ORIGINE DU FIEF DE CHÈRES : SES PREMIERS SEIGNEURS CONNUS
Faut -il attribuer Torigine du fief de Chères à un démembrement de la villa de Savignô, lors des invasions normandes ?
C'est un fait hors de doute que , dans notre région , les biens ecclésiastiques furent envahis par les chefs normands et môme par des hommes du pays, qui joignirent leurs violences à celles des barbares. Pour se faire quelque idée des crimes au milieu desquels s'accomplit la spoliation du clergé, il suffit de lire la plainte célèbre de Tévêque Gonthier (4). Bourgs canoniaux, villas, églises, dîmes, tout ou presque tout fut pris, partagé, inféodé : la plupart des monuments furent détruits. Savigné, Tune des plus anciennes propriétés de la cathédrale, subit sans doute le sort commun, et le nouveau maître de ce riche domaine dut en céder une partie à ses compagnons de rapine. Nous voyons encore, plus de deux siècles après, l'église do Savigné au pouvoir d'un seigneur laïque, Regnauld do la Suze. Celui-ci enfin, cédant aux exhortations de l'évéque Arnauld, la rendit à ce prélat moyennant une somme d'argent (2).
(1) Vetem analccla, t. III, p. 288-20i.
(2) « Ad noliciam veniat fideliuin.. quod Ra^jinaldus de Secusa.. rcddidil Deo et beato Juliano presuliquo Arnaldo ecclcsiam de Saiiviniaco cpio diidum de jure cenomanice matris ecclosie fueral abslracla el ob id rocepit ab ipso episcopo xxxii libras dcnariorum...,. » Livre blanc, n" 180.
Doit-on, au contraire, regarder Chères comme un domaine distinct, qui aurait vécu de sa vie propre, et formé, pendant plusieurs siècles, une autre villa de l'église-mère, avant de devenir la proie d'un pirate du nord ou celle d'un avide bénéficier?
On lit dans la Géographie ancienne du diocèse du Mans le passage suivant (4) :
« Caderae, Cadariae ; Acerens, Cerens, Acerucus... Cerans. Caderae.... Le gouverneur de la province donne à saint Julien le village de Cerans: « tradidit.... has villas... et Caderas.... »
Cadarise.... Saint Aldric lègue aux pauvres les diverses espèces de troupeaux qu'il possède dans cette paroisse : € grèges.... qui sunt.... ceu in Cadariis.... »
Cauvin, dans cet endroit de son ouvrage, a certainement méconnu les règles de l'étymologie. Acerens, Cerens, Acerucus n'appartiennent pas à la même famille que Caderae, Cadariae.
L'accent latin est toujours placé sur la pénultième ou sur l'antépénultième dans les mots de plus d'une syllabe. De plus, il persiste en français dans les mots de formation vulgaire, et les noms de lieux tirés du latin ont tous été formés par le peuple et non par les savants. Par conséquent, l'accent dans Caderae étant sur e devrait se retrouver dans lefrançais Cerans sur la lettre correspondante, ce qui n'a pas lieu. La voix, en effet, s'appuie sur la finale rans. Le mot Cerans ne peut donc venir de Caderae.
D'ailleurs, tous les noms de lieux commençant par ca dur ont subi une altération dans le dialecte français : ca est devenu cha oxxche. Ainsi Calla a formé Challes; Camariacum, Chemeré, etc. Quant à Cadariae, c'est évidemment une corruption de Caderae ; Cauvin l'a bien senti.
(1) Voir page 90.
Ne pourrait-on pas corriger ainsi le passage de notre géographe : Caderae, Giidariœ, Chaerae, Chaeriae, en français du XV« siècle Chaeres, en français moderne Chères ? Nous verrons, en elTft, dans des titres authentiques, ces modifications successives du mot primitif Caderae. Nous nous demandons, par conséquent, s'il serait si téméraire d'en conclure que Chères ait été l'une des villas données à saint Julien, comme l'affirme l'auteur des actes (1), ou à l'un de ses premiers successeurs, suivant une judicieuse remarque de dom Piolin sur les nombreux domaines de la cathédrale au P*" siècle (2) ? Plus tard, saint Aldric y aurait fait élever des troupeaux qu'il légua aux pauvres : «L grèges... qui sunt... in Gadariis (3). »