Le fief de Chères et ses seigneurs
Les environs du Mans, dans un rayon de deux ou trois lieues, sont peuplés de châteaux et de vieilles maisons plus modestes qui, pour la plupart, étaient avant la Révolution, des manoii^ seigneuriaux. t)n les voit s'élever de distance en distance au milieu de la campagne, ornant le paysage et semblant, par leur masse, commander encore aux humbles toits de la contrée, comme autrefois leurs hôtes commandaient aux manants d'alentour.
C'est là, en effet, qu'aux derniers siècles vivaient les principales familles de la ville, surtout pendant la belle saison. Dès qu'ils le pouvaient, juges, avocats, officiers de toute sorte, quittaient avec bonheur l'antique cité, aux rues étroites, aux bruits assourdissants, à Pair souvent empesté, et s'empressaient de gagner leurs maisons des champs.
Dans chacune de ces demeures se trouvaient des archives plus ou moins riches, mais h coup sûr fort curieuses. On y conservait avec un soin jaloux les titres du fief, aveux, déclarations, contrats divers, registres des recettes et procédures.
On y déposait également les généalogies, les lettres missives et tout ce qui traitait des intérêts intimes de la famille.
Malgré les ravages dus au temps et aux hommes, ces trésors n'ont pas disparu complètement, et s'il était permis de les consulter, ils fourniraient des renseignements abondants et vraiment précieux. Que de lumières n'en tirerait-on pas, par exemple, pour l'histoire de ces races vigoureuses, pleines de savoir et souvent de vertu, qui, pendant des siècles, ont été la gloire et l'orgueil du Mans? On ne S3 contente plus aujourd'hui de l'histoire générale ; on veut fouiller plus profondément, pénétrer dans l'intérieur des familles et les voir vivre de leur vie de chaque jour. Où trouver, du moins en grande partie, des traces de leur existence humble ou brillante, paisible ou agitée, sinon dans ces archives, que les possesseurs de fiefs gardaient si soigneusement pour les transmettre à leurs successeurs? N'est-ce pas là aussi que l'on apprendra l'ancienne division du territoire, si complètement oubliée, et qu'il faut connaître cependant?
Ce (lui reste de ces vieux témoins du passé est plus considérable qu'on ne pens3 : il suffirait de chercher, de forcer même certaines portes, et l'on ferait une moisson magnifique.
Nous avons, pour notre part, obtenu avec la plus grande facilité la communication d'un de ces dépôts. Après avoir parcouru avec intérêt les nombr3uses pièces mises à notre disposition, nous nous sommes décidé à entreprendre le travail qui va suivre. Ce sera, nous l'espérons, une mine féconde où pourra puiser l'historien futur de nos grandes familles du Mans.
Nos documents concernent le fief de Chères et ses seigneurs. Ce fief, pour la plus grande partie, était situé dans la paroisse de Savigné-l'Evêque.
La maison seigneuriale est encore debout (1). Ce vieux
(1) Elle appartient à M, Auguste Bertauld, arrière-pelit-fils du dernier seigneur de Chères,
logis, habilement restauré, ferait un joli castel. Placé à l'ouest de Savigné , dont il est éloigné d'un quart de lieue tout au plus, il est bâti, comme le bourg, dans la belle vallée de la Morte-Parence. Il date du XYI^ siècle. Son toit aigu et sa tour carrée, émergeant du milieu des arbres, produisent un effet agréable , quand on les aperçoit du haut des collines voisines couvertes de bois et de vignes. Des deux façades, l'une regarde Savigné, l'autre Neuville. Du côté de Savigné, une large et longue avenue donne à l'ensemble un certain air de grandeur; malheureusement les fenêtres du rez-de-chaussée et du premier manquent d'élévation. Dans la cour, du côté du midi, se trouve, si nous ne nous trompons, un reste de la vieille forteresse, remplacée par le bûtiment actuel, après la guerre des Anglais ; c'est une porte massive , qui supportait autrefois la fuie , et dont la face septentrionale a la forme ogivale parfaitement conserv^ée.
Quant aux seigneurs de Chères, ils n'ont rempli, il est vrai, aucun de ces rôles éclatants, qui font époque dans l'histoire. Mais la plupart ont occupé au Mans une place distinguée. D'ailleurs, nommer les Crespin, les Vasse, les Chouet, n'est-ce pas suffisant pour expliquer le but que nous nous sommes proposé *? Gomme membres ou chefs de maisons remarquables , ils se sont trouvés plus ou moins mêlés à la vie de cette société mancelle qui, pendant plus de trois siècles , a si dignement représenté notre province ; et leurs archives de Chères devaient conserver quelques souvenirs de leurs alliances , de leurs intérêts et de leurs luttes. Nous en avons, en effet, rencontré un certain nombre qui méritaient une mention ; et si nous avons réussi, dans la mesure de nos forces, à les sauver de l'oubli, nous ne regretterons pas d'avoir consacré à cette tûche nos heures de loisir.