‹ Le filleul d'un marquisChapitre 2 sur 4 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

— Laurent, asôieds-toi posément près de la cheminée. Tu verras tout le monde entrer, sans gêner le service du vestiaire.

L'enfant auquel s'adressait cette recommandation était debout dans Tembrasure d'une porte a deux battants, d*où sa tête curieuse se penchait vers le palier lumineux. Il secoua ses épaules avec un geste de mutinerie boudeuse, et vint lentement se blottir dans Tencoignure qu'on lui avait désignée. C'était un garçonnet de neuf ans , à la flgure espiègle, intelligente, encadrée d'épais cheveux bruns, et éclairée par deux yeux noirs, limpides, pétillants, largement ouverts.

La persohne qui lui avait recommandé de se tenir coi était sa tante, M"« Sophie Husson, la maîtresse couturière de Juvigny! De taille moyenne, mais bien prise, elle avait dépassé la trentaine, et, quoiqu'elle fût belle encore, elle semblait avoir renoncé à toutiB

prétention. Sa modeste robe de stoff noir, avec le tablier pareil, ses cheveux châtains, collés en bandeaux plats sur les tempes et à demi cachés sous un bonnet de linge, donnaient une expression d'austérité à sa douce figure mélancolique. Ses yeux fort brillants étaient presque constamment voilés par de longs cils baissés, ce qui achevait de répandre sur son visage une teinte de dévotion et de renoncement. Debout, devant la cheminée flambante, elle aidait une femme de chambre à préparer les cartons numérotés, destinés à étiqueter les effets laissés au vestiaire. Pendant ce temps, sous la voûte de l'hôtel , on entendait rouler les voitures qui amenaient les invités.

Il y avait bal chez le préfet de Juvigny-en-Barroîs, et bal costumé, — un événement dans cette petite ville, où les divertissements étaient rares. Aussi, depuis un mois, tout Juvigny fermentait, et les clientes mondaines de la couturière avaient prié M"** Husson de ne pas manquer de se trouver au vestiaire, afin de donner lé dernier coup d'œil et le dernier coup de main de l'artiste à leurs costumes mystérieusement élaborés. M"° Sophie, surmontant sa timidité et ses effarouchements de dévote, s'était courageuseftient exécutée ; même elle avait amené avec elle son neveu, qui grillait de voir les travestissements et à qui cette fête avait été promise depuis quinze jours à titre de récompense.

De minute en minute, un frou-frou de jupes soyeuses bruissait dans le grand escalier, et des couples pénétraient dans le vestiaire déjà tout parfumé d'odeurs de verveine et de poudre d'iris. Les dames entraient emmitouflées dans leurs capuchons, leurs boas et leurs pelisses ; les hommes, drapés à Tespagnole dans les amples manteaux noirs alors à la mode. Chacun laissait vite tomber ces sombres enveloppes entre les bras de la femme de chambre, et l'un après l'autre, comme des papillons sortant de leur chrysalide, les invités apparaissaient aux yeux éblouis de Laurent dans la splendeur de leurs costumes aux couleurs chatoyantes.

Bien qu'on fût déjà en 1845, la plupart de ces travestissements se ressentaient encore de l'influence romantique de 1830. On voyait se succéder et se coudoyer dans le vestiaire, devenu trop étroit, des duchesses du xv° siècle portant le hennin d'Anne de Bretagne, des seigneurs en surent de velours pasquillé d'argent, de farouches Albanais, des Esméraldas et des Andalouses aux dentelles frissonnantes. Tout ce monde bariolé chuchotait, souriait, poussait de petits cris d'admiration et minaudait devant la haute armoire à glace. Les hommes, pour la plupart fonctionnaires ou propriétaires du cru, paraissaient passablement guindés dans ces vêtements peu familiers. Plus d'un, intimidé par le maillot qui révélait jusqu'à mi-cuisse les contours maigres de ses longues

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jambes, regrettait tout bas l'enveloppe protectrice du pantalon noir. Par contre, les femmes, plus souples et mieux douées sous le rapport de la grâce et des talents d'imitation, jouaient leur rôle avec une incontestable supériorité. Portant leur déguisement avec une désinvolture piquante, elles semblaient tout heureuses d'étaler les hauts peignes d'écalllc, les vieilles guipures rousses et les merveilleux satins brochés, retrouvés dans les cofTres de leurs grand*mères. Elles stationnaient longuement devant la glace, donnant de petits coups d'éventail sur leurs jupes, retordant une boucle défrisée, passant le bout de leurs doigts gantés entre la ruche de leur corsage et leur poitrine nue. Puis les couples glissaient comme des apparitions à travers la galerie voisine et disparaissaient dans la salle de bal, dont les portes ouvertes envoyaient par bouffées vers le vestiaire une musique de danse, tantôt éclatante et tantôt assourdie. •

Blotti dans son coin, les yeux, écarquillés, l'enfant retenait son souffle pour mieux admirer. Ce luxe de velours et de dentelles, la variété étrange des travestissements, l'odeur des fleurs, les caresses de la musique, la galerie illuminée où les feux des bougies se reflétaient dans le parquet ciré comme dans une glace, les belles dames qui marchaient dans cette lumière d'un air tranquille et souriant, toutes ces choses lui montaient à la tête et rémerveillaient.

Parfois, ébloui, il fermait les yeux, se contentant d'écouter l'orcheslre lointain, puis un nouveau frémissement soyjeux les lui faisait rouvrir en hâte ; il suivait avec un regard de contentement et de convoitise les couples qui s'éloignaient, et son cœur se serrait involontairement lorsqu'ils s'évanouissaient à l'entrée du salon, où un huissier à chaîne d'argent jetait leurs noms dans le brouhaha. II s'opérait un singulier travail dans ce cerveau d'enfant. Laurent était charmé de voir tout ce beau monde, et en même temps il souffrait de n'y être compté pour rien ; il se trouvait humilié d'être relégué dans un coin avec les domestiques et les manteaux. Les invités qui le frôlaient en passant ne faisaient guère plus attention à lui qu'à l'un des tabourets du vestiaire, ou, si on le remarquait, c'était encore pis. Une dame, en costume de gitana, dont il avait frolssfé la jupe bouton d'or, se retourna d'un air agacé et dit avec humeur : — Comment a-t-on laissé entrer ce gamin aux pieds crottés?

Laurent, rouge et mortifié, quitta brusquement son coin et alla se cacher derrière les rideaux de la îenêtre qui donnait sur la place. Le spectacle du dehors contrastait si violemment avec les merveilles de la fête que l'enfant se sentit près de pleurer. La nuit était pluvieuse; la bruine mouillait les pavés de la place, et çà et là 1^ rayonnement des réverbères, balancés par le vent, faisait miroiter des flaques

d'e«iu dans Fombre. De temps en temps, une voiture sortait de dessous la grande porte de Thôtel et filait dans le brouillard avec ses deux lanternes allumées. De l'autre côté de la place, de hautes maisons dressaient leurs façades à mine revêche, avec leurs fenêtres noires, dont le vent faisait battre les persiennes mal assujetties. Laurent frissonna et se sentit le cœur serré. Cette place déserte, ces pavés boueux, ces logis maussades lui représentaient la réalité qui Tattendait lorsqu'il quitterait la préfecture. Encore un quart d'heure peut-être, et la fête serait finie pour lui ; sa tante le ramènerait vers leur petite maison de la place de la Couronne, et le lendemain il se retrouverait prosaïquement dans l'atelier de couture, aux murailles tapissées de vieilles gravures de mode. Demain, c'étaient les ennuis du collège, les devoirs à faire, les leçons à apprendre. Il pensait à tout cela en appuyant son front contre la vitre froide. La vue de la place l'emplissait de tristesse, et en même temps une sorte de respect humain le retenait derrière les rideaux. Il n'osait plus se remontrer dans le vestiaire où on le regardait comme un intrus, et où on lui avait fait honte devant les domestiques.

Dix heures venaient de sonner. Les invités étaient tous arrivés, et la femme de chambre, profitant d'un moment de répit, avait été faire un tour à l'office. M"^Husson, rassemblant son Je, ses écheveaux et ses aiguilles, s'apprêtait à se retirer, quand le bruit

d'une conversation résonna dans la vaste antichambre qui séparait le vestiaire du premier salon.

— Je vous assure, marquis, disait une voix de femme, que vous vous mettrez en retard, et que nous manquerons le menuet.

— Une minute seulement, chère madame, répliquait une voix d'homme, dont le timbre éclatant fit soudain tressaillir la couturière, — le temps de faire recoudre mon gant. . . Je ne sais rien de piteux comme un gant déchiré.

Au même moment, celui qui venait de parler parut à l'entrée du vestiaire. C'était un homme d'une quarantaine d'années, grand, bien découplé, ayant la mine satisfaite , les façons aisées et la rondeur souriante d'un bon vivant que la destinée a toujours traité en enfant gâté. Il portait le costume d'un raffiné du temps de Louis XIII. Son feutre gris et sa large collerette bordée de point de Venise encadraient une belle tête au teint coloré, où de clairs yeux bruns, bien ouverts, exprimaient la bonne humeur et la joie de vivre. Ses cheveux noirs commençaient à se parsemer de fils d'argent ; son nez bourbonien aux ailes mobiles respirait la sensualité, et sous les pointes de ses fines moustaches , ses lèvres rieuses s'entr'ouvraient volontiers pour laisser voir deux rangées de dents blanches et bien plantées. Son petit manteau de velours gris, doublé de satin cerise, était galamment posé sur

' ses larges épaules, et son justaucorps d^étofTe pareille moulait parfaitement sa taille élégante et robuste.

W^ Husson, occupée de ses préparatifo de départ, tournait le dos à la porte et furetait sur ta tablette de la cheminée. Le nouveau venu la prit pour une femme de chambre, et dégantant sa main droite : — Ma belle enfant, dit-il en s'avançant vers la couturière, seriez-vous assez bonne pour faire un point à ce gant qui vient de craquer on ne peut plus mal à propos?

La jeune femme se retourna lentement vers son interlocuteur, qui rougit et poussa une brusque exclamation de surprise. — Ahl... Sophie 1 balbutiat-il d'un ton très-bas, en ôtant son feutre qu'il jeta sur un meuble. — Celle-ci, un peu pèle, mais trèscalme en apparence, posa un doigt sur ses lèvres comme pour recommander plus de réserve à ce vislsiteur inattendu, puis rouvrant son étui et enfilant une aiguille- :

— Bonsoir, monsieur de Rosières, répondit-elle froidement, voulez-vous avoir la bonté de me donner ce gant dont vous parliez ?

Le marquis de Rosières faisait de visibles efforts pour se remettre de son trouble.

— Vous m'avez donc reconnu sous cet accoutrement? s'écria-t-il avec volubilité... Je suis étrangement fagoté, n'est-ce pas, et mon justaucorps me

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sangle d'une terrible façon? Hélas 1 j'ai pris de l'embonpoint en même temps que des cheveux gris.

Vrai, ne me trouvez-vous point changé?

Elle hocha la tête d'une façon négative. — Non, monsieur de Rosières...

En même temps ses yeux, achevant sa pensée, se levèrent vers le marquis eoinme pour lui demander s'il en pouvait dire autant d'elle-même. Il parut comprendre le sens de ce regard timidement interrogateur, car il répondit : — Vous êtes toujours belle, vous, Sophie ! bien que cette robe noire vous donne un petit air de nonne et que vos joues soient un peu pâlies.

— Vous trouvez ? murraura-t-elle, alors c'est que le chagrin ne vieillit pas les gens.

Il tortilla sa moustache d'un air embarrassé, et il y eut entre eux un assez long silence que la musique du bal remplit de ses accords assourdis. Je vous ai fait beaucoup de peine, je le sais, reprit enfin M. de Rosières d'une voix subitement attendrie, je me le reproche souvent. Cependant rappelez-vous qu'il n'a pas dépendu de moi que les choses n'aient pris une meilleure tournure, et si vous aviez voulu...

— J'ai fait ce que je devais, répliqua Sophie Husson à voix basse, et je ne vous en veux pas, monsieur le marquis. A quoi bon reparler de ces choses-là ? Le passé est le passé.

— Oui, malheureusement 1 soupira le marquis;

n'importe, vous devez avoir une triste opinion de moi. Vous me croyez oublieux, léger, égoïste ?

Elle secoua de nouveau la tête. — Non, non, ditelle, j'ai été bien plus légère que vous, moi ! et il est juste que j'en fasse pénitence.

— Et c'est pour cela, s'écria-t-il en reprenant se3 allures étourdies, que vous vous affuWez de celle maussade robe noire?... Ah ! Sophie, où est le temps où vous mettiez des robes blsKiches et où nous dansions au bal de Saules?...

Elle rougit et d'un geste lui imposa vivement silence, tandis que ses yeux désignaient l'enfant qui était sorti de sa cachette. Laurent contemplai^ cbaubi, ce beau monsieur qui causait si familièrement avec sa tante. Celle-ci se tourna vers lui et ajouta :

— Prépare-toi, Laurent, nous allons partir... Donnez-moi votre gant, monsieur le marquis, je vais Je recoudre bien vite.

M. de Rosières était tout occupé à regarder l'enfant, dont la présence avait jusque-là échappé à son attention. Après quelques minutes de contemplation silencieuse, ses yeux revinrent vers M"° Husson, et il murmura d'une voix singulièrement émue : ^ C'est lui, n'est-ce pas?

Elle fit un signe affirmatif. — Laissez-moi l'embrasser, continua -t- il avec un accent d'humble prière.

— Laurent, dit M"° Husson, viens embrasser ton parrain. • '

L'enfant, surpris, s'avança d'abord lentement, les yeux .baissés et coulant de timides regards vers cet étranger somptueusement vêtu, qui lui souriait d'un air attendri. Quand il fut tout près de M. de Rosières, celui-ci l'enleva à bras-le-corps,, le maintint un moment au niveau de sa propre figure, le dévisagea rapidement, puis lui appliqua deux violenls baisers sur les joues. Il s'assit ensuite dans un fauteuil et, sans lâcher Laurent, le campa entre ses genoux.

Bien que fort intimidé encore, l'enfant ne se sentait pas d'aise.

La cordiale accolade de ce magnifique seigneur, qui se trouvait être son parrain, était venue fort à point pour guérir les plaies . faites à son amourpropre par la rebuffade de la dame au costume bouton d'or. S'il eût osé, il se serait frôlé avec sensualité contre le velours du haut-de-chausses de M. de Rosières; il s'enhardissait déjà jusqu'à effleurer de la main les passementeries d'argent du manteau ; il rapprochait son nez des dentelles qui fleuraient bon, et, croyant marcher dans un conte de fées, il ouvrait de grands yeux et souriait.

— Il est gentil tout plein, dit M. de Rosières en passant sa main dans lés cheveux de l'enfant et en s'adressant à Sophie, qui recousait d'un doigt tremblant le gant déchiré ; — puis, ramenant ses regards

vers Laurent, il ajouta : -^ Voyons, regarde-moi bien, petit, te souviens-tu de ton parrain?

Laurent plongea ses yeux noirs dans les yeux bruns du marquis et resta muet, fort embarrasse, sans oser répondre ni oui ni non.

— Tu ne te rappelles pas la petite maison de Beaulieu et quelqu'un qui venait sur son cheval Rapporter des joujoux?

— Oui, oui I s'écria l'enfant, dont la m&noire s'éclaira subitement, maintenant je me rappelle! C'est vous qui m'avez une fois donné un carquois tout doré avec un arc et des flèches.., Je les ai encore chez nous... Pourquoi n'êtes-vous plus revenu depuis que nous sommes à Juvigny?

Le marquis resta silencieux. -^ Laurent, reprit sévèrement M"° Sophie, qui avait recousu le gant et qui le rendit à son propriétaire, tu abuses!.., Ju fatigues M. de Rosières. Allons, viens, il est temps de partir.

— Un instant, s'exclama le marquis en retenant l'enfant, pourquoi partir si vite ? Non-seulement il ne me fatigue pas, mais cela me fait grand bien de le voir... Je voudrais au moins que cette rencontre lui fût bonne à quelque chose... Que puis-je faire pour lui? Parlez, Sophie, vous n'avez qu'un mot a dire.

— Merci, monsieur le marquis, répondit froidement M"^ Husson, l'enfant n'a besoin de rien.

— Vous savez, continua-t-il avec insistance,

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combien j'aurais désiré me charger de son éducation.

— C'est impossible, soupira-t-ellc en détournant ta tète, l'intérêt que vous lui montreriez ne pourrait que lui nuire, à lui et à moi.

— Vous êtes toujours la même, Sophie!..: orgueilleuse et opiniâtre.

— Je fais ce que je dois, je me tiens à ma place.

L'enfant écoutait sans comprendre et les regardait successivement d'un air ébahi. M. de Rosières le reprit tout à coup dans ses bras, l'embrassa trèsfort, puis il poussa un soupir de résignation mélancolique, et se levant : — C'est égal, petit, lui dit-il, souviens-toi de ton parrain, et si un jour tu t'ennuies ici, eh bieni viens me trouver... M. do Rosières, nus Islçtles... Te rappelleras-tu bien cola?

— Oh ! que oui I s'écria Laurent enthousiasmé. Une brusque explosion do l'orchestre, annonçant

le prélude d'une nouvelle danse, pénétra jusque dans le vestiaire. On entendit un bruissement de jupes de soie, et la dame à la robe bouton d'or s'encadra tout à coup dans l'embrasure de la porte. — Marquis, flt-elle d'un ton piqué, eh bien ! vous vous oubliez... Je vous l'avais dit, nous manquerons le menuet.

Le lendemain du bal , l'ainéc des demoiselles llusson, M'" Constance, s'éveilla la première dans la maison de la place de la Couronne, Des coqs chanlaient déjà au loin, au fond des basses-cours du voisinage, mais l'aube n'avait pas encore paru dans le ciel pluvieux de février. L'angclus sonna à la cliapelle des dominicaines, d'abord neuf coupa bien distincts et scandés trois par trois, puis toute une volée de tintements clairs annonçant la messe de six heures. La vieille fille s'accroupit sur sa virginale couchette de bols peint et chercha ses jupes à tâtons. Par un raffinement de pudibonderie dévote et aussi parce qu'il n'y a pas de pelites économies, M"" ConsFance avait pour habitude de s'habiller sans lumière. Quand elle se fut velue et qu'agenouillée sur la laine usée de l'étroite descente de lit elle eut marmotté an vieux bâton à auner.

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placé à la tète du lit, et c(^na par trois fois au plafond qui séparait sa chambre de la mansarde où couchait Laurent.

L'enfant dormait encore et rêvait des magnificences du bal costume. Ri^veillé en sursaut, il se frotta les yeux, s'étira, puis, se retournant dû calé du mur, il allait se rendormir, quand trois aouveaux coups plus impérieux le rappelèrent au sentiment de la -réalité. D'une voix ensommeillée il cria qu'il se levait et se glissa en efTet lentement hors du lit. Le froid acheva de l'éveiller et, sans lumière lui aussi, il procéda sommairement à sa toilette. Il n'avait pas de temps à perdre ; il lui fallait encore apprendre tout le chapitre du que retranché et une page du Seleclœ avant de partir à huit heures pour le colline. Quand il se fut lavé et peigné, l'aube commençait à teindre en gris les façades de la place; il prit son paquet de livres et, descendant rapidement l'escalier dont les marclfts de bois craquaient sous les pieds, il pénétra dans la boulangerie. Depuis deux heures déjà, Memmie Husson y préparait sa fournée. Le foilr flambait. Le pétrin était débarrassé de sa pâte, les pains, légèrement saupoudrés de farine, reposaient chacun dans sa corbeille ronde, et le boulanger, vôtu d'une longue camisole de molleton, était en train d'enfourner les miches sur la lai^c pelle de hêtre.

— Te voilà, paresseux, dit-il ei

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jour de Laiirenl ; tu os fait la grosse matinée et tu auras de beaux yeux à Pûquos !

A l'entrée du four étaient allumées des bûchettes de bouleau qui brillaieni clair, jetant une lumière blanche et dansante dans la profondeur voûtée, où l'on voyait se boursoufler les pains ronds symétriquement alignés. Cette joyeuse Illumination promenait les noires silhouettes du boulanger et de l'enfant sur les murailles enfarinées, sur le plafond, où des peflcs et des fourgons étaient suspendus horizontalement, et sur la fenêtre de la cour, où le jour blanchissait. Laurent avait étalé son livre à cCiié de la gueule du four, et il apprenait sa leçon à la lueur des braises pétillantes.

Il avait beau forcer ses yeux à suivre les syllabes latines, son esprit était ailleurs. A travers les scintillements du brasier, il revoyait les iraveslissemcnls du bal et surtout ce beau marquis vêlii de velours, qui l'avait si fort embrassé et câliné en lui rappelant qu'il était son parrain. Les grillons, qui jetaient de petits cris dans l'atmosphère chaude de la bo.uIangerie, berçaient l'enfant avec leur chanson gréle et monotone et le poussaient doucement sur la pente des rêveries et des ressouvenirs. 11 fouillait dans sa mémoire et cherchait à y Retrouver des traces de ce parrain mystérieux. —Laurent n'avait pas connu sa mère; elle était morte, lui avait-on dit, alors qu'il lUlieu-en-Argonne. Il

avait six ans à peine quand sa tante Sophie iptait venue le reprendre aux paysans qui rélevaient et lavait ramené à Juvigny, dans la boulangerie de la place de la Couronne^ où le père Husson, depuis son veuvage, faisait ménage commun avec ses deux sœurs, les couturières. De son séjour au village, Laurent n'avait gardé que très-peu de détails précis. Les souvenirs du premier âge ne s'enchaînent pas dans un ordre logique : on ne saurait dire quelle impression a été i*eçue la première, ni à quelle occasion elle s'est gravée dans le cAveau; pourtant certaines ressouvcnances persistent dans la brume flottante des sensations et s'en détachent nettement tomme des visages amis dans la masse d'une foule confuse. Laurent se rappelait distinctement une rue de Beaulieu, adossée à la lisière de la forêt, et d'où l'on voyait onduler une vaste plaine tantôt ensoleillée et tantôt bleuâtre. Il se rappelait les joujoux apportés par ce parrain libéral, mais il ne pouvait ni retrouver la figure que le parrain avait en ce temps-là, ni s'expliquer pourquoi ses visites avaient brusquement «essé. Un moment, il releva la tête et fut tenté de questionner Memmie Husson. Le boulanger, debout devant son pétrin, frottait alternativement d'un air maussade ses bras nus, pour en détacher les grumeaux de pâte qui s'y étaient fixés. Sec, efflanqué, avec un long nez, des yeux gris, une bouche chagrine et un menton pointu terminé par une maigre bar-

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biche blonde, Memmic IIusBon avait la mine d'un pierrot funèbre. On eût dit qu'à force de vivre dans cette atmosphère de la boulangerie, la poussière de farine avait pénétré dans les pores de sa peau et donné à sa face les tons blafards de la pâte. L'expression peu engageante de cette figure mélancolique fit bésitcr l'enfant; il se souvint tout à coup qu'au sortir du vestiaire M"" Sophie lui avait expressément recommandé de ne parler du marquis ni au père Husson ni à la tante Constance, et cette réOexion arrêta net les questions qui lui démangeaient la tangué.

Mais à quoi bon cette recommandation et tout ce mystère^ — Laurent ne comprenait pas pourquoi, lorsqu'on a un marquis pour parrain, et surtout un marquis de la tournure de M. de Itosières, on se privait de s'en faire gloire. Quant à lui, en son for intérieur et tout en se le reprochant, il se sentait plus disposé à rougir de la boulangerie de Memmie Husson que du marquisat de son parrain. Élevé durement et chichement par des parents durs à euxmêmes et qui économisaient son sur sou, Laurent avait horreur de la pauvreté et de toutes les laideurs qu'elle traîne après elle. Il aimait d'instinct le luxe, les beaux habits, tout ce qui indiquait le bien-être et la richesse. Il passait des heures à rf^arder avec ayeuses dans lesquelles ses aillaient des robes pour les

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élégantes de la ville. Vêtu de& mises-bas du boulanr ger, il souffrait cruellement dans ces nippes fripées, . blanchies aux coutures, toujours trop longues ou tropcourtes. Il y avait en lui un sourd besoin de distinction qui doublait encore Thumiliation de ses pantalons démodés et de ses souliers rapiécés. Quand il sortait, il lui semblait que tous les yeux étaient fixés sur sa petite personne et que les passants se disaient les uns aux autres : « Il a une reprise à sa veste. » — Avec ces dispositions d'esprit, on comprend quel vif mouvement d'orgueil et de satisfaction lui avait occasionné la découverte de ce parrain riche et titré. Au milieu des vulgarités de sa vie de tous les jours, la soirée de la veille lui faisait l'effet d'une halte bienheureuse dans un pays féerique, et il se délectait en y repensant. Tandis que dans la boulangerie se répandait l'odeur du pain chaud, et que les cri-cri poursuivaient leur chanson, Laurent, les yeux miclos, se bâtissait des châteaux en Espagne, dorés et flamboyants comme les flammes du four. — Qui pouvait savoir ce que cette rencontre lui réservait de surprises? Peut-être un jour son parrain viendrait le chercher dans une belle calèche aux chevaux piaffants et le eonduirait dans son château, — il devait avoir un château, puisqu'il était marquis; —- peut-être même, comme dans les contes de fées, JlVadopterait et ferait de lui son héritier... Alors adieu la boulangerie, les bourrades de Memmie

a LE FriLEM Dl'N MARQL'IS.

Ilusson, les molgrcs repas de M"" Constance. On Iais3orait tout ce monde à Juvigny, on emmènersil seulement la tante Sophie, qui avait toujours ^c douce pour Laurent ef qui le choyait en cachette...

Unevolt^cde tintements grêles partantd'un clochi^ A'oisin tira l'enfant de cette plaisante rêverie, et toutes ces chimères s'éparpillèrent comme une bande de papillons bleus dans un coup de vent. C'était la cloche du collège annonçant huit tieures moins un quart. Au même moment, la porte de la boulangerie s'ouvrit, et la tante Sophie parut, apportant une tasse de lait chaud à son neveu.

— Voilà la cloche, Laurent, s'écria-t-elle, tu n'as que le temps de déjeuner et de te chausser... Tu sais tes leçons, n'est-ce pas?

Cela, c'était la réalité. L'enfant baisse le nez sur son livre ; il n'avait pas lu le chapitre du querelranché et savait à peine la première ligne de sa page du Sdectx. W devint rouge, manqua de s'étrangler en avalant son lait, et, rassemblant ses livres et ses cahiers dans son sac de cuir, Il alla silencieusement chausser de gros souliers aux semelles libéralement garnies d'un losange de clous. M"° Sophie le coiffa de sa casquette et l'embrassa en lui recommandant d'être sage. La tante Constance, en camisole et en bonnet de nuit, balayait vigoureusement l'atelier où . Elle se contenta do ils rudes contre la joue

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de son neveu et lui cria, quand il fut sur le pas de la porte : ^^ Surtout pas de taches d'encre, et ne va pas gibier avec les polissons des rues I

Laurent n'entendît même pas cette prudente recommandation. Il commençait à avoir des transes en songeant à ses leçons. Le vieux collège était situe à mi-côte, à quelques pas de la boulangerie. De la place on voyait le rectiangle formé par ses hautes toitures, et dans un angle son petit clocher en éteignoir. Ce matin, Tenfant aurait voulu que le collège fût à l'autre extrémité de la ville et qu'on n'y arrivât jamais. Il marchait lentement, et cependant au bout de deux minutes il se trouva sôus le porche voûté, tout grouillant d'écoliers tapageurs. Silencieux et l'air hagard, il s'adossa au mur et regarda vaguement les arabesques des arceaux au milieu desquelles on lisait ces deux vers latins :

Stet domus hœc donec flucius formica marinos Ebibat, et t'otum testudo perambulet orbem (1).

Bien des fois, avant l'ouverture des classes, ces vers, d'une pédanterie naïve, avalent amusé l'imagination de Laurent, et il s'était bien souvent demandé, avec une curiosité narquoise, quelle figure pourrait i bien avoir une fourmi avalant les flots de la mer ;

(1) « Que cette maison reste debout jusqu'à ce que la fourmi ait bu les flots de la mer et que la tortue ait fait le tour de la

j terre. »

i4 LE FILLEUL D'UN MxVRQUIS.

mais ce matin l'inscriplion de Gilles de Trêves liri faisait l'effet d'une de ces phrases qui reviennent opiniâtrement dans un cauchemar. Pale, avec un petit frisson dans le dos, il se répétait machinalement : Fluctus formica marinos.,. Si seulement ces mots baroques avaient pu se* transformer en formule cabalistique pour charmer le professeur pendant la récitation du Selectœf

Huit heures sonnèrent. La grande porte s'ouvrit, et les élèves, deux par deux, défilèrent dans la vaste cour rectangulaire entourée par les arcades cintrées d'un cloître. La classe de septième était à main gauche, dans l'angle du cloître. Quand Laurent y entra avec ses camarades, les internes étaient déjà à leurs bancs ; l'antique poêle de fonte ronflait, et dans la salle régnait une acre odeur de pain brûlé et de pommes roussies, indiquant à. quelles préparations culinaires les internes s'étaient livrés en attendant le professeur. Celui-ci, grave, avec un collier de barbé et des lunettes bleues, venait de monter en chaircet feuilletait ses notes. Il récita rapidement la prière en bredouillant, puis frappa le rebord de la chaire du plat de sa règle pour obtenir le silence, et la récitation commença.

— Voyons le Sekcias, dit d'une voix brève le professeur qui se nommait M. Dordelu ; commencez, Husson!

Laurent, le cœur serré, ne bougea pas. Il se

demandait encore si c'était bien son nom qui avait été prononcé ; les oreilles lui tintaient. — Allons! allons! reprit le professeur impatienté.

Laurent quitta lentement sa place et vint se planter devant la chaire toute tailladée d'inscriptions et de noms d'élèves. Sa pauvre petite figure, ordinairement si éveillée, était pâle et tirée. Il lui semblait que son corps s'était soudain rétréci, et il se sentait tout rapetissé dan& ses vêtements étriqués. — Il faut que les cheveux des enfants soient nourris d'une vigoureuse sève pour qu'ils ne blanchissent pas tout à coup dans de pareilles transes. — Laurent n'osait pas desserrer les lèvres; il espérait encore qu'un incident miraculeux viendrait le sauver, qu'on crierait : Au feu ! dans la cour, ou que le principal ferait mander subitement M. Dordelu ! — Eh bien, répéta celui-ci en agitant sa règle, je vous attends!... Maxima.,,

Et Laurent^ la tête perdue, les yeux fixés sur le bout de ses souliers, se mit à ânonner : — Maxima debetur.,. — Puis il s'arrêta, les larmes aux yeux.

— Puero reverentîa I soufOa derrière lui une voix charitable.

Laurent entendit mal et reprit : — Quxro rêverentîa...

— -Pwero/ interrompit aigrement M. Dordelu, quxro serait une ânerie. . . Continuez.

— Je ne sais plus, molisieur l murmura rihfortuné, qui sentait les sanglots le prendre à la gorge,

— Hein? quoi?..» vous ne savez plusl s'écria M. Dordelu exaspéré, vous que je me plaisais à citer comme un modèle I Comment ne savez-vous pas vos leçons, ce matin ?

Les élèves, qui jalousaient Laurent parce qu'il était toujours le premier, s'étaient mis à chuchoter et à rire derrière son dos. L'un d'eux dit de façan à être entendu : — C'est qu'il a été hier au bal du préfet.

Il y eut un formidable éclat de rire dans la (liasse.

— Oui, reprit l'impitoyable gamin, ma mère l'a vu... Il gardait les paquets au vestiaire avec sa tante.

Et' les rires de redoubler, tandis qu'au pied de la chaire le malheureux Laurent, renfonçant s^s larmes, avait un pouce de rouge sur la figure.

— Silence I s'écria le professeur en tapant sur sa chaire; puis, lançant un regard froidement ironique à l'enfant : — Ah l vous allez au bal, monsieur Husson; « vous dansiez, j'en suis fort aise... » Eh bien! vous passerez votre récréation de midi à apprendre votre leçon et à me copier vingt fois la règle : Mttswa mejuvat.,. Vous vous macérerez avec du pain sec. On ira prévenir vos parents de ne pas vous attendre pour dîner,.. Et maintenant vous pouvez retourner à votre place.

Laurent regagna son boutade table en se faisant

LE FILLEUL D'UN MARQUtS. 27

violence pour ne pas sangloter, tandis que les quolibets se croisaient autour de lui.

— Voilà ce que c'est que de faire carnaval I chuchotait un voisin ; servait-on des rafraîchissements au vestiaire ?

— Non, repartit un autre, les messieurs lui donnaient deux sous pour sa peine en reprenant leur manteau., i

A dix heures, Laurent resta seul enfermé dans la classe, et à midi on lui apporta un chanteau de pain avec un gobelet d'eau claire. Il eut tout le loisir de méditer sur Tamertume des lendemains de fête. Pour lui, le plus dur delà punition, ce n'était ni le pensum ni le pain sec, c'était l'idée de rentrer à quatre heures au logis, où l'attendaient les réprimandes de la tante Constance et les colères froides du père Husson. Coin de trouver sa réclusion trop longue, il aurait voulu que l'après-midi ne finît jamais. A deux heures, la classe recommença. Quand les externes rentrèrent, traînant leurs pieds crottés et secouant leurs casquettes ' mouillées, Laurent tourna vers chacun d'eux sa figure inquiète, comme pour lire dans leurs yeux ce qui s'était passé à la boulangerie pendant son absence. Son plus proche voisin le poussa du coude et lui chuchota dans l'oreille : '— Ton père était sur sa porte; M. Dordelu lui a parlé... Ohl la la I je ne voudrais pas être dans tes culottes quand tu rentreras ce soir chez vous/

L*enfant devînt tout pâle. A mesure que les exercices de la classe se poursuivaient, il sentait le cœur lui manquer. A la fin, quatre heures sonnèrent. La voix grêle de la cloche annonça la sortie, la grande porte se rouvrit, et les externes se précipitèrent dehors avec unjoyeux tapage d'oiseaux lâchés.

Laurent passa le dernier sous le porche. Il regarda d'un air épeuré la Côte-des-Prêtres, dont les écoliers dégringolaient bruyamment la pente caillouteuse, et au bas de laquelle s'étalait la devanture de la boulangerie Husson ; puis soudain, ne se trouvant pas encore suffisamment préparé à affronter les colères qui attendaient sa rentrée, il tourna le dos à son logis et grimpa rapidement vers le petit pâquis d'où Ion dominait le collège et une partie de la ville basse. — La pluie avait cessé, le vent avait séché les chemins ; de longs nuages gris couraient dans le ciel en rasant les coteaux de vignes, où des faisceaux d'échalas faisaient çà et là des taches grises sur la terre brune. Laurent huma l'air vif et résolut de ne rentrer chez lui que lorsque le jour serait tout à fait tombé. Il lui semblait qu'à la nuit close il trouverait plus de courage pour se glisser dans la boutique paternelle. Sa casquette abaissée sur les yeux, son sac d'écolier lui battant l'échiné, il rasait les murs, évitant les rues fréquentées et marchant d'un pas tantôt précipite et tantôt hésitant. Il était inquiet et craintif comme un chien perdu qui file là queue basse,

LE FlLLELl. D'UN MARQUIS. 29

^'arrête timidement pour flairer le vent et repart tout droit devant lui comme une flèche.

II contourna les quartiers de la ville haute, dévala le long du sentier qui aboutit à la coulée de Polval et gagna ainsi les faubourgs où viennent s'embrancher, près de la rivière,, les routes de Strasbourg et de Metz. Il s'arrêta un moment sur le pont et regarda mélancoliquement TOrnain couler entre deux rangées de peupliers. Cinq heures venaient seuleme n de sonner, et il faisait encore grand jour; tout au fond de la double file des arbres, juste au-dessus de la rivière, les rayons du couchant filtrant obliquement entre les nuages teignaient en rose la cime des peupliers et pailletaient Feau sous les arches des ponts. Des cris d'enfants se mêlaient au bruit du battoir des laveuses et au nasillement des canards. Sur l'un des quais, exposé au midi et surnommé pour cette raison fe Poêle des gueuxy Ae& écoliers jouaient bruyamment à la marelle. Laurent eut peur d'être reconnu et s'enfuit du côté de la route de Strasbourg.

Dans l'état d'anxiété où il était, il enviait le sort de tous les gens qu'il voyait, — le rémouleur tournant sa meule à l'angle du pont; le roulier assis, jambes pendantes, au flanc de sa lourde voiture ; le casseur de pierres accroupi devant son las de cailloux; — tous paraissaient plus heureux que lui. Arrivé en pleins champs, il s'arrêta au revers d'un

fossé et se mit à réfléchir aux suites de son équipée. Bien sûr, on lui ménageait au logis quelque verte correction; il savait déjà à quoi s'en tenir sur les duretés de Memmie Husson, qui le traitait plutôt en maître qu'en père. Par moments, il se demandait s'il ne ferait pas mieux de s'en -aller tout de suite chez son fameux parrain. Il avait bien retenu l'adresse indiquée par le marquis. Il questionnerait les gens, et on le renseignerait sur le chemin des Islettes. Au besoin, il coucherait chez de braves paysans qui lui offriraient un souper et un gîte; — il se trouvait toujours de ces âmes charitables dans les livres de contes qu'il avait lus. — Il arriverait ainsi le lendemain chez son parrain et serait reçu comme Tenfant prodigue...

Il en était là de sa méditation, quand un bruit de sonnailles et de claquements de fouet lui fit relever la tête. Sur la route défilait un long convoi de charrettes couvertes de bâches grises et traînées par de misérables haridelles. Les charrettes se succédaient lentement dans le crépuscule, les chevaux tiraient d'un air éreinté, les hommes juraient d'une façon terrible, et de tous côtés pullulaient des enfants demi-nus, aux cheveux couleur filasse. — C'étaient des émigrants allemands qui gagnaient Le Havre à petites journées. — Ces pauvres gens firent à Laurent l'efTet d'affreux bandits et le guérirent brusquement de ses idées de voyage. Il s'imagina qu'ils le

LE FILLÏTX 3 I :!^ U L : "^

regardaient ée îjïï-^î^: L* -j*?^ i* TitMii:*iir-ir ' m i raalre en barjtiï^inJiiLiiî jenr ^iirifa nr^iru i >rappela alors 4es lis::i>-^ t^fL^^vj- "•»! i- vnr û -f bohémiens; la j«e.r' jf *•'-"- -?^ 1 * *!i-'iiî i m'-*^ «••*prés jusqu'au fe^ozrr-

Qaand il re-Lira ^^ vZjr- ii ll i -^«".ej" -^'t.j'. v* pieds élaîect las, e: *•«! ^sr.iiiib! !rji^- ',t Iljl a fallait déeid^^îiref:! i*s:i;r:i«^ ii î» <'i2t£r'-n . "* is'achemina. i*'i\^z5^^^^zr^\. ^-er^ ji z-.b'v: ît li '. »:— ronae. Au tooraarjt 6^ i* rjr o^**^ « :^*, * •r^ri'l. aperçut la mais-:*!!, 5r>:î r.:^-:T 5e r:ii: i ":*' "^'^- -'' ',i seule Yue de la 4^=.z.v^:*^ viTirrre c 5^ 5t^^jL'^I-:•l-1 vaguement des miches r>i..ft3^ e: 5^ :♦:•« -\ 5r '! .Inculte lui coupa rap;-^»:î.

Une chandelle pf>5*êe s'jt k- e.. z.;*'. ■> ^v-^r-rcl: f I— blement la bouti^^ue, et a-x Tî.!»:t5 ca rezHJ^-^!:'^^sée une raie lumineuse hA'.j^aiX que k-s <»'j\t:'" T>es élaient encore à l'aleîîer. S*-pl he'jresmc'îiis 'jn q jart sonnèrent à rhorlûge du c«ç*llêge- — renirend au coup de sept heures, murmura Laurent, cherchant à s'encourager au moyen de cet expédient dilatoire. —Il se remit à raser les murs des maisons, regardant distraitement par les fentes des volets les intérieurs du voisinage. I^ boutique de l'épicier était largement éclairée; on voyait en pleine lumière les balances de cuivre, les tonneaux de cassonade et les caisses de raisins secs. Chez le marchand de bric-àbrac, Lazare, on soupait déjà et on apercevait, autour

n LE FILLEUL D TN MARQUIS.

de la table de toile cirée, les mines gourmandes des enfants occupés à déguster une platée de pommes de terre fumantes. — Dans le silence de la place, sept coups tombèrent lentement du haut de l'horloge du collège. — Allons! se dit-il; — rejetant sur son épaule le sac qui lui meurtrissait Téchine, il traversa la place, monta tout d'un trait les cinq marches de Tescalier et poussa la porte, dont la sonnette se mit à tinter avec un bruit cruel.

Ce fut la tante Constance qui apparut. Dès qu'elle aperçut l'enfant, qui se tenait, pâle et immobile, près du comptoir : — Ah ! flt-elle de sa voix rêche, c'est vous, garnement?... Allons, leste! — Ses cinq doigts osseux empoigaèrent Laurent par le bras et le firent pirouetter jusque dans l'arrière-boutique, où le boulanger, en veste gris de lin et en bonnet grec, lisait son journal à la lueur d'un quînquet. L'apparition du délinquant et de M"® Constance interrompit brusquement sa lecture ; il s'accouda sur la table déjà prête pour le souper, enleva ses lunettes qu'il posa méthodiquement en travers du journal et regarda Laurent dans le blanc des yeux. Il y eut un instant de silence solennel, pendant lequel on n'en-.tendit plus que le frémissement de l'eau dans la bouilloire suspendue à la crémaillère. La tante Constance, lâchant le coupable, était allée se camper majestueusement auprès de son frère.

— D'où viens -tu? demanda enfin le boulan-

ger d'un ton froid qui no présageait rien de bon.

— J'ai été en retenue, répondit évasîvement Laurent.

— Pour quel motif?

— Je ne savais pas ma leçon.

— Et tu sors seulement de ta retenue"?

— Mais... oui... balbutia Laurent qui se troublait et rougissait. '

— Impudent menteur ! s'écria M"® Constance indignée et ne pouvant se contenir, vous êtes sorti à quatre' heures, avec les autres !

— Paix, Ck)nstance ! interrompit flegmatiquement Husson, c'est à moi de le traiter comme il le mérite.

II se leva, toujours tranquille, et continua : — Ainsi tu ne te contentes pas d'être un fainéant, tu joins le mensonge à la paresse, méchant drôle ! Ici, on se prive de tout pour payer tes mois de collège et tu ne vaux pas même le pain que tu manges! Je devrais te corriger moi-même, fléau, mais je craindrais de taper trop fort... Constance, déboutonne-le là, devant moi, et administre-lui une fessée !

C'était pour Laurent le comble de l'humiliation, et il aurait préféré être roué de coups par Memmie Husson. La porte de l'atelier était ouverte, et toutes les ouvrières allaient entendre les éclats de l'ignominieuse correction dont il était menacé. Déjà la tante Constance, à qui la main démangeait, s'avançait, la manche retroussée. Tout l'orgueil de l'enfant

se révoltait à la pensée d'an pareil affront. .Dès qu'il sentit sur aes vt^U^meats les doigts de M"° Constance, il se rcbifTa et écarta d'un vigoureux coup de poiDg le bras de la vieille fille. — Ah ! le sotret, s'écria celle-ci, il a ose lever la main sur moi !

Memmie Hiissoii se précipita sur Laurent : — A genoux, mauvaise bèto I murmura-t-I), et demande pardon à ta tante.

Et comme l'enfant regimbait de plus belle, il s'empara d'une houssine abattre les habits et commença à le ft^apper. Les coups arrachèrent à Laurent un cri de douleur qui flt accourir M'" Sophie. A la vue de la figure bouleversée de son neveu, elle devint toute pâle. — Assez! cria-t-elle à son lïère, je ne - veux pas qu'on le batte, entendez-vous 1

— De quoi te mêles-tu? répliqua le boulanger en faisant siffler sa houssine, l'enfant mérite une correction et il l'aura... Ai-je des droits sur lui, oui ou non'ï

— Ne pouvez-vou3 le gronder sans l'abîmer de coups?

— Les botes vicieuses ne marchent que si on les fouallle, et il est de celte race-là... Tu le sais aussi bien que-moi, n'est-ce pas?... d'un sac de charbon on ne peut tirer de la farine blanche... Mais je lui «ppdiiPPBi ai hîon obo vIccs que je les ferai déloger,

vcTge fit hurler l'enfant. Celte ir son frère, lui arracha Lau-

rent qui sanglotait et l'emporta haletante dans ses bras. — Personne ne le touchera plus, s'écria-t-elle d'un air de défi, ou c'est à moi que l'on aura affaire I

D'une main, elle ouvrit la porte de la cour; toujours serrant contre sa poitrine son neveu meurtri, elle monta rapidement l'escalier et s'enferma dans la mansarde de l'enfant, qu'elle déshabilla et mit au' Ut. Quand il fut couché, elle s'agenouilla près de Jui et Laurent sentit sa tante qui le couvrait de baisers. Alors son cœur gonflé se desserra, il jeta ses bras autour du cou de M"® Sophie, et tous deux mêlèrent longtemps leurs larmes et leurs caresses.

— Console-toi, petiot, dit enfin la tante entre deux baisers, prends patience; quanpl ils seront couches, je t'apporterai à souper.

En dépit de l'ctraDgi! affectation que Mommie Husâoa mettait à dénigrer Laurent et à le trailtT tout haut de « propre à rien, > l'enfant montrait d'heureuses dispositions et figurait parmi les meilleurs élèves du collège. Il avait l'intelligence trèsouverte, l'imagination vive, beaucoup de mémoire et une grande facilité de travail. De plus une ambition déjà naissante, un besoin de primer et de briller lui faisaient avaler sans sourciller les drogues amères dont est souvent frotté le vase de la science classique. Il était presque toujours le premier de sa classe, et les jours de distribution de prix étaient pour lui niiifint a'pnnnues mémorables et glorieuses.

lODÎe avait lieu dans la grande salle de décorée pour la circonstance de drafeuillage. Sur l'estrade, autour de la âa livres et de couronnes, se tenaient

les professeurs en robe et les autorités de la ville. La longue sal(p était pleine de parents endimanchés. Sur les premières banquettes trônaient les belles dames de Juvigny, et tout au fond la musique de la garde nationale emplissait la haute voûte de la sonorité de ses cuivres. Par les quatre grandes fenêtres à rideaux rouges, le soleil d'août jetait une riche lumière pourprée sur les robes noires, les uniformes, les feuillages et sur les têtes attentives de la foule. Un professeur se levait, le palmarès à la main, et proclamait les prix d'une voix retentissante. A chaque nomination, la musique éclatait en fanfares, et la foule applaudissait. Laurent, assis sur son banc, l'oreille aux aguets, le corps dressé en avant, suivait avec des palpitations de cœur la lecture d\x palmarès. Quand le professeur arrivait enfin à la classe de l'enfant, celui-ci devenait pâle et ne respirait plus. Tout à coup son nom était proclamé : alors il escaladait les bancs, courait recevoir son prix et sa couronne, puis, fendant fièrement la foule, il cherchait des yeux la place où la tante Sophie fondait doucement en larmes, et il allait se jeter à son cou. Il l'embrassait encore que son nom était de nouveau appelé. Il n'avait que le temps de revenir à l'estrade, taudis que les applaudissements pétillaient dans tous les coins de la salle et que les musiciens faisaient ronfler leurs cuivres. Ce triomphe se renouvelait ainsi jusqu'à sept ou huit fois dans la séance. La

tante Saphic trempait deux ou trois mouchoirs el paraiBBait confjsc dc3 victoires do ^od nevou. Oa parlait de lui dans la foule, les mères le r^ardaicnl d'un œil d'envie; il entendait rnootor autour de lui un chœur de félicitations murmurées à domi-voiï,el cette heure de rôle le consolait de toutes les bourrades du père llusaon, de tous les sermons do la tante Constance, de toutes les blessures d'amour-proprc dont il avait souffert pendant le reste de l'année, 11 aurait donné beaucoup pour que son parrain, le marquis, pût le contempler dans sa gloire; mais depuis )e bal, M. de Rosières n'avait pas reparu, el M"" Sophie semblait (éviter de prononcer son nom.

Après la distribution, on s'en revenait lentemeol

par la rue du Bourg. Laurent, courbé sous le poids

des livres, ayant toutes ses couronnes passées à son

bras, se tenait fièrement près de sa tante et jubilai!

en surprenant les regards des passants arrêtés sur

lui. On arrivait ainsi à la porte de la boulangerie.

Ce jour-là, Memmie llusson laissait un pâle sourire

cfUeurer ses lèvres moroses. 11 comptait les Cou-

ponnes, soupesait les volumes et finissait par dire en

guise de compliment : — C'est bel et bien, mais tu

as manqué le prix d'arithmétique... A ta place,

"" ' ' '"" " lùit tous. — Les ouvrières quil-

r féliciter Laurent, et la tante

contre les joues de son neveu sa

ait : — Assez, mesdemoiselles,

assez, ne lebourrez pas de compliments, il est dcjàbien assez vaniteux, et l'orgueil est un péché capital. — Le soir, il y avait gala chez les Husson, les ouvrières étaient invitées, et au dessert elles trinquaient en l'honneur du neveu de leurs patronnes.

Pendant plusieurs années, les victoires de Laurent se succédèrent sans être mêlées d'aucun revers; sa gloire universitaire brillait en plein ciel, sans le plus petit nuage. A la vérité, Memmie Husson, qui avait l'humeur dénigrante, ne manquait pas d'insinuer que, si l'enfant était toujours le premier, c'est qu'il n'avait affaire qu'à des cancres. H rabattait l'orgueil du collégien en répondant aux complimenteurs : — Bah I dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois, — Laurent n'en continuait pas moins à tenir la tête de sa classe. 11 avait douze ans et était entré en cinquième, quand, au milieu de l'hiver, un nouvel externe vint prendre place à côté de lui. C'était un joli garçon à la tournure élégante, à la mise soignée, nommé Alexis de Mauprié. Il était le fils du payeur, arrivait de Paris avec sa famille et joignait à l'aplomb etè la facilité d'élocution des petits Parisiens l'esprit dominateur d'un enfant gftté par des parents riches. On le voyait arriver dans la cour du collège, escorté par un domestique en livrée; ses livres et ses cahiers otaient enveloppés dans une élégante serviette maroquin ; son linge toujours frais, ses hab coupés à la dernière mode, ses bottines verni

iD LE FILLEl'L D'UN MARQl'IS.

contpastaienl violemment avec les souliers lacés el la veste rftpée de son voisin, le fils du boulanger. Dès le premier jour, les élèves, éblouis par son luxe et par sa jactance parisienne, ne manquèrent pas de déclarer qull était très-fort et que Laurent trouverail à qui parler. Cette prédiction ne se réalisa pas tout d'abord ; malgré son aplomb, le nouveau ne réussissait pas trop ses versions et ne paraissait pas doué d'une mémoire facile. Pourtant, un samedi, après une composition d'histoire, lorsque le principal vint proclamer les places, il se trouva qu'Alexis de Mauprié était le premier. Laurent n'en croyait pas ses oreilles, il était devenu pâle, et les élèves, enchantés de le voir enfin battu, ne se gênaient pas pour rire de sa déconvenue. Quant à Memmie Husson, en apprenant cette défaite, il se contenta de plisser ironiquement ses lèvres maussades et de murmurer : — Ça devait arriver ; maintenant que tu as un rival sérieux, voilà la dégringolade qui commence. — Pendant les semaines suivantes, Laurent reprit le dessus, mais, quand revint la composition d'histoire, il fut do nouveau battu par le fils du payeur. Ce second échec le mortifia cruellement. S'il lui avait été infligé par un autre élève, il s'en serait peu soucié; mais il détestait ce Mauprié, qui l'humiliail avec ses toilettes pimpantes et ses airs riches. Il vexé que, dans les exercices de nouveau se montrait, même en

histoire, d'une médiocrité surprenante. On eût dit qu'il ménageait ses forces et son esprit pour l'épreuve de la composition. Cela parut suspect à Laurent, et quand revint le mardi où l'on composait en histoire, il se promit de surveiller de près son rival.

Bien qu'ils fussent voisins, ils occupaient chacun l'extrémité d'un banc et il y avait entre eux un espace vide. A neuf heures, Alexis, qui sentait les yeux de Laurent braqués sur lui, n'avait encore tracé que quelques lignes sur sa copie. Tout à coup, après avoir entr'ouvert sa fameuse serviette de maroquin et l'avoir placée comme un écran entre lui et Laurent, il se mit rapidement à écrire.

— Est-ce qu'il copierait, par hasard'? se dit Husson indigné. — Il feignit d'être très-affairé et continua d'observer le camarade du coin de l'œil.

Alexis copiait en elTet des feuillets arrachés à son histoire grecque et adroitement dissimulés dans les poches de sa serviette. Prompt comme un oiseau de proie, tandis que le professeur avait le dos tourné, Laurent bondit sur son voisin et s'empara de t'un des feuillets imprimés. Mauprié se mordit les lèvres et pâlit. — j'en étais sûr! murmura Laurent, tu copies !

— Après?... répliqua l'autre payant d'audace, M-tu chargé de la police?

Le professeur s'était retourné et, remarquant l'ani ■nation de Laurent ;

a LE FILLEIL D'UN HARQCIS.

— Monsieur Itusson, s'ccria-l-il , vous savez bien qu'il est dérendu de communiquer avec son voisin... Vous me copi(;FCz cent vers.

— Attrape! cluichata Mauprié en ricanant.

Laurent dévora aa colère en silence; il se respectait trop pour jouer le rôle de dénonciateur, comme l'avait insinué son rival, mais il se promit de se venger à la première occasion.

Le difficile était de trouver cette occasion favorable. Le domestique à livrée escortait Alexis à l'entrée et à la sortie et ne le quittait pas d'une semelle. Deux jours se passèrent. Le jeudi, on avait congé, et il faltail renoncer encore pour cette fois à tout espoir de vengeance. Dans l'après-midi, Memmie Husson, qui avait de jeunes sapins à planter dans son clos de la route de Fains, annonça à Laurent qu'il l'emmènerait comme aide-jardinier. La tante Constance coupa à la miche un croûton qu'elle alloua libéralement à son neveu pour le goûter de quatre heures, et comme Laurent insistait pour que ce pain sec fût assaisonné de quelque friandise, elle se borna à lui citer d'un ton sentencieux le dicton local '.

Entre Pâques et la Peatecoùle, On mango sa croule.

ftn MM fn pfTM » ig fm d'avril, et de tous côtés, iseaux commençaient l'puver- !S bois n'avaient pas encore

toutes leurs feuilles, mais les aubépines verdoyaient au bord des routes, les pêchers en fleurs mettaient comme une fumée rose sur les versants nus des coteaux, et les vignes étaient pleines de cet hyacinthe à grappes dont les fleurs violettes ont une si douce odeur de prune. Le jardin des Husson, exposé au levant, s'élevait par des terrasses successives jusqu'au sommet de la côte, d'où on entendait les voitures rouler avec un bruit sec sur le sol de la route ferrée. Au-dessus des carrés de légumes, séparés par des plates-bandes de primevères et de narcisses jaunes, se dressait une maisonnette en planches et un chambret de charmille; puis venaient le verger et la friche où le boulanger comptait planter ses" sapins.

Après ravoir aidé pendant une heure à creuser des trous, Laurent quitta Memmie Husson et redescendit vers le chambret^ d'où l'on plongeait sur la route. Perdu dans une paresseuse songerie, l'enfant regardait les voitures courant dans le soleil, les prés reverdis où serpentait la rivière azurée et lumineuse. Tout à coup, il se leva frémissant. Il venait de reconnaître au beau milieu de la route l'objet de sa haine, son rival Alexis de Mauprié. Cette fois personne ne semblait l'escorter. Le flls du payeur flânait nonchalamment le long des haies, abattant les herbes à coups de badine et se donnant des airs d'homme d'importance. Enfin l'occasion désirée se

44 LE FILLECL DTIS HÂRQL'IS.

présentait et Laurent allait pouvoir se faire justice. Eu trois bonds, ii fut au bas du jardin et fondit sur le bel Alexis qui ne s'attendait guère à une pareille

— A nous deux ! s'écria Laurent, nous avons un compte à régler.

Mauprié, fort mal à l'aise, essaya néanmoins de reprendre son aplomb, et répliqua en faisant siffler sa badine.

En un clin d'cçil, la jolie eanne de jonc fut brisée en morceaux par Laurent, qui empoigna le bel Alexis par le bras et le secoua comme un prunier : — Tiens ! lui dit-il en lui appliquant une maîtresse gitle, voilà pour avoir copié, et tiens, — une seconde taloche, — voilà pour les cent vers qu'on m'a donnés injustement.

Laurent y allait à plein cœur, et il aurait doublé la dose s'il n'avait pas subitement entendu derrière lui une voix essoufflée et indignée qui criait : — Attends, drôle, attends, petit misérable!

C'était le payeur en personne, — un gros homme

chauve et décoré, — qui accourait au secours de sa

progéniture. L'écolier lâcha prise et battit lestement

en retraite vers le jardin ; mais comme Memmie Hus-

800, attiré par ce vacarme, était descendu jusqu'au-

■ ■ ' auront se trouva pris entre

, qui grimpait haletant les

nsieur, s'exclama le gros

chaque mot, votre fils s'est

permis d'attaquer le mien... Il s'est rué lâchement sur un enfant qui ne lui avait rien fait. . .

— Ce n'est pas vrai I essaya de protester Laurent,

mais le boulanger lui coupa la parole. Memmie

Husson était blême. — Garnement I s'écria-t-il, et,

le saisissant par le collet, il lui rendit avec usure

les soufflets dont Laurent avait gratifié le jeune

Alexis. Il tapait si dur que le payeur lui-même

demanda grâce. — La leçon lui semblait suffisante;

il redescendit majestueusement en donnant la main

à Alexis, qui réparait le désordre de sa jaquette et

se retournait pour contempler, avec un méchant

sourire, la figure bouleversée de son agresseur. Le

boulanger accompagna le fonctionnaire jusqu'à la

porte du clos, en murmurant de prolixes excuses,

puis remonta vers Laurent, qui, encore tout engourdi,

était resté immobile contre un cerisier.

— Vagabond! commença Husson d'une voix étranglée, tu ne respectes donc rien!... Le propre fils du payeur ! ... Tu veux me ruiner, n'est-ce pas, et déshonorer ta famille?

— 11 m'avait volé ma place, répondit l'enfant entre deux sanglots, il avait copié sa composition !

— Le beau malheur !.. . Voyez-vous ce monsieur qui se pose en justicier, maintenant ? Tu seras bien avancé quand toutes mes pratiques auront quitté la boulangerie, à cause de toi, méchant roquet bar gneux?

— Il m'avait fait une injustice, poursuivit courageusement Laurent, je me suis vengé, j'étais dans mon droit... Je recommencerais encore si...

— Tu ne recommenceras pas aujourd'hui, toujours, s'écria Husson furieux. — II avisa un cordeau enroulé autour de son plantoir, et déroulant brusquement la corde : — Gomme je ne veux pas ôtre exposé à payer tes sottises, je vais faire en sorte que tu me laisses travailler en paix.

II colla Laurent contre le cerisier et , malgré sa résislance, le lia solidement à l'arbre. — Tu resteras là jusqu'au soir, dit-il de sa voix redevenue flegmatique, et il retourna tranquillement à sa plantation de sapins.

L'cnfantftt d'abord des efforts violents pour briser ses liens; quand il eut épuisé ses forces sans pouvoir se dégager, il tomba dans une sorte de prostration, et de grosses larmes coulèrent le long de ses joues. Le cerisier dominait la route; d'en bas les passants pouvaient voir le pauvre Laurent ignominieusement ficelé à son pilori et dévorant silencieusement sa honte. D'amcres et cruelles pensées le mordaient au cœur pour la première fois. — II avait été victime dune scélératesse, et c'était lui qu'on punissait. Il n'y avait donc pas de justice au ' tre se révoltait contre ce traiidant, malgré son humiliation itait monter en lui, par mo-

ment, de secrètes bouffées de satisfaction. Après tout, il avait agi selon son droit, tant pis pour les autres s'ils commettaient des injusticeâ ! Il n'avait rien à se reprocher, et dans le fond de sa conscience il éprouvait je ne sais quelle joie intime à mépriser ce monde stupide où les justes étaient punis et les coupables glorifiés.

Le soleil descendait majestueusement vers le fond de la vallée ; ses rayons obliques empourpraient le tronc du cerisier et formaient comme une auréole autour des cheveux de Laurent. Les pinsons poussaient de petits cris dans les branches fleuries. Des gens de journée cheminaient incessamment sur la route, hotte au dos ou panier au bras. Tout à coup on entendit un bruit dé roues, un piaffement de cheval, et sur la chaussée blanche et sonore un tilbury élégant déboucha du oôté de la ville. Assis près d'un groom en livrée, un homme à la figure avenante et à la tournure encore jeune, le cigare à la bouche, une fleur à la boutonnière, tenait lui-même les rênes et présentait aux lueurs du couchant son visage épanoui et sa large poitrine bombée. Le cœur de Laurent fit un saut. Il avait reconnu le beau marquis du bal costumé, M. de Rosières. — Le tilbury s'avançait au trot; quand il fut presque en face du cerisier, l'enfant tendit le cou, ses lèvres s'ouvrirent pour crier: «Mon parrain, c'est moi, Laurent!... Emportez-moi avec vous! » Puis il regarda ses vête-

mcnts en désordre, Tignoble corde qui rattachait à Tarbre comme un criminel; il eut honte de se montrer en si piteux état à ce merveilleux parrain, qui lui faisait reffet d'un demi-dieu descendu de rOiympe, et il renfonça énergiquement le cri de détresse qui allait jaillir de ses lèvres. M. de Rosières passa, sans se douter que son filleul était là, ficelé à un cerisier comme un épouvantail à moineaux. Les roues écrasèrent le gravier avec un bruit sec, les sabots du cheval lancèrent des 'étincelles, et le tilbury fila sur la route blanche. Laurent le vit s'éloigner,, se rapetisser, puis disparaître finalement dans un nuage de poussière dorée. Il lui sembla tout à coup qu'il était abandonné de Dieu et des hommes, et ses larmes, un instant contenues, coulèrent de nouveaii sur ses joues brûlantes.

Cette navrante expérience de l'iniquité des jugements humains eut du moins un bon résultat : elle dégoûta Laurent de la gloriole des succès de distributions de prix et tourna son ambition vers de plus sérieuses visées. Il croyait naïvement que l'instruction mène à tout. Ses professeurs le lui répétaient à l'envi du haut de la chaire. Et pourtant, pauvres régents de collège, ils savaient mieux que personne combien sonnait creux cette phrase banale, eux que l'instruction avait conduits au bout de vingt ans dans l'impasse d'un obscur établissement communal; mais ils n'en redisaient pas moins d'un air convaincu

et sentencieux la phrase consacrée, et Laurent prenait leurs paroles pour articles de foi. Il voulait arriver à tout et, du haut de sa gloire, humiliera son tour les sots de l'espèce de Maupric. Aussi il étudiait avec ardeur et passait maintenant ses jours de congé à la bibliothèque de la ville, dont les collections étaient installées dans une dépendance du vieux collège. Là, entre les sombres cloisons peuplées de livres, il fit peu à peu connaissance avec les poètes grecs et latins, dont quelques bribes grignotées en classe ne lui avaient jusque-là donné qu'un maigre avant-goût. Les Grecs surtout avaient pour lui le merveilleux attrait de Tinconnu. Aidé d'une traduction latine interlinéaire, il était arrivé à les lire dans le texte, et insensiblement un monde nouveau d'idées, d'images et de sentiments lui avait été révélé. Il en fut bientôt tout ébloui. Du fond de ces bouquins aux senteurs de poussière, aux reliures brunieB et piquées, la poésie grecque jaillissait comme une source fraîche et lumineuse. Homère, Sophocle, Pindare mettaient devant ses yeux un spectacle enchanté; Aristophane le soulevait de terre avec son grand souffle lyrique. Le soir, dans sa mansarde, d'où on découvrait un large pan de ciel étoile, il relisait les chœurs des Nuées et des Oiseaux^ Gt il s'imaginait être emporté sur de mystérieux sommets d'où il contemplait « la nuit sacrée, la terre féconde en fruits, le cours des fleuves et la

mer retentissante... » L'été, quand il s'enfonçait dans les bois voisins de la ville haute, il saluait avec son poëte « les monts voilés d*une ombre feuillue et le peuple fortuné des oiseaux... » Et la nature, dans sa vigoureuse fécondité, dans sa magnificence fleurie, semblait se montrer à lui pour la première fois.

Ces lectures assidues ne lui révélaient pas seulement les intimes beauté» de la nature et les poéti* ques féeries de la mythologie grecque; à mesure qu'il prenait de Tàge, elles Tiniliiaient encore à un autre mystère. Elles éveillèrent des sensations nouvelles qui jusque-là avaient dormi en lui comme les étamines au fond du bouton fermé. La lumineuse chaleur de la poésie grecque fit brusquement éclore dans son cerveau l'idée de Tamour. Il venait d'avoir seize ang, Tàge où, comme le dit Pindare, « la noble puberté repose sur les paupières des vierges et des jeunes hommes. » La préoccupation de J'éternel féminin commençait à se mêler à ses pensées. La nuit, après ses lectures, il se sentait le corps agité d'une fièvre de printemps qui le poursuivait jusqu'au fond de ses rêves. Quand parfois, dans les après-midi d'été, il traversait l'atelier où ses tantes surveillaient leur escouade d'ouvrières et d'apprenties, il se sentait maintenant troublé et embarrassé. Et cependant Dieu sait s'il était austère, l'atelier des demoiselles Husson I Sauf deux pots de balsamines aux fenêtres,

rien n'en égayait la maussaderie. Sur les murailles nues une grande image d'Êpinal, pçprésentant les Vierges sages et les Viei^cs folles, s'étalait comme UQ salutaire avertissement ; précaution bien inutile, cap la plupart des ouvrières étaient, par leur laideur ou leur maturité, suffisamment préservées de la tentation de répandre l'huile de leurs lampes. Néanmoias, parmi ces laiderons, il y avait deux ou trois apprenties au nez retroussé, à la frimousse éveillée, et, quand leurs rnbes frôlaient Laurent, de subites rougeurs montaient aux Joues du collégien. Elles avaient des façons de le regarder en dessous et de chuchoter en riant derrière leur couture, qui lui mettaient l'esprit à l'envers.

Heureusement ses poètes grecs lui avaient laissé dans la mémoire trop d'images suaves de nymphes aux pieds blancs, au front couronné de violettes, dansant à l'aube sur des gazons fleuris d'hélichryses, pour que ces Itlleltes aux mains rouges et au parler vulgaire fissent une durable impression sur son ■ cœur. Il fallait à ce païen délicat, à cet amoureux du luxe et des formes élégantes, un idéal plus exquis et plus raffiné. 11 le cherchait langoureusement à travers les sentiers des bois, le long des rues ensoleillées. Il so disait que l'amoureuse rêvée existoit quelque part, et il berçait son rêve avec les vers sonores de ses poètes, en attendant qu'il le vit s'épQnouir en pleine réalité.

Un dimanche de juin, un dimanche de Fête-Dieu, il était occupé ,à lire dans sa mansarde. La petite fenêtre ouverte laissait venir jusqu'à lui les notes argentines des cloches des trois paroisses, carillonnant toutes ensemble pour la solennité du jour. Au dehors, les rues étaient jonchées de buis et de fenouil dont les vertes odeurs montaient jusque dans sa chambrette haut perchée. Tout à coup il entendit les chants lointains encore de la procession qui s'avançait vers la place de la Couronne. Il mit la tête à la fenêtre. Au milieu de la place et dans un fouillis de branches vertes se dressait un repbsoirtout blanc et bleu, fait de marguerites et de bluets piqués dans de la mousse. De chaque côté, des caisses de lauriers-roses et de grenadiers formaient une avenue, et bien loin, jusque dans la rue d'en face, le sol était tout rouge de roses et de pavots effeuillés. L'autel était déjà étoile de cierges ; un parfum léger d'encens et de fleurs froissées emplissait Tair d'une mystique odeur. La procession arrivait lentement au son des litanies. Dans la rue pleine de soleil on apercevait les longues files des enfants de la dernière communion : les garçons en surplis et les filles en robes blanches. Ensuite venait la bannière de la Vierge, que M"® Constance, la doyenne des congréganistes du Rosaire, soutenait de ses bras vigoureux et chastes. Plus loin, on distinguait dans le soleil un chatoiement de chasubles brodées et de soutanes

rouges ; puis, tout au fond, le scintillement de Tostensoir d'or qu'un prêtre portait sous un dais cramoisi, tandis que les tambours battaient une marche. Lorsque le clergé fut arrivé devant le reposoir, les garçons et les filles se rangèrent autour des branches vertes, et alors Laurent aperçut juste au-dessous de la fenêtre, près d'un grand laurier-rose, une fillette de treize ans, tout enveloppée de tulle, les deux mains gantées de blanc et croisées sur son paroissien, la figure encadrée par les bandeaux plats de ses cheveux châtains, et les yeux levés distraitement vers les maisons. Posée comme elle était, il ne pouvait la voir que de profil, mais il lui sembla que jusqu'alors il n'avait rencontré nulle part une plus exquise figure féminine. Ce n'était plus l'enfant, ce n'était pas encore la jeune fille ; son regard limpide, ses traits délicats, ses mignonnes lèvres avaient cependant déjà une expression sérieuse; son bonnet de tulle et son long voile lui dormaient des airs de petite femme. Laurent ne voyait plus qu'elle. Il voulut l'admirer de plus près et descendit précipitamment jusqu'à l'atelier désert. Là, caché derrière les pots de balsamines, il n'était qu'à quelques pas d'elle. 11 distinguait nettement les lignes fines de son joli profil et jusqu'à la couleur de ses yeux d'un brun clair. Pendant ce temps, le curé donnait la bénédiction, les bannières s'inclinaient, les tambours battaient aux champs, et de tontes les corbeilles des enfants

64 LE FILLEUL WVti MARQUIS,

s'envolaient dca jonchéoa do fcuillee de roses tournoyant dans la lumière comme des papillons vermeils. Laurent, émerveillé et grisé, sentait à son tour que son cœur lui échappait, comme un papillon qui sort de sa chrysalide, et qu'il s'envolait avec les fleurs cfTeuillées vers la blanche llllette aux longs voiles de tulle. Cette fois, c'était bien l'idéal rêvé qui se montrait à lui au milieu de cette féto quasi païeune. Et tandis que toutes les tôles se courbaient sous la bénédiction du vieux curé, Laurent se prosternait en esprit aux pieds de cette enfant belle comme une petite reine.

Les bannières a'élaient remises en marche. Encore tout ébloui, il entendit tout à coup une voix de femme, celle d'une sous-maîtresse de la pension Papillon, interpeller la llllette : — Allons, Valentine, vile à votre rang! — Elle s'appelait Valentine!..- Laurent ne se sentait pas d'aise de savoir son nom. Pendant que la procession s'enfonçait dans la rue voisine, il était tenté de se précipiter dehors pour recueillir comme des reliques les débris de fenouil et les feuilles de poses qui Jonchaient le pavé où i'enfanl s'était agenouillée.

Un chaud soleil de juillet lombanl d'aplomb sur les vignes de GoroUos faisait chanter des milliers de ^utcrelles, dont le bruissement sourd et continu s'entendait jusque dans les salles de ia hEblloth^que du coilége. Orientées au nord, les cinq hautes fenCtpcs ouvertes laissaient entrer une calme lumière bleue qu'assourdissaient encore au passage de longues tra\ées chargées de livres de la hase jusqu'au foilc. A l'extrémité de la seconde salle, à côté d'une double échelle roulante, Laurent, accoudé à une vieille table noircie, lisait un in-quarto. — Il faisait bon travailler dans ce demi-jour velouté, à l'ombre elsous la protection de ces murailles de vieux livres, tandis que par l'embrasure des fenêtres on apercevait un pan du ciel bleu et v ' — *•""• ''

vert des vignes ensoleillées.

des saulerelles et parfois le \

métier de tisserand interrompaient seuls le profond silence que Tintense chaleur de micB répandait dans toute la ville! Le volume qui absorbait Tattention de Laurent était une ancienne édition de Théocrite, imprimée en 1584 par Abel L'Angelier, avec la traduction latine en regard et de savantes scolîes grecques au bas des pages. Ce poëte âgé de deux mille ans, imprimé dans ce livre vieux de près de trois siècles, paraissait à Laurent avoir chanté la veille et n'avoir chanté que pour lui, tant ces pages jaunies reflétaient fidèlement les émotions qui agitaient le cœur de l'adolescent depuis le jour de la Fête-Dieu. Il lui semblait que Théocrite avait voulu peindre sa Valentine, à lui, quand il parlait de cette nymplie a qui avait le printemps dans les yeux. » En songeant à la mignonne pensionnaire aux cheveux châtains, Laurent se rappelait les fleurs tournoyant autour d'elle pendant la cérémonie du reposoir, et, pris d'un bel enthousiasme, 11 répétait tout haut : — navra h^, nxrciâe vofixi... a Partout le printemps, partout des herbes plantureuses et des mamelles gonflées de lait, là où passe la belle enfant... »

— Ho! ho! mon camarade, cria soudain derrière lui une voix flûtée et joviale, est-ce un roman ou votre leçon que vous lisez avec tant d'entrain?

Laurent se retourna en rougissant et vit à ses côtés un personnage dont la bonne figure le rassura. Le nouveau venu, M. Dérônis, cumulait, avec les

fonctions de greffier de la justice de paix, celles de bibliothécaire de la ville. C'était un gros petit homme, à la figure pleine et rosée, au front haut, surmonté de cheveux gris se dressant tout droits en brosse épaisse. Ses deux yeux bleus, ronds, à fleur de tête, . et ses lèvres charnues lui donnaient un air d'oiseau gourmand. Bien que boiteux, il était pétulant comme un geai et gesticulait beaucoup en sautillant sur sa bonnejambe et en ayant Tair d'enfoncer l'autre comme une vrille dans le parquet. Il se pencha vers la table et braqua ses yeux ronds sur l'in-quarto de Laurent.

— HeinI s'écria-t-il, du grec? — Théocrite? — Et vous le lisez comme cela, dans le texte, sans barguigner ?

— Oui, monsieur Dérônis.

— Et ça vous intéresse ?

*— Excessivement, répondit Laurent avec conviction.

— Touchez là I s'exclama le bonhomme enthousiasmé, vous êtes certainement, avec moi, le seul habitant de Juvigny ayant du goût pour Théocrite... Ah I vous aimez le grec, tant mieux ! Il faut venir ^hez moi, mon camarade, je vous montrerai mes livres et aussi mes manuscrits.

M. Dérônis était moins un érudit qu'un amoureux d'érudition. Grand entasseur de livres, vrai rat de bibliothèque, il prenait volontiers Tappareil extérieur de la science pour la science elle-même, et, comme

beaucoup da savants de province, il avait entMirché | un dadB qui le menait droit au pays des chimères. ' Il ri^voit de trouver une langue universelle, et sa \ manie d'exposer son système à lous venants avail ,rmi par faire le vide autour de lui. Le pauvre homme on était réduit à lire ses manuscrits à son commis grefller, qui n'osait fuir par déférence, ou à des collégiens forts en thème, qui s'amusaient des lubies du vieux bibliothécaire. Il n'eut de cesse qu'il n'eût amené Laurent chez lui. Il habîtait, à rexlréinlté de la me des Sœurs-Claires, une étroite maison grise à deux étages, avec un corridor humide et une cour intérieure, ou un pied d'aristoloche tapissait le mur de ses larges feuilles rondes. Le grelTe , situé au premier, prenait jour sur un grand jardin voisin, d'où s'échappaient comme d'une volière gaKoullIante de bruyantes et nombreuses voix d'enfants. Ce greffe poudreux et enfumé, où il y avait des entassements de papiers, des amoncellements de cartons, des empilements de bouquins ouverts les uns sur les autres, était une (Idèle image du désordre qui régnait dans le cerveau de M, Dérônis. Quand Laurent y pénétra, il fut tout d'abord surpris d"y apercevoir une jeune mie d'une vingtaine d'années, penchée sur un pupitre et occupée à griffonner du papier timbré. — Ma flile Lucrèce, murmura M. Dérônis en la présentant à Laurent ; elle m'aide dans mes travaux el cçnnall mes dossiers mieux que moi.

Il passa de Tautre côté de la table, où un grand garçon, assis à un pupitre qui faisait face à celui de la jeune fille, était en train de minuter un jugement. — Mon commis greffier, Eustache Lapasque, continua le bonhomme, un légiste d'avenir ; il rédige les jugements mieux que moi. . .

— Singulier greffier I pensait Laurent. — Il avait grand'peine à tenir son sérieux, tant les deux jeunes gens occupés à noircir du papier timbré formaient un plaisant vis-à-vis.

Le commis, Eustache Lapasque, long comme un jour sans pain, au nez en éteignoir, aux cheveux blonds tombant sans grâce dans un col de chemise trop large, avait une jaquette d'alpaga noir, devenue verdâtre à force d'usure. M"® Lucrèce était svelte et assez élancée; son buste maigre était emprisonné dans une robe de barége dont l'étoffe avait craqué aux entournures des épaules, et ses bras grêles montraient leurs coudes pointus sous des manches de tulle. Elle ressemblait à son père : mêmes lèvres charnues, mômes yeux ronds à fleur de tête, même front étroit et trop haut. Elle n'était pas jolie ; pourtant son teint frais, ses yeux clairs et langoureusement humides n'étaient pas trop déplaisants, et en somme la jeunesse lui donnait une sorte de beauté du diable. — A l'entrée de Laurent, les deux compa-' gnons de travail avaient relevé la tête. M. Eustache Lapasque salua du nez, poussa un long soupir dans

la direction de son vis-à-vis et se remit à griffonner fiévreusement. M"° Lucrèce coula vers le nouveau venu une languissante œillade, soupira à son tour et se replongea dans ses écritures.

— Drôle de maison! se disait Laurent. — 11 s'apprêtait à suivre M. Dérônis dans un cabinet contigu, où le greffier avait logé ses livres, quand, par la fenêtre ouverte, une explosion de voix enfantines et joyeuses monta dans le greffe endormi et attira l'attention du collégien.

— Ce sont les enfants de la pension Papillon, murmura M. Dérônis de sa claire voix flûtée ; c'est un voisinage un peu bruyant pour nous autres, gens d'étude, mais on s'y habitue à la longue.

Laurent se rapprocha brusquement de la croisée. Entre les massifs du jardin voisin, on voyait passer les robes tourbillonnantes et les têtes nues des pensionnaires. C'était dans cette institution que vivait sa petite fée de la Fête-Dieu, sa Valentine bien-aimée. Elle se promenait là, à vingt pas de lui, et peut-être même était-ce sa tête châtaine qu'il apercevait là-bas, derrière les noisetiers. Il ne pouvait plus détacher ses yeux du jardin, où de grandes roses trémières dressaient en plein soleil leurs pyramides de fleurs rouges ou orangées. A partir de ce moment, la poussière du greffe lui parut rouler des atomes d'or ; Eustache Lapasque lui fit l'effet du génie de l'hospitalité, et Lucrèce, malgré sa robe décousue et

LE FILLELL DT'N HABtJLlS. 61

ses yeux ronds, lui sembla presque jolie. Il écouta sans sourciller les dissertations de M. Déi-ônis et poussa la lâcheté jusqu'à déclarer que le système du/anf/ajewmwj-se/révolulionneraltle monde savant. 1! se mit à fréquenter assidûment le greffier et s'eiïorça de conquérir les bonnes grâces de M"» Lu- ■ crèce, au grand désespoir d'Eustachc Lapasque, qui adorait silencieusement la fille du patron et qui voyait avec epnui ce eoll<^ien maudit venir troubler la quiétude de leurs tète-à-tète quotidiens. Dés que Laurent avait une heure de liberté, il se faulllait au greffe, sous prétexte de consulter un auteur grec ; il inventait alors des ruses de vieux diplomate pour s'installer près de la fenêtre et lorgner le jardin des demoiselles l'apillon. Une fois ou deux déjà il avait pu apercevoir Valentine, et il avait emporté de cette courte vision du bonlieur pour le reste de la semaine. On le trouvait maintenant toujours là aux heures de récréation ; en été, penché à la croisée ouverte ; en hiver, souttlant sur les vitres pour faire fondre le givre et entrevoir dans le jardin poudré à blanc les pensionnaires qui se hasardaient au dehors. M. Défônis s'absentait souvent, et, quand la besogne ne donnait pas, Lucrèce, qui était sentimentale, en profitait pour lire des romans ou écrire son journal. Eustache Lapasque, furieu:

intrus, grimpait alors dans plain-pied avec le grenier; il

chargeait le buis sonore d'exprimer à Lucrèce les sentiments qui gonflaient sa poitrine. C'était la flûte qui seule révélait Tétat du cœur d'Eustachc. Aux heures d'espoir, le Auteur choisissait des airs modernes, des ponts-neufs sautillants et frétillants ; mais, dans les jours de bouderie, il se rejetait sur le répertoire du temps passé, et alors, des hauteurs du. grenier, on entendait s'exhaler comme une plainte : a Une fièvre brûlante, » ou « Plaisir d'amour ne dure qu'un moment... » — Pendant ce temps-là, le poêle ronflait doucement, Lucrèce dévorait les romans de M"»® Cottin, et Laurent, un œil sur son livre et l'autre fixé sur le jardin Papillon, invoquait Valentine et se trouvait heureux, rien qu'à voir le gravier des allées ou les ifs taillés en boule que frôlait la robe de son amoureuse idéale.

A cette époque, Laurent venait d'entrer dans sa dix-septième année, il faisait sa rhétorique et se régardait déjà jcomme un grand garçon. U avait encore les formes grêles et un peu gauches de l'adolescence, mais il se développait et embellissait à vue d œil. Ses cheveux noirs et souples encadraient de leurs boucles épaisses un visage au ton mat, où, seules, les joues avaient une nuance d'un brun rosé, et où un soupçon de duvet estompait la lèvre supérieure. Sur sa figure aux traits mobiles, l'enfance avait laissé un reste d'espièglerie mutine ; mais la jeunesse commençante s'y marquait déjà par l'éclat

chaud et rêveur de deux grands yeux noirs légèrement cernés. Au fond du grefTe maussade, la Trcquentc apparition de ee beau garçon de dix-sept ans qui apportait avec lui une capiteuse odeur de jeunesse finit par faire travailler plus que de raison la tête romanesque de la sensible Lucrèce. La réclusion où elle vivait dans cette pièce imprégnée d'une Acre senteur de renfermé avait encore accru en elle les désirs qui troublent la plupart des filles de vingt ans. Si sa sensibilité surexcitée et un vif besoin de tendresse l'avalent réduite à encourager les soupirs du Auteur Lapasque, ce dernier fut rapidement rejeté au second plan, et W Dérônis n'eut bientôt plus d'yeux que pour le beau Chérubin qui venait s'asseoir chaque jour à deux pas de son pupitre. Laurent, très-novice en pareille matière, n'y prenait pas garde; il était d'ailleurs trop absorbé par la contemplation du Jardin Papillon ; mais Eusiache Lapasque avait déjà flairé celle inquiétante odeur d'amour, et sa mélancolie jalouse se traduisait par un redoublement de flAteries langoureuses et désespérées.

Depuis l'introduction de Laurent, Lucrèce soignait mieux ses modestes toilettes. Elle avait raccommodé les déchirures de sa petite robe noire, et elle déployail un luxe de manches transparentes qui ne faisaient que mieux ressortir la maigreurde ses coudes. Chaaue jour, ellepiquaitdans son corsa provocant : des œillets rouges

6i LE FILLEUL D'UN MARQUIS.

pois de se'nteur, qu'elle ne manquait pas d'oublier dans les pages du livre de Laurent et qu'elle retrouvait hélas ! le lendemain; fanées à la même place. Pendant de longs quarts d'heure, tandis que l'adolescent épiait à la fenêtre les allées et venues des pensionnaires, Lucrèce s'accoudait à son pupitre et fixait ses yeux humides sur les boucles brunes du rhétoricien; mais le cruel n'avait pas l'air de s'en apercevoir ; elle poussait un gros soupir, secouait la tête avec des dodelinements alanguis et se remettait à noircir son papier timbré. Elle saisissait les moindres prétextes pour se pencher vers lui, de façon à effleurer de sa poitrine l'épaule ou le bras du collégien, puis elle se rejetait brusquement en arrière, tout oppressée, et rougissait en levant au plafond un regard noyé qui ne laissait plus voir que le blanc des yeux. Elle avait alors des gonflements de cou, des ondulations et des mines de tourterelle roucoulante. — Tout cela était peine perdue, et l'insensible Laurent continuait à lorgner le jardin Papillon .

On était arrivé au commencement du printemps, une saison périlleuse pour les malades d'amour de l'espèce de M"® Dérônis. Un jeudi, Laurent s'était rendu comme de coutume au greflfe, sous couleur d'y achever la lecture de Vlpkigénie d'Euripide. M. Dérônis était allé visiter ses vignes. Eustache Lapasque s'était retiré, comme Achille, sous sa tente, c'est-à-dire dans son grenier, et il y flûtait

avec désespoir. Lucrèce travaillait seule à son pupitre; à côté d'elle, dans un vase bleu, un gros bouquet de ces narcisses jaunes, qu*on nomme dans le pays des claudinettes^ répandait une molle odeur printanière et jetait une note gaie dans le sombre greffe enfumé. Laurent, après avoir salué Lucrèce, avait empoigné son Euripide, et, assis près de la fenêtre, il attendait impatiemment que la pension Papillon prit sa volée dans le jardin. Il régnait un profond silence dans le bureau ; le grincement de la plume de Lucrèce et le grignotement d'une souris derrière la boiserie l'interrompaient seuls. Tout à coup une explosion de voix tapageuses éclata dans le voisinage ; la volière était ouverte et les pensionnaires se répandaient bruyamment dans les allées du jardin. Laurent se précipita à la fenêtre, tandis que son livre glissait sur le parquet, et ses yeux s'écarquillèrent pour apercevoir la robe bleue de Valentine. Il était là depuis un quart d'heure et n'avait encore rien vu, quand un étrange bruit de sanglots retentit derrière lui. Il se retourna. Lucrèce, accoudée à son pupitre, avait plongé sa tête dans ses mains et fondait en larmes.

Le spectacle d'une femme en pleurs ne laisse pas d'émouvoir un cœur de dix-sept ans. Laurent se sentit troublé. — Qu'avez-vous, mademoiselle? demandat-il en se rapprochant de la jeune fille, que vous est-il arrivé?

66 LE FILLEUL D'L'N HARQUIS.

— Rien... ^c n'ai ricnl murmura Lucrèce entre deux sangl<^3.

— Mais enfin, pourquoi pleurez-vous î

Les pleurs redoublèrent, et l'adolescent, ébaubi par ce déluge de larmes, ne savait plus quelle contenance tenir. A la fin l'orage s'adoucit; Lucrèce tira de sa poche un mouchoir imprégué d'eau de Cologne, tamponna ses Joues humides, et, secouant mélancoliquement la tôte, plongea ses regards mouillés dans les yeux étonnés de son interlocuteur. II y eut un moment de silence pendant lequel les sons do la nilte de Lapasque arrivèrent plus aigus aux oreilles des deux jeunes gens. Le Auteur, avec un accent douloureux, jouait l'air de Joconde :

Pria d'ui Un berger lendiii et discret Contait ainsi son martyre Aux éclios de la furtt...

— Vous avez du chagrin? reprit Laurent avec une insistance affectueuse, contez-moi vos peines.

— A quoi bonî balbutia Lucrèce, n'y pensons plus. C'est unefolicl

irti» Gnpniia lit. nniivaaii \q têtc, CH Continuant de ce l'expression touchante l'odeur amollissante des ttendri. — Voyons, dit-il îz-vous ?

— Je pleure parce que... Eh bien, oui! parce que vous me faites souffrir !

Et Lucrèce, rouge comme une pivoine, replongea sa tête dans ses mains.

— Moi, je vous ai fait souffrir! s'écria Laurent ahuri ; je vous assure, mademoiselle, que c'est sans le savoir. Dites-moi au moins comment j'ai pu vous blesser à mon insu?

Elle desserra un peu ses mains, et le regardant entre ses doigts écartés :

— Pourquoi, poursuivit-elle rapidement, vous penchez-vous toujours à cette fenêtre afin de regarder le jardin Papillon?... Il y a là une jeune fille que vous aimez... d'amour, et vous ne venez ici que pour /avoir... Avouez-le!

Cette fois, ce fut au tour de Laurent de rougir jusqu'au blanc des yeux, tant il était confus et effrayé de voir son cher secret découvert par Lucrèce Dérônis. Dans son désarroi, il s'en tira par un mensonge.

— Vous vous trompez , s'exclama-t-il , je vous jure 1... Je regardais, il est vrai, le jardin, mais c'était par pure distraction... Je ne pensais pas aux choses que vous dites; cela, je vous l'affirme!

Tout en parlant, il se troublait et rougissait de plus belle. Ses yeux baissés, ses lèvres qu'il mordait de dépit, et ses mains qu'il tordait nerveusement ne trahissaient que trop son embarras ; — mais Lucrèce t^e demandait qu'à être rassurée et à se montrer

indulgente. Elle se leva, ferma brusquement lafen^ trc et saisissant les mains de Laurent : — Bien vrai, s'écria-t-cUe , vous n'aimez pas?... Vous n'avez jamais aimé?

Ses yeux demeuraient fixés sur ceux de Laurent comme pour y chercher une réponse, et elle était devenue presque jolie, tant Tamour embellit tout ce qu'il touche. Le rhétoricien commençait à perdre son sang-froid. Ces prunelles brillantes et questionneuses, la moiteur de ces mains féminines qui serraient les siennes, l'odeur même des fleurs d'avTil posées sur le bureau, tout cela contribuait à le griser. A son âge, il n'est pas besoin qu'on vous verse beaucoup de ce vin-là pour vous tourner la tête. Ses yeux s'enhardirent à contempler les joues animées, les lèvres cntr'ouvertes et le corsage ému de Lucrèce.

— Répondez- moi franchement! reprit la jeune fille avec insistance.

— Mais, répliqua-t-il d'une voix légèrement étranglée et avec un sourire vague, pourquoi voulez-vous savoir cela?

— Parce que... parce que je vous aime, Laurent!

Et rouge, honteuse, ne sachant plus ce qu'elle faisait, Lucrèce ne trouva rien de mieux pour cacher sa confusion que de se jeter au cou de Laurent. Sa tête tomba sur l'épaule du jeune garçon, et, soit hasard, soit préméditation, celui-ci sentit soudain sur son cou l'impression des lèvres dç la jeune fille.

LE FILLEUL D'UN MAU<iUIS. 69

Cela durait encore, lorsqu'un pas inégal et claudicant résonna dans Tescalier.

— Ah ! voilà mon père, chuchota la trop tendre Lucrèce en se précipitant sur son pupitre, où-elle se remit à écrire à la volée. Pendant ce temps, Laurent, pâle et chancelant comme s'il avait bu, s'agenouillait pour ramasser le volume d'Euripide, et par la lucarne du grenier, dans le brusque silence qui s'était fait entre les deux jeunes gens, la flûte d'Eustache Lapasque continuait à jeter ses trilles mélancoliques.

M. Dérônis entra sur ces entrefaites et trouva Lucrèce et Laurent hypocritement penchés, l'une sur son bureau, l'autre sur son livre, dont les caractères grecs semblaient se mêler et se tortiller comme un fourmillement d'insectes bizarres. Laurent, à qui cette hypocrisie n'allait guère, se leva au bout de quelques minutes et, sans oser regarder Lucrèce, saisit le premier prétexte venu pour s'esquiver.

Une fois dans la puc, Tadolescent marcha d'un pas rapide comme pour secouer Tétrange émotion qu'il éprouvait. Le rapide baiser de Lucrèce l'avait tout enfiévré. Encore qu'il fût tombé des lèvres d'une fllle laide et qui lui était indifférente, ce n'en était pas moifls un baiser amoureux, et, tout en marchant, il se disait avec son poète Théocrite,

Que même un vain baiser a des douceurs exquises...

Il était en même temps honteux et charmé de cette première caresse féminine ; quand il y repensait, il lui passait dans tout le corps un petit frisson voluptueux. Pendant toute la soirée il sentit l'impression à la fois chaude et fraîche des lèvres de Lucrèce, et quand il finit par s'endormir, cette sensation le poursuivit dans son sommeil. Seulement, dans son rêve, ce n'était pas la bouche de M"^ Dérônis qui se posait

sur 30O COU, mais bien les lèvres mi§;noaDes et timides de Valentinc.

Le baiser de Lucrèce eut un résultat auquel ta pauvre fille ne s'attendait guère : il accrut l'amour de Laurent pour la petite pensionnaire de l'institution Papillon. Depuis cette scabreuse après-Diidi passée au greffe de M, Dérôuis, Laurent se sentait plus hardi. Cette caresse de M"" Dérônis avait été pour lui comme un baptême de virilité. — Il n'était plus un enîant puisqu'il avait pu inspirer de l'amour à une femme, — Cette seule pensée l'emplissait d'une audace toute nouvelle. Jusque-là son amour pour Valentine avait été un pur rêve platonique, il était temps de le faire passer de la froide région de l'idéalité dans le domaine du réel. Laurent voulait oser; un je ne sais quoi le poussait à déclarer sa tendresse à celle qui en était l'objet. II avait tout au plus aperçu deux ou trois fois sa bien-aimée à l'église Saint- Antoine, quand les pensionnaires défilaient sous les orgues à l'heure de la grand'messe, mais il connaissait déjà son nom de famille : elle s'appelait Valenline Maurin. Comme il ne se souciait plus de retourner au greffe, et comme il était par conséquent privé de la contemplation du jardin Papillon, il résolut de se . dédommager en écrivant à Valentine. Pendant huit jours, il griffonna des brouillons de lettre qu'il déchirait ensuite et dont il mangeait les morceaux que rien ne vînt le trahir. Enfin au bout i

li LE KILLEIL UIN MAflOLlS.

semaine il accoucha d'une épUre qui lui parut réussie à souiiaiL Dans celte déclaration à la fois nane et brûlante, il contait à celte fillette de quatorze ans comment il l'avait vue pour la première fois, à quelle occasion l'amour était entré dans son cœur pour n'en plus sortir; puis venaient de lyriques elTusions sur le bonheur d'aimer et de se le dire, et enfin l'inévitable interrc^ation : son amour était-il partagé? — Si ses hommages étaient dédaignés, il saurait soufft'ir en silence. Au cas contraire, il suppliait i l'adorée Valenline » de lui répondre et de lui indiquer par quels moyens il pourrait arriver à lui parler. — Une fois ce chef-d'œuvre terminé, il le recopia sur un Joli papier à lettre vert d'eau , cacheta le billet avec une belle cire parfumée où il y avait de la poussière d'or, et le serra précieusement dans sa poche.

Ce n'était pas tout d'avoir écrit, il fallait trouver un expédient pour que la lettre parvînt à son adresse, et ce n'était pas une petite affaire que de l'introduire dans l'intérieur du sévère pensionnat Papillon. Après s'être bien creusé la tète, Laurent s'arrêta à l'ingénieuse idée que voiei. — A l'entrée du pensionnat stationnait une fruitière en plein vent, bien connue des collégiens et nommée la mère Tannier. Dans son enfance, Laurent avait maintes fois lorgné ses char- ' pagnes pleines de cerises, de mirabelles ou de nèfles, . suivant la saison, et souvent il avait dépensé chez la | fruitière les sous que lui donnait la tante Sophie. Il

savait que, grâce à son petit commerce, la vieille

avait ses entrées à la pension, où elle vendait aux

élèves des fruits et des sucreries pendant les récréa-

tiens. Ce fut à la mère Tannier qu'il résolut de faire

jouer le rôle dlris messagère. Pendant deux jours,

il rôda autour de son échoppe, en tâtant avec des

palpitations de cœur la lettre qui reposait dans la

poche de sa jaquette. Il n'osait parler et se retirait

en maudissant sa pusillanimité. Enfin, un samedi

soir, à la brune, il prit son grand courage, aborda

la fruitière, et, lui ghssant dans la main une pièce

de quarante sous , — toute sa fortune , — il lui

demanda si elle voulait se charger de remettre une

lettre à « sa cousine , » qui était pensionnaire chez

Mlles Papillon.

La mère Tannier eut un sourire qui fronça tous les plis de sa peau ridée et montra ses mâchoires à claire-voie. Elle fit d'abord quelques difficultés, mais prit tout de même l'argent et promit finalement de s'acquitter du message.

— Vous entendez bien, ajouta Laurent d'une voix mal assurée, vous ne remettrez la lettre qu'$ M"û Valentine, seule...

— Suffit, mon petit, répondit la ^ère Tannier en grimaçant, vous pouvez dormir sur les deux oreilles, votre commission est faite...'

En dépit de cette assertion, Laurent dormit fort mal et se réveilla avec un poids sur la conscience.

Le lendemain étant un dimanche, le jour de congé lui parut d'une longueur sans pareille. Il grillait de savoir si sa lettre avait été remise , et avec cela une mauvaise honte Tempêchait de retourner près de la fruitière. Le lundi matin, anxieux et enfiévré, il se rendit au collège, n'entendit rien de ce que disait le professeur et eut pendant toute la séance la mine de quelqu'un qui dort debout. Quand il revint pour la classe du soir, il lui sembla que, sous le porche, certains élèves le regardaient avec des airs ironiques et inquiétants. Comme on traversait la cour, un de ses camarades s'approcha et lui murmura brusquement : — Ah çàl tu as donc écrit à une élève de la pension Papillon?

— Qui te l'a dit? demanda Laurent, devenu tout pâle.

— C'est le bruit de la ville; W Papillon l'aînée est furieuse, la mère Tannier n'a rien eu de plus pressé que de lui remettre ta lettre... Ahl tu es dans de beaux draps 1

Laurent sentit ses genoux plier et une sueur froide lui glisser le long de Téchine. Il entra en classe, blême, la bouche sèche, la gorge serrée comme un accusé qui attend sa condamnation. Ce jour-là, on expliquait du Démosthène. Au moment où c'était à son tour de reprendre Texplication, on entendit dans l'escalier le pas pesant et bien connu du principal. Laurent pressentit qu'il venait pour lui, et sa voix

se perdit dans son gosier. La porte fut ouverte d'un coup sec, et le pHncipol, la tête droite, l'air solennel, s'avança au milieu de la classe tandis que le professeur et les élèves se levaient.

— Messieurs, commença d'une voix lente et digne le liaut fonctionnaire du collège, on vient de m'apprendre un scandale qui a justement ému toute la ville; un élève a eu l'impudence d'écrire une lettre inconvenante et ridicule à une jeune fllle appartenant â l'une des plus honorables institutions de Juvlgny. Il n'a pas craint de soudoyer une mercenaire pour introduire dans la pension des demoiselles Papillon cette lettre impertinente, fruit d'une imagination perverse et prématurément corrompue. H faut que le coupable soit puni ; je ne tolérerai pas plus longtemps la présence d'une brebis galeuge dans le troupeau conflé à mes soins... Élève Husson, sortez I Vous êtes exclu du collège, et j'en informe votre famille.

D'un geste indigné le principal montrait en même temps la porte toute grande ouverte. Sans prendre le temps de ramasser ses livres, Laurent se précipita dans le couloir et disparut.

Au bout d'un quart d'heure et sans qu'il sût trop comment, il se trouva assis sur la plate-forme du vieux ch&teau. — Ainsi c'était là le 'résultat de son équipée : la perfide fruitière l'avait trahi, Valenllne n'avait pas reçu sa lettre. Il allait devenir la "*^ ^'^

po^f; qu'il ovait cornue et lut lentement, on appuyant sur chaque mot, ce passage du titre De la pumance patntiflle :

« Article 37b. — Le père qui aura des sujets de mécontentement très-graves sur la conduite de son enfant aura les moyens de correction suivants :

« Article 377. — Depuis l'ôge de seize ans jusqu'à la majorité, le père pourra requérir la détention de son enfant pendant six mois au plus, etc. «

Laurent, terrifié, se retourna Involontairement pour voir s'il n'y avait pas déjà un gendarme dans la boutique. ,

— Vous comprenez? poursuivit Husson, je pourrais \ous faire enfermer dans la prison de la ville haute... Mais il faudrait vous y nourrir, et je n'ai pas d'argent à perdre.

11 posa le code sur la table, fit une pause comme pour allonger les angoisses du coupable et continua, en reprenant un ton narquois et flegmatique : — Demain matin, vous entrerez comme apprenti chez Fleuriselle, le droguiste de la rue Entre-Deux-Ponts, qui consent à vous prendre pour la nourriture et le logement. Nous verrons si vous trouverez encore moyen de vous faire chasser de cette maison-là.

Laurent avait redressé la tête et il allait protester, quand un regard suppliant de la tante Sophie lui ferma la bouche.

, n'est-ce pas î cria le bou-

LE FILLECL D IN VAItOnS. 79

langer; mainleiuiDl, qu'il moDle dans sa chambrr c( qu'on l'y laisse.

Le pau^TC Jouvenceau pagua lentemeul sa mansarde, n n'élait pas arrivt^ au sommet de l'oscalior que sa résolution élall prise. — Plutôt mourir comme un chien au coin d'une route que de subir l'aRt^nt de cet apprentissage chez un épicier ! — Les id«s de fuite lui revinrent à l'esprit, et avec elles lo souvenir des dernières paroles que lui avait adresstys son parrain, le soir du bal. Elles s'étaient gravées dans sa mémoire ; il se les était répétées bien souvent, — chaque fois que les duretés de Mcmmie llusson le disaient trop souin-ir. — Pourquoi n'irottil pas trouver M, de Rosières ?.. . Les Islettes n'étalent qu'à huit lieues de Juvigny. La route était fïicllr, ri ce serait l'aflaire d'une Journée...

A sept heures, la tante Constance lui apporta son souper sans desserrer les lèvres. II n'en mongrn qu'une partie et enveloppa le reste dans un journal. La nuit vint, neuf heures sonnèrent à lo Tour-dcl'Horlogc ; à dix heures, il entendit llusson verrouiller ifl boutique et se coucher dans un cabinet voisin de la boulangerie, puis ses tantes montèrent dans leurs chambres, et le silence régna dans In maison endormie. Seuls, les grillons de la c''"'"*""' '"■ '"■■" ""■' tinuèrenl à veiller et à ctianicr.

tombée du jour, avait crayonné mots par lesquels il instruisait

VN MABQllS.

de lui garder le secrel.

in, il se déchaussa, prit c mille précautions l'esca- Quand il fut au premier 1 porte de M"* Sopliie, y 1 baiser à la chère tante, e en faisant une pause à s la cour, il prêta l'oreille:

it on entendait siflleF son )isoas.

I sortir par la porte de la lurait mis toute la maison doucement dans la remise, le croisée, fermée par un les Juifs. Il entre-bâilla la )iles d'araignée, fltjouerlc sauta dehors, — Pas une jssit sur une marche, se I qui scintillait entre les s, et envoya une dernière le, pour laquelle il subis- Puis, d'un pas rapide, il lit de la ville.

Uhorloge des Islettes venait de sonner huit heures, et dans les salons de M. de Rosières, au Bois-des- Penses, la pendule à incrustations de cuivre, qui datait du roi Stanislas, était en train de faire écho pour la seconde fois aux huit notes argentines de l'église. Le soleil avait disparu derrière la forêt, mais la réverbération du couchant éclairait d'une lumière mourante les lambris du salon, où de bruns panneaux de noyer encadraient des chasses et des bergeries d'Yard, un peintre meusien dont les toiles hautes en couleur ornent encore maint vieux logis du Barrois. Non loin des fenêtres, assis à une table de trictrac, M. de Rosières achevait une partie avec la propriétaire de la verrerie des Petit es-Islettes, M"* Bastienne de Fierbois. Par les croisées ouvertes, les dernières rumeurs du soir arrivaient jusqu'au fond du salon, tandis que les deux joueurs, la tête

Kî LE FILLEUL D'UN MAROUIS.

penclire sur la table, agitaient leurs cornets, d'où les dés s'échappaient avec un bruit sec.

M"° de Fierbois était une forte personne de cinquante-cinq ans, bôtie comme un homme, avec une voix màlc, de gros traits, d'épais sourcils et une légère moustache sur la lèvre supérieure. Ses cheveux gris arrangés à la diable retombaient çà et là en longues mèches sur son cou hâlé ; sa robe de laine, coupée sur un antique patron, dessinait naïvement la robuste charpente de son grand corps taillé à la serpe et de ses longs bras osseux. M"" Bastienne était une maîtresse femme ; elle dirigeait seule sa verrerie, faisant marcher ses ouvriers au doigt et à l'œil, levée dès la fine pointe dujour et surveillanl elle-même ses chargements de bois dans les coupes, où on 1b rencontrait par tous le8 temps, les jupes troussées jusqu'au jarret et les pieds chaussés do fortes bottes de chasse. Toute petite, elle avait tenu le marquis sur les fonts baptismaux, et elle lui avait voué une affection de sœur ainée que M. de Rosières lui rendait respectueusement.

Le marquis avait vieilh. Ce n'était déjà plus le brillant cavalier du bal costumé de Juvigny. Huit ans s'étaient écoulés depuis cette époque oîi M. de Rosières, si l'on s'en souvient, frisait déjà la quarantaine ; or, à cette période de la vie, huit années de 1 changement notable. Le marquis sanler et avait pris goût au sans-

LE FILLEUL U'UN HAUQUIS. n

façon de la vie campagnarde. N'ayant plus de coquetterie, laissant pousser sa barbe, il se couchait tût, dormait tout son soill et faisait ses quatre repas. Â ce régime, sa taille s'était épaissie, ses traits avaieat grossi; une légère couperose, cette affection des tempéraments sanguins, avait étendu sur ses joues et sur son nez bourbonien des filets rouges, pareils aux nervures des feuilles de vigne empourprées par l'automne.

— Filleu, tu es bredouille 1 dit M"" de Fierhois en annonçant un dernier coup de dé, veux-tu ta revanche 1

H. de Rosières jeta avec dépit son cornet sur la table et se leva : — Ma foi, non I s'écria-t-il, diantre soit du trictrac l Je ne sais ce que j'ai dans les doigts ce BôiF...

Il ût deuic ou trois tours dans le salon. Le jour était tout à fait tombé ; ia vieille gouvernante, Ambroisine, apporta la lampe. Le marquis la rudoya à. propos de la mèche qui charbonnalt et ia renvoya à sa cuisine avec un juron. — Mon fi, reprit M"" Bastienne qui avait tiré de sa vaste poche un tricot et qui déroulait son peloton de laine, tu es gr(^non ce soff; sur quelle herbe as-tu marché?

— Je suis allé au Neufour, chez ma sœur de Brieultes ; elle m'a échauffé la bile avec ses lamentalions sur son fils Sainte-Marie.

— Haï haï fit M"" de Fierbois en piquant •

aiguille à tricoter dans ses cheveux, et que devienl-ilj ce garçon 1

— Il est en train de devenir capucin, si on n'y met ordre, répondit M. de Rosières, lâchant tout à coup la bride à sa mauvaise humeur; a-t-on idée d'un pareil chevalier de la Triste Figure? Au lieu de ! faire gaillardement son droit et de prendre du boa temps, comme il sied à son âge, le voilà qui nous écrit des jérémiades 1 Monsieur prétend qu'il n'est point taillé pour vivre dans le monde et demande la permission d'entrer à Saint-Sulpice... Là-dessus sa mère se désole et me fend la tête de ses doléances. Je lui ai répondu qu'elle n'avait que, ce qu'elle méritait, ayant élevé son fils comme une poule mouillée. Elle a avalé la chose de travers, et nous nous sommes quittés fâchés... Avouez, marraine, que ces ennuislà n'arrivent qu'à moi. Je n'ai qu'un neveu, je rêve ^ de le marier et de faire de lui mon bâton de vieillesse, et voilà qu'il se met en tète d'endosser une j soutane... Là, qu'en dites-vous?

— Je dis, répliqua M"° Bastienne, que la soutane a du bon, et qu'il pourrait faire pis.

— Hein I s'exclama le marquis, qui pirouetta sur I lui-même et vint se camper devant la vieille fille comme un point d'interrogation ; vous trouvez que mon neveu Sainte-Marie a le sens commun ?

— Je trouve, mon cher, que mieux vaut un bon prêtre qu'un sot mari, comme on en voit tant... Ton

LE FILLEIL UTN MARyilS. B5

neveu Sainte-Marie, malgré tout son esprit, esl uq sauvage fort gauclie et peu aimable avec les femmes ; de plus, il a les épaules rondes et il n'est pas beau...

— J'en conviens, reprit piteusement le mari|uis, il n'a rien des Rosières, il tient des Brieulles...

— Ëh bien I mon enfant, quand on est tourné comme ton neveu, on court de gros risques en se mariant, et Sainte-Marie prouve qu'il est un garçon sensé en voulant entrer dans les ordres.

— Morbleu I s'écria M. de Rosières, avec ce beau raisonnement mon patrimoine deviendra un bien d'Église et servira à doter une congrégation ; croyezvous que ce soit gai?... J'aimerais mieux léguer ma fortune à un hospice d'enfants trouvés 1

— Tu seras puni par où tu as péché, libertin !,.. Tout cela n'arriverait pas si, au lieu de passer ta jeunesse à courir la prétantaine, tu avais pris une Iwnne femme et tu avais fait souche de petits Rosières bien râblés et bien portants.

— Eh ! parbleu, marraine, vous qui prêchez si l>ieB, pourquoi ne vous êtes-vous pas mariée ?

— Ohl moi, c'est différent, soupira la vieille fllle; orpheline avec trois petits frères auxquels il fallait donner la becquée, ni riche ni Jolie, tout ce

pas bien appétissant... D'ailleurs je ne pens ^u mariage, pendant que je trimais à la

sfi L^ FILLEUL D'UN MARQUIS.

pour payer les frais d'éducation de mes bambins ! Mais toi qui n'avais pas de pareilles excuses, tu as gaspillé ta jeunesse, et aujourd'hui tu t'en mords les doigts.

— Hum I fit le marquis en s'asseyant en face de sa voisine, il y a du vrai... Mais quoi? quand on est jeune on croit que ça durera sans cesse, que les cheveux ne grisonneront jamais, que les femmas vous aimeront toujours... Ah ! si l'on pouvait recommencer I

M. de Rosières devint brusquement silencieux. Les coudes appuyés aux bras de son fauteuil, la tête penchée en avant, il regardait vaguement du côté de la fenêtre ouverte. On eût dit qu'il y voyait défiler toutes les fredaines de sa jeunesse. Il était arrivé à cette époque de la vie où l'on s'aperçoit qu'on vieillit et que les jolies filles ne tournent plus la tête lorsqu'on passe à côté d'elles. Il songeait, non sans tristesse, que de nouveaux venus lestes et pimpants avaient pris sans façon sa place à la table du plaisir. On le laissait maintenant se morfondre à la porte, et les convives ne faisaient pas plus attention à lui qu'à un mendiant qui rôde devant les fenêtres en lorgnant le rôti... — Le silence du salon n'était plus interrompu que par le cliquetis des aiguilles de W^ Bastienne, le tournoiement lourd des phalènes autour de la lampe et le bourdonnement du rouet d'Ambroisine, qui, après avoir rangé sa vaisselle,

s'était installée ovec saqucnouillc dans ranticliambrc. Par moments le vent frais apportait avec les parfums printaniers les trilles des rossignols célébrant à leur façoD leurs courtes heures de jeunesse. M. de Rosières les écoutait en poussant des soupirs, et, pour la première fois peut-être, ce joyeux vivant à l'esprit positif et peu enclin à la rêverie se sentait entraîné dans un courant éiégiaque. Cela ne dura pas longtemps : le marquis n'était pas homme à se plonger jusqu'aux oreilles dans la mélancolie; son naturel léger reprit le dessus, il s'éventa comme pour chasser la vague tristesse qui l'enveloppait, et faisant claquer ses doigts :

— Bastel ditril, voyez-vous, marraine, la fidélité n'était pas ma vertu, et j'aurais fait un mauvais mari... N'y pensons plusl J'aime encore mieux recommencer une partie ; me donnez-vous ma revanche?

— Volontiers, reprit M"" Bastienne en rangeant son tricot.

Ils se rassirent à la table de trictrac, et les dés recommencèrent à résonner sur le tablier du vieux jeu d'ébène à lames d'ivoire.

— Deux 1 annonça M"' de Fierbois, ambemsf

— Bonne affaire! répondit le marquis, ambesas m primii eit.siffnum perdilionis... Mais vous ne sa"'pas le latin, morraine 1

Comme il achevait, un timide coup de sonne

IW LE FILLEUL DXH MARQUIS.

retentit à In porte do la coup, cl les chiens se mirent

à aboyer dans le chenil :

— Hein 1 fit-il, on a sonné.

Il ouvrit la porte du salon :

— Ambroisine, va un peu voir qui nous arrive? Tandis que les chiens aboyaient de plus belle,

M'"' Bastienne avait posé son cornet, et le marquis s'était mis â arpenter le salon de long en lai^e. Au bout de deux minutes, le fausset d'Ambroisine monta du fond de la cour : — Monsieur, disait-elle, c'est un jeune garçon qui demande à vous parler.

— Il clioisit bien son heure, murmura le marquis ; et, se penchant à la fenêtre, il cria : — Qui est-il, ce garçon?

A cette question, une voix jeune et un peu voilée répondit dans la cour pleine d'ombre : — C'est moi, mon parrain I

— Hein!... qui, toi?

— Laurent Husson.

M. de Rosières tressaillit et resta bouche béante.-

— Fais-le monter, Ambroisine, reprit-il d'un ton

radouci.

uii« j„ T?:„v„:„ .■/.„!. i„..^„ et roulait de gros yeux

qui avait repris sa pro-

igitation. — Tu as donc

voilà du nouveau!

is et, tout en piétinant,

i nerveux. Un instant

après, la porte se rouvrit et Ambroisine poussa dans le salon le pauvre Laurent, qui n'était pas trop à son aise et tordait violemment son feutre dans ses doigts. Les huit lieues qu'il avait faites l'avaient mis en piteux équipage. Ses souliers étaient boueux, ses vêtements, blancs de poussière ; il semblait harassé, et ses lèvres pâles trahissaient la fatigue et l'inquiétude. Cependant, sous la couche de poudre qui le couvrait, il n'avait pas encore trop mauvaise mine, et ses beaux grands yeux limpides jetaient un éclat qui faisait oublier le désordre de sa toilette. M"® de Fierbois, qui le dévisageait, ne put s'empêcher de dire tout haut à M. de Rosières : — Il est gentil, ce garçon!... Il te ressemble quand tu avais son âge.

Laurent regarda avec surprise cette robuste personne, dont la tournure virile et la moustache le firent songer à la tante Constance ; mais il y avait tant de bonté dans les gros yeux de M"® Bastienne qu'il se sentit promptemont rassuré. Quand Ambroisine eut disparu, il prit son grand courage et, s'adressant à M. de Rosières, qui le contemplait sans souffler mot:

— C'est moi , mon parrain , répéta-t-il ; je suis venu vous trouver parce que je ne pouvais plus rester chez nous, où on me malmenait.

— On te malmenait ! s'écria enfin le marquis, ce n'était pas ta tante Sophie, je suppose?

— Ohl non, elle a été toujours bonne pour moi,

90 LE FILtElL D'LN MARQUIS.

répondit Laureiil en éclatant tout a coup en sanglots^ c'était mon père.

Le marquis étouffa à demi un gros juron, tandis que M"° Bastienne faisait asseoir Laurent dans un fauteuil et lui tapait amicalement sur la joue pour le calmer.

— Et tu t'es souvenu de mol, tout seul? poursuivit M. de Rosières, tu ne m'avais pourtant pas revu depuis...

'-^ Depuis le bal de la préfecture I s'écria Laurent ; mais je ne vous ayais pas oublié, je me rappelais ce que vous m'aviee dit et je pensais souvent à vous.

— Ah I ah ! reprit le marquis visiblement satisfait, et tu es venu à moi de confiance?

— Oui... C'est peut-être bien hardi de ma part, mois j'espérais que vous me donnerie» une bonne parole et un bon conseih

— Et si tu ne m'avais pas trouvé ou si je n'avais pas voulu te recevoir?

— Je serais reparti comme je suis venu.

— Au fait, comment es-tu venu?

— A pied, en demandant mon chemin à chaque village.

— A pied 1 huit lieues I s'écria M"^ de Fierbois, mazettel tu as de bonnes jambes I Et tu as peut-être dîné par cœur encore? Je suis sûre qu'il meurt de faim, tandis que tu l'assommes de questions... Voilà

LE FILLEUL DLlf MARQUIS. M

bien les hommes I Fais-lui donner à souper, el lu Tinterrogeras après*

— Ambroisine! cria le marquis d'une voix de Stentor^ un couvert, du jambon, de la volaille, apporte tout ce que tu trouveras dans le garde-manger. . . Allons, leste!

Honteuifr de ne pas avoir eu tout seul une si lumineuse idée, M. de Rosières s'était lui-même élancé à Tofflce. Il en revint portant à pleins bras un pâté demi-entamé, un pain et une bouteille de bordeaux. Quand le couvert fut installé sur un guéridon, lo marquis posa une tranche de pâté sur Tassiette de son filleul, tandis que M"« Bastienne versait du vin.

— Maintenant, à table, mon garçon, lui dit-il, c'est moi qui te servirai.

Il n'était que temps* Laurent, qui avait vécu toute la journée du morceau de pain emporté en quittant la boulangerie, commençait à défaillir dans son fauteuil. Aussi son appétit de dix-sept ans eut vite raison de la tranche de pâté. De chaque côté du guéridon, M. de Rosières et M*^^ Bastienne regardaient en souriant les bouchées disparaître en un clin d'œil, et ces deux vieux célibataires se sentaient tout aises d'avoir cet adolescent à choyer et à servir.

— Ainsi, reprit le marquis en remplissant à son tourlo verre de Laurent, tu es parti de Juvigny sans dire gare?... Le boulanger a dû faire une drôle de

mine en voyant son oiseau envolé/.. Pourquoi te maltraitait-il, ce mitron à face de carême ?

— Parce qu'on m'avait renvoyé du collège.

— Peste!... renvoyé!... Tu avais donc fait quelque belle frasque, hué un professeur ou rossé un pion, hein, mon gaillard?

— Non, répondit Laurent en rougissant^ ce n'était pas cela...

— Diantre ! fit M. de Rosières en fronçant le sourcil, quoi donc alors?... Gonfesse-toi sans barguigner. Puisque tu viens chez moi, il faut que je sache à quoi m'en tenir sur ta conduite et ton honorabilité.

— Oh ! s'écria Laurent avec un accent de fierté blessée, je n'ai rien fait de déshonorant... Seulement, c'est difficile à dire... — Et il rougit de plus belle.

— Allons, poursuivit le marquis, point de fausse honte 1 Tiens, prends une aile de volaille, cela te donnera des forces.

— Un instant! s'exclama M"® Bastienne, voilà que tu le bourres maintenant, après l'avoir fait jeûner... Voyons, mon garçon, souffle et remèts-toi. C'est donc un secret d'État que ton aventure? •

— Ce n'est pas un secret, repartit Laurent auquel l<î vin de Bordeaux commençait à rendre de l'aploml), mais... — Il se redressa d'un air digne, et avec un grand sérieux il ajouta : — Je ne voudrais pas compromettre par une indiscrétion une personne qui se

trouve mêlée sans le savoir à cette affaire..., une jeune fille que...

— Ha ! ha I interrompit M"® Bastienne en levant vers lui un doigt menaçant, regarde-moi dans le blanc des yeux... Jo parie qu'il y a de l'amour dans ton histoire !

— Eh bien, oui, murmura Laurent rouge comme un coquelicot, — et, les yeux baissés, tout d'une haleine, il conta brièvement l'aventure de la lettre adressée à la pensionnaire des demoiselles Papillon.

Le marquis se frottait les mains et se tenait les cotes.

— Ah ! le gaillard ! s'écria-t-il en se levant, et ces cuistres t'ont renvoyé pour cela?... Moi, je t'aurais donné un prix d'excellence...

— Veux-tu bien te taire, vaurien! dit M"® Bastienne en lui pinçant le bras ; voilà de beaux principes!

Elle emmena M. de Rosières à l'écart et ajouta :

— Dis donc, il est précoce, ton filleul, il marche sur tes traces, garnement 1

"- C'est Justement ce qui me plaît en lui, riposta ^' de Rosières en s'accoudant à la fenêtre ; si seulcn^ent mon pleurard de neveu lui avait ressemblé 1 ^^ais non, au lieu de sang, c'est de l'eau bénite que ^6 Sainte-Marie a dans les veines...

— Assez, voltairien ! interrompit M"® Bastienne scandalisée.

9\ LE FILLEUL Dl'N MARQUIS.

Pondant ce temps, la moite chaleur du bordeaui et Uextreme fatigue avaient doucement assoupi Laurent, et sa tête alourdie s'était renversée sur le dossier du fauteuil. Ses longs cils baissés projetaient leur ombre sur ses joues rosées, et ses lèvres entrouvertes laissaient .voir ses fines dents blanches.

— Tiens, il s'est endormi I murmura le marquis en tournant la tète vers le guéridon.

— Il est joli comme un cœur, ce gamin-là, reprit W^'^ Dastienne avec un accent de naïve admiration.

— Qu'allons-nous en faire? demanda le marquis, devenu rêveur.

— Pour le quart d'heure, il n'y a qu'une chose a faire, c'est de le fourrer au lit, répondit M"' de Fierbois.

— Vous avez raison , marraine , je vais dire à Ambroisine de mettre des draps dans la chambre bleue...

M. de Rosières s'éloigna sur la pointe des pieds. Quand il revint, la chambre était prête, et, sans réveiller Laurent, le marquis et M"** Bastienne se mirent en devoir de le transporter à bras dans son fauteuil. A la première secousse, le jouvenceau rouvrit les yeux à demi, entrevit dans la lumière les deux têtes souriantes de son parrain et de la vieille fille, murmura un pu deux mots inarticulés et inclina de nouveau sur l'épaule sa tête ensommeillée. Vne fois qu'il fut casé dans la chambre bleue, M"^ de

Fierbpîs laissa M. de Rosières déshabiller son filîeul; elle coiffa son capuchon, alluma sa lanterne, empoigna dans l'antichambre un bâton de houx qui lui servait de canne et regagna solitairement la verrerie des Petites-Islettes.

Le lendemain matin, tandis que Laurent dormait à poings fermés dans le grand lit à quenouilles de la chambre bleue, M» de Rosières, le nez au vent et les mains sous les pans de sa veste, arpentait sa tonnelle en réfléchissant à l'incident de la veille. Ce

filleul qui lui tombait des nues allait notablement déranger la quiétude de sa vie de célibataire. D'abord il était certain que la sœur du marquis, M'"° * Brieulles , uniquement préoccupée des intérêts de son fils Sainte-Marie, verrait d'un très-mauvais œil l'introduction de ce jeune hôte dans la maison du Bois-des-Penses ; ensuite il fallait compter avec les Husson. Bien que Laurent n'eût pas à se louer du boulanger, il était encore mineur; oa ne pouvait l'enlever à sa famille sans obtenir le consentement de Memmie Husson et sans entamer avec ce dernier une correspondance désa-

LE FILLEUL D'UN MARQllS. 97

gréablo. Ce n'était pas tout : eo supposaat que le boulanger donnât carte blanche au marquis, que ferait-on de Laurent? Il était impossible de le laisser vivre dans l'oisiveté aux Isletles, il faudrait lui créer une position et Taider à faire son chemin dans le monde. Le marquis regimbait \x^ peu à Tidée d'assumer sur lui toutes ces responsabilités qui effrayaient son égoïsme de vieux garçon. D'un autre côté, renvoyer Laurent à Juvigny, il n'y voulait pas songer. Outre que le jeune homme ne paraissait pas d'humeur à s'y prêter, M. de Rosières s'indignait à la seule pensée d'une pareille cruauté. Dans le fond de sa conscience, le marquis se sentait tenu de donner aide et protection à cet enfant qui était venu se réfugier sous son toit. D'ailleurs Laurent lui plaisait, et tout un ordre de causes mystérieuses l'attachait à cet adolescent , dont le regard et le son de voix l'avaient dès le premier moment remué jusqu'aux entrailles.

— Morbleu ! dit-il, il ferait beau voir que je laissasse échapper la meilleure occasion que j'aie jamais eue de me montrer homme de cœur et homme de parole... Cet enfant a cru à mes promesses; il no feut pas qu'il soit pipé comme une alouette à la frouée. Je le garde, ma sœur en pensera ce qu'elle voudra !

Là-dessus, le marquis remonta dans sa chambre et se mit en devoir d'écrire à M"° Sophie Husson*

9H LE FlLLCrL D'UN MARQUIS.

Celte letlrc dut ombarrasser M. de Rosières, car il la recommença plusieurs fois, et il la termioait à peine . lorsque Ambroisine vint annoncer que le déjeuner était scni. Le marquis trouva dans la salle à manger son filleul en train d'examiner les portraits des Itosicres pendus au mur. — Eh bien I mon garçon, s'écria-t-il en lui tapant amicalement sur l'épaule, as- tu fait un bon somme? As-tu l'appétit ouverte Nous allons déjeuner d'abord, et puis nous causerons sérieusement.

Quand ils curent mangé, M. de Rosières emmena son hôte dans le jardin, dont les terrasses fleuries dominaient la vallée. Laurent n'avait pas assez d'yeux pour tout admirer : les plates-bandes où les iris, les pivoines et les tulipes étalaient leurs couleurs tapageuses, les toits fumants du village et les horizons boisés de l'Ai^onne qui moutonnaient à perte de vue. Il respirait à pleins poumons l'air forestier et demeurait en extase en écoulant la musique des oiseaux.

— Quel beau pays! murmura-t-il enthousiasmé.

— Tu trouves I Je te le ferai connaître en détail lin iio ooa ifti>i.a. maîo r./,iip le moment, nous avons

ilus urgentes. J'ai écrit à irdais avec moi.

n, tu dois avoir dix-sepi

LE FILLEUL D'I'N MABQUIS. 99

ans passés, et il faut songer à ton aveiiip... Où eu étais-tu de tes études?

Laurent répondit qu'il achevait sa rhétorique et comptait se présenter au baccalauréat l'année d'après.

— Bien ! il faut d'abord devenir bachelicp, ensuite la me diras quelle profession tu veux choisir- Dès (lue j'aurai reçu- la réponse de tn tante, je te conduirai à Paris dans un bon collée, et tu ne reviendras ici que quand tu seras tout à fait un homme.

Laurent sauta au cou du marquis; celui-ci l'embrassa avec eltusion, puis ils allèrent ensemble faire visite à M"« Bastienne de Fierbois.

Deux jours après, on reçut la réponse de M"» Sophie. H. de Rosières ne ia lut point à Laurent, mais il lui dit brièvement que Memmie Hussnn consentait à loul, et il lui remit un petit billet dont l'encre lavée et blanchie par places indiquait qu'on avait pleuré f» Vécrivanl. M"' Sophie recommandait à Laurent d'être plus sage, de toujours bien se conduire, et elle terminait en lui envoyant ses meilleures tendresses. M"" de Fierbois s'était chargée de préparer et de confectionner le trousseau du filleul ; dès que tout fut prêt, le marquis et Laurent montèrent dans la diligence de Châlons, et le lendemain malin ils arrivaient à Paris.

A partir de ce moment, une nouvelle vie coi l*'>wr Laurent. Ce furent d'abord les ébahis

ion LE FILLEIL D'VN MABQtlS.

de Pnris, le tumulle des grandes rues populeuses, le brouhaha des boulevards flamboyants à la tombée do la nuit, les fièvres du théâtre, le sentiment de la solitude au milieu de la foule. Puis vinrent les journées studieuses du lycée. L'intelligence du jeunfl provincial prit une allure et un essor tout autres au frottement des intelligences parisiennes si éveillws, si remuantes, si finement aiguisées. Il se trouva prèf pour répreuve du baccalauréat bien plus vite qu'il ne le pensait, M. de Rosières, averti, accourut à Paris et s'occupa des formalités préalables à l'examen. II avait apporté l'acte de naissance de son filleul, cl jl le déposa lui-même au secrétariat de la Sorbonne, — Ce fut une date mémorable que ce jour de l'examen. Laurent se souvint longtemps de l'heure d'angoisse qu'il avait passée entre l'épreuve de la version el l'eicamenoral, dans cette grande cour de la Sorbonne, dont il arpentait d'un pied fiévreux les pavés verdoyants. Enfin il fut reçu et son parrain triomphanl l'emmena dans le Luxemboui^ plein de soleil. Us dînèrent en tête-à-tête au café Caron, puis au desserl M, de Ilosières, tout en d^ustant un verre de pomard, dit à son filleul :

— Te voilà bachelier, c'est bel et bon, mais quel métier vas-tu choisir? Veux-tu être avocal? On prétond que, par le temps qui court, c'est une profes- M, je n'aime pas beaucoup veux pas t'inftuencer.

LE FILLEUL D'UN MARQUIS. lot

Et comme Laurent déclarait qu'il n'avait pas grand goût pour les subtilités du code, le marquis pouîsuivit :

-^ — Sais-tu ce que je ferais à ta place? J'étudicr rais la médecine. Le vieil officier de santé des ' Islettes ira bientôt rejoindre ses malades, la place est bonne à prendre, et je ne serais pas fâché d'être soigné par toi dans mes vieux jours.

— Va pour la médecine, répondit gaiement Laurent; j'aime mieux cela.

Quelques jours après, le marquis alla au secrétariat de l'École de médecine accomplir les formalités requises, puis il installa son filleul dans une petite chambre, rue Madame, lui remit le premier trimestre de sa pension et s'en retourna aux Islettes.

Cinq ans se passèrent, cinq riches années de jeunesse aux journées bien remplies, aux soirées studieuses. Laurent était devenu un beau garçon à la physionomie virile et franche, à l'esprit vif et sain, au corps élégant, souple et robuste ; ses yeux noirs étaient épanouis et riants ; ses lèvres pleines d'un sang jeune et frais rougissaient comme deux guignes à travers sa barbe frisée. Bien qu'il ne vécût pas en chartreux et qu'on le rencontrât parfois en joyeuse compagnie à Robinson ou au bal Bullier, il avait assez de volonté pour réduire à la portion congrue ses appétits de plaisir; il savait rester sur sa faim et ne souffrait jamais que Ja flânerie empiétât sur

toi LE FILLEUL D'UN MARQUIS.

ses heures de travail. A la suite d'un concours, il fui admis comme interne à la Charité, et, à partir de ce moment, on le classa parmi les étudiants piocheurs qui donnaient de belles espérances. Dans le cours de ces années d'étude, il ne retourna qu'une fois à Juvigny pour la conscription. Il descendit à rhôtel. Memmie Husson, prévenu de son arrivée, lui fit savoir qu'il n'était nullement désireux de le revoir; mais la tante Sophie accourut dès le matin pour l'embrasser, et ils ne se quittèrent plus de la journée. Le baiser matinal de la tante porta bonheur à Laurent : 11 tira un bon numéro et put retourner libre de toute préoccupation, a ses études de médecine.

Pendant ce temps, aux Islettes, les semaines coulaient régulières, lentes et monotones comme les gouttes d'eau qui tombent d'un toit. Le marquis chassait, faisait ses quatre repas, prenait du ventre, rudoyait Ambroisine et le soir jouait au trictrac avec Mïi« Bastienne. Pour que sa sœur le laissât en paix, il avait consenti à chapitrer son neveu Sainte- Marie, et ses sermons joints aux suppUcations de M«*° de Brieulles avaient décidé le jeune homme à renoncer à ses idées de célibat ecclésiastique. U était revenu mélancoliquement au Neufour, près de sa mère, et le marquis s'évertuait à lui chercher une femme parmi les héritières des environs. Besogne peu agréable et qui exerçait violemment la patience de M. de Rosières, car le jeune Sainte-Marie se

LE FILLEUL DUN MARQUIS. lOî

nontrait peu sociable, et Bon hnmeur morose ne aisait pas de lui un prétendu facile à caser.

Le marquis puisait ses seules cousolalions dans os lettres de son filleul. Quand il en recevait une, l'était jour de soleil au Bois-des-Penses, et Ambroiiine, qui s'en ressentait, bénissait les heures où le piéton apportait le courrier. Le soir, avant de commencer le trictrac, H. de KoBières lisait tout haut à M"" de Fierbois l'épltre du filleul, et la lecture se terminait invariablement par cette réflesion :

— A la bonne heure, c'est un homme celui-là I... Ce n'est pas lui qui répondrait par des mines d'âne aux agaceries d'une aussi jolie enfant que Berthe Fontcnillel La'peste soit des poules mouillées 1...

Vers la fin de l'été de 18S7, un beau soir, M"» de Fierbois fut accueillie à son entrée dans le salon par une exclamation de M. de Rosières, qui battait dos pulrechats en agitant une lettre dans ses mains : — Marraine, lui cria-t-il, Laurent est re^u docteur 1 J'espère que vous lui* donnerez votre clientèle ; il nous arrivera dans trois ou quatre Jours, vive la Joiel... Je me sens des envies de danser; — il prit les mains de sa vieille voisine, en fredonnant les ppemlères mesures du menuet d'Exaudet : — Tra la -Tralalal.,. Tra la la! — et fit si bien

finit

par danser gravement avec lui, au grand

«fmcnt d'Ambroisine.

m LE FILLEIL DIN MABOllS.

Deux jours aprt'-s, au coucher du sulcil, 1» diligence dcChùIons à Verdun s'arrêta brusquement avant de descendre la côte de Bicsine, et un voyageur, qui nélait autre que Laurent, dégringola de l'impMale. On étaitan commencement d'août, à la veille même de la Saint-Laurent, et le jeune homme, qui voulail surprendre son parrain, avait avancé son voyage afin d'arriver à temps pour la fête du marquis.

Il ne s'arrêta pas à contempler le magnifique spectacle que présentait à cette heure la forêt d'Ai^nnf à demi noyée dans les chaudes brumes du couehani; il prit vers la gauche un Sentier qui dévalait vers la maison du Bois-des-Penses et pénétra chez M. de Rosières par la porte du verger. Comptant Irouver son parrain encore à table, il se confectionnait un bouquet de fête au détriment des rosiers qu'il rencontrait sur son chemin, et il s'était glissé ainsi en tapinois jusqu'à Tune des ailes du vieux logis, lorsqu'il entendit un bruit de voix dans la salle de billard. Il se trouvait précisément derrière un rideau de framboisiers qui masquait l'une des croisées; il s'arrêta, prêta l'oreille, et sa curiosité fut bicnlûl si vivement excitée par ce qui se passait à l'intérieiif qu'il ne songea plus à s'éloigner. Il s'avança avec précaution tout près des framboisiers, et dans les inlerstices des feuilles ses regards plongèrent jusqu'au

c, une jeune fille était assise i

sur un étroit canapé de coulil et conversait avec un personnage occupé à pousser distraitement des billes sur le tapi» vert du billard. Autant que Laurent en pouvait juger à travers la fouillée, la jeune personne était charmante ; à l'assurance de ses intonations, à la grâce aisée de ses mouvements, on devinait qu'elle . n'était déjà plus à l'âge des pensionnaires timides et des ingénues. Elle paraissait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans. Assez grande, potelée sans être trop grasse, elle avait le teint blanc, d'épais cheveux noirs, des yeux bleus allongés et comme couchés sous des paupières câlines. Ses lèvres rouges, un peu minces, souriaient volontiers; mais ce sourire mystérieux et sàrdonique, accentué encore par deux légères fossettes au coin des joues, avait quelque chose de perfide. Sa robe claire tombait à longs plis autour d'elle; le corsage décolleté laissait voir, sous une guimpe de gaze, de fort belles épaules et une poitrine bien modelée, dont une rose rouge piquet au bon endroit faisait ressortir l'appétissante blancheur. Le joueur de billard contrastait par sa tournure, aussi bien que par sa toilette, avec cette jolie personne. Petit, maigre, vêtu de noir de la tête aux pieds, malgré la saison, il avait les épaules voûtées, l'allure gauche et les gestes hésitants. Son teint olivâtre, ses yeux renfoncés, ses traits fatigués le disaient paraître plus vieux que son âge. Son visage î*asé, souffreteux et chagrin, manquait dé charme,

i06 LE FILLEUL D'UN MARQUIS.

mais non de distinction ; son front intelligent, son regard à la fois perçant et voilé attiraient l'attention et indiquaient que sous cette frêle enveloppe il y avait une personnalité intéressante.

Entre les deux interlocuteurs, la conversation était coupée de fréquents silences. La jeune fille adressait à son compagnon des questions malicieuses auxquelles celui-ci répondait d'une façon brève et embarrassée. Au moment où Laurent arriva derrière les framboisiers, elle disait en agitant impatiemment son éventail : — Quel charmant convive, que votre ondel il est encore gai comme un jeune homme, malgré ses cinquante ans passés. . . Pourquoi ne s'est- il pas marié?

— Je Tignore, mademoiselle.

— Ce ne sont pas les occasions qui lui ontmanqué, car on prétend qu'il était un homme à bonnes fortunes.

Les billes s'entre-choquèrent violemment. Le joueur rougit et lança un regard morose dans la direction du canapé.

— Au fait, reprit la jeune flUe en plissant sa lèvre moqueuse, vous ne devez pas savoir ces histoires-là, vous qui n'êtes occupé que de choses saintes et sérieuses.

— Vous me trouvez très-arriéré, n'est-ce pas, mademoiselle Fontenille? répondit-il, — et il y avait dans l'intonation de sa voix âpre un mélange de dépit et de pitié.

— Non pas, c'est vous au contraire qui deve? me

trouver trop avancée pour mon âge... Là main sur la conscience, monsieur Sainte-Marie, avouez que je vous scandalise î

— Puisque vous faites appel à ma conscience, permettez-moi de vous répondre qu'en certaines matières une jeune fille, à mon avis, doit sinon être absolument ignorante, du moins observer une sage reserve.

— C'est-à-dire que l'hypocrisie nous sied mieux que la franchise. . . Est-ce dans vos livres de théologie que vous prenez ces belles choses?

Sainte-Marie se mordit les lèvres. — Permettez, répUqua-t-il, vous donnez a mes paroles une intention qu'elles n'ofit pas... On peut être réservé sans être hypocrite.

M^^ Fontenille étouffa un bâillement derrière son éventail. — C'est trop subtil pour moi, et j'interrogerai là-dessus mon confesseur. — Puis elle ajouta avec un petit rire clair, mêlé de notes aigrelettes : — Tout C6 que je vous accorde, c'est que nous avons une conversation qui n'est pas de notre âge, et nous

aurions mieux fait d'aller rejoindre nos parents au

jardin.

Sainte-Marie comprit sans doute combien il était P<^u aimable, ciar il repoussa vivement les billes sur ^^ tapis, et, se rapprochant de M"° Fontenille : — Pardonnez-moi, murmura-t-il.

î^tte souleva les longs cils de ses paupières, et ses

lOS LE FILLEUL D'IN MARQUIS.

yeux coulèrent vers le jeune homme un regard à lu fois étonné et ironique.

>— Pourquoi? demanda-t-elle.

— Parce que je vous ennuie... J'ai peu vécu dans le monde, et j'en sais mal parier le langage.

— On ne parie bien que des choses que Ton aime, répondit-elle avec un léger froncement de «ourcils, et non-seulement vous haïssez le monde, mais vous le méprisez.

— Vous vous trompez, dit-il d'une voix attristée, je cherche au contraire à le comprendre, puisque je dois y vivre... Je voudrais me pénétrer de ses usages et de ses goûts, et je vois combien c'est une étude difficile pour ceux qui la commencent trop tard. Je m'irrite de me sentir étranger à toutes les curiosités, à toutes les émotions des autres, et j'en souffre... Oui, j'en souffre, et j'en deviens plus maladroit encore 1

A l'éclat de ses yeux, à l'accent de sa voix, on devinait qu'il disait vrai. L'énergie amère avec laquelle il s'exprimait donnait à ses traits irréguliers une animation qui n'était pas sans beauté. M^^® FonteniUc sourit de nouveau, et de nouveau lui lança un regard étonné.

— Monsieur Sainte-Marie, reprit-elle, savez-vous ce qui vous nuit? C'est votre défaut de confiance en vous-même... — Et, ajouta-t-elle avec une intention maligne, si on pouvait se permettre de vous

donner un conseil sans encourir le reproche d'être trop avancée pour son âge..,

— De grâce, s'écria-t-il d'un air mortifié, ne me faites pas rougir de ma sortie pédante de tout à l'heure, soyez indulgente et conseillez-moi.

— Volontiers, répondit-elle, venez vous asseoir. En un tour de main, elle ramena ses jupes, qui

couvraient une bonne partie du canapé, et les. aplati* contre ses hanches avec de petits coups d'éventail, de façon à laisser une place libre à côté d'elle.

Sainte-Marie, indécis et gêné, la regardait sans répondre; il semblait mesurer d'un œil inquiet l'étroit espace compris entre les bras du canapé et les jupes frissonnantes de M^^® Fontenille ; il rougissait et ne bougeait pas.

— Le sot ! pensait Laurent, blotti derrière ses framboisiers et très-amusé par les péripéties de cette comédie intime, le sauvage I voyez s'il comprendra!

M^i« Fontenille, continuant à resserrer les plis de sa robe, regardait de côté le jeune homme d'un air qui voulait dire : — Eh bien ! décidez-vous ! — Sainte- Marie finit par sentir qu'une plus longue indécision serait ridicule; il alla chercher une chaise et s'assit respectueusement à deux pas de la jeune fille.

— Quel ours I murmurait Laurent en haussant les épaules.

M"« Fontenille en pensait peut-être bien autant ; elle se contenta néanmoins de retrousser d'un air

moqueur les coins de ses lèvres, et elle dit en fermant brusquement son éventail : — D'abord pourquoi vous babillez-vous de noir comme un professeur ou un magistrat?

Il contempla un moment ses noirs vêtements aux plis disgracieux et balbutia :

— C'est une habitude. . . Quel inconvénient y voyezvous?

— Cela vous vieillit, et, quand vous vous trouvez au milieu de gens aux toilettes jeunes et gaies, votre habit détonne comme une fausse note ; vous le séptez vous-même sans vous en rendre compte. De là votre gêne et cette gaucherie dont vous êtes le premier à souffrir.

— Sans doute vous avez raison, dit-il ; mais, entre autres infirmités, j'ai celle de ne pas savoir distinguer les couleurs, et, si je me mêlais de les assortir, peutêtre arriverais-je à un bariolage plus ridicule encore que mon parti pris de noir,

M"o Fontenille éclata de rire. — Il faut apprendre, répliqua-t-elle ; — comme pour joindre l'exemple au précepte, elle détacha la rose fixée à son corsage et la posa un moment sur son bras nu, dont la blancheur satinée ressortit encore mieux, grâce à Topposition des tons.

Sainte-Marie baissa les yeux et redevint morose. Il se sentait de plus en plus gêné. A mesure que le jour tombait, la bonne volonté qu'il avait mise à

écouter la jeune fille semblait s'évanouir pour faire place à une inquiétude nerveuse. Au contraire, les ombres du crépuscule paraissaient avoir donné à son interlocutrice plus de hardiesse et un redoublement de verve moqueuse.

—- Tenez, poursuivit-elle en lui tendant tout à coup la rose, puisque vous ignorez Tharmonle des couleurs, vous allez prendre votre première leçon...

Il accepta la fleur d'un air contraint et méfiant; * on eût dit que sa main avait peur de toucher tes doigts de M"» Foiitenille.

— Maintenant, ajôuta-t-elle, mettez-la â votre boutonnière et vous verrez comme le* rouge et le noir vont bien ensemble. L'un réveille l'autre...

Il obéit, mais d'une façon très-gauche et avec un tremblement d'impatience nerveuse, si bien que la lige se brisa et que la rose tomba à terre.

— Vous n'êtes pas adroit ! dit la jeune fille en se levant avec un mouvement de mauvaise humeur.

Sainte-Marie s*était baissé pour ramasser la rose ; il la roula un moment entre ses doigts, tandis que ses regards à la fois ennuyés et embarrassés interrogeaient timidement M»« FontenîUe, comme pour deviner ce qu'il devait faire maintenant de cette malencontreuse fleur.

— Donnez-la moi 1, murmura-t-elle sèchement. — Et, la lui arrachant presque des mains, elle la lança par la fenêtre, puis elle sortit majestueusement sans

regarder le triste Sainte-Marie, qui était resté immobile et interloqué devant le canapé désert.

— Diable 1 se dit Laurent, il n'est que temps de quitter ma cachette si je ne veux être pris en flagrant délit d'espionnage.

Il s'élança dans une allée et se mit à la recherche de son parrain. Il n'avait pas fait vingt pas qu'il entendit le bruit d'une robe frôlant les bordures des plates-bandes, et au tournant du sentier il se trouva fece à face avec M^*® Fontenille. La jeune flile leva d'un air surpris ses grands yeux vers ce beau garçon en costume de voyage, qui tenait d'une main son bouquet et de l'autre ôtait son chapeau pour la saluer. Il lui demanda où il pourrait rencontrer M. de Rosières. — Je vais le rejoindre, monsieur, répondit-elle avec une légère" révérence, veuillez me suivre.

Laurent emboîta gaiement le pas à la suite de cette jolie conductrice dont la robe de mousseline claire ondulait comme un fin brouillard dans le crépuscule, et ils arrivèrent à une tonnelle où le marquis prenait le frais avec ses hôtes. M^^® Fontenille se jeta lestement de côté et démasqua tout à coup le nouveau venu aux yeux de la compagnie étonnée.

— Laurent! s'écria le marquis en reconnaissant son filleul, c'est toi, mon garçon?... Je ne t'attendais pas sitôt I

— J'ai voulu arriver pour votre fête, mon parrain,

s'écria Laurent en montrant son bouquet et en embrassant M. de Rosières.

— Tu t'en es souvenu? dit le marquis d'autant plus charmé qu'en sa qualité d'égoïste il ne se rappelait jamais ces choses-là, tù es un brave garçon... Mais il faut que je te présente à mes hôtes.

Il se tourna vers les deux dames qui examinaient curieusement le nouveau venu, tout en chuchotant avec un grand monsieur en veste de toile et en chapeau de paille. L'une d'elles, mince, élancée, avec des yeux saillants, un profil aigu et de gros tirebouchons de cheveux gris de chaque côté des joues, regarda le jeune homme d'un air à la fois hautain et méfiant et lui fit une roide inclination de tête. — M™* de Brieulles, ma sœur, murmura le marquis ; quant à cette autre dame, tu la reconnais, je pense, continua-t-il en le poussant vite vers M^*° de Fierbois.

— Hein l marraine , comme il a grandi et embelli !

Laurent serra affectueusement la main que lui tendait M"*' Bastienne, tandis que le marquis poursuivait ses présentations : — M. Fontenille, M"^ Berthe, sa fille... Du. reste, vous avez déjà fait connaissance, puisque c'est mademoiselle qui t'a conduit ici... — Ah çà l où est donc mon neveu?

— Me voici, mon oncle, murmura dans l'ombre une voix hésitante.

\ih LE FILLEUL B'IN MARQUIS.

— Mais ûvancc donc qu'on te voie ! cria le marquis.

La maigre siHiouette de Sainte-Marie se dessina dans la baie lumineuse, formée par l'ouverture de la tonnelle. M. de Rosières lui prit la main et Tamena en face de son filleul : — Le docteur Laurent, répétat-il, Sainte-Marie de Brieulles, mon neveu... Vous êtes jeunes tous deux et tous deux garçons, j'espèpc que vous vous verrez souvent et que vous deviendrez de bons amis.

Sainte-Marie de Brieulies n'étôlt point comttiunicalif ; il pratiquait volontiers le précepte de Vlmitation : « N'ouvre pas ton cœui* au premier venu... Fréquente peu les jeunes hommes et les étrangers. » Son enfance avait été solitaire et maladive. Après avoir commencé ses études à la campagne soUs la direction d'un prêtre, il les avait achevées d&ns uhe institution religieuse, où les élèves peu homhteuji avaient chacun leur cellule. Cette éducation easanière et taciturne, jointe à uhe santé délicate et â ^ne grande timidité, lui avait donné peu de goût pour le commerce de ses semblables» Ami du silence ^t de la méditation, il préférait à tout ce rccuelllc- "ïeflt de la retraite, dont la cdhtlttuité devient de P^u^ en plus dtnice et chère. Néanmoins, pour obéir à son oncle, il accueillit Laurent avec ûfTabilité et, ïûisant violence a sa sauvagerie, il consentit à le

piloter dans les environs. Le caractère ardent, tout en dehors du jeune Husson, après l'avoir d'abord efTarouché, agit peu à peu sympathiquement sur lui, [ en vertu de la loi d'attraction des contraires. Cette ; nature énergique et tendre, emportée et fière, ouverte . et loyale le gagna insensiblement, et, au bout de 1

quelques semaines, une certaine intimité s'établit

entre les deux jeunes gens. I

Sainte-Marie faisait à Laurent l'effet d'une énigme | étrange dont le jeune docteur s'amusait à chercher ' le mot avec la curiosité d'un observateur et d'un physiologiste. Ce maigre garçon aux yeux creux et perçants, au profil d'ascète, avec ses cheveux taillés à l'ecclésiastique, lui semblait un homme d'un autre monde. En l'écoutant parler, Laurent s'imaginait entendre un contemporain de Pascal se réveillant après un sommeil de deux cents ans et apportant en plein xix° siècle les croyances exaltées, absolues et austères d'un autre âge. Ses opinions religieuses; son ignorance des plaisirs mondains, son indifférence méprisante pour les raffinements du luxe, pour la grâce et la beauté extérieure des choses, étonnaient violemment Laurent qui, par son tempérament et sa culture d'esprit, était un païen épris des joies terrestres, un amoureux de tout ce qui chante harmonieusement dans la nature. Il considérait Sainte- Marie avec la douce pitié qu'on ressent pour un être infirme. Les façons de vivre du neveu de M. de Ro-

sières juî étaient médiocrement sympathiques, et cependant la sincérité des convictions de son compagnon, certains côtés chevaleresques de son caractère, le courage avec lequel il dédaignait le respect humain, lui inspiraient une estime respectueuse.

Une chose surtout ébahissait Laurent, c'était la froideur de Sainte -Marie dans ses relations avec M"« Berthe Fontenille. Il avait vite deviné qu'on cherchait à marier la jeune fille au neveu du marquis. C-ette union convenait aux deux familles ; elle flattait la vanité de M. de Fontenille, qui avait fait sa fortune dans le commerce des bois, et elle était ardemment souhaitée par M""« de BrieuUes, qui depuis longtemps rêvait de mettre la main sur une bru riche et fille unique. Sainte-Marie se laissait diriger avec résignation par son oncle et sa mère, niais il ne montrait ni entrain ni empressement. Son indifférence n'avait pas échappé à la perspicacité de M"® Fontenille, et, bien qu'elle n'éprouvât point pour Sainte-Marie un sentiment très-vif, elle ïie laissait pas d'être froissée de cette irrévérencieuse froideur. L'arrivée de Laurent sur la scène où se jouait cette comédie intime fit premire aux chosoj une allure plus mouvementée et imena bientôt ce que, dans la langue du théâtre, les critiques appellent une péripétie. La beauté éi les grâces câlines de M"® Berthe eurent beaucoup de succès près du . jeune docteur, et comme il était naturellement très-

expansif, la jeune fille n'eut pas grand' peine à deviner l'effet qu'elle avait produit. Elle fut flattée de l'admiration du nouveau venu, et, soit par un goût inné de coquetterie, soit dans l'espoir de fondre la glace de Sainte-Marie en le rendant jaloux, elle mil adroitement en jeu toutes ses séductions. t*eu à peu elle enjôla Laurent avec ces sourires caressants, ces regards fondants, ces mots demi-teftdres et demimoqueurs qui sont le prélude de la symphotiie de l'amour et qui grisent comme le vin doux.

Un soir où les deux jeunes gens avaient dîné chez M. Fontenille, à La Noue-Saint-Vannoi et où Berthe avait redoublé de coquetterie avec Laùreîitj celui-ci voulut accoitipagner Sainte-Marie jusqu'au Neufour. La nuit était belle; ils descendirent à la clarté des étoiles à travers les vergers et gagiièrent lentement la route solitaire. Entre les deux pentes assombries de la forêt, paâ Uii bruit ne montait, sauf le murmure des grillons oU parfois la note flûtée et cristalline des crapauds épàrs Sur les talUs. Laurent, qui ne pouvait garder pour lui les ëhoses qui le préoccupaient, rompit le silence le prétniër : — M^^^ Fotitenille était charmante ce soir, dit-il, il n'y a que les brunes pour porter avec cette crâtierie les couleurs voyantes.. i Avez-vous remarqué comme le rouge vif lui va bien?

— Je n'ai rien remarqué, rêpoildit brièvement Sainte-Marie, et je m'étonne, mon cher docteur,

qu'un garçon sérieux comme vous prête attention à de pareilles futilités.

— Futilités I se récria Laurent, rien n'est futile de ce qui sert à rehausser la beauté d'une femme.

— La beauté dès choses extérieures n'est ellemême qu'une vaine apparence.

— Vous me la baillez belle ! eh bien 1 et Tamour 1. . . N'est-ce aussi qu'une illusion et une futilité ?

-— L'amour selon la chair? murmura Sainte- Marie, c'est pis... C'est une réalité grossière qui nous ramène au niveau de la bête... Tenez, reprit-il, tandis que son regard brillait au fond de ses yeux creux, le Saint-Esprit nous l'a dit, il y a longtemps, dans le livre de VEccléiîositque : a Détournez vos yeux d'une femme parée... Plusieurs se sont perdus par la beauté de la femme^ et rien qu'à son aspect la concupiscence s'allume comme un incendie. »

— Sapristi! s'écria son compagnon, et pourtant vous en épouserez une, car il me semble qu'il est question de vous marier ?

— C'est possible, soupira Sainte-Marie, du moment où je me suis résigné à la vie du monde, Je dois aussi me résigner à l'idée du mariage; mais la femme avec ses ruses, sa frivolité et son besoin d'affection absorbante, la femme m'effraye, et je redoute son approche.

Laurent s'arrêta et le regarda d'un 'air stupéfait. •— Mon langage vous étonne, poursuivit Sainte-

lao LE FILLEUL D'UN MARQUIS. ^

Marie avec un accent amer, je vous fais l'effet d'une espèce de monstre?... Que serait-ce si vous pouviez lire au dedans de moi?

Ces derniers mots jaillirent de ses lèvres comme un cri douloureux. Le jeune docteur en fut touché. — J*avoue, dit-il, que vous me surprenez ; je ne comprends pas qu'on ait peur d'aimer une jolie femme dont on a la chance de devenir le mari.

— En effet, c'est étrange et cela est... Il y a entre la femme et moi un abime, et je ne sais si j'oserai le franchir...

— Je ne comprends pas, répéta Laurent.

— Vous ne pouvez pas comprendre ; il y a en moi un si triste mélange de contradictions!... Le mariage me répugne, et pourtant je sens qu'une fois que je serai pris par l'amour, j'aimerai avec une passion qui emplira mon âme et la détournera de sa voie véritable... Je serai mordu par le désir de la chair plus qu'aucun de vous autres mondains, et voilà ce qui m'épouvante... Comprenez-vous, enfin?

Sa voix vibrait étrangement dans la nuit. On était arrivé au Neufour ; il s'arrêta et, tendant la main à Laurent, il ajouta du ton d'un homme fatigué : — Me voici chez moi... Bonsoir I

Ils se séparèrent. — Singulier garçon I se dit Laurent en allumant un cigare et en reprenant le chemin des Islettes; ma foi, s'il n'est pas plus féru d'amour et plus décidé à se marier, tant mieux !...

Cela m'enlève un scrupule, et je puis être amoureux de Berthe Fontenille sans crainte de marcher sur les brisées du neveu de mon parrain... Parbleu, ce serait grand dommage que cette charmante fllle devînt la femme d'un pareil abstracteur de quintessence '

Ce beau raisonnement mit Laurent plus à Taise. Jusque-là, il s'était borné au rôle d'admirateur discret de la beauté de M"« Fontenille. A partir de ce moment, il laissa voir plus ouvertement à quel point il était séduit; il s'abandonna sans arrière-pensée au plaisir d'aimer, d'autant plus que son amour ne paraissait pas trop déplaire à celle à qui il s'adres- ^ sait. Il chercha plus souvent les occasions de voir Berthe sans avoir l'embarras de la société de Sainte- Marie, et le hasard le servit à souhait. Depuis son arrivée aux Islettes, il avait été appelé déjà auprès de quelques malades, et il avait eu la chance de guérir ses clients, qui portèrent immédiatement aux nues l'habileté du nouveau médecin. Il advint que, vers cette même époque, M. Fontenille fut repris de rhumatismes aigus, et bien que le bonhomme, lorsqu'il était en santé, se moquât de la médecine et des médecins, il supportait peu stoïquement la douleur. Il fit mander en toute hâte le jeune docteur du Boisdes-Penses; Laurent accourut et prescrivit un remède qui soulagea le patient. Il ne ménagea pas ses visites. Jamais rhumatisme ne fut mieux soigné,

Ilj lu: filleul D'UN MARQUIS.

ot le Itlleul du marijuis vint deux fois par jour è La Noue-Saint-Vanne. Un malin qu'il descendait de la chambre do M. Fontenille, il a'ontcndit appeler dans le jardin par une voix bien connue, dont le jeune timbre ai^enlin le fit treseaillir d'aise. La voix partait d'une charmille voisine de la chambre à four. Il se dirigea de ce côté, et dèa qu'il fut sous le portail formé par les brins noueux des branches capricieusement entortillées, il s'arrêta, émerveillé du spectacle qui réjouissait son regard.

Dana l'ombre verdoyante de la charmille, sur une

table rustique, était pose un plateau rond et tout

blanc de fleur de farine ; à côté, une bouilloire de

cuivre, un saladier de faïence plein de crème cl

d'œufâ fraîchement battus, un pain de beurre a

demi enveloppe de feuilles de vigne accompagnaient

de leurs tons gais l'amoncellement neigeux de la

farine. Devant le plateau, Berthe Fontenille, vêtue

d'un peignoir à raies roses, un tablier à bavette noué

autour de la taille, les cheveux relovéa an pommet

de la tôte, le cou nu, les manches retroussées jus-

' coude, pétrissait la pâte. Un discret rayon do

, filtré par la feuillée , tombait obliquement

table et dorait d'une légère carease les joues

bras nus de la jolie pâtissière.

lonjour, docteur 1 dit-elle à Laurent en ie

it de son sourire toujours up peu sardonique,

3ut va mon pore t

LE FILLEUL OllN MAUQIIIS. m

— Beaucoup mieux, répondit le jeune homme dont les regards charmés faisaient en mËmc temps uni^ délicieuse promenade le long dos bras potelés et du corsage doucement accusé par la bavette du tablier.

Les yeux bleus de Berthc Fonlenille inlerrompirent cette excursion en se fixant sévèrement sur ceui du visiteur. — Voyea, reprit-elle, je lui confectionne Bon mets favori, une galette lorrolne... Reslez à déjeuner avec nous, vous en goûterez et vous me direz si je suis une bonne ménagorc.

Elle prit la bouilloire e( versa un filet d'eau sur la pâte. La farine, s'clevant en petits nuages blancs que le soleil argentail, alla se déposer en Une poudre sur les clieveux noirs et jusqu'au bout des lon^s cil8 de Berthe. Elle 'se remit à pétrir lentement, tout en écoutant les excuses de Laurent : — Le mar- <]m n'aimait pas à déjeuner seul, et le Jeune homme lui avait promis de rentrer de bonne heure.

— Pourquoi faites-vous des façons? réphqua-t-clle en lui lançant à travers ses cils un regard ironique où on lisait clairement : a Vous en mourez d'envie I » — Le marquis se consolera en bavardant avec Ambroisine... Restez! mon père en sera enchanté, et nous pourrons rire à notre aise, sans que noire gaieté soit coupée par les mines rabat-joie de M. de

Tout en parlant, elle avait retiré brusqucmt floigtB de la pfite. — J'ai oublié d'ôter ma ï

s'écria- 1 -elle, il n'est que temps d'y songer!... Docteur^ si vous ne craignez pas de vous enfariner, ayez la bonté de me la tirer délicatement du doigt.

Elle tendit vers lui sa petite main légèrement enduite de pâte. Laurent se pencha, lui saisit le poignet et se mit en devoir d'enlever la bague où scintillait une émeraude. Elle le regardait faire et poussait de brefs éclats de rire, tandis que Tamoùreux docteur, fort ému, était quasi tenté d'appliquer un baiser sur ce bras blanc, si appétissant et si à portée des lèvres. Berthe parut deviner la pensée qui le troublait, car elle retira vivement sa main, baissa les yeux et se remit à l'œuvre en disant : — Merci!... Posez-la loin du plateau; il ne s'agit pas d'imiter Peau-d'Ane et de laisser - rouler ma bague dans la pâte... Le fils du roi ne déjeunera pas avec nous.

— Non, reprit . Laurent moitié plaisant et moitié sérieux, car il est parti ce matin pour La Chalade.

Elle releva la tête vers son interlocuteur, et ses yeux s'assombrirent.

— Dequi parlez-vous? demanda-t-elle.

— De Sainte-Marie de BrieuUes, repartit audacieusement le jeune homme*.

Elle haussa les épaules en continuant de pétrir son morceau de pâte. — Lui !.. s'il trouvait ma bague dans sa part de galette, il s'étranglerait plutôt que d'oser la montrer.

— Pourtant, hasarda Laurent, je m'imaginais...

Puis il s'arrêta devant un nouveau regard sévère de M'^'' Fonteniile. ' "*

— Que vous imaginiez-vous?

— Peut-être suis-je indiscret en parlant de ce qui ne me regarde pas, mais je me suis laissé dire qu'il désirait vous épouser.

Elle prit un rouleau de bois, et, sans répondre, elle aplatit lentement la pâte. On n'entendait plus que le son mat du rouleau et, de l'autre côté de la charmille, le pétillement du four que Ton chauffait.

— Dans tous les cas, reprit tout à coup Berthe en relevant son rouleau, M. de BrieuUes a enfermé son désir à triple serrure dans sa poitrine, car je ne me suis jamais aperçue de rien.

— Il y a peut-être un mot cabalistique à prononcer pour ouvrir les trois serrures ! répliqua Laurent en riant.

Elle se retourna pour prendre une tourtière de tôle et murmura entre ses dents : — Certes, ce n'est pas moi qui le dirai.

— Vous ne l'aimez pas? demanda-t-il d'une voix un peu sourde.

Elle sourit, saupoudra de farine la tourtière, y étendit adroitement la pâte dont elle releva les bords, puis, plongeant son regard dans celui du jeune docteur :

— Il m'est indifférent, répondit-t-elle.

— Bien vrai?

«6 LE FILLEUL D'LN MxVRQUIS.

— Oh I bion vrai... Me croyez-vous donc si pressée do prendre un mari?

Laurent secoua la tête. — Lui ou un autre, vous ôtes destinée à en avoir un... Vous n'êtes pas de celles qui coiffent sainte Catherine, et tôt ou tard vous vous déciderez à vous marier.

Elle haussa de nouveau les épaules, tout en coupant de petits dés de beurre que sa main disposait en damier sur la pâle. — Peut-être bien ! dit-elle avec son sourire mystérieux au coiii des lèvres ; pour nous autres, le mariage est une nécessité mondaine; on se marie comme on suit une mode nouvelle, et il est probable que je ferai comme le commun des martvrs.

Elle se pencha, versa avec précaution le contenu du saladier sur la tourtière, et, se retournant vers Laurent avec une voluptueuse torsion du btfste et du cou, elle lui lança un regard velouté. -^ Voilà qui est fini I s'écria-t-elle, reste à savoir si j*al réussi. Je vais dire qu'on peut enfourner... C'est décidé, n'.cslce pas? Vous nous restez?...

Et il resta. — Ces tète-à-tête familiers, ces entretiens demi-enjoués et demi-sérieux, où les deux jeunes gens s'amusaient' à longer les escarpements de la passion, comine ces chevaux montagnards qui semblent prendre plaisir à côtoyer les bords d'un précipice, tous ces préliminaires de l'amour que les Anglais ont baptisés du joli nom de flirtatton, se

tt Filleul dun marquis. mi

renouvelèrent fréquemment. Peu à peu, Bertho Fontcnillêse trouva cnveloppi^e à son tour dauB les Itlets qu'elle avait elle-inôme tendus. On ne coquette pas impunément pendant des semaines avec un aimable garçon, spirituel et entreprenant comme l'était le Itlleul du marquis. Chaque jour, BerUie perdait de Bon Bang-froid et de sa présence d'esprit. Son cœur, qui était testé jusqu'à vingt-trois ans dans sa poitrine calme et endormi comme une hermine sous la neige, commençait à battre d'Une façon plus irrdgu- Ucre et presque inquiétante. La flère et expansive jeunesse de Laurent avait éveillé la sienne; la chaleur communlcativo et l'effërvestMînce du jeune docteur l'avaient gagnée, et elle ne se sentait plus maîtresse d'elle-même ; elle devenait nerveuse et fantasque. M"'^ de Brleulles, qui était observatrice et dont les préoccupations maternelles affinaient encore la perspicacité , étudiait avec inquiétude cette transformation du caractère de Bel-the. Le marquis, avec son élourderie habituelle, ne Voynlt rien ettrouvait tout simple que son ftlleul so monlrftt galant avec une Jolie fille.. Quant à M"» de Fierboia, qui avait une cordiale affection pour Laurent, et à laquelle rien n'échappait du petit drame qui !

son Voisinage, elle avait trop de bon point s'alarmer de la tournure que ppeni ses. — Mon garçon, dit-elle un jour à rencontrant sur le chemin de La Noue

I4R LE FILLEUL Vl^ MARQUIS.

(u papillonnes beaucoup trop autour de la maison

de M"« Fontenille ; prends-y garde, tu auras le sort

des papillons et tu te brûleras les ailes à la chaa-

dellel...

Le jeune homme se contenta de sourire sans avoir l'aip de comprendre. Il se précipitait vers l'amour avec toute la fougue de ses vingt-cinq ans, sans se demander où le mènerait la pente qu'il suivait ni ce qu'il trouverait au bout. Dans cette saison d'été de la jeunesse, on marotte comme sur une route ou on a continuellement le soleil dans les yeux ; le rayonnement de la passion vous éblouit et vous jette à la Tigure une poussière d'or qui empêche de distinguer les accidents du chemin. Parfois, pendant de courts intervalles de réflexion, Laurent se disait : — Après tout, j'ai une position, Berthe est libre et majeure, et si nous nous aimons, rien ne nous empêchera de nous marier. — Ce raisonnement suffisait à rassurer sa conscience, et il s'en allait à La Noue-Saint-Vanno plus épris, plus déterminé que jamais à suivre les yeux fermés la pente où l'entraioaient son tempérament amoureux et les grâces ensorcelantes de M"« Fontenille.

la vie de campagne et la familiarité ;lle autorise aidaient encore au déveettc passion éclose en plein soleil la saison des vacances, dans ce le l'Argonne, toute la population se

répand dans les bois où tant de motifs de distraction attirent les gens qui ont des loisirs. Parties de chasse, tendues aux petits oiseaux, récolles de noisettes ou de champignons, autant de prétextes de promenade pour les oisifs. On part en bande dès le matin, les servantes portant le diner dans des paniers; on choisit non loin d'une source ,une place bien abritée par les hêtres, bien tapissée de mousse sèche; les dames s'y installent avec leur ouvrage, tandis que les enfants font la chasse aux insectes et que les hommes vont tirer un lièvre ou ramasser des panerées de ces gros cèpes couleur de fumée qu'on appelle en Argonne des moricauds.

Un matin de la fin de septembre, M. Fontenille, devant visiter dans la forêt de Beaulieu une coupe sur laquelle il seproposait de miser aux prochaines ventes de bois, fit atteler son char à bancs, dont les . cofTres avalent été prudemment bourrés de provisions de bouche, et emmena M™* de Brieulles et M"* Bastienne déjeuner avec sa fdle aux étangs de Sainl- Rouin. Le marquis, accompagné de son neveu et de, Laurent, devait rejoindre les dames en traversant la forêt à pied. Il faisait une journée à souhait : point de vent, un ciel bleu ouaté de petits nuages blancs, à travers lesquels passait juste assez de soleil pour mettre en valeur les riches teintes d'or et des massifs. La terre humide et chaude bonne odeur d'automne ; dans les clairières.

lïo LE FILLEUL D'UN MABQflS.

fougères roussies exhalaient un parfum pénétrant el capiteux. CliDcun fut exact au rendez-vous, et à midi tous attaquèrent les provisions avec le robuste appétit do gens qui ont liumé pendant trois heures l'air forestier. Le déjeuner terminé, M. Fonlenllle emmena le marquis pour lui montrer la caupe qu'il convoitait, les dômes s'assirent sous les arbres el déballèrent le contenu de leur panier à ouvrage, Sainte-Marie avait tiré de sa poehe un numéro de l'Univers et e'étoit plongé jusqu'au nez danfe cette dévote lecture. Laurent fumait. Étendu sur la bruyère, à distance respectueuse des dames, la tête dans la main, le coude dans In mousse. Il poraissalt absorbr par son cigare ; mais en réalité, à travers les spirales de la fumée bleue, 11 ne perdait pas un des mouvcmenls de Berttic Fontenille.

Celle-ci, adossée à un hêtre, une jambe repliée

sous ses jupes, et l'ourlet de sa robe de toile laissant

voir l'un de ses pieds bien cambrés, traYaillall à une

bande de tapisserie. Elle était nu-tête, avec tin ruban

. écarlate dans les cheveux, et au corsage un nœud

de mèirie couleur, dans lequel elle avait fixé un bou-

'. feuilles vertes et de graines mûres de sor-

îns l'ombre des arbres, ces notes roifges, se

mt sur le noir des cheveuK et ta nuance claire

)be, donnaient encore plus d'éclat à la blan-

ile son teint et à l'azur sombre de ses yeus.

I tirant son aiguille, elle écoutait ou feignaii

LE FILLEUL D'UN MAttQUIS. 131

d'écoutCF la conversation médiocrement intcrussuntc de M™ de Brieullcs et de M"» Basticnne, mais son esprit était ailleurs; ses r^ords distraits suivaient machinalement le vol des papillons sur les tij^ca des soabieuses, et s'arrôtaient à la dcrobéo sur les deux jeûnes gens à demi enfouis dans la bruyère. Un moment ses yeux rencontrèrent ceux de Laurent, et pendant quelques secondes, à travers le l(5gcr voile de la fumée du cigare, il s'établit entre eux un magnétique courant d'amoureux fluide. Berthe abaissa tout à coup ses paupières, un sourire malicieux retroussa les coins de ses lèvres, et, empochant sa bande de tapisserie, elle se leva brusquement.

— Je'Ho suppose pas, dit-elle de sa voix mordante, que nous soyons venus en forêt pour rester assis posément comme dans un salon. Quant à moi, j'ai des fourmis dans les pieds et je veux marcher. ..

W.Q ramassa son chapeau de paille, en noua les brides autour de son bras, puis, jetant un coup d'ujil circulaire sur son entourage :

— 4e vais à la chasse aux champignons, conlinua- '-elle, qui m'aime me suive I

Laurent était déjà debout.

— Je suis à vos ordres, mademoiselle

m en jetant son cigare,

M"" de Brieullcs fronça le sourcil.

— Sainte-Marie 1 ilt-clle en lançant

ri± l\L KILLEL'L U'LN NAHQUIS.

Ltj juuiiii Uuniine leva te liez de dessus son journal et iiilerrogea sa mère d'un œil inquiet :

— Laisse -là ta Icelure, reprit-elle, et accompagne Ml » Fonlenille.

Il obéit silencieusement, l'ourra Vl/nivers dans la poche de sa loi^ue redingote et d'un air réagnc suivit Bcrtlic, qui s'éloignait avec Laurent.

La jeune fille ouvrait la marche d'un air décidé, échangeant par-dessus l'épaule de brèves paroles avec le docteur, et ne daignant même pas tourner la tête pour remarquer Sainte-Marie qui emboîtait le pas derrière eux. De temps à autre elle se baissait pour cueillir un cèpe rebondi et le jetait dans le fond de son chapeau de paille transformé en panier. Parfois elle découvrait une place où les bolets foisonnaient; alors elle poussait un petit cri joyeux ci appelait Laurent à son aide; tous deux agenouillés dans la mousse furetaient à qui mieux mieux, et daQS celte quête à travers la bruyère leurs mains se rencontraient fréquemment. La tiédeur de l'air, l'odeur aniséc et pénétrante des champignons, la familiarité plus étroite que cette besogne établissait forcément, les grisaient peu à peu et les enhardissaient. Les jn éclat presque phospho- : pariait avec un entrai»

rie, seul, rêveur et laci- I sans se départir de son

LE FlLLEtL bUK MAKyilS. Iï3

— Voyez la belle girollcl lui cria le docteur en se retournant pour lui montrer sa trouvaille ; vous n'aimez donc pas les champignons , mon cher Sainte- Marie ?

— Je ne les connais pas cl je m'en défie, répondit-il.

— M. de Brieulles se défie de la nature entière, remarqua ironiquement M"« Fontenille; il regarde les fleurs, les fruits, les arbres comme autant de poisons diaboliques répandus sur terre pour induire les créatures à la tentation.

Sainte-Marie ne répliqua pas. Ils étaient arrivés sur la berge d'un étang alimenté par la Biesme et d'où la petite rivière s'échappe pour reprendre sous bois son cours vers les Islettes. Avec sa ceinture de laillis aux teintes mordorées, ses eaux calmes où s'éparpillaient les feuilles tombantes, l'étang avait une charmante couleur au coucher du soleil.

— Quel joli endroit ! dit Berthe en trempant dans I eau ses doigts barbouillés de sable.

— Le soleil baisse, il serait temps de rebrousser (chemin, insinua prudemment Sainte-Marie.

Il n'en fallut pas davantage pour éveiller l'esprit ûe contradiction de M"« Fontenille.

~- Ne soyez donc pas toujours un trouble-fètc, fepondit-elle avec impatience.

En même temps, comme son regard errait sur les bords de l'étang, elle aperçut à l'embouchure de la

i:i^ LB FILLËl'L D'UN HARQUIS.

Bicsmo une burquc élroite qui se balançait entre les jonos.

— SoitI continua -t-elle, revenons, mais non pas par le même chemin.

Elle sauta dans la barque cla'yinstalla. — Pensezvous que nous puissions descendre la pivière, doeteut î

— Parfaitement I répondit au hasard celui-ci. — 11 arracha quelques brassées de bruyère qu'il jeta au fond de la frêle embarcation, s'empara d'une perche et se mit en devoir de détacher la barque, aprùs y être monté.

Sainte-Marie restait immobile sur le talus. — Eh bien 1 fit Laurent, ne venez-vous pas î

— La barque est trop étroite, repartit M. de Brieullcs, el il serait dangereux de s'y installer à trois ; c'est déjà fort imprudent de votre part de vous risquer sur ces planches vermoulues dans une rivière pleine de souches et de racines à fleur d'eau...

— Pas un mot de plus, homme priident ! interrompit Berthe, nous courrons la chance et vous suivrez le sentier... Bon voyage I

Laurent donna un coup de perebe; la barque

démarra et s'engagea dans la petite rivière au-dessus

de laquelle s'entremêlaient confusément les branches

des arbres. Berthe s'était assise à l'avant sur les

nchécs de bruyère. La tête renversée,

ni-fermés, elle se laissait aller au doux

le l'eau, ne quittant son attitude pares-

Le t'ILLEUL D'UN MARQUIS. 135

seuse que pour étendre la main lorsqu'une touffe de: reine-des-prés ou un brin de chèvfefeulUo ëlait â portée. AlorSj au risque de faire chavifèr la barque, elle cueilliait les tiges fleuries et les jetait â ses pieds. Laurent, debout, maniait de temps à autre sa perche, sans cesser de regarder la jeune fille et d'admirer la grâce de ses poses onduleuses et nonchalenteSi Par instants, entre les bouquets d'arbres, on apercevait la noire redingote et le profil austère de Sainte-Marie cheminant solitairement dans le sentier qui côtoyait la Biesme. Ils le virent tout a coup s'arrêter et agiter son chapeau d'un air inquiet.

— Halte ! s'exclama-t-il, le sentier tourne à gauche ella riviêi'e s'encaisse dans les broussailles; il faut que vous abordiez !

— C'est plus facile à dire qu'à faire, murmura Laurent en examinant la rive broussailleuse et en consultant des yeux M"« Fontenille.

Celle-ci répondit par un de ses sourires moqueurs, puis soudain se levant toute droite au milieu de la barque : — On ne peut pas aborder, cria-t-elle à Sainte-Marie; d'ailleurs il fait bon ici et nous y restons... Prévenez ces dames que nous reviendrons par eau jusqu'aux Senades.

Laurent, enchanté et craignant que Berthe ne vînt à changer d'avis, donna un vigoureux coup de perche. La barque flla comme une truite au milieu des nénufhrs. On entendit vaguement les protesta-

'lions et les objurgations de Sainte-Marie se perdre dans le clapotement de l'eau, et bientôt on fut loin du sentier. Berthe s'était de nouveau assise noachalamment sur sa jonchée de bruyère ; Laurent déposa sa perche, s'agenouilla à l'arrière, et la barque s'en alla lentement à la dérive. Le crépuscule s'étendait sur la rivière aux berges profondément encaissées, et de fines gouttelettes de rosée, perlant du haut de la voûte feuillue, tombaient avec une musique cristalline dans l'eau somnolente. Les reines-des-prés et les chèvrefeuilles cueillis par M"« Fontenille et amoncelés autour d'elle répandaient une odeur de vanille et d'amande amère. La jeune fille souleva la tête à demi, respira longuement le parfum des fleurs forestières et soupira : — Qu'on est bien!... On se croirait dans son lit, bercé par une chanson de nourrice, et on voudrait aller ainsi longtemps... toujours!

— Oui, murmura Laurent d'une voix un peu altérée, rester là, près de vous, pendant une éternité, ce serait le vrai, paradis.

Elle leva l'une de ses mains, et, la posant sur le bras de son compagnon : — Chut ! dit-elle, ne parlez pas, cela détruit le charme...

Silencieusement, Laurent saisit cette main tentatrice et renferma dans la sienne. Après un essai de résistance, la mignonne main de M"« Fontenille s'abandonna, et ils restèrent sans bouger, sans ouvrir les lèvres, plongés dans un engourdissement déli-

deux, tandis que la barque glissait lo long des berges. Le visage de Berthe était à peine distinct, mais on voyait encore le scintillement de ses prunelles lumineuses. Les regards de Laurent étaient fixés sur elles et ne les quittaient plus. Tous deux, cédant au bercement endormeur de l'eau et à renchantement de cette intimité silencieuse, se laissaient emporteppar le courant, sans se demander oîi ils aborderaient, ni si la barque ne cbavirerait pas tout à coup contre une racine. Leurs yeux se regardaient, leurs mains se serraient, et c'était tout.

Les arbres de l'une des rives s'étaient peu à peu cclaircis. A travers les roseaux on distinguait les ondulations des prés, les lignes sombres des bois se ilécoupant sur le ciel vaporeux. On vit au loin scintiller successivement les lumières éparses de Bellefontaine, et les vitres de Futeau se colorer à la lueur des ragots allumés pour le souper, puis les rubans de feu et la chaude réverbération de la verrerie des Scnades jetèrent leur éclat dans la nuit... Insensiblement la tète de Laurent s'était rapprochée de la main de M"« Fonteniile, et ses lèvres tentées étaient sur le point de s'y poser, quand soudain un choe violent lança les jeunes gens l'un contre l'autre. La barque venait de heurter un tronc d'arhre, Berthe poussa un cri; Laurent se dressa sur ses pieds, saisi la perche et accrocha lestement un des saules de U rive. En moins d'une seconde, l'embarcation, qu

déjà faisait eau, loucha le bord, et M"« Fontenilli' put sauter sur la bèrgc. D'un bond, Laurent, laissant la barque s'en aller à la grûcede'Dieu, s'élança pris de la jeune fille, dont les pieds glissaient sûr la glaise du talus, il la prit par ta taille et l'emporla d'un seul clan jusque dans la prairie; mais, une fois là, sur le terrain solide, ses mains ne purent plusse décider à quitter ce corsage, dont il sentait les contours s'Qppujcr doucement sur son bras. La télé lui tournait ; ses lèvres se posèrent brusquement sur l'épaule de Berthe : — Je vous aime ! murmura-t-ii.

— Pendant un moment, la jeune lille resta comme étourdie, puis tout d'un coup s'arrachant des bras de l'audacieux ; — Partons ! s'écrla-t-elle d'Une Voix que l'émotion étranglait légèrement. ^ Elle redevenait maîtresse d'elle-même, et à mesure qu'elle reprenait son sang-froid, elle réfléchissait qu'elle s'était laissé entraîner un peu bien loin. — Regagnons la route ! continuait-elle en se mettant à courir.

— Pourquoi ? demanda Laurent encore entrepris par les copitcuses fumées d'amour qui l'avalent grisé dans la barque.

— Parce que 8aintc-Moric a dû prévenir mon père nue nous l'attendrions aux Senades; le char à bancs

passer et nous y monterons.

Laurent la suivit à travers les prés humides. Quand ; furent près de la route, ils s'arrôtèrent pour

LE FILLEUL D'UN MARQUIS. i39

écouter. Du côté de Futeau, dans la nuit tranquille, on distinguait le trot d'Un cheval et un rapide roulement de voiture. Gomme en cet endroit la route tournait et motitflit insensiblement jusqu'aux Senades, ils entendirent bientôt le cheval se mettre au pas pour gravii' la rampe, et les voix des voyageurs arrivèrent jusqu'à leurs oreilles.

-— Ce sont eux ! reprit Berlhe, je reconnais la façon de rire du marquis ; — et de sa voix mordante elle lança un appel auquel répondirent les houp ! bruyants des gens de la voiture.

Laurent ne se sentait pas en humeur de causer. — Je vous laisse ! murmura-t-il en serrant rapidement la main de Berthe, vous leur direz que je suis occupé à repêcher la barque et que je rentrerai plus lard...

Il lui tourna le dos, redescendit vers la rivière et s'assit auprès des saules. — La voiture était arri-

vée au sommet de la montée ; elle s'arrêta, des exclamations se croisèrent, puis le cheval repartit au trot et la route redevint solitaire.

Laurent était encore tout enfiévré : ses artères et ses tempes battaient ; il lui semblait qu'au dedans de son cerveau on donnait une fête et que toutes ses idées dansaient une sorte de ronde joyeuse. Il renversa sa tête brûlante dans l'herbe mouillée et regarda le ciel étoile. Au-dessus de lui, le Chariot montrait ses sept pointes d'or; à l'ouest, Orion fai-

sait chatoyer les joyaux de son baudrier ; plus loin, la Poussinière tourbillonnait au-dessus des bois comme un essaim d'abeilles célestes, et d'un bout de Thorizon à Tautre, la voie lactée répandait sa nébuleuse poussière argentée au milieu de toutes CCS lumières palpitantes. On eût dit que dans le ciel, comme dans le cerveau de Laurent, il se donnait une fête pour célébrer ce premier épanouissement de Tamour heureux.

— Monsieur Husson, bonjour 1 Éles-vous si affairé que vous ne reconnaissiez plus les gens ?

Laurent, cheminait en cITet, mollement enfoncé, dans le voluptueux souvenir de sa soirée de la veille. Il releva la tète et parut médiocrement satisfait en apercevant le front étroit, les gros yeux saillants et les tire-bouchons grisonnants de M"" de BrieuUes. La dame venait d'entendre la messe du matin aux Islettes, et elle portait comme une châsse, entre ses doigts gantés de filoselle, son paroissien à tranches fieurdelisées. Elle ajouta avec un sourire pincé ; — Je suis bien aise de vous rencontrer, cher monsieur.

— Je n'en pourrais pas dire autant! son — '" jeune homme, qui délestait la mère de Sainte-

— !l ralentit le pas néanmoins et se mit à m pris de M""" de Brieulles.

— N'ôtes-vous point fatigué de votre soirée'

^ suivit celle-ci ; Berthc Fontenille nous a conté comment vous avez failli chavirer dans cette barque où vous étiez montés... Quelle étourderie I... Qui de vous deux a donc eu cette malheureuse idée ?

— M^i» Fontenille, répliqua Laurent d'un ton bref, a désiré faire cette promenade, et je Tâi accompagnée.

— Ah ! tant mieux l soupira M™° de Brieulles, je craignais que vous n'eussiez pris Tinitiative de cette équipée, et je voyais là un manque de tact et de délicatesse qui m'étonnait.

— En quoi aurais-je manqué de délicatesse, repartit Laurent agacé, si j'avais proposé moi-même celte promenade ?

— Vous me le demandez ?. . . Hélas 1 la réputation d'une jeune fllle est chose si fragile, ne le savez-vous pas? Et ignorez- vous qu'un homme bien élevé doit avoir à cœur de ne pas la compromettre?... Quand, surtout...

Elle s'arrêta.

— De grâce, madame, s'écria Laurent, qui commençait à s'échauffer, point de réticences, expliquez-vous I

— Vraiment, fit-elle d'un air contrit, vous me forcez à iiisister sur des choses qui d'ordinaire se comprennent à demi-mot... Je dis que, dans ses rapports avec une jeune fille, un jeune homme doit veiller sur ses moindres actions, surtout quand sa

LE FILLEUL D'UIf MARQUIS. 143

situation personnelle ne lui permet pas de réparer le tort qu'il causerait...

— Et pourquoi, s'exclama Laurent avep emportement, ma situation ne me permettrait-elle pas de réparer mon imprudence, si tant est que j'aie été imprudent?... Ne suisse pas un honnête homme et n'ai-je pas une position honorable? Ne puis-je pas comme un autre épouser M"« Fontenille, si elle y . consent?

— Vous raisonnez comme un enfant, repartit M™® de Brieulles avec un mielleux accent de commisération, votre ignorance de la vie me fait de la peine, vraiment ! car j'ai pour vous une estime sincère. Certes votre profession de médecin est très-honorable, bien qu'elle ne vous assure qu'un revenu problématique ; mais en laissant de côté la question d'argent, il y a une question de convenances sur laquelle le père de Berthe n'est pas homme à sauter à pieds joints.

— Les convenances? riposta Laurent, qui, dans le t'cu de la discussion, arrivait à montrer naïvement tout son jeu ; je ne vois pas en quoi elles pourraient taire obstacle à mon amour pour M"« Fontenille?

— Mon Dieu, je sais bien qu'à Paris on ferme les yeux sur ces. choses-là... Mais nous autres provinciaux, nous avons des préjugés ; nous attachons une importance sérieuse aux conditions de naissance et de famille...

— Je comprendrais, dit Laurent, une objection

pareille venant d'une famille noble comme la vôtre, madame ; mais M. Fontenille est un roturier tout comme moi, et bien que je sois le fils d'un boulanger... Un sourire étrange courut sur les lèvres de M"*^ de BrieuUes.

— Je vous en prie, interrompit-elle, ne me répétez pas cela, à moi !... Je sais trop à quoi m'en tenir sur cette fable.

— Quelle fable? demanda Laurent suffoqué.

— Vous êtes étonné de me voir si bien au courant de vos secrets de famille... Que voulez-vous? ces secrets sont malheureusement aussi un peu les nôtres. Je sais depuis longtemps pourquoi votre oncle, Memmie Husson, a pris pour son compte une paternité inavouable... Il s'est dévoué pour sauver la réputation de sa sœur Sophie, — votre mère, — compromise, elle aussi par un homme, qui ne pouvait répouser.

Laurent était devenu pâle, la tête lui tournait... Il balbutiait comme dans un cauchemar : — Memmie Husson... mon oncle? Sophie... ma mère?

M"*® de Brieulles comprit rapidement que le trouble du jeune homme n'était nullement joué et qu'elle venait, la première, de lui révéler le mystère de sa naissance : — Quoi ! reprit-elle d'un ton doucereux, vous ne saviez rien? Pauvre enfant! combien je suis au regret d'avoir parlé!...

Le jeune homme interrompit violemment ces hypo-

LE FILLKLL DUS MARQUIS. Il:i

crites condoléances : — Non, s'ôeria-t-il, ce n'est pas possible, c'est une calomnie !

— Vous ne me croyez pas? répliqua sèchement M'"" de Briculles; en ce cas, allez interroger celui que vous appelez votre parrain, et vous serez édifié.

Laurent ne l'écoutait déjà plus. Il avait brusque- ■ ment tourné les talons et courait comme un fou dans la direction des Isleltcs. 11 arriva cssoulïlé à la maison du Bois-des-Penses, et Ambroisine poussa un cri en voyant sa figure bouleversée. Le marquis était encore dans sa chambre; Laurent bondit dans l'escalier et se précipita vers l'appartement de son parrain.

— Holà! qu'y a-t-i!î s'exclama M. de Itosièrcs, lu entres ici comme un coup de vent.

— Monsieur, commença le jeune homme haletant, veuillez répondre franchement à une question...

— Monsieur î fit le marquis choqué de ce ton cérémonieux, sur quelle herbe as-tu marché et à qui en as-tu avec tes mines déjuge d'inslruetion?

— llépondez! répéta Laurent avec une irritation croissante; csl-il vrai que Memmie Husson ne soit pas mon père, cl que celle que j'appelais matante?..

Il ne put achever ; Téniolion étranglait ses paroles. En entendant cette question, le marquis Ire sur son fauteuil, une légère grimace contra bouche et sos sourcils dessinèrent deux accen coDflexcs :

— Ta ta ta! bredouilla- t-ji d'un air vexé, qui ta conte ces commérages?

— Votre sœur, M»"® de BrieuUes.

Le nez du marquis s'allongea. — La peste soit des langues des femmes ! gronda-t-il entre ses dents. — Sa figure avait une expression penaude et embarrassée, et il n'osait plus trop regarder Laurent qui, debout, à deux pas du fauteuil, attendait une réponse. Il tourna un moment ses pouces, croisa et décroisa SCS jambes, puis redressant la tête : — Eh bien ! oui, mon garçon, soupira-t-il, Sophie est ta mère, et ton vrai père, c'est moi !

Il s'était levé et avait ouvert les bras pour y recevoir son fils ; mais celui-ci se recula violemment et alla s'asseoir près du secrétaire, où il resta un moment la tête dans ses mains. — Ainsi, murmura-t-ii enfin d'une voix amère, c'était vrai, je suis un bâtard,.. Memmie Husson ne mentait pas lorsqu'il me reprochait d'être la honte de la famille... Je suis un bâtard !

Le marquis allait et venait dans sa chambre, faisait sa lippe, soufflant comme un phoque et fort ennuyé de cette explication, qui était devenue inévitable. — Hum I c6mmença-t-il, voyons, ne prenons pas les choses au tragique... Que veux-tu? Sophie et moi, nous étions jeunes quand la faute a été commise. J'avais bonne intention de tout réparer par un mariage, mais ma famille criait à l'abomination dès

que j'ouvrais la bou'clie à ce sujet... Et puis ta mère y a mis de l'amour-propre, et son frère le boulanger l'a pris de fort haut avec moi... Ils sont tous orgueilleux comme des ducs dans celle maison... Bref, to mère s'est éloignée après avoir refusé ce que je lui oITrais pour toi...

— Elle a eu raison, s'écria Laurent, puisque vous ne pouviez lui donner la seule réparation possible : un nom pour son flis I — Et lout à coup, au souvenir de son enfance, des sanglots lui montèrent à lagoi^e, ses yeux se mouillèrent : — Pauvre tante Sophie I murmiipa-t-il, pauvre chère abandonnée ; ah ! si j'avais su, comme je t'aurais aimée, comme je t'aurais adorée pour te consoler de tout ce qu'on t'a tait souffrir!

En entendant les sanglots de ce grand garçon de vingt-cinq ans, le marquis fut fortement louché au cœur. Il avait beau secouer étourdiment le souvenir de cette époque de sa vie, sa conscience lui reprochait de temps en temps de n'avoir pas fait tous ses efforts pour empêcher le mal. Depuis qu'il vivait plus intimement avec Laurent, ses remords s'étaient accrus on raison directe de la vive sympathie que lui inspirait le jeune docteur. Il était fier de sa bonne rain" si de ses succès; à de certains moments, un geste une intonation, un regard de Laurent lui gonflaient I poitrine d'un sentiment paternel. Dans les traits di jeune homme il revoyait sa jeunesse comme dans ui

lifi LE FILLEUL D'IN HAH01IS.

miroir, cl celle ressemblance lui tenait chaud au cœur. Aussi lo douleur de son nis l'émut singulièremenl; il sentit à son tour sa goi^e se serrer, el, s' approchant de lo chaise où ce dernier s'était appuyi', il lui tapa alTectueusemcnt sur l'épaule :

— Voyuns, dit-il, ne te désole pasi... Oui, j'ai eu tort, je n'aurais pas dû t'abondonner aux mauvais trailemeflls du boulanger; j'aurais dû te prendre plus tftt avec moi et te faire une enfance plus douce... Je m'en repens,.je t'en demande pardon... Là, es-lu content ?

— Laissez-moi ! repartit Laurent en secouant de dessus son épaule la main du marquis, je ne vous pardonnerai jamais... Je ne vous en veux pas des coups que j'ai reçus ni des affronts que j'ai subis ; je vous en veux parce que vous avez été la cause de tous les chagrins de ma mère; parce que, grâce à vous, je suis resté dix-sept ans prés d'elle sans me douter de rien ; près d'elle, la chère femme, qui n'osait môme pas me montrer sa tendresse de peur de la voir rejaillir en honte sur moi et les siens !... Et je sens que je l'aurais tant aimée, tant embrassée, si bien consolée, et que nous aurions vécu si heureux ensemble !...Etrien, rien 1... Tout est resté comprimé, glacé... Elle a souffert, elle souffre encore, et elle re m'a pas 1 Tout cela à cause de vous... Tout à l'heure,

jppris la vérité, mon premier louvement de lionfe stupide ;

LE FILLEUL D'UN MARQUIS. 14fl

j'ai rougi de ma mtre. Cela n'a duré qu'une seconde, mais c'était déjà trop , et ce mauvais sentiment . c'est encore à vous que je le dois... Voilà pourquoi je vous en veux et pourquoi je ne vous pardonnerai jamais !

Il s'était levé et regardait M. de Rosières avec des yeux irrités.

— Tu es dur pour moi! balbutia le marquis, abur par cette grêle de reproches; j'ai été coupable, c'est possible; mais ta colère t'emporte trop loin et tu me juges trop sévèrement... Quand tu es venu à moi, ne l'ai-je pas traité comme un flis? N'es-tu pas ici l'enfant de la maison ?

— Je suis votre bâtard, répliqua rudement Laurent, et rien que cela... Votre sœur me l'a assez fait sentir tantôt!... Pendant ce temps, celle qui s'est sacrifiée pnur moi et qui a dévoré ses larmes sans se plaindre jamais, sans vous accuser jamais, celle-là se morfondait toute seule dans la boulangerie de Juvigny... Et je la négligeais, et je m'amusais ici, tandis qu'elle pleurait là-bas I Voua saviez cela, vous, et vous mô laissiez faire. Vous n'en perdiez ni un éclat de riro, ni une heure de plaisir ou de sommeil. Vous croyiez acquitter votre dette en m'élevant par charité, en mo donnant le Ht et la table... Ah ! vos bienfaits, comme ils me pèsent, comme je vaudrais gagner i " d'argent pour pouvoir vous les rejeter là, en fa< Mais patience! cela viendra, je travaillerai ce

un nt*gre pour vous rembourser tout, capital et intérêts... Je ne veux rien de vousî

— Assez ! s'écria le marquis d'une voix furibonde, tu es fou et tu abuses...

— Oui, je suis fou... On le deviendrait à inoins... Mais rassurez-vous, j'ai fini et je ne ferai pas d'esclandre. Personne ici ne saura ce qui se passe en moi ; je m'arrangerai de façon à ne pas causer de scandale en partant.

— En partant ! ... Tu veux me quitter ?

— Oui... Supposez-vûus que je puisse rester un instant de plus dans votre maison? repartit Laurent en posant la main sur le bouton de la porte, adieu 1 je m'en vais.

Le marquis était devenu pâle. — Et où iras-tu, malheureux enfant ?

— J'irai retrouver ma mère.

Il ouvrit la porte et, sans se retourner, s'élança sur le palier. Le marquis voulut courir après lui, mais il eut une sorte d'étourdissement; ses jambes fléchirent, et il fut obligé de s'asseoir. — Laurent! cria-t-il d'une voix suppliante.

Laurent dégringolait déjà dans l'escalier. M. de Rosières entendit ses pas résonner sur les marches, puis les portes claquer l'une après l'outre, et la maison retomba dans un profond silence qu'interrompirent seuls les gloussements des poules et le chant des coqs dans la basse-cour.

Une fois dehors, le jeune homme traversa rapide- ■ ment le village dans la direction de la roule qui mène à Juvigny ; mais quand il vit ftiir devant lui ce long ruban de .route blanche entre les deux files d'ormes jaunis, 11 hésita et s'engagea soudain dans un sentier qui serpentait à travers les champs de La Noue- Saint-Vanne. En dépit de la tempête qui depuis le matin faisait tourbillonner ses idées, il avait conservé une illusion. Elle surnageait comme une épave au milieu des débris du naufrage. C'était l'amour de Bcrthe Fontenille. Il y croyait, et celte pensée suffisait à adoucir l'amertume de tous ses déboires. Quand on est jeune, on a beau recevoir en plein sur les épaules l'averse de la mauvaise fortune, il suffit d'un rayon d'espérance pour tout réchauffer; on est vile séché, comme la terre au printemps. Les jeunes gens ont les larmes faciles, mais elles coulent sur eux sans les pénétrer ; seuls les hommes mûrs ont le triste privilège de garder longtemps les traces de la pluie, comme les sentiers sous les hautes futaies des bois.

Laurent s'assit au revers d'un fossé d'où l'on apercevait le village aux vitres scintillantes, les prés semés de veiileuses, les terres labourées et la forêt nuancée d'or et de violet. Un vent lé^er cha nuages en flocons dans te ciel et les feuillef en petits tourbillons dans le chemin. Les s< étaient commencées; on entendait les claqi

de fouet et les cris des cultivateurs qui poussaientla charrue, et parfois, entre les aubépines effeuillées, on apercevait dans les sillons bruns le geste lent et rhythraé du semeur lançant autour de lui des poignées do grain. En haut, dans le bleu, les alouettes gazouillaient, et Laurent songeait à Berthe Fontenille. - Si elle Taimait, rien n'était perdu ; il se sentait la force de tout surmonter et de gagner haut la main la bataille de la vie. Il se créerait par son travail une position solide, il prendrait sa mère avec lui et viendrait chercher Berthe pour Tépouser. Alors, entre ces deux créatures bien-aimées, il vivrait heureux et se moquerait du reste de la terre. — Mais M"® Fontenille Taimait-elle assez solidement pour se résigner à attendre l'époque encore incertaine où il pourrait songer au mariage?...

Il se leva, résolu à avoir avec la jeune fille un entretien décisif, et se dirigea vers La Noue-Saint- Vanne. Il «avait qu'à cette heure matinale M. Fontenille était en forêt, et son cœur lui disait que Berthe, après la promenade de la veille, devait compter sur sa visite. En moins d'un quart d'heure, il atteignit la haie vive qui séparait les champs du verger Fontenille, et, poussant la barrière à claire-voie, il gravit la pente qui menait au jardin.

Ses pressentiments ne l'avaient pas trompo • entre les touffes de chrysanthèmes jaunes on voyait flotter la jupe claire de M»« Fontenille. — De son

•côté, Berthe avait aperçu le jeune docteur ; toutefois elle semblait peu empressée de le rejoindre, et son premier mouvement avait été de se dissimuler derrière les massifs et de rentrer au logis ; mais Laurent débouchait déjà dans l'allée de chrysanthèmes et elle sentait que la retraite devenait impossible, Ses yeux bleus s'assombrirent, sa physionomie prit une expression inquiète et ennuyée. Peut-être se repentait-elle du tète-à-tète trop intime de la veille; peut-être aussi M''?® de Brieulles, qui ne perdait pas de temps, lui avait-elle touché quelques mots de la naissance irrégulière de Laurent?... Cette dernière supposition était la plus vraisemblable, car à mesure que le jeune homme s'avançait, les lignes de la figure de Berthe devenaient plus sévères, et jamais jusque-là elle n'avait pris pour accueillir le docteur cet air glacé et hautain.

Ambitieuse et mondaine par-dessus tout, dédaignant la vie bourgeoise et effacée qu'elle menait à la campagne, M"« Fontenille avait toujours rêvé de vivre dans un milieu plus en rapport avec ses appétits de luxe et de plaisir. Le mariage seul, et un mariage brillant, pouvait lui permettre de réaliser son rêve. Or Laurent, malgré son entrain, sa beauté et son esprit, n'était pas le mari qu'il fallait. Berthe savait trop bien réfléchir et calculer pour ne pas résister à la tentation d'épouser le fils naturel d'une couturière de Juvigny. Si encore il eût été orphelin, s'il fût

venu d'un pays assez lointain pour que Thistoire de sa naissance et do sa parenté eût pu rester ignorée, peut-être M*^ Fonteniile eût-elle trouvé le courage de se lancer dans cette aventure. Elle ne se dissimulait pas que ce bel amoureux de vingt-cinq ans possédait d'attirantes séductions. Tout ce qui fermentait en elle de sève sensuelle, tendre et printani ère avait doucement frémi au contact de ce jeune homme richement doué et si différent de ceux qu'elle avait rencontrés jusqu'alors. — Mais épouser Laurent, sacrifier à une pure satisfaction sentimentale et à un avenir douteux ses goûts mondains, sa vanité, ses rêves de vie aristocratique ; braver le qu'en dirat-on de la province, s'exposer à entendre murmurer autour d'elle : « M^^® Fonteniile a fait un sot mariage, » cela était au-dessus de ses forces. Mieux valait se résigner à accepter Sainte-Marie et acheter à ce prix le prestige et l'autorité que donnent un titre et une famille bien apparentée. Voilà ce que lui insinuait sa raison, et chez elle la raison parlait plus haut que le cœur. Il fallait résolument fermer ce joli roman dès les premières pages, oublier ce rapide songe d'une nuit d'été. Elle s'était dit tout cela tandis que Laurent gravissait les pelouses du verger, et quand il arriva près d'elle, son parti était pris.

Elle feignit de ne pas voir la main qu'il lui tendait et se borna à lui faire un léger salut, tandis qu'un sourire énigmatique effleurait ses lèvres. — Mo/?

Le filleul D'UN iHARQUIS. 155

}ère est absent, lui dit-elle comme si elle se fût rompée sur Tobjet de sa visite, peut-être ne renrera-t-il pas avant midi.

— Ce n'est pas M. Fontenille que je viens voir, î'est vous,répliqua-t41, tout d'abord choqué de ce liagulier accueil ; j'ai à vous parler de choses trè&iérieuses.

Les paupières de Berthe s'abaissèrent avec dignité mr ses yeux. — Vraiment? flt-elle d'un ton froidement étonné, que pouvons-nous donc avoir de si sérieux et de si pressé à nous dire ?

Laurent se recula comme s'il eût reçu un choc en pleine poitrine. — Pardon, balbutia-t-il décontenancé, il me semblait naturel après la soirée d'hier...

Elle releva les yeux en l'air; on eût dit qu'elle cherchait dans les branches ce qui avait bien pu se passer la veille ; puis ses longs cils s'abaissèrent te nouveau comme un masque sur son regard, et îlle murmura négligemment : — Hier?... Ahl oui, vous voulez parler de notre promenade sur l'eau. Je crois que nous avons été tous deux un peu étourdis... ^i j'étais prude, cher monsieur, j'ajouterais même pe vous avez été peu respectueux; mais je dois ^Q montrer indulgente, ayant la première encouragé celle plaisanterie.

— Une plaisanterie ? répéta Laurent stupéfait.

— Un enfantillage, tout au moins.

— Mais j'y ai cru, moi, à cet enfantillage I s'écria-

I5f. LK riLLELL l)l?i MARQUIS.

t-il d"unc vuix cuurroucoe, j'ai cru à vos paroles,» vos regards, à votre muiii qui serrait la mienne.. Tout colu n ulait donc qu'un mensonge I

Elle dolourna la tèle, et ses doigts mutilèrent tlis- Irîiitemetit les tiges des clirysanthèmes. — Melluiii ((ue c'était un rêve, pypoiidit-elle sèchement, et ii'eo purlons plus.

Il regordu d'un air navré les arbres qui aecouaieiii leurs feuilles jaunies, les (leurs qui se mouraient, te parterres qui exhalaient une mélancolique odeur d'automne, toute celte nature qui parlait de détaillance et de renoncement. — Je vous aime, repril-il d'une voix sourde, et j'avais mis toutes mes espérances, toute mon énergie dans cet amour que vous repoussez aujourd'hui I

Elle secoua la tête, et de nouveau son niystérieu\ sourire ellleura ses lèvres.

— En vérité, murmura-t-clle , je ne comprends pas... Je cherche quelles paroleâ j'ai pu prononcer pour vous encourager à concevoir dépareilles idées. J'ai été aimable avec vous, comme je le suis aiei' tout le monde.-. Je vous le répète, je ne suis pas prude, et, malgré ce... malentendu, vous me Irmiverez toujours disposée à vous traiter en ami de la maison... Oui, ajoula-l-elle en étendant la mai" dans la direction de la sienne, soyez persuadé que j'aurai toujours pour vous une très - alTectueuse

— Assez I s'écria-t-il impatiemment, — et, sans prendre la main qu'elle lui tendait, il lui tourna le dos et redescendit rapidement le verger.

Elle restait immobile, les lèvres serrées, et le regardait fuir entre les arbres. Tandis qu'il disparaissait derrière les branches emmêlées, elle ne pouvait s'empêcher de songer que c'étaient la jeunesse et l'amour sincère qui s'éloignaient d'elle avec lui ; en même temps la figure austère et malingre de Sainte- Marie se levait comme un maussade fantôme dans son imagination. Elle fut prise d'un léger frisson et secoua les épaules.— Enfin! soupira-t-elle.... — Puis, relevant du bout des doigts ses jupes que mouillait l'herbe de l'allée, elle revint lentement, la lète basse et les sourcils froncés, vers la maison de son père.

Pendant ce temps, Laurent fuyait droit devant lui à travers les labours, les broussailles et le taillis. 11 ï^e sentait plus rien : ni le soleil devenu plus ardent, ïii les ronces qui lui piquaient les jambes, ni les toudlUes qui lui fouettaient la figure. Il était poussé P^r un impérieux besoin de fatiguer son corps, ^'assourdir ses oreilles avec le bruissement monotone des feuilles sèches et le murmure des branches froissées. Les yeux fermés, le cœur engourdi, le cerveau bourdonnant, il s'enfonçait toujours plus ^^ant dans la forêt. A la fin ses jambes et ses pouvons le trahirent ; il était haletant et se laissa

tomber comme un plomb dans les fougères roussies où il enfouit sa tète.

— Un rcvc..., un rôve..., un rêve! — Voilà les seuls mots qui battaient dans son cerveau un tic-tac douloureux et infatigable. Un rêve ! c'était toiit ce que Berthe avait trouvé à lui dire, et elle l'avait congédié en lui faisant Taumône d'une promesse d'amitié banale, comme on jette un morceau de pain à un mendiant. Après les amertumes de la matinée, c'était le dernier aflFront et le plus sanglant. Lui, dont l'amour-propre était si irritable, lui qui, depuis son enfance, s'était bercé de tant de songes orgueilleux, on lui avait fait boire coup sur coup, jusqu'à la lie, des calices d'humiliation. C'était bien la peine d'échafauder des rêves de gloire et de fortune, pour tomber en fin de compte au rang d'un déclasse n'ayant pas même une naissance régulière et ne pouvant porter le nom de son père ! Tout lui manrjuait du même coup : ses illusions de jeunesse, son admiration pour le marquis, son amour pour Berthe et sa confiance en lui-même. Abandonné des autres et ne se sentant plus aucun courage, qu'allait-il devenir? Que faire dans une société où la loi même ne le toI(> rait que par grâce et ne lui accordait qu'en rechignant sa place au soleil ? Si encore, comme Sainte- Marie, il avait eu pour se soutenir une foi religieuse; mais non, il était jusqu'aux moelles un enfant du siècle, et il bornait son désir à la possession des

joies de la terre. Il ne voyait rien au delà, cl, sentant qu'en un jour toutes les choses dont il avait Tait ses points d'appui croulaient en même temps, il restait étendu à terre comme un oiseau tombé du nid et qui n'a pas d'ailes ppur s'envoler.

L'endroit où il se trouvait était une de ces gorges sablonneuses qu'on rencontre si fréquemment dons l'Argonae. A droite et à gauche, les talus se relevaient presque à pic ; au-dessus, des bouleaux et ^es sorbiers entre-croisaient leurs branches ; de tous eûtes, les vieilles futaies enserraient de leurs masses profondes le ravin dont un sentier de chèvres occupait le fond. Le soleil était déjà haut et tombait d'aplomb sur les fougères, où ses rayons encore chauds faisaient bourdonner des insectes. Des claquements de fouet résonnèrent tout d'un coup dans la gorge étroite, puis des ionaailles tintèrent, et un convoi de mulets lourdement chargés de rondins descendit lentement le sentier. Laurent, la tète pnfouie dans tes fougères, les entendit à peine passer el ne bougea point. Le dernier mulet venait de le frûler au passage, et le bruit des sonnailles allait di'jà ^'amoindrissant , quand le bout ferré d'un bâton eideura les jambes du jeune homme, et en mrme temps une voix féminine, presque aussi âpre et virile que celle d'un muletier, s'écria : - '--""';"■■ mais c'est Laurent!... Hopl mon garçon fais-tu là, le nez dans le sable?...

tfio LE FILLEUL D'IN MABQl'IS.

Il releva lenlement la tète et aperçut au beau milieu du sentier M"" Itasiienne de Fierbois troussw jusqu'au jarret, ctioussée de bottes de chasseur, coilïée d'un feutre d'homme assujetti par un fichu en mentonnière et brandissant son fameux bàlon de houx. Elle avait été surveiller le chargement de son bois dans la coupe, et elle revenait avec le convoi des briuleurs. Laurent la regardait d'un air effare, el de son eôlc M"" fiaslienne, roulant ses gros yeux noirs sous ses épais sourcils, examinait curieusement les traits bouleversés du jeune docteur.

— Ah çà, reprit-elle, d'oii vient que tu as la figure à l'envers, que se passe-t-il donc?

— Rien I répliqua brusquement Laurent, et il replongea sa figure dans les fougères.

— Rien ! c'est bientôt dit ! riposta M"" Bastienne, se campant devant lui et s' appuyant sur sa gaule; on n'a pas pour rien une mine de déterré comme la tienne... Aie au moins la politesse de relever le nez et de me répondre.

— Laissez-moi I murmura-t-il sans bouger.

— Tu es entêté ! cria la vieille fille, mais tu ne le seras jamais autant que Bastienne de Fierbois... J" ne te lâcherai pas avant que tu m'aies cxpliquii pourquoi, en plein midi, tu es là étendu comme un veau dans l'herbe, au lieu de déjeuner avec Ion

le jeune homme fit un soubre-

saut, se mit sur ses jambes, et, regardant fixement M"* de Fierbois : — Mon parrain ! s'exclama-t-il ; celui que vous appelez ainsi, bien que vous sachiez sans doute, comme les autres, à quoi vous en tenir, celui-là ne me reverra plus à sa table ni sous son toit. .

— Enfin, voilà qui est répondre! grommela M"« Bastienne en hochant la tête. Si je comprends bien , on t'a dit des choses qu'on aurait mieux fait de le taire et qui t'ont brouillé avec le marquis?

— Oui, je sais tout! reprit Laurent avec animation, et vous qui prétendez me porter un peu d'amitié, vous auriez dû m'instruire de ma situation, au lieu de m'exposer à être humilié par M""* de Brieulles et méprisé par M"» Fontenille.

— Ahl M"" Fontenille est mêlée à l'affaire? Je t'avais bien prévenu qu'il n'y avait rien de bon à gagner de ce côté-là... Enfin le mal est fait, et, puisque tu en pfttis, mon pauvre garçon, ce n'est pas le moment de te sermonner... Viens-t'en chez ni(M, nous causerons en route et nous cherclierons un remède à tes chagrins.

Elle lui mit doucement la mnin i l'emmener, mais Laurent lui opp( inattendue. — Non, dit-il, il n'y je suis profondément dégoûté d ctiai^c aux autres et à moi-mtn:

inutile au monde et je ne checche plus qu'un moyen d'en sortir I

— Tu veux mourir, n'e&t-ce pas? repartit W\^ Bastienne en haussant les épaules; c'est tpujours Iq même chanson... Eh bien! et ta mère?

Il tressaillit.

— Ah I flt-il, ma mère I . . .

Et ses yeux s'emplirent de larmes à la pensée de la pauvre tante Sophie, que ses égoïstes préoccupations amoureuses lui avaient fait un moment oublier.

— Oui, ta mère ! poursuivit affectueusement M"® de. Fierbois, crois-tu que tu lui sois inutile ou à charge, à celle-là?... Je connais un bon bout de ton histoire et j'ai deviné le reste... Dans toute cette aventure, c'est ta mère qui a souffert et qui souffre enpore te plus cruellement. Veux-tu augmenter ses peines en faisant quelque sottise?,.. Je comprends que tu tiennes à partir d'ici, mais tu serais un mauvais cceur et un fou si tu ne sacrifiais pas maintenant tes billevesées d'anjQur à celle qui s'est tant sacrifiée pour toi.

Laurent saisit la main de M''® Bastienne et la serra violemment.

— Vous avez raison, mademoiselle, murmura-t-ij, merci et adieu, je vais trouver ma mère.

Elle le retint par le bras.

— Un instant, poudre à canon! s'écria-t-elle, comptes-tu faire tes huit lieues à pied et arriver minable et crotté chez le boulanger, après Tavoir quitté

LE FIJ-LECL DTN MARQUIS. 163

sans tambour ni trompette? Tu serais bien rctii. cl voilà un joli moyen de consoler ta mère!... Iléflcchis donc un peu, et ne t'enlève pas toujours comme une soupe au lait, . , Comment vivras-tu là-bas sans argent, car je soupçonne que tu es sans le sou, et ce n'esl pas en débarquant à Juvigny, fait comme un \oleur, que tu inspireras confiance aux malades ? Tu n'as pas envie de puiser dans la bourse de to mère ni d'OIro aux crochets du père Husson, je suppose?

Laurent fit un geste de dénégation et regarda H"' ^astiénne d'utj air piteusement désespéré.

— Mon pauvre garçon, eontinua-t-elle , tu peux lire ufi savant médecin, mais tu n'es guère pratique... Il faut imaginer autre chose, et c'est pourquoi nous {(lions y réfléchir tous deux en descendant chez moi. Rassure-toi, tu n'y verras personne, personne ne t'y verra, et pe soir, à la brune, je te ferai conduire en voiture jusqu'à Clermont'.

Elle le prit par le bras, et cette fois il se laissa emmener aux Petites-Islettes. Le trajet se fit silencieusement. Quand ils furent arrivés. M"* Bastienne enferma Laurent dans son cabinet rempli de paperasses et d'échantillons de boute '^i lui ser\'il elle-même un bon força de manger, puis, quand il le laissa en tète-à-tête avec une monta daiis sa chambre, d'où lu'au bout d'une grande heure.

— Mon garçon, dit-ello, j'ai ruminé ton affaire, el voici ce que j'ai trouvé. J*ai un neveu, un Noirel de Fierbois, qui s'est établi à Sermaize... Tu connais cela, c'est un gros bourg à rai-chemin de Juvignv et de Vitry-le-Fjançois... Il a installé là une grande verrerie à la houille, qui est en pleine activité et où il y a un monde d'ouvriers. Dans une usine montée sur ce pied-là, on doit avoir besoin d'un bon médecin pour soigner tout le personnel. J'ai entendu mon neveu Noirel se plaindre de ce qu'il n'y avait aux environs que de méchants carabins... Je t'adresse à lui, et je te recommande chaudement. Tout à l'heure, Nicolas va atteler ma jument à la carriole, il te conduira à Clermont. Demain tu seras à Sermaize et tu remettras ceci, avec mes compliments, à mon neveu.

Elle tira de sa poche une grande lettre pliéc à l'antique, cachetée à la cire et dont la suscriptioii était mise en grosse écriture bâtarde.

— Quand tu seras casé, continua-t-elle en la donnant à Laurent, je t'enverrai les bardes et les livres que tu as laissés ici, et dès que ta position sera nette, tu iras trouver ta mère... Tu pourras au moins lui offrir un gîte chez toi... Comprends-tu?

— Vous êtes un brave cœur î s'écria Laurent en sautant au cou de M^^® Bastienne, qui lui appliqua de bons baisers sur les joues.

Lorsque le jour commença de brunir, on annonça que la carriole était attelée. M"« de Fierbois accom-

LE FILLBUL D'UN MARQUIS. )fi5

pagaa le jeune homme dans la cour, l'embrassa une seconde fois, el, lui glissanl un paquet dans la poche : — Ne fais pas attention, munnura-t-elle, ce sont tes provisions de route... Maintenant, mon garçon, travaille !... C'est encore le meilleur remède quand on a du chagrin. Écris-moi de temps en temps, et que Dieu te garde !... Bonsoir,

Laurent grimpa dans la carriole, Nicolas fouetta la jument, et on partit au petit trot. Quand on fut au détour de la route, le jeune homme se retourna pour saluer une dernière fois M"» Bastienne. Elle élait montée sur la crête du talus, et sa robuste silhouette se dessinait vigoureusement en noir sur le ciel clair ; on distinguait encore les boites de chasse, les jupes troussées à la diable, le chapeau d'homme, et on voyait deux grands bras s'agiter comme un télégraphe ai'rien dans la direction de la voiture, qui fuyait parmi les brouillards de la Biesme.

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