‹ Le fiance de sylvieChapitre 2 sur 2 · SYLVIE. T · texte numérisé non relu

SYLVIE. T

— Qu est-ce que cela veut dire? fit madame Clermont en relisant cette brève communication.

— Elle se moque de moi, répondit Clermont sans s'émouvoir. J'irai demain. Il est grand temps, d'ailleurs, que je donne un coup d'œil aux Herbages, et aussi à ma filleule, qui me paraît avoir un léger coup de marteau.

Il partit en effet le lendemain, et, après un trajet de deux heures en chemin de fer , arriva au domaine des Herbages; de là un quart d'heure de chemin le conduisit au château.

Comme il approchait, sous T épais couvert des tilleuls de la grande avenue, il vit T élégante silhouette de Sylvie se détacher sur le perron. Vêtue d'une étoffe blanche froissée en mille plis, longue et mince comme une statuette de Jean Goujon, elle s'accoudait sur k rampe à balustres de pierre qui contournait le

double escalier. Son visage fin, encore un peu maigre, portait une expression mystérieuse, à demi souriante, à demi inquiète ; elle avait Tair d'e'couter et d'attendre.

La cloche du déjeuner résonna longuement dans Fair sonore de midi; Cîei mont pressa le pas, et en même temps Sylvie, se détachant lentement de la balustrade, tourna son visage vers Tavenue, qu elle semblait éviter jusque-là... Vit-elle son parrain? Peut-être. Au lieu de courir à sa rencontre, comme une filleule bien apprise, elle appuya une main sur la pierre moussue et resta immobile, les yeux baissés. Il sortit de F ombre épaisse et traversa rapidement Fespace sablé, sous la lumière implacable du soleil d'août. La jeune fille descendit alors les marches de Fescalier, rencontra Clermont au bas, lui présenta gravement son front, qu il baisa, et lui dit en remontant à son côté:

— Bonjour, mon parrain, je vous attendais, Clermont, surpris de cet accueil, la regarda attentivement. Elle était rose et blanche, Fair très-calme, les yeux purs sans trace de crainte ou d'émotion.

— Et pourquoi m' attendiez- vous, mademoiselle ? lui dit-il d'un ton plaisant.

— Parce que j'e'tais sûre que vous viendriez me gronder après mon téle'gramme d'hier.

Cette réponse fut faite si tranquillement, que Clermont ressentit un choc très- vif. Etait-elle à ce point habile et dissimule'e, cette fillette de dix-sept ans, qu un homme sérieux tel que Pierre Clermont luimême fût un jouet dans sa main et obéit à son caprice comme une simple marionnette? Il se sentit fort humilié de cette idée et prépara ses arguments les plus sévères pour le moment où ils pourraient causer en paix.

Ce moment se fit attendre ; madame Ramey , accourue au bruit d'un pas masculin, se confondit d'abord en exclamations joyeuses, puis se répandit en regrets de n'avoir pas prévu cette arrivée, afin de commander un bon déjeuner. Deux recluses, disaitelle, vivant principalement de laitage et de fruits... Sylvie l'interrompit.

— J'ai commandé un très-bon déjeuner, dit-elle, et Denis vient de descendre à la cave, avec ordre de monter du château d'yquem 1865. C'est le vin préféré de mon parrain.

Clermont eut peur, cette fois, et regarda son impassible filleule avec quelque chose de plus que l'attention qu'il lui accordait, même lorsqu'il la gron-

dait avec le plus de tendresse. Madame Ramey se mit à rire, trouvant très-drôle la domination de sa petite sorcière, et Sylvie sourit d'un air d'inébranlable supe'riorite'.

Le déjeuner se prolongea; les uns et les autres avaient tant de choses à se dire, que les questions et les réponses s'entre-croisaient sans cesse; enfin une accalmie se produisit. On passa dans le petit salon frais et hospitalier ; madame Ramey disparut, et Clermont se trouva seul avec sa filleule.

— Eh bien ! Sylvie, comment vont les Herbages? dit-il avec bonté, voulant flatter cet amour de l'agriculture qu'il considérait comme une innocente manie.

— Fort bien, mon parrain, répondit aussitôt la jeune fille. Nous aurons quinze mille bottes de regain dans le domaine de Bas; je ne sais pas encore ce que donnera la seconde coupe de luzerne dans le domaine de Haut, mais ce ne sera pas au-dessous de l'autre. Pour les orges, c'est en première qualité. L'avoine est moins belle d'apparence, mais la saison est encore si peu avancée, qu'il serait imprudent de rien préjuger.

Elle débita ce discours d'un ton très-posé; Clermont, de plus en plus abasourdi, la regardait sans y rien comprendre. Un sourire mahcieux, rapide comme

un éclair, traversa le visage de la jeune fille, qui redevint calme aussitôt. Mais ce sourire Tavait trahie.

— Ah ! la petite masque ! pensa le parrain ; elle se moque parfaitement de moi.

Cette découverte le remit en selle, et il était temps; depuis deux heures, il s'embrouillait terriblement dans ses guides, mais Sylvie venait de perdre tout le terrain qu elle avait précédemment gagné.

— Je savais fort bien, lui dit-il d'un ton grave, que vous m'avez envoyé ce télégramme pour m' engager à venir ici. Ce qui m'étonne, c'est que vous, qui êtes perspicace, Sylvie, vous n'ayez pas compris que mon message était un avant-coureur de ma visite, et que j'étais décidé à vous voir daus un bref délai.

La joie malicieuse de la jeune fille tomba tout à coup; ses cils s'abaissèrent, et elle garda le silence.

— Je me suis décidé à venir aujourd'hui, reprit Clermont en cessant de la regarder , car il se sentait pris d'une grande pitié pour la mortification de sa fiUeuie, parce que j'avais des questions sérieuses à traiter avec votre tante.

Sylvie le regarda d'un air qui semblait dire : Avec moi, ce serait, je crois, bien plus pratique et plus intéressant; mais Clermont fut impitoyable.

— Nous vous avons laissé jouer à la petite reine,

dit-il; c'était fort geotil. A présent, vous avez dixsept ans, il faut songera votre entrée dans le monde, et nous devons nous consulter à ce sujet.

— Cest bien simple, dit Sylvie en rougissant, vous me prendrez chez vous Thiver prochain, et ma marraine me mènera dans le monde avec vous ; pendant ce temps-là, ma tante Ramey , qui déteste Paris, s'occupera des raisins de conserve aux Herbages.

Elle avait pris dès T enfance Thabitude de nommer Amélie Clermont sa marraine, afin de ne pas la séparer de son cher parrain. La véritable marraine n avait pas eu le temps de s'en formaliser, attendu qu elle était partie pour l'autre monde avant que Sylvie sût épeler convenablement.

Clermont resta muet. Certes, c'aurait été charmant d'avoir à son foyer cette fantasque fillette, si jolie, si bonne au fond, d'un esprit si drôle et si original. 11 n'y avait point songé, étant de ceux qui respectent les choses établies. ^ladame Ramey n'avait jamais quitté sa nièce; il ne pouvait entrer dans la pensée du parrain de Sylvie de séparer la bonne dame de son enfant d'adoption.

Une seconde réflexion, plus personnelle cette fois, lui démontra qu'il serait fort gênant pour Amélie de changer ses habitudes casanières et de se faire cha-

peroii. C'est donc d'un air assuré qu il répondit à sa filleule :

— Vous arrangez cela selon vos goûts , mais , ma chère enfant, sous peine de vous montrer égoïste, il faut consulter un peu ceux des autres. Ce que vous proposez est tout simplement impraticable.

Sylvie ne réppndit rien. D'une main nerveuse ou distraite, elle rangeait les billes d'agate d'un jeu de solitaire dans les trous d'ébène. Clermont continua son discours éminemment pratique et moral, et s'arrêta tout à coup : les larmes de la jeune fille tombaient rapides et pressées sur le petit objet qu elle feignait de regarder attentivement.

— Je vous afflige? dit-un peu impatienté, un peu nerveux lui-même ; il faut pourtant, ma chère enfant, que vous me permettiez de vous parler le langage de la raison !

Elle secoua la tête lentement, comme pour dire que ce n'était pas ce langage qui lui faisait peur, et les larmes tombaient sur ses doigts tremblants , plus rapides et plus brûlantes.

— Qu'est-ce donc, Sylvie? Avez- vous quelque chagrin que j'ignore? demanda Clermont.

— Vous ne m'aimez plus, dit tout bas la jeune fille sans faire un mouvement.

— Moi! s'écria Clermont bouleversé en se levant soudain.

11 lui prit les deux mains et resta devant elle, profondément peiné à la pensée que cette enfant qu il avait vue naître doutait d'une affection qui formait une partie de sa vie intime.

— Pourquoi pensez-vous que je ne vous aime plus? Ne suis-je pas votre meilleur ami? N'ai-je pas été celui de votre père? Vous ai-je témoijjné autre chose que T affection la plus sincère, la plus tendre?

— Vous me disiez toi autrefois , murmura Sylvie , et vous m'emmeniez avec vous à tout moment. . . Aujourd'hui, vous refusez de me prendre chez vous cet hiver; et depuis six mois vous me dites vous, comme si j'étais une étrangère!

Clermont sentit l'impossibilité d'expliquer à la fois tant de choses à cette enfant en larmes. Il se contenta de l'apaiser par des paroles affectueuses et lui promit de trouver une solution qui satisfît tout le monde.

En effet, avant de quitter les Herbages, il s'arrangea avec madame Ramey pour qu'elle vînt habiter près d'eux, dans la même maison, un appartement qui permettrait à Sylvie de passer une grande partie de son temps sous leur toit, tout en laissant

à madame Clermont la liberté entière de ses actions, puisque madame Ramey restait le chaperon responsable de sa nièce.

Lorsque cette re'solution fut prise , Pierre voulut la notifier lui-même à la jeune fille avant de partir. Le soleil s'abaissait déjà sur l'horizon, et Amélie serait certainement forcée de faire retarder le dîner; aussi fit-il ses adieux un peu brusquement.

— C'est arrangé, Sylvie, dit-il en lui prenant la main. Vous passerez Thiver aussi près de nous que cela se peut sans vivre absolument ensemble ; nous nous verrons tous les jours ; mais tu seras bien sage et tu tâcheras de ne pas donner de souci à ta marraine.

Elle lui sauta au cou sans répondre. Il sentit ses deux bras d'enfant se rejoindre derrière sa tête et le serrer presque jusqu à Tangoisse. En même temps, elle lui plantait sur les joues deux baisers de nourrice qui lui laissèrent des traces rouges au moins jusqu'à la station du chemin de fer.

— Sylvie! dit Clermont d'un ton de reproche. Mais elle le regardait d'un air si heureux, qu'il

n'eut pas le courage de la gronder.

— Mon parrain, dit-elle tout d'une haleine, si vous étiez gentil, au lieu de vous en aller tout seul

VOUS ennuyer avec marraine dans votre propriété du Charolais, vous feriez bien mieux de passer six semaines ici... ou trois mois. Vous savez... je dis six semaines pour ne pas vous effrayer !

— Nous verrons, fit Clermont, en riant de la forme singulière de l'invitation; je ne dis pas non; soit avant, soit après le Charolais... Nous verrons.

Il se tourna vers madame Ramey pour lui dire adieu et descendit rapidement le perron. Sa filleule, accoudée à la balustrade, à la même place où il l'avait vue le matin, le suivait des yeux... Tout à coup il entendit derrière lui un frôlement léger, et une petite main se glissa sous son bras.

— 0 mon parrain, que je vous aime! Vous êtes ce que j'aime le mieux au monde, lui jeta Sylvie

r oreille.

Avant qu'il fût remis de sa surprise, elle grimpait déjà Fescalier, la tête tournée vers lui, et il put voir sur ce jeune visage une expression de tendresse et de confiance enfantines.

— Quelle gamine! se dit Pierre Clermont. En voilà une qui donnera du fil à retordre à sa tante l'hiver prochain ! Ma pauvre Amélie! S'il lui avait fallu chaperonner ce diablotin, elle y aurait perdu la séré nité qui la rend si merveilleusement douce et bonne !

Pierre Clermont eut beau se hâter, il manqua le train, d'une minute, il est vrai; mais mieux vaudrait le manquer d'une heure que de le voir filer devant soi d'un air narquois, pas très-presse', avec un joyeux panache de fumée qui a Tair de se moquer du retardataire.

Il fallait attendre deux heures ; dîner, par conséquent, dans une auberge quelconque. C'est ce que fit Clermont, après avoir, toutefois, prévenu par dépêche madame Clermont de sa mésaventure. Pendant ce dîner solitaire et peu savoureux, Pierre retourna dans sa pensée , à diverses reprises , les circonstances de sa visite aux Herbages, et resta, quoi qu'il en eût, sur une vague impression de mécontentement. De qui ou de quoi était-il mécontent? Il n'eût pu le dire; aucun fait n'était de nature à causer cette impression. Aussi s'empressat-il de la chasser , ce qui lui fut de plus en plus aisé à mesure que l'heure du train se rapprochait. Lorsque la locomotive s'arrêta devant lui , il sauta dans un v^agon, tout à fait persuadé maintenant que sa méchante humeur provenait uniquement du retard qu'il avait subi.

Comme il rentrait chez lui , il leva les yeux pour regarder ses fenêtres. C'e'tait une vieille habitude d'amoureux, prise dans les premiers temps de son mariage, alors quil était certain de trouver, au retour, le visage d'Ame'lie anxieusement dirige' vers le côté par lequel il devait revenir. Avec les années, Amélie s'était moins souvent montrée à la fenêtre; le goût des longues stations aux fenêtres se perd étrangement à mesure que les femmes avancent en âge. Mais Pierre regardait toujours sa maison avant d'entrer; il voyait la lumière dans la chambre de sa femme , et savait alors qu elle était là , prête à le recevoir avec son bon sourire et son paisible enjouement.

Ce soir, les fenêtres de la chambre étaient obscures ; en revanche, il y avait de la lumière dans le salon.

— Comme elle a dû s'ennuyer avec des fâcheux ! pensa Clermont. 11 ne manquait plus que cela pour achever de gâter sa journée.

11 monta rapidement les deux étages, entra avec

sa clef, ouvrit la porte du salon, et resta saisi d'e'tonnement devant un beau garçon de vingt-cinq ans, complètement inconnu, qui causait familièrement avec Amélie. Penché sur le bras de son fauteuil, il lui faisait lire une lettre, et tous deux riaient aux éclats.

— Enfin, s'écria madame Clermont, voici mon mari.

Le visiteur s'était levé et tendait ses deux mains cordiales à Clermont, qui répondit d'un air froid :

— Pardon, monsieur, je n ai pas Thonneur...

— Jacques Debrancy ! fit Amélie en les poussant l'un vers l'autre.

Cette fois , ce fut Clermont qui ouvrit les bras au visiteur, qui s'y précipita.

— Enfin! garnement! dit Pierre en s'asseyant sur un canapé bas, auprès de sa femme, en face du jeune homme. D'où viens-tu? Quelle nouvelle sottise as-tu faite, que te voilà de retour? Je me figurais que tu étais parti pour dix ans !

— Et vous auriez été bien débarrassés de moi ! fit Jacques en riant. Eh bien, non! Je n'ai pas fait la moindre sottise, si invraisemblable que cela puisse paraître. J'étais de l'expédition Dubois, vous savez, pour explorer les lacs de l'Afrique centrale... jMais

je ne vais pas vous parler géographie, cela ne vou^ amuserait pas du tout, ni moi non plus. Nous avom perdu en route les deux tiers de la mission, l'autre tiers a e'té rappelé, et me voici revenu bredouille, avec une barbe énorme, un teint de Bédouin, et beaucoup de petites curiosités dans mes malles, pour les petites armoires de madame Clermont.

41 échangea un regard plein de gaieté avec Amélie, qui souriait.

— Tu as couru de grands dangers? fit Clermont, qui le regardait avec intérêt.

— Peuh! Quand on nest pas tué, vous savez, cela n*a pas d'importance. J'ai reçu une balle dans le bras, mais cet imbécile de nègre, qui m'a manqué, visait si mal qu'il m'a fait un simple trou au travers, absolument comme avec une lardoire, et encore c'était le bras gauche ! Il n'était pas malin, allez, ce nègre-là; celui qui a tué le capitaine était plus adroit.

Jacques se tut, et un faible soupir lui échappa; mais il reprit aussitôt son expression joyeuse.

— Ne parlons plus de tout cela. Je me demande si c'est arrivé. L'eau des grands lacs, le désert, le soleil et la lune, oh ! la lune ! tout cela qui me tenait si fortement quand j'étais là-bas, n'existe plus aujour-

d'hui. Je suis chez vous, Clermont, à vos pieds, chère madame, à vos pieds moralement, bien entendu, et je ne connais plus que vous.

— Tu vas recommencer ta vie d'autrefois? dit Pierre en levant F index avec reproche.

— Quelle vie d'autrefois? J'ai donc eu une vie d'autrefois? C'est curieux ! moi qui me figurais être arrivé tout vif d'Afrique, après avoir été' élevé parmi les crocodiles...

— Ce qui ne t'a pas empêché de dépenser de jolies sommes dans un tas d'endroits où l'on ne s'amuse pas pour rien, repartit Clermont.

— Cela vous étonne , vous , parce que vous vous amusez pour rien chez vous, bien gentiment; c'est madame Clermont qui vous fait de la musique , de sorte que vous n'avez pas besoin d'aller à l'Opéra. C'est madame Clermont qui forme sa cuisinière, si bien que vous ne dînez pas chez Bignon, et c'est meilleur... Vous êtes bien heureux d'être marié avec madame Clermont, vous ne pouvez pas vous imaginer les économies que cela vous fait faire !

— Plaisante, va! reprit Clermont; qui est-ce qui t'empêche de te marier?

— Ma timidité !

M. et madame Clermont éclatèrent de rire. L'idée

que Jacques pouvait être timide leur paraissait d'un comique achevé'.

— Riez tant qu il vous plaira! continua le jeune homme. Je sais bien que c'est drôle, avec une barbe comme ça, ei un joli compte au Café Anglais, — que j'ai paye' Fan dernier, — de pre'tendre à la timidité', d'autant qu'il n'est pas donne' à chacun de posséder cette dernière qualité, — c'est si comme il faut! Mais je suis timide dans le monde. J'ai peur des demoiselles, des demoiselles bien élevées, veux-je dire, j'ai encore plus peur de leurs mamans, — et de leurs papas, c'est bien pis! Et de leurs tantes, leurs oncles, etc. Et de M. le maire et son adjoint... Je n'en sortirai jamais!

— Il n'y a pourtant de vrai et de beau que le mariage, dit madame Clermontde sa voix riche et douce.

— Parbleu ! à qui le dites-vous ? Quand on a vu le vôtre, on est converti!

Son regard affectueux enveloppa les deux époux de la même lumière chaude.

— Donc, conclut Amélie, il faut vous marier.

— Impossible! me marier moi-même, jamais de la vie! 3Iariez-moi si vous voulez : je serai une victime souriante et résignée; vous pourrez même me parer de fleurs, je me laisserai faire.

— Je ne me mêle jamais d'un mariage, dit Amélie; j'ai le cœur trop tendre : je ne pourrais jamais supporter la vue des malheureux que j'aurais faits.

— Pourquoi seraient-ils malheureux? Avec le goût parfait qui vous caractérise, vous sauriez les assortir! Ce nest pas plus difficile, au fond, que d'arranger un ameublement; le tout est d'avoir le discernement. U y a des tapissiers qui vous font dépenser un argent fou, et l'on se croirait à l'hôtel, tandis que d'autres, avec un rien...

Il regarda autour de lui le salon aimable, aux couleurs douces, harmonieusement fondues en un ensemble délicieux. Par-ci, par-là, une faïence d'un bleu verdâtre, une plante exotique au feuillage richement coloré, jetaient une note soutenue qui attirait l'œil et le reposait en même temps.

— C'est joli, ici, dit Jacques; c'est pourquoi j'aimerais bien à être marié par vous.

11 se tut; Pierre et Amélie échangèrent un regard.

— Quel âge as-tu? demanda Clermont.

— Mes papiers? Voici : Jacques-Félix Debrancy, vingt-cinq ans, fils orphelin du général Debrancy, vingt-deux mille francs de rente, les six autres mille dits francs de rente ayant servi à payer les dettes que ledit Jacques-Félix avait contractées pen-

dant quil semait sa folle avoine. Santé parfaite, caractère doux , humeur ordinaire. Que vous faut-il encore?

— Pourquoi es-tu parti avec la mission Dubois? demanda Pierre.

— Ah ! voilà ! . . .

Cette réponse ne parut pas suffisante au mari d'Amélie, qui ajouta :

— Un désespoir d'amour?

— Non! Je n'ai jamais aimé, ce qui s'appelle aimer. Je vais vous paraître très-fat, mais voici la vérité : Il y avait une petite femme qui s'était attachée à moi..., je ne voulais pas m' attacher à elle; j'ai toujours eu peur de ces liens qui se font si facilement et qu'on ne peut plus défaire ensuite... Alors, comme je n'avais pas le courage de rompre, j'ai cherché un prétexte pour m'en aller : il y avait la mission Dubois, je l'ai suivie. Voilà tout.

— C'est extrêmement simple ! fit Améhe.

— Tu ne pouvais pas aller moins loin? dit Clermont.

— Je n'ai pas trouvé d'occasion, répondit le jeune homme.

Après un silence, il ajouta en souriant :

— Eh bien, me marierez- vous?

— On verra! fit posément Clermont. Tu n'es pas si piessé, j'imaghie!

Ils se mirent à parler de cent choses, et le temps s'e'coula si vite, que minuit e'tait sonné depuis longtemps quand ils songèrent à se séparer.

Au moment de partir, Jacques dit :

— Me permettrez-vous de reprendre ma bonne vie d'autrefois? d'aller et de venir ici comme par le passé?

— Je crois bien ! fit Clermont. Tu es la joie de la maison.

Jacques se tourna alors vers Amélie pour obtenir la même permission; il la lut dans son regard et dans son sourire, aussi bien que dans sa main cordialement tendue.

— Je suis bien content qu'il soit revenu, dit Pierre à sa femme, quand le jeune homme les eut quittés; c'était triste sans lui. Veux-tu que nous l'emmenions à la campagne?

— Certainement, répondit-elle. Je crois qu'il est plus fatigué qu'il ne veut l'avouer. Nous le mettrons au vert; cela lui fera grand bien.

En effet, Jacques avait un extrême besoin de paix et de repos. Ce qu'il avait dit était exactement vrai; il avait reculé devant une liaison qu'il craignait de

voir deveoir durable; mais ce qu il ne s'avouait pas à lui-même, c'est qu'il s'e'tait senti plus touché qu il ne l'aurait voulu. Il n'aimait pas assez cette jeune femme pour lui consacrer sa vie, — et l'aimait trop cependant pour vouloir briser la sienne. Il était parti le cœur un peu serre'; mais il revenait libre, l'esprit clair, l'âme dégagée de toute pensée troublante. Le vent du désert, en passant sur son front, avait balayé tout ce qui pouvait rester en lui d'impur.

Il suivit ses amis dans leur terre de province où ils restèrent un mois, et où ils furent parfaitement heureux. Entre ces trois êtres fort différents l'un de l'autre, régnait une affinité complète dans les choses essentielles de la vie, sur lesquelles il faut s'entendre, sous peine de subir une série de froissements perpétuels. Quand ils revinrent à Paris, avant le séjour que M. et madame Clermont avaient promis de faire aux Herbages , la séparation fut pour tous une véritable peine.

— Si j'avais eu un fils, dit Clermont au jeune homme, je l'aurais souhaité tel que toi.

— Avec mes défauts? demanda Jacques, fort ému.

— Puisqu'il en faut absolument, — oui, avec tes défauts, de préférence à ceux des autres.

Jacques était encore un de ces enfants que Cler-

mont avait vus naître. Lorsque, le premier dimanche après son mariage, e'tait apparu à Ame'lie, dans son uniforme de lycéen, ce garçon de dix ans, tout petit, mais très-brave , quoique facilement intimide' par les douces paroles, elle s' e'tait prise d'une grande pitié' pour ce petit être charmant, jeté' dans la vie sans père ni mère, aux soins d'un tuteur e'goïste qui ge'rait fort bien sa fortune , mais qui le laissait au colle'ge les jours de sortie. Les grands yeux bruns et Tair moitié' vaillant, moitié' effarouché du petit garçon touchèrent le cœur de la bonne Amélie. Elle lui ouvrit ses bras maternels et F aima comme son enfant.

— Tu as une fille, disait-elle en riant à son mari, quand il lui parlait de Sylvie, et moi, j'ai un garçon.

Plus tard, la vie de collège et les airs fanfarons de l'adolescent, qui arrachent moralement des mains et de la société des femmes les jeunes gens en train de grandir, pour les rendre, quelques années après, à d'autres femmes qui ne valent pas le>s premières, — et aussi cette sorte de fausse honte qui pousse à tant de mauvaises actions , — détachèrent Jacques de sa grande amie. Il se fit rare, il se montra froid.

— Bon! Il te reviendra! dit Clermont à Amélie, qui s'en plaignait non sans amertume. Toutes les couveuses en sont là; leurs fils leur échappent, et

puisque c'est la loi naturelle, nous aurions tort de nous en plaindre ! C'est un moment à passer; seulement ne Taccuse pas d'ingratitude, car l'ingratitude est loin de son cœur !

C'était vrai; mais Amélie souffrait, et elle souffrit pendant assez longtemps pour que son affection en fut refroidie. Clermont s'était trompé, Jacques ne lui revint pas. Avec les années et la raison, il apprit à mener de front ses plaisirs et la reconnaissance amicale qu'il devait aux amis de son enfance ; mais l'intimité avait disparu, quoique les apparences fussent les mêmes, et que le jeune homme prît une grande part à la vie de M. et madame Clermont.

A son retour d'Afrique, Jacques éprouva tout à coup un indicible besoin de courir à eux, de leurouvrir son cœur, de leur dire mille choses qu'il se reprochait de leur avoir cachées jusque-là. Il accourut, à peine débarqué, et trouva Amélie toute seule pendant que Pierre faisait sa visite aux Herbages. Peutêtre cette circonstance ajouta-t-elle, sinon à son désir de s'épancher, — il était venu pour cela, — du moins à la douceur de ses confidences. Ce fut une confession générale. Emu de se voir toujours sincèrement aimé par les amis qu'il avait tant négligés, il s'accusa de tous ses torts réels, et de quelques autres, imagi-

naires. Saisissant les mains que madame Clermont lui tendait, il y ensevelit son visage et ses yeux, où montait une moiteur inaccoutumée, se jurant inte'rieurement qu il aimerait mieux retourner au désert pour y recevoir une balle dans l'autre bras que d'affliger de si excellents amis. Depuis lors, tout alla le mieux du monde.

Madame Clermont avait bien quelque frayeur de le laisser seul à Paris pendant qu ils iraient faire à Sylvie leur visite promise ; mais son mari se moqua si bien d'elle, qu elle finit par rire de ses terreurs.

— Après qu il a été massacré par les nègres sur les bords du Nyanza, disait-il, tu f inquiètes de le savoir sur le boulevard des Italiens !

— Ce n est pas la même chose, dit la bonne Amélie. Enfin, je suppose qu il est aussi rompu à ces dangers-là.

Us allèrent aux Herbages, où elle reçut deux ou trois lettres fort drôles de leur jeune ami. Puis ils rentrèrent tous à Paris, et les délices d'un hiver mondain les absorbèrent chacun de son côté.

Lorsque Debrancy revit Sylvie, à une soirée que donnaient M. et madame Clermont en l'honneur de leur filleule, il fut tort étonné du changement qui s était opéré en elle depuis environ deux ans. Il

avait rencontré maintes fois cette gamine, et l'avait toujours juge'e peu digne d'attention. Elle portait alors ses cheveux ébouriffés sur ses yeux, plus moqueurs que tendres, et méprisait profondément la moindre allusion à plus de décence dans son maintien. Maintenant, c'était une jeune personne irréprochable. On pouvait, sans trop de rigueur, accuser son nez d'être un peu long, son visage un peu maigre et ses bras un peu grands, — mais l'ensemble était satisfaisant, et les dix-sept années de la jeune fille lui donnaient, en fraîcheur et en grâce malicieuse, ce qui pouvait lui manquer d'autre part.

Sylvie, de son côté, accorda une attention plus particulière à ce demi-héros revenu de si loin ; on a beau croire qu'on n'est pas romanesque, cela fait toujours quelque effet, à dix-huit ans, de danser avec un monsieur qui s'est battu contre les nègres. 11 y a là comme un lointain ragoût des Annales de la Foij assaisonné d'une pointe de géographie, qui n'est pas sans charme.

Le défaut dont Jacques se plaignait si fort , la timidité, n'était pas celui de Sylvie. Entre deux figures de contredanse, elle dit délibérément au jeune homme :

— C'est donc pour danser cet hiver à Paris que vous avez abandonné les grands lacs?

— Précisément, mademoiselle, répondit-il; c'était pour avoir Fhonneur de valser avec vous, si toutefois vous voulez bien nV accorder la première valse.

Elle consentit, par un signe de tête fort noble, et exécuta sa part de la figure de danse; après quoi, sans se tourner vers son cavalier :

— Qu est-ce qui vous a le plus manqué, là-bas, dans le désert? demanda-t-elle, avec Faplomb des ingénues, qui se doublait chez elle d'une indifférence complète pour le qu en dira-t-on.

A cette question, Jacques, interdit, resta muet. Il lui avait manqué tant de choses, qu'il se sentait incapable d'en nommer précisément une.

— Eh bien? insista Sylvie, qui tenait à ses idées. Le jeune homme distingua à l'autre extrémité du

salon le doux visage d'Amélie; elle le regarda en souriant, heureuse de lui voir cet air reposé, contente de le voir près de Sylvie, qui n'était pas une de ces redoutables demoiselles à marier que les mères craignent pour leur fils. Une lumière traversa l'esprit de Jacques, et il répondit en toute sincérité :

— Parmi tout ce dont l'absence m'était pénible à supporter, je crois bien que ce qui m'a le plus

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manque, c'ctiit le sourire de madame C^ermrnt. Sylvie fit un signe de tête plein d'approbalion.

— C'est ma marraine, vous savez, dit-elle. Je Taime beaucoup. C'est-à-dire que c'est la femme de mon parrain. Tout le monde Taime.

— Ce n'est pas e'tonnant! fit Jacques avec feu. Quand on l'a connue, tout enfant comme moi, quand elle a été une providence visible, il faudrait être un monstre pour ne pas l'adorer.

— C'est comme mon parrain, dit la jeune fille, je l'adore.

— C'est fort sa{je, répondit Jacques en s'inclinant. Mus par la même idée, ils rejjardérent en même

temps madame Clermont, qui n'avait pas changée de place. En les voyant ainsi, elle eut, comme une intuition, la pensée de les marier. Ce fut un éclair, elle en rit T instant d'après; cependant elle quitta le salon où la contredanse terminée désorg^anisait les groupes, et se dirigea vers son mari, occupé ailleurs.

— Tu ne sais pas, lui dit-elle à voix basse, je viens d'avoir l'idée que Jacques et Sylvie feraient un très-gentil ménage.

— C'est vrai! fit Clermont surpris. Est-ce étonnant que je n'y aie jamais pensé !

— Il n y a pas de temps perdu, répondit Amélie avec sa douceur tranquille. Nous en parlerons. En attendant, vois-tu quelque objection à les laisser se rencontrer souvent?

— Pas la moindre !

Amélie retourna à ses devoirs de maîtresse de maison.

Cette idée vague prit bientôt un corps; madame Ramey, consultée, se déclara ravie, et tout fut arrangé à Tinsu des contractants, sous la réserve expresse, toutefois, que la proposition viendrait d'eux-mêmes et ne leur serait nullement suggérée.

— Il sera même bon, dit Clermont, qui se souvenait de son mariage, — de leur susciter quelques obstacles, afin qu'ils aient le mérite de les vaincre. Us n en seront que plus heureux par la suite.

— Machiavel ! fit sa femme en le menaçant du

doigt.

L'hiver s'acheva de la façon la plus brillante ; avant Pâques, madame Ramey avait reçu onze demandes pour la main de sa nièce. Elle n'en avait repoussé aucune, remettant à plus tard le soin de débattre ces propositions. Ce moyen, excellent d'ailleurs, écartait immédiatement les prétendants peu sérieux, et laissait le champ libre à toutes les démarches. Ce

qu'on attendait, c'était la demande de Jacques. 11 ne la fit pas.

Sylvie l'attirait et lui faisait peur. Il sentait qu il r aimait, et il avait peur de n être pas aime'. La crainte d'être accepte' comme un parti convenable le paralysait au point de lui ôter le goût du mariage. Plusieurs fois il avait eu envia de retourner au Nyanza, non pour le Nyanza en lui-même, car les grands lacs avaient perdu tout leur charme , mais pour fuir ce dangereux voisinage d'une jeune fille qu'il se mettait à aimer au point d'en souffrir, sans savoir si elle l'aimerait jamais. Il avait trop vu et trop e'tudie' le me'nage Clermont pendant cet hiverlà, pour ne pas se sentir alte'ré d'un mariage d'amour.

— Dans quinze ans, être comme eux, se disait-il, cela console de vieillir. Je voudrais bien savoir si Amélie a jamais pensé qu'elle descendait le chemin delà vie?

Il regardait madame Clermont avec une attention soutenue, pour voir si elle regrettait quelque chose dans tout ce qu'elle laissait insensiblement derrière elle. Non, elle souriait à sa destinée; appuyée au bras de son mari, devenu son ami, son camarade de route, elle allait devant elle, sans se demander où la

conduirait le chemin. Pourvu quelle Teût torjoiis près d'elle, le reste lui importait peu.

A mesure qu il la connaissait mieux, Jacr/aes se prenait d'une affection plus profonde pour cette femme aimable et bonne. La le'{jère froideur qu avaient mise entre eux ses escapades juve'niles avait disparu depuis longtemps; ils étaient aussi bons amis qu'autrefois, aux jours du colle'ge, quand il lui racontait ses peines et aussi ses triomphes; seulement il avait ajoute' à cette confiance filiale ce je ne sais quoi de plus respectueux et en même temps de plus tendre, qui caractérise Tamilie' d'un jeune homme pour une femme jeune encore.

Le printemps arriva, et les bals devinrent plus rares. Jacques n aimait point passionnément la danse; aussi se garda-t-il de s'en plaindre. Les réunions brillantes se trouvèrent insensiblement remplacées par des dîners intimes chez madame Clermont. Sans se donner précisément le mot, les amis s'y rencontraient; madame Ramey montait le soir avec Sylvie pour causer un instant, on y trouvait Jacques ; ou bien c'était la jeune fille qui était restée à dîner chez Amélie, et Jacques entrait ce soir-là, par hasard... On faisait de la musique. Madame Clermont avait une jolie voix, rlus tendre que puissante, mais

souple et émouvante, dont elle se servait avec le charme discret qui lui était propre ; pendant ce temps, Sylvie brodait une interminable tapisserie, appartenant à sa marraine, où elle faisait autant de fautes que de points, et tout le monde se séparait content.

Vers r époque du grand prix, on songea à la villégiature.

— C'est affreux! s'écria Jacques, un soir que Clermont discutait les plages avec madame Ramey ; on est heureux tout Fhiver, on ne se quitte que pour se retrouver, on passe ensemble plus de la moitié de la vie, puis, Tété venu, au moment où il serait le plus doux de jouir ensemble du beau temps, de la verdure, de tant de choses charmantes, — ne me regardez pas d'un air moqueur, mademoiselle, je ne suis point poëte, et le lyrisme m'est totalement étranger; — c'est à ce moment, dis-je, qu'on se sépare. Cela n'a ni queue ni tête. Et d'abord, Clermont, où vous irez, j'irai! Après tout, les plages sont à tout le monde, pourvu qu'il y ait de la place dans les hôtels ! Et quand il n'y en a pas, on a encore la ressource de coucher dans les omnibus, en gare, comme des colis de la petite vitesse.

— Ne vous échauffez pas, dit Amélie, je n'ai pas

rintention d'aller à la mer celte année. Le Charolais me suffira.

— Eh bien, tant pis pour vous ! J'en suis pour cô [jue j'ai dit : Où vous irez, j'irai!

— Alors, monsieur, fit Sylvie qui avait gardé le ûlence jusque-là, nous aurons le plaisir de vous voir lux Herbages , car mon parrain et ma marraine n'ont promis d'y passer la meilleure partie de l'été.

Madame Ramey ouvrit de grands yeux. C'était une avance, cela! Comment le jeune homme allaitil la prendre? La réponse ne se fit pas attendre ongtemps.

— C'est, dit-il d'une voix émue malgré ses efforts, une faveur que je n'osais ambitionner... Je suis trop reconnaissant pour être éloquent, mais...

Madame Ramey l'interrompit pour lui parler des Herbages, de façon à sauver ce que l'invitation avait BU d'imprévu. Amélie regarda son mari , qui lui répondit par un signe qu'il considérait dorénavant l'affaire comme conclue. Sylvie n'avait pas l'air d'avoir fait quelque chose de si énorme; tranquille comme elle l'était d'ordinaire quand elle ne se livrait pas à quelque effroyable gaminerie, elle défaisait les points manques de la tapisserie, en levant les yeux

de temps en temps sur les causeurs, avec une îuiperturbable sére'nite'.

Et depuis? Depuis, six semaines s' e'taient e'coulées. M. et madame Clermont étaient venus aux Herbages, beaucoup plus tôt que de coutume , afin de ne pas faire languir Jacques, qui commençait à devenir nerveux de se voir tenu en suspens; le jeune homme les avait rejoints au bout de quelques jours, car le premier mot de Sylvie en les recevant avait e'té : tt M. Debrancy? » Ce quAme'lie avait aussitôt mandé à qui de droit.

Sylvie se laissait courtiser, elle jouait avec Jacques comme un chat avec une souris, tantôt Tencoura géant, tantôt le taquinant, et mêlant parfois à ses fantasques façons d'agir une douceur émue qui ressemblait beaucoup à de l'amour.

C'était au lendemain d'une de ces bonnes journées où Jacques avait cru pouvoir tout espérer, qu'il se hasarda à demander à la jeune fille de mettre fin à ses incertitudes en l'autorisant à une démarche définitive.

La matinée était superbe; il y avait dans toute la nature quelque chose de doux et d'apaisé' qui semblait bien d'accord avec une entente cordiale de tous les êtres vivants; mais au premier mot, le visage de Sylvie changea, et elle répondit par le : Non, monsieur, qui commence cette histoire.

Lorsque Amélie prit place entre ses amis, elle dut d'abord écouter le récit de la scène qui venait d'avoir lieu. Quand elle eut tout entendu, elle resta pensive un instant.

— Croyez- vous vraiment qu elle vous aime? ditelle à Jacques qui se taisait et faisait tourner une chaise sur un pied, d'un air absorbé.

Il lâcha la chaise et répondit :

— Je n'en sais rien. Je l'ai pensé plus d'une fois. A vrai dire, je le crois. Si ce n'était pas ridicule de dire qu'on puisse se donner et se reprendre à une heure d'intervalle, je dirais qu'il y a des moments où elle m'aime. Je l'ai senti à un léger frémissement, à un regard troublé, à je ne sais quoi de doux et de voilé qui se montre parfois dans tout son être; mais c'est une impression fugitive, insaisissable. Je ne puis la fixer, même pour un instant... SI je le pouvais , je serais sûr de mon bonheur. Hier , par exemple , nous étions dans le petit bois , et nous

causions du dernier livre qu elle a lu Notre entente e'tait parfaite, car, vous le savez, nos goûts en litte'rature ont beaucoup d'analogie; tout à coup, au moment où, enhardi par Tappre'ciation qu'elle portait sur le héros du roman, qui me ressemble, je m'en flatte, j'allais lui proposer de venir vous trouver en nous donnant la main, elle a entendu la voix de Clermont qui grondait le jardinier à quelques pas de nons. Tout mon rêve s'est e'croulé; elle est redevenue froide, presque méchante; elle m'a retiré la main que je tenais déjà, et elle m'a quitté cérémonieusement, comme si nous venions de faire un tour de valse. Je vous déclare que je n'y comprends rien !

— J'en parlerai à m^on mari, dit Amélie songeuse. 11 a sur elle une influence extraordinaire, qui tient presque du magnétisme. Je crois que s'il l'appelait de loin, à quelque heure que ce soit du jour ou de la nuit, elle viendrait, les yeux fermés.

— Mais, chère madame, je vous en supplie, pen sez que je ne veux pas être épousé par obéissance! s'écria Jacques avec feu. Toute ma vie j'ai eu peur du mariage de raison. J'en connais les résultats presque inévitables, et je ne veux pas m'y exposer. J'ai ma petite théorie, voyez-vous ! Il faut qu'on s'aime obsti-

nément, aveuglément, pour pouvoir aller jusqu'au bout du chemin de la vie sans verser en route. Il faut que l'amour nous mette des œillères, sans quoi Ton regarde à droite et à gauche, et alors on est perdu! Ce nest plus qu une affaire de temps ou d'occasion!

— Entends-tu ces the'ories subversives? dit Amélie à Clermont qui s'approchait. Si c'est là tout le cas qu'il fait de la vertu des femmes !...

— Oh! ce n'est pas seulement celle des femmes, répliqua le jeune homme; pour les hommes, c'est absolument la même chose. Et même, dans les meilleures unions, supposez qu'un moment les œillères fassent défaut...

— On verse? dit Amélie.

— Non. Mais on souffre jusqu'à ce qu'on ait retrouvé son harnais et repris sa route. Ce n'est pas subversif, je vous assure !

— Il a raison, dit gravement Clermont. Ce qui rn étonne, c'est qu'il ait trouvé cela tout seul. C'est très-profond, Jacques, ce que tu dis là!

— Ce n'est pas moi qui l'ai trouvé, fit le jeune homme en baissant les yeux. On me l'a enseigné jadis, et j'ai reconnu que c'était vrai, dans la plupart des cas.

Amélie avait envie de savoir qui avait imprimé celte pre'coce sajjesse dans le cerveau de son jeune ami. Mais Toccasion n était pas favorable; elle se réserva pour un tête-à-tête où elle pourrait le taquiner et le confesser à loisir. Pour honnête et sincère qu'elle soit, une femme trouve presque toujours un certain plaisir à parler sur le ton de la plaisanterie, avec un homme plus jeune, de sujets qu un homme mûr n'oserait aborder devant elle. On en parle pour blâmer, mais on s'instruit; et c'est toujours cela de gagné.

Sylvie reparut sur le bord de la pelouse; elle avait arrangé ses fleurs en gerbe et les portait la tête en bas, comme un sac de voyage, d'un air indifférent. Elle jeta un regard sur le groupe de la terrasse , et, voyant qu elle n'échapperait pas poar cette fois à Taréopage réuni, elle se décida à l'affronter bravement. Elle revint vers le château à petits pas, sous les regards, avec la meilleure tenue et l'air le plus souriant.

En arrivant près de ses amis, cependant, elle leva les yeux et rencontra ceux de Clermont, qui Tétudiaient avec une persistance inquiète. Aussitôt son visage devint rigide. Elle passa devant eux le front haut, le regard fixé sur la porte, comme si

c était le seul objet intéressant qu il y eût au monde, et disparut.

— Qu est-ce qu elle a? demanda madame Ramey à Amélie , comme si celle-ci était par nature capable de débrouiller toutes les questions.

— Je n en sais absolument rien, répondit madame Clermont. Voulez-vous que je lui parle?

— Je vous en conjure, fit Jacques en maîtrisant une émotion indéfinissable et douloureuse, qui venait de s'emparer de lui. Finissons-en! Si elle doit me refuser, qu'elle le fasse sur-le-champ. Je ne puis plus supporter cette incertitude.

— Vous souffrez? lui demanda Amélie à voix basse, en fixant sur lui ses yeux purs et affectueux.

— Je souffre... des nerfs surtout. Certainement, je Taime, mais je crois que je pourrais vivre sans elle, tandis que je me sens incapable de supporter encore huit jours la situation qui m'est faite ici.

11 avait parlé très-bas ; cependant Clermont l'avait entendu.

— 11 faut en finir, dit -il à haute voix.

Et très-ému lui-même, il entra dans le château, à la suite de sa filleule.

Il la rejoignit dans le grand salon. Les persiennes étaient closes pour conserver la fraîcheur, les mar-

bres brillaient sur les murs, les glaces reflétaient des lueurs qui filtraient on ne sait d'où, et par-ci, par-là, une paillette de soleil, se glissant par le trou d'un volet, faisait jaillir un petit arc-en-ciel du cristal d'une girandole. Les sièges de bois peint en blanc, recouverts de tapisserie de Neuilly, repre'sentant des fleurs sur un fond gris perle, ajoutaient encore à cette impression de fraîcheur, presque glaciale. C'e'tait un endroit propice pour deviser de choses sérieuses; rien, sauf les petits rayons furtifs, ne parlait là de jeunesse et de vie.

On aurait dit que Sylvie attendait une semonce. Debout, une main appuyée sur le grand piano, elle regardait du côté de la porte, Tair presque agressif, prête à livrer bataille. En voyant entrer Clermont, elle baissa la tête, et sa main trembla. Elle quitta le piano pour s'asseoir sur une petite chaise basse qui se trouvait là, et attendit en silence.

— Ma chère enfant, dit-il en s' approchant d'elle, je voudrais vous parler...

Elle détourna un peu la tête.

— Je sais, dit-elle, vous allez me gronder. Clermont ne put s'empêcher de sourire.

— J'en conviens, fit-il; mais convenez aussi que vous l'avez mérité.

— Je n'en sais rien! s'e'cria la jeune fille avec impe'tuosite'. Pourquoi ne serais-je pas libre d'être i triste ou gaie suivant mon humeur? Qu'y a-t-il de ' répréhensible à ce que je garde le silence, si je nai pas envie de parler?

— J'aurais beaucoup à re'pondre à cette profes- | sion de vos droits, reprit Clermont, mais le moindre traite' de civilité vous en dirait aussi long que moi là-dessus ; ce n'est pas de cela que je veux vous | parler. ^

L'animation de Sylvie tomba tout à coup; elle se ! tint la tête baisse'e, très-pâle, les yeux soudainement i cerne's par une angoisse intérieure. ;

— Je veux vous parler de votre avenir, continua le parrain, en cherchant ses mots, qu'il avait quelque peine à trouver. Vous avez reçu plusieurs proposi- | tions de mariage pendant le courant de l'hiver, vous ' les avez toutes refuse'es... Vous aviez sans doute raison... I

— Je ne veux pas me marier, dit Sylvie d'une | voix brève, sans lever les yeux. j

— Mais vous avez engage' vous-même Jacques ' Debrancy à nous accompagner ici... Vous ne pouvez I pas ignorer, mon enfant, que cette invitation, venant I après la cour assidue qu'il vous a faite tout l'hiver, j

était presque un eugagemeut d'accepter sa main, s'il demandait la vôtre?

Sylvie jeta sur son parrain un regard effrayé qu elle laissa retomber aussitôt.

— J'ai tout lieu de croire que c'est vous, maintenant, qui, par un caprice bizarre, l'empêchez de faire cette démarche... Dites-moi, Sylvie, avez- vous quelque motif pour refuser M. Debrancy?

Elle resta muette.

— Vous déplaît-il?

Elle remua lentement la tète de droite à gauche. Clermont sourit.

— Je pensais bien qu'il ne vous déplaisait pas, fit-il avec bonté. On ne traite pas ainsi les gens qui vous déplaisent. Alors, vous l'autorisez à demander votre main aujourd'hui même?

— Non ! dit Sylvie en se levant.

Elle voulait s'échapper, il la retint par la main.

— Ceci passe la plaisanterie, dit-il d'un ton sévère. Alors, je vais signifier de votre part un refus formel à Jacques Debrancy , qui va quitter les Herbages à rinstant.

Elle rougit, et hésita.

— Il faut pourtant choisir, dit Clermont impatient. Expliquez-vous, Sylvie; voilà un quart d'heure que

je VOUS parle, et nous n en sommes pas plus avancés. Sylvie prit tout à coup un grand courage.

— Je ne veux pas que Jacques s'en aille, dit-elle sans regarder son parrain, mais d'une voix ferme cependant. J'ai beaucoup d'affection pour lui; sa société m'est très-agréable, et vraiment je ne sais pas comment serait une existence dont il ne ferait pas partie.

— Eh bien! s'écria Clermont émerveillé, que vous faut-il de plus pour un heureux mariage?

Sylvie, qui allait continuer, s'arrêta court.

— Je ne sais pas, reprit-elle au bout d'un instant. 11 me semble que...

Décidément, c'était trop difficile! Et puis peut-on demander à une fille qui n'a pas encore dix-huit ans, de démêler avec précision les sentiments de son cœur?

— Écoutez, dit Clermont; si par caprice ou légèreté vous découragez mon pauvre ami, je puis vous affirmer que vous ne retrouverez jamais un mari semblable. Il a une fortune suffisante, et d'ailleurs, ce n'est pas une considération qui doit vous arrêter : je réponds de son caractère; je n'ai pas à vous parler de sa personne et de son éducation, vous avez pu apprécier Tune et l'autre... Enfin, je l'aime

depuis son enfance... En vérité, Sylvie, — et je m'étonne que ce soit aujoiircVhui que je puisse vous en parler pour la première fois, — je me suis accoutumé à ridée de vous voir unis. Vous êtes mes enfants, en quelque sorte, — j'aurais été bien heureux de vous confondre dans une même affection; devenus vieux, nous aurions trouvé en vous la famille que le destin nous a refusée...

La voix de Pierre Clermont trahit quelque faiblesse : il se tut et resta pensif.

— Ce mariajje vous rendrait heureux? vous le désirez? dit Sylvie avec un accent chaud qui fit tressaillir son parrain. Je puis donc vous donner quelque joie ? Ah ! mon cher parrain, si j'avais pensé que vous le désiriez!... Vous le voulez, bien sûr?

— Assurément ! répondit-il.

— Eh bien, j'accepte. Oh! mon parrain, vous avez été toute ma vie m.on maître et mon guide, je ne puis voir que par vos yeux; ce que vous voulez, je le veux

— D'autant mieux que dans le fond, tu es, je crois, du même avis que moi, dit Clermont en souriant. Délivré de toutes contraintes, il se remettait à la tutoyer comme aux jours de son enfance. Il fau-

(Ira {)Ourtaat f accoutumer à voir par les yeux de Jacques, de préférence aux miens !

— Jamais ! dit le regard de Sylvie ; mais Clermont pensa quil savait ce que sig^nifiait nw jamais déjeune fille, et se contenta de sourire.

Il passa sous le sien le bras de sa filleule, qui se laissa faire, et la mena sur la terrasse où depuis son départ le silence régnait en maître. En les voyant ainsi, les yeux d'Amélie brillèrent de joie. Un regard de Clermont l'avertit, et elle dit deux mots à Jacques qui se leva, très-pâle. Ils restèrent tous debout, interdits, un peu craintifs. Sylvie seule avait Tair assuré, quoiqu'elle restât les yeux baissés.

— Parlez, fit tout bas madame Ramey au jeune homme, qui se trouvait près d'elle.

— Madame, dit Jacques, dont la voix tremblait, j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle votre nièce.

Madame Ramey consulta du regard la jeune fille, qui venait de faire un pas en avant. Celle-ci fit un signe de tête affirmatif.

— Avec son consentement, monsieur, je vous raccorde, répondit la vieille dame.

Jacques s'avança rapidement vers Sylvie, lui prit

la main qu il baisa, puis, passant le bras de la jeune fille sous le sien, il Fentraîna quelques pas plus loin.

— Je vous aime, lui dit-il, m'aimez-vous?

— Je crois que oui ! repondit-elle avec un sourire.

Leurs aînés feignaient en ce moment de ne pas les voir, et de s'absorber dans une conversation fort intéressante. Clermont, en quelque sorte dégrisé de son émotion, jeta cependant un regard sur eux, et pensa en lui-même :

— Il y a pourtant là quelque chose que je ne comprends pas .

Sylvie marchait avec son fiancé sous F épais couvert des tilleuls. La chaleur d'août ne pénétrait pas la feuillée, que pointillaient cependant çà et là de mouvantes paillettes de soleil. Un petit vent frais agitait les branches supérieures des vieux arbres, et par une échappée, au bout de Tavenue, on le voyait courir sur les avoines déjà hautes, où il dessinait des moires d'une délicatesse infinie.

C'était une de ces journées où la gaieté vibre dans Fair avec les rayons du soleil, avec les battements d'ailes des insectes, avec les cris des hirondelles; une de ces journées où tout malheur semble impossible, tant il y a de joie dans Tatmosphère vivifiante. Sylvie, toujours un peu mélancolique, quand elle ne mettait pas la maison entière en rumeur dans l'expansion de sa bruyante gaieté, se sentait aussi pénétrée de cette abondance de vie. Les bras chargés de fleurs sauvages, elle marchait d'un pas allègre à côté de Jacques, qui lui contait mille folies, et ils riaient tous les deux comme des écoliers en vacances.

Jacques possédait au plus haut degré le don de gagner la confiance ; il entrait dans Tintimité de ses amis avec une extrême facilité, sans pour cela se rendre indiscret ou importun ; depuis qu'une méfiance presque agressive de la part de la jeune fille ne le paralysait plus à tout moment, il se laissait aller à son heureuse nature, et Sylvie s'était prise à le traiter en camarade, comme si elle l'avait toujours connu; elle s'était attachée à lui, assez pour ne pouvoir se passer de sa société.

Toutes les fois qu'elle se préparait à prendre sa volée au travers du grand parc, celui-là son ami et son confident plus qu'aucun être animé, elle se re-

tournait vers Jacques avec un joli mouvement cVoiseau. — Venez-vous? disaient les yeux et le geste, en même temps que la bouche.

Le jeune homme se levait, toujours prêt à la suivre, et ils parcouraient ensemble les recoins sombres, où la verdure épaisss poussait presque noire, où Teau sourdait mystérieusement sous les lierres qui tapissaient le sol marbré à ces places-là de taches d'un vert plus clair, où des herbes roides et coupantes poussaient dru, avec un air hostile.

Elle connaissait toutes les fleurs par leur nom, leur nom vulgaire et charmant, car elle avait une horreur instinctive pour toute espèce de classification, et pour la botanique en particulier, qu elle avait apprise avec soumission, et oubUée avec ravissement. Elle aimait la nature de tout l'élan de son âme indomptée ; elle Faimait à sa façon, avec des enthousiasmes et des bouderies; pendant huit jours elle se rendait comme à un lieu de pèlerinage à un certain carrefour sous les chênes d'où Ton découvrait une immense étendue de moissons; puis, tout à coup saisie d'un dégoût subit, elle prenait ce carrefour en grippe et refusait obstinément de regarder même le chemin qui y conduisait; un autre lieu avait ses préférences, et presque toujours, — ce qui témoignait

de quelque logique dans ces apparentes contradictions, — après s'être sature'e d'espaces ouverts et de plein soleil, elle se grisait d'ombre douce et d'abris mélancoliques.

Ce jour d'août était un jour de lumière et d'action. Elle avait visité les blés, qu'elle avait déclarés fort satisfaisants. L'inspection aussi rapide que fantaisiste du grand pré où paissaient les poulains de l'année, lui avait donné les plus légitimes motifs de satisfaction; elle revenait donc au château pleine d'exubérante gaieté, lorsque au bout de l'avenue, à une centaine de pas devant eux, sur le sable qui brillait au soleil, ils aperçurent M. et madame Clermont qui venaient à eux, en se donnant le bras.

— Ils ont l'air étonnamment jeunes! fit Jacques en abritant ses yeux de la main pour les mieux distinguer. Ils sont merveilleux! Clermont ne paraît pas trente ans! Quant à notre marraine, elle a l'air d'une jeune fille.

Sylvie fronça un peu les sourcils, puis les leva d'un air attentif, regarda Jacques, imita son geste en le caricaturant légèrement, fixa ses yeux sur le couple qui avançait et ne dit rien.

— Ils sont superbes, ces époux-amants! continua Jacques enthousiasmé. La vie ne leur pèse pasl

Regardez Clermont! Ma foi, je me demande s'il n est pas en effet plus jeune que notre géne'iation actuelle , maigre' ses quarante ans !

— Il a quarante ans? fit Sylvie d'un air incrédule.

— A peu près... Dans tous les cas, il ne les a que sur son acte de naissance. Et Amélie? Elle est adorable, fraîche et reposée... C'est sa bonté qui la conserve positivement! Je n'ai jamais vu de femme comme elle ! Voilà comme nous serons quand nous aurons leur âge, n est-ce pas, Sylvie ?

Elle ne répondit pas ; la tête légèrement penchée, elle mordillait des brindilles d'osier qui dépassaient la gerbe et venaient frôler sa joue.

— N'est-ce pas, Sylvie? insista Jacques, en posant légèrement la main sur le bras de la jeune fille.

Elle s'écarta imperceptiblement, et la main du jeune homme tomba. Il sentit qu elle était mécontente et resta perplexe.

Souvent, jadis, avant qu'elle l'eût agréé, il avait senti au milieu d'une causerie amicale se faire entre eux tout a coup une sorte de brèche qu'il ne pouvait franchir. Jamais il n'avait pu encore, sur le moment même, ramener l'intimité soudain rompue. Une heure après, quelquefois beaucoup moins, Sylvie

paraissait avoir oublié ce léguer mouvement de froideur et se montrait aussi amicale qu'auparavant; mais Jacques, malgré ses efforts, ne pouvait arriver à saisir les motifs de cet étrange phénomène. L'examen le plus minutieux ne lui montrait T existence d'aucune parole blessante, d'aucune ir.tention, si légère qu elle fût, de nature à froisser la sensibilité de la jeune fille. Cette fois, moins que jamais, il comprenait ce qui avait pu la blesser. Il se creusa la tête une minute; les époux Clermont n'étaient plus qu'à une faible distance, une idée subite traversa son cerveau :

— Ce n'est pas parce que j'admire et j'aime tant votre marraine que vous m'en voulez, Sylvie? dit-il timidement.

Elle fit un geste dédaigneux et marcha d'un pas plus rapide à la rencontre d'Amélie, qu'elle embrassa tendrement, avec des câlineries de jeune chatte comme pour jeter un démenti à son fiancé.

— Vous vous levez matin, petite campagnarde, dit madame Clermont en lui rendant ses caresses. Nous autres Parisiens, nous sommes toujours un peu paresseux.

— Nous avons visité les fermes, répondit la jeune fille d'un air négligent. Ce n'est pas la peine de se

déranger de si bonne heure pour si peu de chose.

— Vous en parlez bien à votre aise, ma filleule, dit Clermont en baisant le front qu elle lui présentait; vous avez de bons fermiers et une tante pour les surveiller, et un tuteur par-dessus le marche', pour ne rien faire du tout, mais une ve'ritable proprie'taire...

— Avez- vous des propriétés? fit tout à coup Sylvie en se tournant vers son fiancé.

— Quelque peu.

— Tant pis !

Sur ce mot, prononcé d'un ton sec, elle reprit sa marche, et ses amis la suivirent vers le château.

En arrivant à la porte, elle laissa tomber la brassée de fleurs et d'herbes qu elle tenait. Le seuil en fut jonché devant elle; elle mit le pied dessus avec un air de triomphe hautain et entra dans la salle immense qui servait d'antichambre.

— Ces fleurs, Sylvie, pourquoi les avez-vous cueillies, si vous vouliez les sacrifier? lui dit Jacques, qui avait pressé le pas pour la rejoindre. Elles étaient belles là-bas, elles auraient vécu; vous les tuez sans profit pour personne. Seriez-vous cruelle?

— Croyez-vous vous montrer généreux en les mettant dans l'eau? répliqua la jeune fille en le

regfardant d'un air froid; vous prolongez leur supplice, voilà tout! Et moi je vous dis qu il vaut mieux mourir du premier coup que de languir de sa blessure.

— Comme vous me dites cela! fit Jacques presque effrayé du ton et du regard de Sylvie.

— Pourquoi me prenez-vous au sérieux? re'pondit-elle en souriant. Mais ce sourire moqueur, presque de'daigneux, ne rassura pas le jeune homme.

Sans s'arrêter, Sylvie monta à sa chambre, et une heure après elle reparut, habille'e pour le déjeuner, aussi brillante, aussi calme, que si elle n avait pas troublé le cœur de son fiancé.

— Je ne la comprends plus du tout, dit celui-ci à madame Clermont, lorsque, quelques heures plus tard, ils se trouvèrent assis sur la terrasse.

Amélie le regarda plus particulièrement; un vague sourire passa sur son visage.

— L'avez-vous jamais comprise? avait-elle envie de demander.

Elle {jarda prudemment sa question pour elle, et attendit de plus amples éclaircissements.

— Je me croyais quelques droits à sa confiance, reprit Jacques: j'e'tais sûr d'avoir acquis une part dans ses affections; et puis, voilà qu'à tout moment elle me laisse perplexe, trouble', presque afflige', et encore, je ne sais pas pourquoi je dis presque, car j'éprouve une peine véritable...

11 se tut et regarda madame Clermont d'un air désespéré. Elle lui souriait avec une bonté qui ressemblait à de la pitié; ce sourire changea les idées du jeune homme, dont le visage s'éclaira.

— Vous vous moquez de moi, marraine! dit-il en souriant à son tour. Avouez que vous vous moquez de moi !

— Pas tout à fait, répondit madame Clermont. Je trouve bien un peu exorbitante l'ambition d'avoir cru comprendre le caractère de Sylvie, après des relations fort affectueuses, il est vrai, mais au fond assez courtes, lorsque mon mari et moi, qui l'avons toujours connue, nous n'osons encore porter un jugement sur son compte.

— Mais, fit Jacques interdit, vous m'avez vous mêmes engagé à l'épouser...

— Croyez-vous mieux connaître jamais une autre

j cune fille? Vous avez eu des facilites extraordinaires pour pe'ne'trer dans la vie intellectuelle et morale de mademoiselle Germain; vous êtes un privilégie' de lexistence, mon cher enfant! Mais ce n est pas ainsi qu on se marie, je vous assure. La plupart du temps on ignore tout de la femme que Ton a choisie, jusqu'au jour où il est trop tard pour en prendre une autre.

— C'est consolant ! fit le jeune homme. Vous êtes de'sespe'rante , marraine ! Cela ne vous fait rien que je vous appelle aussi marraine?

Madame Clerraont sourit. Non, cela ne lui de'plaisait pas ; ce petit nom d'amitié', que lui donnait Sylvie, avait quelque chose de tendre et d'intime qui allait bien avec le sentiment d'amitié douce que lui inspirait Jacques. D'ailleurs, ne serait-il pas bientôt le mari de Sylvie?

— Vous êtes bien autre chose qu'une marraine pour moi, reprit-il; je ne sais tout ce que vous êtes... J'aidû être très-désagréable quandj'étais petit, dites?

— Mais non, pas du tout! répondit Amélie. Vous étiez un bel enfant, un peu sauvage, mais avec moi très-apprivoisé; j'avais fini par être votre confidente, vous l'avez oublié?

— J'ai dû vous raconter de drôles de choses, fit le jeune homme en riant, pendant que le rouge lui

montait au visage... Je ne me souviens aucunement de ce que j'ai pu vous dire...

— Que cela ne vous inquiète pas, re'pondit Amélie avec un coup d'œil railleur, tempéré aussitôt par son sérieux habituel. Vos confidences les plus délicates ne dépassent pas l'âgée de quatorze ans; à partii' de celte époque, vous m'avez mise en quarantaine. Qu est-ce que j'avais bien pu vous faire? Voilà ce qui est resté un mystère pour moi.

— Je respire ! dit Jccques en riant. Quand on est très-jeune, on est intrépide parfois. J'ai dû dépenser toute mon intrépidité jadis, car il ne m'en reste pas grand'chose. Voulez-vous une confidence, une vraie cette fois? Sylvie me fait peur!

— Peur... comment? demanda Amélie toujours tranquille.

— Par l'instabilité de son humeur... Tenez, marraine, quand je la vois près de vous, vous si calme, si égale, si bonne, elle si tourmentée, si capricieuse, elle me paraît encore plus mystérieuse; je voudrais qu'elle vous ressemblât, voilà tout!

— Pour cela, mon ami, vous ferez bien de n'y point compter. On ne refait pas sa nature; Sylvie a un caractère absolument opposé au mien, et ne me ressemblera jamais.

— Pourtant, insista Jacques, à force de vous ^ aimer, vivant auprès de vous... i

Madame Clermont se mit à rire. I

— Vous êtes absurde, dit-elle; mais c est amusant | de voir jusqu à quel point les amoureux peuvent le | devenir. Contentez- vous de votre lot, mon cher enfant, ; dit-elle en posant sa belle main blanche sur le bras | de son jeune ami. Aiaiez votre fiancée qui, dans trois | mois, sera votre femme ; aimez-la maintenant comme un amant, pour Taimer ensuite comme un mari. Qui sait si ces jours troublés que vous traversez mainte- ; nant ne vous paraîtront pas plus tard avoir été les plus heureux de votre existence? '

Un léger soupir accompagna ces paroles, si léger ! que Jacques le devina à la mélancolie de la voix plu- tôt qu il ne T entendit. Amélie le regardait en souriant, bien que ce sourire fut un peu attristé. i

— Décidément, marraine, vous êtes affligeante! ; dit-il ému; je ne vous demanderai plus de consola- ; lions. Je vous ai connue plus gaie. Que vous est-il I donc arrivé?

— Rien du tout, répondit madame Clermont en i détournant les yeux sur la riche pelouse d'un vert si doux; mais ce que vous ne savez pas encore, vous jeune combattant, qui entrez dans l'arène de la vie

avec des armes neuves, c'est qu après avoir livré tous les jours sa bataille avec le destin, pendant de longues anne'es, on finit par se lasser, et la lassitude est bien proche parente de la tristesse. J'ai tort cependant de vous dire ces choses-là : la jeunesse est une force merveilleuse qu il ne faut pas paralyser, une joie qu il ne faut pas effaroucher.

— Marraine ! s'écria Jacques en lui prenant les deux mains, vous parlez comme si vous aviez quatrevingts ans! Mais vous êtes toute jeune! A peine Taînée de Sylvie! Et vous parlez de bataille, de jeunesse... Est-ce moi qui rêve ou vous qui vous moquez de moi?

Amélie tourna vers le jeune homme son aimable visage que teintait une rougeur plus vive, et il quitta les mains qu il tenait.

— 11 y a des jours, dit-elle, où Ton s'aperçoit qu'on vieillit; oui, oui, vous avez beau rire! J'ai trente-cinq ans sonnés... J'ai été jeune, comme tout le monde, et heureuse, plus heureuse que tout le monde. Eh bien ! mou heure est passée ; je sens venir la maturité sans crainte, sans regret; mais quand je vois devant moi ma jeunesse revivre sous une forme nouvelle, je ne pais me défendre d'un peu de mélancolie. La jeunesse était bonne pourtant!

— Pourquoi me dites-vous tout cela? demanda Jacques, qui se sentait envahi par une émotion douce et triste à la fois.

Madame Clermont resta silencieuse, puis, tout à coup :

— Je n'en sais rien! dit-elle avec franchise. Parfois on a de ces accès de confidences; c'est fort ridicule, et je ne sais à quoi cela rime, en ve'rite'. Gardez-moi le secret, Jacques; ne me rendez pas plus ridicule encore que je ne le suis.

11 secoua gravement la tête. La recommandation d'Amélie était inutile; il n'avait pas la moindre envie de parler à quelqu'un de cette bizarre conversation, qui Tavait troublé.

Le soir, quand il fut seul, il se rappela les paroles et l'air attristé de son amie; pendant plusieurs jours il étudia son doux visage, pour y lire quelque chagrin secret, mais il n'y trouva rien; madame Clermont avait repris sa sérénité, un instant troublée par quelque appréhension fugitive.

Parfois, dans la vie, tout est tranquille, les choses suivent leur cours accoutumé, les événements semblent même prendre un tour particulièrement favorable, et cependant une vague bouffée de tristesse vous arrive, semblable à un courant d'air, par quelque

porte laissée soudain ouverte... on frissonne, on se secoue, on se retourne. . . H n'y a plus rien, c'est passe'.

Rarement ces impressions douloureuses et fu{jitivcs sont sans cause; leur cause est souvent bien cachée, tellement cachée, quon ne peut la découvrir... puis, plus tard, quand le malheur éclate, on se rappelle tels indices qui auraient dû vous éclairer, qui ont passé inaperçus, croit-on, et le souvenir du petit frisson vous revient : on avait vu, on avait compris, mais on ne savait pas s'en rendre compte. C'est là ce qu'on appelle des pressentiments.

Amélie Clermont l'avait ressenti, ce frisson d'inquiétude, bien qu elle ne le sût pas elle-même. Ce n'était pas sa jeunesse au déclin qu'elle regrettait; c'était une sorte d'atmosphère tiède et douce, où elle avait vécu quinze ans, et qui s'était tout à coup refroidie autour d'elle.

Elle avait beau se débattre contre la réalité, n'en pas vouloir convenir avec elle-même, quelque chose était changé dans sa vie. Ce que c'était, elle n'eût pu le dire. Sylvie se montrait affectueuse, avec des froideurs subites et passagères, suivies d'explosions de tendresse; Pierre Clermont était toujours aussi bon, aussi plein d'attentions délicates; Jacques... pour celui-là, plus que jamais il était dévoué, fidèle ..

Amélie s'accusa d'ingratitude envers ses amis, de caprice et d'humeur; elle se crut malade, et se convainquit, après re'flexion, qu'il n'en e'taitrien. Alors, persuade'e qu'elle e'tait victime d'une de ces crises auxquelles n'e'chappent pas même les tempéraments les mieux équilibrés , elle versa quelques larmes en secret, les essuya bien vite pour que son mari n'en sût rien, et par un grand effort de volonté se reconquit sur elle-même.

Au bout d'une semaine, elle était rentrée en possession de son calme; ses amis, en la retrouvant joyeuse et sereine, se réjouirent instinctivement, bien qu'ils n'eussent rien remarqué de sa peine. Dans l'esprit de l'aimable femme seule resta, avec un léger sentiment de mélancolie, le souvenir d'une lutte douloureuse contre un ennemi invisible, insaisissable, et qui n'était pas, elle le sentait, mortellement frappé.

Le temps s'était couvert; le vent faisait tourbillonner le sable des allées avec les premières feuilles jaunes, arrachées prématurément aux tilleuls : ces

journées grises sont excellentes pour les promenades achevai. Tous les matins, avant le déjeuner, Clermont, Jacques et Sylvie partaient pour une excursion qui durait deux heures; Amélie, qui se levait plus tard, les voyait revenir. C'est avec une certaine impatience que, rafraîchie par le sommeil de la nuit, reposée par son bain, elle s'asseyait à sa fenêtre pour les voir rentrer.

A l'extrémité de l'avenue, elle voyait déboucher les cavaliers, Sylvie en tête. Ils approchaient rapidement , les sabots des chevaux battant le sol ferme de la route ; puis les gourmettes de métal résonnaient avec un bruit argentin , et les trois amis venaient se ranger au perron. Sylvie sautait la première à bas de sa jument, sans attendre que Jacques lui donnât la main. D'un geste rapide elle rejetait sa longue traîne sur son bras, montait en courant les escaliers, arrivait devant la porte ouverte d'Amélie et, suivanf sa fantaisie, entrait pour se jeter à son cou, ou passait avec un signe de tête, car elle était plus mobile et changeante que jamais... Puis le pas plus lourd des cavaliers s'entendait dans l'escalier avec leurs voix joyeuses. Jacques s'éloignait, et Clermont apparaissait sur le seuil, avec son sourire lumineux et ses beaux yeux gris foncé, pleins de force et de vie...

C'était un beau moment que celui-là, et il valait bien Tattente.

Un matin, en descendant de cheval, Jacques fit un faux mouvement, et son bras subit une torsion qui lui laissa une vive douleur. Quelques jours de repos devenaient nécessaires. Madame Ramey poussa les hauts cris, offrit un médecin, proposa des compresses, et finit par se calmer sur Tassurance réitérée du jeune homme que le repos seul suffirait à sa guérison . Sylvie écoutait ce débat d' un air tranquille ; quand il fut clos, elle dit à son fiancé :

— Vous avez très-bien fait de refuser toutes les panacées de ma tante; elle en a vingt- quatre pour chaque maladie. Je les connais toutes, pas une ne peut faire de mal à une mouche ; mais pour du bien , c'est autre chose. Alors, vous allez être plusieurs jours sans montera cheval?

— Evidemment! fit Debrancy, un peu ennuyé de la philosophie qu'apportait Sylvie en cet incident.

— C'est dommage! J'avais l'intention de vous emmener demain voir les vieux bois d'Avrigny ; vous ne les connaissez pas?

Jacques fit signe que non.

— C'est très-joli; mais on ne peut pas y aller en voiture, les chemins sont épouvantables; ce sera

pour une autre fois. Nous irons tous les deux, n'est-ce pas, mon parrain?

Elle s'e'tait tournée vers Clermont, qui répondit :

— Certainement, ma filleule. Jacques restera avec ma femme, qui saura le consoler de notre abandon.

Sylvie, d'un air {jrave et satisfait, quitta le petit salon où ce conciliabule avait lieu, et son fiancé la regarda sortir avec une expression mêlée d'inquiétude et de dépit. Il eiit voulu plus de sympathie, plus d'expansion ; il sentait très-bien que son accident était une chose infime, sans importance, et que Sylvie se fut rendue fort ridicule en s' apitoyant outre mesure sur le sort de son fiancé momentanément manchot. Mais il se sentait aussi en quelque sorte lésé dans ses droits par la désinvolture avec laquelle il se trouvait mis de côté dans ses projets de promenade. Sa mauvaise humeur alla jusqu'à accuser Clermont.

— Il aurait bien pu lui dire qu'elle ferait mieux de rester à la maison, pensa-t-il.

Au même instant, son regard rencontra celui d'Amélie, dont les yeux pleins de bonté interrogeaient l'expression de son visage.

— Il ne paraît pas, continua-t-il en exprimant tout haut sa pensée avec un peu d'amertume, il ne

paraît pas qy.e ma mésaventure doive troubler les promenades quotidiennes de mademoiselle Germain. Elle ira demain à Avrigny avec Clermont.

— J'ai entendu, répondit Amélie. Je pense comme vous qu il serait mieux de rester au château, ou tout au moins de choisir un but d'excursion qui nous permît de les accompagner en voiture. J'en parlerai à mon mari.

Ce mot était la fin de toutes les conversations, le ré^^iiltat de toutes les méditations d'Amélie. Il lu; était si halntuel, que ses bonnes amies, jalouses de son imperturbable bonheur conjugal, disaient entre elles à tout propos : ^ Madame Clermont en parlera à son mari. ^^ Cette raillerie était en même temps la plus haute louange de la vie de cette femme de bien.

Mais cette fois, Amélie ne devait pas trouver chez Clermont l'acquiescement facile à ses suggestions qui terminait d'ordinaire les perplexités de ce couple bien uni. Dès les premiers mots, Pierre se rebiffa avec une ardeur qui ne lui était pas habituelle.

— Et pourquoi, dit-il, Sylvie n'irait-elle pas avec moi dans les bois d'Avrigny? Pensez- vous que je ne sois pas bon pour lui servir d'escorte? Faut-il, parce que Jacques a eu la maladresse de se laisser estropier, — ce qui, par parenthèse, est assez ridicule.

— faut-il que cette fillette soit privée, pendant tout le temps qu il plaira à Debrancy d'être malade, de ces promenades à cheval, sa distraction favorite, que les chaleurs excessives lui ont déjà si fort disputée cet été?

Très-surprise, Amélie regarda son mari, ouvrit deux ou trois fois la bouche pour répondre, avant qu'il eût fini, et s' étant enfin décidée à le laisser aller jusqu'au bout :

— Vous avez raison, mon ami, lui dit-elle. Quand elle était à bout d'arguments, elle cédait,

autant par horreur de la lutte en général, que par chagrin profond et par incapacité de défendre sa pensée contre celui qu elle préférait à tout.

L'humeur agressive de Clermont tomba tout à coup. Il prit la main de sa femme et la baisa en lui disant : — Vous êtes un ange.

Amélie resta silencieuse. La façon dont son mari venait d'accueillir sa remarque si innocente, si juste, avait jeté du froid dans son cœur; elle se souvint de ce petit courant glacial, qui l'avait inquiétée jadis, et reconnut soudain que toutes ses vagues tristesses avaient eu pour cause quelque conversation analogue avec son mari.

— Qu'est-ce que cela veut dire? se demanda-t-elle.

Auti*efois il ne me parlait pas ainsi , ou bien cela ne me faisait pas tant de peine. Est-ce lui qui ne m'aime plus, ou moi qui Taime moins?

Ses réflexions furent interrompues par Clermont, qui reprit :

— 11 ne faut pas perdre de vue ceci : c'est qu'une fois mariée, Sylvie ne pourra pas vivre avec son mari dans un tête-à-tête perpétuel comme celui qu'ils ont ici. Jacques deviendrait insupportablementjaloux, s'il s'habituait à ces façons exclusives; qu il prenne donc le pli de ne point escorter constamment Sylvie, comme s'il était son ombre.

Madame Clermont pensa qu'ordinairement ces prérogatives sont le droit exclusif du fiancé, et que si Jacques devait les perdre après son mariage, une bonne justice eût exigé qu'il n'en fût point frustré avant; mais ici encore elle garda le silence. Son mari ne paraissait pas ébloui de sa propre argumentation, car il ajouta :

— Sylvie n'est point une femme comme les autres : la vulgaire façon de courtiser n'est point son fait. Je crois que Jacques se fait plus de tort que de bien en la traitant en idole...

— Comment donc faudrait-il la traiter? demandèrent les yeux de madame Clermont.

Son mari, un peu troublé par cette question muette, — était-ce la question ou le silence qui le troublait? — continua sur un ton fort radouci :

— Je me demande souvent si leur mariage sera aussi heureux que le nôtre, et je n ose pas répondre par l'affirmative.

Cette fois, les yeux d'Amélie s' emplirent' de larmes. Elle se détourna vers son panier à ouvrage, et y prit une aiguille qu elle mit un certain temps à enfiler. Oui, leur mariage avait été heureux, heureux longtemps... elle avait rêvé jadis qu*il serait heureux toujours; maintenant, le bonheur semblait s'être lassé de vivre près d'elle; il s'envolait comme un oiseau apprivoisé dont on laisse la cage ouverte et qui un beau soir ne revient plus...

Clermont s'était plongé dans la lecture d'un journal. Amélie piqua son aiguille dans l'ouvrage et sortit doucement de la chambre. Les larmes l'étouffaient. Pourquoi? Elle fit un tour du jardin, rentra calmée. En la regardant, le soir, Jacques s'aperçut qu'elle avait pleuré. Pierre n'y prit point garde.

Le lendemain matin, à huit heures, les chevaux piaffaient dans la cour. Clermont sortit de sa chambre et traversa celle de sa femme. Amélie feignait de dormir; elle espérait qu'il se pencherait sur elle pour

reml)rasser avant de partir, mais son espoir fut trompé. Il s'arrêta un instant, prêt à lui donner cet adieu affectueux, puis, craignant peut-être de perdre du temps et de la réveiller, il passa outre et descendit à la hâte. Elle entendit presque aussitôt la voix de Sylvie rieuse et grondeuse.

— Vous êtes en retard , mon parrain ! disaitelle.

Les fers des chevaux sonnèrent en mesure sur le pavé, puis Amélie les entendit prendre un trot rhythmé sur le sol ferme et bien battu de l'avenue , puis elle crut distinguer un changement d'allure, un galop rapide... elle écouta encore... plus rien. Tout à coup, elle se leva et procéda rapidement à sa toilette : c'était une femme d'action qui ne se laissait guère attarder à des rêveries inutiles.

La salle à manger témoignait du désordre d'un déjeuner hâtif. Madame Ramey, rendue au calme nécessaire à la digestion, se beurrait méthodiquement de petites tartines de pain, tout en dégustant une tasse de thé. Jacques, le bras ene'charpe, regardait par la fenêtre.

— Ils sont déjà loin ! dit madame Ramey en répondant au bonjour d'Amélie.

Jacques sourit d'un air calme en baisant la main

de son amie. Il ne voulait p railre ni m?Jado ni ennuyé', quoiqu'il fût Tun et Ta .tre.

— Me voici en invalide, dit-il; c'est as ez de ce ridicule, et vous pouvez m'e'pargner le supiême du genre, qui serait de vous apitoyer sur moi. Dans trois ou quatre jours, il n'y paraîtra plus, et nous pourrons reprendre nos courses. Pourquoi ne montez-vous pas à cheval, marraine? Vous viendriez avec nous, ce serait bien plus gentil!

— J'ai peur des chevaux, re'pondit Ame'lie en s'asseyant près de lui; je suis tombée une fois, lorsque j'apprenais à monter; cela m'a dégoûtée de l'équitation pour le reste de mes jours. Mais rassurez-vous sur le compte de Sylvie; mon mari est très-bon cavalier, et elle ne court aucun danger avec lui.

Jacques exprima du geste qu'il n'avait point d'inquiétude, et continua de regarder par la fenêtre.

— Vous allez bien vous ennuver, dit charitablemeni madame Ramey; voici des revues, deslivres, des albums; le courrier va arriver dans une heure...

La bonne dame amoncelait autour du jeune homme un véritable amas de brochures, assez pour le bloquer dans son embrasure. 11 se leva et se dirigea vers le salon.

— Un peu de musique vaudra mieux encore, ditil, marraine; du Beethoven ou du Chopin, ou tout ce quil vous plaira... Est-ce quon a le droit de faire de la musique avant midi, aux Herbages?

— Certainement! répondit Amélie.

Elle feuilleta deux ou trois cahiers, s'ass't devant le grand piano de concert, et commença un de ces chefs-d'œuvre qui traversent les temps pour la consolation de ceux qui souffrent.

Le soleil s'était levé, après une aube brumeuse; ses rayons pâles, qui flottaient dans un ciel encore laiteux, donnaient au paysage une douceur attendrie. On eût dit qu'il y avait des larmes mal essuyées dans le sourire de la nature.

Après avoir apaisé par un temps de galop la première fougue de leurs montures, Sylvie et Clermont chevauchaient maintenant côte à côte, dans les sentiers bordés de hautes haies, couronnés de grands arbres. Le sol était souvent raboteux; des ruisseaux, minces filets d'argent, traversaient ou longeaient à

tout instant le chemin, à moitié enfouis dans des lits de cresson; aux carrefours on voyait de grandes nappes de soleil, à peine marbrées ça et là par r ombre claire des branches; mais ce soleil n était pas cruel et mordant comme aux jours de juillet; il avait la douceur mélancolique d'un déclin d'automne.

Sylvie, qui avait commencé par parler durant une demi-heure, avait sans doute épuisé toute sa provision de discours, car depuis un moment elle gardait le silence. Clermont, de son côté, savourait les joies exquises de cette matinée merveilleuse; c'était un gourmet en tout, que cet homme d'une nature délicate et fine. Sa fortune lui avait permis de jouir des plus belles choses sans les épuiser jusqu'à la satiété, ainsi qu'il arrive à ceux qui sont trop riches. Dans sa femme , il avait trouvé une compagne unique, faite pour le comprendre et pour doubler ses joies en les partageant. Ces bonheurs réunis avaient encore aiguisé la finesse de perception de tout son être, et les moindres jouissances prenaient, en arrivant à lui, une intensité peu ordinaire. Ce soleil voilé, qui avait l'air d'un rêve, ces tendres rameaux, où la sève d'août mettait des teintes pâles de printemps, l'air embaumé, les herbes parfumées,

que leurs chevaux e'crasaient en passant, rendaient à Clermont toutes les sensations d'une jeunesse évanouie et encore si proche.

— Ai-je bien quarante ans? se disait-il, ou bien esi-ce une illusion, etmajeunesse recommence-t-elle plus sérieuse et plus forte? Jamais la vie ne m'a semblé si bonne, jamais...

— Mon parrain, dit auprès de lui la voix de Sylvie, racontez -moi donc comment vous avez épousé ma marraine.

Réveillé comme d'un songe, Pierre regarda sa filleule. Les yeux tournés vers lui, elle offrait à son regard un visage tendre et malicieux, chaste et provocant, où se mêlaient étrangement Fingénuité d'une enfant et on ne sait quelle expression fugitive et passionnée.

— Nos parents, commença-t-il, étaient liés depuis fort longtemps, mais nous ne nous étions jamais vus : je rencontrai madame Clermont à Trou ville, où elle passait la saison des bains chez une amie...

— Vous l'avez aimée à première vue? insista la jeune fille.

— Je ne saurais vous le dire, fit Pierre surpris. Elle produisit certainement sur moi une impression très-vive dès le premier jour, mais ce ne fut pas

ce que Ton appelle communément le coup de foudre.

— Qu'est-ce que Ton appelle commune'ment le coup de foudre?

— C'est une passion subite, une sorte de commotion intérieure, qui fait que tout à coup on sent qu on aime...

— Je comprends, dit Sylvie en baissant la tête. Elle arrangea les guides dans sa main, puis reprit : — Alors, vous avez aimé ma marraine tout tranquillement?

— Tranquillement n'est pas le mot, répondit Clermont. — Il était sous une sorte de charme étrange et ne s'apercevait pas qu'il subissait un véritable interrogatoire. — D'abord, je n'étais pas du tout certain d'être agréé, car Amélie était fort recherchée; il y avait entre autres un certain capitaine de dragons... Mon Dieu! ai-je été jaloux de celui-là! Il valsait trop bien; c'est ce qui l'a perdu, car on s'est aperçu que chez lui ce mérite remplaçait presque tous les autres.

— Vous avez été jaloux ? demanda Sylvie . Qu'est-ce que vous pensiez pendant que vous étiez jaloux?

— C'est un état fort ennuyeux, dit Clermont en

riant. J'avais envie de m'en aller ou bien de dire des choses désagre'ables à Ame'lie, ou bien de tuer le capitaine de dragons. Il s'appelait... Ma foi ! je ne sais plus son nom. Le pauvre garçon !

— Vous aviez envie de dire des choses désagre'ables à ma marraine? reprit Sylvie du même Ion que si elle avait re'péte' une leçon pour l'apprendre par cœur. Ce n'était pourtant pas sa faute?

— Naturellement. Mais le principal caractère de la jalousie, c'est de manquer absolument de

logique.

Sylvie fît un geste affirmatif plein d'énergie.

— Et après?

— Après quoi?

— Quand vous eûtes cessé d'être jaloux? Et comment ça se fait-il que vous ayez cessé d'être jaloux?

— C'est quand j'appris de la bouche d'Amélie qu'elle me permettait de demander sa main.

— Vous étiez content?

— Oui, dit Clermont d'une voix grave.

La mémoire de cette heure sacrée, ensevelie depuis longtemps au fond de son cœur sous une masse de fleurs plus récentes, venait de se dresser devant lui.

Sylvie avait baissé la tête et ne demandait plus

rien. Le pas cadencé des chevaux était le seul bruit qui se fît entendre dans le chemin creux et profond. Pierre n'avait pas envie de rompre le silence; le souvenir que sa filleule avait évoqué réveillait en lui mille émotions tendres et intimes, celles dont il avait nourri sa jeunesse heureuse. Après Theure inoubliable où Amélie avait accepté sa main, étaient venues d'autres heures, plus douces, moins solennelles, et ce cortège raccompagnait maintenant dans le sentier herbeux où les deux chevaux étaient parfois contraints à se serrer Tun contre T autre.

— Mon parrain, dit la jeune fille d'une voix douce et troublée, aimez-vous Jacques Debrancy?

— Je vous Tai dit il y a longtemps, fit Clermont surpris. Je Testime et Taime au plus haut degré.

Sylvie poussa un soupir. Ils débouchaient en ce moment au centre d'un large carrefour, où aboutissaient de hautes allées d'arbres séculaires . Elle arrêta son cheval.

— Mon parrain, dit-elle, il y a plusieurs manières d'aimer, n'est-ce pas?

— Oui, fit Clermont indécis, ne comprenant pas, et troublé lui-même.

— Il faut bien qu'il y ait plusieurs manières, reprit la jeune fille avec une véhémence croissante

dans la voix, car enfin j'aime ma tante Ramey, j'aime ma marraine... j'aime beaucoup Jacques Debrancy, et je vous aime, mon parrain... et tout cela, de façons fort différentes.

— Cela doit être ainsi, puisque ce sont des affections dissemblables.

— Mais lui, Jacques, il a encore une autre façon de m' aimer... dites, mon parrain, est-ce la bonne?

La voix de Sylvie tremblait; elle de'tournait la tête; Pierre s'aperçut tout à coup que depuis un bon moment il faisait un cours de sentiments amoureux à sa filleule, au milieu des bois.

— Cette manière est la bonne sans doute, dit-il un peu sèchement , puisque vous agre'ez Jacques et que vous allez Fépouser.

Sylvie fouetta sa jument, qui partit comme une flèche dans une des allées. Clermont eut fort à faire de la rattraper. Heureusement, le sol était bon, et son cheval avait le pied sûr. Bientôt ils furent côte à côte, trottant d'une allure plus sage. Pierre essaya deux ou trois fois vainement de voir le visage de son étrange filleule; elle s'y dérobait avec une malice visible; puis elle tourna vers lui franchement ses yeux clairs et ses joues rosées par la course; tout son être respirait la confiance et l'abandon.

— Je suis un peu folle, parrain, dit-elle en souriant; mais avouez que vous ne m'en aimez que mieux.

— Il est dangereux de convenir avec vous de quoi que ce soit, fit Clermont encore un peu trouble', car vous en prenez acte pour nous accabler ensuite de votre logique. Cependant j'avoue que votre grain de folie est assez aimable, pourvu que vous soyez résolue à vous en corriger.

Sylvie sourit d'un air vainqueur, et rejeta un peu la tête en arrière. Elle avait ainsi un charme irrésistible. Du bout de sa cravache, elle saisit, le long de la haie, une branche pendante de chèvrefeuille, qu elle arracha sans s'arrêter et qu'elle entortilla dans son voile de gaze.

— Nous allons arriver dans un instant, dit-elle. 11 faut bien faire honneur d'un peu de parure aux hôtes de ces bois !

Elle tendait une fleur à Clermont, qui fut bien forcé de la prendre : machinalement il la mit à la boutonnière; Sylvie le regarda un peu de côté, et parut satisfaite. Cinq minutes après, ils entraient sous la voûte des grands bois.

Point de routes, à peine des sentiers bordés d'ornières profondes d'un mètre. L'herbe y croissait

courte et serrée, comme du velours de Gènes, laissant à peine au milieu un espace assez large pour que les pieds d'un cheval pussent s'y poser. Il y avait cinquante ans et plus qu on n'avait fait là de coupe de bois, et T homme en avait presque oublie' le chemin. Le gaulis e'tait haut de deux mètres; les jeunes arbres de toute espèce s'y enchevêtraient sans obstacle. Les troncs énormes des vieux arbres s'élevaient avec une majesté tranquille, marqués sur leur écorce blanchâtre de larges taches de mousse brune ou verte; les hêtres lisses sortaient des souches énormes par groupe de trois ou quatre; les chênes se tordaient comme sous le coup d'un immuable désespoir; sous les racines monstrueuses, les hivers avaient creusé de grands trous qui les laissaient à l'air, et tout près, comme une pluie d'étoiles bleues, des forêts de petites véroniques s'étendaient jusque sur les pieds des chevaux.

Après avoir marché un quart d'heure, Sylvie, qui tenait la tête, car le chemin était trop étroit pour deux, s'arrêta, et étendant la main :

— N'est-ce pas, dit-elle, que cela en vaut lapeine?

Sous leurs pieds la forêt s'arrêtait brusquement; on eût dit une déchirure dans une étoffe. Un vallon plein d'énormes blocs de grès, roulés là par quelque

cataclysme, recelait un ruisseau qui se glissait à travers les pierres avec un bruit argentin ; une vaste nappe de verdure, jete'e d'un bord à Tautre, formait un tapis; du côté opposé, la forêt reprenait, aussi noire, aussi sévère. Ce vallon était une oasis, entrevue à travers les feuillages grêles des jeunes arbres penchés au bord du ravin.

— C'est superbe, dit Clermont. Cela rappelle Fontainebleau.

Toute la joie et le triomphe de Sylvie s'écroulèrent soudain. D'un geste lassé, elle laissa retomber sa main étendue. Si son parrain avait vu quelque chose qui ressemblât à cela, à quoi bon cette longue course? Dans son ignorance d'enfant, elle ne s'était pas dit que trop de choses se ressemblent sous le soleil, pour qu'on puisse espérer de donner une impression tout à fait neuve à un homme qui a voyagé. Une petite vengeance était sous sa main, elle s'en servit; mais sa flèche tomba à terre, émoussée : Clermont ne la sentit même pas.

— J'amènerai Jacques ici, dit-elle.

Clermont acquiesça du geste.

— Est-ce grand, votre forêt? demanda-t-il.

— Oui, mais vous en avez assez vu. 11 est temps de rentrer.

Sans pitié pour les bétes fatigaées, elle prit un trot vi(;oureux, quelle soutint, en dépit des mauvais chemins, jusqu'à la grande avenue des Herbages, où elle se lança au gfalop.

Arrivée au perron, elle monta rapidement et entra dans le salon, où le piano se faisait entendre.

— Déjà de retour? dit Amélie en se levant.

— Il est une heure ! répondit Sylvie, qui regarda sa montre. Le temps ne vous a pas paru long! Ou avezvous donc fait pour ne pas vous ennuyer sans nous?

— Nous avons entendu du Beethoven , répondit innocemment Jacques.

Sylvie, sans lui répliquer, passa près de lui. Elle ne voulut point voir sa main tendue; en ce moment tout la blessait, tout la faisait souffrir. Elle eût voulu trouver des bras ouverts pour s'y jeter, des yeux attristés par son absence pour répondre à son regard; elle voyait des gens heureux et satisfaits, quand elle était tourmentée et mécontente. Elle eût été enchantée de pouvoir faire souffrir quelqu'un. Impuissante, elle se rejeta sur elle-même.

— Sottequeje suis, pensa-t-elle en déchirant sesgants pour les ôter plus vite; je me figure que quelqu'un sur la terre a besoin de moi! Ah! si j'avais ma nièi'el

Et elle pleura abondamment*

Il ne fut point question de promenade à cheval le lendemain ni les jours suivants. A peine Jacques e'tait-il remis, que le temps se brouilla.

Deux ou trois jours de pluie mettent le de'sarroi dans un intérieur de campagne. Si bien précautionné qu'on soit contre Tennui, la nécessité de vivre enfermé désarçonne tous les courages. Restaient la lecture et la musique, qui ne s épuisent guère quand on les aime. On essaya des lectures à haute voix ; mais ceux qui n en ont point une longue habitude se fatiguent promptement; on y renonça, et chacun prit son livre.

Pendant ces longues heures d'après-midi, coupées seulement par le grincement du couteau à papier, Sylvie allait et venait, mettant tout sens dessus dessous dans la vast3 demeure. Elle inventait sans cesse des mystifications nouvelles, elle donnait des alertes, elle causait à madame Ramey des frayeurs aussi subites que peu justifiées, qui faisaient parfois froncer le sourcil à Clermont, au milieu des rires d'Amélie. A tout moment, elle effleurait de son petit

i)i LE FIANCÉ DE SYLVIE.

doigt r épaule ou le livre de Jacques avec un mignon geste d'appel; il se levait en hâte et la suivait, parfois pour se voir fermer une porte sur le nez, plus souvent pour comploter avec Sylvie une escapade qui se terminait, sans s'effectuer, par de grands e'clats de rire. On les voyait apparaître tous les deux, riant encore et disant : — Eh bien, non! Il n'y a pas moyen, et c'est grand dommage!

Suivant leur humeur, folle ou sérieuse, les lecteurs les regardaient d'un air ahuri ou riaient avec eux; pour eux-mêmes, ils étaient toujours enchantés.

— JNous avons l'air d'un opéra-comique, dit un jour Sylvie qui méditait profondément depuis quelques minutes; mais il nous manque quelque chose.

— Un loup? suggéra Jacques.

— Non! un mouton; c'est moi qui suis le loup, n'est-ce pas, mon parrain?

Elle levait ses yeux innocents et hardis sur Clermont, qui la regarda sans rien dire. Elle fit le tour du salon et disparut au bout d'un instant.

Une heure s'écoula sans qu'on la vît revenir, et la maison semblait tout étonnée de ce silence inaccoutumé, lorsqu'un bruit sec comme celui de plusieurs coups répétés sur le parquet retentit dans le salon voisin, et les rires étouffés de Sylvie l'accompagné-

rent en sourdine. La porte s'ouvrit, et elle entra, poussant devant elle un agneau effarouché, très-peu lave', mais tout harnache' de rubans roses. Il en avait partout, depuis les yeux , couverts à demi par une couronne de coques de satin, jusqu'à sa courte queue, qu'il agitait d'un air mécontent dans un énorme nœud de rubans, retenu, on ne sait comment, dans son épaisse toison.

L'animal effrayé reculait toujours , s' empêtrant dans la jupe de Sylvie, qui résistait et le poussait vers l'assistance. Il promena autour de lui ses yeux bizarres, qui semblaient dilatéspar la frayeur, et s'élança tout à coup pour fuir.

Dans son brusque mouvement, il glissa sur le parquet ciré et tomba sur le flanc. Il voulut aussitôt se relever, mais il retomba avec un regard désespéré et resta sans mouvement. Jacques se leva vivement et courut à lui. Il se pencha sur l'agneau avec une douceur presque maternelle et essaya de le relever.

L'animal le regarda, de ce regard de bête blessée qui va jusqu'au fond des âmes humaines, et le jeune homme comprit son regard. Délicatement, avec des précautions infinies, il toucha l'une après l'autre les quatre pattes. L'agneau retira vivement la quatrième, sans cri, mais avec un mouvement de douleur.

— Il a la patte cassée, dit Jacques en regardant Sylvie.

— Vos jeux sont cruels, fit Clermont d'un ton dur. Vous ne pensez pas assez aux autres, ma filleule.

Le silence régna dans le grand salon. Sylvie s'était agenouillée; penchée sur Tanimal, elle le regardait à son tour avec des yeux pleins de douloureuse compassion, d'où tombèrent lentement de grosses larmes.

— Je ne savais pas, dit-elle avec effort; si j'avais su...

Elle regarda Clermont avec tant de repentir, qu'il en fut touché, et ses traits se détendirent un peu.

Jacques enleva dans ses bras l'agneau blessé et l'emporta hors du salon.

— Que va-t-on en faire? demanda la jeune fille d'une voix timide.

— On va le tuer et le vendre. Que voulez-vous qu'on en fasse? répondit Clermont, qui reprit son journal en haussant les épaules.

Les rubans roses étaient restés sur le parquet; Sylvie les repoussa du pied avec un frisson et sortit la tête basse.

— Vous avez été un peu dur, fit Amélie à demivoix.

SoD mari leva les yeux comme pour faire une re'ponse ve'hémente. Mais il se ravisa, murmura n importe quelles paroles inintelligibles qui n'arrivèrent pasjusqu aux oreilles d' Amélie, et se replongea dans la lecture de son journal.

Dans Tantichambre, Jacques, qui revenait, rencontra la jeune fille. Elle passait sans s'arrêter, lorsqu'il lui prit la main et se pencha vers elle pour la regarder. Contre son habitude, elle ne détourna pas les yeux : il put lire dans ce regard tous les regrets d'une âme bonne et affectueuse qui se voit soudain chargée du poids d'une mauvaise action qu'elle n'a pas cherché à commettre.

— Pauvre petite ! dit Jacques en portant à ses lèvres la main qu il tenait. Cela vous fait de la peine?

— Oh! murmura Sylvie, tant de peine...

Elle le regarda avec une intensité étrange; puis tout à coup, par un geste chaste et charmant, elle lui jeta ses bras sur les épaules et posa son visage sur la poitrine du jeune homme.

C'était la première fois qu'elle lui donnait spontanément une marque de tendresse. Jusque-là , le baise-main officiel avait été la seule expansion que Jacques, avec raison, se fût permise; dans cette caresse enfantine, presque fraternelle, il sentit une

confiance qu'il ne croyait pas encore posséder, et qui le toucha jusqu'au fond de Tâme. C'est avec une émotion profonde qu'il serra les deux mains si gen^ tiiiient posées sur ses épaules et qu il les porta à ses lèvres Tune après Tautre. Sylvie, la tête toujours appuyée contre lui, le regardait avec un mélange de tristesse et de douceur; il baisa le front pur qui s'offrait à lui. Elle ne fit aucun mouvement*

• — Vous m'aimez, vous! dit-elle d'une voix étrange où vibrait une douleur mystérieuse.

— Oui, chérie, je vous aime! Je vous aime telle que vous êtes ! Je vous aimerai telle que vous serez! Je ne cherche point en vous de perfections chimériques, m'estimant heureux de vous voir bonne et sincère...

Sylvie se dégagea sans secousse et passa la main sur son front pur.

— Je sais que j'ai des défauts, dit-elle toujours sur le même ton douloureux, mais ce n'est pas une raison pour me rudoyer... Vous êtes toujours bon, vous! vous ne me grondez jamais.

— Je vous gronderai quand nous serons mariés, fit Jacques avec un sourire qui démentait ses paroles.

Elle sourit aussi d'un air de triomphe.

— Nous verrons bien, dit-elle. Après un silence, elle ajouta : — Je n'ose pas rentrer.

— Rentrons ensemble, dit Jacques, qui prit sous le sien le bras de la jeune fille. Elle résistait un peu, il insista, et Temmena vers la porte du salon. Au moment de l'ouvrir :

— Vous m'aimez, Sylvie? dit-il avec un léger tremblement dans la voix.

Elle ne re'pondait pas, il serra contre lui le bras qu'il tenait.

— Vous m'aimez ? Vous ne me l'avez jamais dit, et pourtant il me semble qu'aujourd'hui...

— Assurément, je vous aime, répondit-elle en le regardant avec une entière sincérité.

— Merci, dit Jacques en serrant la main qu'il

avait prise.

Il ouvrit la porte du salon, et ils entrèrent, lui souriant, elle un peu confuse, mais portant toutefois la tête haute. Amélie leur sourit avec bonté. Clermont leur jeta un regard par-dessus son journal et ne dit rien. Madame Clermont emmena Sylvie au piano, et elles se mirent à jouer à quatre mains, ce qui est un excellent moyen de sortir d'un pas difficile. Faire du bruit, quand on est embarrassé, c'est déjà en quelque sorte dominer la situation.

Après cette échauffoure'e, le calme se re'tablit aux Herbages, et quinze jours s'e'coulèrent dans une tranquillité e'dénique. Le soleil avait reparu dans le ciel aussi bien que dans les âmes. Madame Ramey comptait patiemment les pièces du trousseau de Sylvie, qui arrivaient journellement de Paris par paquets gros ou menus, et s'entassaient dans les armoires; la contemplation de ces merveilles suffisaitau bonheur de Texcellente femme, en attendant les ineffables de'lices de l'acquisition d'un mobilier. C'est là qu'elle se promettait d'employer toutes les ressources de son ge'nie domestique. Sylvie paraissait soumise. Elle allait et venait avec un air heureux et apaise', des trousseaux de clefs qui n'ouvraient rien, pendus à la ceinture d'un mignon tablier garni de dentelles, qui ne prote'geait pas sa robe; on la voyait passer d'un air affaire', portant sur ses bras graciles de grandes piles de linge qu'elle déme'nageait d'une lingerie à l'autre, avec des airs de me'nagère entendue. Amélie souriait à cette nouvelle fantaisie, que la

tante Ramey supportait avec sa patience accoutumée.

Quant à Jacques, il se sentait heureux. La confiance que lui avait un jour te'moigne'e Sylvie ne s'e'tait pas retirée de lui, et il en jouissait avec une joie profonde.

De plus, Amélie livrait désormais à ses amis sa belle âme. longtemps renfermée sous de triples voiles.

Jusqu'alors une sorte de pudeur exagérée lui avait défendu de parler à d'autres que son mari de ce qui lui tenait le plus fortement au cœur; elle eût cru profaner ses pensées. Mais l'isolement moral où elle se sentait de plus en plus, malgré les apparences affectueuses qui maintenaient aux yeux des autres sa situation dans son état primitif, cet isolement indéfinissable qui ne se traduisait ni par des actes ni par des paroles, et qui semblait plutôt le résultat de son propre état d'esprit que celui de la conduite des autres, la poussait à chercher au dehors un épanchement pour le trop-plein de son cœur.

On ne peut étouffer en soi-même tout ce que Ton ressent; si discrète que soit une âme, si décidée à souffrir en silence, si résignée à son martyre, il vient un jour où elle parle, fût-ce pour le mélancolique plaisir de décrire ses peines comme si c'étaient celles d'une autre.

Cette joie amère qui faisait parfois sortir des lèvi^s d'Amélie des paroles vraiment éloquentes , des réflexions pleines d'une philosophie douloureuse et résignée, Clermont n y prenait pas garde. Connaissant bien sa femme, il savait tout ce que son cœur pouvait contenir de tendre et de délicat. Il eût du s étonner de ce qa elle disait maintenant devant d'autres ce que penaant quinze années elle avait gardé pour lui seul; mais il n'était pas dans un état d'esprit favorable à de telles remarques. La vie lui paraissait bonne, et il se laissait vivre, sans souci du reste du monde.

Dans l'épanouissement de la jeunesse, en plein bonheur sous le poids d'une joie qui déborde, il arrive souvent qu on oublie tout ce qui n'est pas soi-même, au point de ne plus percevoir les impressions extérieures que comme des bruits vagues et des couleurs effacées : cette sorte d'extase dure peu; on en est réveillé d'ordinaire par quelqu'une de ces commotions dont la vie n'est point avare, et l'on reprend sa chaîne comme au'sortir d'un songe.

Plus tard, cet état presque maladif se produit plus difficilement; mais quand il se montre, c'est toujours le symptôme d'une grande passion.

Clermont vivait dans ce rêve. Sans penser à dis-

cerner ce qui se passait en lui-même, bien moins encore ce que pensaient ceux qui Tentouraient, il acceptait de chaque journée la part de biens qu elle lui donnait et ne trouvait point sa destinée avare.

H se sentait extraordinairement jeune; jamais, au début de la vie, il n avait éprouvé des émotions aussi délicieuses. Le charme des bois, la puissance de la musique, les ravissements de la poésie, tout s'était doublé pour lui de je ne sais quelle ivresse juvénile qu il savourait les yeux fermés.

Il était {jai, d'une gaieté douce et indulgente qui rayonnait autour de lui; sa filleule elle-même trouvait maintenant grâce à ses yeux. 11 lui pardonnait sans réserve les légères infractions aux convenances qu elle ne pouvait éviter, quoi qu'elle fît, et même il en riait le premier. Etonnée de cette mansuétude inaccoutuœ*^^» Sylvie l'avait regardé avec de grands yeux d'abord inquiets, puis, par la suite, un per railleurs.

— Quoi ! semblait-elle dire, Croquemitaine s'humanise!

Cependant elle gardait une prudente réserve, comme un jeune chat qui ne se sent pas encore suffisamment kutorisç à s'emparer de l'objet de ses convoitises. .

— Elle va faire quelque sottise, dit un jour la i tante Ramey à madame Clermont, sa confidente ordi- \ naire. Je connais Sylvie : elle m'a donné, vous le ■ savez, assez d'occasions de la connaître; quand elle ; a ces yeux pleins de malice et de défi, quand elle prend de temps en temps un air très-sage, c'est ! qu elle médite quelque mystification prodigieuse. |

— Je ne crois pas, répondit la sage Amélie. C'était j bon autrefois, et je sais que vous n'avez que trop de \ raisons de croire à sa malice, mais elle me paraît devenir de plus en plus sérieuse. La leçon que lui a i donnée le pauvre agneau me paraît avoir porté des i fruits durables. |

Madame Ramey hocha la tête. Elle n'avait pas j

l'éloquence nécessaire pour expliquer sa pensée, ni '

peut-être le discernement qui la lui eût fait débrouiller ;

en elle-même; mais elle avait une expérience pra- i tique, souvent plus utile en pareil cas que les plus

belles théories. ;

Cependant sa nièce paraissait vouloir lui donner \

un démenti. M. et madame Clermont se préparaient j

à partir avec Jacques, et tout le monde devait se ;

retrouver à Paris quinze jours plus tard; l'idée d'une j

séparation, si courte qu'elle dut être, donnait plus j

de charme et de douceur encore à l'intimité char- ,

mante qui régnait aux Herbages , avec une nuance de regret en plus. Amélie seule pensait avec une joie secrète que, chez elle, dans les anciennes habitudes de son inte'rieur, elle reprendrait le cœur de son mari, qui lui échappait ici d'une façon inexplicable.

— Faisons encore une fois le lourde mon domaine, dit un jour Sylvie après le déjeuner. D'un air mutin elle posa ses deux coudes sur la table, en regardant sa tante, qui réprima un léger soupir. iVUons en break, continua- t-elle, c'est plus amusant, on voit mieux la campagne.

— Le grand break n'est pas très-solide, fit observer madame Ramey; le brancard a reçu un coup, et je crois qu'il serait plus prudent de se servir de la calèche.

— D'abord, ma tante, nous ne pouvons pas aller cinq en calèche, et si vous vous obstinez à rester à la maison aujourd'hui, je ne vous inviterai pas à mon mariage. N'est-ce pas, Jacques, que nous ne l'inviterons pas?

— Jamais de la vie ! répliqua l'heureux fiancé.

— Donc nous prendrons le grand break, avec la paire de gris pommelé, et c'est moi qui conduis.

— Oh! Sylvie! s'écria madame Ramey.

— Ou bien je n'y vais pas ! A votre choix.

lOG LE FIANCÉ DE SYLVIE.

— Les gris pommelé! continua la bonne dame avec une geste d'effroi.

— Ils sont doux comme des agneaux, rétorqua Sylvie.

A ce mot, elle rougit, et se hâta d'ajouter :

— Je sais bien que les agneaux ne me réussissent pas, mais ce n est pas une raison suffisante pour que je renonce à conduire ces jolies bêtes que j'aime et qui me le rendent. C'est convenu, le grand break et les gris pommelé!

Clermont n'avait encore rien dit; tous les yeux étaient tournés vers lui, en attendant sa décision. Au fond, il était le Jupiter Tonnant de ce microcosme, et parfois il s'en amusait. 11 laissa tomber de ses lèvres olympiennes un : « Soit! « qui provoqua un soupir d'aise chez sa filleule.

— Mais, ajouta-t-il, on aura Tœil sur vous, mademoiselle. Jacques, tu monteras sur le siège avec elle, sans quoi elle nous versera dans quelque fondrière.

LE FIANCÉ DE SYLVIE. tO>

Une heure après, le break filait rapidement le long des belles routes ombragées de cet heureux coin de terre. Sylvie tenait ferme dans sa main mignonne les guides bien tendues de ses superbes chevaux, qui faisaient résonner leur harnais. Jacques, assis près d'elle, aspirait avec joie Tair vif de septemlre, qui semble souffler le courage et la gaieté. Sur les banquettes, les amis jasaient et riaient; il y a des jours où Ton rit de tout sans savoir pourquoi; une de ces clémentes journées brillait dans le ciel serein, et tous en sentaient Fheureuse influence.

On fit le tour des fermes ; Fabondance et la joie y régnaient. Heureusement mélangée de chaleurs et de pluies. Tannée avait été prodigue des biens de la terre; gens et bétail s'en trouvaient bien et le témoignaient par leur air de prospérité. On but du lait dans des tasses de faïence commune, avec des fleurs au fond; Sylvie, mise en appétit, mordit dans un énorme morceau de pain bis que la fermière croyait ne jamais pouvoir couper assez gros pour Toffrir à

la demoiselle; au moment de reprendre sa route, elle offi'it le reste, bouche'e par bouche'e, à ses chevaux, qui le mangèrent dans sa main, avec toutes les gentillesses dont ils e'taient capables.

— Allons ! dit la jeune fille en remontant sur le sie'ge sans accepter Tappiii de la main de Jacques , nous allonsmaintenantfairelegrandtcur, et d\in bon train.

Après un tournant qui, de Taveu de Clermont luimême, aurait fait honneur à un cocher consomme', Te'quipage partit d'une allure rapide. Les haies défilaient avec leurs ormes tortus, e'branchés chaque année au grand dommage de leur beauté, mais au grand profit des paysans, qui ne tiennent point au pittoresque; puis les vastes cultures, variées de couleur, comme des tons sur la palette d'un peintre; puis le bord de la rivière avec ses prairies , souvent baignées, et vertes maintenant comme aux plus beaux jours d'avril.

— C'est à nous tout cela, fit Sylvie en décrivant du bout de son fouet un geste circulaire qui embrassait la vaste étendue de bois et de cultures, étalée en amphithéâtre au-dessus d'eux et couronnée, dans un pli du vallon, par le noble château des Herbages avec ses toits Louis XIII et ses hautes cheminées. C'est beau, n'est-ce pas, mon parrain?

— Oui, répondit Clermont, c est fort beau; mais je vous engage à vous retofirner vers vos chevaux et à ne pas leur chatouiller les oreilles , comme vous venez de le faire.

— Ils ne sont pas chatouilleux, répondit Sylvie en les enveloppant d'une caresse de son fouet.

Us Tétaient pourtant, à ce qu il paraît, car ils partirent d'un train tel, que ceux qui étaient dans la voiture faillirent être jetés les uns sur les autres; on se rassit, on s'excusa avec des sourires, mais Clermont ne sourit point.

— Faites attention, Sylvie! dit-il d'une voix plus impérieuse que de coutume.

Elle ne Técoutait pas, et d'ailleurs, l' eût-elle voulu, elle n'était pas tout à fait maîtresse de son attelage. Jacques la regarda, prêt à lui prendre les guides des mains si elle en témoignait le moindre désir. Mais la voix de Clermont avait jeté la jeune fille dans un de ces accès de perversité où elle eût mieux aimé mourir que de s'avouer vaincue.

— Jacques, prends les guides, dit Pierre avec autorité.

Le jeune homme hésita et se pencha en avant pour regarder Sylvie ; les lèvres serrées , les yeux fixes, ses petites mains rigides crispées sur les

fie LE FIANCÉ DE SYLVIE

guides, elle n'avait pas la moindre envie de ce'der.

— Voulez-vous me les donner? dit Jacques avec une douceur infinie en lui parlant presque à F oreille, -— pour me faire plaisir?

Les traits de la jeune fille se détendirent; elle allait lui remettre son dangereux pouvoir, lorsqu'une brusque secousse fit craquer le brancard endommage', qui tomba sur la route, battant les fers du cheval de droite, qui s'enleva des quatre pieds et rua deux fois.

— Elle va nous tuer tous ! s'écria Clermont. L'équipage, maintenu seulement par le trait, fut

enlevé avec une vigueur inouïe par les bêtes effrayées, qui ne sentaient plus le mors. Un cri s'éleva, poussé par madame Ramey. Amélie ne disait rien : cramponnée à son siège , elle regardait son mari qui , les dents serrées, le visage contracté, venait de se lever pour arracher les guides aux mains de Sylvie. Il fut prévenu par Jacques; celui-là à la première secousse s'en était emparé et les tenait fortement. La jeune fille dénoua ses doigts engourdis, qui, contractés par l'effort, ne sentaient plus rien, et elle resta droite, résistant machinalement aux mouvements désordonnés de la voiture, mais les yeux fixes, comme si elle ne voyait rien devant elle.

Sous la main ferme de Jacques, aidé d'une rapide monte'e qui leur enleva bientôt Tenvie de courir, les chevaux calmèrent leur fougue et ralentirent leur allure; au bout de quatre ou cinq cents mètres, le break s'arrêta sur un tapis d'herbe où les roues ne roulaient plus que difficilement, et Ton s entreregarda.

— C'est affaire à toi, Jacques, dit Clermont en sautant à bas de la voiture pour examiner les dégâts, tu t'entends à conduire une voiture !

Madame Ramey entamait un chapitre de lamentations...

— Ne dites rien, fit Amélie en lui touchant le bras, elle a eu plus peur que nous-mêmes.

En effet, Sylvie restait immobile, à sa place, les mains serrées l'une dans l'autre.

— Passez dans le break, dit Clermont à sa filleule ; je vais prendre votre place.

Elle obéit sans résistance, pendant que les deux hommes rajustaient, tant bien que mal, le brancard

brisé à Faide de quelques branches coupe'es dans une haie et des cordes qu une voiture de campagne a toujours dans son coffre. Les bétes fre'missantes furent calmées par la voix et les caresses, et Ton rentra au château d'une allure beaucoup moins triomphante.

Clermont remit lui-même le break aux mains des palefreniers, et se dirigea ensuite vers le salon.

Il pensait y trouver tout le monde, mais on s'était dispersé pour réparer le désordre causé par les émotions de cette promenade aventureuse. 11 allait en faire autant, quand il vit entrer sa filleule.

Très-pâle, les lèvres agitées d'un frémissement nerveux, son petit chapeau de promenade encore sur la tête, serrée dans son étroit manteau, elle paraissait plus migi.onne et plus frêle que de coutume; elle s'avança d'un pas rapide jusque vers Clermont, mit la main sur le dossier d'une chaise, et le regarda en face d'un air résolu, mais sans audace. Elle attendait simplement qu'il lui permît de parler

— Vous avez failli, dit-il, nous tuer tous, et vousmême, et tout cela pour le méchant plaisir de me défier...

— Non! fit-elle très-bas, en remuant la tête, mais sans le quitter des yeux.

— Comment non ?

— Je sais que je pouvais vous faire tuer; ce n'est pas à cela que je réponds non; mais ce n était pas pour un méchant plaisir. Vous me croyez méchante, mon parrain ; je ne suis pas méchante , imprudente seulement.

— C'est déjà trop! quand votre imprudence peut coûter la vie...

— Je le sais, mon parrain, et je m'en repens. Elle continuait à le regarder de cet air calme qui

exaspérait Clermont. A son tour, il fixa les yeux sur elle, et soudain Fair de mécontentement qu il avait sur le visage fut remplacé par un trouble qu il maîtrisa aussitôt.

— Je suis venue, reprit la jeune fille, en maintenant des deux mains devant elle le dossier de la chaise qui tremblait légèrement, je suis venue vous dire que j'ai mûrement réfléchi, et que je... je suis décidée à ne pas épouser M. Debrancy.

— Sylvie! s'écria Clermont abasourdi.

— J'y suis décidée, répéta-t-elle ; d'autre part, comme je Taime beaucoup et que je pense que cela lui causera quelque chagrin, je vous prie de bien vouloir le lui dire, et lui en exprimer en même temps tous mes regrets.

Elle baissa la tête pour cacher ses yeux , qui venaient de s'emplir de larmes. C'étaient bien des regrets, et de cuisants regrets , car elle sentait son cœur déchire' par cet effort suprême.

Clerniont, atterré, cherchait à comprendre, retenu cependant par une vague crainte de deviner trop juste.

— Mais, dit-il, interdit à son tour, quel motif vous pousse? Debrancy n est-il pas le plus parfait galant homme, le plus irréprochable fiancé?...

— 11 est tout cela, et beaucoup d'autres choses encore ; je Taime et le respecte, et je vous prie de le lui dire... mais je ne puis pas Tépouser.

Elle releva un instant la tête et la baissa aussitôt. Clermont ne savait que dire.

— C'est une folie, dit-il enfin; vous brisez votre existence, et la sienne...

— 11 se consolera, je l'espère, et je le souhaite, car il le mérite, et je lui désire tous les bonheurs. Je l'aime du fond de mon cœur, — oui, je vous le jure!

— Eh bien, pourquoi... ?

Elle regarda Clermont avec ces yeux étranges qui l'avaient déjà troublé.

— Je ne suis pas assez bonne pour lui , dit-elle.

Us restèrent silencieux dans la vaste pièce, troublés et gênés Tun par l'autre. Un vague remords envahissait Tâme de Clermont ; Sylvie pleurait sans contrainte, et il voyait couler les larmes sur son vêtement de drap gris, où elles roulaient en perles sombres.

— Dites-le-lui, reprit-elle, je nai pas le courage de lui faire des chagrins. Je Taime comme si je Favais connu toute ma vie ; il me semble que je m'arrache le cœur en lui disant adieu.

Par un violent effort, Clermont reprit possession de lui-même.

— Mais, si vous Taimez ainsi, vous seriez heureuse avec lui, dit-il, et votre refus est de plus en plus inexplicable.

— Je ne suis pas assez bonne pour lui, répéta Sylvie. Je le rendrais malheureux. Ma décision est irrévocable.

11 baissa la tête. Quel mystère que ce cœur de jeune fille ! Que pouvait-il dire qui ne fût une erreur ou une faute? Quand il releva la tête, elle avait disparu sans bruit, comme un souffle. L'instant d'après, Jacques entrait.

— Que se passe-t-il donc? demanda celui-ci. Je viens de rencontrer Sylvie, elle m'a sauté au cou et m'a embrassé : elle pleurait à chaudes larmes. J'ai

voulu lui parler, elle m'a échappé en me disant que vous m'attendiez. Qu y a-t-il?

De plus en plus perplexe, Clermont ne répondit pas. Amélie se montra à son tour : elle aussi avait rencontré Sylvie, qui lui avait serré les mains eu passant et s'était enfermée dans sa chambre.

— Qu y a-t-il? répéta Jacques, en devenant inquiet et nerveux. Il se passe quelque chose de ffrave... Dites-le-moi, ne me faites pas languir !

Amélie , très-pâle , regardait fixement son mari, qui sentait ce regard sur lui comme un reproche.

— Elle refuse de t' épouser, dit-il enfin au jeune homme en lui prenant les deux mains.

Debrancy tressaillit de la tête aux pieds.

— Elle refuse! Pourquoi? Je Tai blessée? Cela s arrangera. Je vais...

— Non, dit Clermont en le retenant. La cause de ce refus, que j'ignore, est grave et très-profonde, car elle m'a dit qu'elle t'estime et t'aime ; suivant ses propres paroles, deux fois répétées, elle ne se trouve pas assez bonne pour toi.

— Ah! s'écria Jacques, frappé au cœur, elle en aime un autre !

Clermont devint très-pâle et lâcha les mains du jeune homme, qu'il tenait.

— Elle ne me Ta pas dit, fit-il d'une voix claire et calme, pendant qu une sueur froide perlait à son front en fines gouttelettes.

— Mais il y a moyen de lui faire entendre raison, reprit Jacques en se tournant vers Amélie et en passant la main sur son front, comme pour chasser un mauvais rêve; marraine, essayez, je vous en supplie... elle ne peut pas en aimer un autre... Depuis si longtemps que nous vivons de cette douce vie intime , elle n'a vu personne... parlez-lui, demandez-lui...

Amélie regardait alternativement les deux hommes avec angoisse.

— Essayez, lui dit Clermont sans la regarder.

Elle sortit. Pendant son absence, personne ne rompit le silence dans le grand salon, où chacun d'eux écoutait les battements de son cœur. Elle rentra, plus pâle et plus défaite qu'avant.

— Eh bien? disait le regard de Jacques.

— Elle ne veut rien entendre, répondit madame Clermont en lui tendant les mains.

Elle s'était assise sur le canapé; il se jeta vers elle et tomba à genoux dans les plis de sa robe, cachant sa tête sur ce sein maternel qui l'avait accueilli tout enfant. Clermont sortit. La vue de cette douleur lui était impossible à supporter.

Amélie avait posé une de ses mains sur la tête du leune homme, qui couvrait ses yeux de l'autre.

— Aimez-moi, vous au moins, consolez-moi, lui iit-il, je suis si isolé, si malheureux!...

— Pauvre enfant! murmura-t-elle.

Et deux larmes tombèrent de ses yeux sur les cheveux de Jacques.

— Alors, vous ne voulez pas venir, décidément? Fit Clermont en prenant ses gants sur la table.

— Non, merci, mon ami, je suis très-fatiguée, je préfère rester, répondit Amélie avec sa douceur accoutumée.

— Je le regrette... je reviendrai de bonne heure. Si'je le pouvais décemment, je resterais pour vous tenir compagnie; mais je crois... il me semble...

— Allez, allez, insista madame Clermont avec une ombre de tristesse. A tous les points de vue, il est préférable que vous vous montriez à T Opéra, ne fût-ce qu une heure. Que donne-t-on?

— Freyschutz et un ballet.

— Ce n'est pas excitant pour les nerfs, dit-elle en souriant. Allez donc, Pierre. Je vous attendrai avec cette revue.

Elle prit un livre et un couteau à papier sur la table. Clermont hésita encore une seconde, puis s'approcha de sa femme , la baisa au front et sortit. Elle le suivit des yeux et écouta le bruit de la porte de r antichambre, qui se refermait sur lui; bien assurée alors qu elle était seule, elle se renversa sur le dossier de sa chaise longue et se mit à pleurer.

Elle pleurait souvent, maintenant, et elle savait pourquoi, ou du moins croyait le savoir, ce qui revient au même. Ce soir, elle le savait mieux que jamais : Clermont allaita F Opéra, dans la loge de Sylvie, qui se montrait pour la première fois en public depuis son retour des Herbages.

Après le départ précipité de Jacques, que M. et madame Clermont n avaient pas voulu quitter dans de si pénibles circonstances, mademoiselle Germain était restée six semaines à la campagne avec sa tante, qui ne pouvait se consoler de la rupture du mariage projeté. Si la jeune fille avait été coupable en brisant si rapidement des projets qui, chose rare! avaient eu la chance inespérée de satisfaire tout le monde, elle en avait été punie par la vue du chagrin qu elle avait

causé. Celui de Jacques, muet et cligne, ne s'était révélé à Sylvie par aucun signe extérieur; le silence d'Amélie avait été le plus éloquent de tous les reproches. Mais madame Ramey, qui ne s'en allait pas, n avait point ménagé les nerfs de sa nièce. Un déluge de larmes, sans cesse renouvelées, et une série de reproches , aussi tendres que contristés , avaient mis journellement la sensibilité de Sylvie à la plus rude épreuve. Mais, ainsi qu on eût pu s'y attendre, ces reproches et ces larmes, loin de la toucher, Fendurcirent; elle se dit qu elle était assez punie et imposa silence à ses remords.

Clermont, après Tétourdissement du premier coup, n'avait pas dit grand' chose ; il n'avait pas eu d'entretien particulier avec sa filleule, et rien ne témoignait qu'il nourrît à son égard d'autres sentiments que ceux du reste de la famille. Cependant, Sylvie, qui ne lui adressait pas la parole, semblait comprendre que lui, du moins, ne la jugeait point injuste et cruelle , capricieuse et méchante , comme le faisaient les autres. Dans la manière qu'avait Clermont de l'éviter, elle lisait une sorte de commisération, elle y voyait plus de pitié que de colère. Cette pitié, qui l'irritait profondémen^t, lui paraissait pourtant moins dure que la réprobation des autres; mais elle n'en

laissa rien voir à personne. Elle passa aux Herbages les six semaines de réclusion qui lui avaient e'te', en quelque sorte, impose'es par son parrain comme pénitence de ses méfaits, — dans le plus complet détachement de tout ce qui lui avaitjadis causé quelque plaisir. Vainement le soleil merveilleux de septembre tentait de l'attirer dans quelque course lointaine : elle résista courageusement, renonçant à conduire les gris pommelés, se soumettant à de longues promenades dans la Victoria de madame Ramey, au trot paisible de deux vieux chevaux , que celle-ci préférait aux plus brillants steppers; menant, en un mot, une véritable existence de pénitente.

Vers le 15 octobre, il fallut cependant rentrer à Paris; la saison devenait froide et humide. D'ailleurs, un trop long éloignement ne pouvait qu'être préjudiciable aux intérêts de Sylvie. Bien que le projet de mariage avec Debrancy n eût point été ébruité, il était possible que quelqu'un en eût eu connaissance. Sylvie ne pouvait avoir l'air de redouter le monde et ses propos. Clermont, après avoir consulté sa femme, dont c'était aussi l'avis, écrivit à sa filleule qu'il lui conseillait le retour. Huit jours après, elle était installée dans son appartement de l'hiver précédent

Mais la vie d'alors, si douce et si gaie, était étrangement changée. Sylvie ne pouvait plus montera toute heure, pour surprendre ses amis par quelqu'une de ses brillantes fantaisies ; Amélie avait déclaré dès le premier jour, avec une fermeté qui n était guère dans ses habitudes, que Jacques, n ayant rien fait de blâmable, ne serait point puni de ce qui était la faute de la jeune fille. Il garderait ses habitudes, serait libre de se présenter à tout moment, c était Sylvie qui devrait mesurer ses visites et s'assurer d'avance, quand elle voudrait venir, qu elle ne rencontrerait point chez Clermont celui qui avait été son fiancé.

Clermont écouta cet arrêt sans sourciller, d'un air fort sérieux. Sa femme s'attendait à quelque opposition : il n'en fut rien.

— Je crois que vous avez absolument raison, lui dit-il quand elle eut terminé. 11 n'est point hors de propos, d'ailleurs, que cette fillette soit un peu punie, et la privation de votre présence est assurément une punition à laquelle elle se montrera fort sensible.

C'était très-bien jugé, en effet; — seulement, l'appartement de madame Ramey étant situé au-dessous de celui de Clermont, celui-ci prit insensiblement l'habitude d'y entrer, soit en montant, soit en descendant, chaque fois qu'il sortait. Là encore,

quoi de plus naturel? Et cependant, c'est là ce qui faisait pleurer Amélie.

•En réalité, depuis cet arrangement, qu elle-même avait proposé, elle n avait plus du tout son mari. Clermont, sans avoir des affaires importantes, était trop actif et trop intelligent pour mener une vie totalement oisive; ses occupalionsle retenaient au dehors une partie de Faprès-midi. Quand il ajouta à cela une heure chez sa filleule, il ne lui resta plus, pour se montrer chez lui, que les heures du repas et la soirée; mais à Paris, pour peu quon aille dans le monde ou au théâtre, la soirée en famille n existe guère. Amélie, cependant, attristée et malade, prit riiabitude de rester chez elle, au coin du feu, — où Jacques Debrancy était presque sûr de la trouver vei's neuf heures, à moins que la veille elle ne lui eût dit qu elle attendait Sylvie ce jour-là.

Après le départ de son mari, madame Clermont pleura quelques instants, puis elle essuya ses yeux et reprit son livre. Jacques allait sûrement venir.

A quoi bon Tattrister de sa peine? A lui, moins qu à tout autre, elle pouvait confier, — non son inquiétude, elle n'en avait aucune, — mais son chagrin toujours croissant.

Il entra en effet, peu de temps après, les mains pleines de menus objets quil déposa, Tuu après l'autre, sur le gue'ridon auprès d'Amélie.

— Voici d'abord un bouquet de violettes, marraine, dit-il, et je vous prie de remarquer que ce sont les premières de cette espèce-là. Ensuite, voici le dernier roman, paru ce matin; il est ennuyeux, mais vous n'êtes pas forcée de le lire, et cela fait bien sur une table. Si cela vous ennuie trop de le parcourir, je le couperai pour vous. Et puis, voici des marrons glacés; — veuillez croire que j'ai été les chercher à la meilleure source. J'ai couru pour vous depuis une heure, ô patiente marraine! Ai-je le droit de m'asseoir un peu à ce foyer hospitalier, qui va me réchauffer les pieds? car il fait un joli froid, pour octobre. Où est Clermont?

Tout en parlant, il s'était assis dans une pose familière et nonchalante, et ses yeux lumineux parcouraient le petit salon, s' arrêtant çà et là sur un relief mis en lumière par la clarté douce et voilée de la

lampe ou par un reflet du feu de bois presque endormi dans la cheminée.

— Il est à rOpe'ra, répondit laconiquement Amélie. Dans la tendresse de la voix et du regard de son ami, il y avait une douceur bienfaisante qui contrastait étrangement avec l'abandon où elle vivait le reste du temps.

Jacques approuva d'un signe de tête.

— J'ai lu Taffiche, dit-il; bonne musique, et ça finit de bonne heure, ce qui n'est pas à dédaigner. Il fait chaud ici; c'est tout à fait mignon, votre petit salon, et puis ça sent très-bon : qu'est-ce que vous y avez mis?

— Ce sont vos violettes, dit Amélie en souriant.

— Ah! vous croyez? C'est possible. 11 m'a pourtant semblé que ça sentait déjà tout aussi bon quand je suis entré. A propos, faut-il les mettre dans l'eau, les violettes, ou leur donner la joie de mourir dans vos belles mains, comme disent les poètes? Dans l'eau... le lendemain elles ne sentent plus rien, — et puis je vous en apporterai d'autres. Allons, marraine, c'est dit, les voilà condamnées à une mort prompte et délicieuse : au moins ne leur marchandez pas le linceul.

11 prit le bouquet et le déposa sur les genoux de

madame Clermont. Elle le respira pendant un instant, puis le laissa retomber sur sa robe, où il resta immobile, et elle leva les yeux vers le jeune homme en souriant.

— A la bonne heure ! dit-il, voilà un sourire. Vous êtes donc triste à pre'sent? Moi qui vous ai connue si gaie, si amusante, — mais oui, amusante! Vous avez beau secouer la tête ; vous e'tiez pleine d'aperçus inge'nieux et comiques; — vous êtes devenue d'un sérieux qui m'épouvante.

— J'étais jeune, dans ce temps-là, dit Amélie avec un douloureux effort.

— Jeune ! Quelle plaisanterie ! C'est à présent que vous êtes jeune! Dans ce temps-là, vous n'étiez qu'un bébé. Non, vous êtes triste; je ne vous demande pas pourquoi...

— C'est à cause de vous, dit Amélie; depuis notre retour des Herbages, vous feignez une gaieté qui me navre.

— Moi? Que voulez-vous! j'essaye de m'y accoutumer... Et, ça va vous sembler drôle! figurez-vous que je crois que je m'y habitue! Après tout, il se peut fort bien que je ne m'y habitue pas du tout, et que ce soit une simple erreur. Et à ce propos, ô ma sage marraine, à quoi reconnaît-on une erreur d'une

vérité, quand on est très-convaincu? Car enfin, une vérité, c'est une vérité parce qu on en est persuadé; — mais si Ton est tout autant et même plus persuadé d'une chose qui n est pas une vérité et qui par conséquent est une erreur, à qui faut-il s'adresser pour se débrouiller les idées?

— Ce n'est pas moi qui vous le dirai, fit Amélie avec un léger soupir.

— Cela se rencontre on ne peut plus mal, en vérité, reprit Jacques en fronçant les sourcils d'un air profondément absorbé; j'avais compté sur vous pour éclaircir ce point obscur, car mes propres lumières sont peu de chose. Sérieusement, marraine, voulez- vous ma confession pleine et entière? Je suis tout étonné de la philosophie avec laquelle j'ai pris mon malheur. C'est un malheur évidemment; j'ai laissé dans cette épreuve beaucoup de moi-même, plus qu'un homme vraiment fort ne devrait laisser dans aucune épreuve, — ce qui tendrait peut-être à prouver que je ne suis pas un homme vraiment fort, dites, marraine?

Amélie sourit et secoua la tête ; la bonne humeur de l'aimable garçon chassait ses soucis, quoi qu'elle en eût.

— Eh bien, à présent que vous revoilà gaie, —

c'est comme cela que vous devez être et jamais autrement, vous savez ! sous peine des châtiments les plus sévères ! — Je vous dirai que, maigre' tout ce que j'ai laissé de moi dans Fépreuve que je viens de traverser, je suis étonné de voir tout ce qui me reste encore.

— A vingt-cinq ans ! % Amélie; il ne manquerait plus que cela !

— Il n'y a pas de vingt-cinq ans qui tienne, reprit Jacques; je vous dis que je me sens très-courageux, très-plein dévie; j'ai eu beaucoup de chagrin, naturellement, et malgré cela, je sens en moi une élasticité surprenante. Au fond, savez-vous? j'ai dans l'idée que ce n'est pas arrivé, que c'est un rêve, et qu'un de ces jours je vais me réveiller fiancé comme devant.

-— Tout est possible, fit Amélie d'un air rêveur, tout, même un revirement dans l'esprit de cette fantasque petite fille.

Elle secoua tout à coup la torpeur qui l'envahissait, et regardant Jacques bien en face :

— Si elle revenait à vous, l'épouseriez- vous? ditelle avec une singulière insistance dans la voix.

Jacques tressaillit, se pencha en avant et la regarda à son tour.

— Pourquoi me demandez-vous cela? fit-il, ému; vous a-t-elle dit quelque chose?

— Non, rien; c'est une simple supposition : ne venez-vous pas de la faire vous-même?

Le jeune homme reprit son attitude nonchalante et se croisa les bras en regardant le feu.

— Certainement je Te'pouserais avec joie, dit-il ; qui voulez-vous que j'épouse à présent? D'ailleurs, j'ai dans Tidée qu elle a eu un grand chagrin ; elle n est pas méchante , et elle est moins fantasque qu elle ne le paraît; au fond, elle a toujours de bonnes raisons; mais comme elle n'est ni bavarde ni hypocrite, elle ne se donne pas la peine de s'expliquer, encore bien moins de dissimuler, ce qui fait qu'elle a l'apparence de tous les torts, ainsi qu'il arrive souvent aux gens sincères.

— Et, reprit Amélie, avec un léger doute, sielleaeu, comme vous le dites, un grand chagrin, vous l'épouseriez malgré cela, tout en supposant, ainsi qu'il est vraisemblable, que ce chagrin intéressait son cœur?

Jacques leva ses yeux honnêtes sur madame Clermont.

— Si elle se montrait disposée à m' épouser, dit-il, c'est qu'elle aurait chassé de son cœur la pensée qui Ta conduite à me refuser maintenant. Sylvie est

r honneur même : elle m'a refusé parce que son cœur n était pas libre; s'il redevient libre jamais, elle sentira qu elle a quelque chose à réparer, et c'est vers noi qu elle se tournera.

— Et vous répouseriez? insista Amélie.

— Oui. A mon sens, une femme qui aurait passé pai une telle épreuve et qui en serait sortie victorieL3e, serait une compagne sûre et fidèle pour rhomme auquel elle donnerait sa main, désormais en connaissance de cause et prémunie contre beaucoup des hasards de l'existence.

— Vous avez raison, répondit madame Clermont en s'appuyant d'un air lassé sur le dossier de sa chaise longue.

Une tristesse venait de la saisir, plus pénétrante encore que de coutume, et cette fois elle n'en pouvait démêler la cause.

— Vous me dites que j'ai raison, du ton dont vous me diriez que j'ai tort, fit observer Jacques, piqué.

— Eh ! mon ami, je vous ai dit que je ne suis ni jeune ni gaie; je n ai pas comme vous un trésor de jeunesse et de vie à dépenser; souffrez que je sois votre amie sans partager vos enthousiasmes.

Elle se tut, et prenant le livre que le jeune homme venait d'apporter, elle s'appliqua à en couper les

pages avec un soin extrême, sans lever les yeux. Jacques, de son côté, muet, légèrement blessé, tisonnait avec ardeur et faisait dans la cheminée de beaux échafaudages de braise qui ne voulaient pas tenir et qui s'écroulaient à tout moment. A mesure qu'il y avait plus longtemps qu'ils ne s'étaient parlé , le silence devenait plus lourd et plus difficile à rompre. Amélie avait envie de pleurer, et, pour justifier ce que ses larmes pouvaient offrir d'étrange, elle s'apitoyait sur elle-même en se disant qu'un jour Jacques aurait beau épouser Sylvie, cela ne lui rendrait pas le cœur de son mari. Mais, au fond, elle sentait que ce motif de chagrin, toutsuffisant qu'ilfut, n'étaitpas le vrai. Tout à coup, Debrancy prit une résolution.

— Marraine, dit-il doucement, mais avec fermeté, vous n'aimez pas Sylvie.

Madame Clermont arrêta le mouvement régulier du couteau à papier.

— J'en conviens, répondit-elle avec une franchise dont elle fut la première à s'étonner; mais soyez persuadé que j'ai de bonnes raisons pour cela.

— Vous l'aimiez l'an dernier, fit-il d'un air soucieux; c'est donc parce qu'elle a rompu avec moi?

Une vive rougeur envahit le visage et le cou d'Amélie. Avouer le véritable motif de son éloi-

giiement était bien cruel, — et pouvait faire beaucoup de mal. Laisser croire à ce jeune homme qu elle avait pris un tel intérêt à sa peine... Et qu'y aurait-il d'étonnant à cela? Mais, dans ce cas, il allait plaider la cause de la jeune fille, il la plaiderait avec cette éloquence chaleureuse à moitié convaincue, à moitié comique, qui le rendait irrésistible quand il le voulait...

— J'ai de bonnes raisons, répondit-elle. Je ne puis vous les dire à présent, mais je vous assure que si vous les connaissiez, vous seriez loin de me blâmer.

— Vous blâmer, moi ! d'avoir trop bien pris mon parti? Oh! madame, vous n'y pensez pas!

Un sourire fugitif éclaira le visage d'Amélie, et pour toute réponse, elle approcha de son visage le bouquet de violettes resté sur ses genoux. Debrancy parut satisfait, et abandonna les pincettes. Le sujet de conversation qui avait failli troubler leur bonne inteUigence se trouva tacitement mis de côté.

— Est-ce que Clermont va rentrer tard? demanda Jacques après une demi-heure de causerie calme et affectueuse.

— Je ne crois pas; vous disiez tantôt que T Opéra finirait de bonne heure.

Il regarda sa montre.

— C'est étonnant comme j'ai envie de rentrer tranquillement chez moi, fit-il avec un demi-sourire. Si je l'attends, il va me parler des artistes, de la musique, des gens qu'il aura vus... Cela troublerait l'état d'esprit oùje me sens, etqui est fort agréable... Me trouverez-vous trop impoli, si je vous demande la permission de vous quitter?

— Du tout, répondit madame Clermont.

Us échangèrent un regard enjoué , et Jacques se leva. Après avoir fait deux ou trois pas dans le salon, touchant ça et là un objet familier, il s'approcha de son amie et lui tendit la main.

— Alors, bonsoir, dit-il.

Elle mit sa main dans celle qu'il lui présentait ; il la retint imperceptiblement; s'inclinant, il y posa ses lèvres avec une respectueuse tendresse.

— Bonsoir, dit-elle.

11 sortit sans bruit. Quand elle fut seule, elle regarda pendant quelque temps la chaise qu'il avait occupée au coin du feu et, rêveuse, sans s'en rendre compte, elle plongea lentement son visage dans le bouquet qu'elle tenait encore ; le parfum pénétrant des violettes la grisait sans doute, car elle se rappelait avec une douceur pleine d'un charme subtil la

présence de F ami qui venait de disparaître. A vrai dire, cette heure du soir était le bon moment de la journée; elle resserra sa main comme pour retenir Fétreinte amicale des doigts du jeune homme.

— Qu'est-ce que je fais ! se dit elle soudain, comme réveillée en sursaut.

Elle se leva, le bouquet roula à terre devant le feu sans qu elle voulût y prendre garde, et elle passa dans sa chambre à coucher. L'air y était plus frais, plus vif que dans le salon surchauffé; elle redevint elle-même et , se regardant dans la glace, sourit de voir la rougeur qu avait appelée sur ses joues le reproche qu elle venait de se faire.

Lentement, méthodiquement, sanssonnersafemme de chambre, elle procéda à sa toilette de nuit : quand elle fut prête, elle s'arrêta indécise. La porte de la pièce voisine entr ouverte laissait filtrer un vague parfum, presque insaisissable ; elle se sentit le cœur serré, et tout à coup, d'un pas rapide, elle alla sans lumière dans le salon, éclairé seulementpar les lueurs mourantes du foyer; elle ramassa sur le tapis le bouquet tombé que la chaleur avait flétri, rentra dans sa chambre , ouvrit vivement un tiroir de sa commode, y jeta le bouquet et se précipita dans son lit comme dans un refuge.

— Rien ne sent si bon dans le linge, se dit-elle pour justifier cette bizarrerie.

Et Amélie Clermont s'endormit comme un enfant, si bien qu elle n entendit pas rentrer son mari.

Fendant cette soire'e , Clermont avait subi des impressions e'tranges et nouvelles , ce dont il se fût bien étonné s'il avait eu l'esprit assez clair pour raisonner ce qu'il ressentait. Assis dans la loge, derrière Sylvie, un peu loin d'elle, ainsi qu'il convient à un homme revenu de bien des choses, notamment des émotions de l'Opéra, il avait commencé par écouter d'une oreille distraite cette musique qu'il connaissait par cœur , lorgnant au hasard dans la salle et constatant avec un plaisir tout artistique que les jolies femmes s'y trouvaient en majorité.

Peu à peu, ramenant ses regards à des objets plus voisins, il avait remarqué combien la beauté fine et distinguée de sa filleule gagnait au voisinage des autres femmes. Le profil très-fin, la chevelure pour ainsi dire ailée de la jeune fille se détachaient avec

une délicatesse infinie sur le fond chatoyant de la salle; sa poitrine mignonne, encore un peu e'troite, mais sans maigreur, s'encadrait dans un corsage ouvert en carre'; son cou souple et délié portait fièrement sa jolie tête, et le tout semblait une fleur élégante et pure. Clermont trouva sa filleule fort bonne à voir ; elle avait changé notablement depuis leur départ des Herbages. Pour mieux se rendre compte de ces changements, il se rejeta un peu en arrière, appuya sa tête contre la paroi de la loge, ferma à demi les yeux et contempla tout à son aise.

Sylvie n était plus la même, c'était certain ; elle était plus jolie qu elle ne Tavait jamais été ; sa beauté, jusqu'alors capricieuse et enfantine, s'était affirmée de façon à ne plus laisser de place au doute; elle serait fort belle à vingt-cinq ans; en attendant, elle était délicieuse. Mais, et c'est là ce qui troublait son parrain, une expression résignée, presque douloureuse, s'était appesantie sur ce jeune visage et donnait aux traits une austérité singulière; à côté de cela, les yeux brillaient par instants d'un feu mystérieux, doux et voilé, qui s'adressait aux choses plus qu'aux êtres, et qui contre-balançait ce que la bouche avait de triste. Pour le moment, ces yeux étranges contemplaient avec une douceurinfinie non la scène,

mais le grand lustre. Sylvie voyait-elle son rêve flotter et se retenir aux feux du prisme refle'tés par les cristaux taille's ? ou plutôt regardait-elle avec insistance cet objet brillant qui F hypnotisait sans doute, afin de détourner son regard de choses plus proches qu elle dédaignait ou craignait de contempler?

Le tableau de la fonte des balles eut pourtant le don d'attirer ses yeux vers la scène, et elle s'y intéressa avec une vraie curiosité d'enfant ; quand le rideau tomba, elle poussa un soupir de satisfaction, et se tournant vers Clermont :

— C'est très-amusant, lui dit-elle , avec une conviction surprenante.

Pierre était encore mal remis de sa méditation récente probablement , car il répondit d'un air bourru :

— Très-amusant.

Sylvie alors se retourna vers la salle et se mit à échanger avec sa tante des réflexions critiques sur l'assemblée ; au bout d'un moment, madame Ramey avait fort à faire pour s'empêcher de rire aux larmes; mais sa nièce continua imperturbablement ses observations, si bien que la bonne dame prit le parti d'aller se réfugier au fond de la loge , afin de pouvoir se livrer à sa gaieté sans témoins. Clermont profita de

ce mouvement pour sortir. Aussitôt, Sylvie se tut.

— Eh bien? lui dit sa tante, qui ne détestait pas un peu de médisance.

— J'ai fini, répondit-elle en se jetant sur le petit canapé.

Elle y resta un instant sans rien dire , puis elle se leva et s'approcha de la salle d'un air ennuyé. Tout à coup , elle arrêta ses yeux sur la porte ouverte d'une loge, précisément en face de la sienne, et pour le moment inoccupée. Clermont, debout dans l'embrasure, la regardait sans qu'elle s'en fût encore aperçue. A travers la salle immense, leurs yeux se rencontrèrent; ce ne fut qu'un éclair. Elle baissa la tête et pâlit comme si elle avait été frappée d'un coup mortel, mais elle resta vaillamment debout. Pierre se détourna lentement et disparut; mais il aurait pu rester sans qu'elle s'en aperçût, car elle ne voyait plus rien.

La salle se remplissait ; elle se rassit à sa place, toujours absorbée et silencieuse. Aux premiers accords de r orchestre , madame Ramey revint auprès d' elle . Clermont ne rentra que cinq minutes après, et s'assit sans que sa présence parût remarquée de la jeune fille.

Aux premières mesures du récitatif d'Agathe, Sylvie s'appuya sur le dossier de sa chaise et ferma

les yeux pour mieux savourer cette musique exquise. Quand ce fut fini, elle se tourna lentement vers Clermont, et levant tout à coup ses yeux baisse's jusquelà :

— C'est beau ! lui dit-elle.

A son tour, il reçut en plein cœur ce reg^ard ému, où palpitait tout entière Fâme innocente de cette enfant ; Sylvie se donnait sans re'serve, sans croire au mal, sans le sentir, sans savoir même que le mal existait. Est-ce que le mal existe, quand les sentiments sont si purs que les âmes les plus hautaines peuvent se les avouer sans défaillance? Se griser d'idéal, est-ce un crime? L'idéal , cette ambroisie, grise aussi bien que le vin plus grossier des appétits terrestres; mais on ne l'apprend quà la longue et par Texpérience, et c'est ce que Sylvie ne savait pas.

11 y a, au commencement de toute passion , pour peu qu elle naisse dans une âme délicate et tendre, une aube fraîche et délicieuse, si dégagée de toute aspiration matérielle, qu elle abuse même les clairvoyants, même les expérimentés , et qu elle donne Tillusion d'une pureté presque divine. Clermont s'y trompait bien : comment Sylvie ne s'y fût-elle pas méprise?

— Eh bien, soit! se dit-elle alors; mon destin a

voulu que le bonheur restât pour moi inaccessible et de'fendu; j'accepte mon sort; telle qu elle est, la vie me donne assez de joies pour remplir à jamais mon âme re'signée.

Elle sentit une immense clarté inonder son être inte'rieur et se re'pandre en elle comme une nappe de lumière chaude et dore'e. L'acte s'acheva sans qu elle sortît de l'espèce d'extase où elle était plongée. Elle se laissa mettre son manteau sur les épaules , descendit l'escalier, monta en voiture et se trouva sur le seuil de son appartement sans s'en rendre compte. La voix de sa tante , qui pressait Clermont d'entrer pour prendre une tasse de thé, la ramena à la vie réelle.

— Laissez-le donc , ma tante , dit-elle ; parce que vous aimez le Ihé, vous vous figurez que cela fait plaisir à tout le monde. J'en prendrai deux tasses, si vous voulez, mais faites grâce à M. Clermont.

Elle entra rapidement , laissant à madame Ramey le soin d'excuser cette dernière boutade; Clermont sourit et remonta chez lui. Il avait aussi besoin être seul.

Cet homme de quarante ans, qui connaissait bien les hommes et les choses, n'avait point abusé de la vie; il s'était toujours trouvé dans un milieu élevé, où ses instincts naturels n'avaient guère été faussés; marié de bonne heure, vivant à Tabri des passions mauvaises , il les connaissait par ouï-dire , mais ne les avait jamais ressenties. Si invraisemblable que cela puisse paraître, il ne crut pas plus que Sylvie à la culpabiHté d'un amour que, maintenant, il était contraint de s'avouer à lui-même. Surpris de se sentir le cœur aussi jeune qu'à vingt ans, orgueilleux de se voir l'objet d'une tendresse aussi exclusive, il ne songea ni à la veille, ni au lendemaiu; il ne se dit pas que tôt ou tard quelque chose arriverait qui mettrait brusquement fin au rêve ; il se laissa emporter dans un tourbillon de joies délicieuses, incapable d'ailleurs de se retenir aux réalités, quand même il l'eût voulu, et il ne le voulait pas.

Lui aussi passa la nuit dans une sorte de rêve à demi éveillé. Il se disait bien que le lendemain ramé-

nérait la nécessité de voir Sylvie ; que lui dirait-il? Que ferait-elle? Rien, il en était sûr d'avance. Cet amour n était pas né de la veille dans le cœur de la jeune fille; il avait dû grandir avec elle. Il se rappelait maintenant mille détails oubliés qui lui avaient paru jadis sans importance , et qui auraient dû lui ouvrir les yeux.

Qu'importait d'ailleurs à présent? Le mal était fait. Sylvie laimait. Dans la sincérité de son âme, il se plaisait à reconnaître qu'il n'avait rien fait pour cela. L'avenir? 11 ne pouvait y avoir d'avenir dan s ce rêve idéal, ébauché par l'âme innocente d'une jeune fille. Ils continueraient à vivre comme par le passé. Sylvie se marierait sans doute un jour, beaucoup plus tard, car Pierre reconnaissait qu'elle ne vivrait pas éternellement sur cette passion , fruit de l'imagination peut-être plutôt que du cœur. Quand elle se marierait, tout serait pour le mieux ; le temps aurait adouci ce que les circonstances présentes mettaient d'un peu trop aigu dans leurs relations. Pour lui, son rôle était tracé : toujours le même. Les hardiesses de Sylvie, qui l'avaient jadis effrayé, ne se renouvelleraient plus, il en était sûr; elle pouvait être audacieuse, tant qu'elle ignorait le véritable nom du sentiment qui la dominait, et c'était là ce

qu il aurait fallu craindre; mais désormais elle serait aussi réserve'e que jusqu'alors elle s'était montrée imprudente.

C'est ainsi que Pierre Clermont se fit un exposé de la situation. Il ne s'était guère trompé, au moins en ce qui concernait l'exécution matérielle de son plan de conduite, car le lendemain il trouva sa filleule exactement dans l'état d'esprit qu'il avait prévu. La seule chose qu'il eût redoutée, un léger embarras, n'existait même point, ce qui ne laissa pas de le surprendre un peu ; car il était trop homme pour pouvoir se rendre compte de l'espèce d'extase où vivait la jeune fille. Le regard ferme et clair de Sylvie se posa sur le sien, sans trouble et sans confusion : elle ne rougit pas en voyant entrer l'être qui devenait son dieu sur la terre ; rien de matériel ne se mêlait à son bonheur recueilli : son idole n'avait pas de pieds d'argile.

Clermont ne pouvait comprendre cela, mais il en fut d'autant plus satisfait qu'il avait redouté des complications inconnues dans son existence. Si tout suivait son cours accoutumé, il ne pouvait qu'en être heureux, quoique peut-être très-légèrement mortifié, sans savoir pourquoi. Devant les embarras d'une situation anormale, il eût peut-être pris un

parti héroïque, tel que celui de faire un voyage, ou d'envoyer sa filleule dans le Midi; dans Te'tat actuel de leurs esprits, cette résolution, qui eût été un sacrifice, n avait pas de raison d'étré, et leurs vies continuèrent à suivre leur cour accoutumé; pas une parole ne fut échangée entre eux; peut-être leurs yeux se rencontrèrent-ils plus souvent et pour plus longtemps; mais ce sont là des choses qu'on peut toujours nier ou expliquer, même vis-à-vis de soimême.

Ainsi qu on peut le concevoir, Clermont fit ses visites plus longues et plus fréquentes; il accompagna plus souvent Sylvie et sa tante dans leurs promenades quotidiennes, qu elles faisaient ordinairement en voiture, et prit plaisir à initier sa filleule aux mille merveilles peu connues de Paris, que tout le monde voit et auxquelles personne ne songe. Profitant des beaux jours d*un automne exceptionnel, il les conduisit dans une foule d'endroits intéressants, et prit plaisir à instruire la jeune fille, dont r esprit neuf et original était pour lui une source d'ctonnements toujours nouveaux. Dans ce rôle quasi paternel, bien d'accord avec sa qualité de parrain, presque de tuteur, il pouvait parler avec tendresse, sourire avec bonté, recevoir les regards

de Sylvie, écouter la confidence de ses impressions, et se laisser charmer par elle, sans que personne le trouvât singulier, et même sans qu'il fût forcé de s'avouer combien ces causeries familières Fenveloppaient chaque jour d'un réseau plus fin et plus serré, comme un filet de soie qui paralysait peu à peu ses forces et sa volonté

Amélie avait tout deviné, ou au moins tout pressenti. Avec cette intuition spéciale des gens qui souffrent et des femmes qui aiment, elle ressentait de chacune des émotions de son mari un contre-coup douloureux. Trop fière pour se plaindre, trop faible pour paraître indifférente, elle avait espéré qu'il s'apercevrait un jour de son silence, de son abattement, qu'il se rendrait compte de ce qu'elle souffrait, et qu'elle pourrait alors lui dire : Je sais que tu subis une influence irrésistible, je sais que personne n'est coupable, qu'il y a là une fatalité inévitable ; je ne t'en veux pas, je n'ai même pas à te pardonner, mais je veux te ressaisir; aime-moi, reviens à moi, je te regagnerai par ma tendresse qui te paraîtra nouvelle...

C'est là ce qu'elle avait cent fois projeté de lui dire, mais encore fallait-il qu'il lui en fournît l'occasion; elle ne pouvait pas, distrait comme il l'était

toujours maintenant, Tarrêter un jour, au moment où il prenait son chapeau, et lui crier : ic Je souffre, écoute-moi. ^ Parfois, il est vrai, Clermont lui te'moignait un retour de son ancienne affection : c'e'tait quand il se sentait pris de remords à la pensée qu il lui avait retiré son cœur sans qu'elle lui eût jamais donné de sujet de plainte. 11 s'appliquait alors à Fétourdir, à s'étourdir lui-même par des témoignages d'affection aussi sincères que fugitifs; mais comme les poltrons qui chantent en traversant les cimetières, au fond, il était enchanté quand il se trouvait seul et maître de lui-même. Pour Amélie, à chacun de ces retours de tendresse, elle se croyait sauvée : — à quoi bon parler de soucis, alors? Ce n'est qu'à la longue, après être retombée bien des fois de son ciel, qu'elle s'aperçut combien elle devait faire peu de fond sur ces démonstrations passagères; tout au plus était-ce de la part de son mari la preuve qu'il se sentait coupable envers elle, bien que trop faible pour lutter contre le courant qui l'entraînait.

LE FIANCÉ DK SYLVlL n?

Madame Clermont voyait très-peu Sylvie, mainlenant. Hormis les occasions où elles se rencontraient dans le monde, — ce qui était rare, car Amélie, sous pre'texte de santé', sortait le moins possible, — elles se retrouvaient à peine une fois par semaine, le dimanche, jour qui les re'unissait à dîner, tantôt chez Tune, tantôt chez Tautre. Amélie avait assez de bonté dans Tâme pour ne pas rendre la jeune fille responsable de sa douloureuse situation; attribuant son malheur à Clermont lui-même, elle se disait qu à défaut de Sylvie c'en eût été une autre, et que le fond de toute cette pénible aventure était la lassitude qui avait pris son mari à la suite d'un bonheur trop prolongé. Elle avait aussi l'esprit assez élevé pour rester convaincue que rien de matériel et d'irrémédiable ne résulterait de cette rencontre dans l'idéal de deux êtres que tout séparait; elle connaissait bien son mari et savait que jamais il n'entraînerait dans les dégoûts et les petites misères d'une faute consommée l'enfant qu'un amj

avait jadis remise en ses mains. Pourd^autres yeux, le danger n'en eût pas moins e'té fort grand, à cause de ces surprises des sens qui laissent sans défense les âmes les mieux trempe'es; — mais pour Amélie ces surprises n'existaient pas; elle ignorait même qu elles pussent exister ailleurs que dans les livres, — et elle n aimait pas ces livres-là, les jugeant faux et malsains.

Madame Clermont était une honnête femme dans le sens le plus haut de l'expression; elle avait Tesprit chaste, et la grande indulgence qu elle témoignait à certaines fautes venait de ce qu'elle ne les comprenait pas ; c'étaient pour elle des mots tels que assassinat, vol, parricide, qui représentent des faits réels, mais dans un ordre d'idées qu'il est difficile de concevoir et de se figurer, à moins d'avoir eu la pensée de commettre le crime. Amélie excusait toutes les fautes qui viennent de l'amour, parce que le mobile en est presque toujours élevé, du moins à un certain point de vue ; mais son indulgence était faite de pitié et d'un peu de mépris, ce qui n'est pas le caractère de la véritable indulgence; elle se sentait au-dessus de ces erreurs vulgaires. Jamais l'ombre de la tentation n'avait effleuré son esprit; et sans se l'avouer, elle en tirait gloire. Ce qui

Tavait soutenue, c'était Famour qu elle portait à son mari; elle n avait pas eu à faire de comparaison, le point de comparaison n existait pas plus pour elle qu il ne saurait y avoir deux soleils dans les cieux. Clermont emplissait de sa gloire Tâme sincère de sa femme.

Lorsqu'il fut bien prouve' que Clermont n aimait plus uniquement Ame'lie, et même que de tout Tamour qu il avait eu pour elle il ne lui restait plus dans le cœur qu une grande amitié', un grand respect, une crainte profonde de Taffliger, mais que Tamour s'était envolé, le vide qui s'était produit peu à peu dans Tâme de la pauvre femme se fit soudain sentir. Il ne m'aime plus, s'était-elle dit, depuis longtemps, et tout à coup elle se dit : Je ne l'aime plus!

Elle versa alors les larmes les plus amères de sa vie. N'être plus aimée, c'est la perte de ce qu'on a de plus cher; mais ne plus aimer, c'est se perdre soi-même, c'est se sentir mourir lentement, sans espoir de salut. Dans les âmes tendres, le besoin d'aimer est si grand, qu'elles s'accrochent désespérément à l'ombre même de leur amour, au souvenir, à une chimère; elles aiment mieux se nourrir de leur douleur que de regarder le néant qui seul

pourrait y succéder. Si Amélie n aimait plus son mari, qu' avait-elle à faire en ce monde?

Elle souhaita de mourir^ mais elle repoussa Tidée du suicide, qui affligerait ceux qu elle aimait; si elle n avait plus d'amour pour son volage époux, elle avait toujours pour lui une grande et sérieuse tendresse, qui écartait la pensée de lui laisser des remords. Elle pensa à la mort comme à une délivrance, et son état maladif, exalté par les souffrances qu elle endurait, s'affirma de façon à lui faire espérer une prompte terminaison à ses ennuis. Le médecin consulté déclara que c'était une simple crise nerveuse qui passerait avec des soins et de la gaieté. Elle sourit amèrement en entendant cet arrêt, qui pour elle était un arrêt de mort; mais elle feignit de Faccepter, et elle consentit à se laisser distraire, au moins en apparence.

Jacques était son visiteur fidèle et assidu. De plus en plus affectueux, plus tendre, il apportait dans leurs entretiens une intimité émue qui resserrait de jour en jour leurs liens d'amitié déjà si anciens.

— Celui-là au moins me pleurera si je meurs, pensa un jour Amélie; et tout à coup elle éprouva une joie immense à savoir qu elle serait pleurée par

LE FIANCÉ DE SYLVIE. 15t

Jacques. Le vide irre'parable qu'elle laisserait dans la vie de ce jeune homme ne serait jamais comblé, elle le sentait bien. Clermont T oublierait et épouserait peut-être Sylvie, — pourquoi pas? — quand elle ne serait plus là pour les séparer. Mais Jacques, personne ne le consolerait; personne ne serait pour lui ce qu avait été madame Clermont. Morne et désolé, il suivrait le cercueil, cachant sa douleur afin de ne pas la profaner, et Amélie serait bien sûre d'avoir en été des roses, et en hiver des violettes, sur la pierre que les autres auraient vite oubliée.

— 0 Jacques! pensa-t-elle , pendant que des larmes délicieuses venaient inonder son visage, que vous m'êtes cher, et que votre amitié m'est douce!

Il entra précisément quelques minutes après ; les yeux d* Amélie brillaient encore de ses pleurs à peine essuyés; il les devina surtout à l'altération des traits du visage, qu'un sourire exquis vint éclairer à sa vue. Il s'assit près d'elle sur un pouf qu'il avait roulé à côté de la chaise longue pour causer plus à l'aise , et dont c'était désormais la place fixée.

— Encore triste? dit-il. Oh! la vilaine marraine! Décidément, je demanderai à la changer contre une plus gaie

— Je ne suis pas triste , dit-elle , et vraiment son sourire n avait rien de douloureux.

— Mais vous avez pleuré! C'est donc de joie?

— Peut-être! fit Ame'lie avec abandon. Je me disais que si je mourais, vous en auriez beaucoup de chagrin , et cela m'était fort agréable.

— Voyez un peu la gourmande, dit le jeune homme , en prenant la jolie main amaigrie de son amie qui le laissa faire. Vous ne vous contentez pas de pleurer vous-même, il faut encore quon vous pleure! Mais, madame, vous êtes insatiable!

Il baisa la main qu'il tenait, la garda dans la sienne, la baisa encore une fois, et la remit sur les genoux de madame Clermont. Ils se regardèrent avec une douceur infinie dans le calme profond de leurs âmes.

— Savez- vous pourquoi vous êtes triste? C'est parce que vous ne faites plus de musique. Voyons, marraine, un peu de courage, et surtout pas de Chopin, cela fait mal aux nerfs.

Elle se laissa conduire vers le piano.

— De la belle grande musique, une symphonie; ces réductions pour piano vous font vibrer Torchestre dans les oreilles; les pianistes les méprisent, et moi je les adore! Une symphonie gaie, la

quatrième de Mendelssohn , voulez-vous? Je vous défie bien de pleurer après cet alle'gro-Ià !

Elle secoua la tête comme pour dire que ce n'e'tait pas une symphonie qui la guérirait de son mal; mais elle se mit à jouer, néanmoins, et peu à peu l'expression de ses traits devint moins soucieuse. Plongé dans un grand fauteuil, non loin d'elle, Jacques Fécoutait d'un air sérieux et suivait les impressions de la jeune femme sur son visage.

— Eh bien? que vous avais-je dit? fit-il, lorsqu'elle s'arrêta et qu'elle le regarda en souriant. Vous voici fraîche et rose ! Je suis meilleur médecin que votre docteur, voilà la vérité. Assez de musique, à présent. Laissez-vous faire; je vous rendrai toute votre joie. Et savez-vous ce que nous ferons un de ces jours? Je vous emmènerai déjeuner à Villed'Avray. Oui, oui, en plein hiver; ça ne fait rien, nous prendrons des fourrures; ce sera très-drôle; nous n'en dirons rien à personne, et nous partirons gentiment, comme deux amoureux...

11 riait, Amélie se mil à rire aussi.

— Puisque ce nigaud de Clermont disparaît dans les affaires, — faut-il qu'il en ait jusqu'au cou pour être devenu invisible comme ca! — nous n'avons pas besoin de lui pour être heureux. Ne me regar-

dez pas avec ces yeux tristes. Je vous dis que nous saurons bien nous amuser sans lui; et quand il verra que nous sommes plus gais que lui, il viendra nous demander comment nous nous y sommes pris... et Ton verra alors s'il est assez sage pour mériter qu on le lui dise. Est-ce convenu? Non? Pourquoi?

— iMon mari ne serait pas content, dit Amélie.

— Vous croyez? Eh bien, nous trouverons autre chose. En attendant , demain, à quatre heures , je viendrai vous prendre en voiture, et nous irons au bois de Boulogne. Nous nous promènerons un brin, et je vous ramènerai ici : seulement, vous m'inviterez à dîner, et tâchez que le dîner soit bon. Vous verrez quel appétit nous rapporterons ! Ne dites pas non , cette fois, je viendrais tout de même. Je suis trèsentêté; ne comptez jamais sur les défaillances d'un homme qui a été aux Grands Lacs et qui en est revenu , — car le difficile n'était pas d'y aller !

Amélie ne dit rien. Depuis longtemps elle ne sortait plus, parce qu'elle n'avait jamais eu l'habitude de se promener seule, et son mari ne pensait plus à lui procurer cette distraction. Tout en se disant qu'elle ferait peut-être mieux de refuser, elle accorda son consentement tacite.

La promenade eut lieu; lorsque Clermont rentra pour dîner, il fut surpris de la gaieté et de Tanimation que déployaient les promeneurs; enchanté de voir Amélie plus gaie que de coutume , il oublia sou journal, qu'il parcourait d'ordinaire en dînant, et resta avec eux une bonne partie de la soirée. Sa femme sentit vaguement qu elle aurait préféré qu il ne fût pas là. Pourquoi? Elle ne voulut pas chercher à le savoir; déshabituée de sa présence, elle sentait qu il n'y avait plus entre eux de ces points de tontact, de ces affinités secrètes, qui font la douceur de la vie en commun; cela suffisait sans doute pour motiver la sensation de gêne qu'elle éprouvait. Vers dix heures, Clermont disparut pour s'habiller; les deux amis restèrent seuls, mais le charme était rompu; ils eurent beau parler de mille choses qui les intéressaient fort, ils n'arrivèrent pas à cette entente cordiale qui permet même les discussions, presque les querelles, sur des sujets généraux, sans que la bonne intelligence soit troublée pour cela. Ils se séparèrent bientôt, mécontents, sous l'impression d'une dissonance.

Deux jours s'écoulèrent sans qu'ils eussent occasion de se revoir. Le dimanche suivant, dansTaprèsmidi, au moment où Ame'lie, habillée pour sortir, se préparait à faire quelques visites longtemps négli • gées, Jacques entra.

— J'ai rencontré Clermont devant le Gymnase tout à l'heure, dit-il; il s'enferme là dedans pour une matinée. Faut-il aimer Scribe pour commettre des choses pareilles ! Enfin , on dit que la passion excuse tout... Excuser, je le veux bien, à condition qu'on ne me soutienne pas qu'elle justifie. Du Scribe, à cette heure-ci! Mais c'est l'affaire de Clermont. Vous voilà habillée? Vous n'alliez pas à vêpres, je présume?

— Non, dit Amélie en riant; je vais faire des visites.

— Pressées?

— Je crois bien , il y a six mois que je les dois !

— Oh bien ! elles attendront encore un peu ; ça ne doit plus leur faire rien du tout, depuis le temps

qu elles attendent. Tenez, voyez ce que j'ai apporte'! Il tira de son enveloppe de papier la partition d'un ope'ra- comique nouvellement représente', et la mit sur le piano. Les yeux d'Amélie parcoururent les premières pages , et elle sourit d'un air charmé.

— Allons, ôtez vite ces gants et ce chapeau, et mettez-vous au piano. Nous n'aurons pas trop de l'après-midi entière pour déguster tout cela.

— Mais il faut que je sorte, dit madame Clermont en hésitant; j'ai donné congé à mes domestiques, il n'y a personne à la maison...

— Raison de plus! On ne nous dérangera pas

— Mais si l'on sonne?

— Nousn'ouvrironspas. Qu'est-cequec'estqu une marraine récalcitrante comme cela? Vous alliez donc voir votre amoureux, que vous êtes si obstinée?

Les yeux d'Amélie riaient; ceux de Jacques aussi; ils échangèrent un regard et devinrent sérieux.

Le jeune homme prit la main droite d'Amélie et se mit en devoir de lui ôter son gant avec d'extrêmes précautions; au commencement, elle le laissa faire, puis tout à coup elle retira sa main , ôta ses gants elle-même, les roula et les posa sur la table, avec son chapeau , et s'assit devant le piano sans proférer une parole.

Elle déchiffra Tintroduction et le premier chœur avec un brio extraordinaire : Tâme même du compositeur semblait passée en elle ; mais elle ne détourna pas une fois ses regards du cahier placé devant ses yeux. Quand elle s'arrêta, au moment d'entamer un autre morceau, Jacques vint s'appuyer sur le piano en face d'elle.

— Vous m'en voulez? dit-il à voix basse. Je vous ai peut-être offensée?

Il avait Tair timide comme un adolescent, et sa voix n'était pas rassurée. Amélie le regarda, d'autant plus calme qu'il était plus inquiet.

— Quelle idée! dit-elle.

— Alors, continuez, marraine, et je vais vous chanter l'air de ténor; ça donnera ce que ça pourra.

Ils feuilletèrent ainsi la partition jusqu'au bout, dans le jour baissant de cette grise après-midi d'automne. On n'y voyait plus, le feu s'éteignait, et penchés sur les feuillets pâlissants, ils essayaient encore de lire. Enfin, Amélie s'arrêta.

— Allez-vous-en, dit-elle à demi-voix.

— Pourquoi? répondit-il, vous ne voulez pas me donner à diner?

— Non. Sylvie dîne ici.

Jacques ne dit rien; assis sur un pouf, près du

tabouret d'Amélie, sa place ordinaire quand elle jouait, il ne fit aucun mouvement pour obe'ir. Madame Clermont garda le silence.

— Seriez-vous très-étonnée , dit-il enfin, si je vous révélais que je ne crains plus de la rencontrer?

Il n obtint pas de réponse.

— Je vais vous avouer, continua-t-il, que je l'ai rencontrée dans Tescalier, il y a quatre ou cinq jours; cela devait arriver, vous comprenez; l'étonnant même, c'est que ce ne soit pas arrivé plus tôt.

Amélie tourna lentement la tête vers lui ; il vit le mouvement, mais il ne distinguait pas les traits.

— Eh bien? dit-elle d'une voix dont le timbre pur s'était altéré.

— Eh bien! cela ne m'a pas fait du tout l'effet que je craignais. J'ai eu un moment d'émotion, j'en conviens, mais je ne me suis pas senti affligé comme je pensais l'être, le cas échéant; un peu de mélancolie, voilà tout.

— Et elle ? demanda madame Clermont.

— Je suis convaincu qu'elle ne m'a pas vu, — pas reconnu, veux-je dire. Elle montait, je descendais, nous allions vite, je l'ai saluée, elle a répondu d'un signe de tête, mais elle ne se doute pas que c'était moi.

— Tant mieux, dit madame Clermont en se levant, mais il est inutile que vous vous rencontriez ici : allez- vous -en.

11 se leva aussi, et ils restèrent vis-à-vis Tun de r autre, dans le salon obscur. DansTappartement, on entendait les alle'es et venues des domestiques, qui s'occupaient des apprêts du dîner.

La voix de Jacques s'e'leva tout à coup, tremblante d'une émotion contenue.

— Je ne puis vous exprimer tout ce que vous êtes pour moi, dit-il; vous m'avez accueilli jadis comme un enfant; plus re'cemment, vous avez voulu me donner le bonheur, je l'avais pris de vos mains bénies; quand il m'a été retiré, vous m'avez consolé... j'ai trouvé auprès de vous tant de joies, 'et des joies si pures, que je ne sais plus comment on s'y prend pour être malheureux; oui, les joies les plus pures, les plus nobles... U y a des fleurs qui vivent dans des vases précieux, n'est-ce pas? On n'y touche jamais, de peur de les flétrir, mais on en respire le parfum à toute heure du jour; ce n'est pas pour vous seul qu'elles fleurissent, d'autres passent à côté, mais n'y songent pas. Vous êtes cette fleur de ma vie. Cela ne vous fâche pas, ce que je vous dis là?

Amélie secoua la tête ; il vit le geste, et cela lui suffit.

— Vous avez concentré en vous , reprit-il , les charmes divers des femmes qui se mêlent à la vie d'un homme; mère et sœur, vous avez été cela pour moi; amie à quel titre? Je ne veux pas vous en parler, de peur de le faire trop mal. Je ne savais pas tout cela, je Fai senti seulement en vous voyant si triste, digne de plus de tendresse et d'admiration que jamais... Vous êtes sûre d'être profondément vénérée; je ne suis qu'une tête folle peut-être, mais mon cœur vous est dévoué. Vous me permettez de vous le dire, mon incomparable amie? Je vous remercie et je vous bénis pour tout le bien que vous m'avez fait.

— Merci, fit doucement Amélie.

Si le salon avait été moins obscur, Jacques aurait vu couler sur les joues de madame Clermont des larmes qui n'avaient rien de pénible.

— Allez-vous-en! ajouta-t-elle.

— Au revoir, dit Jacques.

11 ne lui tendit pas la main, il ne s'approcha pas d'elle, il disparut sans bruit; la porte en se refermant lui apprit qu'il était parti

Une joie intense inondait Amélie dans tout son être inte'rieur; elle passa dans sa chambre, emportant ses gants et son chapeau; puis elle alluma deux bougies et se regarda dans la glace.

— Je suis encore jeune, se dit-elle, et encore belle; pourquoi renoncerais-je à la vie tant qu il y a autour de moi des êtres qui m'aiment, et pour qui ma mort serait une douleur? Je veux vivre, et je prendrai de l'existence ce qu'elle peut encore m'apporter de bon, d'honnête et de charmant.

Clermont rentra sur ces entrefaites et vint voir sa femme.

— Eh bien! lui dit-elle, avez-vous passé une bonne après-midi au Gymnase?

— On vous l'a dit? C'est Jacques !

— Naturellement. Il a apporté une partition, et je n'ai pas fait mes visites.

— Voulez-vous un aveu, Amélie? J'aurais mieux fait de rester à vous entendre que d'aller m'enfermer dans un théâtre pour écouter un vieux vaudeville

ranci; mais rhomme aveugle passe souvent auprès du bonheur sans s'en douter.

Il avait Tair d'un philosophe aimable revenu de tout, mais sans avoir traversé de crises terribles ; Fégoïsme du sentiment qui l'absorbait lui donnait une tranquillité' merveilleuse. Ame'lie avait envie de le battre.

— Avez- vous vu Sylvie? lui demanda-t-elle.

— Oui, elle monte dans un instant.

— Je ne m'e'tonne pas, pensa madame Clermont, que la vie lui paraisse le'gère, à lui... Et je me demande, en vérité', pourquoi jusqu'ici je me la suis faite si lourde !

Sylvie entra bientôt, aimable et charmante comme elle savait l'être. Amélie ne put se défendre d'une irritation secrète. Cette enfant cruelle lui avait ôté le bonheur de sa vie, elle avait détruit la longue paix d'une existence digne et calme, et elle ne paraissait pas s'en douter. Elle jouait tranquillement le rôle du destin aveugle et sourd, que rien n'émeut et qui change le cours de nos vies, sans se sentir cruel, parce qu'il est irresponsable.

Précisément parce qu'elle était irresponsable, elle n'était pas criminelle. C'est ce que se dit madame Clermont. La jeune fille avait dans ses yeux purs,

sur son front charmant, une auréole de chasteté' faite pour désarmer les colères même les plus légitimes ; la pensée du mal lui était étrangère, c'était évident; qui donc alors se fût senti capable de lui dévoiler la vérité et de la faire rougir devant elle-même? Amélie sentit qu elle n en aurait jamais le courage. Une grande indulgence, plus vraie, plus profonde que celle d'autrefois, venait de pénétrer dans son âme. Elle avait compris par une intuition mystérieuse qu on peut faire du mal à ceux qu'on aime, sans le savoir, sans le vouloir, et qu'il ne faut pas traiter ces coupables-là de la même façon que les autres. Elle se sentit bonne, et elle en fut heureuse.

Clermont rayonnait. Rien n'est plus facile et plus doux que de se payer de sophismes : en voyant sa femme les yeux clairs, pleins de bonté; en voyant Sylvie embellie encore par le charme nouveau que met l'amour sur tout ce qu'il touche, cet homme se sentait content. Il ne demandait rien à la vie que de mettre autour de lui des sourires; la douleur d'autrui l'affligeait, non point seulement en paroles, comme les égoïstes, mais réellement et profondément; il était capable de renoncer à ce qu'il désirait le plus, si l'accomplissement de son désir devait causer du chagrin à ceux qu'il aimait, quoique son

abnégation n allât point jusqu'à rechercher si ce chagrin existait. Cette soire'e de dimanche compta au nombre de ses jours les plus heureux.

Les jours heureux font paraître les lendemains plus mornes. Sylvie, en revoyant madame Clermont que depuis une semaine entière elle avait eu à peine l'occasion d'entrevoir, fut frappe'e d'un changement auquel jusqu'alors elle n'avait pas pris garde ; Amélie avait beaucoup maigri, et ses yeux, toujours charmants, s'étaient profondément cernés. Pour la première fois, la jeune fille songea à celle qu'elle avait jadis si tendrement aimée et qu'elle nommait toujours affectueusement marraine. Dans le rêve idéal que faisait Sylvie, la femme de Clermont n'existait pas; elle ne pouvait avoir contre elle aucune jalousie, puisque le cœur de Clermont appartenait, elle en était sûre maintenant, à sa filleule triomphante; les autres sentiments de jalousie qu'une telle situation eût pu provoquer dans un esprit moins pur et moins élevé, étaient absolument étrangers à la jeune fille. Elle

s'était pourtant instinctivement gardée de porter ses pensées de ce côté, sentant que, malgré tout, elle était moralement dans une situation fausse visà-vis d'Amélie.

Le coup qu'elle reçut en voyant la trace des souffrances de celle-ci fut d'autant plus fort qu'il était imprévu. Sylvie avait l'esprit clair; elle se rappela soudain mille détails qu elle avait laissé passer sans leur accorder d'attention : les yeux rouges d'Amélie en mainte circonstance, sa visible fatigue, les prétextes qu'elle avait mis en avant pour se dispenser d'aller dans le monde, certain air de froideur, aussitôt réprimé, que Sylvie avait vaguement senti...

En regard de tous ces indices, la jeune fille évoqua le souvenir de la soirée de la veille, où madame Clermont s'était montrée vraiment affectueuse; et, quoiquelle fût seule, une rougeur douloureuse envahit tout son visage, à la pensée qu'elle avait été devinée.

Pour cette âme fière, l'idée qu'un être vivant possédait le secret qu'elle s'avouait à peine à ellemême, était une torture insoutenable; pendant quelques instants Sylvie resta la tête ensevelie dans ses mains, anéantie, prête à mourir si une main

profane voulait soulever le voile qui cachait le plus saint de son âme.

— Que doit-elle penser de moi? se demanda-t-elle. Et ridée d'une vague culpabilité Fenvahit en

même temps.

C'était Theure où Clermont entrait souvent pour un instant avant d'aller à ses occupations de l'aprèsmidi. Elle reconnut son coup de sonnette et se leva pour aller à sa rencontre.

— Comment va madame Clermont? dit-elle sans même prendre le temps d'échanger un bonjour.

Pierre surpris la regarda; elle détourna la tête sans affectation.

— Elle va à merveille, répondit le mari d'Amélie. Et vous?

— Moi, très-bien, merci. Vous n'avez pas remarqué combien elle a maigri cet automne?

— Elle a été très-souffrante, dit Clermont un peu troublé, mais elle va beaucoup miei^ depuis quelque temps. Le médecin m'assure que sa santé n'est pas gravement atteinte. D'où vous vient cette inquiétude nouvelle, ma chère enfant?

11 s'était assis près du feu, dans sa [pose habituelle, et levait sur Sylvie ses beaux yeux gris pleins d'un rayonnement paisible. Il contemplait son

idole avec un calme heureux et profond; elle ne serait jamais à lui, mais il se sentait certain qu elle ne serait jamais à un autre.

— Je vous dis, moi, fit Sylvie avec un peu d'irritation secrète, que votre femme souffre. Elle souffre en silence, car elle est fière, et elle nen veut à personne, parce qu elle est bonne, mais elle souffre.

Elle baissa les yeux, n osant regarder Clermont, Fort ennuyé' , celui-ci détourna la tête à son tour.

— C'est nerveux, dit-il d'un ton froid. On ne peut rien à ces choses-là. A la prochaine belle saison, elle achèvera de se remettre. Que faites- vous aujourd'hui?

— Je vais à un lunch chez madame d'Ormoy ; il y aura de la musique ; et ce soir au Theatre-Français.

— J'irai vous y rejoindre.

— Vous feriez mieux de rester chez vous ; madame Clermont vous en saurait gré ; et puis une fois par hasard...

Pierre se leva brusquement avec un grand mouvement de colère. 11 y avait encore assez du parrain chez lui pour qu'il fût blessé de s'entendre parler de ce ton, et la vérité évidente des paroles de Sylvie n était pas faite pour diminuer son irritation.

— Que voulez- VOUS dire? fit-il en fronçant les

sourcils.

— Que vous négligez beaucoup votre femme.

Us restèrent debout en face Tun de l'autre, avec de la colère dans les yeux, presque de la menace; Sylvie tint bon; c'est Clermont qui renonça à cette lutte muette.

— Adieu ! dit-il en se dirigeant vers la porte.

— Au revoir, fit-elle d'un ton hautain.

Il sortit : elle attendit pendant une minute, espérant que, sous quelque prétexte, il rentrerait... Il ne revint pas. Elle courut alors à sa chambre, s'enferma et se mit à pleurer.

Elle alla cependant au lunch musical, ainsi qu elle l'avait annoncé, et le monde fut charmé de la voir si belle, avec ses yeux étranges, plus beaux et plus brillants encore que de coutume. Elle fut aimable et charmante, et sa tante ne put s'empêcher de lui dire :

— Si tu étais toujours comme tu viens de te montrer aujourd'hui, tout le monde t'adorerait, et ton parrain ne te gronderait jamais.

— Vous savez bien qu'il ne me gronde plus, fit imprudemment Sylvie.

— C'est depuis qu'il a reconnu que tu es incorrigible! rétorqua madame Ramey-

Si brillant que fût le rôle qu elle jouait, la jeune fille en fut lasse, et elle rentra chez elle de bonne heure. Sa tante se retira dans sa chambre pour y faire un petit somme; c'est une compensation qu'elle s'accordait autant que possible lorsqu'elle devait se coucher tard. Sylvie resta dans le salon éclairé d'une seule lampe voilé d'un abat-jour, s'assit sur un canapé et, en attendant le dîner, se mit à lire. On sonna. Quelqu'un ouvrit. Elle leva la tête pour écouter; personne ne vint annoncer. Elle retourna à sa lecture... Clermont était devant elle, pâle et les traits tirés. Elle laissa tomber son livre et le regarda, saisie d'une crainte douloureuse,

— Qu'avez-vous contre moi, Sylvie? lui demanda Pierre d'une voix modérée à dessein, mais où vibrait l'angoisse.

Elle secoua négativement la tête et continua de fixer sur lui ses yeux inquiets.

— Que vous a-t-on dit? Qui vous a influencée? Hier vous étiez tranquille et affectueuse; aujourd'hui que s'est-il passé?

Elle ne répondit pas; il fit un pas en avant et se trouva tout près d'elle.

— Je n'ai vu personne, dit-elle enfin; j'ai bien

LE FIANCE DE SYLVIE. 17t

pensé que je vous avais fait de la peine ce malin, mais ce que je vous ai dit est la ve'rite'.

Clermont réprima un mouvement de colère ; Sylvie était devenue plus pâle que lui-même, mais elle ne le regardait plus.

— Cette vérité a existé de tout temps, dit-il d'une voix brève.

— Je ne la connaissais pas ; pour moi, c'est comme si elle n'avait pas existé.

L'irritation de Clermont tomba soudain et fut remplacée par une immense tristesse.

— Sylvie, dit-il, nous étions heureux; vous allez nous rendre très-malheureux.

— Je n'ai jamais été heureuse, murmura-t-elle à voix basse, pendant que de grosses larmes amassées sous ses cils commençaient à tomber sur ses genoux,

— Nous étions tranquilles, au moins, et cette tranquillité avait de grandes douceurs. Pourquoi voulez-vous la troubler?

Elle le regarda avec des yeux désespérés.

— Ce n'est pas moi, dit-elle ; ce n'est pas ma faute si j'ai vu... Vous savez bien que je ne veux pas vous faire de peine... Toute ma vie, je n'ai songé qu'à vous satisfaire en toutes choses. Vous avez été le commencement et la fin de toutes mes pensées...

VOUS Têtes toujours; mais si je vois que vous faites quelque chose qui n est pas bien, croyez- vous que cela ne m'afflige pas cent fois plus que si c'était tout autre, si c'était moi-même? J'ai toujours cru que tout ce qui venait de vous était parfait; vous ne pouvez pas vous clouter de ce qu'il m'en coûte de croire le contraire. Quand vous avez voulu me marier, j'ai accepté celui que vous me proposiez, parce que cela vous plaisait...

Pierre l'écoutait, suspendu à ses lèvres, et une joie immense, égoïste, l'envahissait, noyant tout le reste dans sa splendeur criminelle.

— Et quand vous l'avez refusé? dit-il tout bas.

— Oh! alors...

Elle resta muette, la tête baissée, les mains tremblantes. Tout à coup, Clermont éperdu l'enveloppa de ses bras et l'attira sur sa poitrine; avant qu'elle eût pu résister, il avait posé ses lèvres brûlantes sur les yeux fermés de la jeune fille.

— Cela? s'écria-t-elle. Jamais!

Elle s'arracha de son étreinte et recula de plusieurs pas. Cette vierge chaste et hautaine s'était sentie violée dans sa pudeur immaculée. Le voile idéal qui l'avait préservée des souillures se déchirait et lui laissait voir la faute dans son horreur humaine.

— Jamais ! répéta Sylvie frémissante , jamais ! Oh ! que vous m'avez fait de mal !

Elle se laissa tomber sur un siège , tordant ses mains glacées par Teffroi, avec l'expression d'une indicible souffrance :

— Je ne savais pas, reprit-elle, je ne croyais pas que de telles choses pussent arriver; j'avais confiance ; il me semblait que mon chagrin purifiait mon cœur, qu'en renonçant à tout, oui, tout, dans la vie, j'avais le droit de réserver mon âme pour moi seule, que je ne faisais ni tort ni mal à personne... Vous avez détruit mon rêve...

— Sylvie , pardonnez-moi , murmura Clermont profondément ému et repentant, comprenant enfin r élévation de cette âme pure qui se révélait pour la première fois.

— Vous pardonner? 11 le faut bien, puisque... je vous aime ! dit Sylvie , mettant une énergie désespérée dans cet aveu que la douleur lui arrachait d e force. Mais vous avez détruit mon rêve, vous n'ête s plus vous-même... mon bonheur est perdu...

— Sylvie, j'ai eu tort, je vous le confesse, pardonnez-moi ; regardez-moi. . .

Elle le regarda avec ses yeux pleins de tendres se égarée et de larmes intarissables.

— C'est fini, dit-elle, fini pour toujours... c e'tait si beau !

— Rien n est perdu, reprit Clermont; qu'y a-t-il de changé? Ce que nous savons maintenant, nous le savions auparavant...

— 11 y a les paroles, dit la jeune fille avec force, les paroles irréparables : il y a autre chose encore, que je ne puis plus oublier... Laissez-moi seule, je souffre horriblement.

Soumis, Clermont fit quelques pas, puis revenant soudain :

— Dites-moi que vous ne m'en voulez pas, fit-il avec prière. Moi aussi je souffre plus que vous le pensez.

— rson, je ne vous en veux pas, dit-elle tristement, allez... mon parrain.

Clermont sentit qu elle était à lui, la veille, bien à lui, et que maintenant il Tavait perdue. 11 sortit. Quand elle fut seule, Sylvie se prit la tête dans les mains.

— Mon Dieu! quelle honte! dit-elle.

Amélie Clermont avait fait des visites pendant deux ou trois heures. Son mariTayantlaisse'e déjeuner seule, elle avait eu le temps de combiner sa journée afin d'en faire le meilleur emploi Le souvenir de Taprès-midi de la veille Tavait accompagnée dans toutes ces pérégrinations; le long des rues bruyantes où elle passait en voiture, dans les escaliers quelle gravissait patiemment, dans les antichambres où elle laissait sa grande pelisse de soie, elle entendait résonner à ses oreilles le son adouci d'une voix chère qui murmurait : et Vous êtes cette fleur de ma vie î? , et la réalité des discours prononcés dans les salons encombrés de visiteurs avait grand'peine à chasser ce rêve.

tt Vous êtes cette fleur de ma vie ! » Ces quelques mots résumaient toute une existence, effaçaient bien des mécomptes, promettaient un avenir délicieux, pur comme le souffle de T idéal même et plein de ces joies discrètes, de ces joies exquises qu on savoure en silence, presque sans vouloir s'avouer à soi-

même combien elles sont intimes et profondes ; car, à les examiner de si près, on leur ferait perdre une part de leur douceur. Amélie n essayait pas de s'en de'fendre, le charme de ces paroles Tavait vaincue. A riieure où elle voyait sa jeunesse s'envoler loin d'elle, sans hâte et sans effort, mais d'un vol sur et implacable, à l'heure où elle avait contemplé en face l'idée de l'abandon, où elle avait pensé que désormais, bien que les apparences fussent les mêmes , elle devait vieillir seule et mourir sans enfants, voici qu'une joie nouvelle entrait dans sa vie, sans fracas, comme le soleil entre dans une serre, pour y répandre la lumière et les parfums; cette joie n était-elle pas bien due à la pauvre femme? IS'était-ce pas une compensation du destin, moins aveugle et moins cruel, dès lors, qu'on ne veut le dire?

Elle ne se demanda pas si Jacques avait outré ou atténué sa pensée; elle n'essaya pas de savoir ce qu'il avait voulu dire au juste. Que lui importait? Et d'ailleurs Jacques ne devait pas le savoir luimême; à certaines heures de la vie, Fâoie s'épanche en paroles presque inconscientes, et c'est en vain qu'on chercherait à analyser cette sorte de lyrisme, cri du cœur, échappé comme un cri d'oiseau qui vole.

Elle était pour le jeune homme une part nécessaire de sa vie et de son bonheur, cela lui suffisait. Elle sentait bien qu il y avait dans ce sentiment quelque chose de plus que de Tamitie' : tendresse, reconnaissance, pitié, tout s'y confondait si bien que c'était tout près d'être de Tamour... Mais pourquoi chercher à disséquer ces affections mystérieuses, que leur pureté même défend d'analyser?... « Vous êtes cette fleur de ma vie!... ^^ Après cela, Amélie ne demandait plus rien à sa destinée.

Elle rentrait donc, joyeuse, et pourtant comme alanguie par ce souffle de printemps qui venait de passer sur elle; en ouvrant la porte du salon, elle aperçut à la clarté de la lampe une visiteuse assise auprès du feu... Surprise que ses gens ne lui eussent rien dit, elle s'avança, et Sylvie se trouva debout devant elle.

— Ah!... fit Amélie avec un imperceptible mouvement de recul. Dans son rêve, elle avait oublié ses chagrins et Sylvie elle-même.

— Je suis venue, marraine, dit la jeune fille d'une voix qui tremblait légèrement, j'avais envie d'avoir de vos nouvelles... Hier, je vous ai trouvée pâle... j'ai pensé que je vous avais beaucoup négligée cet hiver, et je m'en suis repentie tout à

coup. Je sais bien que cela ne sert à rien que je vous le dise, mais... |

Elle abaissa son regard, qu un instant elle avait levé sur Amélie, et s'arrêta inde'cise. Chose singu- lière, madame Clermont sentit un grand flot de j colère lui monter à la gorge, et ce n'est pas à son mari qu elle avait pense'. Sa première impression, rapide et passagère comme un e'clair, avait e'te' que Sylvie venait reprendre Jacques, et une e'nergie j e'trange s'était soudain dressée dans Tâme d'Amélie ' pour le défendre. Jacques n'était plus rien pour : Sylvie! Elle l'avait volontairement repoussé, elle ^ n'avait plus rien à prétendre sur lui. N'était-ce pas ^ assez qu'elle eût pris à sa femme le cœur de Clermont, sans vouloir lui arracher encore l'affection si ^ douce, si précieuse de son ami? Elle détourna ses ■ yeux de la jeune fille hésitante, et dit d'une voix i altérée : ■

— Je vais mieux, je vous remercie.

Elles restèrent debout, en face l'une de l'autre, et soudain se regardèrent. Madame Clermont fut prise d'une subite pitié pour Sylvie, qui paraissait ' brisée, désespérée; dans ses yeux, la veille encore si brillants, se lisait une cruelle nuit d'insomnie, avec tous les soucis qui l'avaient causée . Amélie î

LE FIANCÉ DE SYLVIE. t70

comprit que le motif qui amenait chez elle son inconsciente rivale, heureuse jusqu'alors, devait être autrement grave.

— Vous ne désirez pas m'entendre, je le vois, reprit la jeune fille sans la quitter de son regard qui implorait, et pourtant je vous supplie de le faire; j'ai pu vous paraître méchante, perverse, je vous jure que cela n'est pas; si j'ai fait mal, c'est sans le savoir, et encore vous pouvez me croire, madame, car je ne sais pas mentir, je n'ai rien fait de mal; j'ai pensé peut-être trop à la légère , il y a eu du mal, je l'avoue, mais c'est moi qui me le suis fait à moi-même.

Sa voix tomba avec un léger bruit de cristal qui se brise. Amélie fit un mouvement, Sylvie reprit en se rassurant peu à peu :

— J'avais rêvé je ne sais quelle folie; mon rêve n'ôtait rien à personne ; je m'étais figuré que je pouvais arranger ma vie pour vivre seule avec mes rêveries que je croyais innocentes; et puis, je me suis aperçue que cela ne se peut pas... On a beau faire, nos actions, nos pensées, même les plus intimes, touchent toujours quelqu'un qui nous est cher, pour le caresser ou pour le blesser... Je ne m'en doutais pas, et quand j'ai fait cette découverte ,

j'ai eu beaucoup de chagrin, je vous assure. J'ai pense' qu il fallait m'en punir, car toute faute me'rite sa punition, n est-il pas vrai?... et pour me châtier (le mes torts, j'ai re'solu d'aller m' ensevelir aux Herbages... pour quelque temps.

— Au cœur de l'hiver? fit Ame'lie surprise. Sylvie indiqua du geste que l'hiver lui importait

peu, et reprit, avec un le'ger sourire, bientôt perdu dans son embarras :

— C'est ma tante Ramey qui ne va pas être contente ! Mais il faudra bien qu'elle en passe par là. Je voulais vous prier... marraine... de demander pour moi à mon parrain la permission d'aller aux Herbages le plus tôt possible, — demain, par exemple.

Amélie , que tout ceci surprenait au point de l'e'tourdir, ne put s'empêcher de demander :

— Pourquoi ne lui en parlez-vous pas vousmême?

Elle avait prononcé cette phrase sans ironie, sans allusion maligne; aussi fut-elle presque effrayée de voir s'empourprer le visage de Sylvie.

— Je ne l'ai pas vu depuis hier, répondit la jeune fille; et c'est ce matin que j'ai pensé à tout cela.

Leurs yeux se croisèrent encore une fois, et mademoiselle Germain soutint le regard d'Amélie.

— C'est bien, dit lentement celle-ci, je lui en parlerai.

— Bientôt, n'est-ce pas? Il me tarde d'être partie.

— Dès que je le verrai. Je suis parfois toute une fournée sans le voir.

Sylvie baissa la tête; jusque-là, pas un jour ne s'était écoulé sans qu'elle vît Clermont deux ou trois fois; si Amélie l'avait su, elle avait quelque mérite à ne pas y faire d'allusion plus transparente.

— Je vous remercie, marraine, dit Sylvie ; je me sauve. Vous me ferez connaître la réponse?

— Naturellement.

Elle se dirigea vers la porte ; madame Clermont la reconduisit; sur le seuil, la jeune fille se retourna :

— Avez-vous des nouvelles de Jacques... de M. Debrancy, veux-je dire? A celui-là aussi j'ai causé du chagrin; est-il tranquille? est-il content?

Amélie se redressa et parla dans son orgueil inconscient de femme aimée.

— 11 est tranquille, il est content, dit-elle d'un ton assuré.

— Tant mieux, soupira Sylvie avec une douceur résignée qui la rendait bien touchante. La pensée des maux quej'ai causés serait une triste compagne d'exil.

Elle disparut dans l'escalier, et Amélie rentra

chez elle, encore toute bouleverse'e de la visite qu elle venait de recevoir ; elle se disait bien qu il avait dû arriver quelque chose, mais elle n'osait former de conjectures.

Au moment où, voyant Theure s'avancer, elle venait de donner Tordre de servir le diner, sans attendre son mari, Clermont entra dans le salon, une petite valise à la main.

— Vous e'tiez là? fit Amélie, qui n y comprenait plus rien.

— Je suis rentré avec ma clef, il y a une demiheure, répondit Pierre d'un ton embarrassé. Je suis forcé de m' absenter pour quelque temps ; il faut que j'aille à Lyon, et peut-être de là en Italie.

Amélie commençaità s'ajjuerrir aux surprises : elle regarda son mari avec intention ; il évita ce regard et continua :

— En d'autres circonstances, je n'aurais pas voulu partir ainsi; mais la chose est sérieuse; nos intérêts seraient gfravement lésés si j'hésitais...

II mentait mal, cet honnête homme, et ses yeux qui erraient autour de Tappartement n osaient rencontrer ceux de sa femme, pleins d'inquiétude.

— Si vous le croyez ne'cessaire, mon ami, dit-elle gravement, partez.

Un silence s'ensuivit. Amélie reprit :

— Quand partez-vous?

— Tout à r heure, par T express de nuit... Maigre' son trouble, cette fois, Clermont affronta

le regard de sa femme, et y lut une pitié profonde.

— J'ai vu Sylvie tout à Fheure, dit madame Clermont, en feignant d'arranger la lampe ; elle m'a priée de vous demander de l' autoriser à passer quelque temps aux Herbages. Paris la fatigue; elle m'a semblé triste.

— Elle fait preuve de beaucoup de sagesse, dit Pierre d'une voix mal assurée. Dites-lui, je vous prie, qu'elle est libre de faire ce qui lui plaira... Il faut bien lui donner un peu de liberté, ajouta-t-ilavec un sourire forcé.

— Je le lui dirai, mou ami, répondit madame Clermont.

— Dites-lui aussi que je pars , voulez- vous ? Excusez-moi près d'elle, je n'ai pas le temps de lui faire mes adieux. Dites-lui combien ce voyage est imprévu. •. je n'y songeais pas hier.,.

— Je le lui dirai, répéta la voix grave d'Amélie. Clermont regarda sa femme; très-pâle, elle lui

souriait faiblement. Il lui prit la tête dans ses deux mains et T embrassa passionnément sur le front à deux reprises.

— Vous êtes un ange, Amélie, dit-il en la laissant aller; ce soir, le temps nous manque, mais au retour je vous dirai...

— Ne manquez pas le train, fit madame Clermont en se forçant à être calme ; vous n avez que juste le temps d'arriver.

— Vous avez raison ; au revoir, je ne serai pas longtemps absent.

Elle raccompagnait jusqu'à la porte; il la saisit dans ses bras et la serra fortement contre sa poitrine.

— Vous êtes une excellente et digne femme, fit-il tout bas. J'espère un jour vous rendre le bien que vous me faites.

11 disparut. Amélie, restée seule, mît une main sur son cœur, qui battait trop fort.

— Qu'est-ce que tout cela signifie? se dit-elle. Que s'est-il passé?

L'idée que Sylvie pouvait s'être enfuie avec Clermont lui apparut comme une affreuse vision. Sans prendre le temps de réfléchir, elle descendit rapide-

ment Tescalier et sonna chez madame Ramey. Les deux dames finissaient paisiblement leur dîner. Amélie les trouva dans la salle à manger.

— Votre parrain me charge de vous apprendre qu il vous approuve, dit madame Clermont sans vouloir accepter la chaise qu on lui offrait. Il part pour r Italie; son départ précipité ne lui a pas laissé le temps de prendre congé de vous, mais il m'a priée de vous faire ses adieux et en même temps ses excuses.

— Il part, répéta Sylvie; sera-t-il longtemps

absent?

— Il n'en sait rien lui-même, répondit Amélie.

Elle ajouta quelques paroles banales et se dirigea vers la porte. Tout à coup Sylvie la rejoignit et Fentraîna dans T antichambre , où elles se trouvèrent seules.

— Marraine ! dit tout bas la jeune fille en enlaçant ses bras autour du cou d'Amélie , marraine , aimez-moi, pardonnez-moi... Aimez-moi surtout! J'ai grand besoin d'être aimée...

Sa jeune poitrine, gonflée de sanglots, palpitait sur le cœur maternel d'Amélie, qui ne put se défendre d'un grand mouvement de compassion.

— Ma pauvre enfant ! dit-elle en lui rendant son étreinte.

— Marraine, j'ai tant souffert, je vais tant souffrir, et je n ai pas eu de mère... Je sais bien que vous m'en auriez servi si j'avais été' meilleure, mais je ne pouvais pas... Dites vous-même, est-ce que je pouvais être une fille pour vous?... Ah! marraine, si j'osais...

Elle fle'chit les genoux, et son corps frêle se trouva suspendu aux bras de madame Clermont qui la retint.

— Mon enfant, dit-elle, que faites- vous? Partez pour les Herbages, et à votre retour nous causerons librement.

— Partir sans vous revoir? insista faiblement Sylvie.

— Oui. La passion est mauvaise conseillère ; en ce moment, vous n'êtes pas un bon juge de vos actions ni de vos paroles. A votre retour, nous causerons, et alors cela nous fera du bien à toutes deux.

Elle embrassa tendrement la jeune fille, lui serra encore une fois les mains, et remonta chez elle, où elle se retrouva comme au sortir d'un rêve, abasourdie, incapable de se rendre compte de rien, et cependant, au fond, très-contente.

Sans pouvoir deviner ce qui s'e'tait passé entre Clermont et sa filleule elle comprenait qu'une expli-

cation avait eu lieu, et que la jeune fîl'e avait enfin ouvert les yeux sur la bizarrerie d'une situation inavouable et inacceptable; Tinnocence de Sylvie était e'vidente; Clermont, qui s'exilait momentanément, avait sansdoute quelque chose à se reprocher... Mais qu importait maintenant? Dans lecalmedeTabsence, tout reprendrait sa place, et le bonheur renaîtrait un jour pour tous ces êtres, si violemment troublés dans leur quiétude.

Le lendemain s'écoula sans accident. Sylvie était partie avant midi. Un petit mot au crayon, sur une carte, accompagnait l'envoi d'une magnifique plante exotique à l'adresse de sa marraine.

u Prenez-en soin en pensant à moi « , disai!-elle. Amélie ne put s'empêcher d'être touchée de cet adieu. Une heure après, elle reçut un télégramme de Clermont qui, arrêté à Lyon pour une journée, annonçait l'intention de pousser son voyage jusqu'à Turin. Ceci ne surprit point sa femme; elle ne s'attendait pas à revoir Pierre avant une quinzaine

de jours au moins. Elle re'pondit par un télégramme fait pour calmer et rassurer le voyageur, et, ce devoir rempli, se demanda ce qu elle allait faire de ses vacances.

C'étaient de véritables vacances, en effet. Un allégement réel s'était produit en elle depuis la veille , car, malgré les obscurités et les incertitudes de la situation, en mettant les choses au pis, mieux valait savoir Clermont seul et mécontent en Italie que triomphant et infidèle à Paris. Restait le chagrin que causent à tout cœur tendre le trouble et la peine de ceux quil aime; mais celui-ci n avait rien de nouveau pour Amélie; elle se disait d'ailleurs, avec un sentiment involontaire de revanche, que si Clermont et Sylvie souffraient chacun de son côté, après tout c'était bien juste.

L'après-midi était belle , le soleil brillait sur les boulevards de la façon la plus engageante; madame Clermont résolut de faire une petite promenade à pied. Après tous ses soucis, ses angoisses, ses larmes continuelles, l'espèce de solution qui se présentait lui mettait l'esprit en belle humeur. Elle revêtit donc sa plus jolie toilette de promenade et sortit seule, les mains dans son manchon, comme une femme bien décidée à prendre de la vie tout ce

qu elle peut lui offrir de plus fin et de plus délicat. Le soleil de fe'vrier, déjà chaud, faisait flotter dans Tair de délicieuses impressions de printemps; tout le monde semblait content; Fattitude affairée, préoccupée, des gens qui passent la tête baissée , les yeux moroses, quand il fait mauvais temps, était remplacée ce jour-là par une flânerie générale, pleine de nonchalante volupté. Amélie avait fait un grand tour et revenait de la Madeleine par les boulevards, s' arrêtant cà et là aux devantures des magasins, lorsque, au coin de la rue Drouot, elle fut arrêtée par un salut respectueux.

— Toute seule? à pied? et Tair gai? Que se passet-il donc , chère madame ?

Debrancy parlait bas, mais son sourire ouvert ôtait tout mystère à ses paroles.

— Mon mari est parti pour Fltalie, répondit machinalement madame Clermont, sans s'apercevoir que c'était répondre d'une façon assez singulière.

— Vraiment? Ce cher Clermont! fit Jacques d'un air détaché. Ça ne m'étonne pas. Depuis quelque temps il avait la figure d'un homme qui va paitir pour r Italie.

Amélie regarda Debrancy avec un peu de ressentiment; il sourit.

— Vous ne me croyez pas? continua-t-il, vous avez tovt. Quand un homme promène par les boulevards la figure que j'ai rencontre'e hier après midi sur les épaules de Clermont , il part sûrement pour ritalie ou ailleurs; j'avais une têle comme celle-là quand j'ai e'té me promener en Afrique.

— Il ne lui est rien arrivé? demanda Ame'lie un peu effraye'e.

— Que voulez-vous qui lui soit arrivé? Il ne m'était rien arrivé non plus quand je suis parti pour les Grands Lacs. Chère madame , il n'est pas toujours nécessaire qu'il arrive quelque chose pour qu'on s'en aille! C'est le résultat d'un état d'esprit assez compliqué dans lequel on se trouve quand on est mécontent de soi-même et des autres , — plus spécialement de soi-même... Tel que vous me voyez, je n'ai point la moindre envie de m'en aller quelque part que ce soit aujourd'hui, — à moins que vous ne refusiez de me donner à dîner.

— Je ne refuse pas, dit madame Clermont.

Ils prirent le chemin du logis d'Amélie, et tout en causant de choses et d'autres, elle se demandait : — Qu'est-ce que je lui dirai s'il me demande des nouvelles de Sylvie? Jusque-là, évidemment, l'idée que Clermont était la cause de la rupture de son mariage

ne s'était jamais présentée à Tesprit du jeune homme ; Amélie avait trop de sagacité pour ne pas comprendre combien il était important à tous les points de vue de ne pas Ty faire songer; d'ailleurs, les preuves manquaient, ce qui rendait la prudence encore plus nécessaire. Mais Jacques ne paraissait pas disposé à s'occuper de Sylvie; tout en cheminant, il causait gaiement de mille choses parisiennes qui prenaient dans sa bouche un accent particulier de drôlerie amusante. Ils arrivèrent, et se trouvèrent bientôt à table dans la grande salle à manger sombre, éclairée seulement par un cercle éblouissant de lumière sur la nappe blanche et les réchauds d'argent.

Les Orientaux n'ont pas si grand tort d'attribuer tant d'importance à la communion du pain et du sel; sans qu'il soit possible d'en expliquer la raison, dans le repas partagé, il y a quelque chose de plus que dans la causerie simple amicale. Ce n'était pas la première fois que Jacques dînait seul avec madame Clermont; mais jamais ils n'avaient ressenti tous deux de telle façon la joie de se trouver d'accord, de vivre pour une heure ou deux dans une complète analogie d'idées et de sentiments. 11 y avait là comme une révélation de tout un monde à peine entrevu de pensées semblables et de jouissances intellectuelles partagées.

Lorsque , après le dîner, ils se trouvèrent dans le petit salon, doucement chauffé et éclairé, le même sourire leur vint aux lèvres , pendant qu'ils échangeaient un regard. C'était là que, peu de jours auparavant, ils avaient passé ensemble une des heures les plus délicieuses de leur vie; le souvenir de quelques paroles prononcées à demi- voix dans le crépuscule ne pouvait leur causer ni regrets ni remords : c'était une de ces choses qui laissent dans Tâme une trace indélébile, et qui surnagent dans le naufrage des années, ainsi que des feuilles de rose tombées dans un torrent.

— Un peu de musique? demanda madame Cler mont.

— Non, répondit Jacques, pas ce soir; je ne me sens pas Tâme musicale , je Taurais plutôt toute à la poésie : la poésie de Fhiver; du bitume sec, que frappent en cadence les petits talons de bottines; des arbres dénudés, qui profilent sur le ciel bleu leurs branches qu on dirait dessinées à la plume; des boulevards éclairés par un soleil merveilleux, où Ton rencontre des marraines incomparables, qui se promènent toutes seules, vêtues d'un costume loutre...

Le sourire était resté sur les lèvres d'Amélie ; elle attendait ce qu'il allait dire, curieuse, mais pas inquiète.

— J'aime Thiver, continua Jacques; il nous donne tout ce que nous aimons : la musique, la peinture, la société des êtres chers... 11 n y a que la nature qui se montre chiche , et encore , quand on veut se donner la peine d'aller la chercher, on la trouve... Nous irons au bois de Boulogne demain matin, voulezvous, marraine? Si vous saviez comme c'est beau en celte saison! Les arbres sont de velours noir, les bourgeons gonflent les branches, Therbe est déjà

verte et quand il vient un rayon de soleil par

là-dessus, c'est un coin du paradis, à l'usage de ceux qui ne sont pas frileux, — mais vous n'êtes pas frileuse.

Amélie l'écoutait et ne souriait plus; une douce langueur s'appesantissait sur elle, paralysant son intelligence et sa volonté.

— Je ne sais pas, continua Jacques, comment s'y prennent les gens qui médisent de la vie ! La vie est pleine de choses divines; on n'a qu'à regarder autour de soi... Ainsi, j'ai été, tout comme un autre, triste et morose; j'avais du chagrin... cela arrive à tout le monde. Eh bien, je ne sais quelle joie est tombée sur moi. Peut-être cette fantasque déesse qui tient nos vies en ses mains a-t-elle jugé que j'avais droit à une compensation; — tout à coup, mon âme s'est

trouvée inondée de lumière. Vous savez, ces coupoles en verre dépoli, qu on met au haut des escaliers et qui tamisent une clarté douce, une clarté qui pénètre dans tous les recoins, qui ne donne presque pas d'ombres?... C'est ainsi que je me sens, — et ces jours-là je ne tiens pas tant à la musique; j'ai presque peur de parler, tant il me semble que c'est un rêve.

Amélie leva les yeux sur Jacques. Il était sérieux, et ne la regardait pas. Les yeux perdus dans le vague, il semblait suivre une figure invisible, qui flottait devant lai.

Un long silence régna entre eux, si long qu'il devenait difficile à rompre. Amélie sentit un peu de ni::]aise et se pencha vers son panier à ouvrage.

— Ne travaillez pas, dit Jacques d'une voix suppliante. C'est aujourdliui congé...

Elle laissa aller la broderie qu'elle tenait à la main, et se renfonça dans son fauteuil, sans lever les yeux.

— 11 fait bon ici, reprit Jacques. Sa voix devenait de plus en plus douce et grave; il parlait avec recueillement, comme les fidèles dans une église. Il lait bon |)artout où vous êtes; vous donnez à tout ce i qui vous touche une grâce attendrie... C'est parce que vous êtes bonne, je crois.

— Je ne suis pas toujours bonne, fit Amélie en secouant la tête.

— Vous vous figurez cela, parce que de temps en temps , quand on vous mord , au lieu d'accepter la morsure comme une chose due, vous vous retournez, — sans mordre! Osez dire que ce n est pas vrai!

— Je suis mauvaise parfois, je vous assure ! insista Ame'lie, qui se rappelait ses souffrances passe'es et ses mouvements de colère.

— Ne vous fâchez pas pour me dire cela; je vous crois, fit Jacques en souriant. Je vous crois aussi mauvaise que vous voudrez, mais vous êtes bonne tout de même; sans cela je ne vous aimerais pas.

Amélie fit appel à toutes ses forces et regarda Debrancy bien en face : il ne se laissa pas déconcerter, et elle ne lut dans ses yeux que la calme assurance d'une amitié profonde. Rassurée, bien que troublée encore, elle trouva le courage de lui sourire. 11 répondit par un geste enjoué.

— Est-ce qu il va rester longtemps absent, ce Clermont vraiment extraordinaire? demanda-t-il

— Je n'en sais rien. Je ne crois pas : quinze jours, peut-être.

— Ah ça, j'espère bien que pendant son absence vous allez me faire le plaisir de ne plus pleurer!

196 LE FfANCE DE SYLVIE.

— C'est fini. Je ne pleurerai plus, dit inconsidére'ment Amélie.

— Âh! fit Jacques, comme s'il avait reçu un coup inattendu. Il a donc renonce' à Satan, à ses œuvres et à ses pompes?

— Je ne sais pas, dit Amélie; mais il me semble que ce voyage va remettre de Tordre dans son esprit, un peu trouble' ces derniers temps. Vous avez peutêtre remarque' qu il n était plus le même...

— Je crois bien ! fit Jacques avec une pointe d'ironie cachée sous une apparence d'extrême gravité. Il n'était pas seulement troublé, mais complètement à l'envers. Si j'osais me servir d'une expression aussi irrespectueuse en parlant d'un ami, le protecteur de ma jeunesse, je dirais qu'il m'a paru absolument toqué. Il n'y a que les voyages pour vous remettre la cervelle à l'endroit. Je vous afflige, marraine, je ne suis qu'un grand fou; voulez-vous me pardonner?

Madame Clermont fit un geste vague, qui pouvait être interprété comme un consentement.

— Avez-vous lu le deinier volume des Mémoires? commença Jacques.

Ils parlèrent de littérature et de politique jusqu'à onze heures du soir, et trouvèrent moyen de se cha-

mailler à plusieurs reprises. Debrancy se retira sans avoir pu re'tablir le premier charme de cette soirée. Il descendit me'content de lui-même, presque en colère contre Amélie , fit un tour sur les boulevards et rentra se coucher, morose et vexé sans savoir pourquoi.

Cette scène se renouvela plusieurs fois. Au commencement de leurs entretiens, tout allait à merveille , la plus douce harmonie régnait dans leurs discours, ils se comprenaient à demi-mot , et un bonheur paisible semblait étendre ses ailes sur eux pour les protéger; puis, dès que le nom de Clermont était prononcé, une sorte de froideur, presque de méfiance, se glissait entre eux et les rendait pour ainsi dire hostiles Tun à Fautre. Au bout de huit jours, Jacques ne faisait plus que de courtes apparitions chez madame Clermont; il entrait, disait quelques mots, donnait le prétexte de sa visite, — car maintenant il lui fallait des prétextes, — et sortait presque aussitôt.

— Que lui ai-je fait? se demandait Amélie. Je lui

aurai causé quelque chag^rin, sans le savoir, et la blessure doit être profonde, car il n'est ni capricieux ni nie'cliant, et il devrait comprendre qu'après tant d'années d'affection paisible, sa conduite me fait souffrir.

Inquiète, elle s'appliqua à témoigner au jeune homme plus de calme sympathie, espérant par là l'amener à une de ces causeries confidentielles dont il avait l'habitude : ce fut en vain, Jacques la remerciait par un regard ému, par un sourire rapide; mais la douce familiarité de leurs entretiens avait disparu.

Un soir qu'il venait de sortir, après une apparition de dix minutes, Amélie consternée se prit la tête dans les mains, et se mil à réfléchir.

— Voilà qu'après tant de peines subies pour les autres, se dit- elle, je vais encore avoir à souffrir pour cet enfant là? De quel droit me tient-il en quarantaine? Qu'ai-je fait? je veux le savoir, et je le saurai demain.

Le lendemain, peu après le déjeuner, elle entendit un coup de sonnette qui la fit tressaillir; elle le connaissait bien, ce coup de sonnette; pendant longtemps, il avait été le précurseur d'une heure de douce causerie, d'une heureuse soirée; maintenant, elle le craignait presque, sachant qu'il ne lui amène-

rait que du déplaisir, et pourtant, les jours où il ne se faisait pas entendre, elle attendait jusqu'au soir, inquiète et mécontente.

Jacques entra d'un air dégagé, une branche de lilas blanc dans les doigts. Il la déposa sur la table, près de madame Clermont qui restait debout, et tira de son portefeuille une invitation pour l'ouverture d'une exposition particulière, très-recherchéeà cette époque.

— Voilà pour cette après-midi, dit-il, d'un ton qui voulait être indifférent.

Amélie n'avançant pas la main pour le prendre, il fut obligé de déposer le petit carré de papier à côté delà branche de lilas.

— Qu'avez-vous contre moi? dit-elle gravement en regardant Debrancy.

Il leva vivement les yeux sur elle, et l'expression de sa physionomie changea tout à coup.

— Moi? Contre vous? Etes- vous bien éveillée.^ marraine? dit-il gaiement.

— Je ne rêve pas; ne plaisantons point, mon ami. Depuis quelque temps vous n'êtes plus le même; vous ai-je affligé? vous ai-je blessé? Vous a-t-on dit quelque chose contre moi? Il faut que je le sache, car je vous assure que cette singulière conduite a lieu de m' étonner...

— O ma quinteuse marraine! s'écria Debrancy, avec une gaieté fort bien jouée; après vous être fait, tout rhiver, je ne sais quels monstres, au sujet de je ne sais quoi, voici que faute de mieux, sans doute, vous vous en prenez à moi, maintenant! C'est à mon tour de vous demander ce que je vous ai fait.

Sans répondre, Amélie secoua lentement la tête et continua de le regarder; il lui prit les deux mains et la conduisit vers un petit canapé, où il s'assit à côté d'elle.

— Voyons, soyons un peu raisonnable, dit-il sans cesser de sourire ; vous avez eu de gros ennuis cet hiver, ce n est pas un motif suffisant pour continuer à avoir du chagrin maintenant. Clermont reviendra bientôt; vous connaissez la fable des Deux Pigeons? Eh bien! que vous faut-il de plus?

— Cela, c'est pour moi, dit Amélie, mais vous?

— Moi? Eh ! j'ai eu ma petite part de chagrin, vous le savez; maintenant c'est fini. Il m'en est peut-être resté une certaine inégalité d'humeur; et puis, j'ai toujours été bizarre. Rappelez- vous ma fugue d'Afrique !

— Alors, reprit tristement Amélie, vous ne voulez pas me dire ce que vous avez?

— Mais je n'ai rien! Que voulez- vous que j'aie? Quelle drôle de marraine!

11 se mit à rire; madame Clermont le regardait toujours d'un air de doute.

— Vous voulez donc savoir le fin fond de toute chose? reprit-il confidentiellement. Eh bien! voilà ce que c'est : j'ai appris par hasard que mademoiselle Germain est partie pour son château de Normandie; cela m'a rappelé' cent choses passées, et je suis redevenu un peu triste; ce n'est pas très-brave, mais il me semble déjà vous avoir fait part de cette opinion sur mon propre compte : à savoir que je ne suis pas un homme vraiment fort.

— C'est cela? fit Amélie avec un inexplicable soulagement. Pourquoi ne me l'avoir dit plus tôt? Il n'y avait là rien de mystérieux! Si vous m'aviez parlé franchement, vous m'auriez épargné quelques inquiétudes.

— Qu'est-ce que vous vous figuriez donc? demanda Jacques avec curiosité. Il se penchait légèrement en avant pour lire sur le visage d'Amélie Elle rougit soudain et se détourna tant soit peu.

— J'avais cru... vraiment, c'est fort ridicule de ma part; je m'étais imaginé que vous aviez contre moi quelque grief caché...

— Quelle idée absurde! Vous vous ferez un vrai monopole des chimères, pour peu que cela continue !

Est-il possible, je vous le demande, que j'aie pour vous d'autres sentiments que ceux d'une tendre et sincère amitié? Ne vous Tai-je pas dit?

— C'est vrai, fit Ame'lie avec un sourire; il faut bien que je vous croie.

— C'est ce que vous avez de mieux à faire, dit Jacques en se levant. Et maintenant, je m'en vais à cette exposition : voulez-vous que je vous y accompagne?

— Non, merci, dit Ame'lie après un instant d'hésitation, j'irai seule.

— Soit; je vais aller prendre un de mes amis, qui me fera entrer avec sa carte. Au revoir.

— Au revoir.

Ils échangèrent une poignée de main. Peut-être leur étreinte dura-t-elle un millième de seconde de plus qu'il n'était nécessaire, puis ils se séparèrent. Quand Amélie se trouva seule, elle réfléchit un instant, puis tout à coup, désespérément, elle s écria :

— Eh bien , non ! ce n'est pas vrai !

Au même moment, Jacques descendait lentement l'escalier, en pensant :

— Elle ne croit pas un mot de ce aue je lui ai dit.

Cette conversation singulière amena pourtant une de'tente dans les rapports des deux amis; soit que Jacques eût reconnu la ne'cessité de revenir à ses anciennes habitudes de confiance et d'abandon s'il ne voulait pas s'exposer à laisser deviner par Amélie ce qu'il tenait avant tout à lui cacher; soit qu'il ne fût plus capable de lutter contre le courant qui Tentraînait maigre' lui, il se reprit bien vite à passer tous les jours, dans l'après-midi, une heure auprès de son amie. Clermont e'crivait assez re'gulièrement des lettres courtes et officielles, qu'Amélie laissait ouvertes sur son petit bureau. Jacques, reconnaissant récriture, demandait des nouvelles de son ami, puis n'en parlait plus. Cependant , il leur arrivait de rester longtemps sans se rien dire, et ce petit fait, qui autrefois passait inaperçu d'eux-mêmes, les gênait maintenant comme si c'eût été une faute; ils se reprenaient alors à causer précipitamment de choses indifférentes, pour lesquelles ils se passionnaient tout à coup, et quand ils se voyaient en

désaccord, ils abandonnaient sans raison ce sujet de conversation pour retomber dans un de ces silences pour eux si redoutables.

Une douceur perfide enveloppait maintenant leurs regards et leurs paroles; ils ne se comprenaient que trop bien, et vainement chacun d'eux essaya d'abord de se tromper soi-même, puis de lutter contre la toute-puissance du sentiment qui Tenvahissait : ils étaient trop avancés désormais dans cette voie pour pouvoir se reprendre.

Jacques avait été éclairé le premier. Bien avant que madame Clermont comprît ce qu'était devenue leur ancienne amitié, il avait regardé en lui-même et s'était dit : ^^ Je l'aime. ^^ Cette découverte ne lui avait pas causé tout de suite une secousse aussi vive qu'il l'eût cru. D'abord, ce sentiment devait remonter très-haut dans l'histoire de sa vie, car en l'analysant, il reconnut que lors de son retour d'Afrique, à sa première visite chez Clermont, il avait déjà ressenti la douceur troublante de la société d'Amélie. , Ensuite, Jacques n'était pas homme à raisonner ou même à concevoir l'infamie d'une trahison envers un ami qu'il estimait et qu'il aimait. Amélie lui était devenue bien chère, trop chère... C'était un malheur, mais ce n'était pas une faute : la faute eût

été de le lui dire ou de le laisser deviner; aussi s'appliqua-t-il de toutes ses forces à le lui cacher. 11 s'y appliqua si bien qu'il de'passa le but et rinquiéta par Texcès de son de'tachement. Restait alors le devoir de la rassurer, de lui inspirer de nouveau cette confiance de'licieuse qui avait fait la meilleure partie de leur affection et qui menaçait de leur manquer. 11 n y parvint qu à moitié : ce qu'il ne put ramener, c'était l'ignorance d'Amélie qui, elle aussi, comprenait maintenant le trouble de son âme.

Si on lui eût dit qu'elle pouvait un jour cesser d'aimer Clermont, même infidèle, elle eût éprouvé une indignation extrême. La vérité s'imposait à elle, cependant, sous une forme étrange : pouvait-elle à la fois conserver à son mari les sentiments d'affection qu'elle lui avait si sincèrement voués, et sentir près de son jeune ami cette douceur funeste qui l'étreignait chaque jour plus étroitement? Et pourtant, quand elle pensait à Clermont, c'était avec tendresse, avec dévouement; elle lui pardonnait toutes les souffrances qu'elle avait endurées, elle ne pouvait concevoir une existence dont il ne ferait pas partie; — que signifiait alors l'étrange et irrésistible impulsion qui l'entraînait vers Jacques?

Amélie fut sévère vis-à-vis d'elle-même. Elle se jugea et se condamna. 11 ne fallait plus voir Debrancy, c'était clair. Mais à quel titre interdire ses visites? Ne serait-ce pas lui dire hautement qu'il était redoutable? Elle s'arrêta à une résolution que peu de jours auparavant elle eût repoussée comme contraire à sa dignité. Elle écrivit à Clermont : Cl Revenez, je vous en prie. Votre absence n'a-t-elle pas assez duré? ^^

C'était un sacrifice pénible qu'elle venait de faire; elle espérait en être récompensée par le retour immédiat de son mari. Un télégramme lui enleva cette illusion.

ce Je reviendrai dans une dizaine de jours , disait Clermont. Je vais jusqu'à Naples. )>

— 11 n'a pas compris! pensa Amélie. Au bout d'un instant : C'est fort heureux! ajouta-t-elle.

C'était fort heureux, en effet, pour son bonheur et son repos à venir; mais présentement elle n'avait plus qu'elle-même pour se défendre. Elle se résolut à livrer la bataille, puisqu'il le fallait; aussi bien, elle était épuisée par cette lutte constante; mieux valait une solution définitive, si douloureuse qu'elle pût être :.u premier moment.

— Je dirai à Jacques que j'ai compris ses sentî-

ments, se dit-elle; je profiterai de son aveu pour lui imposer un exil, au moins momentané', et je sortirai ainsi d'une situation trop difficile.

La résolution était hardie; F exécution n en était pas impraticable : quelques semaines plus tôt, elle eût réussi. Amélie ne voulut pas attendre plus longtemps. C'était d'ailleurs au prix d'une cruelle souffrance qu'elle allait arracher de sa vie cet être si cher, qui y avait pris une trop grande place. Différer, c'était prolonger sa gêne; elle se dit qu'elle parlerait le jour même.

Jacques ne vint pas ; tout le courage dont madame Clermont s'était armée tomba à ses pieds comme une cuirasse inutile, lorsque le soir à onze heures, assurée qu'elle ne le verrait pas ce jour-là, elle s'assit tristement sur sa chaise longue en pensant à tout cet héroïsme dépensé en pure perte. Elle avait pesé cent fois dans son esprit la portée de ses paroles; elle s'était longuement représenté ce qu'elle dirait et ce qu elle ne dirait pas; elle connaissait assez le respect et le dévouement que lui portait le jeune homme pour être certaine qu'il accepterait son arrêt; et surtout, elle croyait lui avoir assez complètement caché le trouble qui k dominait elle-même, pour n'avoir rien à redouter

dans cette e'preuve... et voilà que tout était à recommencer! Serait-elle aussi forte le lendemain, aussi maîtresse d'elle-même? Elle s'assura que non, et prise d'une incommensurable tristesse, elle se laissa aller à son découragement.

Pourquoi, dans sa vie honorée et paisible, tous ces chagrins qu elle n'avait pas cherchés, quelle n'avait pas mérités? Certaines femmes passent leur existence à jouer avec le danger, et quand celles-là se trouvent prises au piège, ce n'est que justice. Mais elle, qui n'avait rêvé d'autre bonheur que de vieillir et de mourir près de son mari ; elle, dont la jeunesse s'était écoulée au milieu du monde, sans que rien d'impur effleurât son âme ou troublât son repos; pourquoi, à l'heure où elle se croyait à l'abri des orages , voyait-elle tomber dans son existence ces chagrins immérités?

Elle examina sa conscience et reconnut qu'en vérité elle n'avait rien fait qui pût attirer sur elle cette douleur injuste; elle avait cédé à la pression irrésistible de circonstances étrangères à sa volonté. Jacques non plus n'était pas coupable, — lui aussi avait subi l'impulsion des événements, et pourtant ils allaient souffrir tous les deux... Oui, elle sentait qu'ils souffriraient cruellement, — et cependant, elle

était fatiguée de lutter et de souffrir! Comment porterait-elle ce nouveau fardeau sur ses épaules déjà si lasses?

Elle dormit mal cette nuit-là et se leva dans un état de fiévreuse attente qui lui faisait, par moments, passer des frissons sur tout le corps. Il fallait qu elle vît Jacques, il fallait qu elle en finît le jour même; une plus longue angoisse était impossible à supporter. La matinée s'écoula; elle déjeuna seule, touchant à peine aux mets pour la forme, puis alla s'asseoir dans son petit salon, bien décidée à ne pas sortir quelle neût accompli son dessein; elle prit un ouvrage dans lequel elle piquait Faiguille au hasard, et attendit ainsi, l'oreille tendue aux moindres bruits, de longues, longues heures.

Jacques n'avait pas dormi non plus. Depuis deux jours il retournait dans son esprit la pensée de s'éloigner, sans pouvoir se résoudre à l'exécuter. Il sentait aussi que le silence devenait impossible, que quelque jour, un incident sans importance ferait déborder son âme et celle d'Amélie, semblables à deux coupes trop pleines qui tremblaient dans leurs mains : c'était ce qu'il ne voulait pas. Honteux de s'être laisse entraîner dans cette inconcevable aventure au moment où il se croyait le cœur plein d'une autre ^ doublement

honteux d'avoir troublé le repos d'Ame'lie, quil aimait plus encore que son propre amour, il se disait qu un aveu serait une lâcheté' envers elle, envers luimême, envers Clermont, et que tout valait mieux que cette lâcheté !

Mais partir! la laisser seule, en lutte avec ellemême , vaincue dans ce grand combat de la vie , la laisser avec une souffrance au cœur, c'était horriblement cruel; et lui, s'en aller, deux fois désespéré, après avoir perdu tout ce qui avait fait pendant si longtemps la joie de son existence !

— Il le faut pourtant! se dit-il; elle m'accusera d'être ingrat, capricieux, — qu'importe! Ce qu'il faut surtout, c'est quelle ignore à jamais combien elle m'est chère.

11 monta l'escalier d'un pas résolu et sonna. Amélie sentit son cœur se serrer à l'étouffer; elle avait fait une toilette sévère, qui la vieillissait, pensait-elle; en réalité, cette austérité la faisait paraître plus jeune et plus douce que jamais; mais en ce moment elle ne songeait plus à son apparence, elle n'avait d'autre sentiment qu'une peur affreuse de ne pas dire exactement ce qu'elle voulait, et de manquer de courage à la dernière minute.

Il entra; un coup d'œil rapide lui permit de voir

la pâleur de la jeune femme, qui Fattendait sans oser bouger de sa place; il crut qu elle était malade, et, plein d'inquiétude, vint s'asseoir près d'elle, sur ce pouf bas, qu il s'était juré de ne plus approcher.

— Vous souffrez! dit-il de sa voix harmonieuse.

— Non, répondit-elle, un peu de fati{jue seulement.

11 lui avait tendu la main, elle avait donné la sienne; ils restèrent ainsi immobiles, n'osant se regarder, vaincus par quelque chose de plus fort que tout leur courage et toute leur volonté.

Amélie arracha sa main par un effort qui sembla lui arracher le cœur, et s'inclina un peu vers lui pour lire dans ses yeux.

— C'est donc vrai? dit-elle tout bas, c'est vrai? 11 fit un signe de tête douloureux et cacha son

visage sur le bras du fauteuil. Une joie profonde, indicible, mêlée d'une souffrance horrible, traversale cœur d'Amélie comme une flèche. C'était affreux, c'était impossible, c'était criminel, mais cela était. Elle savoura un instant cette torture exquise , puis reprit toujours à voix basse :

— Que de chagrins vous vous êtes préparés!

Il la regarda avec des yeux pleins de prière et de regret.

— Qu'est-ce que cela peut vous faire? dit-il, vous n en souffrirez jamais! Vous ne le saurez même pas! J'ai eu tort de parler, mais vous m'avez interroge'; oubliez-le, je vous jure que ce n'est pas moi qui vous en ferai souvenir.

— Oublier! murmura Amélie, est-ce que cela se

peut?

Il se pencha vers elle à son tour

— Vous vous souviendrez, alors? Vous ne m'en voudrez pas? Ce n'est pas ma faute !

Elle garda le silence un instant.

— Comment est-ce venu? dit-elle, je n'y comprends rien !

— Qu'en sais-je? Je ne pourrais pas vous dire quand cela a commencé. Vous aviez une place à côté de Sylvie, son image s'est effacée, et la vôtre a pris toute mon âme...

— Il faut avoir du courage, commença Amélie, revenant à elle-même : il faut oublier...

— C'est vous qui voulez que je vous oublie? dit Jacques avec un demi-sourire.

Elle n'eut pas le courage de répondre oui.

— Il faut oublier, dit-elle, tout ce dont ni vous ni moi n'avons le droit de nous souvenir; j'ai été trèsmalheureuse cet hiver, votre affection m'a été pré-

cieuse... elle a été' une consolation dans mon isolement, c'est assez pour que je vous remercie à jamais. Pour le reste...

Elle éclata en sanglots et se détourna , ensevelissant son visage dans le coussin du dossier.

Jacques la regardait ému, n osant rien dire, de peur de Toffenser. Elle reprit un peu de calme et se tourna vers lui, sans craindre de lui montrer les larmes qui baignaient son visage.

— Oui, je vous remercie, dit-elle bravement; je puis vous dire que , sans vous , ma part eût été plus triste, mon fardeau plus lourd; vous m'avez aidée à traverser la grande épreuve de ma vie... Que ne donnerais-je pas aujourd'hui pour qu il n'en fût résulté pour vous que de la joie !

— J'ai ma part de joie , dit Jacques à voix basse. Elle le regarda, inquiète.

— Oui, j'ai ma part de joie, — ce sont les larmes que je vois sur votre visage. Je sais ce que vous êtes et ce que vous valez; je sais combien votre âme est au-dessus des erreurs et des fanges mortelles ; — ne craignez pas que je vous abaisse au niveau des femmes qui prennent légèrement les devoirs de la vie... Jamais je ne vous causerai un instant de doute ou d'effroi, — mais, en échange, ne mentez pas avec

moi : pour une minute seulement donnez-moi la part de bonheur qui doit me revenir, — je n en aurai jamais d'autre... Regardez-moi, que je lise dans vos yeux sincères que je suis pour vous... ce que vous êtes pour moi...

Elle le regarda, comme il le demandait; il but jusqu'à rivresse cette coupe amère et douce, puis lui prenant les mains, il les baisa ardemment et les repoussa ensuite loin de lui.

— Vous allez m'ordonner de partir, fit-il, je ne partirai pas. A quoi bon? Cela aurait peut-être été utile quand nous pouvions encore nous détacher l'un de l'autre. Maintenant, cela serait inutile. Votre mari va revenir bientôt; qu'il ne trouve rien de changé entre nous, car je vous affirme que je ne pourrais supporter ni de le tromper, ni de cesser de vous voir.

— Que voulez-vous alors? fit Amélie interdite.

— Vous voir, — peu à la fois, rarement si vous voulez, jamais seule si vous avez peur de moi, — mais vous voir toujours, afin que notre amitié revienne à ce qu'elle était, puisque peu à peu tout cjange et tout s'éteint; c'est alors, quand nous ne souffrirons plus, que nous goûterons vraiment une jouissance divine, presque irréalisable en ce monde,

— celle d'avoir lutte' contre un ennemi redoutable et de ravoir vaincu. Avez-vous confiance en moi?

— Oui, dit vaillamment Amélie.

— Merci.

11 lui tendit la main et la serra comme à un frère d'armes; puis il sortit, sans se retourner.

Quand Amélie eut e'coute' le bruit de'croissant de ses pas, elle quitta sa place, e'tourdie encore de ce qui venait de se passer.

— Et il dit qu il n est pas un homme vraiment fort! pensa-t-elle. Comment sont ceux qui ont plus de courage?

Jacques revint le lendemain avec une poignée de fleurs rares, non pas arrangées en bouquet par la main d'une fleuriste, mais cueillies par lui et rassemblées au hasard; il les mit devant Amélie, causa deux ou trois minutes de choses et d'autres, et sortit presque aussitôt, sans même avoir effleuré sa main. Tous les jours il revint de même , à la même heure, après le déjeuner; il restait à peine le temps de la voir, et dans un regard il emportait du bonheur pour jusqu'au lendemain. Amélie se fit des reproches, se dit qu elle ne devait pas permettre même cela; mais comment Fempêcher? Elle aussi se sentait trop fatiguée pour entreprendre de lutter à nou-

veau; elle laissa faire. D'ailleurs, les jours étaient compte's; le retour de Clermont, sans rien changer à leur existence extérieure , ne devait-il pas encore une fois bouleverser tout dans leurs âmes?

Un matin, comme elle achevait sa toilette , Amélie s entendit annoncer mademoiselle Germain. Elle tourna la tête et aperçut, dans F encadrement de la porte, le joli visage de Sylvie. Etroitement serrée dans son vêtement de laine sombre, la jeune fille paraissait plus grande et plus femme que jadis. Elle s'approcha rapidement de madame Clermont, et lui passant autour du cou ses bras mignons, elle r embrassa avec effusion.

— Comment, vous voilà à Paris! dit Amélie, surprise de cette visite matinale.

— Oui, marraine; — ne me grondez pas! Je suis venue incognito , avec ma femme de chambre, sous prétexte d'essayer une robe. Je crois bien qu'en effet il y a une robe chez la couturière, mais je m'en soucie fort peu : c'est vous que je voulais

voir. Est-ce que vous me donnerez à déjeuner?

— Certainement, répondit madame Clermont. Elle donna aussitôt des ordres, puis revint à

sa visiteuse, qui l'attendait les yeux fixés sur le foyer, Fair grave et calme, comme il sied à une jeune personne désabusée des erreurs de la vie. Au bruit que fit Amélie en rentrant, Sylvie leva les yeux.

— Ma visite vous étonne, dit-elle, et plus encore peut-être le sans façon avec lequel je vous impose deux heures de ma société; mais vous m'avez promis, un soir, vous en souvient-il? que nous causerions ensemble à cœur ouvert; je n'ai pas pu attendre plus longtemps. Je ne sais si je me montre indiscrète ou présomptueuse... Je le crains, mais j'ai pensé que mon parrain pouvait revenir, et alors ce ne serait plus si facile de vous trouver seule...

Elle parlait sans embarras et sans arrogance; tout son être s'était affermi. Ce n'était plus la fantasque châtelaine des Herbages, dont les caprices mettaient la patience de ses amis à de si dures épreuves; c'était une vraie jeune fille, bientôt une jeune femme, mûrie par la souffrance, fortifiée par la. lutte. Amélie ne put faire autrement que de lui rendre justice et d'admirer ce changement.

— Vous avez bien fait, dit-elle; je suis prête à causer avec vous aussi longtemps qu il vous plaira; mais nous allons déjeuner d'abord, bien quil soit peut-être un peu tôt; cela nous aidera à nous retrouver, car il y a vraiment bien longtemps que nous ne nous sommes vues !

Une heure après, elles e'taient confortablement assises dans le salon d'Amélie, si propre aux confidences; c'est alors que Sylvie s'aperçut qu'entre le projet d'entretien qu'elle avait conçu et l'exécution pratique de ce projet , se dressait un monde de difficultés. Amélie vint à son secours.

— Votre retraite vous a-t-elle un peu reposé Tesprit? demanda-t-elle à la jeune fille.

Sylvie lui jeta un regard reconnaissant.

— Oui, dit-elle; c'est bon d'être seule; on se rend compte d'une quantité de choses qu'on ne voit pas, ou que Ton voit mal dans le monde. Ce n'est pas très-gai, mais il faut savoir être triste, cela aussi sert dans la vie. J'ai fait l'apprentissage de bien des vérités , marraine !

Amélie garda le silence. Oui, en vérité, savoir être triste, cela sert dans la vie ! Elle avait ignoré les chagrins pendant la première période de son existence, et c'est peut-être pour cela que Fépreuve lui

avait semblé si rude. Sylvie lut sur son visage que ce silence provenait non d'une hostilité intérieure, mais d'un retour sur elle-même, et elle prit courage pour continuer.

— Vous m'avez sans doute beaucoup blâmée quand j'ai refusé de me marier avec Jacques Debrancy : vous aviez raison, marraine; j'ai agi de la façon la plus cruelle et la plus injuste. Mais mon tort n'est pas de l'avoir refusé, c'est de l'avoir accepté. Seulement j'étais très-jeune, très-inexpérimentée; je ne savais pas... A vrai dire, je croyais que je pourrais l'épouser. C'est plus tard que j'ai compris que c'était impossible.

Elle posa sur Amélie le regard de ses yeux honnêtes, et continua, quoique ses joues fussent devenues pâles et ses lèvres tremblantes :

— C'est plus tard, marraine, que j'ai compris que j'aimais un autre homme, et que par conséquent je ne pouvais pas épouser honnêtement celui auquel je m'étais engagée d'une façon si téméraire. C'est affreux, ce que je vous dis là, je sais que c'est trèsmal, et pourtant il faut que je vous le dise... Vous êtes bien heureuse, vous, de n'avoir jamais aimé que votre mari... Vous ne connaissez pas le remords.

Elle ne regardait pas Amélie , sans quoi elle eût vu une rougeur de feu s'e'tendre sur les traits de la pauvre femme. Mais Sylvie, en ce moment, ne songeait qu à sa pe'nible confession.

— Vous qui êtes sans reproche, continua-t-elle, pouvez-vous comprendre ce que j'ai souffert en m' apercevant que je m'étais trompée moi-même; que j'avais trompé tout le monde, et que si je continuais ainsi, quelque bonne opinion que pût avoir de moi le monde , je nen\ serais pas moins, si j'allais jusqu'au bout, déshonorée à mes propres yeux ! Je l'ai com pris, moi! Et c'est ce jour-là que j'ai rompu avec Jacques , bien que mon cœur fût plein pour lui de tendresse et de pitié. Je savais que je lui faisais du mal, je savais que tout le monde me jetterait la pierre, et cependant je l'ai fait. Si j'ai eu du courage dans ma vie, marraine, c'est ce jour-là!

Amélie lui tendit la main. Quels qu'eussent été les chagrins que cette enfant lui avait causés, elle ne pouvait faire autrement que de l'avoir en haute estime. Sylvie quitta son fauteuil et vint s'asseoir auprès de madame Clermont, sur le siège bas que Jacques avait jadis mis à cette place, et qui y était resté.

— Maintenant, encore un mot, reprit-elle. J'ai

aimé un autre homme que mon fiancé; ne me demandez pas son nom, mais soyez sûre qu il était digne de moi.

Elle détourna son visage , qu un flot de larmes venait d'inonder; son émotion fut courte.

— Je suis fière, malgré tout, de Favoir aimé, continua Sylvie. Je suis heureuse d'avoir souffert, je suis presque orgueilleuse d'avoir vaincu mon propre cœur et d'être venue aujourd'hui vous dire : Voilà l'histoire de ma vie ! Devant ma conscience, je vous le jure, marraine, le jour où j'ai compris que je faisais mal, j'ai arraché de mon âme ce qui jusqu'alors avait fait ma joie. Je n'ai fait que mon devoir, me direz-vous, mais ce devoir était difficile !

Amélie attira vers elle le jeune front qui se redressait fièrement, et y posa ses lèvres avec un baiser de mère.

— Oh! marraine! dit tout bas Sylvie.

Elle enlaça de ses bras la jeune femme, et elles restèrent un moment unies. Tout à coup, mademoi selle Germain se leva.

— Je m'en vais, dit-elle; j'emporte en moi-même, grâce à vous, beaucoup de joie et de consolation. Vous m'écrirez de temps en temps, n'est-ce pas? Et quand vous penserez que je puis revenir à Paris,

VOUS me le ferez savoir. Je ne reviendrai pas sans cela.

— Vous êtes un brave cœur ! dit Ame'lie avec un vague sentiment d'humiliation intérieure, mais sans mesquine jalousie de se voir dépassée. Votre exil ne sera pas long.

— Oh! je suis heureuse là-bas, plus heureuse sans doute que je ne le serai ici. Mais c'est pour le monde, plutôt que pour moi-même. Et puis, matante Ramey s'ennuie horriblement.

Elles s'embrassèrent encore une fois, et Sylvie sortit. Penchée sur la rampe, Amélie la suivit des yeux jusqu'au bas de l'escalier, tremblant qu elle ne rencontrât Jacques. Heureusement, il n'en fut rien. Mademoiselle Germain avait disparu depuis longtemps lorsque le jeune homme se présenta pour faire sa visite quotidienne.

A l'émotion d'Amélie, il comprit que quelque chose d'insolite devait s' être passé; rompant avec son habitude d'extrême réserve, il lui prit la main et se pencha vers elle pour lire dans ses yeux. Elle le repoussa doucement.

— J'ai reçu une grande leçon tout à l'heure, lui dit-elle en le regardant d'un air grave, une leçon qui m'a fait rentrer en moi-même.

Les yeux de Jacques T interrogeaient; elle n'eut pas le courage de prononcer le nom de Sylvie.

— Près d'un cœur innocent qui a reculé devant Vombre du mal, comment pensez- vous que je doive méjuger?

— Je vous en supplie ! murmura Jacques.

— Je me juge et je me condamne. Pas vous, moi seule! Allez, mon ami, Terreur nous est facile, parce que nous aimons notre erreur... Mais si nous voulions nous rendre compte...

Elle s'arrêta, le cœur plein de douleurs confuses. On frappa à la porte du salon : c'était un télégramme. Elle le lut et le tendit à Jacques sans une parole. « J'arrive demain matin « , disait Clermont. Us restèrent silencieux, puis soudain se regardèrent.

— Adieu! fit lentement Amélie.

Dans ce mot, elle avait mis tout ce que son cœur contenait encore de tendresse et de joie.

Jacques ne dit rien; les yeux fixés sur elle, il lisait sur ce visage aimé la lutte douloureuse, éternelle, entre ce qu'on aime et ce qu'il faut faire. Soudain il l'entoura de ses bras, appuya cette tête chérie sur son épaule, et posa sur les cheveux sa main qui tremblait un peu. Ils restèrent ainsi un instant, immobiles, savourant toutes les amertumes

de la séparation avec toutes les joies d'un amour encore sans remords.

— Adieu , dît-il en desserrant son étreinte.

Il recula de deux pas, la regardant toujours...

Il sortit, et elle resta seule, les mains étroitement nouées, se demandant quelle nouvelle douleur la vie allait encore lui apporter.

Clermont arriva, en effet, le lendemain, bronzé, hâlé, le cœur plein de pensées graves, mais Fesprit dégagé de beaucoup de soucis. Il s'était retrempé dans cette vie solitaire, il y avait pris un sentiment plus distinct de ses devoirs et de ses fautes, et il rentrait au bercail avec le ferme propos de réparer ses torts et d'être un mari modèle.

Après le déjeuner, qui les avait réunis, Pierre emmena sa femme dans le salon et s'assit auprès d'elle, comme il le faisait jadis. Amélie tressaillit; pendant si longtemps négligée, dédaignée, il lui semblait étrange que son mari, par un peu de repentir, prétendît avoir racheté ses droits sur elle; cepen-

dant elle lui témoigna une amitié' sincère; les torts récents de Clermont ne pouvaient effacer les quinze années de confiance et de bonheur qu ils avaient derrière eux.

— Ma chère femme, dit-il d'un ton grave, mon voyage s'est prolongé plus longtemps que je ne le pensais; vous avez compris, je l'espère, que ma volonté n y était pour rien , et que , si je Tavais pu , je serais revenu depuis longtemps?

— Oui, dit Amélie, en le regardant avec ses yeux sincères.

— J'ai conscience de vous avoir beaucoup néffligée cet hiver, continua Clermont; des soucis graves me préoccupaient entièrement, et je crains de m' être laissé absorber au delà de ce qui est permis même à un mari qui n'aurait pas pour vous chérir des motifs aussi puissants d'estime et de tendresse; m'autorisez-vous à essayer de réparer ces torts?

Amélie fit un signe de tête et pâlit affreusement. Si son mari se remettait à l'aimer, qu'allait-elle devenir, avec un autre amour dans le cœur? L'implacable destinée la poursuivait-elle jusque-là? Cependant elle ne pouvait se montrer hostile à ce pécheur repentant; si lui aussi allait s'apercevoir qu'elle ne pensait plus uniquement à lui? Ce ne serait que jus-

tice; Clermont Tavait cent fois mérité; mais la loi du monde , qui fait du crime de la femme une faute vénielle pour Tépoux, la tenait trop fortement par les liens de l'habitude et de T honneur pour qu elle pût envisager sans frémir la pensée de punir son mari par le talion.

— Essayez, dit-elle avec un sourire, pendant qu au fond du cœur elle tremblait d'angoisse.

— Vous êtes cent fois trop bonne, et je n'en suis pas digne , répondit Clermont en lui baisant la main , qu elle faillit retirer précipitamment, comme s'il eût été pour elle un étranger. Elle se remit pourtant, et le laissa faire.

Pendant qu'il continuait son discours, elle pensa en elle-même que là était le véritable châtiment de la faute qu'elle avait commise en laissant son cœur s'en aller vers un autre; elle devrait maintenant, sous peine d'affliger et d'inquiéter son mari, accepter au moins, sinon la rendre, l'expression de la tendresse dont il voudrait l'accabler.

— Je comprends que je vous aie froissée, dit enfin Clermont, qui lisait sur son visage mobile une partie des pensées qu'elle taisait; aussi, je n'espère pas obtenir mon pardon avant de l'avoir mérité; mais, Amélie, vous avez l'âme trop généreuse pour me

punir éternellement de ce qui n'est qu'une erreur momentane'e.

Il lui baisa encore la main avec la plus respectueuse tendresse et la laissa seule, trop intelligent pour vouloir la contraindre à re'pondre avant qu'elle eût eu le temps de réfle'chir mûrement à ses paroles.

Les jours qui suivirent furent cruels pour madame Clermont. Jacques se montrait souvent; il apportait des fleurs, comme de coutume; mais sa pre'sence était pour Amélie un inexprimable tourment. Quoi quelle fît, tout, autour d'elle, était la cause de quelque froissement intime. Debrancy Tavait compris et venait, autant que possible, aux heures où il pensait qu elle était absente; il eut alors Toccasion de voir et d'étudier Clermont de plus près. Celui-ci était bien changé : l'ancienne assurance de ses jugements s'était transformée en une certaine hésitation, imperceptible pour quiconque l'avait connu superficiellement, mais très-reconnaissable pour un œil aussi clairvoyant que celui du jeune homme.

— Il faut qu'une grande passion ait passé par là, se dit Jacques, un jour qu'il avait trouvé son ami enseveli dans une méditation si profonde et si triste, que sa présence n'avait pu l'en tirer. Pour que Clermontuublie d'être homme du monde, il faut qu'il ait été

bouleversé de fond en comble par un orage inte'rieur. Un sentiment bizarre poussait Debrancy à se rapprocher du mari d'Ame'lie. La grande amitié' qu il lui avait portée de tout temps était si forte, qu'elle ne pouvait subir aucune atteinte , même de la situation exceptionnelle où ils se trouvaient vis-à-vis Tun de Tautre; de plus, chacun d'eux se reprochait quelque chose au sujet de son ami et sentait le besoin d'une sorte de réparation ; si bien que réellement , et sans affectation, ils n avaient jamais été plus amis qu'à ce moment de leur existence.

Clermont fut touché des qualités qu il découvrait chaque jour dans le jeune homme. Jusqu'alors, plus occupé de ses propres pensées que de l'examen d' autrui, il avait accepté Jacques, pour ainsi dire, sur parole ; maintenant que , repentant de son erreur , il se comparait à ceux qui l'entouraient, il reconnaissait dans son jeune ami une élévation de sentiments qui se trahissait à la moindre occasion. L'amour tout involontaire , presque inconscient, de Jacques pour Amélie, l'avait ennobli et porté jusqu'aux plus hauts sommets du renoncement et du sacrifice.

C'est ce que Clermont ignorait; il fut néanmoins frappé de la grandeur d'âme qui perçait sous l'enjouement factice des propos de Debrancy, et une réso-

lution se fit peu à peu jour dans son esprit. Lui aussi saurait se dégager des pense'es e'troites et personnelles ; il devait bien à cet ami , qui avait souffert par lui, de lui rendre, s'il était encore temps, le bonheur qu il avait perdu.

Pour cela, il fallait subir nombre de choses pénibles ou simplement désagréables, ce qui parfois est pis encore. Mais Clermont, mis en goût de dévouement, avait résolu de ne reculer devant rien. Une de ces choses, la plus nécessaire peut-être, était de parler à sa femme de Sylvie, qui restait toujours aux Herbages. Il s'y décida un soir, avant d'aller au cercle, afin de pouvoir s'échapper sous un prétexte plausible, dans le cas où l'entretien ne tournerait pas au gré de ses désirs.

— Avez- vous des nouvelles de ma filleule? demanda-t-il à sa femme, non sans une grande émotion intérieure.

Amélie s'abstint de le regarder, pensant qu'il était inutile d'ajouter à son embarras.

— Je l'ai vue la veille de votre retour d'Italie, répondit- elle; je lui avais promis de lui écrire, et puis j'ai négligé ce soin, je voulais vous en parler. 11 me semble qu'il faudrait lui conseiller de revenir à Paris; n'est-ce pas votre avis?

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Clermont fronça le sourcil ; le moment où il reverrait Sylvie lui apparaissait depuis longtemps comme un des passages les plus périlleux de son existence, mais il fallait aussi subir cela.

— Quand vous voudrez, dit-il. On va se mettre à s'amuser pour tout de bon pendant le mois d'avril; je pense qu elle ferait bien de revenir.

Amélie fouillait dans sa boîte à ouvrage, et ce qu elle cherchait était introuvable. Enfin, elle re'-

pondit :

— J'écrirai demain. Après un instant de re'flexion, elle ajouta : Je Fai trouvée fort changée et tout à fait charmante, lors de sa dernière visite; je crois qu elle fera une jeune personne parfaite de tout

pi' lut.

Clermont eut grande envie d'embrasser sa femme pour cet acte de charité si simplement accompli, mais il n osa, et fit bien. Encouragé par le début, il continua vaillamment :

— J'ai réfléchi longuement à ce mariage rompu; il me semble que tout n'est pas dit là-dessus... et d'abord, dites-moi, ma chère femme, vous qui, à vrai dire, connaissez Debrancy beaucoup mieux que moi, quelle est votre opinion sur son compte.

Si jamais la bonne Amélie éprouva un moment de

vraie colère, si elle eut envie de voir disparaître un être du monde des vivants, ce fut à cette question malencontreuse. Il fallait répondre cependant, car Clermont ne pouvait se douter des difficulte's qu il soulevait avec tant d'aisance. Elle prit le parti de parler en toute since'rite', malgré la rougeur qui envahissait son honnête visage.

— J'en pense tout le bien possible, dit-elle; c'est rame la plus loyale et la plus courageuse...

Le cœur lui manqua, et elle baissa la tête sur sa tapisserie.

— C'est bien mon opinion, fit Clermont; n'avezvous jamais pensé que la décision de... ma filleule pourrait n'être pas irrévocable?

Amélie tressaillit, releva la tête et regarda son mari.

— Que voulez-vous dire? fit-elle d'un ton presque agressif.

Clermont se rapprocha confidentiellement.

— Je pense, dit-il, — et il avait quelque mérite à parler, car c'était pour lui un effort douloureux, — je me suis dit que jamais Sylvie ne trouvera un homme mieux fait pour la rendre heureuse que notre ami Debrancy; et, d'autre part, Sylvie... enfin ne disiezvous pas vous-même tout à l'heure qu'elle était charmante?

Amélie Tavait dit, c'était vrai; elle attendit avec résignation la fin de ce discours.

— 11 me semble qu'on pourrait les mettre en présence, de quelque façon ; ils ne se sont pas vus depuis la rupture... je crois que Sylvie pourrait être amenée à des sentiments plus... raisonnables; pour Jacques, il l'aimait tant, qu'il serait très-heureux, j'en suis persuadé...

— Vous croyez? fit durement Amélie en regardant Clermont avec des yeux presque méchants.

— En six mois, il ne peut avoir changé au point de...

— Il faut moins de six mois pour se sentir blessé par un caprice inconcevable, répondit madame Clermont avec une énergie surprenante. Jacques a aimé Sylvie, il a souffert de son refus; mais il serait vraiment à plaindre si , depuis , il était resté à se morfondre en attendant son bon plaisir!

Clermont demeura perplexe. Ce que disait Amélie était fort plausible. Le cœur d'un jeune homme, beau, riche et bien élevé, court en effet grand risque de ne pas rester longtemps sans occupation... Cependant, le je ne sais quoi de noble et de grand qu'il avait distingué chez son ami lui paraissait peu compatible avec une fantaisie passagère.

— Vous a-t-il fait des confidences? demanda soudain Clermont.

— Non; e,t à vous? riposta Ame'lie.

C'était la guerre déclarée, si Pierre disait un mot de plus. Craignant de s'engager sur un terrain brûlant qu'il sentait peu sûr, il battit en retraite; mais sa défaite fut une victoire, car son dernier argument ne souffrait pas de réplique.

— Puisqu'il ne vous a rien dit, c'est probablement qu'il n'a pas cessé de penser à Sylvie; dans tous les cas , vous , Amélie , qui avez la main si légère et si douce, vous devriez, au nom de l'affection que nous portons tous deux à cet aimable garçon, digne de toute notre estime, vous devriez l'interroger adroitement, et voir si mes conjectures sont erronées. Pour ma part, et je vous assure que je ne parle pas à la légère, il me semble que ce mariage doit se faire; cela seul mettra en repos des esprits troublés qui, sans cela, vont s'en aller aux hasards de la vie, avec des chagrins et des regrets... Je parle sérieusement, Amélie, et après de longues réflexions.

Elle le regarda un instant; il était pâle, et ses yeux semblaient plus creux que de coutume.

— Je ferai ce que vous voulez, mon ami, dit-elle. Il la baisa au front; elle sentit qu'elle pâlissait.

Pris de tendresse compatissante pour cette femme qu il avait tant fait souffrir, il la regarda plus attentivement.

— Vous êtes pâle, lui dit-il; ces émotions vous épuisent. Il est grand temps que nous rentrions dans une vie plus calme. Lorsque ces enfants seront mariés, nous nous appartiendrons davantage; avec moins de responsabilités, nous aurons moins de soucis. L'âge viendra, Amélie, nous vieillirons ensemble... Il faut que ce soit pour être heureux comme nous l'avons été pendant notre jeunesse.

Il baisa une seconde fois le front blanc et uni de sa femme et sortit, ému lui-même par les idées quil venait d'évoquer. Amélie resta immobile, glacée, sentant qu'une heure longtemps et confusément redoutée venait de sonner pour elle.

— Jacques épouser Sylvie ! se dit-elle lentement. C'est vrai, c'est tout naturel... Un jour ou l'autre, il faudra bien qu'il se marie; pourquoi pas avec celle qu'il a aimée? Sa vie commence; c'est la mienne qui est finie.

Sylvie, de retour des Herbages, s'installa deux jours après dans T appartement du premier étage. Le soir de son arrive'e, Amélie alla la chercher ellemême vers rheure du dîner, afin de bien lui témoigner Festime et Taffection qu'elle lui portait, et remmena dans le salon, où Clermont attendait, nerveux et inquiet. Ils ne s'étaient pas revus depuis la minute pleine d'angoisse qui les avait jadis séparés pour jeter leurs vies dans deux voies opposées. Sylvie, un peu pâle, réprimant par un effort intérieur toute manifestation de son émotion profonde, entra le front haut, mit sans le regarder sa petite main glacée dans celle que Clermont ne pouvait faire autrement que de lui tendre, et pendant que madame Ramey entamait avec lui une série interminable de questions sur les hôtels et les chemins de fer de l'Italie, la jeune fille se réfugia près d'Amélie, qu'elle ne quitta plus.

Au bout de quelques jours, l'ordre était rétabli; les rapports primitifs avaient repris entre les deux étages, à ceci près que Clermont n'entrait plus jamais

au premier dans le courant de la journée. Quand il se trouvait avoir quelque communication à faire à sa filleule, il priait Amélie, soit de s'en charger, soit de faire dire à la jeune fille de monter, et c'est en présence de sa femme qu il causait avec elle.

Ce n est pas que Clermont crût nécessaire de se garder ainsi contre les périls d'une entrevue : il se sentait assez fort, assez sûr de lui-même, assez douloureusement éprouvé au creuset de son repentir, pour ne pas redouter de voir Sylvie seul à seule; mais il redoutait par-dessus tout d'effrayer la jeune fille. C'était trop, par son imprudence, d'avoir éveillé chez elle des craintes qu'elle n'avait jusqu'alors même pas soupçonnées; il ne fallait pas maintenant qu'elle pût en évoquer le souvenir. Il aurait donné dix ans de sa vie pour lui faire boire l'eau du Léthé.

De son côté, Sylvie fut impénétrable. Elle témoignait seulement à Amélie un redoublement de tendresse bien naturel qui jetait parfois celle-ci dans un cruel embarras vis-à-vis de son mari; mais il se garda de demander la moindre explication, et tout cela continua le plus paisiblement du monde, entre ces êtres qui avaient chacun quelque secret à cacher aux autres, et qui s'aimaient pourtant sincèrement

— Sylvie est revenue, dit madame Clermont à Jacques, un soir, pendant quils dînaient ensemble avant d'aller au théâtre.

Clermont regarda sa femme. N'allait-elle pas profiter de cette ouverture pour essayer de deviner les dispositions de leur jeune ami? Elle ne parut pas en témoigner la moindre intention, et continua de parler de choses et d'autres.

Ici encore , Clermont admira la sagesse d'Amélie. Ce sujet délicat de conversation n'était point fait pour être coupé à chaque instant par les allées et venues des domestiques. Mais lorsque plusieurs jours se furent écoulés sans que madame Clermont lui parlât du projet qu'il lui avait suggéré, il commença à devenir nerveux et agacé. Le sacrifice lui avait assez coûté pour qu'il eût hâte de le voir accompli. C'est ce qu'il se disait, ne soupçonnant pas qu'Amélie souffrait encore bien davantage.

Madame Clermont avait médité longuement et reconnu la sagesse d'un tel arrangement; elle arrivait parfois, par un effort de volonté, à se figurer que c'était chose terminée, que Jacques et Sylvie mariés, heureux, venaient la voir avec leurs enfants; elle se complaisait à la pensée de ce rôle de grand'mère, plein d'indulgence et de gâteries, pour lequel

23d LE FIANCÉ DE SYLVIE.

elle se sentait si bien faite... mais quand, dans la réalité, il lui fallait envisager face à face le déchirement qu'elle allait subir, elle reculait devant sa tâche, et son cœur redevenait faible, comme aux jours de ses plus tristes défaillances.

Cependant elle sentait que son mari allait aborder de nouveau ce terrible sujet; elle eût voulu le prévenir; elle ne put s'y résoudre à temps.

— Avez-vous songé à ce que je vous avais dit un soir au sujet de Jacques? demanda Clermont en déjeunant.

Il déjeunait toujours à la maison, maintenant, et dînait rarement au cercle, comme pour témoigner de son désir sincère de se faire pardonner.

— Oui, répondit vaillamment Amélie.

Et c'était vrai! Elle n'avait pas songé à autre chose.

— Quels sont les moyens que vous avez jugé à propos d'employer?

Amélie n'avait trouvé aucun moyen. En apparence, c'était tout simple : en réalité, il fallait arracher son propre cœur de sa poitrine, et encore, savait-elle ce que Jacques dirait? Elle répondit froidement :

— Je n'ai rien trouvé.

Clermont la regarda un peu surpris.

— Cela ne me semble pourtant pas offrir des difficultés insurmontables, dit-il; un simple entretien avec chacun d'eux séparément aplanirait bien des choses. Voulez-vous vous charger de Sylvie? je m'occuperai de Jacques.

Cette proposition si simple effraya madame Clermont. Elle était parfaitement sûre que, pris de la sorte, Jacques refuserait sans espoir de retour. Elle seule pouvait F amener à accepter un dénoûment commandé par les circonstances. Il fallait empêcher son mari de s'en mêler, de quelque façon que ce fût.

— Laissez-moi faire, dit-elle; trop de hâte ne pourrait que nuire; il ne faut pas qu'un tel rapprochement ait l'air d'avoir été cherché par nous. Ayez encore un peu de patience, je vous prie.

Cette placidité ennuyait Clermont , qui eût voulu voir aussitôt réalisé le plan qu'il avait conçu. Il aurait bien voulu aussi avoir l'esprit dégagé de toute autre préoccupation pour pouvoir s'adonner entièrement au soin de regagner le cœur de sa femme, entreprise qu'il commençait à trouver plus difficile qu'il ne l'avait pensé d'abord.

— Je serai aussi patient que vous le jugerez convenable, dit-il; mais il me tarde que nous soyons

enfin rendus à nous-mêmes. Nous avons beaucoup plus vécu , depuis un an , pour les autres que pour nous.

Amélie sourit faiblement, et regarda son mari avec douceur, pendant qu au fond de son âme elle était navrée. Ce qu elle craignait le plus au monde, maintenant, c'était précisément la tendresse de son mari, et cependant elle eût mieux aimé mourir que de lui causer quelque peine. A présent, dans la vie journalière elle le voyait revenir à ses anciennes habitudes d'affection confiante; il se rappelait mille choses trop longtemps négligées, qui avaient fait leur joie autrefois, et dont il évoquait le souvenir avec une sorte d'humilité vraiment touchante chez un homme aussi absorbé par lui-même que l'était Clermont; ces preuves de repentir et d'amour l'attendrissaient et lui brisaient le cœur. Pourquoi fallait-il désormais que tout ce qui avait contribué à son bonheur fût pour elle un nouveau sujet de chagrins?

— Je parlerai à Jacques sans plus tarder, dit-elle, prenant enfin une résolution et presque contente de s'y voir contrainte. Envoyez-le-moi demain après midi. Je vous promets d'employer toute mon éloquence à le convertir.

Elle souriait toujours, mais son sourire était forcé;

elle se sentit incapable de continuer de feindre. Cependant Clermont la regardait, se demandant pourquoi elle était si perplexe. Trouble' lui-même , et affligé, car il voyait qu elle souffrait, il se leva et vint près d'elle.

— Vous avez du chagrin, lui dit-il, ce n'est que trop visible. Au nom de nos quinze années de bonheur, Amélie, croyez-moi, je suis bien malheureux de vous avoir causé tant de peines. Jamais je n ai mieux senti combien je suis coupable, puisque le cœur de ma femme fidèle et dévouée est devenu pour moi un livre où je ne sais plus lire.

— Je ne vous en veux pas, mon ami, dit Amélie en lui abandonnant sa main. Je suis encore triste et malade; cela se passera. Mais ne doutez jamais de mon affection sincère. Vous l'avez eue aux plus mauvais jours, vous l'avez encore, et vous l'aurez jusqu'à la fin de ma vie.

Il baisa cette pauvre main émue qui se glaçait dans la sienne, et sortit.

Le lendemain, Debrancy se pre'senta chez Amélie vers deux heures.

— Clermont m'a fait prier de venir, dit-il; qu'estce qu'il peut me vouloir?

Madame Clermont put alors remarquer combien Jacques avait souffert de la contrainte qu'il s'imposait. Sans paraître précise'ment plus vieux, il semblait plus mûr et plus fatigue'. On eût dit que le poids de la vie était tout à coup tombé sur ses épaules, et qu'il était forcé de se redresser pour le porter.

— Clermont est sorti, dit Amélie; c'est pour que nous causions ensemble qu'il vous a envoyé chercher. Il m'a parlé de votre avenir, voilà déjà quelque temps...

Elle lui indiqua un siège et s'assit elle-même, car elle ne pouvait plus se tenir debout.

— Qu'y a-t-il, chère, chère... ? s'écria Jacques, en voyant sa pâleur; il lui prit les deux mains, elle les retira doucement.

— Écoutez-moi bien, dit-elle en fixant sur lui ses

yeux pleins de tendresse immate'rielle. Mon mari m'a parlé de vous l'autre soir, avant le retour de Sylvie. Il m'a dit que la rupture de votre mariage ne pouvait provenir que d'un malentendu, que tout cela devait s' arranger, qu'un jour ou l'autre il faudrait bien vous marier; nulle femme n'est plus propre à vous rendre heureux que Sylvie elle-même; vous l'avez aime'e, vous l'aimerez encore. 11 a dit que mon devoir, oui, Jacques , mon devoir était de vous réunir, après cette épreuve qui vous avait mûris tous les deux. 11 a raison, Jacques, c'est mon devoir, et c'est pour cela que je l'accomplis aujourd'hui loyalement.

Elle ne parlait plus, et le regardait encore, comme si son regard eût continué ses paroles. Il répondit lentement :

— Je ne me marierai pas.

Amélie rapprocha ses deux mains et les serra Tune contre l'autre avec un geste d'angoisse.

— Mon Dieu ! il faut pourtant que vous me compreniez, dit-elle. Il faut vous marier; il faut vous détacher de moi; on n'a pas le droit de mener une existence stérile; la vôtre, en ce moment, est perdue pour tout le monde et pour vous-même. Vous savez, je n'ai pas besoin de vous le dire, n'est-ce pas? combien mon cœur vous est dévoué... je vous en supplie.

Jacques, rentrez dans la vie commune, faites comme les autres... mariez- vous.

Elle vit dans ses yeux une expression re'solue qu elle ne leur connaissait pas encore.

— Je vous aime, dit-il, ne me parlez pas d'autre chose.

— Je vous en supplie!...

— Je vous aime, et vous me parlez d'une autre ! Il réprima un mouvement d'irritation. Croyez-vous donc que depuis le jour où nous nous sommes dit adieu, ici même, je n'ai pas eu à subir de terribles luttes contre mes sentiments? Vous ne vous doutez pas de ce que j'ai ressenti! Vous ne savez pas que j'ai passe' des nuits à me demander comment et à quel jour je vous enlèverais, pour vous avoir à moi seul? Vous n'avez jamais songe' que ma tranquillité' e'tait un mensonge, et que plus je vous voyais re'signe'e, plus j'avais de folles envies de vous emporter dans mes bras?

— Jacques, ne me dites pas cela! fit Ame'lie terrifie'e, vous me faites un mal inouï...

— Il faut pourtant que vous le sachiez, car si quelqu'un au monde doit connaître le fond de mon âme, c'est vous quil'avez pétrie de vos propres mains. Vous vous êtes re'signée au nom du devoir, moi aussi

je me suis résigné ; j'ai vu revenir Clermont, je lui ai fait bon visage, plus que jamais, et cela, d'un cœur sincère, ce qui me coûtait quelque effort, croyez-le ! J'ai été son ami. C'était mon devoir, je l'ai rempli jusqu'au bout; mon devoir s'arrête là; le reste n'est que chimères.

Il s'était levé; il fit quelques pas, puis revint vers Amélie.

— Pourquoi me forcez-vous à vous dire ces choses? Je m'étais juré de n'en pas parler. Mais à mon avis, — et je ne suis pas plus mauvais, je crois, que la plupart des hommes, — c'est assez que de souffrir en silence sans porter encore le fardeau d'une dissimulation constante vis-à-vis d'un être malheureux attaché à ma vie. Feindre d'en aimer une autre, avec mon cœur plein de vous... mais je ne le pourrais pas seulement pendant une journée !

Amélie l' écoutait, la tête baissée, avec une douloureuse attention.

— Ce fardeau , je le porte , dit-elle, quand il eut fini de parler. Elle leva les yeux sur lui et rencontra son regard presque irrité, qu'elle eut le courage de braver. Oui, Jacques, ce fardeau, je le porte tous les jours, et si je n'ai pas déjà plié sous le poids, c'est que le devoir est encore autre chose que ce que vous

dites. A côté du devoir strict, qui est de ne pas commettre une mauvaise action , il y a un autre devoir, que les égoïstes ne connaissent pas; parce que d'autres y ont manqué, ce n est pas une raison pour y manquer nous-mêmes. Nous devons ne pas affliger ceux qui nous aiment; nous devons leur éviter les chagrins, même mérités, qu'il dépend de nous de leur épargner. Eh bien, je vous le déclare, je ne serai pas heureuse , je ne retrouverai pas la paix tant que vous n'aurez pas épousé Sylvie.

— Ce n est pas vrai! s'écria Jacques avec force, ce n est pas vrai! ce n est pas vrai !

Il lui prit les deux mains et F attira à lui, pion géant jusqu'au fond de ses yeux sincères.

— Vous serez heureuse quand j'aurai épousé Sylvie? lui dit-il. Son ton, dur d'abord, s'était fondu en une inexprimable pitié.

— Je ne serai jamais heureuse, murmura Amélie en détournant son regard et en essayant de dégager ses mains.

Il la retint et se pencha sur elle.

— Si nous nous en allions? fît-il tout bas, en parlant vite. Nous en aller ensemble, dites? quelque part où l'on ne nous trouverait jamais, où nous

serions si heureux que nous oublierions tout le reste, qu il n y aurait plus de passe'.

— Il y aurait toujours Tavenir, fit Amélie sans élever la voix.

Jacques laissa aller les mains qu il retenait.

— Je suis fou, dit-il. Je vous demande pardon; oui, il y a Tavenir. Je vous ôterais tout, et n aurais rien à vous donner en échange... Un jour, vous pourriez me le reprocher; c'est-à-dire que vous ne me feriez jamais un reproche, mais votre pauvre cœur déchiré appellerait vainement à lui tout ce qui fut sa vie et sa joie...

Il passa la main sur ses yeux

— Ah! fit-il, tant aimer et ne rien pouvoir pour ce quon aime! ne pas pouvoir lui épargner une larme ni lui donner une joie! ne pouvoir lui apporter que des chagrins et encore des chagrins!... J'avais pourtant fait ce rêve : c'est impossible, irréalisable., et pourtant, n'est-ce pas, ce serait bon?

Il la regardait avec des yeux égarés, pleins de douleur et d'amour.

— Dites, ce serait bon? répéta-t-il, sans s'approcher, mais en la regardant toujours.

Elle fit un faible signe de tête et poussa un prof( nd soupir.

— Voilà , dit-elle aussitôt , de ces choses qu il ne faut pas faire! qu il ne faut même pas dire! Voilà ce qui n est pas le devoir! Oui, ce serait bon, ajoutât-elle en le regardant courageusement en face. Je puis bien vous le dire, puisque je vous dis en même temps que, pour vous ôter la tentation de ce rêve fou, il faut mettre entre vous et moi une nouvelle barrière.

— Ce qu il y a ne suffit pas? demanda ironiquement Debrancy.

— Vous voyez bien que cela ne suffit pas! Ohl Jacques, écoutez-moi, croyez-moi, il faut renoncer, renoncer tout à fait... et pour cela, il faut vivre pour d'autres! Nous ne pouvons pas nous suffire à nousmêmes; il faut que chacun de nous ait, pour le retenir, une chaîne de devoirs qui Tentoure et qui Tenserre au point que quand il veut faire mal, il soit retenu, au moins par la crainte d'affliger ceux qu il aime... Si je vous dis de vous e'carter de moi, de renoncer à tout, de vous cre'er de nouvelles responsabilite's, croyez-vous que ce soit parce que je ne vous aime pas assez? Dites, à votre tour, le croyez-vous?

Jacques s'inclina très-bas devant elle et lui baisa la main avec un respect infini.

— Non, je ne le crois pas, dit-il. Je vous demande pardon de vous faire souffrir! Je m'étais juré de ne

jamais vous parler de cela, et voilà que j'ai honteusement manqué à mon serment. Vous voyez Finanité des serments! Auriez- vous beaucoup de confiance dans de nouvelles promesses?

Il souriait tristement.

— J'aurai confiance en vous, reprit-elle, toutes le fois que vous vous serez engage' vis-à-vis d'un autre. Les serments qu'on se fait à soi-même ont je ne sais quoi de moins solennel; on est moins engagé quand on ne l'est que vis-à-vis de soi... Voilà encore une de ces choses qui ne devraient pas être!... Jacques, vous m'avez dit un jour, — vous ne pouvez pas avoir oublié cela, — que si Sylvie revenait à vous , vous l'épouseriez sans hésitation. Vous disiez que c'était une âme honnête , une de celles qui grandissent dans la lutte et T épreuve?

— Je le crois encore, répondit-il.

— Asseyez-vous, dit Amélie; j'ai encore beaucoup de choses à vous dire.

Il obéit d'un air contraint.

— Ce que vous disiez alors, reprit-elle, c'est vrai toujours ?

— C'est toujours vrai, répondit-il; seulement, dans ce temps-là, je ne vous aimais pas, ou du moins je ne croyais pas vous aimer.

— De sorte que parce que vous avez change, vous, il faut qu'une autre en soit punie? Est-ce là de la justice?

— Elle ne pense seulement pas à moi! repartit Jacques avec une certaine impatience.

— Quen savez-vous? Quen savons-nous? dit Amélie en se reprenant. Je la crois fort changée.

— Vous Tavez vue? demanda le jeune homme, pousse' malgré lui à cette question par une curiosité bizarre.

— Je la vois souvent; nous sommes devenues grandes amies...

— Ah! fit Debrancy un peu surpris. N'en parlons pas, voulez-vous? ajouta-t-il avec un mouvement nerveux.

Amélie n'insista pas. Elle sentait cruellement au fond d'elle-même que cette curiosité de Jacques reviendrait dans une autre circonstance.

— Que dirai-je à mon mari? reprit-elle en s'efforcant de retrouver son calme.

— Dites-lui ce qu'on dit en pareil cas : que je réfléchirai, que je demande du temps. On ne veut pas me marier immédiatement, je présume? Et puis, enfin , pourquoi me circonvenez- vous avant de vous être informée de ce que pense mademoiselle Germain?

— Mademoiselle Germain , dit lentement Amélie, possède à un haut degré le sentiment du devoir; dès quon lui dira quelle doit vous rendre justice, je suis sûre d'elle. 11 suffit qu elle voie son devoir...

— Je n'en suis pas là, fit Jacques avec un soupir. Alors, adieu!

Ils se regardèrent un instant.

— Adieu, dit madame Clermont. Adieu pour tout de bon, cette fois, Jacques.

Il fit un geste désespéré et sortit. Une seconde s'était à peine écoulée qu il revint.

— Je vous demande pardon pour tout ce que j'ai pu dire ou faire qui vous ait affligée, sincèrement et du fond du cœur. Vous me pardonnez?

— Ah ! dit Amélie, je n'ai rien à vous pardonner! Votre faute est la mienne.

11 partit, cette fois, avec un air apaisé.

Lorsque Clermont rentra, vers l'heure du dîner, il interrogea d'abord le visage de sa femme.

— Vous avez vu Debrancy, dit-il; que vous a-t-il appris sur le compte de son désappointement?

— Peu de chose, répondit Ame'lie d'un air indifférent. 11 demande du temps pour réfléchir.

— C'est déjà un progrès, fit observer Clermoat. Je craignais qu il ne refusât de prime saut, sans nous laisser la possibilité de nouvelles ouvertures.

Après un moment d'hésitation, il ajouta ;

— Et elle... lui en avez-vous parlé?

— Non, répondit Amélie sans le regarder. Je crois inutile de la troubler, tant que nous ne serons pas sûrs des résolutions dt Jacques.

Clermont réprima un soupir.

— Vous avez raison, dit-il. Pauvre Sylvie!

Sa femme jeta sur lui un coup d'oeil rapide. Pleine elle-même d'angoisse et d'inquiétude, elle se sentait poussée à lui ouvrir ses bras, à lui dire : Parle-moi franchement, dis-moi ce que tu as souffert et ce que tu souffres encore; ne suis-je pas ta meilleure amie? Tu crains ma jalousie? Tu as tort. Je souffre aussi, mettons nos douleurs ensemble , et tu verras quel allégement pour nos deux âmes.

Mais c'était une de ces idées folles et généreuses qu'on ne peut écouter, car elles ne vont guère d'accord avec la raison. Et d'ailleurs, entre cet ami de toujours et son propre cœur déchiré, maintenant il y

avait Jacques. La bonté d'Amélie lui suggéra autre chose.

— Sylvie est devenue très-douce et très-résignée, dit-elle en détournant les yeux; je crois qu'elle acceptera son destin tel que nous le lui présenterons. Mais il ne faut pas risquer de compromettre un bonheur auquel elle a pleinement droit après T avoir acheté par tant de souffances. Elle a traversé une bien pénible épreuve...

— Elle vous en a parlé? demanda Clermont trèsému.

— Elle m'a dit... mais je ne sais trop si je puis vous faire part de ses confidences... Cependant, comme son parrain , vous avez le droit de connaître l'histoire de son âme...

Pierre regarda sa femme pour voir si elle se moquait de lui; elle était très-sérieuse, un peu troublée, et évitait son regard.

— Elle a aimé, continua Amélie, un homme digne d'elle, m'a-t-elle assuré, et je le crois sans peine. Elle a eu beaucoup de chagrin, car son rêve était de ceux qui ne peuvent se réaliser.

— Elle vous l'a dit? fit Clermont, presque à voix basse.

— Oui; ces rêves irréalisables, quand on se borne

au rêve, ont droit à quelque pitié', car ils donnent plus de douleurs que de joies...

La voix d'Amélie tremblait; elle continua cependant :

— Elle a fait preuve de beaucoup de courage et d'une grande noblesse de sentiments. Elle y a quelque mérite... A son âge, au début de la vie, lorsqu'on n'est pas encore armé contre les peines et les tribulations, il est cruel de devoir se dire que le bonheur rêvé est hors de la portée de la main... Plus tard, on est mieux aguerri... c'est pourtant bien cruel aussi, mais on est plus fort...

— Amélie, dit Clermont, vous avez des trésors de bonté... vous dont la vie a été le modèle de toutes les vertus, vous excusez, vous pardonnez... les femmes sont rarement aussi indulgentes.

— C'est peut-être lorsqu'elles n'ont pas souffert, fit madame Clermont en rougissant.

Pierre resta pensif. C'est lui, se disait-il, qui avait initié sa femme à la souffrance. Les remords se réveilli^jrent dans son cœur plus cuisants que jamais.

— Un jour, dit-il, je vous raconterai l'histoire d'un homme quia passé par une singulière aventure. Il a eu des torts, c'est certain, mais il a été puni... Cette histoire vous touchera peut-être. Ne pensez

VOUS pas, Amélie, que la connaissance du chagrin que Ton cause est le châtiment le plus cruel? Cela seul devrait, si Ton y réfléchissait, nous arrêter sur la pente du mal.

Au même moment, Amélie se rappela les paroles presque identiques que, dans la journée, elle avait adressées à Jacques sur le même sujet.

— Nos longues années de bonheur, se dit-elle, ont si étroitement lié au mien le cœur de mon mari, que nous ne pouvons plus penser différemment. Quel étrange mystère pourtant que nos cœurs se soient séparés, alors que tout nous ramène Tun vers l'autre, en dépit de nos peines et même de nos fautes ! — Je pense, reprit-elle tout haut, que les gens de cœur sont punis par Thorreur même de la faute ; quant aux autres, peu importe.

Elle se dirigea vers sa chambre, afin de rompre Fentretien. Clermont la suivit, mais il s'arrêta sur le seuil.

— Vous verrez Sylvie, dit-il d'une voix timide; si vous lui parlez de Jacques, je vous en conjure, Amélie, ne pesez pas sur elle pour la convaincre. Il me serait trop dur de penser, si plus tard ces deux êtres bons et charmants étaient malheureux l'un par l'autre, que nous avons contribué à leur malheur.

— Mais on peut essayer d'influencer Jacques, cela n a pas d'importance? faillit demander madame Clermont. Elle se retint.

— Même avec les meilleures garanties de bonheur, continua son mari, ou arrive parfois à causer des chagrins à ceux que Ton aime le plus... Vous le savez, n est-ce pas, Amélie?

jNIadame Clermont sourit pour cacher son trouble; elle éprouvait une peine terrible à ces paroles, qui la condamnaient.

— Mais avec vous, Amélie, on est sûr de Tindulgence et du pardon, n est-ce pas?

11 s'était un peu rapproché , assez pour que si elle lui tendait la main, il pût la prendre sans effort.

— Ne parlons pas d'indulgence ni de pardon, mon ami, dit-elle; entre nous il ne peut être question ni de l'un ni de l'autre, mais seulement de confiance et d'affection... Votre voyage a déplacé l'équiUbre de nos existences; laissez-nous le temps de nous réaccoutumer l'un à l'autre. Je ne doute pas qu'avec le temps, elle insista sur ce mot, nous ne soyons aussi heureux que nous l'avons été.

Ces paroles étaient presque un engagement; elle le comprit en sentant Clermont lui serrer la main

avec force, comme pour ratifier uq serment. Il sortit aussitôt, la laissant à ses pensées.

— Avec le temps, se dit -elle... Oh! mon Dieu, le plus tard possible! Maintenant, ce serait horrible!

Elle sentait encore vibrer la voix de Jacques dans ses oreilles. Elle mit ses mains sur ses yeux pour chasser Fimage qui se présentait obstinément devant elle,

— Je ne veux pas! dit-elle enfin, en reprenant violemment possession d'elle-même.

Et elle se dirigea d'un pas rapide vers la salle à manger, où l'attendait déjà son mari.

M. et madame Clermont sortirent beaucoup pendant le mois d'avril. Les soirées silencieuses à la maison n'avaient jamais été beaucoup du goût de Pierre, et maintement qu'il se faisait scrupule de laisser sa femme seule, elle, à son tour, se faisait un devoir de l'accompagner. Un soir, dans une réunion brillante où ils s'étaient rendus avec Sylvie et madame Ramey, Amélie, qui ne s'amusait guère pour

son propre compte, regardait d'un air calme autour d'elle, observant les visages et se demandant si tous ceux qui apportaient là une apparence paisible ou même joyeuse souffraient comme elle d'une blessure cache'e. Tout à coup, pendant Fexécution d'un duo, elle sentit un mouvement nerveux dans le bras de Sylvie, qui touchait sa chaise. Suivant le regard de la jeune fille, elle aperçut Debrancy dans l'embrasure d'une porte. Il venait d'entrer évidemment, car il cherchait des yeux dans les groupes pour y distinguer des visages connus.

Amélie sentit son cœur se serrer ; est-ce elle que Jacques verrait d'abord, ou Sylvie? Que ferait-il? Partirait-il sur-le-champ , ou bien affronterait-il le hasard d'une rencontre?

Pendant qu'elle s'adressait ces questions, Sylvie lui toucha le'gèrement le doigt du bout de son éventail.

— Marraine, dit-elle très-bas, M. Debrancy vient d'arriver.

— Je le vois, répondit madame Clermont. Est-ce que cela vous contrarie?

— Non, répondit la jeune fille. Je suis bien contente de l'avoir vu...

Amélie sentit un brouillard passer devant ses yeux, mais elle se remit. Après tout, aujourd'hui ou

demain, qu importait? Le sentiment qui Tagitait maintenant ne'tait qu'une méprisable faiblesse; elle recueillit ses forces et attendit.

Le duo s'acheva; un le'ger brouhaha se fit à Tentre'e des nouveaux arrivants, les groupes se mêlèrent; confondu avec les hommes qui se trouvaient près de lui, Jacques s'avançait, s' arrêtant de temps en temps pour saluer ou pour échanger quelques paroles. Il n'avait pas encore vu les deux femmes, quand, à deux pas d'elles, il se retourna subitement et les aperçut... Une grande pâleur envahit son visage, et une lumière étrange passa dans ses yeux; mais, avec un irréprochable sang-froid, il s'inclina d'abord devant madame Clermont, puis devant Sylvie.

— Bonsoir, dit Amélie en souriant, bien qu'elle se sentît glacée. Beaucoup de monde, n'est-ce pas?

— On a de la peine à entrer , répondit Jacques ; mais lorsqu'on est venu à bout de se frayer un passage, cela va tout seul. C'est l'image de la vie.

Il se tourna alors vers Sylvie, qui restait immobile, les yeux fixés au loin sur un objet quelconque.

— Votre santé est bonne, mademoiselle? dit-il; voici bien longtemps que je n'avais eu le plaisir de vous rencontrer...

— J*ai passé deux mois aux Herbages, re'ponditelle sans te'moigner de trouble apparent. Cest fort joli en hiver, et tout à fait reposant.

Jacques avait peut-être envie de continuer cette conversation, mais la cohue envahissante interdisait autre chose que des banalités. Après un instant d'hésitation, pensant les revoir plus tard, il fit à madame Clermont un léger signe d'adieu, s'inclina devant mademoiselle Germain, et se laissa entraîner plus loin par le flot. Amélie restait préoccupée : Sylvie la regarda avec des yeux pleins de confiance et de joie.

— Marraine, dit-elle doucement, croyez- vous qu il soit très-fâché contre moi?

— Non, répondit Amélie; je sais qu'il a pour vous beaucoup d'estime et qu'il ne vous en veut pas.

Un légçr soupir de soulagement fut la réponse de la jeune fille.

Le lendemain, après le déjeuner, quand Clermont fut sorti, Sylvie monta chez madame Clermont.

— Je suis venue vous parler de Jacques, dit-elle sans préambule. Vous ne pouvez pas vous figurer l'impression que j'ai ressentie hier en le revoyant tout à coup. Je n'ai pas dormi de toute la nuit.

Elle s'arrêta, en regardant Amélie.

— Eh bien? demandèrent les yeux de celle-ci.

— Je Tai trouvé tout changé; il a beaucoup souffert. Au premier moment, cela ne se remarque pas, et puis, quand je Tai vu aller et venir dans les salons, causer avec les uns et les autres, j'ai observé en lui une certaine fatigue; il a maigri, ses yeux sont plus brillants... je suis sûre quil a souvent la fièvre... Dites-moi, marraine, est-il possible que je sois responsable de tout cela?

Elle parlait d'un air effrayé. Amélie essaya de la rassurer.

— Vous ne pouvez pas être responsable de tout, dit-elle. J'admets qu'il ait éprouvé un chagrin réel lors de la rupture, mais je vous affirme qu'il en avait pris son parti très-courageusement; les traces de fatigue que vous avez remarquées sont plus récentes, et ce n'est pas à vous que vous devez vous en prendre.

— Pauvre garçon ! dit la jeune fille pensive. Je voudrais lui dire combien je regrette la conduite que j'ai tenue envers lui... je n'aurais pas dû consentir à l'épouser... Mais on ne peut pas dire ces choses-là, n'est-ce pas, marraine?

— Cela ne se peut guère, en effet. Dans un seul cas, il y aurait quelque possibilité d'aborder un suj t

si délicat... Ce serait si vous étiez disposée à lui permettre de renouer ces projets rompus...

Le cœur d'Amélie battait bien fort pendant qu elle parlait ainsi.

— Jamais ! dit vivement Sylvie. Vous rappelezvous quand je rendis sa parole à M. Debrançy quel fat le prétexte que je lui donnai? C'est que je n étais pas assez bonne pour lui. Je ne suis pas meilleure à présent... du moins dans le sens que j'attache à ce mot.

Amélie regarda la jeune fille avec une sorte d'inquiétude.

— Je vous comprends, marraine, dit-elle, répondant ace regard; vous voulez me demander si je n'ai pas encore pu vaincre le sentiment que j'avais laissé s'introduire dans mon cœur? Je l'ai vaincu, oui, je vous l'ai dit avec sincérité; mon cœur est triste, mais libre. Je puis revoir sans souffrance, sans rougeur, celui que j'ai aimé si longtemps à l'insu de moi-même ; je suis certaine que ce sentiment défendu ne se réveillera pas, parce que je ne veux pas, je ne dois pas. Quand j'ai su que je ne devais pas, je me suis sentie

sauvée.

— Ah! se dit Amélie, moi non plus, comme disait

Jacques, je n'en suis pas encore là! C'est cette

enfant, cause de mes chagrins, qui nous donnera r exemple à tous!

Jacques fut presque une semaine entière sans se montrer chez madame Clermont. Elle le rencontrait partout où Ton se rencontre, mais ni le lieu ni rheure n'étaient propices aux confidences. Depuis leur dernière entrevue, le jeune homme semblait d'ailleurs avoir gardé un certain embarras dans ses manières vis-à-vis d'Amélie , soit qu'il se repentît de s'être trop livré, soit qu'il regrettât d'avoir encore une fois troublé le cœur de celle qu'il aimait. Clermont redevenait soucieux : après avoir été si près du port, se voir obligé d'attendre, dépendant de la volonté, peut-être du caprice des autres, c'était assurément très-dur pour un homme de son caractère. Il fit bon visage, toutefois, à ce nouveau contretemps, se montra plus prévenant que jamais près de sa femme et sut trouver un équilibre pour sa situation morale près de Sylvie, que les hasards de la vie mondaine lui faisaient revoir à tout instant.

Cependant les jours s'écoulaient, et la situation, au lieu de se dénouer, semblait se tendre davantage. Un matin , Clermont se réveilla tellement inquiet et nerveux qu'il en éprouva une intolérable souffrance. A peine fut-il habillé qu'il demanda à sa femme la

permission d'entrer chez elle. Elle était debout, malgré rheure matinale, aussi nerveuse, aussi tourmentée que lui-même.

— Je viens d'avoir une idée , dit Pierre avec une feinte gaieté. 11 fait un temps superbe; si nous partions pour le Charolais?

Amélie ne put réprimer un mouvement

— Oh! se hâta d'ajouter son mari, seulement pour huit jours. Je sais bien qu'on ne quitte pas Paris en cette saison. Nous serions de retour pour l'ouverture du Salon. Qu'en di*es-vous?

— Je ne dis ni oui ni non, fit Amélie perplexe. Nous partirions seuls?

— Evidemment, comme deux amoureux, répondit Clermont avec un rire forcé. Les domestiques de là-bas suffiront bien à notre service pour si peu de temps. Est-ce que la proposition vous déplaît?

— En elle-même, non, vous pouvez bien le penser! dit Amélie; mais nous est-il possible de quitter Paris ainsi subitement ? Quand voulez -vous partir?

— Ce soir, si vous voulez; si vous le préférez, demain matin.

— Demain, dans tous les cas, dit lentement Amélie; je n'aime pas voyager de nuit.

— Eh bien! demain. Nous n'en parlerons à personne; ce sera tout à fait gentil.

— Je nai pas dit oui, reprit Amélie, s' efforçant encore de se retenir à quelque impossibilité; je vous dirai cela tantôt.

Soudain un sentiment tout à fait nouveau, inconnu, se révéla chez Clermont.

— Vous préféreriez rester à Paris? dit-il froidement, mordu au cœur par la jalousie.

— Eh ! mon ami, je ne sais pas ce que je préfère, répondit Amélie, effrayée par ce nouveau danger que sa clairvoyance lui faisait entrevoir. Vous me proposez à Fimproviste de partir pour la campagne, dans une saison où personne n y va et où Ton a pour chaque jour des engagements parfois trèsimportants ! Je demande le temps d'examiner si nous n'avons rien promis que nous ne puissions remettre. Supposez que nous ayons invité à dîner quelqu'un pour demain soir?

11 n'y avait rien à répondre à cela. Clermont se retira battu, mais parfaitement décidé à revenir à la charge jusqu'à ce qu'il eût remporté la victoire.

Amélie s'absorba dans ses réflexions ; la lueur singulière qu'elle avait vue au fond des yeux de son mari, lorsqu'il lui avait demandé si elle préférait

rester à Paris , lui re've'lait un nouvel avenir de tortures. Si Clermont se mettait à la surveiller, à vouloir se rendre compte de ses sentiments intérieurs, il les connaîtrait sans peine : elle ne savait pas dissimuler. Qui sait alors ce qui en pourrait suivre? Elle eut peur de ce qu'elle entrevoyait et se résigna intérieurement à accepter sa destinée tout entière.

A rheure du déjeuner, elle annonça à Clermont que rien ne s'opposait à leur voyage ; il en parut ravi et promit de s'arranger de son côté pour que rien ne troublât les huit jours de liberté dont il entendait jouir sans réserve.

Vers cinq heures, Amélie, en rentrant de sa promenade habituelle, entendit des pas rapides dans l'escalier.

Au moment où elle sonnait, elle se retourna et aperçut Jacques qui la rejoignait.

— Je suis venu, dit-il brièvement, je voulais vous voir, causer avec vous.

— Entrez, dit Amélie.

Ils se trouvèrent dans le salon sans avoir échangé un mot. Amélie regarda le jeune homme, qui évitait ses yeux. Enfin il se décida à parler.

— Cette situation est intolérable, dit-il; mettons-y un terme. On dirait que vous faites exprès de vous

montrer partout au bras de votre mari... Il ne vous quitte plus, il est plein pour vous d'attentions délicates. C'est fort bien ; mais le faites-vous dans l'intention de me rendre jaloux? Si c'est cela, je puis vous avouer que vous avez re'ussi !

Il la regardait avec des yeux pleins d'une sombre colère. Elle se ressaisit tout entière.

— Il ne s'agit pas de votre jalousie, re'pondit-elle d'une voix grave et calme. Il s'agit de la sienne

— Il est jaloux?

— Oui. Aujourd'hui c'est de tout le monde; demain ce sera de vous. Voyez quelle situation e'trange et pe'nible vous nous faites à tous !

Jacques reprima un mouvement.

— Que faudrait-il faire pour en sortir? demandat-il ironiquement : e'pouser Sylvie ?

Ame'lie ne répondit pas.

— Que me voulez- vous? dit-elle après un silence.

— Je ne sais plus. Je voulais vous voir; il me semble que j'avais mille choses à vous dire, et puis, c'est fini, je ne trouve plus rien !

Il s'assit d'un air découragé et regarda les rosaces du tapis.

— Nous partons demain pour le Charolais dit madame Clermont.

Jacques releva la tête, comme s'il avait été' frappé par derrière.

— Qui cela? Vous et Clermont?

— Oui.

— Qu est-ce que vous allez faire par là dans cette saison invraisemblable?

— Nous allons revenir à la raison, à la vie sociale, à tout ce que nous avons quitté depuis trop longtemps.

Jacques restait silencieux, Toeil dur, les sourcils froncés.

— Une seconde lune de miel, dit-il presque méchamment.

Elle n eut pas le courage de répondre. Elle inclina la tête pour cacher les. larmes qui venaient à ses yeux. Il se leva.

— J'en suis charmé, fit-il d'un air dégagé. Au fond, c'est ce qu'il y a de plus sage. Vous êtes la raison même. Quand reviendrez-vous?

— Dans huit jours.

— Je me ferai un devoir de venir saluer votre retour, qui sera une fête, dit Jacques en s'inclinant. Il restait debout devant elle, les dents serrées, les yeux fixes; soudain, tout ce qu'il avait en lui de bon et de généreux se révolta contre sa conduite.

— La souffrance me rend mauvais, dit-il d'une voix singulièrement tendre et harmonieuse. Vous savez souffrir sans être cruelle, vous; mais c'est parce que vous ne ressemblez pas aux autres... Votre vrai nom, c'est Cle'mence!

La rigidité' des traits d'Amélie se détendit, mais elle craignait de s'attendrir et resta immobile.

— Je ne vous demande plus de me pardonner, continua-t-il; je suis indigne de pardon. Oubliez seulement, si vous le pouvez. Au revoir. Je m'en vais.

— Pas ainsi, dit Amélie, pas triste; pas mécontent de vous-même et de moi. Dites-moi une bonne parole avant de partir; je voudrais tant vous savoir heureux !

— Cela viendra peut-être plus tard , dit le jeune homme en souriant tristement. Pour le moment, tout ce que je puis vous promettre, c'est de m' appliquer à n'être pas méchant.

Il la regarda en partant, et elle vit qu'il était calmé.

Les grands marronniers de la maison d'Amélie :;ommençaient à revêtir leur parure de thyrses blancs, juand M. et madame Clermont arrivèrent. Un , surtout, isolé sous leurs fenêtres, était déjà complétenent couvert de fleurs et se dressait orgueilleusenent comme un splendide bouquet de mariée.

Le dîner les attendait dans la salle à manger, Duverte de plain-pied sur le parterre, et le jardinier, pour témoigner de sa joie à revoir ses maîtres, avait :*empli tous les coins de fleurs printanières. Au milieu ie la table, un énorme bouquet montait jusqu'à la lampe suspendue, inutile en cette saison. Rien dans 3ette maison, où le confort des vieux propriétaires bourguignons s'unissait à une simplicité presque rustique, ne ressemblait à la somptueuse demeure les Herbages. C'était plus qu'un nid, mais ce n'était pas un château; la demeure était faite pour des gens heureux, amis du bien-être intime.

C'est là que Clermont et sa femme étaient venus passer les premières semaines de leur mariage, à la

même époque de Tannée, seize ans auparavant.

Pierre avait sans doute compté sur le charme de ces souvenirs pour toucher le cœur d'Amélie; il eût réussi dès leurs premiers pas sous ces ombrages aimés, sans les préoccupations à lui inconnues qui la troublaient maintenant. En effet, la grille même du jardin marquait une date dans l'histoire de leur bonheur. Là, le jour de leur arrivée, leur cocher, plus zélé qu habile, en accrochant la borne, avait failli les verser. Clermont avait retenu Amélie dans ses bras... Après tant d'années et de souffrances, ils allaient relire page par page ce livre de leur amour. . . Pierre se sentait assez de jeunesse et de vie dans l'âme pour être certain qu'ils y retrouveraient Taurore d'une félicité nouvelle, plus grave, plus sévère, et aussi plus profonde que la première.

Amélie, au contraire, redoutait le contact de tous ces objets familiers, de ces lieux amis, où elle avait jadis laissé une si grande part de sa vie intime. Nonseulement elle avait peur de souffrir, en se revoyant dans ce milieu de son heureuse jeunesse, mais elle craignait des froissements qu'elle se sentait incapable de supporter patiemment comme elle l'avait fait jusqu'alors.

Lorsque le dîner fut terminé, il faisait encore

27i LE FIANCÉ DE SYLVIE.

grand jour, et Tombre des marronniers, revêtus de leurs jeunes feuilles, n était pas assez e'paisse pour inspirer des craintes de fraîcheur exage're'e.

' — Vous sentez-vous le courage de faire un tour à pied? dit Clermont.

Amélie aurait préféré n importe quoi à la perspective de cette longue soirée silencieuse dans le vieux salon, dépourvu de tous les menus objets qui annoncent la vie et amusent Tœil et Tesprit. Elle accepta sans hésitation; Pierre apporta un châle, le mit sur les épaules de sa femme sans affectation d'empressement, et ils sortirent.

L'air était imprégné d'une fraîcheur délicieuse qui semblait sortir de terre; quelques rosiers hâtifs grimpant aux murs de la vieille maison étalaient des myriades de petites roses pâles à l'odeur de musc, semblables à des étoiles sur le sombre treillage. Une énorme glycine tombait du mur en une avalanche de grappes lilas, bouleversées et confondues; les chèvrefeuilles grimpaient partout et tendaient à portée de la main leurs bouquets capricieux : c'était, autour d'eux, dans le jeune gazon étoile de pâquerettes, dans les massifs d'aubépine au parfum d'amande amère, sous les arbres encore peu feuillus, une orgie de fleurs et de parfums.

— C'est bien beau, dit Clermont après la première minute d'éblouissement. Quelle folie de s'enfermer dans Paris à cette époque de Tanne'e !

Amélie répondit une phrase banale, et ils continuèrent leur promenade en silence. Le soir s'assombrissait; ils avaient franchi la porte d\\ parc et s'étaient enfoncés dans les vignes où pointaient les premières feuilles blanchâtres et pelucheuses, dont la tendre délicatesse fait songer à la peau des tout petits enfants. Ils marchaient sur la route, étroite et sinueuse, qui serpentait à travers le vallon; en face d'eux, une colline boisée; dans le fond, une petite rivière qui coulait avec un bruit discret, s'arrêtant à peine, non aux cailloux de son lit, mais aux touffes de roseaux qui s'élevaient par places. De grands peupliers d'Italie fermaient l'horizon. Une clarté blanche, laiteuse, remplit peu à peu l'atmosphère, et dans le bois qui couvrait le coteau , un rossignol commença son chant solitaire.

— C'est à cet endroit même, dit Clermont en s' arrêtant, que nous avons entendu les rossignols, le soir de notre arrivée ici; vous en sou venez- vous, Amélie? Qu'il y a longtemps... Seize ans!

— Oui, il y a longtemps, soupira Amélie.

Le temps, si long qu il put être, avait moins détruit

de choses dans son âme que les e've'nements de la vie. A dire vrai, dix-huit mois auparavant, les anne'es e'coule'es paraissaient encore un rêve; c'est le chagrin qui lui avait fait sentir la fuite du temps.

— Vous n avez pas froid? demanda Clermont. Non? Alors nous pouvons continuer encore un peu, si vous n'êtes pas fatigue'e. La lune se lèvera dans un moment et e'clairera notre chemin pour le retour. Il y a seize ans! Il me semble que c'est un jour! C'est peut-être notre tort, à nous autres hommes, de ne pas dire assez ce que nous ressentons. Est-ce pudeur intime ou simplement paresse? Nous reculons souvent devant T expression de nos sentiments les plus naturels et les plus saints ; pourtant nous n aimons pas qu'on nous traite de même, nous sommes gourmands de douces paroles, et quand on nous en prive, cela nous manque...

Ils marchaient lentement côte à côte, sans se toucher : la blancheur opaline de l'air pe'ne'trait jusque sous les noyers qui bordaient cà et là les vignes, et la route était facile à distinguer sous leurs pas. Ils commencèrent à descendre le sentier qui menait à la rivière.

— Seize anne'es d'un bonheur sans mélange, reprit Clermont. ISon, j'ai tort : du nombre des

années heureuses, il faut retirer celle qui vient de s'e'couler. Elle a été douloureuse pour nous, et elle Ta été pour d'autres... il y a dans la vie des époques de crise, semblables à certaines maladies redoutables qu'on ne peut éviter... ce sont peut-être les maladies de rame. Qu en pensez-vous, Amélie?

Elle ne répondit pas; il continua.

— Oui, Tannée qui vient de s'écouler est une méchante et redoutable année. Elle a remué dans nos cœurs toutes les choses mauvaises qui dorment ordinairement, parfois toujours, quand rien ne vient les troubler. Mais, Amélie, avant celle-là, nous en avons eu tant d'autres, si belles, si douces, que, pour Famour d'elles, ne peut-on pardonner à celle-ci?

11 regardait sa femme avec une douceur suppliante. Elle sentit combien il était sincère :

— Ne parlons pas de cela, dit-elle, pendant que le remords lui déchirait le cœur. Ne parlons pas de cette année; il faudrait l'oublier, l'oublier si bien qu'on put croire qu'elle n'a jamais existé. Malheureusement, ajouta-t-elle tout bas, c'est impossible.

Clermont reprit plus doucement encore :

— Mais les autres, les années d'autrefois, quel beau livre à relire ensemble, Amélie ! Je m'étais dit souvent que nul poète n'aurait pu tirer de son ima-

gination un poëme comparable à notre amour. Vous souvient-il du jour où je vins demander votre main? Il s'était arrêté, tourné vers elle, attendant une réponse.

— Je m'en souviens, dit-elle la tête baissée.

— Je pourrais vous dire encore de quelle couleur était votre robe, et de quelles fleurs se composait le bouquet que vous arrangiez dans un vase lorsque j'entrai. Je croyais bien que vous m'aimiez, en ce moment-là, Amélie; j'espérais bien être heureux près de vous, mais je n'avais pu soupçonner ce que vous valiez, quel trésor de grâce et de bonté j'allais amener à mon foyer... En vérité, ma chère femme, vous avez dépassé toutes mes espérances , vous avez été plus que nulle femme n'a jamais été pour un homme... et je ne le méritais pas.

— Vous le méritiez, dit Amélie, troublée par ces souvenirs vivants dans sa mémoire.

— Je le méritais peut-être autrefois; j'ai démérité en vous négligeant comme je l'ai fait, en vous laissant souffrir à mon côté, absorbé que j'étais dans d'égoïstes préoccupations; mais nous reparlerons de ceci tout à l'heure.

Ils marchaient maintenant le long de la rivière; la lune s'était levée au-dessus du coteau et baignait

tout le paysage dans une lumière transparente, qui dessinait la forme même des roseaux.

— Oui, continua Clermont, j'étais bien heureux le jour que je sortis de chez vous avec la certitude que vous seriez ma femme; je ne m'en allai point par les rues en adressant des apostrophes aux étoiles, vous savez que je suis peu démonstratif; mais, en rentrant dans mon logis de garçon que j'allais quitter, et dans lequel j'avais passé tant d'heures à rêver de vous, je me sentis pris d'un attendrissement singulier... ces murailles avaient recula confidence de tant de découragements, suivis de tant d'espoirs... Ce jour-là, je vous rassure, j'étais parfaitement heureux, et cependant quand je m'endormis, le soir, mes yeux étaient humides de larmes... je vous aimais bien, Amélie !

Il s'était rapproché d'elle; il prit doucement le bras de sa femme qu'il passa sous le sien; elle n'opposa point de résistance.

— Depuis , tant de douces heures , tant de souvenirs précieux, de ceux que l'on cache au fond de son âme pour les tirer aujour dans les grandes douleurs, dans les crises terribles, ainsi qu'on le fait d'un talisman... Ces souvenirs presque insaisissables, faits d'un regard, d'un mot, quelquefois moins encore, d'un sourire qui passe rapidement sur les lèvres

aimées... Vous rappelez-vous, Amélie, le jour où votre mère dit si gravement qu une femme ne devait pas prétendre à être aimée de son mari; que le respect et Tamitié étaient bien préférables à Tamour?... Nous n avons rien dit, je vous ai regardée : vous aviez les yeux baissés, mais quel sourire tendre et triomphant éclairait votre visage !

Amélie sourit faiblement. Malgré son grand courage, malgré la résistance qu elle leur opposait de toutes ses forces, les larmes s'amassaient sous ses paupières, et elle se sentait impuissante à les empêcher de couler. Elle ne regarda pas son mari.

— Mais tout cela, continua Clermont, c'était Taurore; le jour se leva pour nous lorsque je vous amenai ici... Je n ose, ma chère femme, faire appel aux souvenirs de ce temps... et cependant mon âme en est pleine à déborder. Voici le banc de bois que vous aviez désiré, où je vous amenai un soir, à peu près à cette heure... Voulez-vous vous y asseoir un instant?

— Non, dit faiblement Amélie : rentrons.

Il pressa légèrement le bras de sa femme contre lui, et ils passèrent lentement. Le sentier remontait vers la maison ; bientôt ils se trouvèrent en pleine lumière.

— Les chemins de ce pays sont pleins de nous, reprit Clermont; s'ils pouvaient parler, ils raconteraient nos entretiens d'autrefois; vous verriez là comment nos âmes se sont intimement liées Tune à Tautre, comment nous avons appris à penser et à sentir de même, si bien que nous n'avions plus besoin de nous consulter, tant nous e'tions certains que la résolution de F un serait aussi celle de l'autre... Tout cela, Amélie, c'est le passé, mais c'est aussi l'avenir. L'avenir, le craignez- vous? Moi, je le vois venir sans peine et sans regret. Pour qui a su vivre, cet avenir est la meilleure partie de l'existence. C'est à présent que, mûris par l'épreuve, détachés de tout ce qui fut trop personnel, désabusés de l'erreur, nous allons entrer dans cette période de sérénité pleine de joies que les êtres vains et superficiels redoutent, à laquelle on a donné des noms ridicules, et qui n est en réalité que le couronnement de la vie, son point culminant, vers lequel on s'est dirigé pendant la jeunesse. Quand on a su vivre honnête et généreux, grand s'il se peut, bon toujours, la vieillesse n'est pas un déclin, Amélie, c'est une cime!

— Je ne crains pas de vieillir, dit Amélie.

— Et moi, je craindrais de vieillir sans vous, reprit Pierre. Je ne pourrais, en vérité, vivre un instant avec

'a pensée que je vous avais et que je ne vous ai plus, pour verser mon âme dans la vôtre à toute heure du jour. Nous avons été malheureux en ces temps derniers, précisément parce que nous avions perdu cette habitude de confiance et d'épanchement. Je ne sais ce que vous avez ressenti, ou plutôt, je le sens trop bien par le vide et la tristesse actuelle de mon cœur; mais je vous déclare qu une existence où vous ne partageriez pas toutes mes pensées ne serait plus pour moi qu'un fardeau. Soyez donc indulgente, ma femme... vous avez tout mon bonheur dans vos mains bénies, rendez-le-moi, je le mériterai, je vous le jure!

Ils étaient sur le seuil de leur demeure; Clermont tendit à Amélie sa main droite, elle y mit la sienne, et ils rentrèrent dans la maison tapissée de fleurs, qui semblait leur sourire.

Le soleil était encore caché sous Thorizon ; mais les nuages du bas du ciel se coloraient déjà d'un rose vif, lorsque Amélie se leva sans bruit et ouvrit la fenêtre. Elle avait besoin d'air pur, car son cœur se serrait à F étouffer. Elle appuya ses bras brûlants sur la barre d'appui et respira longuement en regardant le ciel. Ses larmes, trop longtemps contenues, commencèrent alors à couler, bientôt intarissables ; elle

LE FfANCÉ DE SYLVIE. 281

laissa déborder ce flot de douleur, trop faible et trop lasse pour re'sister.

Une tiédeur bienfaisante Tenvahit peu à peu, et ses yeux fermés, où les pleurs s'arrêtaient, se sentirent piqués comme d'une flèche. Elle regarda devant elle : le firmament tout entier resplendissait de la gloire du soleil. Elle se redressa lentement et contempla la vallée, pleine jusqu'aux bords d'une brume transparente qui laissait tout deviner sans rien dévoiler.

— C'est fini, se dit-elle; le devoir m'a reprise, je re suis plus à moi. C'est maintenant que je vous dis adieu, ô vous, mon cher rêve... adieu et merci, pourtant, pour les joies que vous avez mises dans ma vie... Si elles ont été criminelles, que la douleur les purifie !

Elle passa la main sur ses yeux encore baignés de larmes que le soleil séchait rapidement, et rentra dans sa chambre.

Les e'poux vécurent une semaine entière dans cet heureux coin de terre, où tout, en effet, leur parlait de choses aimées, familières pendant de longues années; et le cœur est ainsi fait que la douce habitude entre pour une grande part dans ses peines ou ses plaisirs. Flloignée de ce qui la troublait à Paris,

Amélie retrouva, sinon le bonheur, au moins le calme et un détachement plus complet de tout ce qui n était pas son mari.

Clermont T armait d'ailleurs si sincèrement, avec une joie si parfaite de Tavoir retrouvée, que, par bonté seulement, Amélie se fût reproché de jeter une ombre dans son esprit.

Le retour à Paris Feffrayait cependant. Elle craignait de se trouver brusquement rejetée dans une vie d'orages, dont sa dernière entrevue avec Jacques lui avait fait entrevoir les dangers. Il fallut s'y résigner.

Sylvie témoigna une joie enfantine en revoyant sa chère marraine. L'absence d'Amélie lui avait fait sentir combien cette femme intelligente et bonne tenait de place dans son cœur. De son côté, madame Clermont fut surprise de retrouver chez la jeune fille une vivacité d'allures et d'impressions que depuis un an elle avait bien perdue. C'était, paraît-il, une imprepsior générale; car, pendant le dîner, auquel

assistaient madame Ramey et sa nièce, Sylvie s'e'cria avec un retour de son ancienne fantaisie :

— Nous sommes tous étonnamment rajeunis, marraine! M. Clermont et vous, vous avez Tair d'avoir laisse' dix ans au moins à la campagne! Pour moi, je me sens des folichonneries de gamine dans la tête, et ma tante Ramey m'a avoué, avant le dîner, qu elle n'avait pas plus de seize ans depuis ce matin! C'est l'effet du printemps, n'est-ce pas, ma tante? ou bien celui de la campagne? Si nous partions tous pour les Herbages? Tant pis pour le Salon!

On discuta l'opportunité d'une décision aussi grave, et chacun étant de bonne humeur, la discussion se prolongea au milieu des rires jusque dans le salon, où l'on avait servi le café. Pendant une phrase interminable de Sylvie, empruntée à la phraséologie filandreuse d'un orateur à la mode en ce temps-là, la porte s'ouvrit, et Jacques se présenta sur le seuil. Un peu interdit d'abord, il se remit promptement. Un silence assez maladroit s'était fait; il le rompit en s' avançant vers madame Clermont.

— On s'amuse ici, dit-il; on a joliment raison! Il ne manque pas d'endroits où l'on puisse s'ennuyer de la façon la plus correcte, pour peu qu'on le désire Avez-vous fait un bon voyage, mes chers amis? Mais

la réponse est écrite sur vos visages. Et vous, ; madame, et vous, mademoiselle, ce méchant Paris : vous a-t-il laissé le courage d'assister demain à | la cérémonie du vernissage? i La conversation repartit de plus belle; deux . minutes après, Jacques, assis dans un fauteuil, I celui-là même qu'il occupait jadis, avant le commencement de toutes leurs misères, avait Fair aussi à i son aise que si la vie, interrompue Tannée précédente, venait de se réveiller d'un sommeil enchanté. 1 Sans quon sache bien comment, au bout d'une i heure, il se trouva près de Sylvie, occupée des apprêts du thé. J

— Mademoiselle,... lui dit-il.

Elle le regarda bien en face, et il lut sur son char- ' mant visage que, maintenant, elle n'aimait personne plus que lui.

— Nous avons été grands amis autrefois, reprit-il; je ne vois pas pourquoi il n'en serait pas toujours de ; même. Parce que je n'étais pas assez parfait pour \ mériter...

— Ne vous moquez pas de moi, dit la jeune fille, dont la voix tremblait légèrement. Vous savez très- : bien que ce n'est pas vous; c'est moi qui n'étais pas i assez... ]

— Mettons que c'est tous les deux alors, fit Jacques en souriant. C'est plus drôle, n est-ce pas? Et maintenant que nous voici les meilleurs amis du monde, nous allons nous faire des confidences. D'abord, moi, on peut tout me dire : je suis un vieux garçon très-respectable; je ne me marierai jamais...

— Moi non plus, dit vivement Sylvie.

— En êtes-vous si surs? fit doucement la voix d'Amélie derrière eux. i

Sylvie se retourna brusquement en rougissant.

— Oh! marraine ! dit-elîe avec reproche. Amélie n'e'tait plus là.

— Et pourquoi, mademoiselle, reprit Jacques, s'il n'y a pas d'indiscrétion à vous le demander, pourquoi ne voulez-vous pas vous marier, — jamais?

— Je dois vous le dire, monsieur, répondit-elle sans le regarder. L'explication que je vous ai donnée jadis n'était pas bonne...

— Pardon, ce n'était pas une explication du tout, fit observer Jacques.

— Précisément. Eh bien... je me suis aperçue que je... enfin que je ne pouvais pas vous aimer assez, puisque je ne pouvais pas vous promettre de n'aimer que vous... Comprenez-vous?

— Parfaitement, :

— Eh bien, alors, je ne pouvais pas vous e'pouser ; c'est bien simple. '

— Oh ! extrêmement simple ! fit Jacques, avec un ' éclair de malice drôle dans le regard. ]

Sylvie resta interdite. , \

— C'est comme cela que vous prenez ce que je ^ vous dis... dit-elle un peu choque'e.

— Les voilà qui se querellent, fit observer philo- ] sophiquement la tante Ramey. '

— Ils n'ont pas perdu de temps! re'pondit Cler- ] mont en souriant. j

Amélie les regardait de temps à autre, un peu • inquiète. Elle avait peur quun nouveau caprice de

Sylvie ne détruisît encore le travail qui lui avait ,

tant coûté. ■

— Remarquez, mademoiselle, reprit Jacques, que je dis exactement comme vous. Vous ne pouviez pas i m' épouser, c'est bien simple! Mais maintenant? :

— Quoi? Maintenant? dit Sylvie, encore un peu-^ ' hérissée. \

— Maintenant, vous pourriez m' épouser, si vous 1 le vouliez?

— Vous voudriez? balbutia la jeune fille en le \ regardant avec ses yeux merveilleux, des yeux !

d'enfant et, en même temps, de femme qui avait souffert.

— Entendons-nous. Je veux si vous voulez; mais si vous ne voulez pas, mettons que je n'ai rien dit, car je tiens, avant tout, à être votre ami... Je ne veux rien de ce qui pourrait nous brouiller encore une fois.

— Mais, monsieur, dit-elle en fixant les yeux sur lui avec insistance, je viens de vous dire que j'ai aime' quelqu'un...

— J'avais compris, mademoiselle.

— Et vous voulez m'e'pouser tout de même?

— Si nous nous en allions? dit Clermont tout bas, avec une pointe d'ironie.

— Ce n'est pas la peine, répondit Jacques, qui avait l'oreille fine. Marraine, voulez-vous venir un peu ici?

Madame Clermont se leva et traversa le salon. Elle était un peu pâle ; mais elle souriait avec une bonté infinie.

— Marraine, — c'était la première fois depuis bien longtemps qu'il lui donnait ce nom, — voulez vous prendre dans la vôtre la main de mademoiselle, et me la donner?

Amélie fit ce qu'il lui disait et retourna près de

son mari. Jacques, tenant Sylvie par la main, s'ap- \

procha du groupe. 1

— Nous avons fait Te'cole buissonnière, dit-il, i mais nous voici revenus. Je n ai plus qu'une prière : à vous faire, ô mes aîne's : mariez-nous bien vite, ! car voilà six mois de perdus. Et puis, enfin, puisque nous devons tous partir pour la campagne , autant ; vaut faire du même coup Tinévitable voyage de noces. l

Lorsque Sylvie et sa tante se furent retire'es, ;

reconduites par Clermont qui se sentait Tesprit plus i

libre quil ne Tavait eu depuis longtemps, Jacques ^

se trouva seul, un instant, avec Amélie; i

— Vous vous êtes bien conduit, lui dit-elle avec i un sourire. ^

— J'avais bien des torts à réparer envers vous, j re'pondit-il sans la regarder. C'est à vous que , j'apporte l'hommage de ma soumission. Je suis plein de remords, je me sens impardonnable. ^

— Vous êtes pardonne', dit-elle avec un soupir. N'en parlons plus jamais. 0 Jacques! que j'aimerai vos enfants ! ,

Clermont rentrait. Ils échangèrent quelques ;

paroles et se séparèrent. '4

Tout fut arrangé pour que le mariage oût lieu sans j

retard. La veille du jour fixé, Debrançy vint le soir, après dîner.

— Ce sont mes adieux à la vie de garçon, dit-il en riant. Il y en a qui vont souper je ne sais où; moi, je viens regarder encore une fois ce petit salon. . .

— Vous serez très-heureux, dit gravement Amélie.

— J'en suis absolument persuadé, répondit-il du même ton. Je vous devrai tout le bonheur de ma vie, ajouta -t -il sans la regarder, et Sylvie, tout le bonheur de la sienne.

Le lendemain soir, vers dix heures, Amélie, trèsfatiguée, se reposait sur sa chaise longue. Clermont entra avec précaution.

— Vous ne dormez pas? dit-il. Eh bien, ils sont loin, nos jeunes amis! Ils arriveront demain matin chez eux, à Taube... Il fait un temps superbe; tout leur réussit!

Il s'approcha de la fenêtre et regarda au dehors.

— Le ciel est plein d'étoiles... Etes-vous contente, Amélie? Je me sens dans Tâme je ne sais quelle joie ailée, délicieuse! Ces soirées de printemps produisent d'étranges effets... On est tout ému, tout bouleversé; mais au fond, ce qui domine, c'est la joie. Eprouvez-vous aussi quelque chose de semblable?

— Oui, dit sérieusement Amélie; je connais cela.

Ce n'est pas seulement le printemps; cela vient d'une source plus profonde.

Il la regarda, un peu surpris, un peu inquiet. 11 se sentait prêt à se livrer tout entier; il n'aurait pourtant pas voulu que Sylvie fût soupçonnée.

— Cette joie, reprit Amélie, nous vient du bonheur que nous donnons aux autres... C'est la plus pure et la meilleure, car, si peu que ce soit, elle est toujours faite de renoncement et de sacrifice... Nos amis ne sont plus à nous , Pierre ; nous les avons unis pour leur donner une vie propre , une personnalité plus grande... Nous n avons plus de droits sur eux... Quand on marie ses enfants, Pierre, c'est comme cela. Ils ne sont plus rien pour nous , plus rien , que des amis comme les autres. . . Ils vont être très-égoïstes et s'entr'aimer exclusivement; nous en souffrirons peutêtre un peu; mais cela ne fait rien, n'est-ce pas?

— Vous êtes un ange, Amélie, dit Clermont ému en se penchant sur le dossier de la chaise.

Elle lui tendit la main.

— Mon cher mari, dit-elle, je vous aime de tout mon cœur.

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