L£ FIANCÉ
mun. S'il aimait ailleurs, il ne penserait pas k m'accompagner à Constantinople.
— A moins de supposer...
— A moins de supposer quoi ?
— Non, je ne vois pas dans ce cas-ci ce qu'on pourrait supposer, » lui répondit-elle avec un sourire singulier.
Il la regarda d'un air d'étonnement; mais aussitôt il tira de sa poche un portefeuille bourré de papiers qu'il se mit en devoir de passer en revue pour s'assurer qu'il n'avait oublié aucune des pièces qui pouvaient lui faire besoin. Il compulsa le dossier en discourant savamment sur l'exploitation des forêts, tandis que la marquise se disait : « Ah! le pauvre homme! décidément c'est un pauvre homme ! Dieu le bénisse, lui, sa république et ses bois ! » Elle s'accota dans un coin de la voiture et ne desserra plus les dents jusqu'à l'arrivée. Il y avait une rage concentrée dans ce silence.
Au coup de sept heures, ils étaient à Bayonne. Le comte déposa Mme de NioUis à la gare. Elle . était outrée, exaspérée contre lui, impatiente de ne plus le voir. Elle le somma d'aller bien vite à ses affaires, et pour passer le temps, après avoir pris son billet, elle se promena dans la cour. Un coup de sifflet annonça l'arrivée du train qui ve- ^ nait de Paris, et bientôt après la marquise vit passer devant elle une barbe châtaine et des yeux
verts qui ne lui étaient point Inconnus. L'année précédente, elle avait vu Séverin à la Tour, et depuis elle avait souvent entendu parler de lui. Elle l'arrêta au passage, et lui demanda s'il allait au château. Il lui répondit que telle était son intention, mais que, la nuit s'avançant, il attendrait jusqu'au lendeipain pour^se mettre en route,
« Aussi bien, lui dit-elle, le comte d'AroUes est à Bayonne, où le retiennent d'importantes affaires qu'il sera charmé de vous expliquer jusque dans le moindre détail. Il en parle à ravir, et c'est intéressant quoique un peu long. »
Soudain elle se ravisa. Il lui parut que le ciel venait de lui envoyer par le chemin de fer cette paire d'oreilles providentielles, dans lesquelles elle brûlait de verser son secret, et elle dit à Séverin :
i Est -il vrai, monsieur, que vous êtes un homme de toute confiance?
— Je m'en picfiie, répondit-il un peu étonné.
— Est-il vrai que vous êtes l'ami intime du vicomte d'AroUes, le Tiberge de ce Des Grieux?
— Mais vraiment, madame...
— On assure également, interrompit-elle, que vous êtes dans les meilleurs termes avec son' frère le comte, qui a pour vous une estime particulière.
— Y a-t il un service que je puisse leur rendre h l'un et à l'autre */
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— Oui, monsieur, et ce service consiste à partir sur-le-champ pour la Tour. Vous y trouverez deux fous qui ont grand besoin d'être surveillés par un sage. Je vous propose un rôle de trouble-fête, c'est souvent le plus utile qu'on puisse jouer dans ce monde.
— Je ne vous comprends pas, madame, lui repartit Séverin, qui ne la comprenait que trop.
— En ce cas, tant pis pour vous et pour eux,.. Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de certain barbier qui avait promis de garder le secret du roi Midas;il serait mort d'une indiscrétion rentrée, s'il n'avait rencontré des roseaux sur son chemin. Je suis le barbier, vous êtes les roseaux, et je ne mourrai pas. Bonsoir, monsieur, je me sauve, bon voyage. »
Et à ces mots, elle disparut.
Il était venu un^ idée bizarre au vicomte çl'ÂroUes. Son frère possédait un cheval vicieux, inapprivoieable , tristement célèbre par ses ruades et ses haut-le^-corpa ; il avait joué de terribles tours aux audacieux qui s'étaient avisés de le monter, et personne ne s'en avisaifplus. Aussitôt que le comte d'AroUes se fut mis en route pour Bayonne, Maurice, malgré les représentations du valet d'écurie, sella lui-même oe cheval et partit sui^ son dos pour courir la campagne. Il acquittait ainsi une dette qu'il pensait avoir contractée envers ce qui lui res tait de conscience. n y a quelques chances pour que je ne revienne pas vivant de ma promenade, » se disait-il. C'était une bonne carte qu'il mettait dax\B le jeu de son frère, il rétablissait ainsi quelque égalité dans la partie. Peu s'en fallut que l'é-
vénement quïl prévoyait ne s'accomplît. A plusieurs reprises le cavalier et sa monture engagèrent une lutte formidable, et des passants qui en furent témoins ne purent retenir un cri d'effroi ; mais le cavalier était si consommé dans son art qu'il rentra au château valide et intact.
Pendant le dîner, il s'irrita de ce que Gabrielle était tout entière à ses devoirs de maîtresse de maison. Les avertissements de Mme de NioUis lui avaient profité. Elle s'observait beaucoup, s'occupait de ses hôtes, et il était impossible de soupçonner le trouble profond qui la dévorait. Maurice s'appliquait en vain à composer soa visage, à éteindre son regard, comme on couvre un feu trop ardent. Il se disait : • a Je dois avoir l'air étrange. » Heureusement la plupart des convives ne le connaissaient pas, et ils pouvaient supposer que c'était son habitude d'être singulier.
Dans le courant de la soirée, il s'assit à une . table de whist et désola par ses distractions Mme de Riaùcourt, qui était sa partenaire. Il lui avait fait perdre deux parties, et il sortait du jeu quand il s'aperçUt que Gabrielle était debout de- ' vaut la cheminée, le pied droit posé sur un chenet, l'œil fixé sux une flamme bleue qui dansait capricieusement entre deux bûches. De l'endroit où il était, il ne pouvait la voir ; mais il suivait tous ses mouvements dans une glace placée en face de lui.
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Saisi d'une subite inquiétude, il se demanda s'il n'était pas condamné à ne posséder de la femme qu'il aimait avec fureur que cette vaine image, sur laquelle s'acharnait son regard. Il lui parut qu'averti par un secret pressentiment, il en repaissait ses yeux pour en garder le souvenir jusqu'à la fin de sa vie; mais elle-même, la reverrait-il jamais? Cette idée lui causant une insupportable angoisse, il quitta sa place, traversa tout le salon pour aller à la comtesse. A son approche, deux personnes* avec qui elle s'entretenait s'éloignèrent . Il la regarda; ce n'était pas son ombre, c'était bien elle. Il se pencha vers la pendule, elle marquait onze heures un quart. Il prit sur la cheminée un livre que lui-même y avait posé, et, après s'être assuré qu'aucun indiscret ne pouvait l'entendre, il glissa ces mots à l'oreille de Gabrielle, qui depuis quelques instants se demandait avec anxiété ce qu'il allait lui dire : « Avant deux heures d'ici, je rapporterai ce livre dans la bibliothèque. >
Il la regardait comme un dompteur regarde sa lionne. Elle frissonna de la tête aux pieds, fit un geste d'effroi ; puis elle pâlit et' rougit coup sur coup et détourna les yeux, qu'elle tint longtemps baissés. Lorsqu'elle les ramena sur Maurice, ils n'exprimaient plus que l'entier abandonnement d'une volonté qui se livre 'à son destin. <
Il sortit du salon et gagna sa chambre. Il avait
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la fièvre ; il se tâta le pouls, qui battait près de cent fois par minute. Il avait peine à respirer ; il ouvrit sa fenêtre et s'accouda suç le rebord. Un vent d'orage, un vrai siroco s'était levé, soufQant par bouffées et menant grand vacarme dans les bois de pins, qu'il remplissait de voix étranges, tantôt douces et caressantes, tantôt furieuses ou lamentables. Il parut à Maurice qu'une de ces voix prononçait son nom, et qu*une autre répondait : « Avant deux heures d'ici, elle sera dans Ist bibliothèque. » Peu après une rafale courut l^ long des toits, avec un çri furieux qui le fit tressaillir ; on eût dit les aboiements d'une meute lançéç à la poursuite de quelque proie. Il posa ss^ main sur son cœur haletant de désir, et sans savoir qu'il parlait, il dit tout haut : « Voici la meute, "a Par intervalles le vent s'apaisait, les arbres qu'il venait de froisser et de meurtrir dans ses puissantes étreintes se redressaient, il n'en sortait plus que des bégaiements et de faibles soupirs. Par moments encore, tout se taisait, et il semblait k Maurice qu'il y avait dans le monde un homme heureux et que le ciel faisait silence autour de ce grand bonheur auquel tout conspirait.
Il quitta la fenêtre, regarda sa montre ; elle marquait minuit, il s'assura qu'elle n'était pas arrêtée. Il se promena dans sa chambre ; il marchait av^c précaution. Il lui arriva de heurter une chaise, et
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il recula en faisant le geste d'un homme qui se met en garde. Bientôt il entendit au bout du corridor un bourdonnement de voix mêlé d'éclats de rire; les hôtes du château se retiraient dans leurs chambres. Deux minutes après, il réconnut un pas traînanty qui était celui de la duchesse de Riaucourt, accompe^né du coup sec d'une canne sonnant sur les dalles, La duchesse s'arrêta, comme pour attendre quelqu'un, et Toreille de Maurice fut caressée par le frôlement d'une robe de soie, lequel ne ressemblait à rien. Cette musique remplissait le corridor,' et il y avait dans l'air un frémissement cpii signifiait : « La voici, c'est elle. » En effet c'était bien elle, car Mme de Riaucourt, qui l'avait attendue, lui donna un baiser sur le front et murmura : « Bonne nuit, mon enfant. » Le vicomte n'entendit plus rien que le bruit décroissant d'une canne et d'un pas mal aâsuré qui s'éloignaient, et dans une autre direction un léger piétinement sur un escalier de marbre : puis une porte s'ouvrit, se referma, après quoi le silence régna dans le château. Maurice eut peine à reprendre ses esprits. Ces quatre mots : « Bonne nuit, mon enfant » l'avaient plongé dans une rêverie. A quoi pensait la duchesse? Était-elle tombée en enfance? Cette femme ne savait donc pas que la nuit qui commençait ne ressemblait à aucune autre, qu'elle était destinée à faire époque dans l'histoire des amours heureuses
OU tragiques, qu'elle appartenait au vicomte d'AroUes, qu'elle était sa possession, qu'elle lui avait été réservée de toute éternité pour être son partage dans le monde ! Il apercevait dans une déchirure des nuages quelques étoiles scintillant à l'horizon. Personne ne les avait jamais vues; c'étaient des étoiles toutes neuves, qu'on venait d'allumer au ciel pour servir de décoration à la fête qui se préparait.
Il fut quelque temps aux écoutes. Une femme de chambre descendit en hâte l'escalier, il l'entendit passer devant sa porte, et au dedans tout rentra dans le repos. Cependant au dehors la tempête continuait de faire rage. Cette fois, Maurice se figura que le vent était un ouvrier aux ordres de Ba passion. Elle lui avait commandé de gémir, de geindre, de rugir, de chanter jusqu'au matin touis les airs de son répertoire, afin que si quelque habitant du château venait.à entendre le grincement d'un gond ou le murmure étouffé de deux voix, il se rendoiTOÎt en se disant : « C'est le vent qui s'amuse. » Le vent ne s'amusait pas, il travaillait. Le vicomte d'AroUes l'avait pris à son service; par des enchantements de lui seul connus, il se faisait obéir de celui qui règne sur les girouettes et les forêts.
L'heure s'avançait, il comptait les secondes, l'attente lui devenait un supplice ; il résolut de se
mettre en chemin. Il allait sortir, quand il s'avisa que son volet était demeuré ouvert.' Il retourna sur ses pas pour le fermer ; comme il le tirait à lui, le volet résista, et il eut beau redoubler son effort, il ne put faire lâcher prise à la main vigoureuse qui le retenait.
tt Qui est là? » s'écria-t-il.
Une voix répondit : « Quelqu'un à qui tu avais donné rendez-vous pour ce soir. »
Il reconnut cette voix et laissa échapper l'espagnolette. Le volet se rouvrit, Maurice aperçut la tête d'un homme qui s'appelait Séverin Maubourg et qui en un clin d' œil enjamba la fenêtre. Le vicomte recula comme si la statue du commandeur lui était apparue. De tous les représentants rouges, blancs ou noirs de l'espèce humaine, il n'en était pas un seul dont il souhaitât moins la visite en ce moment. Il contemplait avec des yeux effarés ce visage tranquille; cette âme bien portante faisait peur à son âme malade, ce sage épouvantait. ce fou.
« Je t'ai causé une surprise désagréable, lui dit Séverin en s'approchant pour lui serrer la main. Il est certain qu'on n'entre pas ainsi chez les gens par la croisée à une heure indue. Que veux-tu? j'ai pris pour venir ici un triste cabriolet dont le cocher était ivre. Il a failli deux fois me verser, je l'ai planté là et j'ai dû achever ma route à pied.
Toutes les portes étaient closes. Comme j'hésitais à sonner, j'ai aperçu de la lumière et une fenêtre ouverte. Ton rez-de-chaussée est fort bas et me voici.
— Que viens-tu faire? lui demanda Maurice en dégageant sa main.
— Vraiment mon entreprise est fort romanesque, répliqua-t-il. Je me suis mis en tête que le séjour de cette maison est malsain pour toi, et je viens t'enlever.
— De quoi te mêles-tu? lui dit Maurice d'une voix âpre et rude.
— Tu as gagné jadis deux parties, j'ai juré de gagner la belle, » répondit-il sans s'émouvoir, et il ajouta : « Je te dérange beaucoup... Est-ce que par hasard tu attendais quelqu'un ? »
Maurice le regarda quelques instants en silence, puis il s'adossa contre la cheminée, croisa ses jambes, réussit à sourire, et répondit à Séverin avec un flegme ironique : a Tu te trompes, je suis attendu. »
Séverin attachait sur lui un regard anxieux et scrutateur, et se demandait s'il avait parlé sérieusement. Le vicomte reprit : « Selon toute apparence, tu es arrivé ici avec un discours préparé. Je ne veux pas que tu perdes le fruit de tes veilles. Débite-moi ta harangue, je t'accorde cinq minutes. » Et comme Séverin se taisait, il poursuivit :
« Eh quoi! tu restes court? Parle-moi de la vanité des grandes passions. Je ne sais pas si tu en as jamais eu, mais tu es né curieux, tu as sûrement découvert comment c'est fait;... mais va donc, je f écoute. >
Séverin lui repartit : ce Mon discours ne sera pas long, je n'ai qu'un mot à te dire. Je me suis aperçu en route que les hirondelles sont revenues. La première, dont le cri perçant te réveillera demain, t'apprendra qu'il y a dans le monde un malheureux de plus. » *
Le vicomte fronça le sourcil. « Laisse-là tes hirondelles et tes métaphores, parle-moi français.
— Te flattes-tu par hasard d'être heureux, reprit Séverin, quand tu auras une trahison sur la conscience?
— Voilà un début qui promet, fit Maurice d'un ton sarcastique ; tu as toujours aimé les grands mots.
— J'en cherchais un autre, je ne l'ai pas trouvé ; la langue est si pauvre 1 »
Maurice se pencha vers lui et murmura en remuant à peine les lèvres : « Est-ce ma faute si cet homme est mon frère?
— Tu as raison, c'est la sienne, et son aveuglé confiance méritait un châtiment.
— Eh! vraiment de quoi peut-il se plaindre?
reprit le vicomte sur une note plus haute; quel
tort lui ai-je fait? Qu'aime-t-il dans cette femme '? sa fortune, sa situation , son intelligence. Je lui laisse tout cela, je ne veux d'elle que sa beauté et son coeur.
— Voilà un partage bien entendu, s'écria Sèverin, et auquel il ne peut manquer de souscrire. Encore faudrait-il lui en demander son avis. :»
Maurice le saisit à bras-le-corps, le secoua en disant : « Elle m'aime, et tout à l'heure j'aurai la joie de le lui entendre dire.
— Et tu la croiras, répondit Séverin, elle-même se croira sur parole, je ne doute pas de votre bonne foi... Cette coquette a engagé contre toi une partie trop forte pour elle; elle a joué d'aborij ses petites cartes, puis ses atouts. Tu l'as prise par la jalousie, elle a perdu, il faut qu'elle paie. Elle paiera de grand cœur; mais demain, ou si tu veux, aprèsdemain, elle se souviendra qu'il existe un homme qui est aujourd'hui ambassadeur, qui avant peu sera ministre, et que seul il peut lui donner tout ce que sa vanité désire, tout ce que souhaite son orgueil, et cet homme lui deviendra plus cher qu'il ne l'a jamais été, tu ne seras plus pour elle qu'un péril, elle n'aura pas de repos que tu n'aies disparu de sa vie... Voilà ton histoire, elle n'est pas gaie.
— Tu l'as contée avec agrément, lui repartit Maurice, et il regarda de nouveau sa montre. Ah !
DE W-"-^ SAINT-MÂUR 289
s'écria-t-il, tu as volé dix minutes à mon bonheur. . . Adieu, les hirondelles dont tu me menaces ne devanceront pas l'aube; quand j'entendrai leur cri, que je meure à Tinstant, j'aurai vécu.
— Tu n'iras pas à ce rendez-vous.
— Et qui m'en empêchera? répliqua- t-il d'un air terrible.
— Moi ! » répondit Séverin, qui se précipita vers la porte, et par un geste impétueux donna un tour à la clé, qu'il fit disparaître dans sa poche.
Maurice serra les poings t Ta vie est en danger 1 lui cria-t-il avec fureur, me rendras-tu cette clé?
— Prends donc garde, lui dit Séverin ; nous faisons du bruit, on viendra. »
Le vicomte n'était plus en état de l'entendre. Il courut à l'autre bout de la chambre, prit sur une table un couteau de chasse, le tira violemment de sa gaine; puis il marcha sur Séverin, l'œil en feu, le bras levé. Le désordre de ses pensées se peignait sur son visage, et Séverin eut peur de ce fou. Après un instant d'hésitation, il s'élança sur lui pour le désarmer et n'y parvint pas. Dans la lutte il se fit une entaille à la main. Il pâlit, mais il lui vint un sourire aux lèvres, et il dit : « Tu m'as sauvé deux fois la vie, tu peux me la reprendre, elle est à toi. »
Le vicomte s'aperçut tout à coup que Séverin
lu
290 LE FIANCÉ DK M^^*^ SAINT-MAUK
s'était blessé, que sa main était ensanglantée* Il regarda couler ce sang, l'œil farouche, les lèvres sèches et tremblantes, et il fut un moment à rêver. Puis, laissant tomber son couteau sur le parquet, il cria à Séverin : « Tu te chargeras de lui dire que tu t'es jeté entre nous, et que je n'ai pas eu le courage de te tuer. »
A ces mots, il enfonça son chapeau sur sa tète, gravit l'appui de la fenêtre et d'un bond s'élança dans la pelouse, à travers laquelle il s'enfuit à toutes jambes.
Après avoir quitté Mme de NioUis et fait à Thôtel un dîner fort sommaire, le comte d'AroUes s'était mis à courir Bayonne pour se procurer les renseignements dont il avait besoin et qui se trouvèrent plus favorables qu'il n*avait osé l'espérer. Ayant l'esprit en repos de ce côté, il eut le loisir de penser à autre chose, et, comme il traversait la rue du Gouvernement, il s'avisa de se souvenir que quelques heures auparavant il était en voiture avec la marquise de NioUis et qu'elle avait souri d'un air bien singulier, en lui disant : « Non, je ne vois pas dans ce cas-ci ce qu'on pourrait supposer. » Elle avait bien dit cela, et son sourire signifiait : « Supposez tout, car tout peut arriver. » Le comte se rappela peu à peu toutes les particularités d'un entretien auquel, préoccupé de ses affaires, il n'a-
vait accordé que la moitié de son attention. Il fit aussi la réflexion que, s'il y avait des gens qui considéraient Mme de NioUis comme une méchante femme et si d'autres lui croyaient du cœur, personne n'avait jamais imaginé de la tenir pour une diseuse de riens. De nouveau il se remémora avec une sorte d'acharnement toutes ses paroles ; il les répétait à demi-voix et imitait involontairement les intonations, les jeux de physionomie, les gestes de la marquise, comme pour se les rendre plus présents et pour en démêler le sens caché. Une inquiétude le prit. Il ressemblait à un homme qui soulève des pierres avec défiance, craignant de trouver dessous un scorpion.
Tout à coup, de nouvelles traces se réveillant dans son cerveau, il se rappela que la veille, dans un fumoir où il causait seul à seul avec son jârère, il avait cru remarquer dans son attitude, dans ses manières, dans son langage, quelque chose d'insolite, de la contrainte, de l'embarras, et qu'en le quittant, ce frère lui avait touché la main de mauvaise grâce. Il se dit : « Qu'est-il venu faire à la Tour? Je ne lui avais pas demandé d'y venir. » Puis, épluchant ses impressions et remontant dans le passé, plus il examinait en détail la conduite un peu bizarre du vicomte depuis six mois, plus il se persuadait que Maurice avait eu des raisons particulières et mystérieuses de demeurer la
moitié d'un hiver sans venir le voir. La marquise lui ayant conseillé de tout supposer, il supposa 4;out, et du sein de la nuit il vit jaillir un trait de lumière qui éclairait un irréparable malheur. Il resta comme foudroyé, se demandant s'il était vrai que dans ce monde toutes les affections fussent des chausses-trapes, si c'est la volonté du ciel que nous soyons mis au supplice par ce que nous aimons le plus, si elle nous condamne à voir s'ouvrir sous nos pas, au moment où nous y pensons le moins, un abîme béant qui dévore notre vie. Dès qu'il fut capable de prendre une résolution, de suivre une idée, il se décida à repartir sur-le-champ pour la Tour. Il avait renvoyé son coupé, il prit une voiture de louage. Chemin faisant, tantôt il. disait : tic C'est impossible ! }» et il se débattait contre le monstre dont son esprit était hanté, tantôt son malheur lui paraissait certain; il s'interrogeait alors pour savoir ce qu'il allait faire, et si terrible était cette question qu'il n'osait pas y répondre.
Il quitta sa voiture à l'entrée du parc, suivit à pied l'avenue principale. Se rabattant sur la droite, il gagna le jardin et s'introduisit dans son appartement par un escalier dérobé dont il avait la clé. Quand il eut repris haleine, rassemblé ses forces et son courage, s'avançant à pas de loup^ il ouvrit avec précaution la porte de la bibliothèque ; le gond ne laissa pas de crier. A ce bruit, une
autre porte s'entr'ouvrit; c'était celle qui conduisait à l'appartement de la comtesse. Il demeura immobile, retenant son souffle. Gabrielle était là, dans l'ombre du tambour. Il ne la voyait pas ; mais il l'entendit s'écrier : c Ah 1 Maurice. :» Il y avait dans ce cri de la passion, du reproche, de l'angoisse et une secrète épouvante. Personne ne lui répondant, elle avança la tête, en soulevant un flambeau qu'elle tenait dans sa main droite et dont la clarté alla frapper un visage qui n'était pas celui qu'elle attendait. Elle poussa un sourd gémissement et tomba raide à la renverse. Le comte essaya de lui faire reprendre ses sens, il n'y réussit pas. Il sonna pour avoir du secours, une femme de chambre parut, il laissa Gabrielle à ses soins, et se dirigea d'un pas précipité vers l'appartement de son frère, qui n'y était plus.
Après avoir suivi des yeux le fugitif dans sa course échevelée, Séverin le sauveteur était demeuré embarrassé de son rôle. Qu'allait penser le comte d'AroUes de ce départ subit? Quelle explication lui en donner sans éveiller ses soupçons? Au surplus quels étaient les projets de Maurice? Était-il parti sans esprit de retour? Tout en agitant ces questions, Séverin ramassa le couteau de chasse, le serra dans un tiroir ; puis il lia sa blessure, qui n'était pas profonde. Il rêvait aux moyens de sauver la situation, quand on frappa à la porte. Il retira
de sa poche la clé qu'il y avait enfouie, et il se hâta d'ouvrir. Quelqu'un le saisit au collet, en lui criant : « N'essaie pas de nier, elle a tout avoué. »
Le comte reconnut aussitôt son erreur et lâcha prise. Séverin avait peine à se convaincre que c'était lui, tant son visage était labouré par la douleur, bouleversé par la colère.
« Monsieur Séverin Maubourg, reprit Geoffroy en promenant des yeux hagards autour de lui, vous êtes son confident et peut-être son complice. Il faut que je le trouve... Où l'avez-vous caché? >
Séverin s'inclina respectueusement devant ce grand désespoir qui ne se possédait plus, et il répondit : c( Ne le cherchez pas, monsieur le comte; pour votre bonheur et pour le sien, il n^est plus ici. Il est parti et ne reviendra plus.
— De qui parlez-vous ? s'écria le comte avec violence. Qui avez- vous dans l'esprit? Dites-moi, je vous en conjure, que c'est un inconnu, un étranger; dites-moi que cet homme ne m'était de rien... Vous vous taisez, monsieur; vous voyez bien que vous n'osez pas prononcer son nom. » Et il ajouta : « Dieu soit loué, il a eu peur de moi.
— Je vous jure qu'il ne vous savait pas ici, repartit Séverin. Il n'a eu peur que de lui-même. Ce coupable s'est enfui pour ne pas deyenir criminel. »
Le comte le toisa d'un œil superbe. « Je vous
trouve hardi dans vos affirmations, monsieur. Où est la preuve de ce que vous prétendez me faire croire ? »
Séverin lui répondit : « Si mon témoignage est nul, j'en appelle à vous, à votre raison, à vos souvenirs. Est-il faux que Maurice ait reculé avec horreur devant le précipice ouvert? Est-il feux qu'il se soit courageusement défendu, qu'il ait combattu son mal et fait violence à son cœur en s'éloignant de la femme qu*il aimait, en essayant de l'oublier ? Est-il faux qu'il ait tenté d'en aimer une autre, de mettre un engagement d'honneur entre lui et sa passion, et que vous-même, par une cruelle fatalité, vous ayez traversé tous ses efforts ?... Soyez juste, son malheur égale sa faute.
— Je crois vraiment que vous me demandez de le plaindre, repartit le comte; la proposition est osée... J'y consens toutefois, à la condition qu'il se répétera tous les jours de sa vie qu'il est un lâche..., car il savait que je ne pouvais pas le tuer.
— Si vous aviez pu le tuer, il serait encore ici, » lui répliqua Séverin.
Le comte se laissa tomber sur une chaise et cacha son visage dans ses mains. Il se recueillit, il raisonna longtemps avec lui-même. Il reconnut qu'il y avait beaucoup de vrai dans ce qu'avait dit Séverin; il se souvint aussi des efforts qu'avait faits la comtesse pour l'empêcher de s'éloigner.
Quand il releva la tête, son visage exprimait la mâle et tranquille résolution d'un homme qui est né pour gouverner les autres parce qu'il a appris à se gouverner lui-même.
« Mon cher monsieur, dit-il à Séverin d*un ton d'autorité, s'il m'est échappé quelque expression offensante, je vous prie de vouloir bien l'oublier. Je devine ce que vous êtes venu faire ici et les obligations que je puis vous avoir. Je crois à votre parfaite loyauté, monsieur, et peut-être serez-vous sensible à ma confiance ; après ce qui vient d'arriver, n'est-ce pas un miracle que je me fie encore à quelqu'un ?.. Je n'ai qu'une question à vous faire. Pouvez-vous m'assurer qu'il ne s'est rien passé d'irréparable et que je peux encore pardonner?
— Je vous l'affirme sur mon honneur, s'écria Séverin avec force, j'en suis certain comme de mon existence.
— Je désire, reprit le comte, qu'il ne se prononce plus ici une parole inutile. Un seul mot encore. Êtes-vous assez sûr de votre autorité sur Maurice pour pouvoir me promettre en son nom qu'il ne cherchera pas à revoir Mme d' Arolles ?
— Je prends cet engagement sans hésiter, reprit-il, et tenez qu'en ce moment c'est lui même qui vous parle.
— Bien, monsieur. Ma femme, après avoir laissé échapper un cri qui la dénonçait, s'est évanouie.
Quand je la rèverrai tout à l'heure, elle ne pourfsl pas s^ douter que Je possède son secret, jamais elle ne saura que je l'ai soupçonnée. j>
Séverin, vivement ému, s'avança vers lui et lui prit les deux mains en s'écriant avec effusion : « Je ne vous dirai jamais assez, monsieur le comte, combien je vous admire.
— Bah ! répliqua-t-il d'un ton amer, je prends le monde pour ce qu'il est et pour ce qu'il vaut. » Et cet homme d'éloquence et de tribune ajouta : « Je saurai me taire. Ce que la vie a de meilleur, ce qu'elle a de vraiment divin, c'est le silence. »
Quelques heures après cet entretien, Séverin arrivait à Bayonne, où il chercha vainement Maurice. Il pensa qu'il le trouverait à Paris et il ne l'y trouva point. Pendant plusieurs jours de suite, il passa soir et matin à la rue Médicis. Au bout d'une semaine, il apprit que le vicomte était de retour, mais qu'il avait condamné sa porte, Séverin mit tout en œuvre sans parvenir à forcer la consigne. Il en fut réduit à écrire à Maurice pour lui raconter ce qui s'était passé et la promesse qu'il avait faite en son nom. Le surlendemain, il dut partir pour Bruxelles, où l'envoyait son père. Il y reçut deux lettres, qui avaient fait route ensemble. L'une était ainsi conçue ;
t( Tu as cherché à me voir; h quoi bon? Tu au-
rais pu deviner que j'étais occupe ou absent. Je me suis rendu à Fontainebleau pour dégager définitivement ma parole ; c'était inutile, on la tenait pour dégagée. On m'a permis de passer une heure seul à seul avec Mlle Saint-Maur. Voici en deux mots son secret : elle aime et prétend avoir sujet de penser qu'elle est aimée. Après l'avoir enten* due, j'ai causé avec le colonel, et je crois pouvoir t'assurer que si tu te présentes sous peu à la Rosière, tu y seras convenablement reçu; à propos, tu feras bien d'y rapporter un ruban rose, qui ne t'appartient pas. Tu as donc des faiblesses, grand philosophe ? Tu voles des rubans et tu aimes les yeux gris. Ces yeux sont à toi, je te les donne. Qui de nous a eu le dernier? En conscience, je préfère ma folie qui fait des heureux à certaines sagesses austères et grandioses dont le mérite se réduit à faire avec ostentation le métier de bourreau.
<c Tu m'as mal cherché à Bayonne, j'y étais. J'ai écrit de là et fait remettre à son adresse par une voie sûre une épître fort ridicule assurément. Je n'espérais point de réponse, je n'en ai point reçu. Je n'ai pas songé sérieusement à me tuer; il me reste une prétention ou une vanité, je veux bien mourir. Pourquoi faut-il que notre pays soit condamné par ses désastres à de longues années de paix ? Te rappelles-tu, faiseur de phrases, ce que
nous ressentîmes, toi et moi, un jour que les obus pleuvaient autour de nous et que, nous serrant la main, nous criâmes î Vive la France ! J'aurais dû mourir ce jour-là, ou un autre jouf encore, au pied d'un rocher, dans une forêt de pins, près d'une source qui coulait goutte à goutte. Elle était là, immobile, les yeux à demi fermés. Dieu I qu'elle était belle dans ce bois ! Que ne suis-je tombé sans soufQe à ses genoux, foudroyé par mon bonheur!.* Je ne me tuerai pas. Tu crois aux hirondelles ; peut-être y en a-t-il dans le pays où nous allons tous en quittant ce monde. Quand elles me réveilleront par leurs cris aigus, je veux me souvenir que si je n'ai pas su vivre, j'ai su du moins choisir ma mort.
« Tu as pris un engagement pour moi; c'est bien. Mon frère m'a écrit. Son billet, un peu court, commence ainsi : « Mon cher Maurice. » Non, il n'a jamais trouvé à la tribune un effet d'éloquence qui vaille ces trois mots. Quelle sueur ils ont dû lui coûter! Vrai, je l'admire; c'est un madtre homme, et tu peux te dispenser de me faire son éloge. Tu as la voix belle, mais tu détonnes quelquefois... Il m'annonce qu'il n'ira pas à Constantinople, qu'on a fait de nouvelles instances auprès de lui, qu'il entre au ministère ,. qu'avant trois jours il arrivera au faubourg Saint-Honoré. J'ai compris; mais où aller? J'ai couru, je me suis
remué, je me suis servi de son nom et j'ai obtenu qu'on m'attachât à une mission géographique ou militaire, que sais-je? chargée de reconnaître le cours du Cambodje. Me voilà en route pour la Cochinchine ; quand tu reviendras à Paris, je n'y serai plus. Adieu ; il y a en toi un chirurgien dont j*ai pris le sourire en horreur. Nous reverrons-nous jamais ? Que les yeux gris que tu aimes te rendent heureux! »
Cette lecture causa à Séverin une poignante émotion, où se mêlaient à parts égales la joie la plus vive et le plus amer regret qu'il eût jamais ressentis. Plongé dans un trouble indicible, il ne songeait pas à ouvrir le second pli qu'on venait de lui remettre. Il le décacheta pourtant, et lut ce qui suit :
« Monsieur, une femme que vous avez sauvée vient d'apprendre par un entretien avec Mme de Niollis tout ce qu'elle vous doit. Permettez-lui de recourir encore à votre loyale intervention. Dans une heure de faiblesse, d'égarement ou de dangereuse pitié, elle a écrit à un homme dont les poursuites avaient lassé sa résistance et troublé sa raison une lettre à laquelle elle ne peut penser sans rougir. Vous exercez sur votre ami un empire absolu; sans lui parler de la démarche que je fais en
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ce moment auprès de vous, obtenez de lui qu'il détruise ce funeste papier. Vous voyez, monsieur, la confiance que j'ai dans votre discrétion ; soyez certain de la gratitude que je vous ai vouée, et dont j*espère vous donner un jour quelque preuve. »
« Non, madame, s'écria Séverin, je ne lui réclamerai pas la lettre qu'il a reçue de vous, mais je lui enverrai celle-ci. Elle l'aidera peut-être à se consoler, en lui apprenant le juste prix de ce qu'il a perdu. »