Ahî tenez plutôt, s'écria Mme d'AroUes, vous qui êtes poète, Maurice, il y a là-bas une tête blonde qui doit vous plaire. Elle ne ressemble à rien; ce serait un joli modèle pour Chaplin... La voyezvous, là, dans cette baignoire?.. Vous arrivez trop tard, elle a disparu.
— Elle est en effet fort bien, » lui répondit-il à l'aventure. Il était dans cet état d'esprit où un homme est incapable de voir dans le monde autre chose que l'ombre portée de ses chagrins.
a Qu'avez -vous donc? lui demanda Gabrielle.
Rêvez-vous encore à la rose de la duchesse de Lestrigny? >
Il se hâta d'enfiler la piste. « Point du tout, répondit-il. Je préfère infiniment celle que je porte à
ma boutonnière. Elle est d'un plus beau rouge, et puis c'est la vraie.
— Comment la vraie? fit-elle avec étonnement.
— On dit de beaucoup de choses, continua-t-il sans la quitter des yeux, qu'elles se ressemblent comme deux gouttes d'eau, et pourtant sur le nombre il n'y en a jamais qu'une qui ait le je ne sais quoi, les autres sont de méchantes copies, et ne méritent pas qu'on les regarde ni qu'on les garde. Pour conclure, à mon avis, la rose de Mme de Lestrigny ne signifie rien, et il me semble que la mienne a un sens caché, bon ou mauvais. Vientelle de Dieu? vient- elle du diable? C'est un mystère, mais elle dit ce qu'elle veut dire, et voilà pourquoi j'affirme que des deux c'est la vraie. »
La comtesse ne sourcilla pas. « Bon Dieul ditelle, c'est trop subtil pour moi, et je commence à croire que, sous apparence d'étudier le droit, vous vous êtes plongé jusqu'au cou dans la philosophie allemande.
— Vous avez rencontré juste; la semaine derrnière j'ai lu beaucoup d'allemand. »
Elle répondit du ton le plus naturel : « Le lisezvous bien? J'aurais cru que vous l'aviez oublié;... mais pour en revenir à notre guerre des deux roses, avant de trancher le différend, avez-vous Examiné de près celle de la duchesse? Je la trouve incomparable.
— La rose ou la duchesse ?
— La duchesse est fort bien aussi, et j'ai cru m'apercevoir que tout à l'heure elle vous jetait des regards de reproche. Elle vous en veut de ne pas être allé la saluer.
— Laissez-le donc tranquille dans son petit coin, s'écria Mme de Niollis; qu'irait-il faire dans la loge de cette folle? On aurait dû pour la circonstance y mettre des barreaux.
— Où prenez-vous qu'elle soit folle? Je la trouve ce soir en beauté.
— La duchesse est une oie, ma chère, répliqua Mme de Niollis de son ton le plus sardonique, et les femmes ont besoin d'avoir beaucoup d esprit pour tenir tête à leur imagination. Que voulez-vous que devienne cette pauvre malheureuse? L'esprit l'inquiète et les conversations l'ennuient. Il faut bien qu'elle s'occupe de l'homme, et elle poursuivra jusqu au bout sa carrière blonde.
— Défendez-la donc, dit Mme d'AroUes à Maurice, qui ne sonna mot.
— Je ne l'attaque point, » reprit Mme de Niollis en dirigeant sa lorgnette sur le duc de Lestrigny, immobile à côté de sa femme fort agitée. C'était un petit homme lluet, sec comme une allumette. « Plaignons- la plutôt, ajouta la marquise : avoir tant d'imagination et si peu de mari!
Mme d'AroUes souleva son éventail jusqu'à la
hauteur de son menton, et Maurice, hors de lui, crut qu'elle était au moment de l'ouvrir. Elle se contenta d'en effleurer Tépaule de la marquise. « Convenez, Hortense, lui dit-elle, que vous aimez à plaindre les gens et que vous seriez ravie, s'il m'arrivait de faire une sottise.
— Oh ! vous, ma toute belle, je vous attends, vous n'en ferez qu'une, mais elle sera pommée, il y en aura pour toute notre vie, marmotta la marquise en regardant Gabrielle en dessous. Bah I le monde vous sera indulgent; il dira: Elle était si douée qu'il faut bien lui pardonner.
— Votre sentence est irrévocable*? Il n'y a pas d'appel? fit la comtesse.
— Si fait, écrivez des romans; c'est un dérivatif. Je connais une femme qui, par mesure de précaution, en publie deux chaque année. Sa littérature est une revanche qu'elle prend sur son honnêteté.
— Hélas I voilà une revanche que je ne prendrai jamais, dit la comtesse en riant. J'ai une telle horreur des écritoires qu'étant obligée d'écrire moimême mes lettres, il m'arrive souvent d'en faire écrire l'adresse par ma femme de chambre. »
Ce fut MU trait de lumière pour Maurice. « C'est bien elle, jd pensa-t il avec un tressaillement.
Cependant la marquise n'avait pas cessé de coucher en joue Tavant-scène. « Il est certain, dit- elle
Mme d'AroUes, que la rose de Mme de Lestrigny
ressemble singulièreraent à la vôtre ; elle est presque noire.
— Ce n'est pas étonnant, lui répondit Gabrielle ; ces deux sœurs ont poussé sur la même branche. H y a trois jours, la duchesse avait écrit en province pour commander qu'on lui envoyât la plus belle rose de ses serres ; elle en a reçu deux, en a gardé une et m'a fait tenir ce matin la seconde, qui m'a servi à fleurir un Amadis du pays latin.
— Non, ce n'est pas elle, ou on s'est entendu pour me mystifier, » se dit Maurice en retombant lourdement sur lui-même. Il aurait voulu briser quelque chose ou quelqu'un ; sa sombre fureur ne savait à qui s'en prendre. Il eut une longue absence.
« Vicomte, vous êtes muet comme une carpe, lui dit Mme de NioUis.
' — Dans mon quartier, réplîqua-t-il d'un ton d'humeur, on ne parle que lorsqu'on a quelque chose à dire.
— Ce qui n'arrive qu^aux fêtes carillonnées, reprit-elle. Il faut quitter votre quartier, mon cher monsieur, rien ne se gagne comme le silence;... mais peut-être êtes-Vous décidément féru de votre baronne autrichienne. Si le cas est mortel, nous respectons votre agonie.
— Me permettrais-je d'être amoureux, repartit le vicomte, sans y être autorisé par mon goûver-
neur?.. Cela me fait penser qu'il se fait tard; si je rentre après minuit, je serai grondé. »
A ces mots, il fit mine de se lever. Sa belle-sœur Fcbligea de se rasseoir. « J'ai promis à M. de Niollis que vous nous mettriez en voiture, lui dit- elle du ton le plus affable, subissez de bonne grâce votre condamnation. »
Heureusement pour lui, on commençait de jouer le troisième et dernier acte de l'opéra nouveau. Ouoi qu'il en pût dire, la musique en était neuve et charmante; elle eut grand succès. A plusieurs reprises la salle éclata en applaudissements. Il semblait au vicomte que le spectacle n'était pas sur la scène, que la pièce qu'on applaudissait, c'était lui qui la jouait, et qu'il était excellent, irréprochable, vraiment inspiré dans un rôle où l'odieux le disputait au ridicule.
Son supplice prit fin. Les deux femmes n'attendirent pas pour lever la séance que les auteurs eussent été nommés et les acteurs rappelés. Mme de NioUis passa de la loge dans le salon attenant, où elle fut longtemps à s'affubler, car elle avait grand' peur du froid. La comtesse d'AroUes la pria de lui tendre son mantelet, et rentra dans la loge pour le mettre. Elle tournait le dos à la marquise et faisait face à Maurice. Elle le regarda ; il y avait dans ce regard je ne sais quoi d'impérieux et de farouche qui s'adoucit par degrés. Il la vit pâlir.
Un violent combat se livrait en elle. L'imprudente avait trop osé et payait sa faute Sa curiosité irritée, mise au défi pendant trois mois, avait voulu faire une expérience ; rien n'est plus dangereux, on ne s'arrête jamais à temps. Les expériences ont leurs entrdnements; sait-on jamais tout ce qu'on veut savoir? On comptait n'écrire qu'une lettre, on en écrit trois. Gabrielle avait joué avec le feu, et par degrés son imagination s'était allumée. Il connaissait bien les hommes et surtout les femmes^ le saint qui a dit : < Ne tentez pas les autres, de peur que vous ne soyez tentés. » Depuis deux heures, elle se disait : Tout ceci n'est qu'une comédie qui m'amuse, et il n'en sera pas autre chose. Elle ajoutait tout bas : N'est-ce vraiment qu'une comédie? ne se passe-t-il rien en moi ? mon heure seraitelle venue? Je n'ai jamais aimé; si j'aime quelqu'un, assurément ce sera lui. De minute en minute, elle se sentait comme envahie par un sentiment tout nouveau pour elle, par une émotion inconnue, dont le trouble lui était délicieux. C'était une autre vie qui commençait; comme au théâtre, un rideau allait se lever ; qu'y avait-il derrière? Mais elle croyait démêler au fond de son rêve quelque chose de sombre qui lui faisait peur.
Elle résistait à son cœur étonné, qui la sollicitait; elle lui répondait : « Non, je ne veux pas. » Cette volonté, si sûre d'elle-même, fut prise d'une
faiblesse, d'une défaillance ; elle passa subitement à l'ennemi. Par un geste brusque, presque violent, la comtesse teixdit son éventail à Maurice; il le déplia d'un coup de pouce. Sur la feuille peinte par Watteau, il entrevit un amour qui jouait de la guitare et des bergers enrubannés qui dansaient; après quoi il ne vit plus qu'un nus^e, et dans ce nuage une salle de spectacle, laquelle tournait autour de lui avec une rapidité vertigineuse. Quand il releva la tète, Gabrielle le regardait encore, et de ses yeux noirs jaillit un éclair. Il sentit ses genoux ployer sous lui ; il lui resta tout juste assez de force pour demeurer debout.
« Eh bien! ma chère, venez vous? » cria Mme de NioUis, qui avait enfin terminé sa toilette.
La comtesse reprit vivement l'éventail à Maurice ; ils descendirent Tescalier sans échanger une parole. D^ns le péristyle, elle s'enveloppa de sa pelisse, que lui présenta un valet de pied, puis •elle gagna sa voiture. Elle y fit monter la mar-^ quise, et, se retournant vers son beau-frère, elle^ lui dit d'une voix sourde et altérée : « Après-demain, à trois heures, je serai seule. » Quelques secondes après, la voiture avait disparu.
La nuit était froide et claire. Le vicomte retourna chez lui à pied. Il avait une notion si confuse de toutes choses qu'il s'achemina du côté du faubourg Saint-Honoré , et il allait sonner à la
porte d'une maison qu'il avait longtemps habitée, lorsqu'il se rappela fort à propos qu'il avait déménagé depuis quatre mois. Il atteignit la rue Médicis entre une et deux heures. Il passa le reste de la nuit étendu dans un fauteuil, près de sa fenêtre, une rose dans les mains. Il vit pâlir et s'éteindre l'une après l'autre toutes les étoiles du ciel comme les flambeaux consumés d'une fête. Déjà du haut des collines l'aube montrait à la plaine ses yeux clairs et l'éternelle jeunesse (Je son sourire quand le sommeil le prit. Il lui sembla qu'il cueillait des roses rouges au bord d'un abîme. En se réveillant, il ne vit plus les roses ; mais il revit distinctement le précipice, et il en mesura la profondeur.
Pendant que le vicomte d'Arolles était à FOpéra- Comique, Séverin Maubourg avait eu ses émotions d'un autre genre. Il avait reçu la visite d'un de ses anciens camarades de l'École des Beaux- Arts, garçon de talent, mais d'une timidité maladive, qu'on appelait le petit Antoine. Dépourvu d'entregent, de savoir-faire, sensible aux mouchées, mal armé pour la dure bataille de la vie, il s'était marié à vingt-deux ans ; sa femme ne lui avait apporté en dot que la beauté du diable, et lui avait donné quatre enfants. Il nouait à grand'peine les deux bouts. Séverin, qui l'estimait, lui avait rendu quelques services; mais le petit Antoine jouait de guignon. Ayant entendu parler du concours ouvert dans une ville du midi pour la construction d'un théâtre, le programme lui avait plu comme à Se-
vérin. Il avait pris feu, il s'était mis au travail ; il lui semblait que sa tête était grosse d'un chefd'œuvre sur lequel il fondait déjà son avenir, sa cuisine et sa gloire. Il lui vint aux oreilles que Séverin concourait aussi; il en fut consterné, et se rendit incontinent auprès de lui pour s'assurer de ce qui en était.
a Est-il vrai que tu concoures ? lui demanda-t-il d'un ton guilleret que démentaient sa pâleur et le tremblement de ses lèvres.
— On te l'a dit?
— Oui, et je quitte la place, je me retire.
— Pourquoi donc cela?
— Parce que tu as plus de talent que moi et de la corde de pendu dans ta poche. Tu es un rival trop redoutable... Allons, voilà ma chance ordinaire! »
Il était fort ému et, pour un peu, se serait mis à pleurer. La lampe de Séverin fumait ; il s'occupa de l'arranger, ce qui lui donna deux minutes pour tenir conseil, il ne lui en fallut pas davantage. Il se retourna brusquement vers le petit Antoine et lui dit : a On t'a mal informé, je ne concours pas.
— Bien sûr?
— Je ne concours pas, te dis-je ; j'y avais pensé^ mais je n'ai pas le temps »
Le petit Antoine le questionnait du regard, il cherchait à lire sur son visage; puis il lui sauta au
COU en s'écriant : « A tout hasard, merci !» Et il se sauva.
Pendant la nuit qui suivit cet entretien, Sévèrin ne rêva pas, comme le vicomte d'AroUes, qu'il cueillait des roses au bord d'un précipice ; mais il lui sembla qu'on venait de lui faire subir une douloureuse amputation. Il découvrit à son réveil qu'il s'était amputé lui-même, que le chirurgien, c'était lui. Était-ce vraiment lui? L'homme qui vient d'imposer à sa volonté un coûteux sacrifice croit découvrir au fond de son être quelque chose qui le dépasse; il y avait en lui un divin prisonnier dont il ne soupçonnait pas la présence, et tout à coup son prisonnier est devenu son maître.
Séverin ouvrit ses cartons, il contempla d'un œil morne ses dessins et ses plans, déjà fort avancés ; le cœur lui saignait, il était amoureux de son théâtre. Il ne regrettait pas ce quil avait fait la veille, mais il s étonnait de son courage et surtout de la promptitude de sa décision. Avait-il agi dans la plénitude de son bon sens, ou avait-il eu un transport au cerveau? Il donnait secrètement au diable le petit Antoine et ses doléances. « Les bonnes actions, pensa-t-il, sont vraiment des enfants trouvés, on ne leur connaît ni père ni mère ; mais il faut avouer que les enfants de l'amour sont quelquefois bien gênants. >
Une heure plus tard, il lui vint une distraction
174 l*E FIANCÉ
qui changea le cours de ses idées. Mlle Saint-Maur était à Paris, où elle faisait un séjour, comme tous les hivers, chez sa tante, Mme de Mirevieille. Avant de la laisser partir, le colonel lui avait fait promettre qu'elle éviterait soigneusement toute rencontre avec son cousin ; mais le hasard dispose de nous. La veille, sa tante l'avait conduite à l'Opéra- Gomique. Cachée dans Tombre d'une baignoire, son cousin ne l'aperçut point ; il était trop occupé à chercher des roses rouges dans une première loge. Au milieu d'un entracte, elle s'était mise un instant sur le devant de la baignoire, et Mme d'AroUes, qui ne la connaissait pas, avait dit au vicomte : a Tenez, vous qui êtes poète, Maurice, il y a là-bas une tète blonde qui doit vous plaire ; elle ne ressemble à rien. » Il avait approuvé du bonnet, sans regarder ce qu'on lui montrait. S'il n'avait point vu sa cousine, sa cousine l'avait fort bien vu et beaucoup regardé. Elle avait fait ses réflexions, Mme de Mirevieille en avait fait aussi dans un autre style. Sa nièce l'ayant mise au courant de la négociation conduite par Séverin, elle lui proposa de mander l'ambassadeur, à quoi Simone consentit avec empressement.
On dépêcha un domestique à Séverin, et dans l'après-midi, toute affaire cessante, il se transporta dans la rue de Miroménil où Mme de Mirevieille habitait un petit hôtel entre cour et jardin. Pour
la première fois de sa vie, il s'avisa de découvrir que la rue de Miroménil n'est pas une rue comme une autre ; ce jour-là du moins elle avait quelque chose de particulier. Il découvrit aussi qu'il était agité, que le cœur lui battait plus vite qu'à l'ordinaire. Il s'arrêta pour souffler, il se disait à luimême : « Eh bien! mon fils, qu'est-ce qui te prend? »
Il trouva Mlle Saint-Maur seule avec sa tante. En le voyant entrer, elle se leva vivement de sa chaise et rougit, mais elle se remit en un instant. Il parut à Sévertn qu'elle avait changé depuis quatre mois. Elle avait toujours sa fine taille, son sourire ingénu, sa voix et ses cheveux argentés ; mais son tour àe gorge s'était arrondi, elle avait l'air plus formé, plus d'assurance dans le regard, plus de décision dans les mouvements. Elle venait de doubler un cap et de traverser la crise où les petites filles finissent, où la femme commence. Sevérin sentit que son rôle de confident devenait plus difîicile ou plus dangereux, qu'il n'en avait plus l'esprit; et qu'il avait eu tort de venir.
Elle lui tendit la main en lui disant d'un ton gai : « Grondez-moi, monsieur, grondez-moi bien ; hier soir, il m'a fait peur. »
Elle commença dé lui raconter sa soirée théâtrale, et Séverin fut bien étonné d'apprendre que Maurice était allé à une première représentation
et qu'il avait entendu deux actes de l'opéra nouveau dans la loge der la comtesse d'AroUes. Il en tira des conjectures dont il n'eut garde de faire part à Mlle Saint-Maur.
« Précisons, spécifions, mademoiselle, lui dit-il, car il me faut des faits. Quelle énormité a commise ce scélérat pour vous indisposer contre lui?
— Aucune, répondit-elle. Je ne suis qu'une enfant, et je n'ai que des enfantillages à vous raconter.
— Sentait-il le- soufre? avez-vous reconnu le pied fourchu ?
— Non, mais il paraissait préoccupé.
— On le serait à moins ; il passera ses examens dans quinze jours.
— Était-ce bien sa thèse qui l'occupait? J'en doute. De ma place, je lui demandais : « Qu'avezvous ?» et son visage me répondait : a De quoi vous mêlez-vous I »
— Voilà qui est grave, très-grave. Enfin, où est le corps du délit ?
— Il n'y en a point, mais il avait un certain air...
— Au nom du ciel, quel air avait-il?
— Comment dire?.. Un air d'autorité dédaigneuse Il retournait la tête comme pour chercher dans la salle quelque chose qui fût digne de lui, et ne trouvant pas ce qu'il cherchait, il fronçait le
sourcil. Un moment j'ai cru qu'il m'avait aperçue. Point du tout, et je soupçonne qui si quelqu'un lui avait dit : « Mlle Saint Maur est ici, à vingt pas de vous, » il aurait eu besoin d'un instant de réflexion pour se remettre au fait. Il aurait répondu : « Mlle Saint-Maur? Attendez,... ah I oui, je sais qui c'est. »
— Rien n'est plus vraisemblable. Et ensuite ?
— Ensuite, je vous l'ai dit, il a quitté sa place, et un peu plus tard je l'ai vu apparaître dans la loge de la comtesse d'AroUes que ma tante m'avait nommée. Je n'ai pu m'empêcher de me dire que si la comtesse avait une sœur cadette qui fût tout son portrait, ce serait vraiment là une femme pour Maurice, mais que pour jouer dignement ce rôle j'étais vraiment beaucoup trop...
— Trop quoi ? demanda-t-il.
— Trop Seine-et-Marne, » répondit-elle en riant.
Mme de Mirevieille était surprise et un peu choquée du ton confidentiel dont Mlle Saint-Maur par- / lait à Séverin. Elle l'avait écoutée sans rien dire, mais non sans donner quelques marques d'impatience. Elle trouvait que sa nièce ne le prenait pas assez haut avec le vicomte d'Arolles et ses ambassadeurs. Elle s'écria : « Monsieur, il ne s'agit pas de cela.
— Et de quoi s'agit-il, madame? lui demanda Séverin en lui faisant face.
— Le vicomte est un impertinent. Il nous avait parfaitement reconnues, à telles enseignes qu'au dernier entr'acte Mme d'AroUes lui a montré ma nièce du bout de son éventail. Croyez-vous qu'il se soit dérangé pour veilir nous rendre ses devoirs ?
— Soyez sûre, madame, que sa courtoisie ne s'est jamais trouvée en défaut, et que s'il vous avait reconnues...
— S'il n'a pas daigné nous reconnaître, il est doublement impardonnable* Un homme qui peut passer une soirée à deux pas de la personne qu'il doit épouser sans que rien l'avertisse qu'elle est là est un déplorable fiancé.
— Et un homme à pendre, fit SéVerin en souriant*
— A pendre, c'est possible, mais en tout cas â ne pas épouser.
— Qu*en pensez-vous, mademoiselle?» dit- il en . se i*etournant vers Simone.
Elle poussa un profond soupir. « Je pense, rëpdndit-elle^ que je ne sais plus où j'en suis, et que je àerais fort obligée à la tireuse de cartes qui mé prédirait mon avenir.
— Il ne s'agit pas de cela, répéta Sèchement Mme de Mirevieille.
— Encore un coup, de quoi s'agit-il? demanda Séverin à la douairière.
— Ce monsieur se permet de traîner les gens. .
Depuis quatre mois, on n'a pas entendu parler de Itfi à la Rosière.
— Permettez, madame, vous oubliez qu'à cet égard il s'est conformé aux instructions nettes et précises que le colonel Sâint-Maur m'avait chargé de lui transmettre.
— Il est des cas, monsieur, où la désobéissance est le premier des devoirs... Quand on n'est pas un fat, on ne fait pas attendre une charipante fille, car, ne vous en déplaise, ma nièce est une charmante fille.
— Je suis entièrement de votre avis, s'écria Sevérin en attachant sur Mlle Saint-Maur des yeux qui peut-être parlaient trop.
— Sur votre honneur et conscience ? lui dit Simone, qui lui jeta un regard droit accompagné d'un indéfinissable sourire.
— En doutez-vous ? répondit-il froidement.
— Il faut en finir, monsieur, reprit Mme de Mire- Vieille. J'ai décidé que Simone ne quitterait pas Paris sans savoir à quoi s'en tenir sur les intentions de son cousin. Nous lui donnons vingtquatre heures pour s'excuser et pour se déclarer. Si demain soir nous n'avons pas sa réponse, tout est rompu entre nous et lui. Soyez assez bon pour l'en prévenir, et veuillez lui dire aussi que, si sa hautesse nous dédaigne, nous en sommes d'avance parfaitement consolées.
— Ah ! sur ce point, madame, lui répliqua Séverin, permettez-moi de ne pas m'en rapporter à vous.
— Je vous en supplie, s'écria Simone, laissez-le bien à lui-même, ne pesez pas sur sa décision.
— Tenez pour certain que j'aurai soin de votre fiert^ comme s'il s'agissait de la mienne.
— Ma fierté est hors de cause; mais si j'osais vous dire toute ma pensée...
— Osez.
— n me semble que le meilleur parti à prendre dans ce monde est de ne rien désirer, de ne rien demander, de ne rien vouloir et de laisser cheminer les événements. Avec tout cela , on peut être malheureux, mais on n'est pas le complice de son malheur.
— Je vous répondrai qu'il ne faut pas aller à rôpéra-Comique pour y chercher des règles de conduite.
— Oh ! ce n'est pas d'hier que je suis devenue superstitieuse, cela date de plus loin... »
Ce qu'elle allait ajouter lui parut difficile à dire, et se jetant dans une traverse pour sortir de ce mauvais pas : « Tenez, reprit elle, Mlle Trimlet, qui est une personne fort raisonnable, m'a souvent répété : « Ma chère enfant, ne demandez rien à Dieu dans vos prières, vous risqueriez de lui demander des chagrins. »
DE M^^= SAINT-MAUft 181
— Eh bien I répliqua-t-il, vous direz de ma part à Mlle Trimlet que ce qui nous manque le plus souvent, c'est le courage d'être heureux.
- Il ne s'agit pas de cela, interrompit Mme de Mirevieille, à qui il parut que la conversation s'égarait ; nous ne sommes pas ici pour approfondir des questions de haute morale. Nous vous avons fait venir, monsieur Maubourg, pour que vous nous fassiez justice d'un impertinent ; vous avez vingtquatre heures, ne nous demandez pas une minute de plus... Et surtout gardez-vous de laisser croire au vicomte que ma nièce lui veut du bien. Les peines de coeur, je connais cela. C'est une affaire de trois semaines, comme les rhumes, i^
En sortant, Séverîn s'arrêta un moment au bas de l'escalier. Il avait la tête lourde, le cœur oppressé ; il se disait : « Je suis par trop complaisant, maudit soit le métier qu'on me faire ! Je n'aurais pas dû la revoir. » Puis, se révoltant contre luimême : « Eh 1 bon Dieu, quand il serait vrai que je la trouve charmante et que je me sens pour elle un dangereux attrait, qu'est-ce à dire ? ni elle, ni personne ne le saura jamais. » Quand il fut dans la rue, il se redressa comme un homme qui répond de lui-même et qui met les passants au défi de le détourner de son chemin.
Ce soir-là, il devait dîner avec Maurice, qui, par extraordinaire, arriva en retard. Il fut frappé de
l'étrangeté de sa figure, qui n'était pas celle de tous les jours. Le vicomte avait le teint échauffé, le regard étincelant, le pouls fébrile, des saccades dans la voix, le parler sec et cassant ; il discourait d'abondance de cœur sur la première matière venue, mais sans suite, avec des éclats de gaîté qui sonnaient creux, s'espaçant sur des vétilles, brouillant tous les tons et tous les sujets. Séverin le regardait avec étonnement ; Maurice s'en aperçut, et peu à peu il se calma.
Entre la poire et le fromage, il lui demanda des nouvelles de son' théâtre ; Séverin lui raconta la visite du petit Antoine, et le vicomte fit un hautle-corps. Dans la disposition d'esprit où il se trouvait depuis vingt- quatre heures, son romantique ami lui fit l'effet d'un héros de Berquin ou d*un habitant de la lune.
« As-tu perdu le sens? s'écria-t-il.
— Décidément tu ne m'approuves pas?
— Je t'empêcherai de faire une sottise aussi musquée.
— Elle est irréparable, je me suis laissé attendrir, et après tout je ne regrette rien. Ma carrière est faite, je vois mon chemin devant moi. Ce pauvre diable est chargé de familje; puisse son théâtre l'aider à graisser sa marmite ! S'il n'a pas le prix, du moins ce ne sera pas ma faute. En admettant que j'eusse accouché d'un chef-d'œuvre, que
m'aurait-il rapporté, ce concours? Un peu de cette fumée qu'on appelle la gloire. Il faut la laisser à ceux qui n'ont pas de quoi s'acheter des régalias..- Tiens, en voici que je te recommande, » ajouta-t-il en présentant à Maurice son étui à cigares.
Le vicomte se fâcha tout de bon, lui fit une scène et finit par lui dire : « Vois-tu, mon cher, c'est un métier de sot et une véritable preuve d'insanité d'esprit que de se sacrifier à qui que ce soit. La vie est un combat. Le monde appartient aux forts, aux habiles, aux attentifs, à ceux qui n'ont pas de distractions ni d'attendrissements, et c'est affaire à Dieu de venir en aide aux infirmes et aux distraits. Tu as du talent, prends-en le plus grand soin, et laisse les pauvres diables démêler leur fuseau comme ils peuvent ; le genre humain t'en saura gré. Tout pour les uns, rien pour les autres, c'est la loi de la nature. Le monde te paraît mal bâti ? Ce n'est pas nous qui l'avons fait, et je ne vois pas d'autre parti à prendre pour un homme d'esprit que d'être résolument injuste et de tout s'accorder en n'accordant rien aux autres.
— Tu parles d'or, lui répondit Séverin; mais je veux être pendu si tu es de ton avis.
— Pends-toi... Depuis quelque temps je suis furieusement revenu de toute espèce de don-quichottisme.
— Depuis quand? ï^ lui demanda Séverin.
Maurice le regarda sans lui répondre. Ils demeurèrent quelques instants les yeux dans les yeux, comme s'ils avaient croisé le fer. Ce fut le vicomte qui rompit le premier. « On étouffe ici, dit-il en se levant, allons nous promener. »
Ils sortirent et arpentèrent l'asphalte. « A propos, dit tout à coup Séverin, tu es allé hier à TOpéra- Comique ; as-tu été content de ta soirée? »
Le vicomte fit un geste de surprise. « Qui a bien pu te dire...
— Nous avons notre police secrète. Je me suis laissé conter que tu as fait une grande station dans la loge d'une femme que tu ne peux souffrir et que tu as surnommée la perle des enfants gâtés.
— C'est encore vrai. On m'avait reconnu; je me suis trouvé pris au trébuchet. Je veux bien passer pour un ermite, mais non pour un butor,
— Et vous avez fait la paix?
— Oui.
— Une paix fourrée.?
— Ma belle-sœur a été gracieuse, et je crois avoir été poli.
— Tu ne l'as pas été avec tout le monde. Si tu avais daigné jeter les yeux sur une baignoire, peut-être aurais -tu vu quelqu'un qui te tient de près.
— Qui donc?
— Mlle Saint-Maur.
— Bah! qui pouvait supposer?.. A présent que j'y pense, j'ai la vision confuse d'une tête blonde qui rimait à cela. Elle t'a fait part de son indignation contre moi?
— Nullement; mais par le plus grand des hasards j'ai rencontré Mme de Mirevieille, chez qui elle est en séjour. Elle est persuadée que tu avais reconnu ta cousine et que ta conduite équivaut à une rupture. J'ai pris sur moi de l'assurer qu'il n'en était rien, qu'avant vingt-quatre heures tu lui aurais donné les explications les plus satisfaisantes.
— Tu t'es bien avancé, lui répondit Maurice d'un ton de vive contrariété ; on m'avait donné six mois, attendons l'échéance.
— Eh! tu sais que tu n'es plus libre.
— Quand on n'est plus libre, on se libère, répliqua-t-il sèchement
— Non, on ne se libère pas, » repartit Séverin, et il ajouta en baissant la voix : a Tu es aimé et le bonheur est là.
— Tu es un drôle de corps ! s'écria le vicomte. Tu as une manière tranquille, simple et dégagée de vous dire des choses lugubres qui vous donnent la chair de poule... Que veux-tu? Il y a en moi quelque chose qui résiste invinciblement au mariage.
— Tu aurais dû t'en aviser avant de m'envoyer à la Rosière.