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Le fiance de sylvie

— Est-ce bien vrai? Re'fle'chissez , mademoiselle, je vous en conjure! Vous tenez ma vie dans vos mains...

— J'ai réfle'chi! dit la jeune fille avec un regard plein d'orgueil. De quel droit pensez-vous que je n'ai pas re'fléchi?

Jacques Debrancy n'osa repondre et se contenta de lever ses yeux suppliants sur Sylvie.

Les paupières de celle-ci battirent deux fois, et ses longs cils s'abaissèrent sur sa joue. Si Jacques l'avait ose', il lui eût dit qu'après l'avoir tant encourage', elle n'avait pas le droit, maintenant, de lui défendre de demander sa main... Mais Jacques était

un timide, et la royauté du monde est aux audacieux. Cependant, Sylvie resta plus troublée du reproche muet qu elle ne Teût été d'un éloquent réquisitoire.

— C'est donc sérieux? dit-elle , sans regarder le jeune homme, pendant qu un demi-sourire creusait une fossette dans chacune de ses joues.

— Sérieux? certes ! Sachez , mademoiselle, que la chose la plus difficile qu il y ait au monde, pour un homme, c'est de se décider à demander une jeune fille en mariage.

— Les femmes mariées, c'est moins sérieux? dit étourdiment Sylvie.

— Hem ! dit la tante Ramey, qui se tenait un peu plus loin, et n'en écoutait que mieux. Mais son avertissement fut perdu, ou plutôt il piqua au vif F enfant orgueilleuse.

— C'est moins sérieux, répéta l'incorrigible Sylvie, parce que ce n'est pas éternel, n'est-ce pas? tandis que le mariage. ..

— Mais, petite fille, où allez-vous chercher toutes ces incongruités? dit madame Ramey, qui jugea nécessaire de se lever et de se rapprocher des jeunes gens.

— Ma tante, c'est vous-même qui l'avez dit

au général Destret qui vous racontait ses conquêtes. . . Ce n'est pas de la conquête de T Algérie qu il parlait, bien certainement !

Tout déconfit qu il était, Jacques ne put s'empêclier de rire. Madame Ramey leva les mains au ciel, et s'assit sur le même banc que sa nièce, qui lui fit place.

— Mais, ma nièce, même quand je l'aurais dit dans certaines circonstances que je ne me rappelle pas, ce ne serait pas une raison pour le répéter !

— Ma tante, voulez-vous me dire, s'il vous plaît, à quoi l'on distingue les choses qu'il faut répéter de celles qu'il faut taire?

La tante, désarmée, jeta un regard au jeune homme, qui lui répondit dans le même langage : Elle est adorable !

— Vous vous querelliez? dit madame Ramey, désireuse d'en finir avec une situation qui se prolongeait depuis un peu de temps déjà.

Sylvie se détourna sans répondre et se leva. Jacques répondit d'un air dégagé : — Mais non, chère madame.

— Ah! fit tranquillement la bonne dame, c'est que vos amitiés ressemblent si fort à des querelles, que l'on pourrait s'y tromper.

Le silence re'gnait maintenant sur la terrasse. Tout doucement, sans affectation, Sylvie s'éloigna du banc, dans la direction du jardin ; mais avant de disparaître, elle jeta au jeune homme un regard qui signifiait : Je vous le défends.

Il répondit par un profond soupir, qui eut son écho chez madame Ramey.

— Elle ne veut pas? demanda confidentiellement celle-ci.

— Eh! qu en sais-je! fit-il avec un geste découragé. Hier soir, elle était bonne et charmante; aujourd'hui, tout est changé. Pourquoi?

' — Nous r avons gâtée, dit madame Ramey, après un long silence. J'ai une grosse part de responsabilité dans cette éducation bizarre. C'était trop aussi d'avoir vu mourir tous les siens. Nous n'avons pensé qu à la conserver vivante , belle et bien portante... Nous nous trouvions assez heureux de la voir vivre, et nous ne lui en demandions pas davantage. Cela n'a pas réussi.

— Oh! s'écria Jacques indigné, que vous faut-il donc de plus?

La tante de Sylvie ne put s'empêcher de rire de ces ferventes protestations de l'amoureux éconduit.

— Rien de plus, dit-elle, quelque chose de moins;

moins de caprices , moins de fantaisies e'tranges.

— Ce ne sont pas des caprices, affirma résolument Debrancy; elle a toujours une bonne raison pour faire ce qu elle fait; malheureusement...

— Malheureusement elle ne veut pas vous permettre de la demander en mariage, n est-ce pas? Si elle vous accordait cela, vous lui passeriez tout le reste?

— Je crois bien! fit Jacques en riant malgré lui. Sylvie reparut au bout d'une allée, les mains

pleines de fleurs sauvages qu'elle avait cueillies dans les pelouses encore non fauchées. Elle jeta un regard rapide sur la terrasse, s'assura que les deux conspirateurs qui en voulaient à sa liberté se trouvaient encore là, et s'enfonça dans l'épais couvert des tilleuls. Sa robe claire reparut deux ou trois fois à travers les branches des lilas, puis disparut tout à fait, emportant la joie des yeux de celui qui l'aimait.

Sur la terrasse, dans Tombre chaude du grand store rayé de rouge, apparut madame Clermont; la tête nue, son ombrelle à la main, elle traversa l'espace

ensoleillé et vint rejoindre les causeurs. Son sourire alla de Tun à l'autre avec une égale tendresse, une semblable confiance , et elle reçut en réponse deux regards pleins de bonne amitié.

Amélie Clermont n était plus ce qu on appelle une jeune femme, et pourtant, si elle Tavait voulu, nulle n eût mieux tenu sa place au sein du bataillon des élégantes. Elle venait d'avoir trente-six ans, et rien ne lui eût été plus facile que de cacher sept ou huit années, mais c'était là une faiblesse dont elle était incapable. Elle avouait son âge franchement, peutêtre même avec un peu d'ostentation, et se parait avec une sorte d'orgueil des quinze années de mariage qui avaient passé sur elle en la mûrissant sans la flétrir.

Cette indifférence aux triomphes ordinairement recherchés par les femmes avait une cause profonde : l'amour unique, presque légendaire, de M. et madame Clermont. Pierre Clermont avait épousé Amélie , après quelques-uns de ces empêchements ordinaires qui se mettent à la traverse de la plupart des mariages, on ne sait trop pourquoi, car les obstacles sont toujours écartés, et quand on les regarde , après quelque temps, d'un œil plus calme, on se demande comment des choses si peu impor-

tantes ont pu jouer un tel rôle dans la vie.

Les obstacles qui avaient arrêté momentane'ment r union de M. et madame Clermont e'taient précisément de ceux qui découragent les affections tièdes et avivent les passions sérieuses. Après dix-huit mois d'attente, le jour où Pierre emmena chez lui sa jeune femme, il n était pas d'êtres plus heureux sous le ciel. Ce bonheur n'avait jamais cessé; avec le temps et rage il avait pris une autre forme; ce n'était plus, aurait dit un poëte, un torrent rapide, emportant tout sur son passage; c'était un noble fleuve, qui coulait entre des rives unies , portant avec lui la joie et la prospérité.

Les époux Clermont étaient heureux en tout : une fortune solidement établie, une situation sociale de nature à ouvrir un accès facile à toutes leurs ambitions, s'ils en avaient eu, une santé florissante, tels étaient les dons que la destinée leur avait faits, dans un jour de libéralité. Leur seul chagrin était de n'avoir pas d'enfants, mais celui-là est un de ceux qui trouvent des compensations.

— Nous aimerons les enfants des autres, disait Pierre Clermont avec un soupir.

C'est ce qu'ils firent, — et ils furent aimés. Leur humeur égale, la générosité de leur caractère fai-

saîent d'eux des amis sûrs et précieux; les enfants qu ils voyaient grandir autour d'eux furent leurs amis, aussi bien que les parents eux-mêmes. 11 s'établit alors entre eux et cette génération nouvelle une familiarité respectueuse, une confiance filiale, qui fit autant de bien à ces sages époux, en leur conservant les émotions de Tâge qu ils quittaient, qu aux jeunes gens eux-mêmes, en leur inspirant le goût des choses sérieuses. La sagesse des Clermont en fut plus aimable, et la folie de cette belle jeunesse s'en trouva doucement tempérée.

Parmi les enfants qu'ils avaient vus se développer sous leurs yeux, Sylvie Germain était peut-être celle qui leur inspirait le plus d'intérêt. C'était la fille d'un ami de Pierre Clermont, beaucoup plus âgé que lui, et qui s'était marié assez tard. Un premier enfant n avait pas vécu. La petite fille perdit sa mère en naissant, et le père, ne se sentant pas assuré de vivre jusqu'au moment où elle pourrait se passer de lui, la confia à son jeune ami.

— Tu te marieras , lui dit-il , sois un père pour elle; et pour peu que tu épouses une femme digne de toi, cela vous fera une enfant toute venue, qui vous inspirera le goût de la paternité.

Pierre fut donc le parrain de Sylvie, pour laquelle

il choisit ce nom bucolique en me'moire de ses lectures de la dix-huitième anne'e. 11 avait vingt-deux ans alors, et ne devait se marier que trois ou quatre ans plus tard. M. Germain ve'cut assez longtemps pour être te'moin du bonheur de son jeune ami, et pour s'assurer qu en effet Ame'lie Clermont serait une mère pour sa fille, s'il en était besoin.

Sylvie ne devait pas manquer de mères, d'ailleurs; sa tante Ramey se de'voua absolument à elle et lui fit la plus douce des existences. Trop douce, peutêtre, car la jeune fille se développa en liberté, sans autre contrainte que celle des bonnes manières, sur lesquelles madame Ramey, indulgente à l'excès pour tout le reste, se montrait absolument inflexible. Cette discipline, purement extérieure , ne laissa pas de donner d'heureux résultats, car toute discipline profite à celui qui la subit; mais l'âme de Sylvie, naturellement indomptable, resta indomptée.

C'est au château des Herbages que, chaque année,

les époux Clermont venaient voir leur petite amie,

dans le repos de la vie des champs. Là, dans cette

douce oisiveté qu'inspirent la verdure et le ciel bleu,

Pierre Clermont interrogeait sa filleule sur ses

études, sur ses impressions, et il entrait bien mieux

dans la vie de ce jeune cœur qu'il n'eût pu le faire

pendant dix années de T existence parisienne. Amélie ne se mêlait point à ces entretiens; elle savait son mari capable de donner les conseils les plus délicats et les plus sûrs, et elle réservait prudemment sa propre influence pour les questions extérieures de relations mondaines, où elle apportait un tact parfait.

Tout alla bien jusqu'au jour où Sylvie eut seize ans. Ce jour-là, madame Ramey avait convié aux Herbages la fleur du panier de ses amis , pour fêter Tavénement à la vie sociale de ce joli papillon, resté jusqu'alors chrysalide. Au moment où Clermont levait son verre, avec un petit speech moitié gai, moitié sérieux , pour complimenter sa belle filleule , Sylvie fit un geste qui signifiait : Attendez un peu.

Son parrain ne se laissa point émouvoir et termina son petit discours, au bruit des applaudissements. La jeune fille se leva à son tour et répondit sans le moindre embarras :

— Mon cher parrain, et vous tous, mes amis, je vous remercie de l'intérêt que vous m'avez toujours porté, et je vous prie de bien vouloir me le continuer. De mon côté, j'ai une communication à vous faire. Je trouve que je suis assez avancée comme ça dans mes études. Il est absolument inutile que je les continue, attendu que ça m'ennuie , et que je fais tou-

jours très-mal ce qui m'ennuie. Donc , mes bons amis, nous ne parlerons plus de perfectionner mon éducation, qui est finie à partir d'aujourd'hui. Mais comme on ne peut rester oisif, — c'est vous, mon parrain, qui m'avez enseigne' ce précepte, — et comme, d'ailleurs, je me sens de hautes aptitudes administratives, je veux dorénavant me consacrer à la connaissance approfondie de l'agriculture et du commerce , de façon à remplacer un ministre , si jamais la France venait à en manquer, — ce qui n'est, d'ailleurs, pas probable, à la façon dont vont les choses, du moins à ce que dit mon parrain. Donc, si vous le voulez bien , vous porterez avec moi la santé des Herbages, dont pas un fagot de bois mort ne doit plus m' être étranger.

Ce discours, qui avait d'abord produit une impression défavorable, s'acheva au milieu des éclats de rire; on n'y vit qu'une boutade de la jeune châtelaine, et l'on eut raison; elle s'occupa aussi peu d'agronomie que d'orthographe, ce qui ne l'empêcha pas de connaître fort suffisamment l'une et l'autre de ces sciences épineuses, car elle avait une incroyable faculté d'assimilation.

Ce qui était vrai, c'est que Sylvie, sous une forme plaisante, avait levé ce jour-là l'étendard de

la révolte; révolte courtoise et contenue dans le^^ bornes des convenances, mais révolte avérée et positive. Sa tante Ramey eut souvent à lutter avec elle et dut toujours s'avouer vaincue. Seul Pierre Clermont avait de F autorité sur la jeune fille. Lorsque la bonne dame ne savait plus à quel saint se vouer pour empêcher quelque sottise par trop extraordinaire, elle envoyait un télégramme à Pierre, qui arrivait toute affaire cessante, et en deux mots de raisonnement mettait la rebelle à la raison.

— Puisque ton parrain te dit exactement les mêmes choses que moi, fit un jour remarquer madame Ramey, je ne vois pas pourquoi tu m'obliges aie déranger. Tu pourrais bien m' écouter tout de suite.

Sylvie jeta sur sa tante certain regard en dessous qui faisait le plus drôle de contraste avec sa physionomie franche et ouverte ; après quoi , prenant son

parti :

— Vous n'avez pas deviné pourquoi? dit-elle en lui riant au nez avec une gentillesse irrésistible. Eh bien, c'est parce que sans cela je ne verrais mon parrain que pendant deux ou trois mois de Tannée, au lieu que maintenant je suis sûre de le voir toutes les fois que j en ai envie.

— Je crains, g^ronda madame Ramey, qu'il ne finisse par trouver que tu en as envie trop souvent.

Sylvie rougit jusque sur ses cheveux, s'enfuit dans le jardin et ne reparut qu aux appels réite're's de la cloche du dîner. Elle monta dans sa chambre pour changer de toilette et se montra à table sous F apparence la plus correcte qui se puisse désirer. Mais si madame Ramey n avait pas e'te' très-myope, elle aurait vu que sa nièce avait les yeux rouges, pour avoir pleuré toute l'après-midi.

Pendant trois mois, Pierre Clermont ne reçut pas le moindre télégramme, si bien qu'un beau jour, inquiet d'une sagesse si inaccoutumée, il télégraphia, à seule fin de savoir si sa belle filleule était encore de ce monde.

Sylvie reçut cette dépêche de Tair le plus calme.

— Je pensais bien que cela finirait par là, ditelle en repliant le papier bleu qu'elle mit dans sa poche.

— Eh bien, fit madame Ramey un peu scandalisée de cette indifférence, tu vas, j'espère, répondre par une gentille lettre à ce bon parrain qui s'inquiète de toi?

— Moi? Non! fit la jeune fille toujours indifférente; je trouve trop d'avantages au style télégra-

phique, pour ne pas suivre Texemple de mes supe'rieurs.

Et dans la soirée du même jour M. et madame ClermoDt reçurent la dépêche que voici :

ce Santé excellente, ordre parfait, reconnaissance sans bornes pour sollicitude.

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