J86 LE FIANCÉ
— Je ne me suis jamais donné pour un homme raisonnable.
— Encore est-il des occasions où l'on est tenu de l'être, il y va de l'honneur... Il faut que je te quitte, je suis en affaires ce soir. Promets-moi que d'ici à demain tu prendras ton parti en galant homme.
— Je te promets, lui répondit Maurice, qu'avant demain soir je prendrai une résolution quelconque, que toutes les formes seront sauvées et que mon ambassadeur sera à couvert de tout reproche. »
Ils se quittèrent là-dessus, un peu plus froidement que d'habitude. Séverin s'en alla à ses affaires, le vicomte continua sa promenade. Il traversa la place de la Concorde et remonta les Champs- Elysées jusqu'à l'arc de l'Étoile. Il cherchait la solitude et ne la trouva point. Quelqu'un, visible pour lui seul, marchait à ses côtés, réglant son pas sur le sien. C'était un fantôme large de carrure; il avait le cou un peu engoncé, de l'autorité dans le regard, beaucoup d'esprit dans les coins de lèvres. Ce compagnon gênant, dont il ne pouvait se débarrasser, mettdt le vicomte d'AroUes au supplice. Il se flattait par moment d'en être quitte, il croyait le voir s'effiler, s'amincir et bientôt se dissiper dans l'air comme une fumée ; mais l'instant d'après il le revoyait à côté de lui, plus opaque,
plus dense que jamais, et il ne pouvait mettre en doute son effrayante réalité. Il disputait avec lui, il lui tenait de longs raisonnements et parfois lui disait des injures. Il cherchait à lui prouver qu'il n'avait aucune raison de l'aimer, qu'il avait au contraire à se plaindre de lui, et il fouillait dans le passé avec acharnement pour y trouver des griefs qu'il lui jetait à la face. L'autre lui répondait : « Tu voudrais bien te tromper toi-même, te donner le change, tu n'y réussiras pas. J'ai toujours été pour toi un frère, presque un père. Dans certaines circonstances, mon affection a' été quelquefois indiscrète ou un peu tyrannique ; c'était à bonne intention, et d'une mouche on ne fait pas un éléphant. Tu prétends m' asseoir sur la sellette des accusés ; regarde-moi bien, je suis ton juge et je te fais peur. » Maurice' lui criait alors avec rage : « Elle m'aime et je l'aime, cela répond à tout. — Laisse donc, je te juge et je te fais peur, » lui répliquait l'oi^^bre.
Cet entretien, qui n'en finissait pas, mit le vicomte sur les dents. Quand il se retrouva sur le boulevard, il avait le front moite, le teint défait. Pour échapper à l'invisible compagnon qui le poursuivait, il entra dans un petit théâtre ; il éprouvait le besoin de se perdre dans une foule, de voir des faces humaines et de les entendre rire. En retour-» nant chez lui une heure plus tard, il se dit que la
vie ne vaut pas, comme charpente de pièce, la plus vulgaire opérette, puisque le vicomte d'AroUes pouvait parcourir toute la rue Montmartre sans qu'un passant l'arrêtât pour lui dire : a On vous a trompé, votre frère n'est pas votre frère. »
Le lendemain, à trois heures précises de l'aprèsmidi, le vicomte d'Arolles se présentait à la, porte d'un hôtel où il s'était juré de ne plus revenir. Sa belle-sœur lui avait dit : « Je serai seule. » L'espérance de ce tête-à-tète lui donnait une sorte de vertige, le transportait de joie et d'épouvante. Il arrive, il traverse un vestibule ; en s'approchant du salon, il croit entendre une voix d'homme qui lui était connue. Il ne se trompait point : quand la porte s'ouvrit, il aperçut le marquis de Niollis, qui, tiré à quatre épingles, le dos à la cheminée, se pavanant dans sa gloire, semblait vraiment le maître de la place. Maurice eut grand'peine à dissimuler son déplaisir et sa surprise. La comtesse lui tendit la main avec une sorte de nonchalance, lui demandant de ses nouvelles comme pour la forme II tâcha de se persuader que M. de NioUis avait été introduit par l'inadvertance d'un domestique; bientôt il lui vint à l'idée que le fâcheux, c'était le vicomte d'Arolles, qu'on était impatient de le voir partir, qu'il venait d'interrompre un important et savoureux entretien. Il régna pendant quelques secondes un silence embarrassé. Après avoir décousu, Ga-
brielle avait peine à recoudre ; elle mit la conversation sur la politique; puis on aborda la chronique du jour, et le marquis en prit occasion pour placer un récit qui parut mortel à Maurice. Ce qu'il y avait de plus clair, c'est que M. de Niollis ne s'en allait pas ; ses pieds avaient pris racine, et il semblait comme incrusté dans la cheminée.
Maurice, dont le fort n'était pas la patience, allait se lever, quand Mme d'Arolles se prit à dire : « J'ai, moi aussi, messieurs, une histoire à vous raconter; une femme de mes amies se trouve dans un cruel embarras.
— C'est bien invraisemblable, comtesse, répondit le marquis ; les femmes sont-elles jamais embarrassées?'
— Cela se rencontre. Et tenez, marquis, et vous aussi, Maurice, peut-être aurez-vous un bon conseil à me donner. On est venu m'en demander, et je suis restée court.
— Ceci est encore plus invraisemblable, chère madame, répliqua M. de Niollis.
— Attendez, et quand vous saurez l'histoire... Cette pauvre femme, dans un jour de désœuvrement et d'ennui, pour tuer le temps, a conçu la funeste fantaisie de jouer un tour de sa façon à un homme qui s'est fait une réputation d'indifférence un peu usurpée.
— Connaissons - nous ces deux visages? de-
manda Maurice, à qui ce préambule causait une sueur froide.
— Vous avez dû les apercevoir dans le monde, mais on croit connaître les gens, et souvent on s'y trompe.
— Et qu'a donc fait cette malheureuse? demanda à son tour le marquis.
— Elle s'est avisée d'écrire à cet indifférent trois lettres anonymes en style assez romanesque ; par la dernière elle lui donnait un rendez-vous dans un lieu public, en le mettant au défi de la reconnaître. Il y est venu, et l'a reconnue.
— Elle devait s'y attendre, dit M. de Niollis en jouant avec son lorgnon. Un homftie allumé acquiert des vivacités de pénétration qui dépassent celles d'un chien courant... Après tout, où est le mal?
— Ah ! marquis, elle s'était amusée, et sa plaisanterie a été prise au sérieux, presque au tragiquOi On se croit aimé, passionnément aimé... Que faire ?
— Détromper l'imbécile , » répondît tranquille ttient le marquis.
Il ne s'aperçut pas qu'à ce mot Maurice avait bondi sur sa chaise et dirigeait sur lui un tegard aussi perçant qu'une pointe d'acier. Ce regard lui disait clairement : a Si tu as deviné le nom de l'imbécile, tu es un homme mort. » Mais M. de Niollis,
DE M^ï-^ SAINT-MAUR 491
qui avait de bonnes raisons de tenir à la vie, n'avait rien deviné. Il ne s'intéressait guère qu'à luimême et aux histoires dont il était le héros ou le conteur. Il avait écouté Mme d'AroUes avec une attention polie, et n'était préoccupé que de savoir si le vicomte ne viderait pas bientôt la place. Si profond que fût son chagrin, si bouillante que fût sa colère, Maurice conservait encore assez de bon sens pour rendre justice à l'innocence du marquis. Ses traits contractés se détendirent. Il leva nonchalamment les yeux sur un tableau suspendu en face de lui, récente acquisition du comte d'Arolles, et il dit à sa belle-sœur : « Voilà un beau paysage; n'est-ce pas un Hobbéma, madame ? »
Elle lui répondit : « Non, c'est un Ruysdael. » Et se tournant vers M. de Niollis : « Comme vous y allez, marquis ! Le jeune homme dont je vous parle n'est point un imbécile ; c'«st au contraire, à ce qu'on assure, un garçon fin, avisé, fort spirituel, mais dont l'esprit va trop vite. Je donne tous les torts à la femme.
— En ce cas, pour lui apprendre â vivre, repartit M. de Niollis, je la condamne à aimer passionnément ce jeune homme.
— Vos remèdes sont terribles, dit-elle , et je doute qu'ils soient goûtés. Ne pourriez- vous trouver autre chose?
. — Eh I vraiment, madame, de quoi vous mettez-
VOUS en peine ? lui dit Mauriqe sur un ton d'ironie dédaigneuse. Qui vous prouve que l'imbécile en question ne se soit pas amusé, lui aussi, à jouer la comédie? Et, en fût-il autrement, accordons-lui huit jours pour se consoler et chercher à son cœur un autre emploi. On donne huit jours à ses domestiques, on peut bien les donner à ses chagrins, encore le plus souvent n'en faut-il pas tant ; quand on juge la femme qu'on aime, on n'a plus longtemps à l'aimer. »
Parlant ainsi il se leva, s'approcha du tableau qu'il avait regardé tout à l'heure, l'examina avec soin, a Décidément, dit-il, voilà un Ruysdael qui ressemble beaucoup à un Hobbéma. » Puis, pirouettant sur ses talons, il prit congé de sa bellesœur, salua le marquis et gagna la porte.
Heureusement pour lui, il était bouillonnant de colère, et la colère est une précieuse ressource : elle grise les chagrins, elle les empêche de se reconnaître. Le vicomte se sentait comme battu par un vent de tempête, il l'entendait gronder ; il y avait en lui une houle, la vague écumeuse se dressait de toute sa hauteur et retombait sur ellemême avec un terrible fracas. Ce grand bruit Tétourdiss^it ; il se crut délivré, guéri comme par enchantement. Il lui semblait que cette femme était sortie de son cœur et qu'elle n'y rentrerait pas. Il lui disait : « Merci, vos remèdes sont efflcaces ; ils
sauvent dans la minute les malades qu'ils ne tuent pas.
La première chose que fit cet homme en colère fut d'acheter un splendide bouquet qu'il fit porter incontinent dans un hôtel de la rue de Miroménil ; puis il se rendit à son cercle, où il écrivit à un vieux colonel une lettre respectueuse, ijuasi filiale. Aussitôt qu'il l'eut mise à la ppste, il se transporta de sa personne dans Thôtel où son bouquet l'avait précédé. Mme de Mirevieille lui fit un accueil assez froid ; mais, quand il le voulait, il avait la langue dorée. Il fut si empressé, si gracieux, si séduisant, il se donna tant de peine pour amadouer la bonne dame qu'elle ne lui tint pas longtemps rigueur. Elle lui tendit une main de réconciliation en le traitant de vilain homme ; après quoi, ayant sonné sa camériste, elle la pria d'avertir Mlle Saint-Maur qu'une visite l'attendait au salon.
Simone avait éprouvé naguère en présence de son cousin un pénible accès de timidité, qui avait glacé sa langue dans sa bouche ; elle s'était vue hors d'état de lui prouver qu'elle n'était pas une sotte. Depuis ce temps, il s'était passé bien des choses dans sa tête, pour ne rien dire d'un événement qui s'appelait Séverin Maubourg. Elle lui parut une personne toute nouvelle dont il avait à faire la connaissance. Il constata qu elle avait des yeux et qu'ils étaient gris, il rendit justice à ses
cheveux, il s'avisa que sa coiffure allait à son visage, et que ce visage avait un charme d'étrangeté, un mystère de poésie qui manque aux beautés classiques. Il admira surtout son air de vérité, de candeur, de jeunesse, la pureté de son regard, la grâce de son sourire aussi frais que s'il n'avait jamais servi, et il se dit que les femmes qui mentent, n'eussent-elles que vingt-cinq ans, sont déjà vieilles.
Mlle Saint-Maur ne put ignorer l'heureuse impression qu'elle produisait sur lui. Il s'en expliqua aussi clairement que peut le faire un homme délicat dont les titres et papiers n'ont pas encore reçu le dernier visa. Il lui échappa pourtant dans le feu de l'improvisation quelques phrases inspirées par un sentiment passionné, et en les débitant il monta sur ses grands chevaux et haussa le ton, comme s'il s'était flatté de faire porter sa voix ' jusqu'au milieu du faubt)urg Saint-Honoré. Séverîn l'avait averti que Mlle Saint-Maur avait un prodigieux bon sens ; il l'oublia et ne s'aperçut point que ce bon sens s'étonnait un peu de sa brusque métamorphose et croyait y découvrir quelque partipris qui n^était pas absolument naturel. Simone se disait : Est-€e bien lui qui parle ? est-ce bien à moï que ce discours s'adresse "? En revanche, il lui plut beaucoup par le vif éloge qu'il fit de Séverin Mau- Ijourg. Elle trouva que cette fois il avait la note
juste, que son enthousiasme était de bon aloi. Il lui conta l'histoire du petit Antoine et Textrava* gant sacrifice que lui avait fait Séverin. Ce trait enchanta Mlle Saint-Maur, mais lui donna beaucoup à penser ; elle se demanda si Tami intime de son cousin n'était pas de ces hommes à qui les sacrifices ne coûtent rien. Elle dit à Maurice : « M. Maubourg est donc un homme parfait, puisque dans l'occasion ce sage est capable d'être fou ?
« Halte*là I lui répliqua-t-il . Que direz-vous dèô fous qui sont dans l'occasion capables d'être sages? N'auraient-ils que la- seconde place dans votre estime ? »
Mme de Mirevieille répondit pour Simone :
«Rassurez-vous, mon cher vicomte, les jeunes filles bien élevées admirent les sages, mais elles ont un penchant secret à aimer les fous.
— A ce compte les fous ont le gros lot ! s*ècrîat-iL
— Dieu leur fasse la grâce d'en sentir tout le prix 1 » repartit la douairière.
L'instant d'après, en reconduisant Maurice, elle lui dit à l'oreille : « Eh bien 1 que vous en semble?
— Ah ! madame, lui répondit le vicomte, il më semble que votre salon ressemble prodigieusement au chemin de Damas . »
Une demi-heure plus tard, il entrait chez Séverin. Il lui cria du seuil : « Consummsitum est.
— Tu as rompu ? lui demanda Séverin avec une poignante émotion.
— J'épouse. Es-tu content?
— Toi-même, l'es-tu ? reprit Séverin en tâchant de sourire.
— Mon Dieu ! oui, elle est charmante, » réponditil d'un ton bref.
Il était à mille lieues de se douter que depuis la veille au soir Séverin berçait dans son cœur une inquiétude mêlée d'une confuse espérance. Il se disait : « Et pourtant, si Maurice ne veut pas de son bonheur, ne pourrait-il pas arriver?.. » Il n'achevait ni sa phrase ni son rêve, mais bientôt il les recommençait. Il y avait dans sa vie une porte, non pas ouverte, mais entre-bâillée, par laquelle lui arrivaient des bouffées d'air frais et le chant lointain d'un oiseau. La porte venait de se refermer et, l'oiseau de se taire. Il parut à Séverin qu'on avait subitement muré sa vie; il se sentait prisonnier. Il fit un énergique effort sur lui-même, félicita chaudement Maurice d'avoir pris le bon parti. Maurice, qui ne tenait pas en place, l'écoutait à peine, et, après avoir tourné et viré dans la chambre, il se retira aussi brusquement qu'il était entré.
Le lendemain, Séverin reçut une petite lettie que Mlle Saint-Maur lui avait écrite avant de quitter Paris. Elle était ainsi conçue :
« Monsieur,' quel ambassadeur vous êtes ! Tout s'est passé comme vous le désiriez, tout arrivera comme vous l'aurez voulu... Vous m'avez dit que ce qui nous manque le plus, c'est le courage d'être heureux. J'emporte votre mot à la Rosière, et je tâcherai d'avoir ce genre de courage. Peut- être il m'en coûtera. Vous êtes heureux, monsieur, rien ne vous coûte, et le petit Antoine, dont on a eu l'indiscrétion de me parler, ne se doutera jamais du sacrifice que vous lui ayez fait. Je m'aperçois que j'oublie de vous remercier, et pourtant je n'avais pas d'autre raison de vous écrire. Excusezmoi, je vous prie, et croyez que je fais des vœux bien sincères pour votre bonheur. »
Cette lettre renfermait un sens caché, que Séverin ne devina point ; les esprits d'une certaine trempe raisonnent moins juste dans leurs propres af&ires que dans celles des autres. Il ne put cependant échapper à ce philosophe que Mlle Saint- Maur lui avait écrit dans un moment de mélancolie. « Oui-dà, se dit-il, à quoi me suis-je employé ? et ce mariage aurait-il pour conséquence de faire trois malheureux ! »
Il repoussa cette pensée, et, après avoir relu le billet sans le comprendre davantage, il l'approcha de ses lèvres, Ten écarta violemment et le brûla.
Trois semaines aprè^, le vicomte d'ÂroUes avait obtenu sa licence avec tous les honneurs (}e la guerre. Cette brillante réussite, qui chatouilla faiblement son orgueil, lui valut de son frère le billet que voici ;
a Gommo on se trompe, mon cher ami l II faut que Je te confesse ma bêtise. Je m'étais fourré dans l'esprit que tu ne pouvais pardonner à Gabrielle la mauvaise plaisanterie qu'elle t'avait faite un soir à la Tour, en t'obligeant de croire pendant quelques minutes aux revenants. Elle m'a appfis que vous vous étiez rencontrés à l'Opéra-Comique et que tu ne lui avais point fait grise mine. Je m'imaginais aussi que la licence te servait de prétexte pour nous bouder et ne pas nous voir, et te voilà licencié de vrai. Je te croyais étonnant, tu es tout simplement
admirable; mécréant que je suis, je m'étais permis d'en douter. Il me tarde de te dire, pariant à ta personne, tout le bien que je pense de toi. Démolis bien vite ta cellule ou saute par-dessus ton mur et viens déjeuner demain. Nous serons seuls avec Gabrielle, qui compte sur tc^i. »
Maurice accepta sans hésiter cette invitation. Qu'aurait-il pu craindre ? Il était sûr de lui, sûr de sa volonté, sûr de sa colère et de son nxépria.
Quand il arriva chez, son frère, la comtesse était seule au salon, assise près de la cheminée, ses coudes sur ses genoux, l'œil fixé sur un grand feu qui flambait. Elle était enfoncée dans une rêverie, ce qui étonna Maurice ; il n'imaginait pas qu'elle fût capable de rêver. Elle ne l'entendit pas venir et fut plus d'une minute sans s'apercevoir qu'il était là. Elle tressaillit, se leva et lui dit d'une voix rapide : a Je vous dois des explications. »
Il recula d'un pas. « Des explications, madame? A propos de quoi ? Tenez-les pour données, je les tiens pour reçues. »
Elle n'eut pas le temps de lui répondre, le comte d'AroUes venait d'entrer. Il courut à son frère, le , contempla d'un air attendri, lui secoua les deux mains, s'écriant comme certain personnage de Gil- Blas : « Seigneur licencié , ornement d'Oviedo , flambeau de la philosophie, excusez mes transports, je ne suis point maître de la joie que votre
présence me cause ! » Et se tournant vers sa femme : « Votre déjeuner, ma chère, sera-t-il à la hauteur des circonstances? Vous voyez dans ce jeune gentilhomme la huitième merveille du monde, et il mérite d'être traité comme un prince.» Après cela, changeant de ton : « Mon compliment sera court, dit-il à Maurice; tu es un homme, tu sais vouloir, tout est là.
— Bon Dieu! s*écria le vicomte impatienté, que de discours à propos de trois boules blanches!
— Il n'y a pas de petites choses, lui répliqua Geoffroy, il n'y a que de petits hommes, et tu n'en es pas... mais tu as mauvais visage, mon pauvre garçon, je te trouve maigri. Nous le remphiiherons, n'est-ce pas, Gabrielle? »
La comtesse ne lui répondit que par un signe de tète et un sourire incertain, et, le déjeuner étant servi, on se mit à table. Pendant tout le repas, le comte d'Arolles fit feu de tribord et de bâbord ; le sang lui pétillait dans les veines, et il cherchait à. mettre en gaîté son frère, qui le laissait dire et observait Gabrielle à la dérobée. Elle parlait peu, avait l'air soucieux, paraissait souffrante. Geoffroy lui fit la guerre sur son manque d'appétit.
« Elle traîne depuis quinze jours, dit-il à son frère. Ce ne sera rien. C'est un tribut qu'elle paie à 1 hiver.
— Et au monde, ajouta-t-elle. Je sors trop.
— Oh! bien, voiUi la première fois que vous vous plaignez du monde.
— Il nous fait une vie de galère, reprit-elle avec un accent de mélancolie.
— Mais comme, on l'adore, , cette galère! » lui dit le comte en la regardant d'un œil d'admiration.
Après le déjeuner, quand on se retrouva au coin du feu, la conversation changea de thème. < Et ton mariage? dit Geofifroy à son frère sans autre préambule.
— Il se porte fort bien, répondit-il. C'est une affaire faite ou peu s'en faut.
— Il te vient donc à la .fois tous les genres de sagesse?
— Un instant, ce n'est pas par sagesse que je me marie. » Et il ajouta : a Voyons, nous sommes en famille, je puis être impunément ridicule... Eh bien! j'oserai vous confesser que je tourne au jeune premier, que je suis ridiculement amoureux de Mlle Saint-Maur. »
Gabrielle releva la tête et chercha les yeux de Maurice sans parvenir à les rencontrer.
a Si tu as voulu produire un effet, s'écria le comte, tu ne Tas pas manqué. Pour ma part, j'ai toujours trouvé Simone charmante ; mais du diable si je m'étais aperçu que tu en fusses amoureux.
— Que veux-tu ? je la voyais au travers de mes souvenirs d'enfance... L'autre jour, je l'ai revue à
Paris, et il m*a semblé qu^ je venais de la découvrir.
— Tu a» été subitement toucbé da la grâce ?
— De la sienne, dont le charme e&t incomparable. »
Gabrielle le regarda de nouveau : « Mettez donc cela en ver«, lui dit-ellç,
■^ Ne le découragez pas, ma chère, reprit le comte; laissez^le nous jouer tranquillement un petit air sur la meilleure de ses guitares. J'ai toujours trouvé qu'il jouait de cet instrument à ravir.
— Que dites-vous là? répondit-elle. On ne chante pas MlleSaint^Maur en s'accompagnant d'une gui-* tare ; on prend sa lyre.
— On y ajoute même une corde, fit le comte.
— Puisque vous êtes résolue à vous moquer de moi, repartit Maurice, à votre aise, je rentre dans ma coquille. Après tout, la grande affaire de ce monde n'est pas de chanter Mlle Saint-Maur, c'est de l'épouser. ,
— Ne te fâche pas. Tu es le plus déhcieux garçon que je connaisse. Je te demandais d'épouser, tu as poussé la complaisance jusqu'à tomber amoureux. Te voilà bien ; quand il s'agit de me faire plaisir, tu ne regardes pas aux frais,
— Mou Dieul je comprends votre surprise; moimême, vous me voyez encore ébahi de mon aventure. Le fait est que j'avais eu comme un autre le
mépris de la jeune fille. Là, franchement, j'ai découvert que c'est le plus sot des mépris, et que la chose la plus ravissante de l'univers, c'est une jeune fille, quand elle est blonde et qu'elle s'sippelle Simone. Tenez, j'ai toute honte bue; on dira de mqi que je me décide à faire une fin, je vous déclare en confidence que ma fin est un commencement.
-— A merveille I s'écria Geofifroy; le malheur est que Tes hommes finissent d'ordinaire par où ils auraient dû commencer.
— Je suis fort impatiente de faire la connaissance de Mlle Saint-Maur, dit la comtesse en égratignant de ses ongles roses l'écran qu'elle tenait à la main.
— Mais vous la connaissez déjà, lui répondit Maurice.
■" En vérité?
-^ L'autre soir, au théâtre, vous me l'avez mon-^ trée en me disait : < Elle ne res3emble b, rien ; ce serait un joli modèle pour Chaplin. ;»
— Il me semble en effet me souvenir... elle n'est pas mai, » repartit la comtesse, et il lui échappa un petit rire aigrelet qui ne passait pas le nœud de la gorge, dc Voilà qui est plaisant, reprit-elle, sans moi vous ne l'auriez pas remarquée.
— Une chose plus bizarre encore, c'est que je ne l'ai pas vue quand vous me l'avez montrée. Ce n'est que plus tard, en sortant du théâtre;... mais je vous ennuie.
— Tu me rajeunis, lui dit son frère.
— Je venais de mettre Gabrielle en voiture, poursuivit Maurice; je me retourne et j'aperçois Mme de Mirevieille qui attendait la sienne. A côté d'elle j'avise, enveloppés dans un capuchon, deux yeux du gris le plus doux, qui me regardaient, et ce regard semblait sortir du fond d'un bois.
— Du fond des gorges de Franchard, fit Gabnelle.
— C'est possible. Il y avait dans ces yeux gris comme une douce sauvagerie qu'étonnaient, sans l'éblouir, les grâces artificielles de toutes les femmes un peu trop civilisées qui se trouvaient là.
— Bien obligé pour la civilisation, lui dit-elle.
— Et tu as incontinent offert ton cœur à cette fille des bois? demanda le comte.
— Je ne lui ai rien offert du tout, pas même mon bras. J'étais stupéfait, parfaitement sot, et je me disais : a Malheureux, voilà ton bonheur qui te regarde! » C'est tout au plus si je conservai assez de présence d'esprit pour aider Mme de Mirevieille à trouver sa voiture. Le lendemain, je fus moins sot et plus éloquent, j'avançai si bien mes affaires que le surlendemain je vins ici pour tout vous raconter; mais j'ai trouvé dans ce salon M. de Niollis, qui n'a pas démarré de la place, et j'ai dû garder pour moi ma nouvelle.
— C'est vraiment admirable! s'écria la comtesse; je n'avais jamais cru à Chactas, j'y crois.
— Et moi, je serai ton père Aubry, dit le comte. Si tu as besoin d'un conseil, si tu désires que je donne un coup de pied jusqu'à Fontainebleau...
— Ne te dérange pas, lui répondit Maupce, les fers sont au feu^ et je n'ai besoin de personne. »
Geoffroy lui frappa sur l'épaule en lui disant : « Que tu es gentil ! on t'aurait fait exprès que tu ne me plairais pas davantage... A propos, te senstu toujours du goût pour la diplomatie ?
— Pour la diplomatie et pour les voyages, plus que jamais. Si je restais à Paris, je n'y ferais rien.
— Tu auras sous. peu de mes nouvelles ;... mais je m'oublie, je devrais être à Versailles. On nous annonce une séance orageuse. Le cœur vous en dit-il, Gabrielle ?
— Non, répondit-elle d'un air de sombre irritation ; je ne me sens pas de force à résister à un discours.
— Comme la grippe vous change les femmes !
s'écria Geoffroy. Soignez-vous; dois-je vous envoyer votre médecin ? »
Elle lui répondit non par un signe de tête. Il s'approcha d'elle, la l3aisa au front et dit à son frère : « Tiens-tu compagnie à cette malade ?
— Impossible, à mon vif regret ; je suis attendu chez moi. »
Le comte sortit le premier du salon ; Maurice s'avança vers sa belle-sœur pour lui dire adieu. Elle
Tattendaft debout contre la cheminée, la tète haute, le regard altier et provocant. Il soutint ce regard avec un calme impassible.
« Vous me jugez bien naïve, lui dit-elle en faisant danser son écran dans sa main ; votre histoif e est un conte bleu, et je n'en crois pas un seul mot.
— Elle est cependant vraie, lui répondit-il, et je ne m'explique pas votre incrédulité. i>
Cela dit, il la salua et rejoignit son frère dans l'antichambre.
A quelques jours de là, le vicomte d'AroUes arrivait à la Ilosière, où il s^étâît annoncé. D trouva le colonel Saint-Maur dans la meilleure dispositron d'esprit, tête à tète avec une grande carte de géographie où il s'amusait à voyager avec le doigt. Il tenait de pénétrer au cœur de l'Afriquç ; il revint en hâte de Tombouctou pour ouvrir ses bras à son neveu.
« Ahl vous voilà, beau sire, s'écria- t-il. Enchanté de vous revoir. Vous arrivez ici avec l'intention bien arrêtée de me demander ma fille eii mariage ?
^ Effectivement, bolonel.
^- Vouis en avez fini, mon prince, avec vbs aterinoiements? Vous avez bien fait toutes vos réflexions ?
— Je n'en avais point à faire.
— Et votre plus cher désir est d'épouser cette demoiselle aujourd'hui même?
— Le plus tôt possible.
— Tu es comme le lièvre, toi. Tu te donnes du temps pour brouter, pour dormir, pour écouter d'où vient le vent, et puis tu prends tes jambes k ton cou, et tu crois, mon gas, que tout est fait.
— J'osais l'espérer.
— Eh bien l tout est défait.
*- Qu'est-il donc aïrivé? demanda Maurice vivement contrarié.
— Il est arrivé que le diable s'est fourré au travers de ce mariage, et, quand je le bâtis d'un côté, il le débâtit de l'autre. Il est arrivé que tu ne voulais pas et qu'à présent «'est Simone qui ne veut plus... A son tour, elle demande du temps pour réfléchir, un mois, deux mois, que sais-je ? Je l'ai raisonnée, je l'ai prise par tous les bouts. On n'imagine pas toutes les objections de bibus que peut intenter une femme qui se bute. C'est une pluie fine ; on croit que cela ne mouille pas, et on se sent trempé jusqu'aux os.
— Mais enfin quelles raisons vous a-t-elle don-^ nées?
— D'où sors*tu 1 Est*ce que leis femmes donnent des raisons ? Elle soutient qu'on t*a mis le pistolet sur la gorge, que ce n'est pas trop d'un mois pouf s'assurer que tu ne te repens pas. Le fond de l'af-
faire, à œ que j'imagine, c'est que sa petite fierté veut avoir sa revanche et se donner le plaisir de te tenir le bec dans l'eau. Tu l'as balancée, elle te balance... Ne prends pas cet air déconfit. On prétend que dans le secret de son cœur elle t'adore ; c'est l'opinion de Mlle Trimlet aussi bien que de ton ami l'architecte, qui par parenthèse n'est guère poli, il n'a pas daigné nous faire sa visite de digestion... Tout ce que je sais, pour ma part, c'est que j'ai dit cent fois à cette petite des horreurs de toi, et qu'elle a toujours refusé de les croire.
— Je vous suis fort obligé, colonel. Ne pourraitil pas se faire qu'à la longue vos petites calomnies eussent produit quelque impression ?
— Mes calomnies? Peut-on te calomnier?.. Je lui ai dit que dans le temps tu avais tous les vices, mais que tu les avais crevés sous toi. Fais-lui voir leur acte de décès, enfin sois éloquent, sois habile, déploie toutes tes grâces. Elle est au jardin, va lui parler, je te donne carte blanche, je te la livre pieds et poings liés. Fais toi-même tes affaires ; si je m'en mêle, je me fâcherai, elle pleurera, et je ferai des bassesses pour avoir la paix. Est-ce compris ? »
Le vicomte descendit dans le jardin et se mit à la recherche de sa cousine. Il se flattait de l'amener sans peine à composition, et il était lui-même im patient de s'engager sans retour. Peut-être res-
semblait-il à ce joueur malheureux qui, après avoir perdu au baccarat la moitié de sa fortune, craignant de perdre l'autre, s'en alla trouver le concierge d'une prison pour lui demander en grâce de le mettre sous clef. Il tardait à Maurice d'être le prisonnier de sa parole et de Mlle Saint-Maur ; mais les geôliers ne sont pas toujours d'humeur à mettre les gens sous clef. Mlle Saint-Maur n'était pas seule au jardin, elle avait sa sœur auprès d'elle. Mlle Sophie avait attrapé ses quinze ans ; c'est l'âge de l'ignorance, mais la curiosité commence à poindre, et l'ignorance, désireuse de s'instruire, est un tiers fort incommode dans un entretien d'amour. Simone fit accueil au vicomte ; elle ne laissa pas de prendre sa sœur par la main et ne la lâcha plus. Ce garde du corps mit l'éloquence de Maurice à la gène. Il attendit pour s'expliquer un moment plus favorable.
On était à la mi-mars. La journée était belle, et le soleil préparait en secret cet heureux coup d'état qu'on appelle le printemps; il promettait des fleurs aux pêchers et des feuilles à tous les arbres qui en demandaient. Le vicomte proposa à sa cousine de faire le tour du parc et de descendre jusqu'à la Seine; Elle y consentit. Il pelotait en attendant partie; il était aimable, empressé, bien disant, approuvait et admirait tout. Simone était fort édifiée de ses manières et de son langage ; toutefois elle
le soupçonnait d'avoir Bon dessein, et elle 9e tenait mv ses gardes. Elle lui répondait avec un peu d'effort; elle avait des distractions causées par des , inquiétudes. Son avenir lui appartenait encore, elle n'avait pas prononcé le oui fatal.* Elle priait le ciel qu'il la ramenât de sa promenade saine et sauve, sans s'être liée par un mot irrévocable. Il lui sem* blait, comme naguère à Séverin, qu'il y avait dans sa vie une porte ouverte par laquelle up jour ou l'autre pouvait entrer quelqu'un. Elle démêlait mal les intentions de ce visiteur que sa. destinée attendait en silence. Pensait-il à Mlle Saint-Maur? N'y pensait-il point ? Savait-on bien quels étaient ses sentiments et ses vues *? Plus d'une fois elle avait cru surprendre dans son regard une secrète émotion, comme si son cœur lui était venu subite* tement dans les yeux. Sans doute il n'avait rien dit qui pût la confirmer dans le soupçon qu'elle avait conçu; mais avait'il le droit de parler? Il aurait fallu le prendre au collet en lui criant : « Aimez-moi donc, je vous permets de m'aimer. » N'osant crier, elle lui avait écrit ; avait-il compris son billet ? La situation de cet homme était aussi délicate que sa conscience ; cependant tout pouvait s'arranger. Il arrive tant de choses 1 Le point est de ne pas se pressier. Quel malheur si un jour Séverin venait frapper à une porte trop tôt fermée en disant à Mlle Saint-Maur : « C'est votre faute,
VOUS ne m'avez pas attendu 1 » Et yoUh pourquoi Mlle Saint-Maur s'était emparée de la main de sa sœur et la gardait résolument dans la sienne, malgré les efforts que faisait cette main captive pour se dégager.
On atteignit l'extrémité d'une avenue d'ormeaux et un terre^plein qui commande la vue delà Seine. Le vicomte s'assit sur un banc ; il fallut bien s'asseoir à côté de lui. Sophie s'ennuyait mortellement ; la conversation n'était pas assez gaie pour la divertir, ni assez tendre pour l'émouvoir. Elle profita de la circonstance pour s'écarter un peu, at, quand Simone la chercha des yeux, elle avait disparu.
c( Il est donc vrai qu'il vous faut un mois ou même deux pour vous décider 9 2^ demanda Maurice à brûle-pourpoint.
L'heure fatale était venue. Simone se résigna, baissa la tête, détourna les yeux, et répondit : « Êtes-vous sûr qu'en sollicitant ce délai je ne songe pas à votre intérêt plus qu'au mien 9
— Les juges qui punissent un coupable l'assurent toujours que c'est pour son bien, répliqua-t-il d'un ton presque amer ; mais le coupable est peu reconnaissant à ses juges de la peine qu'ils se donnent pour l'amender. »
Elle trouva qu'il le prenait un peu haut, elle fut tentée de. s'insurger ; il avait dans les yeux quelque chose qui lui imposa.
c< J)e quoi vous punirais- je? répondit-elle doucement.
— Alors c'est une épreuve ?
— Peut-être.
— Soyez persuadée qu'elle est de trop.
— Vous le dites aujourd'hui ; mais demain? »
Il repartit avec une énergie d'accent qui ressemblait à de la colère : a Je vous jure que demain, comme après-demain, je serai l'homme que vous voyez aujourd'hui. Je vous jure que je vous réponds de votrabonheur, et que, si vous étiez malheureuse avec moi, je me tiendrais pour un misérable. »
Mlle Saint-Maur fut saisie d'un tremblement. Il se repentit de l'avoir effrayée, et il prit sa voix la plus caressante pour lui dire : « Permettez-moi de penser que dès cet instant nous sommes engagés d honneur l'un envers l'autre. »
Elle regarda couler la Seine, elle crut voir couler sa destinée. Il lui parut que tantôt elle s était livrée à de sottes rêveries, qu'elle s'était grossièrement abusée, qu'elle avait caressé une chimère et fondé son avenir sur la plus trompeuse des espérances : elle était folle dé s'imaginer que Séverin eût pour elle plus que de l'amitié ; ce sage, cet homme de volonté et de devoir, cette tête ronde, ce puritain savait-il aimer» ce qui s'appelle aimer? Elle crut entendre le bruit d'une porte qui roulait pesamment sur ses gonds ; il n'y avait personne derrière.
DE M^"-*^ SAINï-MAUR ''lia
Maurice lui avait pris la main, qu'il porta à ses lèvres en disant : « J'attends, ne me répondrezvous pas ? »
Tout à coup une voix cria : a Les voici, mais nous arrivons mal à propos. »
Le vicomte se leva tout d'une pièce, il aperçut son frère et un peu loin sa belle-sœur. Heureuse de 1 incident, bénissant le ciel qui lavait entendue, Simone courut à leur rencontre.
« Ma charmante cousine, excusez notre indiscrétion, lui dit le comte d'AroUes; j*ai de bons yeux, et" ce n*est pas ma faute si le bocage a perdu son mystère... Vous voyez des gens qu'un prochain départ empêchera de signer à votre contrat, et qui n'ont pas voulu se mettre en route sans vous avoir présenté leurs meilleurs souhaits. Ma femme était impatiente de faire votre connaissance. »
Puis, allant à son frère et lui prenant le bras, il le tira à 1 écart, a Petit Maurice, commença-t-il, j'ai de grosses nouvelles à te conter. Tu es trop absorbé dans tes amours pour soupçonner ce qui se passe dans Landerneau et que nous sommes en pleine crise ministérielle. On m'a offert avec insistance le ministère de l'intérieur. J'ai refusé, cela t'étonne, mais tu vas me comprendre. Tu sais ou tu ne sais pas que j'ai donné à plein collier dans cette grande conspiration avortée qu'on appelle
Tentrepriàô de la fusîon. Que veux-tu ? ma elmplicité d^esprit ne pouvait admettre qu'un prince fût capable de refuser une couronne plutôt que de s'impodéï* le modeste sacrifice de coudre une l0(|ue tricolore à son drapeau blanc. Il y a des incrédu* lités ftitales. Quoique Bemalfdin de Saint-Pierre nous en donne sa parole d'honneur, je n'avais jamais cru que Virginie eût mieux aimé se noyer que d'ôter sa chemise. Il paraît cepeildant que l'histoire est vraie, puisqu'elle Vient de se répéter. Bref, je me suis outrageusement trompé, et nous voilà réduits à ta chai*matite république, que nous tâcheronâ de rendre décente et habitable ; mais en ce qui me î*egardè, on a beau dire qu'erreur ne fait pas compte, j'estime qu'il faut toujours compter avec ses erreurs. Si j*acceptais en ce moment un portefeuille, je serais tiré à deux chevaux entre les engagements que j'ai pris et ceux que je devrais subir. Rien n'use plus vite un homme d'État que les collisions de devoirs et les tiraillements. Je préfère m'en aller, disparaître, faire le plongeon... Rassure*toi, je ne me retire pas sur le fumier du bonhomme Job. On m'a offert une ambassade, je Tâi acceptée, et j'irai passer à Constantinople le temps qui sera strictement nécessaire aux mues n de ma conscience. Je ferai là-bas de profondes ré* flexions, ajouta-t-il en riant, sur les beautés du régime républicain , et à mon retour j'aurai la
DE W^^ SAINT-MAUR 21 fe
tournure et les opinions d'un ministre vraisemblable de la république.
— Quand pars-tu ? lui demanda Maurice d*une voix fiévreuse.
— Le plus tôt possible. Ma nomination n'est pas encore annoncée , mais elle est décidée depuis huit jours, et huit jours ont suffi à ton admirable belle-sœur pour avancer beaucoup ses préparatifs de départ. Demain je Temmène à la Tour, où elle a de grosses affaires à régler. J*espère que dans un mois je pourrai me rendre à mon poste. »
Maurice demeura comme perdu dans ses pensées. Sa raison lui criait : < Tu es sauvé! » mais il est des moments où notre raison nous ap»
parait comme une étrangère qui ne sait pas nos secrets.
« Ah çà! j'aime à croire que tu me regrettes un peu, lui dit Geoffroy en le tirant doucement par l'oreille.
— Tu n*en doutes pas? »
Le comte d'AroUes se mit à rire et s*écria :
a Nigaudj je t'emmène.
— A Gonstantinople?
— Apparemment. Tu es si bien commencé ! je prétends achever mon ouvrage. Je te ferai attacher à l'ambassade, j'en ai déjà touché un mot au mi» nistre. Quand tu auras le pied à l'étrier, je piquerai la mule... Mane-toi bien vite, poursuivit-il, tu
viendras nous rejoindre là-bas. Un seul toit, une seule gamelle, un seul cœur à partager entre quatre, voilà une partie carrée qui est tout à fait de mon goût.
— Un instant, s'écria Maurice éperdu, il faut savoir si cette partie est du goût de tout le monde.
— Et qui se permettrait d'y trouver à redire? Serait-ce Gabrielle par hasard? Elle m'en a donné l'idée. »
Ces paroles portèrent le dernier coup au vicomte. Il répondit en cherchant ses mots : « Je lui en suis fort reconnaissant , mais c'est impossible. Certainement Simone... Elle ne consentira pas à s'éloigner de son père,.. Et le colonel lui-même...
— Éternel faiseur de difficultés l répliqua Geoffroy. Ah! tu t'imagines que Simone... Je vais de ce pas la consulter. »
A ces mots, malgré les efforts que fit son frère pour le retenir, il se dirigea vers le banc où s'étaient assises la comtesse et Mlle Saint-Maur.
L'entretien de ces deux femmes était froid, pénible, contraint. En venant à la Rosière pour la première fois, Gabrielle s'était promis d'y instruire un procès, d'y faire subir à Mlle Saint-Maur un interrogatoire en forme ; elle n'en eut pas le courage. Elle se sentait hors d'état d'achever une phrase où se trouverait le nom de Maurice ; si accoutumée qu'elle fût à se posséder, elle craignait de se trahir
en le prononçant. Elle ne parlait à Simone que des choses les plus indifférentes,. et son ton était sec, avec une nuance de hauteur. Mlle Saint-Maur n'éprouvait qu'une curiosité bienveillante pour une femme dont elle admirait l'élégance et l'éblouissante beauté ; mais il lui parut que la comtesse l'examinait avec une attention indiscrète, qu'elle attachait sur son visage des yeux de lynx ou de basilic, qu'elle l'analysait, qu'elle l'épluchait. Elle crut découvrir une dureté cachée dans son sourire, une secrète malveillance dans son regard, une griffe sous sa politesse, un scalpel au fond de ses yeux. Les femmes du monde ne se doutent pas de la sûreté de clairvoyance avec laquelle lésâmes droites et simples les pénètrent souvent. Toutefois Mlle Saint-Maur résistait à son impression, qu'elle traitait de déraisonnable. Elle se disait : — Que lui ai-je fait? pour quel motif me voudrait-elle du mal? — Son impression était plus forte que son raisonnement, et, en dépit de sa bonne volonté, elle ne parvenait pas à rompre la glace. Elle fut charmée de voir s'approcher le comte, qui lui cria :
a Que dirait Mlle Simone Saint-Maur si on lui proposait d'aller faire un tour à (îonstantinople?
— Elle en serait fort surprise.
— Et sa surprise serait-elle du nombre des étonnements agréables?
— Pourquoi pas? répliqua-t-elle.
— Tu l'entends, Maurice... Silence! Ne te mêle de rien, personne ne te demande ton avis» Je me réserve Pavantage de traiter cette affaire avec elle. 5)
Aussitôt, offrant son bras à Simone, il Ventraîna d'un pied gaillard le long de l'avenue qui conduisait à la maison, laissant face à face son frère et Gabrîelle. Ds se mirent aussi en marche, mais à pas comptés, et virent disparaître bientôt à l'un des tournants du chemin la robe lilas de Mlle Saint- Maur.
La comtesse jeta un regard en dessous à Maurice, qui cheminait à côté d'elle, muet comme un tombeau. Puis elle lui dit : « Je vous fais mon compliment, elle est fort bien , et vous êtes un homme de goût. Quand je l'ai vue l'autre soir, j'ai cru retrouver une figure de connaissance. Sûrement je l'avais rencontrée quelque part, dans le premier roman anglais qu'on m'a permis de lire. Elle doit s^appeler Evelina, ou Mary, ou Queechy) et sous un air timide elle cache une volonté tenace. Savez-vous ce qu'elle compte faire de l'homme qu'elle croit aimer ? Elle l'épouse pour le gouverner et le convertir. L'amour pour ce genre de blondes est une tyrannie douce, une véritable direction de conscience. La vôtre sera en de bonnes mains. }»
DE M''"'^ SAINTVMAUR 219
Il lui répondit : « Vous m'avez deviné» J*avais besoin d'un directeur; pouvais-je en trouver un plus charmant? »
Elle quitta lé ton de Tironie pour lui dire en s'animant : « Prenez-y garde , je soupçonne Mlle Saint-Maur d'être une personne très-flère. Elle ne voudrait pluô de vouS) si elle venait à se douter que vous l'épousez par dépit.
--Où prènez-vous, s'il vous plaît, que je l'épousé par dépit?
— Soyons tous les deux de boiine foi. Je suis convenue qu'elle est charmante, convenez que vous ne l'aimez pas.
— Vous Vous trompez étrangement , je vous affirme que je l'aime.
— Vous le diriez cent fois que je ne vous croirais pas*
; - Vous m'en croiriez si vous connaissiez comme moi Mlle Saint-Maur. Elle a un • mérite bien rare que vous ne soupçonnez point.
— Quel mérite ?
— Elle a, madame, des yeux et une bouché qui n'ont jamais menti.
— Quand je vous disais que Vous l'épousiez par dépit ! > répondit-elle en brassant du pied un amas de feuilles sèches. Elle poursuivit d'une voix sourde : « Vraiment oui, je connais des femmes qui mentent ; mais les unes mentent quand elles
affirment qu'elles aiment, les autres quand elles soutiennent qu'elles n'aiment pas. Ces dernières méritent votre indulgence. Elles se défendent comnie elles peuvent contre l'homme qu'elles redoutent et peut-être contre elles-mêmes. Leurs mensonges sont un bouclier derrière lequel s'abritent leur repentir et leur faiblesse. »
Elle regarda fixement Maurice : « Je vous ai menti une fois, reprit-elle ; mais savez-vous quand*? Il me semble que. c'est toute la question.
— J'ai renoncé à la résoudre, répondit-il en évitant son regard, et vous emporterez votre secret à Constantinople. »
Ils se turent pendant quelques minutes Tout à coup, s'arrétant, Gabrielle glissa la main dans une poche intérieure de son mantelet fourré, elle en tira un carnet et de ce carnet un papier, qu'elle tendit à Maurice en lui disant : a Lisez. »
Après un moment d'hésitation, il prit le papier et lut ce qui suit :
t Je vous aime, et vous le savez; mais vous affectez de ne pas le savoir. Par un jeu cruel vous feignez de ne pas me comprendre et vous m'avez toujours empêché de m'expliquer. Mon supplice ne peut se prolonger indéfiniment. Ce que vous me défendez de vous dire, je vous l'écris. Désormais nous ne pourrons plus ignorer, vous et moi, ce que
nous devons penser l'un de l'autre. Je suis trop malheureux pour ne pas préférer au doute qui me tourmente la plus funeste des certitudes. Si après avoir lu cet aveu vous me permettez de vous revoir, ce sera me permettre d'espérer ; si vous me punissez de mon audace en me bannissant de votre présence, je ne croirai pas, sachez-le bien, que vous m'ayez sacrifié à votre devoir. Vos rigueurs me confirmeraient dans un soupçon qui s impose à mon esprit. Depuis quelques mois, il y a dans votre cœur une passion mystérieuse, contre laquelle vous vous défendez mollement; elle vous cause un trouble secret, dont les symptômes ne m'ont point échappé. Qui est mon rival? Je ne le sais pas encore; mais cet inconnu fera peut-être votre malheur. Mérite-t-il vraiment d'être* préféré par vous à un homme dont la discrétion vous est connue et qui saurait cacher au monde sa gloire et. son bonheur? »
Après avoir lu cette lettre, Maurice la froissa dans sa main, que la fièvre et la colère faisaient trembler. Soudain il vit accourir au travers d'un taillis la jolie levrette de Mlle Saint-Maur, qui était à la recherche de sa maîtresse. En trois bondis, elle atteignit l'avenue. L'air inquiet, à demi farouche, elles approcha de la comtesse dAroUes, tourna en cercle autour d'elle, la queue basse, le museau
frissonnant, comme si elle eût flairé un ennemi. Puis, allanft h Maurice, elle se dres3a sur ^es pattes de derrière, posa les pattes de devant sur son épaule, allongea vers lui sa tête fine et ses ymx humides, dont le regard était presque humain. Il est question dans les Mille et une Nuits de prin* cesses qui, métamorphosées en chiennes par la baguette d'un 'enchanteur, en sont réduites à par* 1er avec les yeux. Le regard de la levrette était parlant ; il disait à Maurice : Défie-toi. Il la caressa : il aurait voulu la garder auprès de lui pour qu'elle le gardât contre lui-même, mais les princesses eU" chantées sont courtes dans leurs discours comme dans leurs apparitions, il faut saisir leurs avertisse^ ments au vol. La levrette mordilla un instant la main droite du vicomte, et bientôt fit un bond comme pour happer le papier qu'il tenait dans sa main gauche et qu'il mit hors d'atteinte. Elle reprit terré, tourna une seconde fois autour de Gabrielle, et repartit comme un trait.
Maurice rendit la lettre à sa belle-sœur en lui disant : « A quelle fin m'avez^vous fait lire cette brûlante déclaration ?
— Ne vous a-t-elle rien appris?
*-^ Pardonnez-moi, répondit-il durement , elle m'a appris qu'un fat irrité peut tout se permettre avec certaines femmes et leur jeter un insolent défi, parce qu'il sait bien qu'elles ne se fâchent jamais. »
Elle lui repartit avec une mansuétude qui l'étonna : a Une fois pour toutes , qu'entende^-vous par certaines femmes ?
— Celles qui n'ont pas de cœur et qui n'admet-^ tent pas qu'on en ait. » Et, se calmant, il ajouta ; a Croyez que je vous juge sans colère ; mais vous conviendrez que j'ai le droit de vous juger,
-T Encore ne faut-il calomnier personne, répUqua-t-elle. Êtes-vous certain d'avoir lu dans mes pensées ? et ne serait-il pas possible que Thomme qui a écrit cette lettre me connût mieux que vous?
— C'est de M. de NioUis que voua entende^ parler *l
— Pe lui ou d'un autre, il n'importe ; je parle d'un homme qui peut-être m'a devinée et qui me reproche une passion mystérieuse à laquelle tour à tour je m'abandonne et je résiste. S'il a dit vrai, pensez^vous que je sois à plaindre ou à blâmer ?»
Ils étaient sortis de la forêt, ils longeaient le mur de clôture du jardin. Maurice hâta le pas. Gabrielle se plaça devant lui, au miheu de l'allée, et lui barra le passage. La lèvre plissée, le sourcil frémissant, l'œil en feu, elle s'écria : « Vous ne me croyez pas? Qu'exigez-vous de moi? Quel gage de ma sincérité, quelle garantie puis-je vous donner?
— Un second éventail, répondit-il avec un sourire amer. Pour votre bonheur et pour le mien,
22 i LE FIANCÉ
vraies ou fausses, vos explications sont venues trop tard. »
Elle eut un emportement de hauteur et de colère. « Vous n'épouserez pas Mlle Saint-Maur, lui dit elle; ce mariage serait une mauvaise action.
— Pourquoi donc, je vous prie ?
— Vous n'avez plus le droit de disposer de vous... Vous lui offrez votre cœur, je la défie de m'en chasser ! »
Maurice lui imposa silence par un geste énergique ; à l'angle de la muraille, il avait vu apparaître Simone. Elle venait annoncer à Mme d'AroUes que le comte l'attendait, qu'il était pressé de retourner à Paris. Elle n'avait rien entendu, mais ce qu'elle voyait l'étonna. Elle promenait son regard de Maurice à la comtesse, de la comtesse à Maurice, et ce regard les fit pâlir l'un et l'autre. Le vicomte se remit le premier de son trouble. Il s'avança vers sa cousine et lui tendit la main ; elle n'eut pas l'air de s'en apercevoir. Elle laissa passer devant elle la comtesse sans la quitter des yeux ; puis elle dit à Maurice : « Partez-vous aussi ?
— Si vous me le permettez, lui répondit-il, j'attendrai le dernier train.
— Fort bien, dit-elle d'un ton si tranquille et si posé que le vicomte se rassura.
— Mon cher Maurice, lui cria son frère, qui venait au-devant de lui, je te félicite de tout mon
cœur. Tu épouses non-seulement la personne la plus blonde de l'univers, mais la plus sensée, la plus avisée, la plus réfléchie, la plus raisonnable. C'est un plaisir que de causer affaires avec elle, et si jamais j'ai un cas très-embrouillé à débattre avec le Grand-Turc, c'est elle que je lui enverrai pour le mettre à la raison.
— On en dira tant, mademoiselle, que je serai jalouse de vous, » dit la comtesse à Simone avec un sourire forcé et un frémissement dans la voix.
Simone la regarda sans lui répondre, et cette fois ce fut l'oiseau qui fit baisser les yeux du basilic.
Après le départ de son frère et de sa belle-sœur, le vicomte d'Arolles fit de vaines tentatives pour se retrouver un instant seul avec sa cousine. Elle évita soigneusement le tête-à-tête. Pendant le dîner, elle parut préoccupée, pensive ; elle cherchait à mettre de l'ordre dans ses idées, à démêler certaines sensations, ausâi confuses que vives, qui lui causaient une sorte d'effarement. Que signifiait le trouble subit qui s'était peint sur deux visages au moment où elle avait paru au détour d'une^ muraille ? Les rôles étaient donc renversés ? Gomment se faisait-il qu'on eût peur d'elle, qui avait eu souvent peur des autres ? A l'exemple de l'animal « inquiet et douteux » de la fable, à qui tout donnait la fièvre, elle eût dit volontiers : « Ma présence effraie aussi les gens 1 » Elle raisonnait avec
elle-même sur son ^ aventure, où sa candeur ne voyait pas clair. Le bandeau de Tinnocence sur les yeux, elle allait et venait au bord d'un fossé.
En sortant de table, le colonel, frappé de son air rêveur, lui pinça la joue en lui disant : ^ Bon voyage, mademoiselle; vous voilà déjà en route pour la Turquie ?
— Il est bon que je la voie en rêve, lui réponditelle, je ne la verrai pas autrement.
— Qu'est-ce à dire *? Il est trop tard pour réclamer; ton enjôleur de futur beau-frère, cette gloire de la tribune, a tiré parole de toi.
— C'était un badinage, répliqua-t-elle avec une douce fermeté ; j'aime trop la Rosière, je n'irai pas à Constantinople. »
Maurice se pencha vers elle et lui dit tout bas : a Parlez pour moi comme pour vous ; nous n'irons pas là-bas, c'est trop loin. »
Elle poussa un soupir de soulagement, et ses yeux témoignèrent au vicomte beaucoup d'estime et un peu de reconnaissance.
« Mille tonnerres ! s'écria le colonel, ces êtres-là sont trop embrouillés pour moi. Gela dit blanc, cela dit noir dans la même minute. Mademoiselle Trimlet, quand donc les femmes auront-elles le sens commun ? »
L'excellente demoiselle, un peu piquée, lui repartit de son ton le plus grenadier : « Mais, avec
votre permission, monsieur le colonel, je suis une femme, moi aussi.
— Si peu que rien, ma chère, lui répondit-il; faites-moi ma partie d'échecs. »
Simone leur apporta Péchiquier, et courut à son piano, l'ouvrit, entama un nocturne de Chopin. Gomme elle achevait la dixième mesure, Maurice lui prit les deux mains et lui dit :
« Persistez-vous à jfie mettre à l'épreuve ?
— Oui.
— Et cette épreuve sera-t-elle longue?
— Gela dépend de vous... Il m'est venu un caprice.
— Quel qu'il soit, vous serez obéie.
— Le départ de la comtesse d'AroUes est-il proche ?
— Elle partira demain soir pour la Tour, répondit le vicomte sans oser regarder cette timide qui était devenue intimidante.
— Ainsi vous ne la reverrez pas ?
— Je lui ai fait mes adieux;... mais pourquoi désirez-vous que je ne la revoie pas ? y>
Elle hésita un moment. « Je crois que cette femme ne m'aime pas, et je sens que je ne peux pas l'aimer. Avouez que tantôt elle vous disait du mal de moi. »
Gomme il se taisait, elle reprit : « J'ai votre parole ?
— Assurément, mais j'ai la vôtre aussi. Donnez moi l'assurance que nous sommes engagés l'un envers l'autre.
— C'est Chopin qui vous répondra. »
Cela dit , Mlle Saint-Maur se hâta de recommencer son nocturne. Le vicomte d'Arolles en* tendit mal les explications que devait lui donner Chopin. Il comprit seulement que sa musique renferme un délicieux poison à l'usage des âmes tristes.
Le comte et la comtesse d*Arolles devaient quitter Paris le jour suivant dans la soirée. Maurice ne pouvait laisser partir son frère sans essayer de le revoir; il lui devait une explication. Il se rendit chez lui au milieu de la matinée, et ne l'ayant pas trouvé, il lui écrivit- Voici la conclusion de son billet :
« Tu avais chanté victoire trop tôt ; Mlle Saint- Maur a résisté au charme souverain de ta parole, ou, à peine étais-tu parti, elle s'est ravisée. Elle m'a avoué que les lointains voyages n'étaient pas de son goût Constantinôple l'épouvante; elle se refuse à mettre plus de six cents lieues entre elle et la Rosière. Si j'insistais, cela pourrait tourner mal et mon mariage s'en trouver compromis.
J'aime trop mon tyran pour m'exposer à encourir
sa disgrâce. Tu me comprendras ; crois à tous mes regrets et fais part à Gabrielle de ma résolution, que sûrement elle approuvera, d
Cette lettre contraria vivement le comte d'Arolles ; il aimait son frère et tenait beaucoup à ses projets. Si occupé, si affairé qu'il fût, il se rendit en hâte à la rue Médicis ; Maurice venait de sortir. Il rumina le cas dans sa tête pendant quelques minutes. Une idée lui vint, il donna Tordre à son cocher de le conduire au boulevard Haussmann, où demeurait Séverin Maubourg. Il le rencontra sur le pas de sa porte ; l'ayant pris par le bras et arpentant avec lui le trottoir, il lui conta sa déconvenue.
c( Ce n'est pas à moi qu'on en peut faire accroire , lui dit-il. Mlle Saint-Maur avait fait bon accueil à ma proposition ; elle avait dit oui, un oui net et de bon aloi. Elle est trop franche pour m'avoir menti, elle est trop raisonnable pour changer si brusquement d'avis ; cette blonde n'est pas une girouette. Le fond de l'affaire est que notre licencié s'est mis en tête de ne pas quitter Paris, il craint d'avoir la nostalgie du boulevard. Il a travaillé pendant six mois comme un enragé pour l'acquit de sa conscience ou plutôt de la mienne ; il est au bout de son effort, il réclame ses invalides. Soyez certain qufil a le plan très-arrêté de ne plus rien
faire, et comme il a en revanche beaucoup de talent pour défaire, par des moyens plus ou moins corrects il a obtenu que Mlle Saint-Maur se dédit. Si elle ne veut plus, c'est qu'il Fa conjurée de ne plus vouloir. Tenez pour avéré, mon cher monsieur, que la pythie philippise.
— En ètes-vous bien sûr ? » lui répondit Séxerin, à qui les explications du comte d'AroUes donnaient beaucoup à penser. Il se disait en l'écoutant : a II y a de bonnes raisons, des raisons décisives pour que Mlle Saint-Maur ne puisse pas vivre sous le même toit que la comtesse d'Arolles; mais ces raisons, elle est à mille lieues de les deviner, et Maurice ne lui a pas révélé son secret. Soit, la pythie philippise ; cela prouve qu'en cette occurrence Philippe se conduit en homme délicat, et je . n'aurai garde de combattre ses scrupules ou ses inquiétudes, »
a J'en suis sûr, reprit le comte d'Arolles. Je connais mon sournois, je perce à jour ses manèges. Savez-vous pourquoril se marie? C'est pour se débarrasser à jamais de mes conseils et de mes remontrance^. Quoi que je lui propose, il me répondra : Parlez à madame, et au préalable il lui aura fait sa leçon. Il entend qu'elle soit l'arbitre de son sort ; mais il tiendra les ficelles du mannequin. Il se fera ordonner par elle de passer le reste de sa vie à ne rien faire, et il lui obéira avec déses-
poir, mais en conscience. Voilà une paresse qui sera bien gardée; sa hallebarde à la main, le suisse empêchera que personne n'approche. »
Séverin, de plus en plus pensif, se demandait par quelle raison secrète les plus fins politiques sont souvent les plus aveugles des maris. « Vous calomniez Maurice, répliqua-t-il au comte d'Arolles.
— Je n'ai aucune envie de le calomnier. J'ai été pour lui une façon de tuteur, et il me semble qu'il est moins mon frère que mon fils. J'ai charge d'âmes, je prétends que ce beau garçon me fasse honneur. Mon cher monsieur, vous êtes l'homme des missions délicates ; celle que vous avez remplie naguère à Fontainebleau a réussi au delà de toute espérance. Soyez assez bon, je vous prie, pour aller faire visite un de cesiours au colonel Saint- Maur, qui se plaignait à moi de ne plus vous voir. Vous tâcherez de découvrir le pot-aux-roses. Si mes soupçons sont fondés, notre homme sera pris et son petit complot déjoué. S'il était vrai que ma cousine fût tentée de se rétracter, vous me rendriez le service de combattre ses objections.
— Dans le cas où elles me sembleraient mauvaises, repartit Séverin.
— Oh! de grâce, ne soyez pas trop consciencieux, lui répondit Geoffroy en riant. Notre conscience est destinée à notre usage personnel, il ne
faut jamais nous en servir pour le compte de nos amis. Eh! bon Dieu, le beau mérite de les défendre quand ils ont raison ! C'est quand ils ont tort que jiotre éloquence leur est précieuse... D'ailleurs mettez-vous dans l'esprit que j'ai raison, mille fois raison. Loin de moi, Maurice ne feça rien. Je veux l'emmener, et je l'emmènerai, si vous voulez bien me venir en aide. Après tout, je vous demande un renseignement; faites-moi l'amitié de me le procurer. »
Séverin déclina l'honneur de la nouvelle mission dont on voulait le charger, et qui lui inspirait des appréhensions qu'il ne pouvait confier à personne. Il chercha quelque échappatoire; le comte ne se paya pas de ses défaites, et son insistance fut si vive que Séverin lâcha pied. Il dut promettre qu'àTinsu de Maurice il irait sous peu à la Rosière et qu'à son retour il ferait connaître le résultat de son entrevue au comte d'Arolles, qui lui dit en le quittant : a Je suis un indiscret, c'est votre faute ; pourquoi ètes-vous le seul homme ^ qui l'on soit tenté de se fier comme à soi-même ? »
Deux heures avant son départ, Gabrielle jeta elle-même à la boîte une lettre ainsi conçue :
a L'homme qui m'a écrit l'autre jour une déclaration que je vous ai fait lire, ce fat en colère, dont vous avez deviné le nom, nous rejoindra prochai-
nement à la Tour. Il n'est plus en colère; je ne lui ai point parlé de son billet doux, et mon silertce lui a rendu quelque espoir. Son intention est de trouver un prétexte pour nous suivre à Constatitl-. nople, il le trouvera sans aucun doute. Qu'ôrdon**
nez-vous? Décidez de son sort et du mien. Ma raison m'a abandonnée ; quand je l'interroge, personne ne me répond. Je ne me reconnais plus, il n'y a plus en moi qu*une pauvre insensée; c'est un visage inconnu dont j'ai peur, je la crois capable de tout. Si vous saviez ce qui se passe dans mon cœur, je vous ferais pitié... Je vous aime, et je vous l'é^ cris. Me croirez-vous cette fois? Et cette lettre n'est-elle pas un gage suffisant de ma sincérité ? Vous pourriez la montrer, si la fantaisie vous en vient, et je la signe de toutes les lettres de mon nom.
« Gabrielle, comtesse d'Arolles. »
Maurice n'était pas préparé à ce coup, il tomba dans un morne et profond désespoir. Il avait usé ses forces à se défendre, il ne lui en restait plus* Il ressemblait à un général qui à la rigueur peut se dire victorieux, il a couché sur le champ de bataille; mais, plus meurtrière qu'une défaite, sa victoire a décimé ses troupes, il est perdu si l'ennemi fait un retour inoffensif. Maurice se sentit perdu. Il se disait : «Renoncer à elle, c'est vraiment tout ce que je pouvais faire, au risque d'en
mourir ; mais la céder ! et à qui ! » Rien que d'y penser, il lui prenait des étouflfements, il éprouvait comme une impossibilité de vivre et de respirer. Il se tint enfermé tout le jour, allant et venant dans sa cage, dont il avait condamné la porte, assistant au combat à outrance que se livraient en lui deux hommes : l'un était le geôlier de l'autre. Quand la nuit fut venue, le geôlier avait rendu les armes, et son prisonnier commandait dans la forteresse. Le vicomte se regarda dans un miroir, il lui sembla qu'il avait vieilli de vingt ans.
Le lendemain, il prit la plume et écrivit ce qui suit :
« Ma chère cousine, je n'ai pu voir mon frère avant son départ. Il est venu me chercher sans me trouver. Je crains de l'avoir blessé en refusant les propositions qu'il nous a faites et que vous aviez eu le tort d'accepter. Il se pourrait que je fusse obligé de me rendre prochainement auprès de lui. Cette absence forcée me priverait pendant quelques jours du plaisir de vous voir et de vous dire les sentiments que j'ai voués à la personne du monde qui me parait le plus digne d'être aimée et la plus propre à faire le bonheur d'un honnête homme. >
Il reçut une réponse fort courte ; elle ne contenait que ces mots :
ce Mon cher cousin, vous m'aviez fait une promesse; j'ai eu bien tort de l'exiger de vous. Quels que soient vos plans d'avenir, dites-vous bien, je vous prie, que vous n'êtes point engagé envers moi, et croyez que mon respect pour votre ^liberté est aussi sincère que mon estime et mon amitié pour vous. »'
« C'est une demi-rupture, pensa Maurice. Elle est , bien prompte à me mettre le marché à la main ; cela prouve jusqu'à l'évidence qu'elle ne m'aime plus ou qu'elle ne m'a jamais aimé. »
Cette conclusion lui procura* quelque soulagement. Il devait dîner le soir avec Séverin. Pour la ^ première fois de sa vie , il éprouvait de la répugnance à le voir, il ressentait contre lui une sourde irritation. « Cet impeccable, qui est né sans passions, se disait-il avec amertume, emploie sa vie à juger les passions des autres; c'est un métier trop commode. » Il balança s'il irait au rendez-vous. Cependant la force de l'habitude et du penchant naturel fut cause qu'à six heures précifees il entra au café Riche. Il avait l'œil cave, le teint blême. Il dit brusquement à Séverin, qui attachait sur lui des regards inquiets : « Qu'as-tu donc à me manger des yeux? J'ai la migraine; est-ce défendu? » Il fut taciturne jusqu'au dessert, et répondit par monosyllabes au peu de questious que lui fit Sève-
rin. Tout à coup il sortit de son farouche silence pour discourir avec emportement sur un incident judiciaire dont tout Paris s'occupait. La cour d'assises venait de condamner à mort un assassin qui avait donné quelques signes de dérangement d'esprit. Ses avocats avaient plaidé qu'il était fou et irresponsable; le jury, incrédule à leurs explications, avait livré au bourreau cette tète et son terrible secret. Maurice s'éleva contre ce verdict, et d'un ton impérieux il entreprit de démontrer que la justice est une suprême injustice, qu'aliéné ou dans son bon sens, tout criminel est irresponsable, que l'homme est invinciblement nécessité à faire tout ce qu'il fait, qu'il ne s'appartient pas plus que' la paille emportée par un vent d'orage, qu'il a aussi peu qu'elle la faculté de choisir son chemin, et qu'il n'y a que les impassibles qui croient au librearbitre. Il raisonnait avec tant de véhémence que Séverin ne put douter qu'à propos d'un assassin il ne plaidât une thèse personnelle, il lui parut clair aussi que Maurice le rangeait au nombre de ces impassibles dont il récusait le jugement. Il défendit avec beaucoup de discrétion la cause de la liberté morale, et, tout en parlant, il décida que dès le lendemain il se présenterait à la Rosière pour tâcher d'y apprendre ce qui se passait.
A huit heures, le vicomte leva la séance en disant :
« Je ne me ^ens pas dans moii assiette, il faut que je rentre.
— Je vais te reconduire, et si tu as besoin d'un garde-malade, me voici.
— Jeté remercie. Mes maladies aimentla solitude. ^- Dis-moi nettement ce que tu as; je me con*
nais un peu en médecine.
— J'ai la sainte horreur des médecins, reprit Maurice.
— A la bonne heure. J'irai demain prendre de tes nouvelles.
— Ne te donne pas cette peine. Demïiin je me porterai h merveille; je me propose de sortir à cheval de très-bonne heure et de faire de Texercioe tout le jour durant.
— En ce cas, à vendredi.
— A vendredi, c'est entendu; je tâcherai d'être plus aimable. »
A ces mots, il se leva et sortit. Séverin l'accompagna du regard jusqu'à la porte du café, et ce regard, plein de reproches et de tendresse, disait clairement : « Où en sommes-nous? Tu ne me dis plus rien, tu te caches de moi, j'en suis réduit à te deviner. Tu souffres, tu es profondément malheureux. La femme que tu aimes malgré toi n'est plus à Paris, et bientôt il y aura l'Europe entière entre vous deux. Tu as refusé de la suivre, mais ton courage est à bout, cette séparation te désespère,
tu as au cœur une blessure qui saigne. Tu as fait de ta volonté un usage si douloureux que tu ne peux lui pardonner le supplice qu'elle t'inflige, et tu te venges d'elle en la niant. Il n'est pas besoin que tu me parles, je te comprends et je te plains. » Et les yeux de Séverin disaient au vicomte d'A^ roUes ce que jadis écrivait Henri IV au marquis de Grillon : a Adieu, mon ami, je t'aime à tort et à travers. >
Le jour suivant, Séverin Maubourg prit son courage à deux mains, et, quoi qu'il lui en coûtât, il arrivait dans l'après-midi à la RosièrQ. Le colonel venait de sortir en voiture avec ses deux filles, mais il ne devait pais tarder à" rentrer. Séverin arpenta quelque temps le jardin, puis il s'introduisit dans le salon, où le premier objet qui frappa sa vue fut un portrait de Mlle Saint-Maur, récemment achevé et suspendu au-dessus du piano.
L'artiste qui l'avait fait avait su comprendre et interpréter son modèle : les yeux à demi fermés semblaient garder un secret; la bouche, légèrement entr'ouverte, se disposait à lancer une parole téméraire, quitte à s'en repentir l'instant d'après. Séverin s'assit devant le piano, il contempla ce beau portrait, qui ne lui reprochait pas son indiscrétion. Absorbé dans sa rêverie, il ne s'avisa point que Mlle Saint Maur venait d'entrer. Elle s'avança à pas de loup, observant Séverin aussi attentive-
ment qu'il observait son image et se gardant de déranger sa contemplation, laquelle ressemblait moins à celle d'un dilettante captivé par une œuvre d'art qu'à l'oraison jaculatoire d'un dévot conversant tout bas avec sa madone. Tout à coup il se retourna, aperçut Simone et perdit contenance. Cette fois encore, le lièvre pouvait se tenir pour un foudre de guerre, il avait trouvé plus poltron que lui.
Cependant Séverin se rappela bien vite qu'il n'était pas venu à Fontainebleau pour son compte, que son métier était de racoitimoder les affaires des autres. Il se fit un visage de ministre plénipotentiaire, et Simone lui ayant proposé d'envoyer quérir le colonel, qui, après l'avoir reconduite jusqu'à la porte, était reparti pour faire une visite dans le voisinage, il lui répondit qu'il reviendrait le voir un autre jour, que, pour le moment, il était délégué auprès d'elle. Mlle Saint-Maur le fit asseoir, s'établit en face de lui près du 'feu, et prit, elle aussi, l'air de gravité qui convient aux conférences diplomatiques.. Quand il eut achevé de lui rapporter l'entretien qu'il avait eu avec le comte d'AroUes, elle lui répondit posément que le comte se trompait, qu'en refusant d'aller à Constantinople elle ne consultait que ses propres répugnances. Elle ajouta que désormais son cousin pouvait prendre le parti qu'il jugerait bon, qu'elle lui avait
rendu sa liberté, et elle récita à Séverin le billet qu'elle avait reçu et la réponse qu'elle avait faite courrier par courrier.
« Comment l'entend ez-vous ? s'écria-t-il. Y avezvous bien pensé? Il ne s'agit pas d*une rupture? >
Elle garda le silence ; il poursuivit : « Eh quoi ! pour une vétille, pour une bagatelle ! »
Simone répondit avec un peu d'effort : « N'estce vraiment qu'une bagatelle? On m'avait fait une promesse, on ne la tient pas.
— Maurice n'aurait pas dû vous la faire. Si le comte d'Arolles s'est formalisé de son refus, peutil se dispenser d'aller s'expliquer avec lui? Pourquoi donc désirez-vous qu'il n'aille pas à la Tour ? » ajouta-t-il en la regardant.
Elle lui répliqua : « Je ne me défie pas facilement, et pourtant, dès le premier mot que m'a dit la comtesse d'Arolles, j'^i cru deviner qu'elle ne m'aimait pas. Peut-être avait-elle rêvé un autre parti pour Maurice. Admettons que ma défiance soit injuste, pourquoi n'a-t-il pas pris la peine de raisonner avec moi, de me prouver que j'étais absurde? Il a eu l'air de me donner raison, il m'a promis de ne pas revoir sa belle-sœur, et il la revoit... Eh bien oui, je suis absurde, continua-telle en s'échauffant, mais avouez que Maurice attache peu d'importance à ce qui me plait ou me
déplaît. Il me semble aussi que je ne dois plus
compter sur lui. Pourrais-je aimer longtemps un homme dont je ne serais pas sûre ? Qu'est-ce que Taffection sans la confiance ?
— Vous avez le jugeipent bien prompt, lui répondit-il. Maurice tient si bien compte de ce qui peut vous plaire ou vous déplaire qu'il n'est point parti pour la Tour, et que selon toute apparence il n'y mettra pas les pieds.
— Est-ce prouvé ? demanda-t-elle.
— Hier soir, nous avons dîné ensemble à Paris, et nous devons nous revoir après-demain.
— Ah! » fît-elle, sans rien ajouter. Elle baissa yn instant les yeux ; puis, les reportant sur Séverîn ; elle lui dit avec un peu d'altératio i dans la voix : « Vous r aimez trop. » ^
Il lui repartit qu'on ne pouvait trop aimer le vicomte d'AroUes, et il en déduisit longuement les raisons. Elle ne l'écoutait que d'une oreille distraite. Une idée lui traversa l'esprit ; à son tour, . elle voulut faire une expérience. Elle portait autour du cou un ruban rose, auquel était suspendue une petite croix en émail niellé. Pendant que Séverin discourait d'abondance, elle dénoua comme sans y penser ce ruban, et, après en avoir détaché la croix qu'elle posa sur la cheminée, elle le garda dans ses mains. Tantôt elle l'enroulait autour de son doigt et tantôt le dépliait. Enfin elle le laissa reposer négligemment sur ses genoux, et quand
Séverin se leva pour prendre congé d'elle, s'étapt levée aussi, le ruban glissa sur le tapis où il resta, a Voyons, mademoiselle, lui dit Séverin, votre réponse était bien dure, elle a dû blesser profondément Maurice. Quelle parole de paix lui rapporterai-je de votre part?
— Avant tout, il faut savoir s'il est à Paris, répondit-elle avec un sourire qui n'était pas exempt de toute coquetterie.
— Il y était hier, il y est aujourd'hui, il y sera demain»
— Croire et savoir sont deux. Attendons.
— Jusques à quand ? »
Le rouge lui monta aux joues, et elle repartit : «Jusqu'à ce que vous reveniez nous voir; mon père a beaucoup d'amitié pour vous, et il ne se consolera pas d'avoir manqué votre visite. »
Ce disant, elle prit congé de lui et se retira par une porte de dégagement, laissant Séverin trouver lui-même celle qui s'ouvrait siir le vestibule. Il la trouva en la cherchant et sortit. Deux minutes après, Mlle Saint-Maur rentrait au salon d'un pas furtif, le cœur palpitant, anxieuse de savoir ce qu'était devenu son ruban rose. Il n'était plus à la place où elle l'avait laissé, et si le vent l'avait em% porté, il l'avait si bien caché qu'elle ne réussit pas à le découvrir. Cet incident lui causa une émotion qui faillit être fatale à Mlle Trimlet, car, l'ayant
rencontrée quelques instants plus tard dans le corridor, elle Tembrassa en lui serrant le cou si étroitement que cette majestueuse Anglaise, à demi étranglée, laissa échapper un cri rauque et se demanda avec inquiétude si Mlle Saint-Maur devenait folle.
Cependant, à peine Séverin fut-il monté en wagon, il ne s'occupa guère ni de Mlle Saint-Maur ni de lui-même. Il lui tardait de revoir le vicomte d'Arolles, de s'assurer de sa personne. Il agitait dans son esprit une question de vie ou de mort, et il avait des doutes, des anxiétés qu'il se reprochait. Il ne fit qu'un saut de la gare à la rue Médicis. Il apprit du concierge que le vicomte d'AroUes était parti dans la journée, sans dire où il allait, et qu'il serait absent quelques jours. Séverin éprouva une violente commotion, et le concierger s'étonna de le voir changer de visage.
c( Il faut que le cas soit bien grave, puisque le malheureux a éprouvé le besoin de me tromper. Je le sauverai malgré lui. Un jour, il m'a retiré d'une eau profonde où la mort m'attendait, et il m'a mis au défi de lui rendre la pareille. Nous verrons bien. » Voilà ce que se disait Séverin en regagnant le boulevard Haussmann. Les inquiétudes del'amitié ne laissaient place en lui à aucune autre pensée. Il avait oublié qu'un architecte d'avenir, du nom de Séverin Maubourg, était secrètement amoureux de la fiancée
du vicomte d'Arolles, et que le vicomte d'Arolles, aimant ailleurs, entraîné par une criminelle passion, venait subitement de lui laisser le champ libre et le droit de tout espérer. Que lui importait? Il avait à la bouche un refrain, il répétait sans cesse : «Je le sauverai. » En arrivant chez lui, il découvrit dans l'une de ses poches un ruban rose. Il le reconnut avec confusion, et, honteux de sa faiblesse, il le brûla comme naguère il avait brûlé une lettré.
La comtesse d'AroUes aurait pris facilement son parti d'être laissée à elle-même et à la société de ses pensées, dont le tumulte lui donnait beaucoup d'occupation ; mais elle était condamnée à ne jamais connaître la solitude. Aussitôt installée à la Tour, elle y fut rejointe par sa mère, qui avait passé l'hiver à Pau. Quarante- huit heures plus tard, elle vit arriver M. et Mme de Niollis. La marquise avait attrapé, en sortant d'un bal, une grippe opiniâtre, dont elle n'avait pu se débarrasser, et par ordre de son médecin elle faisait un séjour à Biarritz, où elle se proposait d'attendre le printemps. M. de Niollis était allé l'y voir. Elle apprit de lui l'événement et qu'avant peu Mme d'ArolIes cinglerait sur les eaux d'azur de la Méditerranée. Il ne réussit pas à lui cacher son amoureux chagrin, elle en ressentit un plaisir extrême, et comme elle était persuadée qu'il ne retournecait pas h
Paris sans passer par la Tour, elle lui ofifrit de l'y accompagner. Il goûta médiocrement cette proposition, qu'il ne put refuser, a Ils me donneront la comédie, y> pensait la marquise. On sait qu'elle aimait à amuser son esprit et que la vie n'était pqur elle qu'une salle de spectacle. Elle eût dit volontiers avec Mme de S^gné : « Mon Dieu 1 qu'il y a de folies dans le' monde ! il me semble que je vois quelquefois les loges et les barreaux devant ceux qui me parlent! » Sa gaité eût été moins vive si elle s'était doutée du projet que nourrissait secrètement le marquis et que Mme d'Arolles avait deviné.
M. et Mme de NioUis arrivèrent à la Tour par un temps doux, mais nuageux. M. de NioUis en prit occasion pour vanter d'un bout à l'autre du déjeuner le ciel éternellement bleu de la Grèce, qu'il n'avait jamais vu et qu'il avait juré de voir avant de mourir. Il partit de là pour célébrer l'Orient et ses beautés pittoresques. Stamboul, sa Gorne-d'or, ses ponts, ses coupoles dorées, ses minarets, ses maisons peintes, ses bois de cyprès, quel régal pour les yeux et pour une imagination romantique ! Le marquis ne tarissait pas sur ce sujet ; il y avait du lyrisme dans son enthousiasme, et il s'écriait comme Napoléon V' : « Cette vieille Europe m'ennuie. »
Fatigué de sa chanson, le comte d'Arolles firiit par rinterrompre.
a Eh bien ! mon cher, qu'à cela ne tienne. Si le cœur vous en dit, profitez de Toccasion, accompagnez-nous. Mme de NioUis sera de la partie.
— Assurément non, répondit-elle. Le monde se termine pour moi à cinquante lieues de Paris ; j'abandonne le reste à l'indiscrète curiosité des géographes.
— Bah ! nous vous débaucherons,
— Je vous en défie, dit-elle d'un ton décisif.
— En ce cas, marquis, reprit M. d'AroUes, de* mandez à votre femme un congé de trois mois, "
— A quoi pensez-vous ? Vous parlez à un homme qui est conseiller d'état; où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute, quelque tendresse qu'elle puisse avoir pour l'herbe du voisin.
— Oh bien ! il me semble qu'aujourd'hui surtout le Grand-Turc est à tout le monde, et si le marquis est curieux d'en avoir sa part, pourquoi ne se passerait-il pas cette fantaisie ?
— Ne me pressez pas trop, s'écria M. de Niollis, je serais capable de saisir la balle au bond.
— A votre aise, » lui dit Geoffroy, et il rompit Tentretien. A la vérité il se souciait peu d'être pris au mot. M. de NioUis, satisfait d'avoir attaché le grelot, n'insista pas davantage ; il attendait que Mme d'AroUes se prononçât, à peine l'avait- elle écouté. Elle avait une absence, ses pensées couraient à franc étrier entre Paris et Fontainebleau.
En sortant de table, la marquise la prit par le bras et, sous prétexte de se réchauffer les pieds, robligea de faire un tour avec elle dans le parc.
« Pour le coup, lui dit-elle brusquement, c'en est trop. L'aventure tourne au tragique, il faut que nous causions. Que comptez-vous faire de mon mari?
— De votre mari, ma chère ? lui répondit Gabrielle. Je ne compte rien en faire du tout.
— J'en étais sûre. Alors ne l'emmenez pas à Gonstantinople.
— Rêvez -vous, Hôrtense? où prenez- vous que j'aie l'intention...
— Pas de diplomatie, interrompit la marquise, jouons cartes sur table. Il y a un an révolu, ma toute belle, que M. de NioUis vous fait la cour, le n'y ai vu- aucun inconvénient, vous savez que je n ai pas de prétentions sur lui, et peu m'importe qu'il grossisse le nombre de vos figurants, car avec vous on figure, et c'est tout. Les espérances dont vous l'amusez, et qu'il est assez sot pour prendre au sérieux, m'ont rendu le service de le délivrer d'autres ffeintaisies beaucoup plus coûteuses. Voilk bien des mois qu'il pratique le plus pur platonisme et qu'on ne le voit plus guère au foyer de l'Opéra et dans les coulisses des Folies-Dramatiques... Je ne suis pas une ingrate, je vous remercie de vos bons offices, continua-t-elle en lui serrant le bout des doigts; mais c'en est assez, arrêtons nos
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comptes. Je ne permets à M. de Niollis que les feux de paille. Puisque vous Tavez allumé à ce point qu'il ne peut plus vous quitter et qu'il songe à courir après vous jusque dans l'empire du croissant, là, comme Nicole, je n'ai plus envie de rire, et je mets mes poings sur mes hanches.
— Mais, je vous prie, répliqua Gabrielle en riant du bout des lèvres, si réellement vous n'avez aucune prétention sur votre mari, pourquoi voulezvous contrarier son humeur voyageuse ?
— Ne biaisons pas, reprit la marquise. Il est convenu que je me soucie fort peu des infidélités de M. de Niollis et que je leur abandonne tout Paris jusqu'à l'enceinte de l'octroi; mais je n'entends pas faire le ridicule métier de femme abandonnée. Je n'entends pas non plus qu'il sacrifie ses occupations, ses affaires .au bon plaisir d'une coquette. Ceci passerait la plaisanterie, je défends mes droits, et je déclare tout net à la charmante Dorimène a qu'il y a longtemps que je sens les choses et qu'il ne serait ni beau ni honnête à elle de prêter la main aux sottises de mon mari. »
— Raisonnons un peu, lui dit Gabrielle sur un ton plus grave. Si M. de Niollis s'est mis en tête de voyager, dépend-il de moi de l'en empêcher ?
— Parfaitement, et vous n'en doutez pas.
— Me soupçonnez-vous, par hasard, de lui avoir inspiré ce beau proJQt?
— Je vous soupçonne d'avoir reçu ses confidences, de ne l'avoir point découragé, et dç n'être pas fâchée de découvrir jusqu'où s'étend votre pouvoir sur lui.
— Vous vous trompez bien, répondit Gabrielle, et mes figurants m'occupent moins que vous ne le pensez.
— Il n'y a qu'un mot qui serve, s'écria la marquise avec une vivacité mêlée d'aigreur. Ma chère, je vous le dis encore, que voulez-vous faire de M. de NioUis ?
~ Rien du tout, je vous le répète.
— Dites-le-lui, cela suffira. » Et comme la comtesse gardait le silence, a Je dois vous prévenir, ajouta-t-elle, que je ne suis pas bonne tous les jours. Oui ou non, me promettez-vous que M- de Niollis ne partira pas avec vous ? ^
Gabrielle tressaillit, et s'écria tout à coup : c( Oui, je vous le promets. » En dépit de- sa myo-* pie, dont on ne se défiait pas assez, Mme de Niollis s'aperçut qu'elle tenait ses yeux obstinément attachés sur un point noir qui venait d'apparaître au bout de l'avenue, qu'un éclair de joie triomphante avait passé sur son visage et qu'elle était hors d'elle-même. Sous prétexte de la remercier de sa promesse, la marquise lui prit la main et constata que cette main tremblait comme la feuille.
(( Eh bien! qu'est-ce donc? lui demanda-t-elle.
— Que voulez-vous que ce soit? lui répondit Gabrielle, qui ne savait plus où elle en était.
— Je vous dis qu'il vous arrive quelque chose ou quelqu'un, reprit la marquise, qui braquait ses yeux clignotants sur l'avenue. Je crois entendre le grelot d'un cheval.
— Vous avez raison, repartit Mme d'AroUes en reprenant possession d'elle-même. Effectivement c'est une voiture qui nous arrive. Je serais curieuse de savoir quel fâcheux elle nous amène.
T- Je partage votre curiosité. Vous qui avez la vue Ipngue, ne distinguez-vous pas d'ici qui ce peut être ?
— Attendez, je crois en vérité que c'est mon beau-frère, répondit Gabrielle en feignant un profond étonnement.
— Le sauvage?.. A-t-il ses plumes et une boucle passée au bout du nez? brandit-il son tomahawk?
— Ne craignez rien; il a l'air très-pacifique.
— Vous ne l'attendiez pas?
— ; Non, et je ne devine pas quelle raison l'amène... Il n'a pu voir Geoffroy le jour de notre départ, peut-être a-t-il daigné pousser jusqu'à la Tour pour lui en témoigner son regret.
— Il a donc des vertus de famille, ce jeune homme ! s'écria Mme de Niollis, dont l'esprit était en travail et voyait s'ouvrir devant sa curiosité des chemins nouveaux, mais effrayants. Il me semble
qu'il est descendu de voiture, ajouta-t-elle. Allez seule à sa rencontre, ma chère, je vous gênerais dans vos attendrissements réciproques. »
Gabrielle était trop émue pour se préoccuper beaucoup des arrière-pensées que pouvait avoir la marquise. Elle s'élança au-dèvant de Maurice. Ils demeurèrent quelques secondes sans trouver une parole. Le regard de Mme d'Arolles exprimait l'ivresse du triomphe, celui du vicomte une sorte de résolution désespérée, la fureur d'un vaincu qui se promet de faire payer cher sa défaite à son v^inqiieur. Sa figure inquiéta Gabrielle, qui balbutia : « De grâce, ne dites pas un mot à M. de NioUis, je vous jure qu'il partira dès ce soir.
— Et moi, je vous jure que ce n'est pas à lui que je pensais, » répondit-il d'un ton bref.
Ils rejoignirent Mme de NioUis. Pour tout compliment, elle déclara au vicomte qu'elle lui trouvait mauvais visage, et elle lui demanda s'il sortait de maladie. « Vous devriez l'emmener chez les Osmanlis, dit-elle à la comtesse, un changement d'air le referait.
' — Nous ne demandons pas mieux, répondit Gabrielle, mais il lui est survenu un accident.
— Lequel?
— Il se marie.
— Et Mlle Saint-Maur n'a pas le goût des voyages? reprit la marquise; je comprends cela. Vi-
comte, je vous félicite de votre accident ; je m'étais imaginé que vous auriez votre vie durant le bouquet sur l'oreille. »
Le comte d'Arolles fut encore plus charmé qu'étonné de voir apparaître son frère ; mais sa joie se tourna en un vif déplaisir quand le vicomte lui donna l'assurance formelle que Mlle Saint-Maur était intraitable et prête à rompre plutôt que d'épouser un attaché d'ambassade, bref qu'elle l'avait mis en demeure d'opter entre elle et Gonstantinople.
Le comte finit par l'en croire. « Je te soupçonnais, lui dit-il, de ne pas aller de franc jeu dans cette affaire, je te fais réparation. Il m'en coûte de renoncer à l'avenir que je rêvais pour toi. Voilà mes plans à vau-l'eau ; toi seul pourrais les repêcher, mais ce n'est pas une chose à te demander. »
Une heure plus tard, se trouvant seul avec Mme de Niollis, il lui fit part de ses regrets et do ses perplexités. Il se plaignit à elle qu'il s'était bien trompé sur le compte de Mlle Saint-Maur, qu'il lui avait cru l'esprit plus élevé et plus libre. Il se demandait, disait-il, si une petite fille à la cervelle étroite, qui refusait de sortir de sa coque, était bien le parti qui convenait à son frère ; il en doutait et ne tenait plus guère à ce mariage.
« Mais lui-même, demanda la marquise, qu'en pense-t-il?
— Il m'a soutenu naguère qu'il était épris de Mlle Saint-Maur à en perdre les yeux ; c'est possible, quoique invraisemblable. Ce que je vois de plus clair, c'est qu'il est dans sa nature de détester tous les genres de tyranniç, et Mlle Saint-Maur est une imprudente ; si elle tient la bride trop courte à son cheval, elle le fera cabrer... Voyons, ma chère marquise, donnez-nous un bon conseil.
— iOh! moi, je me récuse, dit-elle. Je me seiïs une sympathie naturelle pour les femmes qui n'aiment pas rOrient. »
Pendant qu'ils conversaient ainsi dans un coin du jardin, M. de Niollis, qui depuis son arrivée guettait l'occasion, venait de se procurer un têteà-tête avec la comtesse d'Arolles. A la vérité, elle alla au-devant de son désir. Elle sortait du salon avec sa mère^ quand il y entra par une autre porte. Elle laissa la duchesse de Riaucoiirt descendre seule le perron, et faisant volte-face, elle marcha droit à M. de Niollis et lui dit de l'air et du ton d'un exécuteur qui annonce à un condamné que l'instant fatal est venu : « Pouvons-nous espérer^ marquiSj que vous penserez quelquefois à nous pendant nott'e longue absence ? »
Cette brusque entrée en matière n'effraya pas le marquis, il crut y reconnaître une de ces coquettes provocations auxquelles il était accoutumé, et il répondit, le sourire aux lèvres : « Cette longue
absence serait ma mort, et je tiens à la vie. Je vous suivrai.
— Vous êtes-vous assuré d*abord si j*y consentais?
— Oubliez-vous, madame, que qui ne dit mot consent?
— Ah ! permettez, je. n'avais pas pris au sérieux un projet qui me paraît folâtre, répondit-elle en levant la tête par-dessus les nues ; mais, puisque j'en trouve le moment, je vous dirai, marquis, que vous vous gâtez. Vous tournez au tragique ; autrefois vous vous contentiez d'être charmant, et on pouvait avoir de l'amitié pour vous. Vous êtes devenu un homme de plume, et j'ai peu de goût pour certain genre de littérature. »
Il la regarda d'un air étonné, mais ne se démonta point, a II y a quelque temps déjà que je cultive les lettres ; pourquoi avez-vous attendu jusqu'aujourd'hui pour me le reprocher?
— Je partais, répliqua-t-elle ; c'est une réponse qui en vaut une autre. »
Son accent était si hautain, si sec, que M. de Kiollis s'alarma. « Si ma lettre vous a offensée, lui dit-il humblement, oubliez-la ; je vous promets de ne plus écrire.
— Je ne sais ni oublier ni pardonner, » répondit-elle.
Il ne pouvait Croire que ce fût sdn dernier mot ;
il lui dit avec ua air penché : « Je suis résolu à obtenir mon pardon, et je ne connais pas d'homme plus indiscret ni plus entêté que moi* »
Elle fronça le sourcil, et, d'un ton menaçant : « Marquis, prenez-y garde, j'ai la mauvaise habitude de laisser traîner les lettres qu'on m'écrit; il arrive quelquefois que c'est le comte d'AroUes qui les ramasse. >
Il n'y avait plus à s'y tromper, lif . de Niollis perdit ses dernières illusions. Dissimulant du mieux qu'il pouvait son trouble, son chagrin, son mortel dépit, il dit à la comtesse avec un sourire noir : « Ne me ferez-vous pas la grâce de me dire à quel heureux mortel vous me sacrifiez ? >
Elle n'eut pas le temps de lui répondre. Mme de Niollis venait d'entrer,* suivie de Geoffroy, qui cria au marquis : « Eh ! mon cher, que complotez -vous là avec ma femme? .
— Nous ne complotons pas, nous nous disputons^ répliqua-t-il. Mme d'AroUes me soutient qu'elle est enchantée d'aller en Turquie, et je prétends, moi, que dans le fond elle en est désolée.
— Quel revirement soudain ! Vous avez employé tout le temps du déjeuner à nous vanter les merveilles de l'Orient et le ciel bleu de la Grèce.
— Je faisais de la littérature, repartit M. de Niollis ; cela m'arrive quelquefois ; c'est un défaut que mes amis me reprochent. En réalité, on ne vit
que sous le ciel de Paris, et je n'ai aucune envie d'en voir un autre.
— Êtes-vous contente *? demanda tout bas Gabrielle à la marquise.
— Je vous remercie de vos bontés pour moi, lui répondit Mme de NioUis, mais sous bénéfice d'inventaire. »
Le marquis prit prétexte d'une lettre qu'il avait reçue dans la journée pour affirmer au comte d'AroUes que des occupations urgentes le rappelaient à Paris, et il se mit en route après le dîner. On engagea la marquise à rester jusqu'au lendemain. Elle y consentit sans se faire prier. Sa curiosité était aiguisée , elle voulait avoir le mot de la charade.
La soirée parut mortellement longue au vicomte d'AroUes. Son frère l'emmena dans le fumoir, où seul à seul avec lui il l'entretint d'affaires qu'il avait à régler et qui lui causaient quelque tracas. Maurice entendit mal les explications qu'il lui donnait, et comprit vaguement qu'il s'agissait d'un acte à passer par-devant notaire, de bois à affermer, d'un preneur dont la solvabilité n'offrait pas des garanties suffisantes, d'un intendant voleur qu'il fallait remplacer, de renseignements, d'informations à prendre. Une chose en revanche lui parut claire, beaucoup trop claire : son frère se voyait dans la nécessité de s'absenter de la Tour
pendant vingt -quatre heures. Voulant expédier toutes ses affaires d'un seul coup, il avait résolu de se rendre à Bayonne le lendemain dans l'aprèsmidi, et d'y coucher pour pouvoir le jour suivant se transporter à Bordeaux par le premier train du matin.
Tout en parlant, Geoffroy vaguait dans la chambre, sans regarder son frère, qui était assis dans l'ombre ; son visage l'eût inquiété. Maurice était presque livide ^ il sentait couler sur son front une sueur froide. Quelque chose se mourait en lui, il assistait à l'agonie de sa conscience. Les dernières volontés des mourants sont sacrées; cette conscience expirante donna un ordre au vicomte, il l'exécuta en disant à Geoffroy :
« Veux-tu que je t'accompagne à Bayonne et à Bordeaux ?
— Certes non, lui répondit le comte, je ne saurais que faire de toi. Tu resteras pour garder Ja bergerie. »
Puis, il se remit à parler de ses bois, de coupes, de récolements et des imperfections du code forestier, dont il se proposait de demander un jour la réforme. Au milieu de son discours, il s'avisa que Maurice s'était levé et se dirigeait vers la porte.
a Je t'ennuie? lui cria-t-il. On a toujours tort de s'ennuyer, et, pour les bons esprits comme le
tien, tout a son intérêt, même une adjudication de glandée, de panage et de paisson.
— Je ne sais pas si j'ai un bon esprit, lui répondit Maurice ^d'une voix trouble ; mais je me . sens las. d
Et il ouvrit la pprte pour sortir.
a Tu t'en vas te coucher sans crier gare? » lui dit Geoffroy en allant vivement à lui et lui tendant la main. ^
. Le vicomte, quoi qu'il en eût, fut obligé de mettre sa main dans cette main. Un frisson lui courut dans tout le corps.
"a Or çà, j'espèrOrque tu ne commences pas une maladie, » reprit Geoffroy, et, son frère ne répondant pas, il ajouta : « Mais, j'y pen^e, je te tiens là une heure durant à t'assommer de détails de ménage, et tu n'as en tête que la question d'Orient... Mon cher, quelle que soit ta décision, je l'approuve. Quand on aime, tout est dit, et tu aimes Simone. »
Maurice, qui avait déjà franchi le seuil, rentra dans la chambre et s'écria : « Qu'en sais-tu? î>
Si en ce moment son frère avait su lire sur son visage et l'eût interrogé, il lui aurait tout dit, car son secret l'étouffait; mais Geoffroy lui répondit en riant : « Tu as raison, après tout je n'en sais rien, et peut-être ne le sais-tu pas toi-même. Il faut pourtant tâcher de le savoir... Bonne nuit, la nuit porte conseil, n
L'instant d'après, le comte d'AroUes s'était renfoncé dans ses bois, qui lui tenaient au cœur, et Maurice, après avoir parcouru un long corridor, avait atteint la porte de sa chambre. Elle était située au rez-de-chaussée, au pied d'un escalier à balustrade qui conduisait à une grande pièce ser vant de bibliothèque, sur laquelle s'ouvrait à gauche l'appartement du comte d'Arolles et à droite celui de la comtesse. Maurice demeura immobile et comme pétrifié pendant quelques minutes; il contemplait cet escalier. Il aurait pu se vanter comme Danton d'avoir regardé son crime en face. Cependant sa conscience aux abois remuait encore, elle parlait. Il lui prit une impatience furieuse de mettre quelque chose d'irréparable entre elle et lui.
Le jour suivant, deux heures avant le déjeuner, par une douce matinée de soleil printanier, Mme d'AroUes proposa une promenade en voiture à sa mère et à Mme de Niollis. Le vicomte fut invité à se mettre de la partie; il refusa d'abord, puis accepta.
Il était assis dans le break en face de sa bellesœur, et s'il avait pu choisir sa place, il en eût pris une autre ; il n'était plus maître de lui, et ne savait que faire de ses yeux. Comme elle, il se grisait de sa passion ; mais ces deux ivresses ne se res semblaient guère. L'une était sombre, morose, taciturne; l'autre était agitée, nerveuse, parlait haut, riait à gorge déployée. La galté évaporée et bruyante de Gabrielle ne fut point remarquée de sa mère. La duchesse de Riaucourt ne s'occupait
que d'elle-même ; elle prenait de sa personne un soin presque dévot, elle était comme recueillie dans Tétude de ses serfsations. D'une santé délicate, elle passait sa vie à s'écouter. Se plaignant d'avoir toujours ou trop chaud ou trop froid, elle traînait partout avec elle deux ou trois châles, des pèlerines, des cravates, qa'Sle ôtait tour à tour et remettait, en rêvant aux quatorze maladies mortelles dont elle était attaquée. Ce matin-là, elle venait d'en découvrir une quinzième, et selon que le soleil brillait ou se voilait, elle s'empressait de s'affubler ou de sq défubler, sans s'apercevoir qu'à ses côtés, sur les coussins du break, il y avait une tragédie commencée. Mme de Niollis était uti témoin plus perspicace, plus dangereux; mais ou ne se défie pas des myopes , et au surplus pour la circonstance sa malice s'était fourrée de bonhomie et n'avait pas l'air de penser à mal.
Au bout de trois quarts d'heure, le break s'engagea dans une vaste forêt de pins, dont le sol ra^ boteux^ accidenté, formait des gorges sauvages. La comtesse d'AroUes s'avisa tout à coup qu'elle avait soif et se souvint que près de là, au pied d'une roche creuse, il y avait une source renommée pour la fraîcheur de son eau. Elle ordonna au cocher d'arrêter, sauta lestement à terre, enfila un sentier qui, après une courte montée, descendait rapidement vers la source. Maurice la suivit. Après deux
minutes de marche, il retourna la tête et n*aperçut plus ni la voiture ni la route, que lui cachait un pli du terrain. Il pouvait se croire seul au monde avec cette femme qui cheminait devant lui et qif il dévorait des yeux. Où le menait-elle? au désespoir ou au bonheur? il ne le savait pas encore, mais il voulait le savoir.
Ils atteignirent la source; elle était à demi tarie. Gabrielle 6ta l'un de ses gants, recueillit quelques gouttes dans le creux de sa main. Après avoir bu, elle trempa de nouveau le bout de ses doigts dans le petit bassin, et les présenta tout humides à Maurice, qui les approcha de ses lèvres. Elles étaient brûlantes, il leur fallait autre chose que trois gouttes d'eau pour les désaltérer.
Gabrielle s'adossa contre le rocher, et ferma à moitié les yeux. Elle regarda en elle-même; ce qu'elle y voyait l'étonnait beaucoup. Pour la première fois elle aimait, et il lui parut qu'elle faisait un beau rêve. Il n'y avait autour d'elle que la solitude et le silence d'une forêt, et cette forêt remplissait l'univers, il n'y avait rien au delà. Le monde, ses ambitions, ses vanités, ses calculs, ses intrigues, ses plaisirs, ses hochets, tout avait disparu. Les délices et les douleurs de la passion, un grand bois et dans ce bois un homme qu'elle aimait, cela seul était réel, tout le reste n'était que mensonge et fumée, tout le reste n'existait pas.
Elle aurait voulu que ses pieds prissent racine dans la terre humide qu'ils foulaient, et rester toujours près de cette fontaine, près de ce rocher, parmi ces pins qui exhalaient un parfum de résine et qui la regardaient avec un sourire mystérieux , comme s'ils avaient lu dans les profondeurs de son âme.
Maurice se livrait à d'autres imaginations. Il rêvait que la femme qui était là, devant lui, les yeux à demi fermés, lui appartenait, que tout à l'heure il la prendrait dans ses bras et l'emporterait au bout du monde. Hélas! qui a jamais vu le bout du monde?
Il s'approcha d'elle et lui dit : « Fuyons ensemble. >
Elle tressaillit, passa la main sur son front et se réveilla. Elle reconnut que si les forêts sont belles et sentent bon, on ne saurait cependant y vivre toujours, qu'aussi bien elles ont leurs bornes, qu'elles finissent quelque part et que par delà il y a autre chose. Elle s'était figuré pendant deux minutes que le monde n'existait pas, elle revint tle son erreur; elle crut entendre comme un confus bourdonnement de voix humaines qui arrivait jusqu'à elle à travers le silence d'un bois de pins.
Elle dit à Maurice avec un pâle sourire : a M'enlever! A quoi bon? Avant peu nous partirons ensemble pour les pays du soleil, sans que personne
DE M^^E SAINT-MAUR 2fô
y trouve à redire. » Elle ajouta en appuyant sur ces mots : a Sans elle, n'est-ce pas? »
D ne* répondit rien. Elle reprit : « Vous doutez encore de mon cœur?
— ^ Je douterai jusqu'à ce que vous soyez à moi, » répliqua-t-il d'une voix presque terrible.
Elle éprouva une secousse et frémit d'inquiétude.
« Je ne veux pas, continua-t-il, d'un bonheur pareil à la source que voici, d'un bonheur qui ne se donne que goutte à goutte. J'entends boire le mien à pleine coupe , jusqu'à perdre la raison , jusqu'à oublier tout ce qui n'est pas vous. »
Puis il la regarda fixement, et lui dit avec l'accent d'un maître qui ordonne : « Vous n'avez plus le droit de me rien refuser. »
Elle sentit que c'en était fait, qu'elle était vaincue. Profondément troublée, elle ferma tout à fait les yeux, et elle eut une sorte d'étourdissement. Pour ne pas tomber, elle s'appuyait de la main sur une saillie de la roche. Elle perdit pendant quelques secondes la notion de toutes choses. Il lui parut qu'elle descendait dans un abîme, et qu'après en avoir touché le fond, elle remontait lentement à la surface. Elle revit le jour, les arbres, un sentier qui semblait fuir devant elle. Alors elle reprit conscience d'elle-même, elle s'aperçut qu'un bras s'enlaçait autour de sa taille, que deux lèvres
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frémissantes se promenaient sur ses cheveux, sur son front, et bientôt se collaient sur sa bouche.
Soudain une voix s'écria : a Après vous, ma chère, s'il en reste. »
Maurice n*eut que le temps de faire un saut en arrière et de se retourner, la marquise était à dix pas de lui. Il était impossible qu'elle eût rien entendu, et on pouvait croire qu'elle n'avait rien vu, car, en arrivant à la source, elle se pencha pour boire, puis se redressa, et du ton le plus tranquille : « Il ne reste rien, dit-elle, vous avez tout bu. »
Le vicomte fut entièrement rassuré. t)epuis qu'il avait acquis la certitude de son bonheur, dont il venait' de toucher les arrhes, il avait recouvré son empire sur lui-même. Il s'arma d'un superbe sang-froid pour dire à la marquise : « Il faut convenir que Gabrielle a le génie des mystifications. Voilà à quoi se réduit cette source jaillissante d'eau vive dont elle nous faisait fête.
— Eh ! oui, répondit Mme de NioUis en se penchant vers le bassin où s'égouttait le rocher, sa source n'est qu'une cuvette; mais on trouverait encore moyen de s'y noyer.
— J'aime les belles morts, lui repartit Maurice, et si jamais je me noie, ce sera dans le Niagara.
— Puisque vous êtes encore en vie, lui dit la mçirquise, profitez-en pour retourner au plus vite
auprès de Mme de Riaucourt qui s*impatiênte et m'a envoyée à votre recherche. Elle se plaint que ce bois est humide ; depuis que vous l'avez quittée elle a eu le temps de finir un rhume et d'en commencer un second. »
Maurice prit les devants et s'empressa d'aller calmer l'impatience de la duchesse. Les deux femmes le suivirent de loin. Le sentier était raide et la marquise avait le souffle court. Elle s'arrêta un moment pour reprendre haleine. Puis, s'étant tournée vers Gabrielle, elle lui dit à brûle-pourpoint : « Permettez, ma chère, que je vous arrange votre chapeau ; il a cruellement souffert dans le brusque abordage de tout à l'heure, d
La comtesse sentit ses jambes se dérober sous elle. Il y avait là un tronc d'arbre couché en travers; elle s'y assit, la tête basse, les bras pendants.
« Oui, j'ai tout vu, reprit la marquise, et c'est à peine si j'en crois jnes yeux. C'en est donc fait?.. Ehl quoi, vous si flère, si sûre de vous, si superbô, vous qui piaffiez dans la vie et sur les cœurs comme une cavale andalouse !.. Je Vous trouvais accomplie dans votre genre, je vous croyais destinée à jouer à la perfection jusqu'au bout le rôle des grandes coquettes, je vous prédisais une superbe carrière, et tout à coup cette chute, ce funeste accident... Vrai, je suis en colère contre vous pour l'amour de l'art. »
Gabrielle ne disait mot ; la marquise poursuivit : c( Ainsi quelqu'un a su trouver le défaut de ce cœur de diamant! Vous êtes prise, tout à fait prise?.. Mais parlez donc... En lisant le journal ce matin, j'y ai vu l'histoire d'un petit garçon qui s'amusait à faire des ricochets dans la rivière ; il , s*imaginait que les rivières avaient été inventées pour cela, et le pauvre diable s'est noyé. Comme lui, vous vous amusiez à lancer vos galets, et vous avez perdu pied, le courant vous emporte... Vous me direz que vous savez nager ; n'en croyez rien, ma chère. Quand la passion s'en mêle, on ne nage plus, et les plus habiles sont d'une gaucherie sans pareille. Depuis hier, vous faites maladresse sur maladresse, et tout à Theure encore, dans cette voiture... Si votre mère n'a rien vu, c'est qu'elle ne voit rien. Quelle bénédiction qu'une mère qui est toujours entre deux rhumes ! »
Mme d'Arolles continuait de se taire, a J'aime à croire au moins, reprit Mme de NioUis, que vous en êtes au premier acte de la pièce, au prologue, que vous pouvez en être quitte pour un chapeau perdu... Oh ! il est perdu, ne vous faites pas d'illusions; mais vous, si l'on pouvait vous sauver... Voyons, ne sauriez-vous faire un effort héroïque de volonté ? »
Gabrielle posa ses deux coudes sur ses genoux et son visage dans ses mains. La marquise la re-
garda un instant, puis elle lui dit encore : « Vous prétendiez un jour que je serais bien aise de vous voir faire une sottise. Oh ! pas celle-ci, ma chère, elle est trop grosse. Ce n'est pas une comédie que votre histoire, c'est un drame, et un drame des plus sombres. Songez qu'après deux ans et demi de mariage ce pauvre comte a la candeur d'être amoureux de vous comme au premier jour, et songez aussi que ce qu'il aime le plus au monde après vous, c'est son scélérat de petit frère... En vérité, votre aventure me navre, elle finira mal ; tâchez d'inventer autre chose. »
Elle s'approtîha de Gabrielle, qui ne donnait pas signe de vie, etiui mettant la main sur l'épaule : « Savez- vous quoi, ma belle? Voulez-vous que je vous rende M. de NioUis? Franchement, j'aimerais mieux cela. »
Gabrielle se leva tout à coup comme mue par un ressort, et lui répondit : « Vous disposez de mon secret et de ma vie ; que comptez-votis en faire?
— Oh ! bien, ma belle, s'écria la marquise en reculant d'un pas, me croyez-vous capable d'aller raconter votre accident à votre mère ou à votre mari? Si c'est là votre seule inquiétude, soyez tranquille, et apprenez que je n'aime pas assez mon prochain pour le sauver au prix d'une petite infamie. » *
A ces mots, elle lui offrit son bras, en l'engageant h s'y appuyer, et cinq minutes après elles avaient rejoint la voiture, qui reprit le chemin du château. Entre Gabrielle et Maurice, les rôles étaient intervertis. Il était gai, causant, loquace, verbeux, tandis qu'elle ne pouvait prendre sur elle de remuer les lèvres. Mme de Riaucourt continuait de rêver à ses quinze maladies, et la marquise rentrait si bien ses griffes que si le vicomte avait eu des inquiétudes, elles se seraient dissipées.
Après le déjeuner, Geoffroy expliqua à Mme de NioUis les motifs qui l'obligeaient à s'absenter de la Tour pendant vingt-quatre heures. Elle l'écouta en le regardant d'un air de profonde pitié.
« Décidément les grands politiques ont l'esprit d'opportunité, se disait-elle in petto. Celui-ci est bien de la confrérie, et on n'est pas plus mari que cet homme-là.
— Je partirai dans quelques heures, lui dit-il, nous ferons route ensemble.
— Je suis désolée, mon cher comte, de devoir renoncer à l'agrément de votre compagnie. Je vais partir à l'instant, on m'attend à Biarritz. »
EUe^avait hâte de déguerpir. Le secret qu'elle avait surpris lui pesait. Elle craignait de commettre malgré elle quelque indiscrétion; elle se défiait des soudaines échappées de son esprit, et n'était pas sûre de pouvoir retenir sa parole un
peu trop libre. Quant à s'enfermer dans une voiture tête à tête avec le comte d'Arolles, elle n'aurait eu garde. Ce berger qui abandonnait la bergerie, quand le loup était dedans, l'agaçait, l'irritait, lui portait sur les nerfs, lui échauffait la bile par son air de parfaite placidité ; elle n'entendait pas s'exposer à la tentation de lui en trop dire, ni au supplice de passer deux heures avec lui en tenant sa bouche cousue et en avalant sa langue. Pour s'acquitter tout à fait envers sa conscience, elle lui dit 1 n Savez-vous une chose ? J'ai bien envie d'enlever Gabrielle. Je l'emmènerai et je la garderai quelques jours à Biarritz.
— Impossible, chère madame, lui répondit-il.
Nous attendons des hôtes cette après-midi, les uns de Tarbes, les autres de Mont- de-Marsan, deux familles au complet, une vraie fournée. Gabrielle ne pourra quitter la place avant huit jours ; elle ira vous voir dès qu'elle sera de loisir.
— Ah ! bien, mon grand homme, pensa la marquise, puisque tu as des objections à tout, je t'abandonne à ton étoile. »
Elle roulait une heure plus tard sur la route de Bayonne ; mais la fatalité n'est pas un vain nom. Elle avait cheminé l'espace d'une lieue, quand, par la maladresse de son cocher, qui prit mal un tournant et ne sut pas éviter une borne, l'un des essieux de sa voiture se rompit. Elle en fut quitte
pour une légère contusion et pour rembarras de ne pas savoir comment continuer son voyage.
L'accident était survenu dans un endroit désert ; nul secours à portée de voix. Elle gagna clopinclopant le hameau voisin. On se mi^ en quête d'un charron ; il fallut aller assez loin pour le trouver. Bref, la marquise, qui s'était remisée tant bien que mal dans un cabaret borgne, était occupée à s'y ronger les poings, lorsqu'elle vit un équipage arriver à bride abattue et un gros homme court passer sa tête à la portière, en s'écriant :
« Voilà qui vous prouve, chère madame, qu'on n'échappe pas à sa destinée, il était écrit .que je vous emmènerais à Bayonrie. »
Mme de NioUis dut se résigner à son sort et accepter la place que le comte d'AroUes lui offrait dans son coupé. A peine y fut-elle installée : a Pourriez-vous m'ëxpliquer, lui dit-il, ce qui arrive à Gabrielle ?
-^ Quoi donc? lui demanda-t-elle.
— Vous savez comme elle est raisonnable ; elle l'a été fort peu tout à l'heure. Elle m'a prié, presque supplié de ne pas quitter la Tour aujourd'hui.
— Bah I dit la marquise, et quelles raisons vous a-t-elle données ?
— Voilà le point ; devinez. Je vous le donne en cent; je vous le donne en mille... Après m'avoir
soutenu contre Tévidence que je pouvais me dispenser d'aller à Bordeaux et y dépêcher à ma place un chargé de pouvoir, elle m'a représenté qu'en mon absence elle et ses hôtes seraient treize à table, et qu'au surplus on ne se met pas en route un vendredi... Est-ce concevable? Voilà les premières superstitions que je lui découvre.
— Et vous avez tenu bon ?
— Ah ! vous conviendrez que si je me mettais k avoir peur du vendredi, autant vaudrait mé retirer tout de suite dans un ermitage. Au demeurant, je me suis annoncé pour demain à Bordeaux, il n'y avait pas à m'en dédire. »
La marquise faisait ses réflexions. « Puisque Gabrielle n'a pas renoncé à se défendre, pensaitelle, cela prouve qu'il y a encore de la ressource, et que, si nous sommes en pleine crise, il n'est pas impossible de conjurer le dénoûment ; mais sans contredit, il y a péril en la demeure. » Elle cherchait dans sa tète ce qu'elle pourrait bien dire au comte pour lui persuader de retourner à la Tour. Ce n'était pas facile à trouver, et, ne trouvant pas, elle se taisait ; mais elle était furieuse de se taire, et la langue lui démangeait. Après une longue pause, elle s'écria : « Assurément, c'est singulier.
— Quoi donc ?
— Cette inquiétude de Gabrielle.
— Oh! c'est plus que singulier, c'est bizarre.
Encore un coup, qui pouvait la soupçonner de croire au nombre treize et au vendredi î
— Elle n'y croit pas.
— Et vous en concluez ?
— Je ne conclus rien, je cherche.
— Que cherchez-vous ?
— Le vrai motif qu'elle pouvait avoir de vous retenir à la Tour. Vous savez qu'en toutes choses la vérité c'est ce qu'on ne dit pas.
— Et quel motif voudriez-vous qu'elle eût ?
— Quand je vous dis que je cherche... M'est avis que les hommes devraient toujours prendre au sérieux les inquiétudes des femmes.
— Ce n'est pas écrit dans mon catéchisme, et d'ailleurs de quoi peut s'inquiéter Gabrielle?
— Eh! bon Dieu, il arrive tant de choses 1.,. îl faut faire comme le philosophe.
— Que faisait-il, votre philosophe?
. — Il se représentait en sortant de chez lui tous les accidents qui pouvaient survenir en son absence et les fâcheuses nouvelles dont il aurait le régal à son retour.
— Avec votre permission, votre philosophe était un sot. S'il avait passé par les affaires publiques, il aurait su que ce qui arrive c'est précisément ce qu'on n'a pas prévu. Qui aurait pu prévoir que, tel que vous me connaissez, je voterais pour la république ?
DE yi^^^ SAINT-MAUR 275
— Cela prouve contre vous, et j'en tire la cotiséquence qu'il faut s'attendre à tout.
— Même à la république.
— Et se défier de tout le monde, reprit-elle.
— Du centre droit comme du centre gauche.
— De tout le monde, vous dis-je, même de son cocher, même de son chien, même de son frère.
— Oh ! s'il n'y avait que mon petit frère pour empêcher les restaurations... C'est un révolutionnaire en chambre, il a l'imagination républicaine^ cela lui passera. »
La marquise ne put réprimer un geste de dépit. « Dieu ! que cet homme est agaçant, pensait-elle. Il ne comprendra rien, si je n'en dis trop. » Elle reprit au bout d'un moment : a Savez-vous qu'il est délicieux, votre petit frère ? Il a dû faire bien des passions, c'est un de ces hommes dont les femmes se coiffent.
— Je voudrais que sa cousine fût assez coiffée de lui pour lui sacrifier son horreur des voyages.
— L'épouse-t-il? ne Fépouse-t-il pas? Fiancé de Mlle Saint-Maur à perpétuité, ce n'est pas une position sociale.
— Entre nous soit dit, je le crois hésitant.
— S'il l'aimait, il n'hésiterait pas... Êtes-vous bien sûr qu'il n'aime pas ailleurs?
— Mais, chère madame, ayez donc le sens com-