DEUXIÈME PARTIE
Il est huit heures. Vers la mi-avril, le soleil se couche tôt, et le crépuscule arrive vile. La vallée de la Saulx est déjà envahie par la nuit grandissante. C'est à peine, si, sur la gauche, on voit encore miroiter (jà et là l'eau du canal entre les berges herbeuses, et si Von distingue à l'horizon les masses confuses de la forêt. Deux ou trois feux rouges indiquent l'emplacement de la station du chemin de fer, en ce moment déserte, et où bat seul dans le silence le tintement précipité d'une sonnerie électrique. De l'autre côté de la voie, on aperçoit à mi-côte le vague profil des maisons de Sermaize, où des points lumineux clignotent dans l'ombre. Mais, lorsqu'on se retourne vers la droite, les regards rencontrent un pli de terrain dont Tillumination contraste avec ces ténèbres tranquilles. A mesure que la nuit augmente, il s'en échappe une rougeâtre clarté qui se prolonge au
loin dans la plaine, comme la queue d'une flaniboyanle conièle. C est la réverbération de la verrerie de M. de Xoirel.
Dès qu'on s'approche des bâtiments situés derrière les arbres de l'ancien Pàquis, on est aveuglé par Tintensité de la lumière. Sur la noire façade, d'espace en espace, des rougeurs incandescentes font de radieuses trouées. Au milieu, la grande porte est largement béante; on dirait la bouche énorme d'un foup cyclopéen. Au dedans, sous une charpente de fer , haute comme une nef d'église , s'élève un épais massif de brique, percé sur toute sa longueur d'ouvertures par où Jaillit une clarté blanche et où le verre en fusion gronde et détone brusquement. En face de chacun de ces mivreaux, le long d'un étroit balcon de pierre, s'agitent d'étranges ouvriers, pieds nus, bras nus, n'ayant pour vêlement qu'une robe de cotonnade et brandissant incessamment à l'extrémité de leurs cannes de fer des masses de verre enflammé. Les cannes décrivent des cercles lumineux ; les maîtres souffleurs gonflent d'une haleine le verre fondant ; les porteurs se passent de main en en main les bouteilles brûlantes et attachées aux cannes à soufllor. La réverbération des creusets découpe des ombres fantastiques sur les murailles illuminées , et au milieu de cette fournaise flamboyante les groupes bizarres qui se démènent font
songer aux figures démoniaques qui peuplent certaines gravures de Callot. •
De temps en temps, un des souffleurs, tout suant et cuit jusqu'aux moelles par cette haleine embrasée des ouvreatix^ passe une camisole de laine et va humer au dehors un peu d'air frais. Non loin de la grande porte, sur un bapc, le docteur Laurent Husson est assis dans la cour et fume son cigare. Pendant cette opératioji du soufflage, les accidents ne sont pas rares, et avant d'aller se coucher, le docteur a voulu s'assurer que personne ne réclamait ses soins. — Bonsoir, monsieur Husson, dit un ouvrier en passant près de lui ; c'est gentil à vous de n'avoir pas oublié vos verrieirs, bien que vous ayez maintenant des malades aux quatre coins du pays... Tout de mêmp, nous ne vous voyqns plus aussi souvent qu'il y a trois ans ; mais nous savons que vous êtes là, en cas de malheur, et ça suffit. — Le souffleur s'éloigne, et Laurent, les jambes croisées, la tête renversée, reprend sa rêverie, tout en suivant du regard la gerbe rayonnante que projette au loin le feu des fourneaux; Plus la nuit avance, plus la phosphorescente traînée s'allonge dans la campagne; on dirait qu'elle veut franchir l'horizon et voyager au delà des bois dans des' régions inconnues. Â la suite de cette fuyante illumination, la pensée de Laurent se Tftet aussi à vagabonder, et il songe que voilà tantôt trois ans et demi qu'il est arrivé à Sermajze, avec
la lellrc de M'^« de Fierbois dans sa poche. Dans cet espace de temps, que de choses inattendues et de métamorphoses ! que de journées laborieuses et bien remplies I II a peine à croire qu'il se soit écoulé si peu d'années entre son départ des Islettes et cette soirée d'avril où il fume paisiblement, adossé au banc de la verrerie. Il se fait Teffet d'un voyageur déjà vieux qui se retourne et regarde le long ruban de route qu'il a laissé derrière lui ; et, dans les jeux fantasques de celte lueur que l'usine promène à travers champs, il éprouve une sourde volupté à voir se succéder comme autant de vaporeuses visions les divers incidents de sa vie nouvelle.
D'abord son arrivée à la verrerie. Le soir tombe. Tout poudreux et encore étourdi par le roulis du chemin de fer, il est introduit dans le cabinet de M. de Noirel. Un feu de coke pétille dans îa cheminée; une lampe à abat-jour vert est posée sur un bureau encombré de factures et d'échantillons de cristaux. Sur le mur, entre deux têtes de chevreuil, un portrait du comte de Ghaipbord alterne avec une lithographie représentant la mort du duc de Berry. M. de Noirel, grand, blond et rose, déplie la lettre de sa tante, se courbe pour la lire sous l'abat-jour, et, à la clarté de la lampe, son nez proéminent, son menton et son front qui fuient se dessinent en noir et lui donnent l'air d'un oiseau qui serait tout en bec. Devant la cheminée, Laurent, la mine sombre
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et inquiète, cherche à deviner sur les traits du verrier quelle sera sa décision. Enfin M. deNoirel relève sa tète d'oiseau, empoche la missive de M"« Bas- Uenne, et braquant ses yeux ronds sur le jeune médecin : — Docteur Ilusson, demanda-t-il, av6z-vous soupe?... Non... Eh bien, venez souper avec moi, je meurs de faim. — Et comme lejeune homme le regarde avec un reste d'ahurissement : — Nous causerons à table, reprend M. de Noirel ; d'ailleurs, si vous avez plu à M"«de Fierbois, vous me plairez... Elle a du flair, la tante Bastienne... Chausse-t-elle toujours ses
bottes de sept lieues ?. . .
La grande gerbe lumineuse s'allonge en éventail ; elle atteint presque maintenant la lisière delà forêt; mais, arrivée là, il semble qu'elle se ramasse s'îr elle-même et qu'elle a de la peine à percer l'épaisseur des bois. Pour Laurent aussi, la première percée a été pénible. Il se revoit installé à la verrerie, avec cinquante écus d'appointements par mois, le logement et la permission d'employer ses loisirs à se faire une clientèle dans les environs. Les commencements sont durs. Les clients n'abondent guère, les paysans se méfient et préfèrent au jeune médecin les vieux praticiens du canton. Laurent, mal guéri des blessures d'amour-propre qu'il a reçues aux Islettes, est moralement endolori et courbatu comme un homme qui • a roulé au creux d'une fondrière. Les premiers mois ^ui paraissent d'une longueur et d'une tristesse mor- ,
telles. Heureusement M"« Basllenne lui envoie ses livres ; il se remet à étudier, et, comme l'avait prédit la vieille fille, le travail est pour lui une panucée souveraine. Aux livres, M"® de Fierbois a joint une lettre où elle lui conte les événements qui ont suivi son départ. M. de Rosières a d'abord été désolé, et pendant huit jours Ambroisine en a pàti ; puis l'humeur étourdie du marquis a repris le dessus, il s'est remis à chasser, et maintenant il est tout occupé du mariage de son neveu Sainte-Marie, qui s'est décidé à demander la main de M"® Fontenille et qui vient de l'obtenir. Laurent boit avec résignation ce dernier calice et se rabat sur ses livres, afin d'occuper sa pensée qui vagabonde encore trop souvent du côté de La Noue-Saint-Vanne. Peu à peu les clients arrivent. Sermaize possède une source ferrugineuse et un établissement thermal à l'état naissant. Vers la mi-juillet, les auberges du bourg se peuplent d'une cinquantaine de buveurs d'eau : enfants anémiques, femmes lymphatiques et nerveuses, vieillards affaiblis, qui \iennent demander kla source des Sarrasins de rendre un peu de ton à leurs nerfs détraqués. Or il se trouve que Laurent, pendant son internat, a fait une étude spéciale de ces affections obscures et perfides qui attaquent l'organisme féminin, et que les conditions de l'existence moderne rendent de plus en plus fréquentes. Deux ou trois cures suivies de succès le mettent tout à coup à la mode parmi les
habitués de rétablissement. Ayant un diagnostic sûr, des manièï'es aimables et cet entrain, cetj;e chaleur de cœur que les femmes prisent par-dessus tout , il possède les qualités requises pour plaire à une clientèle presque exQlusivement féminine. Aussi ses remèdes guérissent , on l'appelle en cpnsultatiQn dans les petites villes environnantes ; dès Ifi seconde année de son séjour, il peut s'emménager commodément dans une maigon du bourg et mettre à exécution un projet qu'il roule dans sçi tête depuis dix-hujt mois...
La flamme des ouvreaux redouble d'intensité et répand dans la plaine comme une lueur d'aurore. — La scène change, et Laurent se revoit traversant d'un pas ému cette place de la Courqnne où il n'a pas remis les pieds depuis sa fuite de Juvigny. L'installation est complète dans la maison de Sermaize, les meubles sont arrivés, et la chambre destinée à Sophie Husson est prête. Laurent lui a .écrit qu'il viendrait la voir et qu'il désirait la voir seule ; ellq lui a répondu en lui désignant un jour ou Memmie Husson doit s'absenter et où la tante Constance sera retenue elle-même à l'église par ses fonctions de doyenne du Rosaire. Le matin, il a pris le chemin de fer, et le voici qui arrive. La physionomie de la place n'a pas changé. Les chandelles de bois de l'épicier 8e balancent toujours au veut en face des friperies du revendeur J^azare. A la devanture de la boulan-
nfi LE FILLEUL DUN HARQL'IS.
gerie, les pains s'ctalent comme par le passé enire des bocaux de biscuits, et à la fenêtre de râtelier les pots de balsamines Heurissent toujours. LaurenI gravit rapidement les marches de l'escalier et pousse la porte de la boutique, dont la sonnette tinle bruyamment. A ce tintement, Sophie accourt et jelle un cri. Laurent lui saisit la main, l'entraîne dans l'arrière-boutique : — Montons dans ta chambre, murmure-t-il d'une voix étranglée. — Elle lui obcil et le précède toute tremblante dans la chambre du premier étage. Là, dès que le jeune homme a fermé la porte : — Maman ! s'écrie-t-il avec un accent de tendresse qui éclate. — Sophie se retourne, pâlit, el Laurent la reçoit toute défaillante dans ses bras. Il la fait asseoir doucement dans un vieux fauteuil de paille, s'agenouille, lui baise les mains, les bras, les joues, et murmure de nouveau avec un bonheur inexprïmable : — Maman !
Maintenant Sophie est devenue toute rouge; sa
poitrine s'est gonflée, et voilà que ses yeux versent
d'abondantes larmes, tandis que sa tête se penche
sur l'épaule de son fils et que ses lèvres murmurenl
" ' ' ' ' ravers des sanglots.
er ! reprend-il en ia couvrant de te bénis, au contpairel... Je sais .u as souffert à cailse de moi, el je I la plus sainte femme de ia terre!
on est suivie d'une longue erabras-
sadc, car ils sont si émus tous deux qu'ils n'ont pas la force de parler, et d'ailleurs ils ont tout un arriéré de caresses à solder. Enfin les bras se désenlacent, Sophie s'essuie les yeux, et, considérant son fils avec orgueil : — Comme tu es beau garçon ! murmure-t-elle.
— Et toi aussi, chère mère, tu es belle I répond Laurent, qui contemple, attendri, le visage de Sophie, le front lisse, encadré de bandeaux argentés, les yeux bruns qui brillent à côté de ces cheveiix gris, comme des violettes écloses sous la neige, les joues d'une pâleur de rose thé, et les lèvres rajeunies par un sourire.
— Moi ! dit-elle en secouant la tête, je suis vieille. . . ^ Tiens, mes cheveux sont presque blancs.
— Ils te vont à merveille, et je les aime I répond Laurent en baisant de nouveau les bandeaux de cheveux gris.
Il s'assied à côté d'elle, et ils se mettent à causer à mi-voix, dans la chambre paisible,, où le silence n'est troublé périodiquement que par le timbre grêle de l'horloge du collège sonnant les quarts. Sophie ne parle que très-peu, mais elle boit les paroles de son fils, qui lui conte en détail sa vie d'étudiant, son séjour aux Islettes et sa nouvelle existence à Sermaize. Tout à coup la sonnette de la boutique retentit, et l'on entend la voix de la tante Constance qui rentre. Les traits de Sophie Husson redeviennent
t7R LE FILLEL'L D'I'N MARQUIS.
môlancoliiiups , et ses yeux se voilent de larmes.
— Ikîjà ! soupire-t-el!e, quel malheur que tu ne puisses vivre près de moil.^. Celait trop bon, el il va falloir nous quitter...
— Nous quillerl se récrie Laurent, nous ue nous quitterons plus jamais.
Et il explique à la pauvre lanle elTarouchée que son appartement est prêt à Sermaize, que les choses sont arrangées de façon qu'elle vive désormais auprùs de lui, et qu'il ne reviendra In-bas qu'avec elle. Sophie se remet à verser de douces larmes, tandis que les haisers résonnent de plus belle.
A travers la campagne endormie, le flamboiement
de l'usine jette toujours jusqu'à l'horizon ses nappes
blanchissantes ; mais maintenant c'est une nouvelle
et plus récente phase de sa vie que Laurent voit se
refléter dans la réverbération de la verrerie, — Des
mois se sont passés. M"" Husson s'est installée près
de lui et gouverne sa maison.' Malgré son désir de in
présenter partout comme sa mère, il a dû céder
devant les objections de la craintive et scrupuleuse
Sophie. Juvigny est trop près de Sermaize, et la sœur
de Memmie Husson a eu peur de scandaliser les gens.
oulu être forcée de rougir devant les
H l'ont connue. Pour le monde, elle
la tante Sophie ; mais, dans rintimiic
(S portes closes, la mère et le flis se
, et leur tendresse contenue n'en esl
que plus fervente, pius délicieuse. La clientèle du docteur s'augmente chaque jour; Sa réputation n'est plus seulement une réputation de clocher; elle a franchi les limites du canton, et le jeune médecin est souvent appelé en consultation à Châlons et à Saint- Dizier. Pendant une épidémie de fièvre typhoïde qui a désolé le pays, Laurent a montré un dévouement et une habileté qui l'ont rendu populaire. Il est médecin inspecteur des eaux, et en cette qualité un personnage officiel dont il a guéri le larynx l'a fait comprendre dans la dernière fournée de décorations; la pauvre Sophie a failli s'en évanouir de joie. Laurent est choyé par la chance ; sa fortune prospère, ses désirs ambitieux se réalisent, son orgueil est doucement chatouillé, et sa mère l'adore. Malgré tout cela, il ne se sent pas heureux; il y a dans son cœur un vide que rien n'a pu remplir depuis la déception que lui ont causée les dédains de M*i« Fontenille.
Certes l'ancien amour, gelé en pleine fleur, est bien mort, et depuis longtemps le docteur n'a même plus de colère contre celle qui se nomme aujourd'hui M*»® Sainte-Marie de Brieulles; mais les flbres les plus délicates du cœur ont été atteintes par cette glaciale déception, et elles ne poussent plus de nouveaux bourgeons verts. Les illusions d'autrefois n'ont pas refleuri; aucune femme depuis lors n'a fait éprouver à Laurent ces enthousiasmes naïfs, ces épanouissements de tendresse confiante, qui sont comme
IKO LE FJLLtUL ti'VH MARUUIS.
le buuquct de fclc de lu jeunesse. Et pourtant il a viiigt-huil ans à peine, il n'a point passé la saisju d'aimer.., Pourquoi donc le charme ancien esl-il rompu t pourquoi ne peut-il plus retrouver laif de cette folle chanson qui lui venait si souvent auxltvn'i quand il avait vingt ans?... La poésie de l'amourDe luit-ellc vraiment que dans les âmes inexpérimenlées? S'cteint-elle en nous dès que la raison nous a inondés de sa lumière crue, — semblable à cette féerique illumination de la verrerie qui remplit la campagne de son rayonnement, et qui demain s'évanouira aux clartés brutales du jour?
Ces dernières réflexions ont rendu Laurent mâanculique. Il pousse un soupir, quitte son banc, jelli: encore un coup d'œil dans l'intérieur de l'usine et reprend lentement le chemin de son logis. La maison qu'il habite estsituéeà l'entrée du bourg, sur la roule qui mène à la source des Sarrasins. Ue loin, eulrc les arbres verts du jardinet qui la précède, une lumière brille aux fenêtres du rez-de-chaussée, et en pénéirant dans le petit salon-parloir où on reçoit les clients, le jeune médecin est accueilli par Sopto e devant une grande corbeille de linge bonheur et le bon air de la campngne 1 chère maman un renouveau de jeui'elle ait quarante-huit ans sonnés, sa irmante encore sous son frais bonne', plus pleines et plus roses, et ses yeus
bruns sont limpides comme Teau d^utie source. -^ Je n'ai pas voulu me coucher avant de te savoir rentré, dit-elle à Laurent, qui Tembrasse; tiens, voici un mot qu'on a apporté pour toi. — Laurent s'approche de la lampe et Ut sur une carte lithographiée : — « Eustache Lapasque, huissier à Robert- Espagne, » et au dessous, écrit à la main : « présente ses devoirs au docteur Husson et lui serait reconnaissant de vouloir bien se déranger pour visiter un enfant malade. »
— Eustache Lapasque 1 murmure Laurent, j'ai connu autrefois quelqu'un de ce nom-là.
— C'est possible, répond Sophie qui a rangé son panier et allumé son bougeoir, il y avait des Lapasque à Juvigny... Bonsoir, mon fils.
Une fois dans sa chambre, Laurent examine encore la carte de l'huissier, et peu à peu ses souvenirs s'éclaircissent. — Ce Lapasque, pense-t-il, doit être le Auteur du greffe Dérônis ; — et, en même temps, comme les grains d'un chapelet, toutes les impressions d'autrefois lui reviennent en mémoire. Il se rappelle le greffe poudreux et enfumé, les effusions de la romanesque Lucrèce, le jardin Papillon, et Valentine, son premier amour éclos parmi les fleurs des reposoirs de la Fête-Dieu. En s'endormant, il voit repasser devant ses yeux fermés la pensionnaire de M"e Papillon, avec sa robe blanche, ses voiles de tulle frissonnants et ses paupières baissées...
Le leudemain, après son premier déjeuner, comme il fait beau temps, il se décide à aller à pied à travers la foret jusqu'à Robert-Espagne. La matinée est claire et ensoleillée, les bois n'ont pas encore de feuilles, mais les taillis sont déjà égayés par de fines pousses vertôs, le sol est fleuri de pervenches, de primevères et d'anémones; de tous côtés les merles sifflent en l'honneur du printemps qui recommence. Laurent arpente d'un pied léger les longues tranchées tapissées d'une herbe épaisse et courte, et midi n'est pas encore sonné lorsqu'il descend à Robert-Espagne. La maison qu'habite son nouveau client est située au centre du village ; une plaque en bois est encastrée dans le mur, et on y lit en belles lettres dorées : — Lapasque, huissier. — Le docteur, après avoir frappé sans obtenir de réponse, tourne le bouton d'une porte et pénètre dans une grande pièce moitié cuisine et moitié salle à manger. Au milieu, autour d'une table ronde couverte de toile cirée, quatre marmots mal débarbouillés et se suivant tous à un an de distance sont perchés sur de hSutes chaises d'enfants et regardent avec des yeux impatients une platée de pommes de terre qu'une femme en camisole blanche et en cotillon court est en train de leur distribuer. Au bruit de la porte, la dame à la camisole blanche se retourne, pousse une exclamation et laisse tomber sa cuiller, tandis que Laurent s'écrie à son tour : — Lucrèce Dérônis 1
— Monsieur Laurent!... balbutie Lucrèce encore toute saisie, eh quoi 1 c'est vous ce fameux docteur Husson dont on parte tant ?
— Mon Dieu, oui, répondit-il en riant, comment va M. Dérônis?
— Bien ; il est toujours à Juvigny, occupé de son grand ouvrage.
Lucrèce est fort troublée; on s'en aperçoit à la façon peu équitable dont elle remplit les écuelles, ce qui occasionne quasi une émeute parmi les marmots. Elle leur impose silence et, tout en rougissant, demande pardon pour sa toilette négligée. — Voyezvous, dit-elle, quand on a des enfants, on ne s'appartient plus.
— M. Lapasque est donc votre mari ? reprend Laurent en se mordant la moustache pour dissimuler une envie de rire.
— Oui, répond Lucrèce en baissant pudiquement les yeux... Il y aura bientôt dix ans que je suis sa femme. Nous nous sommes mariés cinq mois après... votre départ de Juvigny. — Elle pousse un soupir et ajoute à voix basse : — Ce n'est pas ce que je rêvais, mais quoi ! là où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute... D'ailleurs Eustache est un brave hpmme, très-laborieux, très-rangé, et si seulement les enfants n'arrivaient pas si vite...
— Ces quatre-là sont tous à vous?
— Hélas ! oui... Voici l'aînée, dit-elle en posant la
18t LE FILLEUL DUH MARQCIS.
main sur la tête d'une blondinelte de huit ans;
Isaure, envoie un beau baiser au monsieur!... Puis
viennent par rang d'âge Artliur, Amaury, Palmyre et
enftn...
— Ce n'est donc pas tout ■*
— Il y en a un cinquième, murmufe-t-elle confuse, — Gaulan, qui a six mois : c'est celui qui est malade et pour lequel nous vous avons fait appeler.
Elle le conduit dans la chambre à coucher,, où le petit dernier geint dans sa barceionnette. Il a des convulsions, et le médecin de l'endroit a déclaré qu'il ne vivrait pas. C'est ce pronostic qui a épouvante Eustache Lapasque et l'a délerminc à s'adresser au docteur de Sermaize. — Rassurez-vous, dit celui-ci après avoir examiné l'enfant, nous le tirerons d'alTaire avec des soins et un changement -de régime. — Il rédige une ordonnance, donne ses instructions & M""" Lapasque et s'apprête à se retirer, quand la jeune femme, le regardant d'un air embarrassé el roulant ses doigts dans les coins de sa camisole, balbutie :
— Monsieur Laurent, il est midi, et Lapasque va
e feriez grand plaisir si vous restiez
épond Laurent, que la course a mis is M. Lapasque sera-t-il aussi aise tager son dîner avec moi?... Aulrealoux.
LE FILLEUL DUN (CVRyilS. 1k5
— Ohl réplique Lucrèce en baissant les jeux, il s'est calmé depuis le temps.
— El joue-t-il toujours de la flûleî
— Toujours ; mais seulement pour endormir les enfants.
Ce dta)(^ue est interrompu par une explosion de cris partis de la cuisine ; les petits Lapasque annoncent à leur façon la rentrée d'Eustache, et Lucrèce redescend avec Laurent Husson, qu'elle présente à son mari. Celui-ci paraît tout ébahi en apercevant son ancien rival ; mais la vue du petit ruban rouge, ([ui décore la boutonnière du docteur, lui impose une crainte respectueuse ; il se décide à tendre la main à Laurent et lui déclare qu'il ne l'eût pas reconnu, tant il le trouve changé.
— Ce n'est pas comme vous, dit Laurent tout en secouant la main de l'huissier, vous êtes resté le même. — Eustacîie Lapasqiie est ep effet toujours démesurément long ; il semble que le mariage l'a encore allongé; ses hautes et maigres jambes d'cchassier, emprisonnées dans des houseaux de toile bleue ; son corps fluet, étriqué dans une veste de chasse que ses grands doigts boulonnent et déboutonnent nerveusement; sa lêle pointue, emmancher ^'■— ' '-
font ressembler à une gigantesque
Tandis qu'Eustache et Laurcr semble, Lucrèce s'est esquivée desordre de sa toilette. Elle rep
Robert-Espagne el Sermaize sonl séparés par la forêt de Trois-Foiilaines, et celte circonstance semble doubler i'éloignement des deux bourgs , qui foni d'ailleurs chacun partie d'un département dilTérent. Entre eux, ces trois lieues de bois sont comme une muraille de la Chine, et les deux populations riveraines ne la franchissent guère. Au centre de la forôt, dans un carrefour voisin de la maison forestière, s'élèvent les hâtiments de l'ancienne abbaye de Trois- Fontaines. C'est dans cette direction que, par une après-midi de la fin de mai, Laurent Husson eheminnii — ■„! — j>..n„ visite médicale faite à l'un des s les bois. Le temps était trôsles hêtres jetassent une ombre îuse des tranchées, le docteur is impatiemment voir apparaître 3s de la maison forestière, où il
LE FILLEUL DUN MAROnS. m
Bspérait trouver une bouteille de piquette fraîche. Pour couper au court, il avait eu l'idée de prendre e coulée sous bois, quand, à un brusque détour du Rentier, il tomba au milieu d'une bruyante société ttistâltée sous les arbres, au bord d'une source qu'on nomme dans le pays la Fontaine des Petits-Acquêts. n lui sembla qu'on prononçait son nom, et avant qu'il eût pu se dissimuler dans le taillis, une voix de femme s'écria : — Oui bien, c'est M. Laurent llusson ! — En même temps deux enfants se jetèrent dans ses jambes, et devant lui le long corps élancé d'Euslactie '^apasque s'Inclina comme un mince baliveau agité par le vent. Laurent distinguinaguoment un groupe de dames assises à l'ombre, et sur le gazon un étalage de vaisselle et de victuailles, tandis qu'Eustache lui secouait la main. — Voyezvous, dit le brave huissier, c'est aujourd'hui le lundi de la Pentecôte, et nous en avons profité pour organiser un pique-nique avec M. le percepteur Maurin et ses filles...
En entendant le nom du pc're de Vulentine, le jeune liomme coula un regard du côté du groupe féminin et chercha à y reconnaître sa fée de la Fête-Dieu. 11 n'eut pas besoin d'un long examen, car l'un des petits Lapasque cria au môme moment : — Valentine I viens voir les belles fleurs ! — et une jeune fille do vingt-cinq ans environ, se détachi s'élança légèrement dans la direction
bambin. Elle était de taille moyenne, très-vive el très-mignonne, avec de jolis cheveux châtains frisottant sur les tempes et sur la nuque. Son ombrelle, qu'elle balançait au-dessus de sa tôte nue, laissait dans la demi-teinte ses traits délicats et ses grands yeux couleur de noisette. Tandis que Laurent suivait attentivement sa marche rapide sous les branches, EuslacheLapasque continuait à détailler le programme du pique-nique : — Chacun a fourni sa provende, disait-il ; M. le percepteur s'est chargé du vin, et il s'y entend ; ma femme a confectionné un pâté au jambon, et moi j'ai apporté ma flûte pour faire danser tout le^ monde au dessert. — Pendant ce temps, Lucrèce, d'un air affairé, avait de mystérieux colloques avec Valentlue et le percepteur. A la flii, elle s'approcha de Laurent, accompagnée de M. Maurin, un grave personnage, haut en couleur, se tournant tout d'une pièce, auquel sa tôte rejetée ëh arrière et sa cravate correcte donnaient une mine gourmée et solennelle. Il salua cérémonieusement le docteur. — Monsieur, commença-t-il avec le débit lent d'un homme qui s'écoute parler, W^^ Lapasque m'assure que, si je vous en priais, vous voudriez bien partager notre modeste collation ; ce serait pour nous tous un sensible plaisir, et j'ajoute qu'en particulier je serais très-honoré d'entrer en relation avec un savant praticien dont j'ai entendu maintes fois louer le mérite et l'habileté. — Satisfait de sa harangue, le
LE FILLEUL D'UN MARQUI^i. 191
percepteur avait croisé ses mains sur son ventre rondelet, et il attendait d'un air digne la réponse de Laurent. En môme temps Eustache, poussé du coude par sa femme, joignait ses instances à celles de M. Maurin. Laurent, séduit par la perspective de renouer connaissance avec Valentinc, répliqua qu'il acceptait de grand cœur. Alors il y eut un bruyant remue-ménage de vaisselle; on déballa les provisions, et le précepteur, avec de pompeuses précautions, déposa les bouteilles dans l'eau fraîche de la fontaine. Pendant tous ees apprêts, Eustache avait proposé aux jeunes filles et à Laurent de leur montrer les ruines de l'abbaye. Valentine appela ses jeunes sœurs, deux fillettes de douze à quatorze ans, dont elle était devenue la petite mère, M'"'^ Maurin étant morte depuis une dizaine d'années, et l'on se mit en marche. Dominé de tous cotés par la foret, le hameau de Trois-Fontaines s'étale en demi-cercle autour des restes de l'opulente abbaye cistercienne, dont le galant cardinal de Bernis fut le dernier abbé commendataire. Les paysans se sont logés dans les bâtiments occupés jadis par les granges et les communs du couvent. Une auberge est installée dans les salles voûtées de l'ancien cellier des moines ; çà et là, des poules picorent à travers des fûts de colonnes brisées, et les vaches viennent boire dans la vasque verdie d'une fontaine du xvm° siècle. En face de l'entrée du village se dressent, reliés par les arcades
inj LE FrLLElL D'UN MARUUIS.
(l'un purtii|ue ù l'iUilieiine, tes deux corps du logi» abbatial. C'esl par là que les visiteurs se diri^'reDt vers les ruines de l'église, dont les murailles grisâtres se détachaient en pleine lumière sur des massirs de verdure. Le portail était veuf de son eIocher, mais la nef bien conservée s'élevait, haute el silencieuse, avec ses faisceaux de frêles colonnetles, ses arceaux élégants et ses ogives étroites où des rideaux de lierre, tombant à la place des vilraus absents, entretenaient une ombre mystérieuse. L'ai)side s'était effondrée ; par la bruche béante, on apercevait un pan de ciel bleu, et tout au fond, comme un lointain tableau, les pommiers et les cerisiers du verger, à demi noyés dans l'herbe haute el fleurie. Des ramiers avaient fait leur nid dans les niches des saints ; de temps en temps on entendail des roucoulements profonds et de mélodieux bruils d'ailes à travers la nef sonore. Tondis que les jeunes sœurs se haussaient sur ta pointe de leurs pieds pour apercevoir les nichées, Vatentine était resiée près de l'entrée, et, sa mignonne silhouette se découpait nettement sur la baie lumineuse du portail. Laurent s'approcha. 11 n'avait pas encore parti; à ne ; il craignait qu'elle ne connut l'histoire de euse lettre, et je ne sais quelle fausse honie chait d'engager la conversation. Pourtan' mbre bleuùtre de la nef l'enhardit, il demanda une fdie comment elle trouvait les ruines.
— Elles me donnent froid, répondit-elle en frissonnant légèrement, et elles me rendent triste. Je leur préfère de beaucoup les maisons du village avec leurs tas de foin qui sentent bon et leurs régiments de poules... Je suis très-campagnarde, et j'ai du sang de paysan dans les veines.
Loin de déplaire à Laurent, cette franchise le charma ; elle contrastait avec la fausse sentimentalité dont les jeunes filles sont coutumières. La sincérité de Valentine lui gagna le cœur; cette simple réponse lui révélait une nature droite, franche et saine, qui lui fut immédiatement sympathique, et quand au sortir des ruines ils revinrent vers la fontaine, son intérêt pour la jeune fille avait doublé.* Ils trouvèrent M™°Lapasque, pudiquement voilée par une ser\iette jetée sur sa poitrine, en train de donner le sein à son dernier-né, Gaétan, qui était redevenu vigoureux et gaillard. La nappe était mise sur l'herbe, on déboucha les bouteilles, et on s'assit en cercle sur la pelouse. L'imprévu de ce dîner en plein air, le vin du percepteur, le ciel bleu qui riait entre les branches achevèrent d'établir entre tous les convives une joyeuse familiarité. Au dessert, Eustache montra sa flûte et voulut faire danser la compagnie.
— Non, s'écria Valentine, les enfants ont mangé plus que d'habitude, et cette sauterie troublerait leur digestion. Je propose un amusement plus paisible : jouons aux devinettes^ comme dans les veillées du
jà
village. Montrona à M. le docteur Husson que, nous autres paysans, nous avons de l'esprit quand nous voulons. Chacun dira la sienne, et M. Lapasque régalera d'une sérénade ceux qui devineront.:. Commence, père 1
M. Maurin s'épongea le front, réfléchit un moment d'un air trcs-sérieux et, se tournant du cùté du docteur, débita gravement :
Champ blaiic^ sfcmcncc noire, Trois qui travaillent, deux qui ne font rien, Et la poule qui boit... Qu'est-ce que c'est?
— Oh 1 répondit Laurent qui se souvenait de ce jeu de son enfance, celle-là est trop- facile 1... C'est le papier, l'encre, les doigts qui écrivent et la plume qui boit... dans l'encrier.
— Bravo 1 cria Eustache, qui se mit sur-le-champ à jouer la marche de Lodoïskaj tandis que le percepteur semblait déconfit d'avoir si peu embarrassé son auditoire.
Lucrèce avait déjà repris la parole et demandait à la ronde : — Qu'est-ce qui va à l'eau en chantont et qui revient en pleurant ?
— Une cruche 1 une cruche I s'exclamèrent en chœur les enfants, qui avaient entendu dix ibis la devinette.
— A mon tour I fit Valentine, voyons si M. Husson sera toujours aussi perspicace. . . — Elle s'accouda eu
face de Laurent, de Tair du sphinx qui interroge Œdipe, et le regardant avec ses yeux rieurs : — Voici, dit-elle... Je suis tout habillé de blanc, ma mère m'a fait en chantant ; devinez.
Laurent, occupé à admirer les jolis yeux et la mignonne figure de la questionneuse, oubliait de chercher une réponse. — Vous jetez votre langue aux chats ? reprit-elle triomphante, eh bien, c'est un œuf tout frais pondu... Vous voyez que nous sommes très-forts.
Les demandes et les questions se croisèrent ainsi longtemps, entrecoupées par les rires des enfants et les airs de flûte d'Eustache Lapasque. Laurent était enchanté de sa soirée. Couché dans la grande herbe, il contemplait à travers les tiges des sauges et des folles avoines le visage de Valentine, délicatement encadré dans les Msures de ses cheveux chfttains. Il était émerveillé de la bonne humeui: de la jeune fille, de sa vivacité et de la façon toute maternelle dont elle s'y prenait pour amuser les enfants. Il écoutait avec délices voltiger sur ses lèvres ces énigmes naïves où l'imagination féconde et l'observation ingénieuse des paysans se sont donné carrière. Ces devinettes imagées, dont la tante Sophie possédait un riche répertoire, le ramenaient au temps de son enfance ; elles s'associaient dans son esprit avec l'époque où il avait pour la première fois rencontré Valentine, et il retrouvait tout à coup dans son cœur
un coin vert et longtemps oublié, oii,gisait le trésor de ses amours enfantines.
Lorsque le soleil s'abaissa derrière les grands massifs, le percepteur, coiffant son large chapeau de paille, annonça qu'il était temps de songer au retour. On abandonna le reste des provisions à la femme du garde, et Ton s'en revint lentement par une longue avenue déjà pleine d'ombre, où les chèvrefeuilles sauvages commençaient à fleurir. Lucrèce ouvrait la . marche avec M. Maurin ; les jeunes sœurs et les enfants s'étaient groupés autour d'Eustache, qui leur taillait des sifflets dans des brins de sureau ; Laurent donnait le bras à Valentine. De temps à autre, la jeune fille se baissait, arrachait une fleur dans l'herbe et, tout en composant son bouquet, murmurait de brèves et originales remarques sur les plantes qu'elle rencontrait : — Celle-ci, avec sa collerette verte, c'est la reine des bois, qui sert à faire le vin de mai,.. Voyez ce sainfoin rose ; il y a une légende sur son compte, la savez -vous, monsieur?... Non?...' Eh bien, quand le petit Jésus était dans la crèche, il se trouvait du sainfoin parmi les herbes sèches qui lui servaient d'oreiller ; et tout à coup le sainfoin s'est mis en plein hiver à épanouir ses jolies fleurs roses autour de la tête de l'enfant. — Elle lâcha brusquement le bras du docteur et courut vers le talus : — Ah ! dit-elle, voici Vherbe au lait qui. gonfle le pis des vaches , et Vherbe aux
perles dont tes graines rendent les poules fécondes.
— Comme vous êtes savante I interrompit Laurent avec un sourire.
— Pas plus que la dernière de nos paysannes, répondit-elle ; je m'intéresse aux choses de la campagne, voilà tout... Quand je suis un jour seulement à la ville, je me sens la tête lourde et je trouve les heures démesurément longues ; ici, au contraire, je ne m'ennuie jamais ; au milieu de mes bêtes et de mes fleurs, je me sens dans mon élément.
— Vous aimez les bêtes?
— Follement, et elles me le rendent... Poules pattues, poules huppées, pintades, toute la basse-cour me fait fête quand j'arrive... Je vous donnerai ce spectacle lorsque vous viendrez nous voir.
— Volontiers^ mais je vous avoue que je ne sais pas encore où vous demeurez.
— Oh ! notre maison est facile à trouver, s'écriat-elle ; quand, vous sortirez du bois, vous l'apercevrez de loin avec ses deux noyers qui montent jusqu'au toit et le jardin qui prolonge ses allées de tilleuls jusqu'à la rivière...
Les premières étoiles pointillaient dans le ciel quand on atteignit le carrefour où le chemin de Robert-Espagne et celui de Sermaize s'enfoncent dans des directions opposées. Laurent prit congé de ses hôtes, en réservant son dernier bonsoir pour Valentine. Celle-ci avait la moitié de sa figure cachée
dans les herbes de son bouquet, et on ne voyait plus que ses yeux qui luisaient entre les tiges fleuries. — Bonsoir, monsieur, lui dit-eîle gaiement, n'oubliez pas que vous devez une visite à ma ménagerie !
Il n'avait garde ! — Il emportait de cette soirée une impression saine, embaumée et fortifiante, comme celle qu'on reçoit en traversant une prairie aii temps de la fenaison. — Deux jours après, il reprenait le chemin de Robert-Espagne. Il reconnut de loin les cimes rondes des noyers, la double allée de tilleuls, et s'orienta très-vite, grâce au signalement donné par Valentine. Des qu'il eut franchi la grille de la cour, il tomba sur M. Maurin, assis au frais sous les noyers et lisant son journal. La visite du médecin chatouilla vivement l'orgueil du percepteur, qui se confondit en compliments et en tbrmules cérémonieuses. — M. Maurin était en toutes choses l'opposé de sa fille aînée ; très-pompeux, très-formaliste, il semblait pontifier du matin au soir. C'était l'homme de la représentation et de la mise en scène, visant sans cesse à imprimer dans le cerveau de ses « administrés » la notion de son importance. Il iié manquait pas de porter lui-même avec apparat ses paquets à la poste, clignant des yeux et faisant le gros dos, comme un homme accablé soiis le poids de ses fonctions. A l'église, où il assistait à la grand'messe en cravate blanfche, il s'inclinait ou Se levait avec ostentation, et pendant le sermon il ne perdait pas de vue
le prédicateur, qu'il approuvait de temps en temps avec de petits hochements de tête. Il professait pardessus toiit le respect de l'autorité et des convenances, a Convenable, » c'était le mot qu'il avait sans cesse à la bouche. Pour lui, un homme devait être avant tout convenable, c'est-à-dire rester « dans sa sphère » (encore un de ses mots favoris), voter pour le candidat du gouvernement, payer exactement ses impôts et vénérer le percepteur ; il devait se lever, dîner et se coucher à des heures im^riables, s'habiller mieux le dimanche que dans la semaine, sortir avec un parapluie quand il pleut, ne jamais heurter les opinions reçues, se marier tôt et épouser autarit que possible la fille d'un percepteur. M. Maurin emmena son hôte au jardin, un bon jardin de curé avec des bordures de fraisiers et de mignotises, des plates-bandes où Tes lis alternaient avec les phlox, les croix de Jérusalem avec les juliennes, et où, au bout de chaque allée, des buis taillés en urnes faisaient l'orgueil du percepteur. Il y avait un coin où les boules de neige, les cytises et les acacias poussaient en fouillis, et où, de temps immémorial, des champs de résédas fleurissaient sans culture et débordaient jusque dans le sable de l'allée. Là commençait le grillage de la basse-cour, et là ils pecontrcrent Valentine. Tête nue et bras nus, ayant relevé les coins de son tablier plein de graines, elle distribuait à chaque volatile la ration accoutumée.
Les poules en trottinant étaient accourues les premières et se poussaient Tune l'autre pour becqueter le grain, tandis que le coq, en chevalier galant, leur laissait les prémices du régal. Les pigeons volaient circulairement au-dessus de la tête de la jeune fille, puis s'abattaient à ses pieds et tournaient lentement sur eux-mêmes avec de petits gonflements de cou; les pintades, plus discrètes, se tenaient à distance, et sur un mur à hauteur d'appui un paon faisait la roue* en plein soleil Tout ce monde emplumé piaulait, gloussait, roucoulait à l'envi, et du haut des acacias un nuage de fleurs, tourbillonnant à la moindre brise, rappelait à Laurent ce matin de Fête-Dieu où il avait vu Valentine pour la première fois. Quand elle eut lancé sa dernière poignée de blé, celle-ci tourna vers son père et le docteur ses yeux riants : — Maintenant, dit-elle, que mes oiseaux ont eu leur déjeuner, je suis toute à votre disposition.
A mesure qu'il pénétrait dans l'intimité de cet intérieur, Laurent était plus émerveillé de Valentine. Une à une, les qualités de cette nature droite et simple se révélaient à lui. C'était un mélange de sérieux et d'enjouement, de grâce aisée et d'élégance native ; spirituelle sans effort, chaste sans pruderie, familière sans un grain de vulgarité, elle avait surtout de ces élans de bonté qui éclatent dans un mot, un geste, un regard, et qui gagnent les cœurs. Laurent passa avec elle et les jeunes sœurs une bonne journée de promenade et de causerie ; le soir, on dîna en famille, et il s'en revint charmé à Sermaize. Tout le long de la route, il ne pensa plus qu'à Valentine : il la comparait mentalement à la fleur de la vigne, à cette petite grappe vert pâle, d'aspect si modeste, et qui exhaie en juin une odeur si suave, si virginale et si enivrante. Peu à peu, encouragé par la bonne
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grâce de la jeune tille et les avances du père, il devint Tun des visiteurs assidus de la maison Maurin; il sentit tout à coup qu'il y avait du nouveau dans sa vie, que le vide de son cœur n'était plus aussi grand, et que la plante verte d'autrefois repoussait de jeunes bourgeons.
L amour, chez un homme qui touche à la trentaine et qui a l'expérience de la vie, n'est déjà plus l'amour coup de foudre. Il sommeille quelque temps avant d'éclore, comme une chrysalide dans sa fine coque de soie, et ne se manifeste d'adord que par de légers tressaillements. Peu à peu les signes de vitalité deviennent plus sensibles, les fils du cocon se rompent, et le papillon, sortant de son enveloppe, déploie lentement à l'air libre ses ailes encore frissonnantes. Les choses se passèrent de la sorte chez Laurent ; il ne s'avoua qu'il était amoureux que lorsqu'il eut fait dix fois le voyage de Sermaize à Robert-Espagne, cl pourtant depuis des semaines son amour s'épanouissait intérieurement et se trahissait au dehors, comme un parfum caché. Le docteur écrivait à W^ Bastienne des lettres enthousiastes, où il n'était question que de la jolie « fleur de vigne » découverte au bord de la Saulx. Il abusait de la patience de l'indulgente Sophie en lui vantant le jardin du percepteur, la basse-cour du percepteur et les rares . talents de ménagère de la fille du percepteur. — Veux-tu que je te dise? s'^ctia un jour Sophie Husson ehinter-
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rompant une longue conférence sur la façon dunl Valentine accommodait les fraises, tu es amoureux d'elle ! — Laurent se mit à rire, mais le lendemain il n'en trouva pas moins un nouveau prétexte pour retourner à Robert-Espagne.
Cotait justement le dimanche de la petite Fcte- Dieu, et il y avait douze ans, jour pour jour, qu'il avait aperçu Valentine à l'ombre du reposoir de la place de la Couronne. Tandis qu'il traversait les bois, le vent lui apportait la musique des cloches sonnant à toute volée, et ces sonneries de village semaient de la joie dans l'air. Laurent lui-même se sentait plus léger et comme ragaillardi par un philtre merveilleux. Le carillon des cloches tantôt s'évanouissait presque, et tantôt sur l'aile du vent revenait plein de notes allègres ; selon que la sonnerie fuyait ou se rapprochait, le docteur sentait l'ombre ou le soleil passer au dedans de lui. — Est-ce que je l'aime vraiment? se disait-il, et, en admettant que je l'aime, m'aime-t-elle à son tour ? — Et alors il s'énumérait les symptômes qui semblaient indiquer que Valentine ne le voyait pas d'un œil indifTérent. — Pourquoi rougissait-elle si fort quand il entrait, et pourquoi Tautre soir avait-elle retardé la pendule pour qu'il restât une heure de plus à Robert-Espagne? — Bastel roprenaitril, purs enfantillages... Qu'est-ce que cela prouve?... — Il avait ainsi des alternatives d espoir ou de doute, d'audace ou de timidité, sui-
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vaiU le plus ou moins de sonorité de la musique aérienne. Quand il arriva dans le bourg, la procession était terminée, mais les rues, encore jonchées de débris de fleurs, exhalaient une aromatique senteur d'herbes froissées. Dans la cour du percepteur, on achevait de démolir le reposoir construit sous les noyers, et le vestibule était plein d'arbustes, de cierges et d'ornements d'autel. Laurent cherchait partout Valentine; il la trouva enfin dans un pavillon situé au bord de la Saulx, à l'extrémité du jardin. Assise devant la fenêtre, que voilaient les branches pendantes d'un saule pleureur, elle était occupée à replier les draps blancs qu'on avait tendus sur le passage de la procession.
— La maison est sens dessus dessous, lui dit-elle en riant, et je me suis réfugiée ici pour vous y recevoir.
— Vous aviez donc pensé que je viendrais aujourd'hui? s'écria-t-il.
Elle rougit et parut assez embarrassée d'expliquer ce singulier pressentiment.
— Il faisait si beau I balbutia-t-elle, et puis, — et un léger sourire malicieux passa sur ses lèvres, — M"^° Lapasquc, qui connaît votre goût pour les processions de la Fête-Dieu, assurait que vous ne manqueriez pas de venir admirer notre reposoir.
— Lucrèce ne vous a-t-elle dit que cela"? re-
prit-il ea SQuriaat et en la regardant droit dans les yeux.. Ne vous a-t-elle pas expliqué la cause de ma prédilection ? ,
— Mai»... non, répondit Valentine en se troublant de plus en plus.
— Eh bien ! continua-t-il d'une voix un peu émue, je vais vous la dire... C'est que, il y a douze ans, à Juvigny, je vous ai vue pour la première fois un jour de Fête-Dieu.
Elle baissa la tête et parut fort affairée à plier son linge. — J'étais une enfant à cette époque-là, murraura-t-elle.
— Vous étiez charmante!... Et tout collégien que j'étais, je suis devenuimoureux de vous, rien qu'en vous voyant agenouillée au milieu des fleurs... Le saviez-vous ?
Elle se mit à rire pour déguiser son embarras. — Vous riez ? poursuivit Laurent, avouez que M""^ Lapasque vous a conté l'histoire de la lettre que je vous écrivis alors chez M"« Papillon 1
— Oui, monsieur, répliqua Valentine en essayant de prendre un ton plaisant, et apprenez à votre tour que je vous en ai voulu longtemps, car cette fameuse Ictire m'a attiré autrefois une des plus vertes semonces de M"e Papillon.
— Vous l'a-t-on montrée, au moins ?
— Votre lettre? Oh I par exemple !
— Voulez-vous que je vous la récite?
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— Non ! non ! s'écria-l-elle précipitamment en renversant sa pile de linge.
— Je la sais encore, ajouta-t-ii, et mon cœur n'a pas changé.
A peine ces mots furent-ils prononcés que la jolie fleur de vigne devint toute pâle. Elle n'osait plus ni lever les yeux ni respirer. Dans le grand silence qui suivit cet aveu, on entendait le bruit frais de l'eau coulant au bas du pavillon, et le sourd fracas de récluse de la filature qui bouillonnait à un quart de lieue du jardin.
— Mademoiselle Valentine, reprit Laurent avec animation, ce que je viens de vous dire est la pure vérité. Depuis que je vous ai revue, l'enfantillage d'autrefois s'est changé en une vive affection. Je vous aime ; ma plus grande joie au monde serait d'être aimé de vous et de vous voir devenir la compagne de ma vie. Peut-être est-ce un rêve trop ambitieux? Peut-être aujourd'hui, comme autrefois, allez-vous me trouver bien hardi? — Vous ne répondez pas, continua-t-il d'une voix plus inquiète.
— Pardon ! fit-elle enfin avec un embarras où perçait une joie confuse, je m'attendais si peu à ce que vous venez de me dire... Étes-vous bien sûr que ce soit aussi sérieux?... Il y a si peu de temps que vous me connaissez ! D'ailleurs je ne puis m'engager sans la permission de mon père... S'il allait refuser, je serais trop malheureuse !
Laurent lui saisit la main avec un mouvement de joie. — Vrai ! dit-il, vous m'aimez donc un peu ? Oh ! alors je vais sur-le-champ trouver M. Maurin.
Elle le retint en rougissant et le força de se rasseoir. — Attendez, reprit-elle, votre hâte gâterait tout. Mon père vous estime beaucoup, mais il est très-formaliste, et, s'il se doutait que vous m'avez parlé de vos projets avant de le consulter, il serait homme à vous refuser net par amour des convenances. Écoutez ! sa fête arrive d'aujourd'hui en quinze, le jour de la Saint-Jean. Nous la célébrons toujours en famille, car il tient fort à ces solennités, et, bien qu'il prenne dès airs étonnés quand nous lui apportons nos bouquets, il serait très-froissé si on ne lui souhaitait pas sa Saint-Jean en grande cérémonie... Vous dînerez avec nous ce jour-là, et le soir, lorsque nos fleurs et nos cadeaux l'auront bien disposé, vous lui ferez votre demande dans les règles. Jusque-là, promettez d'être circonspect et réservé... Soyez patient pour l'amour de moi.
Laurent lui serra de nouveau la main, en jurant d'obéir et de cacher sa joie, et ils allèrent rejoindre le ménage Lapasque qui venait de faire bruyamment irruption dans le jardin.
Les quinze jours qui suivirent parurent au docteur s'allonger indéfiniment. Il ne doutait pas trop de l'accueil que ferait M. Maurin à sa demande ; le percepteur le recevait chaque jour avec une affabilité plus
marquée et lui laissait voir assez clairemeut combien il était flatté de ses visites. Tout faisait donc supposer que sa réponse serait affirmative; mais Laurent, comme toutes les natures impétueuses, avait horreur de rindécision, et il lui tardait d'être fixé. Pour tromper son impatience, il s'entretenait de ses projets d'avenir avec la pauvre Sophie, qui Técoutait d'un air à la fois heureux, anxieux et mélancolique. Il écrivit aussi une longue lettre à M^'® Bastienne pour lui annoncer qu'il était décidément amoureux de la jolie « fleur de vigne, » qu'elle l'aimait, et quil comptait l'épouser. — Le plus tôt serait le mieux, disait-il ; certainement le mariage aurait lieu avant l'automne. — Il invitait d'avance M'^® de Fierbois à la noce et bâtissait déjà des châteaux en Espagne, qui montaient eh l'air haut comme la tour de Babel.
Enfin le grand jour de la Saint-Jean arriva. Le matin, Sophie paracheva soigneusement la toilette de son Laurent et renouvela le petit ruban rouge de sa boutonnière, puis le docteur, fortifié de deux bons baisers maternels, prit le chemin de Robert-Espagne. Lorsqu'il poussa la porte grillée de la cour du percepteur, il trouva Valentine qui l'attendait à l'ombre des noyers. M. Maurin était parti sournoisement dès l'aube afin de ne point gêner les apprêts de fête qu'il était censé ignorer. La jeune fille saisit gaiement la main du docteur et, remmenant tout droit dans une office voisine de la salle à manger, où les bouquets
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reposaient au trais, elle lui monlra qu'il y en avail un aussi pour lui. Puis ils allèrent attendre l'heure du diaer dans le pavillon du bord de l'eau, où les jeunes sœurs travaillaient déjà. Il^estèrent là longtemps à écouter te bruit mélodieux de la rivière, sans presque se parler, heureux de se senlir l'un près de l'autre et de se regarder.
La belle et bonne chose que le tête-à-tête de deux vrais amoureux qui s'aiment avec la sécurité et la sérénité des âmes honnêtes et sincères 1 C'est un spectacle aussi délicieux à contempler que le plus beau lever du soleil. Les prunelles éclairées d'une namme limpide échangent leur rayonnement avec une confiance attendrie et joyeuse ; un rire sain et lo^er entr'ouvre les bouches et illumine les traits; les paroles s'envolent des lèvres et se croisent amicalement comme des abeilles qui vont d'une fleur à l'autre. 11 n'y a rien là des ardeurs fiévreuses de la passion coupable ou purement sensuelle ; c'est le duo tranquille de deux âmes sûres d'elles-mêmes, la lumière aimable de l'aube dans un ciel d'été, une émanation de grâce et de tendresse pareille à celle qui sort de la musique de Mozart... Le dîner fut tout intime; Un'yavaitd'autreinvitér " ' ' " " ""
rin était en belle humeur, et au bouquets firent leur apparition, i tude des étonnements attendris, | chacun à la ronde, il se leva ei
îto LE FILLEUL D'UN MARQUIS.
et tout d'un coup reparut par la porte du salon ouverte à deux battants, la tôte haute, l'air mystérieux, tenant dans ses mains comme un ostensoir une bouteille de Champagne, mise dès le matin en réserve pour la circonstance. On but à la santé de l'amphitryon, qui répliqua en portant un toast à son jeune ami. La servante apporta la café, et les jeunes filles quittèrent la salle à manger, sous prétexte de laisser les deux hommes fumor tranquillement. Valenline sortit la dernière, après avoir jeté à Laurent un regard plein de muets encouragements ; mais , au lieu de suivre ses sœurs «u jardin, elle alla s'asseoir tout émue dans l'offlce, d'où l'on pouvait entendre ce qui se disait dans la salle. Elle était trop intéressée à ce qui allait se passer, et Irop anxieuse, pour oser s'éloigner.
Le moment décisif était venu. Le percepteur, tournant autour de la table, respirait les bouquets l'un après l'autre en reniflant bruyamment. Laurent mâchonnait nerveusement son cigare.
— Les fêtes et les anniversaires, dit M. Maurin d'un ton sentencieux, en s'interrompant pour boire son Café à petites gorgées, resserrent les liens de famille... Et il n'y a de vrai que les joies de la famille, croyeÉ-le bien, jeune homme!... Se marier de bonne heure, — et dans sa sphère, — élever ses enfants dans de bons principes, voilà le tribut que tout homme doit à la société... N'est-ce pas votre avis, docteur?
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— Parfaitement, répondit Laurçnt enclianté du tour que prenait la conversation, c'est précisément à quoi je pensais... Depuis quelque temps je songe sérieusement au mariage. '
— Vous avez raison, repartit le percepteur, dont les formes cérémonieuses prirent une rondeur toute conciliante ; et il faut (passez-moi cette comparaison vulgaire) battre le fer pendant qu'il est chaud. Vous êtes jeune, vous avez une position honorable et un avenir brillant ; dans ces conditions éminemment convenables, vous trouverez toutes lès portes ouvertes.
— Ce que vous me dites, monsieur Maurin, me rassure et m'encourage, car j'ai une demande à vous adresser.
— A moi? murmura M. Maurin, qui, tout en voulant rester digne et impassible, ne put dissimuler un mouvement de joie ; parlez, mon ami, parlez !
— Monsieur, poursuivit le jeune homme, j'aime M^^e Valentine, et puisque vous me jugez si favorablement, je vous prie de vouloir bien m'autoriser à faire connaître mes sentiments et mon désir à M»i« votre nile.
Le percepteur avait rougi et il flairait de plus belle ^es bouquets dont la nappe était jonchée. Pour un P<eu, il aurait sauté au cou de Laurent, mais 11 réfléchit qu'il devait à sa dignité de réprimer cette intempérance de joie. Il se moucha, donna du ^
jeu au nœud de sa cravate, et d'une voix solen-
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nolk*. : — Monsieur Husson, commença-t-il, votre demande m'honore ; je me connais assez en hommes pour être assuré que vous êtes capable de faire le bonheur de mon enfant. . . Pardonnez-moi si Témotion m'empêche de m'exprimer d'une façon plus... plus convenable; mais en pareille circonstance l'émotion d'un père est une chose légitime et respectable. — Monsieur Husson, je vous accorde la main de ma fille.
— Je vous remercie, monsieur Maurin ! s'écria joyeusement Laurent.
Dans le coin obscur de l'office, Valentine, dont le cœur battait avec violence, faillit aussi pousser un cri do bonheur ; elle allait se sauver afin de pouvoir donner un libre cours à la joie qui Tétouffait, quand quelques paroles ajoutées par celui qu'elle aimait la retinrent immobile sur sa chaise.
— Je vous remercie, continuait le jeune docteur; toutefois, avant que vous vous engagiez formellement, je veux m'expliquer sur ma situation de famille et vous instruire de certaines particularités qui ne vous arrêteront pas, je Tespère, mais que je dois vous faire connaître...
— Assurément, assurément, répliqua le percepteur, bien que je me doute déjà de ce que vous allez me dire : vous n'avez pas de patrimoine, je le sais, mais votre profession vous rapporte de beaux revenus qui ne pourront que s'accroître ; quant à la famille,
LE FILLEUL D'UN MARQi'IS, iu
di bien, quoi? votre père est boulanger?... ie mien f'tait cultivateur. Il n'y a pas de sots métiers...
— Au point où nous en sommes, interrompit Laurent; je ne dois pas avoir de secrets pour vous : le boulanger Husson n'est que mon père adoplif, je suis un enfant naturel ; la personne qui habite avec moi et qui passe pour ma tante est tout simplement ma mère ; quant à mon vrai père, je n'ai pas le droit de porter son nom.
Il y eut un moment de silence terrible dans ta salle à manger qu'emplissait déjà le crépuscule. Le percepteur abasourdi avait fait un soubresaut dans son fauteuil, ses gestes étaient redevenus anguleux, et son t'Eont se rembrunissait.
— Mais... mais, murraura-t-il, c'est un état absolument irrégulier !
— Oui, répondit Laurent, aussi ai-je voulu vous en provenir tout d'abord, car si vous partagiez sur ce point certains préjugés...
M. Maurin se retourna tout d'une pièce vers son itilorlocuteur. — Ce ne sont point des préjugés ! s'exclama-t-il avec sévérité, c'est la loi elle-même qui assîgni^ un rang inférieur à l'enfant né hors du mariage... Si encore , vous aviez été légitimé! mais non, votre situation est de toutes la plus irrégulière. C'est Richeux; monsieur, et vous m lîiauvais que cela modifie ma déeisio
— Cependant, objecta Laurent
nouvel offert, ma posilion personnelle reste inlacle, et vous convenez vous-mômc qu'elle est très-honorable. Je me suis fait un nom qui vaut bien celui que la loi aurait pu me donner.
— Vous émettez là une idée subversive, jeuno homme!... Où en serait la société si Ton pouvait ainsi sauter à pieds joints par-dessus les barrières de la loi et de Topinion publique?... Non, monsieur, je le regrette, mais je suis fonctionnaire et je dois donner à mes administrés Texemple d'une conduilc correcte... Ne m'en veuillez pas si je retire ma parole.
— Mais enfin, s'écria Laurent révolté, j'aime votre fille ; supposez qu'elle m'aime et se soit attachée à moi, comme moi à elle, voud^iez-vous faire son malheur et le mien, par égard pour je ne sais quelles préventions surannées, iniques et absurdes ?
— Docteur ! riposta M. Maurin en se boutonnant avec un geste digne, je ne puis tolérer qu'on accuse la loi d'absurdité et d'injustice... Valentine est une fille bien élevée qui se soumettra à mes volontés; quant à vous, monsieur Husson, je vous crois asscï homme d'honneur pour ne pas sortir de la réserve et du respect que vous impose notre situation respective... J'ai dit; laissons cela et n'en parlons plus jamais.
— Il suffit, monsieur, j'ai compris I — Et Laurent, ouvrant .brusquement la porte, s'élança hors de la salle.
Reslc seul au milieu des bouqucis de fùtc éparpillés, M. Maurin se promena d'un air agité, eu murmurant de temps en temps un hum ! indigne, comme s'il répondait à des arguments mystérieux, poussés par sa conscience. Tout h coup il s'arrêta. Il lui avait semble entendre des sanglots convulsils lie l'autre côté de la cloison. Il ouvrit la porte de l'ufflce, et cherchant à s'orienter dans l'obscurité : — Qui est là? s'écria-t-il d'un ton bourru.
Personne ne répondit ; seulement une forme confuse se leva précipitamment, et, dans renlrc-baillerncut d'une porte latérale vivement ouverte et rotetmée, M. Maurin crut reconnaître Valêntine qui 9 enfuyait en étoulTant ses larmes.
Les buveurs d*eau commencent à se montrer à Scrmaize vers la mi-juillet, mais la saison n'est vraiment dans son plein épanouissement qu'au mois d'août. Alors ce paisible bourg champenois, dont la bourgeoise monotonie n'est troublée d'ordinaire que par des marteaux de forge et des cloches d'usine, prend tout à coup des airs mondains et tapageurs. La route neuve qui côtoie la Laume et conduit à la source des Sarrasins est sillonnée cinq ou six fois le jour par un omnibus au service de l'établissement, dont le bourg est éloigné à peu près comme- Cauterets de la Raillère. Les buveurs ingambes font le trajet à pied, et cette promenade donne aux daines Toccasion d'exhiber des toilettes de circonstance, qu'on jugerait excentriques et risquées dans leur petite ville, mais qui sont tolérées d'un commua accord à Sermaize, où l'on aime à jouer à la ville
d'eaux. Les malades riches louent des appartements meublés dans le village ou s'installent dans les deux hôtels qui avoisinent la source ; les quatre ou cinq aubei^es du pays se transforment en tables d'bdte à l'uss^ des baigneurs d'un rang plus modeste.
Comme Sermaize D'est pas encore une station à la mode, on n'y rencontre guère que des malades sérieux ou des familles du voisint^e, qui font d'une cure à la source le prétexte d'une villégiature à bon marché ; aussi les distractions n'y abondent pas. Le soir, le casino reste souvent désert ; après le dîner, les baigneurs n'ont d'autre plaisir que de se promener dans la campagne qui est charmante, ou bien, assis devant la porle de leur auberge, d'y deviser famihèrement aux sons de la musique d'un orgue de Barbarie. De temps en temps, une société philharmonique des environs ou quelques artistes nomades s'arrêtent pour donner un concert au Casino. Cette aubaine est accueillie avec empressement par teus les désœuvrés valides; on se met en frais de toilette, on se transporte à l'établissement, et la fête se termine par un bal qui' se prolonge fort avant dans la nuit.
Cette année, il arriva que les bains furent plus fréquentés que de coutume. L'élément jeune dominait parmi les buveurs, et "" «^ononi» « lo d™.mm. >.■■ moins une fois par semï petite vallée de la Laume
%in LE FILLEUL D'UN MARQU1&
des quadrilles, le docteur Laurent Hussoû restait obstinément cioUré dans son logis. On ae le voyait plus qu'aux heures de la consultation, et ses clientes se plaignaient fort de sa maussaderie. Sa bonne humeur et son amabilité tant vantées avaient dis* paru. Ce brusque changement faisait le texte des conversations à table d'hôte : les malades déclaraient que leur médecin favori n'était plus reconnaissable; chacun s'ingéniait à chercher les causes de cette métarmophose mystérieuse, mais les curieux en étaient pour leurs Arais d'enquête. Sophie Husson, qui avait vu, le soir delà SaintnJean, son fils rentrer pèle, défait, les yeux sombres et les traits contractés, aurait pu seule révéler le secret de son humeur noire. Il n'avait d'abord rien voulu lui dire, sinon que sa demande était repoussée ; mais elle lui avait fait de si instantes prières, elle avait tant pleuré en l'embrassant, que Laurent s'était laissé attendrir, et sa douleur s'était violemment épanchée comme une eau troublée qui bouillonne ou sortir d'une écluse. Il avait tout avoué, et depuis ce moment la petite maison avait perdu sa Joie. Laurent ne desserrait plus les lèvres, et Sophie restait pendant de longs quarts d'heure l'aiguille en l'air, sans pouvoir coudre, tant ses yeux étaient voilés de larmes.
Ils étaient encore en proie à la stupeur qui avait suivi ce coup de foudre, quand une lettre de Memmie Husson rappela Sophie à Juvigny. La tante Constanca
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flouffmit d'une indiàpositlon assez grave, et le bou' langer, fort ennuyé, insistait pour que sa sœur vint soigner la malade et prendre provisoirement la direction de Tatelier. M^i* Husson hésitait; ee fut Laurent qui la pressa de partir* La solitude ne Teffrayait pas ; au contraire, dans les dispositions où il était, il trouvait une âpre volupté à élever autour de lui un mur d'isolement et de silence. Sophie s'éloigna donc, le cœur gros,, et le docteur resta seul à ruminer son chagrin et ses rancunes.
Ce n'était pas la première fois qu'il hébergeait la mauvaise fortune; il avait d(^à été secoué par la rude poigne de la désillusion, et on aurait peut-être dû s'attendre à le trouver plus cuirassé de stoïcisme ; mais depuis trois ans tout lui avait si merveilleuse^ ment réussi qu'il s'était peu à peu déshabitué de lutter et de souffirir. Il ressemblait à ces peuples, g&tés par la prospérité et la paix, qui ne savent plus se battre lorsqu'ils se trouvent tout à coup lancés en pleine guerre. L*amour de Valentine lui était apparu comme le couronnement délicieux de sa vie de jeunesse. La chère petite « fleur de vigne « était pour lui le symbole de ce bonheur calme, intime, sous lequel on rêve d'abriter son ftge mûr. Épouser Valentine, passer le reste de sa vie avec elle dans la maisonnette de Sermaize, c'était une félicité à la fois si douce et en apparence si à la portée de sa main ! . . . Et voilà que ce rêve de bonheur s'était éparpillé en
poussière comme une bulle de savon qui se heurte à Tangle d'un mur ! La mauvaise chance avait voulu que cette jeune fille à l'esprit si droit, si large et si sensé, eût pour père un bourgeois sentencieux, bourré de phrases creuses et de préjugés niais. Cet obstacle ridicule, jeté au travers de son bonheur, avait exaspéré Laurent ; moins docile qu'autrefois, il se cabrait violemment contre cette résistance inique, et une rage sourde bouillonnait au fond de son cœur. Il rendait la société tout entière responsable de ses déboires, et il se révoltait contre l'injustice de ce vulgaire troupeau d'intelligences étroites qui forment l'opinion publique. Les fumées de sa colère étaient si épaisses qu'elles obscurcissaient jusqu'à l'image bien-aimée de celle dont la perte avait déterminé cette explosion de courroux. Par moinents, son amour pour Valentine semblait moins fort que la haine qu'il concevait pour le reste du monde. A mesure que le charme de la petite fée aux yeux clairs paraissait s'affaiblir, Laurent sentait croître en lui, comme une poussée de mauvaises herbes, tous les ferments de perversité qui dorment au fond de l'animal humain. Les pensées élevées et généreuses faisaient place à je ne sais quels malfaisants désirs de vengeance. Décidément Sophie Husson avait eu tort de s'éloigner, et la solitude était pour lui une mauvaise conseillère. Maintenant il ne rêvait rien moins que de faire payer œil pour œil et
dent pour dent à cette société exclusive et mesquine qui le traitait en paria. — Ah 1 murmurait-il entre ses dents, ah! messieurs les bourgeois, vous me mettez hors la loi ?. . . Eh bien I soit ; mais que vos femmes ou vos filles ne me tombent jamais sous la main, car désormais je prendrai sans scrupule mon plaisir à vos dépens ; vos lois ne me regardent plus, et je me moque de votre morale à double visage 1... C'était dans ces belles dispositions d'esprit qu'il était parti un matin pour visiter ses malades et qu'il cheminait le long de la route de la source. La nuit avait été pluvieuse. De loin en loin, de rares buveurs matineux s'enfonçaient languissamment dans la brume. Absorbé par ses pensées amères, le docteur marchait lentement, quand il entendit derrière lui le bruissement d'une jupe sur l'herbe mouillée, et, avant qu'il eût songé à lever les yeux, il fut frôlé par une baigneuse qui le dévisagea presqu'à la volée et le dépassa rapidement. Cette indiscrète investigation avait été si prompte que Laurent n'eut pas même le temps d'entrevoir les traits de la personne qui venait de le regarder sous le nez d'une façon aussi peu cérémonieuse. Elle était déjà à vingt pas en avant, et tout ce qu'il pouvait voir maintenant, c'était un capulet rouge tombant à longs plis sur une taille très-élégante et une ample jupe blanche effleurant de son ourlet le sable humide. L'étrangère s'éloignait d'un pas léger et harmonieusement
ns LE FILLEUL D UN MAKQUIS.
rhythmé. La brise chiflbnnait à peine les bords du eapulet alourdi par rhumiditë; le corsage dessinait mollement la cambrure de la taille ; sur la rondeur des hanches la Jupe boufTalt et se soulevait avec des frissonnements voluptueux, et Toeil pouvait suivre par derrière la courbe onduleuse d^une pure ligne serpentine allant du sommet de la tôte à la traîne de la robe. Il y avait dans Tensemble de cette fiiyante promeneuse un accent d*impérieuse beituté, un mystère hautain et provocant, qui tira le docteur du fond de ses rêveries chagrines et réveilla sa curiosité endormie, comme la saveur pimentée de certains assaisonnements excite Tappétit d*un dîneur fatigué. Il la regardait attentivement (tiir sous les platanes ; elle s*arrèta tout d*un coup devant une maison de campagne, connue, dans le pays sous le nom de V ffspailleraie et louée d'ordinaire pour la saison à quelque riche famille de baigneurs. L'inconnue secoua les plis de sa jupe mouillée, tourna encore une fois d'un air curieux vers Laurent sa figure, dont la brume ne permettait pas de distinguer les traits, et disparut derrière la grille.
Vers le soir, en rentrant chez lui, le docteur repassa devant TEspailleraie. La maison était masquée à demi par les chèvrefeuilles de la grille et les massifs d'un jardin anglais qui l'entourait. Les jalousies étaient baissées, mais l'une des croisées entr'ouvertes laissait s'échapper au dehors la musique d'un
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piano. Qoelqa*iiii, — nnowcoe siss 6:cî^. — yn^ la valse des ifos», fort i la E!-:<4^ es «if ti^^;4»-;à. Lauréat ralentit le pas. et loDstiçcij* ^s«f^ >s »><«t de cette valse tantôt broyacte et tsnîM Ur£?:c?«?cae le poursuhirent dans son ebeîîiia. (yiai^ i! arrva chez lui, le crépuscule tombait, le eiel é«5it K^^v-rirs pluvieux, et il fidsalt fort sombre dans ^^ rabîn^ de travail. En attendant qu*oa lui app>pMât s«:*n socper. il s'assit sur le rebord de sa fenêtre ouverte et resta occupé à rêvasser, tout en écoutant les^>-jttes d'eau rouler sur les feuilles avec un bruit mélancolique. Il songea d^abord à Valentlne et au lemp< où il s'en revenait de Robert-Espagne, à pareille heure, ruminant ses souvenirs et faisant de beaux projets; U lui semblait quHI y avait des années entre cette époque heureuse et le temps présent. Maintenant Robert- Espagne lui faisait l'eflèt d*un paradis perdu, et il n'osait plus franchir la forêt qui Ten séparait... Tandis qu'il se raillait lui-même de repenser encore à ces choses qui ne lui apportaient plus que des redoublements d'amertume, son odorat ftit frappé d'un singulier parfum de vanille et d'amande qui réveillait en lui une obscure sensation d'autrefois. Où avait-il respiré jadis cette odeur compliquée, à la fois irritante et suave ? Et à celle heure d'où lui venait ce ïnystérieux parfum 9 ïl pencha sa tête hors de la croisée ; il n'y avait dans les massifs que des arbres verts et des fleurs sans odeur ; ce n'était donc pas le
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jardin qui lui envoyait cette senteur pénétrante'. Il se mit à marcher dans son cabinet enténébré; Todeur semblait le suivre, et Tair intérieur en était imprégné. Il frotta brusquement une allumette, alluma une bougie et aperçut sur son bureau, dans un grand vase, un luxuriant bouquet de chèvrefeuilles et de reines-des-prés. Ce n'était pas une hallucination. Les fleurs étaient bien là, étalant, sous la lumière tremblante de la bougie, leurs corymbes rosés et leurs aigrettes pâles. Près du vase, il y avait une enveloppe cachetée ; Laurent la déchira d'un doigt impatient, croyant y trouver le mot de Ténigme ; elle contenait simplement le programme imprimé d'un concert qui devait avoir lieu le soir même au Casino. 11 appela sa servante et n'en put rien tirer, si ce n'est que le bouquet et le pli cacheté avaient été apportés pour a monsieur le docteur » par un petit paysan.
L'étonnement de Laurent redoublait. Il se fit servir rapidement à dîner, changea de toilette et se rendit au Casino, supposant bien qu'entre l'envoi du bouquet anonyme et le programme du concert il y avait une mystérieuse corrélation, et que là-bas il saurait à quoi s'en tenir sur cette singulière aventure.
Il n'eut pas longtemps à chercher, et dès qu'il entra dans la salle du concert il eut pleine satisfaction. — Au premier rang des fauteuils, se détachant du groupe des toilettes bourgeoises comme une aristocratique fleur de serre au milieu d'un massif de
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pivoines et d'œiltets d'Iode, Berihe Fonlenitle, ou pour parler plus correctement M™ Sainte-Marie de Brieulles, était dédaigneusement assise. Laurent la reconnut dès l'entrée, et une subite rougeur lui monta aux joues. Pourtant il fut assez maître de lui pour dissimuler son émotion; il passa près d'elle sans avoir l'air de la remarquer, distribua çà et lÀ quelques poignées de main et se hâta de se retirer sur le balcon qui régnait au long des fenêtres de la salle. Une fois là, dans l'obscurité, il ne put résister à la tentation, et il se retourna pour examiner la nouvelle venue. — Vêtue d'une robe de faille blanche, à la jupe ample et tramante, elle avait pour toute parure un haut peigne de corail dont les perles formaient comme un diadème dans ses cheveux noirs ; à l'un des coins de l'échancrure carrée de son corsage, un bouquet de géraniums rouges jetait sa note éclatante. Elle était blanche comme un lis. Ses yeux bleus étaient toujours perfidement voilés par l'épaisseur des eils baissés, et sur ses lèvres vermeilles le mCme sourire inquiétant errait avec un accent plus sardonique encore que par le passé. Bien qu'elle eût maintenant vingt-sept ans et que sa beauté fût en pleine Heur, son visage avait gardé c --'—•" •■■—~—i -■» cette expression d'ignorante s( contre guère sur les traits de semblait à Laurent que letemp; qu'il retrouvait Berthe Fontenii
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où il l'avait quittée et où elle ne s'appelait pas encore M"<» de Brieulles. •-- Que venait-elle faire àSefmaiïe? Que signifiait renvoi de ce bouquet dont le parfum lui rappelait leur promenade en bateau mv la Biesme ? Était-ce une audacieuse mystification, et de quel droit osait-elle le narguer au fond de la retraite qu'il avait choisie?...
Il tourna le dos aux fenêtres, et, s'accoudant à la balustrade du balcon, en face de la campagne en**dormie, il essaya de mettre un peu d'ordre dans ses pensées. — Au fond de la salle , rorchestre jouait le brindtst de la Traviata; la musique de Verdi, sensuelle, passionnée et maladive, loin de le calmer, egoutait encore à son trouble. Les notes vibrantes de cette mélodie de Famour inapaisé éveillaient en lui tout un chœur de désirs ardents et non satisfaits. Tandis qu'il restait immobile et comme noyé dans les ondes sonores de cette musique, un flot d'étoffe soyeuse et frôlante frissonna derrière lui, dans Tembrasure d'une fenêtre, et tout a coup une fonne blanche vint, avec des mouvements onduleux, s'ac-^ couder à la balustrade du balcon. Il entendit palpiter comme un bruit d'ailes un éventail agité par une main nerveuse. — Bonsoir, monsieur Husson, dit en même temps une voix mordante, pourquoi ne Youle»vous plus reconnaître vos anciens amis ?
Il releva brusquement la tête. Les yeux de Berthe luisaient dans la nuit et le regardaient d'un air
moqueur^ Déconcerté, il s'inclina en balbutiant quelques mots d^excuse.
^ Ne prétendes point ne m'avoir pas vue, poursuivit-elle, je sais fort bien le contraire... J*espérais que vous viendriez au moins me demander des nouvelles des Islettes.
^ Je n'attends point de nouvelles des Islettes, répondit brièvement le docteur.
^ Au fait, M^^* Bastienne doit vous tenir au cou* rant, car je crois que vous vous écrive» toujours ?
La voix de B^rthe avait une intonation railleuse qui réveilla Tirritation de Laurent. «^ Oui, madame, répliqua-t-^il, et c'est ce qui vous explique pourquoi j'ai jugé inutile de vous déranger.
-^ Ce n'est guère aimable, ce que vous dites là... Quant à moi, J'estime qu'on n'a pas trop d'amis en ce monde pour les négliger quand on les retrouve, et c'est ce qui vous explique pourquoi j'ai eu l'indiscrétion de vous dérangef\,. Vous voyes, j'ai meilleur caractère que vous, 6gouta-t-elle en posant sa main gantée sur le balcon, à côté de celle de Laurent.
Pourquoi la vue de cette petite main aristocratique agit-elle comme un calmant sur Tirritation du docteur?... Ses nerfe se détendirent comme par un enchantement, et il eut honte de sa rudesse.
— Amis, répéta-tril en se réveillant comme d'un rêve; nous avons cru Têtre un moment. «• Pouvonsnous l'être encore ?
— C'est une question qu'il faut vous poser à vousmême, repartit Berthe avec de câlines inflexions de voix ; moi, je suis restée ce que j'étais quand vous m'avez connue aux Islettes, et je me demande pourquoi vous auriez changé.
— Vous vous le demandez? s'exclama Laurent stupéfait; ne s'est-il donc rien passé depuis lors!...
— Rien I murmura-t-elle en haussant l^èremenl les épaules, rien du moins qui ait pu altérer mon affectueuse estime pour votre caractère.
Laurent secoua la tête. — Êtes-vous seule à Sermaize ? reprit-il avec une nuance ironique.
— Seule... avec ma femme de chambre.
— Et M. de Brieulles ?
— M. de Brieulles est resté en Argonne avec ses livres de théologie... Oh! il n'a pas changé non plus, lui I... et il lui est fort indifférent que je sois au Neufour ou à Sermaize.
— Ahl... mais pourquoi à Sermaize? Étes-vous malade ?
— Oui et non.. Ma plus sérieuse maladie, c'est Tennui... Pour cela, oui, je m'ennuie I
Elle étira ses bras dans l'air humide et les laissa retomber sur le balcon avec une expression de lassitude qui n'avait rien de joué. Cette plainte, qui, contrairement aux habitudes de Berthe, avait jailli du cœur aux lèvres sans être prudemment modifiée en route, s'exhala avec un tel accent de vérité que Lau-
reot en fut saisi. Ses défiances s'assoupirent, et il se sentit plus disposé à s'attendrir. Ce cri douloureux, jeté soudain dans la nuit, en disait long sur le compte de cette mariée de trois ans. U sembla au jeune docteur, à la douteuse lueur de la lune qui se levait, lire sur les lèvres moqueuses et dans les yeux fuyants de Berthe la mélancolique histoire de ces trois années^ faites de tristes nuits et de journées monotones. — Si je puis quelque chose, murmura-t-il, pour rendre votre séjour ici moins ennuyeux, je me mets entièrement à votre disposition.
— Vrai, reprit-elle, eh bien! je vous en remercie... Je serai discrète et je n'abuserai pas de votre bonne volonté; mais vous viendrez me voir quelquefois, n'est-ce pas?
Laurent s'inclina en signe d'assenEiment.
— Quand viendrez-vous? poursulvil^^lle rapidement et en baissant la voix, — vous savez que je demeure à l'Espailleraie...
Il lui demanda si elle serait chez elle le lendemain, dans l'après-midi. Berthe appuya sur ses lèvres le bout de son éventail et parut réfléchir.
— Non, répondit-elle, venez plutôt le soir, après votre diner; de cette façon.j'aurai moins peur de vous prendre votre temps.
Elle lui tendit sa main dé^antp^. ~~ Mninii>nnnt que la paix est faite, je me sai Laurent retint dans la sieimc
de M"* de Brieulles. — Il n^est pas tard, pourquoi partir si vite?
^ Ma femme de chambre doit m'attendre... Et puis, ajoutait-elle avec son sourire moqueur, je ne veux pas vous compromettre aux yeux de vos olieuteâ. Qui sait? Il y a peut-être ici une dame ou une demoiselle à qui ce tète-à-tête sur un balcon pourrait paraître suspect. . . Bonsoir I
Sans rentrer dans la salle, elle s*éloigna rapide* ment en longeant le balcon, dont Tune des extrémités communiquait avec Tantichambre* Laurent» immobile contre les ferrures de la balustrade, la regardait fuir dans la nuit, tandis que la musique recommençait à Tintérieur. Peu de temps après, il quitta à son tour le Casino et rentra che2 lui dans un singulier état d'esprit.
Au fond, de son cabinet de travail, le bouquet de chèvrefeuilles et de reines-des-prés continuait à exhaler son parfum capiteux, et dans la tète du docteur les impressions de cette soirée continuaient aussi de ftiire leur travail confus et troublant. — J'ai été faible, se disait Laurent, je n'aurais pas dû promettre de la revoir. — Presque aussitôt une voix intérieure lui répliquait : — Pourquoi ne la reverrais-tu pas? Qu'as-tu à craindre? Quels scrupules as-tu à ménager? — Un moment, la mignonne image de Valentine lui apparut dans la nuit, et inconsciemment une comparaison s'établit dans son esprit entre
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ces deux figures de femmes : l'une avec son visage énlgmatiquc et son sourire perfide, l'autre avec ses regards purs et ses lèvres franches. -~ A quoi bon repenser à elle? se murmura Laurent avec amertume; 9on père ne m'a-t-il pas repoussé, et ne s'estelle pas docilement soumise aux ordres do M. Maurin? Tout n'eat-il pas Bol? — Peu à peu, l'im^e de la jolie ■ fleur de vigne * se brouilla dans son cerveau comme un pastel doot .une main irritée aurait brusquement effacé les couleurs; la hautaine figure de Berthe demeura seule dans l'esprit du docteur, et toute la nuit elle s'y maintint victorieuse.
Pourtant, le lendemain, il hésitait encore à revoir M™ de Brieulles. Par moment, il était tenté de s'enfuir au fond de la forêt et de ne rentrer qu'à la nuit close, U se connaissait, il pressentait avec cette clairvoyance que donne l'expérience de la vie que, s'il revoyait Berthe, il en redeviendrait amoureux, et que, cette &>is, il voudrait que sa passion allât jusqu'au bout. Or Berthe était la femme de Sainte-Marie de Brieulles. — Aprèsî se répcndait-il à lui-même avec colère, tant pis pour ce pauvre mari qui n'a pas su se faire aimer I... Cette femme est mal mariée et cherche un consolateur; préfères-tu qu'un autre se chaîne de cette mission? Ne la trouvea-tu pas assez belle, ou r<'pugnes-tu simplement à prendre la femme de
Sainte-Marie?... E-'- — ^' ' '-"*■' ' " "~
bien pris, lui, ta pi
res lui léguera la fortune et le nom qui devaient l'appartenir en bonne justice ; et tu fais le délicat?... Tu cherchais une occasion de te venger, le hasard te loffire à point, et tu hésites?... Tu es un sot I
Le même soir, a l'heure où le soleil s'enfonçait derrière les maisons de Sermaize, Laurent cheminait lentement le long de la Laume. Dans les tables d'hôte du bourg, les baigneurs étaient encore en train de dîner, et la route était solitaire. Laurent se sentait un peu de fiè\Te, son sang courait avec une vivacité inaccoutumée dans ses veines, et, bien qu'il désirât ne se présenter devant M"»« de Brieulles que calme et maître de lui, ce fut d'une main nerveuse qu'il agita la sonnelte de la grille de l'Espailleraie. Un pas léger, accompagné d'un frou-frou de jupes traînantes, fit crier le sable du jardin, et Berthe elle-même vint ouvrir.
: Un sourire demi-railleur et demi-caressant effleura ses lèvres à la vue du docteur : — C'est aimable à vous de ne m'avoir pas oubliée, murmura-t-elle; venez, je vais vous montrer le chemin. — Elle le précéda dans l'allée bordée de troènes. Au milieu de cette verdure sombre, sa longue robe maïs pale, garnie develours noir, la grandissait encore et donnait une grâce hautaine à sa belle taille souple, à ses royales épaules. Par un rattineraent de coquetterie, elle avait piqué une rose jaune dans ses épais cheveux noirs. Arrivée dans le vestibule, elle se retourna, sourit,
souleva une portière et introduisit Laurent dans un pelit salon donnant sur le jardin et où r^alt une demi-obscurité. Les stores étaient relevés, et un bouquet de chèvrefeuilles imprégnait l'air de son odeur capiteuse. Ce parfum rappela au docteur le mystérieux envoi de la veille.
— A propos, dit-il, nous nous sommes quittés hier si brusquement que j'ai oublie de vous remercier de vos heurs.
La Qgure de Berthe prit une expression étonnée et moqueuse. — Quelles Heurs? fit-elle.
— Des chèvrefeuilles que j'ai trouvés chez moi, hier soir ; j'ai cru que c'était à vous que je devais cotte surprise...
Ellehaussaimperceptiblementlesépaules, détourna la tète avec un geste qui signifiait: i Je ne vous comprends pas ! • — et s'assit après avoir indiqué un fauteuil à Laurent.
— Leur parfum, poursuivit-il, m'a rappelé une certaine promenade sur l'eau que nous avons faile ensemble, il y a bientôt quatre ans.
— Avouez que vous ne vous on souveniez guère, puisqu'il vous a fallu ce bouquet pour vous rafraîchir la mémoire.
— Avouez àvotretour,repril tout ce que vous avez pu pour
Elle baissa les paupières, lèvres et regardant le jeune 1
t34 LE FILLEUL D'UN MâBQUIS.
— ChutI murmura-i-elle, ne parlons pas de cela... Si Jo me suis montrée trop sévère alors, ou plutôt trop raisonnable, convenez que les choses n'en ont que mieux tourné, — * pour vous, du moins.
«^ Et pour vous? demanda Laurent d*un ton sarcastique.
Elle se renversa à moitié sur les coussins de sa chaise longue et couvrit ses yeux de Tune de ses mains : — Moi, soupira-t-elle, je me suis mariée, et le mariage sans communauté de goûts ni de pensées, sans intimité, sans enfants, ce n'est pas une oboie bien gaie, croyez-le. — Elle s'arrêta : — Je vous demande pardon d'entrer dans ces détails et de vous entretenir de mes misères.
— Continuez, au contraire, reprit-il en se rapprochant d'elle ; Sainte-Marie ne vous a«t*il donc pas aimée comme il le devait?
— Aimée ! répéta-t-elle avec un sourire ironique, ce mot n'a rien à faire dans notre histoire... Croyezvous, docteur, que les dévots sachent ce que c'est qu'aimer? Pour eux, l'amour, c'est l'œuvre de chair, comme ils disent dans leur joli langage, c'est-à-dire une grossière défaillance... -^ Elle s'interrompit de nouveau, et sa figure prit une expression de dégoût.
— Tout cela me fait rougir rien que d'y penser, et vous êtes la premièi^e personne à qui j'en parle.
Laurent insistait affectueusement pour qu'elle contintiàt. — Nous autres médecins, insinuait-^il, nous
sommes quasi des confesseurs. -- Elle se leva, fit un tour dans le salon, se penoha sur le bouquet de chèvrefeuilles et aspira longuement leur odeur vanillée, comme pour y puiser une sorte d'excitation qui Vencourageât à poursuivre ses confidences, puis elle vint se rasseoir tout près du docteur. -* Oui, repritelle, votre profession vous rend témoin de bien des misères ; mais vous n'êtes pas marié et vous ne pouvez pas savoir ce qu'a de pénible la vie commune de deux êtres, habitant le même toit, s'asseyant à la même table, et séparés dès le premier jour par des froissements intimes auxquels rien ne peut plus remédier».. M. de Brieulles du moins avait la res*source de ses études favorites, mais moi, désœuvrée de cœur et d'esprit, j'ai trouvé les heures mortelle^ ment longues, je vous en réponds I... Oh I ces soirées d'hiver dans ce maussade logis du Neufour, avec ma tapisserie et mes regrets pour toute société, Je les ai en horreur!
Elle s'arrêta, et sa main lissa doucement ses ban*deaux luisants. Laurent l'écoutait, la regardait et subissait de nouveau la fascination qu'elle avait jadis exercée sur lui. On ftappa légèrement à la porte, et la femme de chambre entra tenant une lampe dont le globe dépoli laissait filtrer une lumière assourdie ; elle la* posa sur une table, baissa les stores, fit tomber les rideaux et se xetira avec la même allure discrète et silencieuse. Tous deux, comme Intimidés
par la lumière, se taisaient maintenant. Laurent contemplait avec un étonnement attendri eette femme qu'il avait aimée autrefois et à laquelle les confidences voilées qu'il venait de recevoir donnaient un renouveau piquant, où le charme de la jeune fille qui ignore Tamour se mêlait aux séductions savantes de la femme faite. Ses yeux allaient de la calme et mystérieuse figure de Berthe à ce corsage doucement soulevé où Téchancrure de la robe laislait entrevoir une peau blanche noyée dans un nuage de dentelle. Il suivait le manège de sa main potelée lissant ses bandeaux de cheveux noirs, il cherchait à deviner les contours arrondis de son corps souple sous les ondoiements de l'étoffe. Ils étaient si près l'un de l'autre que les plis de la jupe très-ample de M*"® de Brieulles retombaient sur les genoux du dooteur. Il sentait contre ses jambes le frôlement de la robe soyeuse, et dans cet enveloppement il perdait à chaque seconde un peu de son sang-froid; ses yeux se fermaient, sa tête tournait, et il n'osait plus parler de peur que l'étranglement de sa voix ne trahît le trouble où il était.
. — Je suis sûre que je vous ennuie à vous entretenir si longtemps de mes chagrins, reprit tout à coup Berthe de sa voix câline ; mais, puisque vous avez consenti à venir me voir, j'ai voulu d'abord vous faire pénétrer un peu au dedans de moi^ afin que vous jugiez si vous me trouvez encore digne de
votre amitié... N'est-ce pas, vous ne m'en voulez plus?
Les mains de la jeune femme s'étaient posées sur le coussin, tout à côté de lui, en manière de déprécation. Il les prit pour toute réponse et les serra dans les siennes.
— Nous serons bons amis comme autrefois? continua-1>-elle en le regardant entre ses cils baissés.
— Comme autrefois, répéta-t-il docilement, en serrant plus fort les deux mains prisonnières.
— Amis sans arrière-pensée mauvaise, sans exigences impossibles, dit-elle avec insistance.
—Oui, répondit-il d'une voix sourde; — puis, sans réfléchir qu'il donnait un premier coup de canif dans ce traité de pure amitié, il posa ses lèvres sur les deux mains qu'on lui abandonnait et les couvrit de baisers.
Elle le laissa faire sans se fâcher ; elle tenait seulement ses yeux baissés, et son sourire de sphinx continuait d'errer sur ses lèvres.
11 y eut un long silence. On entendait la chute lente de l'huile dans la lampe, le frissonnement des rideaux caressés par le vent de la nuit, le roulement sourd d'une charrette dans la campagne, et c'était tout. Les lèvres de Laurent ne pouvaient plus quitter les bras de Berthe. Tout à coup le vent apporta le tintement de l'horloge de Sermaize qui sonnait dix
838 LE FILLEUi. D UN MARQUIS.
heures, et brusquement M"*® de Brieulles dégagea ses mains captives.
— Il est tard, murmura-t-elle, et je ne veux pas scandaliser ma femme de chambre... Il faut que vous partiez... Vous passerez par Ifi jardin.
Ils sortirent ensemble, et elle le guida à travers les allées assombries jusqu'à une petite porte a claire-voie qui ouvrait sur les champs. Là, elle voulut raccompagner encore quelques minutes, et, sans presque parler, ils cheminèrent côte à côte sous le ciel plein d'étoiles. Quand ils eurent atteint le sentier qui rejoignait la route, elle lui tendit la main : — Bonne nuit I murmura-t-«Ue d'un ton où il y avait presque une intention ironique; * — et rapidement elle regagna le jardin, tandis que Laurent s'engageait dans le sentier, en trébuchant comme un homme ivre.
On était arrivé au 9 août, veille de la Saint-Laurent, une journée que le marquis de Rosières fêtait gaiement d'habitude en rhonneur]de son saint patron, mais qui cette année menaçait de s'achever d'une foçon fort maussade. Hormis Ambroisiue, qui, à l'heure du dîner, s'était présentée devant le marquis avec un gros bouquet de pieds-d*alouette, personne ne lui avait souhaité sa fête, et il avait diné seul, sans autre compagnie que sa mauvaise humeur. Sa Sœur, }A^^ dô Bi^euUes, visitait des amis à Tautre bout du département; Berthe prenait les eaux de Serlûaize; Sainte-Marie, enfermé au Neufour et isolé dans ses méditations comme Siméon Stylite sur sa colonne, ignorait jusqu'au quantième du mois et au jour de la semaine. Le marquis, abandonné à lui-» înème, sirotait méloncollquement un petit verre de ^vrsch et poussait des soupirs en songeant aux gais
anniversaires d'autrefois. Le long des murs lambrissés, les portraits des Rosières : sénéchaux de Lorraine et chevaliers de Saint-Hubert en costume de parade, chauoinesses de Poulangy et abbesses de Saint-Hould, semblaient compatir (f un regard éteint à la tristesse de leur dernier rejeton.
— Jusqu'à Bastienne qui me néglige! grommelait M. de Rosières en secouant sa tête maintenant toute grise.
Comme pour faire repentir le marquis de celle accusation trop prompte, la porte s'ouvrit, et M^^^ de Fierbois, chaussée de ses bottés fortes et coiffée d'un de ees vastes chapeaux de paille surnommés dans le pays des couvre-lessive, fit son entrée, tenant en main trois roses paysannes nouées avec du gros fil. — Bonsoir, filku/ cria-t-elle de sa voix mâle, je te la souhaite bonne et heureuse!... Bien que nous soyons ce soir en plein soufflage, je me suis échappée de la verrerie pour Rapporter mon bouquet.
Elle appliqua deux retentissants baisers sur les joues du marquis, et lui mettant le^ roses à la boutonnière :
— Voilà qui est fait, continua-t-elle ; maintenant comment cela va-t-il ?
— Mal l répondit M. de Rosières en hochant la tête, Sainte-Marie devient de plus en plus fou, et sa femme court les champs... Voilà déjà quinze jours qu'elle est aux eaux de Sermaize.
— Dame, ton neveu est un si eonuyeux omipagnon!... C'est encore fopr heureux qu'elle n'oit pas poussé Jusqu'aux bains de mer.
— J'aurais mieux aimé cela... Je trouve ridicule qu'elle ait précisément choisi Sermaize, où habite ce cerveau brûlé de Laurent. Ils ont efTeuillé jadis ensemble un brin d'amourette, et le§ mauvaises langues ne manqueront pas de dire qu'elle a été attirée là-bas par un goût de revenez-y...
— Fi donc ! interrompithrusquement M"* Basticnne, Laurent se moque bien de ta belle nièce. Il est amou reux d'une brave lille qu'il doit épouser cet automne, et je suis déjà invitée à sa noce... D'ailleurs, bien que je n'aie qu'une médiocre opinion de Berthe, je la crois trop égoïste pour se donner le tracas d'une passion défendue, et trop adroite pour se comproinetlre par de pures inconséquences.
— Vous raisonnez de cela comme un aveugle des couleurs, respectable marraine, s'écria M. de Rosières en tirant une lettre de sa poche; la vérité, car vous pensez bien que j'ai voulu en avoir le cœur net, ce n'est pas à un vieux singe comme moi qu'on apprend à faire des grimaces...; la vérité, à ce que m'écrit UQ camarade qui a passé une saison là~bas, c'est f|ue ma nièce de Brieulles fait trop parler d'elle dans cette grenouillère... On jase «!"• ««a iniioiioa lonn. geuses, sur ses allures trop 1
d'accusation précise, on flairf
342 LE FILLEUL D'UN NAliQUIS.
odeur d'amoureux... Cela vous prête à rire, à vous; marraine?... Bien obligé I
— Je ris, répliqua M^i® Bastienne, parce que je trouve plaisant qu*un coureur comme toi, qui a compromis des femmes à la douzaine, devienne un parangon de vertu sur ses vieux jours.
~ Il ne s'agit.pas de vertu 1 8*écria-t-il vexé, et je m'inquiéterais peu des fjrasques de la dame, si elle ne s'appelait pas M*^^ de Brieulles ; mais, si large que j'aie la manche, je ne me soucie pas que mon futur héritier devienne... un mari grotesque; je neveux pas que ma fortune et mon nom passent à des enfants qui n'auront de Brieulles que l'étiquette.
•^ Fîlleuy tu bats la campagne.
— Non, morbleu 1 Je connais les femmes et je sais qu'il y a des heures où leur vertu ne tient qu'à un fil.
-^ Impertinent !
Le marquis ne répondit que par un haussement d'épaules et détourna la tête. Les gros yeux moqueurs de M^^« Bastienne le gênaient considérablement, et son regard ennuyé alla se fixer sur les portraits de famille accrochés aux murs ; mais là aussi il ne rencontra que sourires narquois et œillades ironiques : les sénéchaux aux amples perruques et les chanoinesses droites dans leur corsage lacé semblaient se le montrer l'un à l'autre d'un air de commisération. Il se mit à tambouriner nerveusement sur la table.
— Enfln, grommela-t-il, te vin est tiré, il faut le boire ; mais du moins je veillerai à ôe qu'on n'y mêle point de j)iquette.
-— Mon garçon, dit M"« de Fierbois en se levant pour prendre congé, il y a une providence qui nous force à tâter du vin que nous avons versé aui( autres, et, piquette ou non piquette, il faut ravaler jusqu'à la dernière goutte... Bonsoir I
Le lendemain, dès le matin, M. de Rosières s'en alla au Neufour. L'unique servante qui tenait le ménage de Sainte-Marie en l'absence de sa femme lui dit que M. de Brieulles était déjà dans son cabinet de travail; le marquis grimpa Je froid escalier de pierre qui menait au premier étage, enfila un corridor humide et entra sans frapper dans la chambre où travaillait son neveu. Celui-ci, plongé jusqu'aux oreilles dans VHùtoire de V Ancien et du Nouveau Testament de dom Galmet, n'entendit même pas son oncle s'approcher et ne releva la tête que lorsque M. de Rosières, fermant vivement l'in-folio posé sur le pupitre, s'écria : — Assez bouquiné pour aujourd'hui, j'ai à te parler de choses sérieuses 1
Sairile-Marie, qui était très*nerveux, bondit sur son fauteuil et regarda le marquis d'un air effaré. Depuis trois ans passés, il avait notablement vieilli; des fils gris se montraient déjà dans sa chevelure négligée, ses yeux s'étaient creusés, et sa maigre figure, ornée d'une barbe de trois jours, avait une
expression plus chagrine et plus malade encore qu'autrefois. — Ah 1 mon oncle, balbutia-t-il, vous m'avez effrayé... Que se passe-t-il donc?
— Bonjour ! continua M. de Rosières en débarrassant un escabeau chargé de livres et en s'y asseyant ; as-tu des nouvelles de ta femme ?
Sainte-Marie fit un demi-tour sur son fauteuil et lançant à son oncle un nouveau regard eifaroucbé : — Non, répondit-il, pas depuis quinze jours ; du reste, je n'en attendais pas.
— Ah!... quand se propose-t-elle de rentrer au Neufour ?
— Je ne sais... ou, du moins, rien n'est arrêté à cet égard.
— Et cela t'arrange, cette situation de mari m partibus ?
— Mon oncle, repartit SainteMarie en rougissant, vous connaissez mes goûts et mes occupations... Je ne crains pas la solitude.
— Oui, je sais, vous autres maris, vous êtes tous les mêmes, vous vous imaginez qu'il y a pour vous une grâce d'état.
— Que voulez-vous dire ?
— Je dis, morbleu I que ta façon de vivre avec Berthe est ridicule I... Je dis que tu joues gros jeu en négligeant de la sorte une femme jeune, jolie et fort appétissante, ma foi I
— Mon oncle, M^^° de Brieulles connaît ses devoirs.
— Dans ce cas, elle est plus avancée que toi, car tu ne connais pas les tiens... Prends garde I la femme est fragile, le diable est fin, et il ne faut pas badiner avec ces choses-là, mon garçon I
— Expliquez-vous, murmura Sainte-Marie d'une voix sourde, croyez-vous M™<> de BrieuUes capable de se mal conduire?
— Je ne dis pas cela, se hùta de répondre prudemment le marquis, je te trouve philosophe, voilà tout. — Il fit deux ou trois tours dans la chambre, se gratta le front, puis revenant à la charge : — Seulement, fiyouta-t-il, si tu t'accommodes de cette vie-là, moi, je n'y trouve guère mon compte. En te mariant, j'avais espéré que ta femme et toi vous me feriez une compagnie pour mes vieux jours, et je suis seul plus que jamais... Hier, c'était ma fête, et je n'ai pas vu un chat. . . Crois-tu que ce soit gai ?
— Ahl mon oncle, s'écria Sainte-Marie confus, j'aurais dû me souvenir de cet anniversaire et aller vous rendre mes devoirs... Je suis impardonnable, et ma maudite distraction me joue à chaque instant de ces tours.
— Oui, dès que tu as le nez dans tes livres, le reste du monde n'existe plus... Pour ce qui est de moi, passe encore, mais ta femme I... Tu as à côté de toi nne créature charmante, et tu l'oublies pour faire les yeux doux à tes bouquins?... Sacrebleul quand on est marié, on songe un peu moins aux
t46 LE FILLEUL D'UN MARQUIS.
Pères de rÉglise et un peu plus à sa femme; on ne fait pas de livres, mais on fait des enfieints... Depuis trois ans, est-ce que je ne devrais pas déjà avoir autour de moi une paire de petits-neveux braillards et réjouissants qui rendraient un peu de vie à ma maison du Bois«-des-Pen8es?
— Vous avez raison, soupira Saint&*Marie, dont la figure se rembrunit, mais cela n'a pas dépendu de moi,
•~ Comment? s'exclama le marquis, et de qui diantre alors veux-tu que cela dépende? Du Grand Turc?
•^ Je m*explique, reprit Sainte-Marie en baissant les yeux et en rougissant; dès les premiers jours de notre mariage, et sans que Tun de nous puisse positivement en accuser l'autre, certains malentendus ont amené entre M"** de BrieuUes et moi un refroidissement qui n'a fait que s'accroître depuis...
-^ Les bras me tombent, ma parole I murmura le marquis en entendant cette étrange confession, et vous avez passé ainsi trois ans à vous bouder?
— Que voulez-vous? Elle est fière et peu expansive, moi je suis ombrageux et sauvage comme les gens timides; nous n'avons su ni l'un ni l'autre oublier certaines choses blessantes, et, au lieu de diminuer avec le temps, le vide s'est élargi.
— Tu es un maladroit! s'écria M. de Rosières, il faut que cela finisse, ou je me fâcherai à mon tour.
LE FILLEUL DTN MARQUIS. iil
— Dieu m'est témoin que je le déBirerais de grand cœur, mais je crains qu'il ne soit trop tard.
— Allons donc 1 Est-ce que tu entends quelque chose à riiumeur des Tcmmes?... Ne me parlez pas des gens qui arrivent au mariage avec leur robe d'innocence... Veux-tu parier qu'en deux jours je fais entendre raison à Berthe et je te raccommode avec elle? Voyons, me donnes-tu pleins pouvoirs?
— Ce que vous ferez sera bien fait, mon oncle, répondit évasivement Sainte-Marie.
— A la bonne heure!... Demain soir, je serai à Sermalze et je réparerai tes maladresses,.. Je t'écrirai dëi que ton affaire sera arrangée ; mais tu vas me promettre de monter en voiture, sitftt ma lettre feçue, et d'accourir près de ta femme.
— Je voue le promets.
— En ce cas, à btentôtl... Surtout plui de dis- Iractioni, sinon Je te déshérite.
Le lendemain au petit jour, ainsi qu'il l'avait dit, le marquis filait dans la direclion de Sermnize.
Tandis que ces choses se passaient aux Islettes, Laurent subissait de plus en plus la troublante fascination de Berthc de Brieulles. Elle employait pour le charmer et le retenir un procédé qui est infaillible, mais dont Tapplication exige un sang-i^oid et des raffinements de coquetterie qui ne sont pas au pouvoir de toutes les femmes. Ce secret consistait à souffler alternativement le froid et le chaud sur l'amour de Laurent,à calculer mathématiquement le moment psychologique où la résistance la. plus sévère doit succéder aux concessions les plus compromettantes. Berthe était merveilleusement organisée pour cette manœuvre ; à la fois provocante et froide, attirante et décevante, elle savait s'avancer jusqu'à l'extrême bord du précipice et s'arrêter a temps. Elle avait des regards, des gestes, des mots d'une câlinerie adorable pour entraîner Laurent dans
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le plein couraat de la passion, puis, lorsqu'il était plongé dans ua voluptueux bain de séductions et qu'il croyait n'avoir plus qu'à étendre les bras pour être heureux, la sirène lui glissait adroitement entre les mains et le rejetait tout meurtri à la cdte. Ce man^e se renouvelait chaque soir, et chaque fois le docteur s'en allait ayant laissé les choses au même point, mais plus enflammé et plus enragé à poursuivre la conquête de ce bonheur toujours promis et toujours refusé. Parfois, quand il s'en revenait dépité, iKinteus du rôle qu'il jouait, il faisait un retour sur lui-même, et tout à coup, comme un blanc fantôme, devant lui se levait l'image de Valentine, la pure Valentine, si sincère, si naturellement el candidement chaste. Il se jugeait alors si indigne d'elle, qu'il rougissait de mêler cet honnête souvenir aux désirs qui l'obsédaient, et, plutôt que de le profaoer, il s'interdisait d'y arrêter sa pensée. Le lendemain, un sourire de Berthe, une demi-promesse qu'elle faisait reluire adroitement à travers un tissu de réserves et de réticences, le ramenaient à l'Espailleraie plein d'espérance et d'audaces nouvelles. Elle le prenait d'ailleurs par les côtés faibles de sa nature sensualiste et naïvement éprise de tout ce qui est luxe, élégance et confortable. Sous ce rapport, Laurent était resté três-enfant: au fond de lui on retrouvait tt riches étoffes so
ments do la civilisation mondaiae. Berthe le sédui- Bait non-seulement par ses gn^àces eqôleuses et sa beauté, mais aussi par ses manières de patricienne^ Tart de ses toilettes longuement étudiées, Texquise recherche de son linge, Tatmosphère embaumée où elle vivait et où on respirait un parfUm de distino* tion et d'aristocratie. Il se jurait qu*il posséderait cette capricieuse créature dont les résistances habi* lement calculées devenaient un appât sans cesse plus attirant, et a laquelle cette quasi-virginité con* servée après trois ans de mariage donnait une saveur et un charme étranges.
Une après-midi, il se trouvait seul avec M<»^ de BrieuUes dans le boudoir où régnait un mystérieux demi-jour, et il recommençait pour la dixième fois ce siège que Berthe savait toujours faire lever à propos. Ce jour-là, il y mettait une opiniâtreté désespérée; la jeune femme, rendue plus faible par Tétouffante chaleur d'août et peut-être aussi par Teutralnante éloquence de Laurent, semblait à demi vaincue, quand un coup de sonnette retentit â la grille, un dialogue animé bourdonna dans le vestibule, et la soubrette , frappant discrètement avant d'entrer, vint, annoncer à sa maîtresse que le marquis de Rosières était a la porte avec ses bagages. Au nom de M. de Rosières, Laurent avait pâli et s'était levé brusquement. II se trouvait dans une position fort embarrassante, ne pouvant sortir sans
LE FILLEUL D'UN MARQUIS. Ui
se jeter dans les jambes de son père, et risquant» s'il restait, de voir l'impétueux marquis entrer tout à coup dans le boudoir. Berthe, après un rapide froncement de sourcils, avait repris immédiatement son sang-froid. D'un geste et d'un regard, elle intima à Laurent l'ordre de ne pas bouger, et, refermant la porte sur lui, elle s'élança aunievant de M. de Rosières. Il était temps ; déjà le pas pesant et la voix joviale du marquis résonnaient dans Tantiebambre. — Bonjour, belle nièce, s'écria-t-il , je vous surprends, n'est-ce pas?... Je n'ai pas voulu brûler Sermaize sans vous embrasser et vous donner des nouvelles de Sainte-Marie... Pouvez-vous me garder ici deux ou trois jours?... A mon âge, on n'est plus compromettant, et je vous promets de n'être pas un oncle fâcheux.
SUe l'avait fait entrer dans le salon contigu au l)oudoir, pendant qu'elle donnait des ordres pour qu'on lui préparât une chambre. Laurent entendait les moindres mouvements de M. de Rosières : le cliquetis de ses breloques, qu'il faisait sauter en marchant, et le tintement argentin de la cuiller dans le verre où il se fabriquait un grog. Le docteur se tenait eoi dans son fauteuil, n'osant pas même allonger ses jambes, bien qu'il fût agité par des impatiences nerveuses. Pour son propre compte, il n'était que médiocrement ému de la possibilité d*une rencontre ^t d'une explication avec son père ; mais il compre-
— ' .SmU
i5i LE FILLEUL D'UN MARQUIS.
nait que, dans rintcrèt de M""® de Brieulles, il fallait que sa présence restât ignorée, et il s'efforçait de retenir son soufHe et de rester dans son fauteuil, immobile comme une flgure de cire. Cette nécessité de se dérober ainsi qu'un malfaiteur, cette cachotterie ménagée avec la complicité tacite de la temmc de chambre avaient un air de supercherie qui Thumiliait et lui répugnait. Â la fin, on vint annoncer au marquis que son appartement était prêt, et il monta au premier étage. Dès qu'il fut installé, M^'^de Brieulles accourut : — Il faut partir, murmura-t-elle à Laurent, venez! — Elle lui saisit la main, le guida à travers un cabinet de toilette et lui fit prendre un escalier de service qui aboutissait à la cuisine placée dans le sous-sol. — Vous vous esquiverez par le jardin, continua-t-elle, hâtez-vous, et une fois chez vous, ne vous montrez à personne pendant que le marquis demeurera ici... Ce sera l'affaire de trois jours, et je vous préviendrai de son départ... A bientôt, soyez prudent !
Elle rentra précipitamment, et Laurent s'éloigna le plus discrètement qu'il put; sa retraite néanmoins ne s'opéra pas assez rapidement pour qu'elle passât inaperçue. Le marquis, qui était venu chez sa nièce pour étudier les choses de très-près, avait déjà commencé son rôle d'observateur et se tenait tapi derrière les jalousies de sa fenêtre, qui dominait le jardin. Il vit fuir à travers les massifs un inconnu dont
il remarqua la tournure jeune et la toilette soignée
— Ouais 1 se dit-il, d'où sort ce pèlerin? Voilà qui est équivoque et qui sent terriblement le fruit défendu... Enfin je suis dans la place, et on sera bien fin si on vient à bout de me jeter de la poudre aux yeux^
Son premier projet avait été de faire jaser la soubrette, mais il réfléchit sagement que, tout en se laissant corrompre, cette fille, qui avait Tair d'une rusée matoise, n'hésiterait pas à prévenir sa maîtresse. Il renonça à mettre un tiers dans son secret et résolut de s'en tenir à ses propres observations. Il ne changea rien à ses façons rondes et joviales, mais ne quitta plus sa nièce et ne perdit pas un de ses mouvements. Pendant deux jours, il en fut pour ses frais et ne découvrit rien d'irrégulier. M"*® de BrieuUes ne sortait qu'avec lui et ne recevait personne. A la promenade, à la source, au Casino, le' marquis ne remarqua aucune figure suspecte; les baigneurs étaient pour la plupart des hommes mûrs et peu dangereux, et Laurent restait invisible. Alors le marquis s'avisa d'une ruse qui réussit presque toujours. Un matin, il annonça qu'il repartirait le lendemain pour Châlons par le train de midi. — S'il y a un amoureux, pensait-il, et je suis sûr qu'il y en a un, ma nièce ne manquera pas de lui écrire pour lui annoncer le départ de l'oncle trouble-fête; maintenant ouvrons l'œil et tâchons dé connaître le contenu de la lettre...
— Il redoubla de surveillance. Après le déjeuner,
Berthe lui demanda la permission de le quitter pour s'occuper de sa toilette. — Ne vous gênez pas, ma mignonne, dit le marquis en prenant son air bonhomme ; pendant ce temps, je vais m'étendrè sur le divan du salon et faire un bout de sieste.
Le salon n'était séparé du boudoir que par une porte qui restait ouverte et dont les portières étaient baissées. Au bout de quelques minutes, M. de Rosières, qui avait Toreille fine, crut distinguer le léger grincement d'une plume sur un papier satiné. — Bon I songea-t-il, la voici qui rédige un billet doux pour l'amoureux. — Il s'agenouilla avec précaution sur le divan, tendit le cou et, par un interstice des portières, vit sa nièce assise, un buvard sur les genoux, et occupée à écrire hâtivement.
M. de Rosières se pelotonna de nouveau sur le divan, et d'une voix pateline : -^ Ma chère Berthe, cria-t-il, le sommeil est rebelle; n'auriez-vous pas dans votre bibliothèque quelque livre qui m'aiderait aie faire venir?
Les livres étaient au premier, et M"^*' de Brieulles, plus que jamais désireuse de complaire à son oncle, se hâta d'aller quérir le volume demandé* Dès qu'elle fut dehors, le marquis se glissa dans le boudoir désert. Le buvard était posé sur un guéridon* M. de Rosières l'ouvrit sans scrupule, aperçut la lettre inachevée et la parcourut en un clin d'œil. Elle était courte, mais elle lui apprenait tout ce qu'il voulait
LE FILLEUl D'UN HARQL'IS. Ï3!i
savofr : ^ » Eofin, écrivait Berthe, le marquis part demaio par le train de midi, et votre reolusion va avoir un terme. Je vous atteodrai demain soir, à huit heures... Venez, comme d'habilude, par la petite porte du jardin... > — Le marquis étouiTa ud juron, replaça précieusemeot la lettre dans les feuillets du buvard qu'il referma et revint s'étendre hypocritement sur ses coussins, où Berthe le trouva à demi assoupi. Elle lui apportait Werther. — Un roman allemand! murmura son oncle, voilà mon affaire, et je vais tout à l'heure dormir à poings fermés... •
Lorsqu'il eut la certitude que sa nièce était^sorl)ée par sa toilette, il quitta la place, monta chez lui et écrivit à son tour à Sainte-Marie : — « Dès que tu recevras cette lettre, prépare ton sac sans perdre uQe minute, fais -toi conduire dare dare à Sermaize et viens surprendre ta femme qui sera enchantée de te recevoir. » — Puis il descendit en tapinois et gagDâ le village. Dix minutes après, il était à la poste et jetait sa lettre dans la boite, apri's s'être assuré qu'elle arriverait le lendemain matin à destination. — Et maintenant, mes tourtereaux, murmura-t-il, je vais faire en aorte de couper sur pied vos belles amourettes 1
!1 ne quitta point Berthe du reste de '~' '" '■'
charmant,-bon enfant et joua si bie pas une minute il ne vint à l'cspril
femme que cet évaporé de marquis eût le moindre soupçon de son intrigue. Le lendemain matin, il raccompagna à la source, déjeuna gaiement et, après ravoir tendrement embrassée, se rendit à la gare, où il prit un billet pour la station de Blesmes, qui est la seconde entre Sermaize et Vitry. Une fois là, il atlendit patiemment le train du soir, étendu sous la marquise du buffet, lisant son journal et se fabriquant des grogs. De temps en temps il tirait sa montre et se livrait à des calculs sur Theure probable de rarrivée de Sainte-Marie. — Il y a, se disait-il, dix lieues des Mettes à Sermaize; Sainte-Marie a reçu ma lettre ce matin, et, en supposant qu'il ne soit parti qu'après midi, il ne lui faudra guère que six heures pour faire le trajet ; ajoutons une heure pour laisser souffler le cheval, il sera ce soir chez sa femme entre huit et neuf... Moi, pendant ce temps, je me chargerai de Tamoureux. — Quel pouvait être ce galant qu'on cachait avec tant de soin?.. Laurent?.. Mais, d'après M"° Bastienne, il était à la veille de se marier. Aux yeux du marquis, cette objection-là ne valait pas grand'chose ; toutefois l'hypothèse d'une intrigue entre sa nièce et son flls naturel était si déplaisante, que M. de Rosières cherchait à la rejeter le plus loin possible. — Enfin, nous allons bien voir 1 s'écria-t-il, lorsque, après avoir repris le train de sept heures, il débarqua une demiheure plus tard à Sermaize. — Le jour commençait
à baisser ; il suivit un sentier à travers champs et alla se poster au beau milieu de la haie de sureaux qui bordait de ce côté le mur. de TEspailleraie. La soirée était très-calme, un peu humide, et on entendait de temps en temps la note grêle des rainettes qui sautillaient dans les prêles des talus. Huit heures sonnèrent lentement à Thorloge de Sermaize. — Attention ! se dit le marquis...
Laurent avait passé ces trois journées de réclusion dans un état de malaise à la fois physique et moral. Il était très-morose, très-surexci té, dormait mal et ne mangeait plus. Cette agitation avait fmi par réagir sur sa santé : il souffrait de violents maux de tête et avait de brusques saignements de nez qui, en d'autres temps, l'eussent inquiété; mais sa pensée était tellement tendue vers le moment où il pourrait revoir M™® de Brieulles qu'il ne s'occupait guère d'aussi prosaïques détails. Lajoie qu'il éprouva en recevant le billet de Berthe lui fit oublier tout le reste. Â l'heure indiquée, il sortit de sa maison. La nuit était tout à fait tombée, et le jeune docteur marchait d'un pas précipité dans le sentier étroit qui serpentent vers la petite porte du jardin. Tout en foulant d'un pied nerveux les menthes, dont les tiges écrasées répandaient dans la nuit leur odeur poivrée, il songeait que cette fois il ne sortirait de l'Espailleraie qu'après avoir vaincu les résistances de Berthe. Elle se jouait de lui depuis assez longtemps
et elle lui devait bien oe dédommagement pour ces trois mortelles journées, pendant lesquelles il avait mordu son frein silencieusement... Il était arrivé près de la haie des sureaux, et il tâtonnait pour trouver le loquet de la petite porte grillée quand du milieu des branches vertes une vague forme masculine se glissa entre lui et la clôturé. En même temps une voix sonore, dont il reconnut immédiatement les intonations familières, lui dit : — Un instant, mon cher monsieur, causons d'abord tous les deux, s'il vous plaiti
Laurent tressaillit et recula de quelques pas, [de sorte que sa figure, se dégageant ;de l'ombre dés sureaux, apparut sous le ciel plus clair et se détacha assez nettement pour permettre au marquis do voir à qui il avait affaire.
— Laurent I s'écria-t-il.'Comment, sacrebleul c'est toi qui me forces à faire un pareil métier?.. Vienst'en, ta place n'est pas ici I
^— Qu'en savez-vous et de quoi vous mêlez-vous? répondit le jeune homme d'une voix sourdement irritée, je suis médecin, M°»® de Brieulles m'a appelé chez elle, et j'y vais... Prétendez-vous m'empêcher d'exercer ma profession?
— Ne te moque pas de moi I riposta M. de Rosières, tu es amoureux de ma nièce, je le sais, et tu vas à un rendez-vous.
— Et quand cela serait I répliqua ironiquement
le docteur, vous qui avez eu une jeunesse orageuse, vous devriez être plus charitable pour les autres, et vous souvenir qu'il n'est pas de bon ton de déranger les gens en pareille circonstance.
— - Morbleu I il ne s'agit pas de plaisanter. . . Je ne suis pas un ange et je comprends très^-bien que tu cherches à t'amuser; mais encore, il y a des choses qu'on doit respecter... Voyons, sois de bonne foi, n'y a-Wl pas assez de jolies femmes au monde sans que tu ailles précisément porter le trouble dans le ménage de mon neveu, c'est-à-dire dans ta propre famille?
— Ma famille I répondit Laurent avec un accent amer, c'est vous qui plaisantez, monsieur! Vous oubliez que votre famille n'est pas la mienne.
— Mais enfin, reprit M. de Rosières déconcerte, Sainte-Marie a été ton ami, tu lui as serré la main ; ne te fais-tu pas scrupule de lui prendre sa femme?..
— Aviez-vous.de ces scrupules-là quand vous étiez à mon âge ?
—Oui, monsieur !.. s'exclama le marquis ; j'ai fait des folies, c'est possible, mais je respectais les femmes mariées, moi, je ne troublais pas les ménages...
— Vous préfériez troubler le cœur des filles crédules dont vous gâtiez la vie à jamais. Croyezvous cela plus moral? Mais ce n'est pas l'heure de récriminer... Je ne m'occupe pas de vos affaires, ne vous mêlez pas des miennes!.. Ceci d^t
une fois pour toutes, veuillez me livrer passage, il est tard, et je suis pressé.
— Tu es fou 1 Tu oublies que je suis roncle de Sainte-Marie !..
— Eh 1 monsieur, votre neveu est assez grand pour se protéger lui-même... Je verrai ce que j'aurai à faire quand je le trouverai en face de moi.
En même temps, Laurent avait saisi le loquet et se disposait à le soulever. Ses dernières paroles rappelèrent au marquis que Sainte-Marie allait arriver, et qu'une fois Laurent entré à TEspailleraie, ce mari auquel il avait mis lui-même la puce à Toreille et qu'il avait fait venir en hâte de Neufour surprendrait Berthe et Tamoureux docteur en tête-à-tête flagrant. Et ce serait lui qui aurait mis aux prises son neveu et son propre fils 1... En un clin d'œil, le scandale qui s'ensuivrait, et qui sait? peut-être le drame déshonorant qui en serait la conclusion, se peigni- rent à grands traits dans son imagination. Il s'élança sur Laurent, et lui empoignant le bras : — Mille ; diables! s'écria-t-il, tu n'entr-eras pas, je te le 1 défends ; après tout, je suis ton père !
-^ Mon pèrel repartit Laurent, vous êtes-vous jamais montré digne de ce nom-là?... Il faut que l'honneur de votre famille et votre intérêt soient en jeu pour que vous daigniez vous en souvenir... Eh bien, il est trop tard, et je ne vous connais pas... Laissez-moi !
Et repoussant vivement M. de Rosières, il ouvrit la porte; une fois entré, il la verrouilla soigneusement à Tintérieur, puis il disparut derrière les massifs. Après avoir secoué en vain les barreaux de la grille impitoyablement fermée, le marquis, lamine penaude, regarda Laurent s'enfoncer dans Tombre du jardin. Malgré sa mauvaise humeur, il ne pouvait s'empêcher d'admirer la fougue avec laquelle le jeune docteur se précipitait dans cette aventure. L'emportement passionné de ce garçon de vingt-huit ans avait réveillé en lui le vieil homme, et il était quasi fier de retrouver son sang de mauvais sujet dans les veines de son fils. — Quel enragé l maugréait-il d'un ton à la fois furieux et admiratif , et comme c'est moi ! comme je me reconnais!... A son âge, j'aurais absolument agi delamèmefaçoûl...
Tout à coup il se frappa le front : — Sacrebleu ! et mon nigaud de neveu qui trotte sur le chemin de Serniaizel... Il faut à tout prix que je l'empêche d'arriver jusqu'à sa femme 1...
II se secoua et s'éloigna rapidement dans la direction de la grande route.
Quand il eut traversé le jardin de rEspailleraie et tourné autour des massifs, Laurent, arrivé devant là façade principale où s'ouvrait le perron d'entrée, s'arrêta un moment pour reprendre haleine. La maison, éclairée à demi par un faible rayon de lune, se dressait devant lui avec sa toiture à ritalienne, ses fenêtres sombres aux jalousies discrètement l)ai8sées, sa muraille treillissée où grimpaient des jasmins et des chèvrefeuilles. La physionomie même du logis avait quelque chose de mystérieux et d'amoureux. Laurent gravit légèrement les marches du pe^ ron, voulut ouvrir la porte et fut étonné de la trouver fermée à Tintérieur. Il supposa que M°® de BrieuUes, pour se débarrasser de sa femme de chambre, l'avait envoyée dans lé bourg; il revint sur ses pas, tout bouillant d'impatience, et, se rappelant que la cuisine communiquait de plain-pied avec le jardin,
LE FILLEUL D'UN MAHaOlS- soi
il a'hésitft pas à prendre sans façon le même chemin que Berthe lui avait fïiit suivre quelque» jours auparavant, iors de la brusque arrivée du marquis. Il pénétra donc dans le vestibule par le sous-sol et l'escalier de service, qu'une lampe de cuisine éclairait imparfaitement de sa lumière clignotante. Toute cette partie du logis était déserte et silencieuse, l'antichambre elle-même était complètement obscure; toutefois^ une raie lumineuse se dessinait sur le tapis le long de la porte du boudoir, et I>aurent ne douta pas que Berthe ne se fAt installée lA pour lo recevoir. Il heurta lestement à cette porte, l'ouvrit sans attendre une réponse et tout à coup s'arrêta stupéfait sur le seuil.
Sous son globe dépoli, la lampe baignait d'une clarté ambrée la petite pièce, dont la fenêtre était close et les rideaux baissés ; sur la chaise longue, Bepthe, enveloppée d'une robe de chambre de cachemire blanc, était assise, et à côté d'elle, encore tout poudreux dans ses habits de voyage, se tenait Sainte- Marie de Brieulles. — Ce n'était pas une hallucination, c'était bien le mari en chair et en os, avec ses gros brodequins de campagne, sa redingote noire aux plis di^racieu\, ses cheveux mal taillés et sa ligure souffreteuse où luisaient ses yeux renfo — Laurent restait dans l'embrasure, immobi quasi pétrifié, A la vue de ce visiteur inatte Sainte-Marie s'était redressé en tournant ver
femme un regard ébahi et intrigué. Bertbe se leva. Pas un trait de sa figure n'avait bougé; Laurent seul devina l'embarras où elle était, au couj[v^ d'œil dur et acéré qu'elle lui darda et qu'amortirent presque aussitôt ses paupières prudemment baissées. — Entrez donc, docteur, dit-elle d'une voix très-calme, M. de BrieuUes sera enchanté de vous revoir... — Puis, s'adressant à Sainte-Marie : — Mon ami, 8gouta-telle, vous voici en pays de connaissance, M. Lauréat Husson est médecin inspecteur des eaux de Sermaize. — Elle indiqua du geste un fauteuil au jeune homme et continua en souriant: — Je vous remercie, docteur, d'être passé chez moi comme je vous en avais prié... Mon bain de ce matin m'avait énervée, mais la surprise que m'a faite ce soir M. de BrieuUes m'a remis les nerfs en meilleur état. — En même temps, eUe envoya dans la direction de Sainte-Marie un regard plein de câlinerie.
Celui-ci s'était levé à son tour et avait tendu gauchement la main au docteur.
— Asseyez-vous, monsieur Husson, murmura-t-il, il y a longtemps que nous ne nous étions vus!... J'ai eu cependant de vos nouvelles et j'ai applaudi à vos succès... Vous voilà devenu un médecin en vogue; c'est beaucoup à une époque où on ne croit plus guère qu'à la science.
Laurent répondait d'une façon monosyllabique, et les paroles péniblement * arrachées de son gosier
avaient l'air de lui brûler la bouche au passage. Il endurait un supplice intolérable. — Être violemment amoureux, après quatre mortelles journées de désirs rentrés accourir yers la feipme qu'on aime, tout enfiévré et les lèvres affrîandées de baisers, rêver comme compensation des trésors de tendresse et tomber au milieu d'un tète-à-tète conjugal, il y avait là de quoi démonter un homme autrement stoïque et patient que Laurent Husson. — Pour combler la mesure, il se voyait forcé d'accepter la poignée de main et les compliments du mari qu'il était venu supplanter. C'en était trop, cet ironique et brutal coup du sort l'avait paralysé, et il se sentait devenir stupide.
Les deux hommes s'étaient assis, M™® de BrieuUcs avait repris sa place sur la chaise longue à côté de son mari ; un pénible silence de quelques minutes plana dans le boudoir, où l'on n'entendait plus que le bourdonnement d'une mouche emprisonnée entre la vitre et la mousseline du rideau. De ces trois personnages, Sainte-Marie, malgré son peu d'usage du monde et sa gaucherie, était de beaucoup le plus à l'aise et le moins nerveux. Il semblait tout à fait at home; douillettement accoté contre les coussins, il vidait paisiblement, à petites gorgées, un verre de sirop de framboises que sa femme venait de lui préparer. Berthe appelait à elle tout son sang-froid pour feindre une sérénité qu'elle était loin de possé-
der. Sainte-Marie, entrant tout à coup à l'Espalllcraie comme une miraculeuse apparition, l'avait profondément troublée. Elle flairait dans cette démarche insolite je ne sais quel mystère inquiétant. Au milieu du désarroi causé par cette visite, elle n'avait eu que le temps de faire un signe à sa femme de chambre, afin que celle-ci courût chez le docteur et lui donnât contre-ordre; malheureusement la soubrette était arrivée trop tard, et Laurent était venu tout compliquer par sa présence inopportune. Berthe devinait qu'elle avait été jouée par M. de Rosières et qu'elle n'avait pas trop maintenant de toute son adresse pour détourner les soupçons de Sainte-Marie. Elle se faisait avec lui prévenante, empressée, prèsque tendre, et Laurent, qui voyait ce manège, en était intérieurement humilié et irrité. Quant à M. de BrieuUes, persuadé que l'heureuse intervention du marquis avait déterminé cette brusque métamorphose et amené Berthe à résipiscence, il acceptait toutes ces chatteries avec une grave et reconnaissante bienveillance.
— Mon ami, lui dit la jeune femme en le débarrassant du verre qu'il venait de vider, je suis sûre que vous mourez de faim.
Sainte-Marie avoua que les cahots de la voiture lui avaient notablement creusé l'estomac
^- Ânnette ne peut tarder, reprit M"»® de Brieullesj je l'ai envoyée à l'hôtel, et j'espèfe qu'elle y
LE FILLEUL D'UN HARQUiS. SfiT
trouvera de quoi vous improviser un souper... Ce voyage a dû vous fatiguer, allongez-vous sans façon sur ce tabouret, le docteur vous je permet...
Elle approcha un tabouret, et ses belles mains délicates daignèrent aider Sainte-Marie à y installer ses pieds. En même temps elle coulait vers Laurent un regard oblique, comme pour lui dire : — Résignez-vous et faites comme moi bonne mine à mauvais jeu 1
— Vous êtes vraiment parfaite, ma chère Berthe l s'écria Sainte-Marie, touché de cette attention. — Et pour lui témoigner sa reconnaissance, il lui saisit la main, la porta à ses lèvres et l'y tint pressée trèstendrement.
La jeune femme restait debout près de lui, et la lueur dorëe de la lampe éclairait de bas en haut sa beauté blanche et hautaine, ses paupières baissées et ses lèvres rouges, où errait son perfide sourire. Elle ne bougeait pas et ne semblait nullement pressée de se dérober à cette caresse conjugale.
Assis dans son fauteuil comme sur un fagot d'épines, Laurent sentait au dedans de lui un lïisson de dégoût et de colère. Cette comédie lui semblait d'autant plus odieuse qu'il avait pénétré dans les confidences de M"" de Brieulles elle lui avait parlé de ses répugnances dédains pour le mari auquel on l'avait lié voyant duper Sainte-Marie avec cetl
enjouée, cette apparente placidité, le jeune homme était blessé dans ses plus intimes sentiments de délicatesse. Cette fausseté révoltait sa nature loyale, ces caresses menteuses lui faisaient monter le rouge au visage. Les gens blasés sur ces sortes d'aventures trouveront sans doute qu'il avait la conscience bien chatouilleuse et des scrupules par trop naïfs; mais Laurent était tout neuf en pareille matière et n'entendait rien aux duplicités de l'amour défendu. Bien qu'il eût vingt-huit ans, c'était la première fois qu'il faisait la cour à une femme mariée; les petites lâchetés, les compromissions humiliantes qu'entraîne une liaison de ce genre étaient pour lui autant de fruits nouveaux dç l'arbre du péché, et il ne pouvait s'empêcher de leur trouver une saveur singulièrement amère et nauséabonde. Cette main blanche qu'il avait couverte de baisers, Berthe l'appuyait aux lèvres d'un homme qu'elle méprisait, — et cela en présence de celui qu'elle prétendait aimer ; — elle ne s'évanouissait pas de honte, rien qu'au contact de cette caresse; elle restait là, impassible, retrouvant, pour tromper son mari, la même grâce féline, les mêmes regards veloutés, les mêmes provocants sourires qu'elle avait prodigués pour griser son aiçàntl... Laurent jusqu'alors n'avait vu l'adultère que par ses aspects poétiques. Seul avec Berthe, sur un terrain neutre, loin de la maison conjugale, il s'était efforcé d'oublier ce mari qui apparaissait
dans une brume lointaine comme une sorte d'abstraction ; mais ce soir il n'y avait plus d'illusion possible, le mari était là, à deux pas; l'adultère ridicule et vulgaire se révélait avec ses mensonges, son impudeur, ses situations louches, ses nécessités brutales, et tout cela soulevait le cœur.
Sainte-Marie s'était décidé à quitter la main de sa femme, il l'avait reposée doucement sur le bord d'un coussin. — Je crois que j'entends Annette! murmura M™® de BrieuUes, je vous laisse un moment en tête-à-tête. — Elle sortit précipitamment, tandis que Sainte-Marie questionnait sur les propriétés des eaux de Sermaize le jeune docteur, qui répondait brièvement et d'une façon distraite.
Au bout d'un quart d'heure, Berthe rentra, accompagnée de la femme de chambre qui apportait sur un plateau une volaille froide, des fruits et une bouteille de bordeaux. — Voici, dit-elle, tout ce qu 'Annette a pu trouver... Demain, nous vous traiterons mieux.
— C'est parfait, répondit Sainte-Marie en s'installant devant le guéridon où le plateau avait été posé ; au Neufour je ne suis pas habitué à un pareil ordinaire, et vous me gâtez...
Il commença de manger avec cette hâte gloutonne qu'il n'est pas rare de rencontrer chez les gens qui font profession de mépriser les délicatesses et les raffinements de la vie matérielle. — Voyez, mon-
370 LE FILLEUL D*l]N MARQUIS.
sieur Husson» poursuivit-il la bouche pleine, voyez comme on choie les maris I Un célibataire rentrant chez lui aurait été réduit à se coucher sans souper... Le mariage a de ces menues douceurs qui ne sont pas à dédaigner... Vous en tàterez prochainement, car, si j'en crois ce qu'on m'a dit aux Islettes, vous êtes sur le point de vous marier.
— Ahl fit Berthe en lançant vers Laurent un regard aigu et coupant comme une lame de stylet, vous ne m'aviez point parlé de cela, docteur?
— Je ne vous en ai point parlé, madame, parce que ce mariage ne se fera pas... malheureusement! répliqua le jeune homme avec un accent singulièrement amer.
n s'était levé et avait pris son chapeau, tandis que Sainte-Marie le regardait d'un air efTarouché.
-^ Pardon I balbutia M. deBrieuIles, c'est fâcheux... Je le regrette...
— Pas autant que moi, je vous le jurel s'écria Laurent avec une sorte d'emportement à peine contenu. — Puis il salua et sortit.
Berthe l'avait accompagné jusqu'au seuil de L'antichambre; sans proférer un mot, elle lui glissa dans les doigts un billet qu'elle avait trouvé le temps de griffonner pendant sa courte disparition, puis elle retourna précipitamment dans le boudoir où Sainte-Marie continuait son souper.
Une fois dehors, Laurent froissa avec dégoût le
LE PILLCFL HT» millT^t r»
billet qui loi brûlai] les ôai^. -» , ama sémti y jeter les yeux, il le ëêù:in «s. ^^uît iwrwuuT m 1 éparpilla à Inven Aamç^ C-tinz iiu ù u piL-âuia pour fiertbe, le nêffris r»vt; iFi*ri«ii»aiL -i. niT.i'. Si violeot qu'il soit. Vtmf^s *=- 1 1 i' iiio-^ raoim** que le désir de U pftsseœ.:* « -^li je ■irv..'i..gyc' iang une atmjapbêre trtifxxCji. tm Ktine paa au premier courant d'air pcr ^ t ■■nit-iie : qq soufflf udeot l'avait fait naître, ua iixitlle daeé le tue. D Ksaemble à ces magni&iaes Statt de serK qu uoe Valeur factice épanouit, et lai b>mbeat foQr>'3 dt^ lu'on les expose en plein air. Lauréat suivait aa nute d'un pas lourd, IraiiutDt avec lui le cadavre de «t amour si vivace une heure auparavant. Il *e îaî- Mit l'eBet d'une Cemme qui chemine avec son nourrisson dans les bras, et qui (oui à coup s'aperçoit iiu'elle ne porte plus qu'un eofanl dmhI. D entrevit uerrière les arbres la noire silhouette de sa maison et se détourna soudain. L'idée de rentrer dans son logismuet et d'y passer une nuJl sans sommeil lui causait une vague terreur. Si encore Sophie eût été '^ s'il eût pu l'embrasser et lui ouvrir son cœurl... l'sis s'enfermer entre quatre murs, quand on n'a Vautre compagnie que sa conscience, el qu'elle n'a f'6ii de bon à vous dire, c'est un tëte-à-tëtc pou dral- 'able, Laurent tourna le dos à sa demeure, et, cuu- Pani à travers les rues du- bourg endormi, 11 gORnn .la forêt.
â7â LE FILLEUL D UN MARQUIS.
Il avait besoin de marcher pour s'étourdir. Il entra dans la longue avenue verdoyante qui s'enfonce dans la direction de Trois-Fontaines. Le ciel s'était couvert, les arbres de lisière serrés l'un contre l'autre dressaient de chaque côté de ténébreuses murailles; sur cette ombre épaisse tranchaient à peine la vague blancheur de la route et la bande étroite de ciel gris, qui fuyaient parallèlement. Pas un bruit ; parfois seulement le sifflet prolongé d'une locomotive et la rumeur d'un train en marche montaient du fond de la plaine et jetaient une note vivante dans ce silence solennel des bois. Laurent allait droit devant lui. Jamais il ne s'était trouvé si misérable. Il avait au cœur un vide profond, et ce' vide était à la fois lourd et douloureux. Après le naufrage de son amour pour Valentine, il s'était tourné désespérément vers la passion que Berthe avait eu le don de rallumer, et cette passion venait ellemême de se dissiper comme une fumée, ne lui laissant qu'un remords de plus et un amer dégoût. Il se retrouvait seul comme avant, mais avec un sentiment de déchéance, une sensation d'écœurement, qui lui rendaient la vie insupportable. Jusque-là, s'il avait souffert, c'était par la faute des autres, et du moins dans son for intérieur il conservait, comme une fraîche source consolatrice, l'estime de soimême. Maintenant cette source était tarie : il avait honte de sa conduite; il s'était avili, diminué à plai-
sir; il n'y avait plus rien en lui qui ne fût desséché et désolé comme un désert.
Tandis qu'il cheminait machinalement, ayant déjà dépassé le carrefour où la nef ruinée de l'abbaye se profilait sur le ciel gris, pareille à la carcasse démâtée d'un navire échoué, le vent avait fraîchi, les feuillées frissonnaient et des gouttes d'eau commençaient à rouler sur l'herbe. Il n'y prit pas garde et continua de marcher ainsi pendant une heure. La pluie, d'abord blutée par le vent en gouttelettes inenues, était devenue une véritable averse, et un murmure sourd, monotone, continu emplissait la forêt. Peu à peu, à droite et à gauche les arbres s'éclaircirent, la tranchée devint une route nue, au tournant de laquelle Laurent aperçut dans une buée obscure les linéaments d'une vallée étroite d'où montait le bouillonnement d'une écluse. Il reconnut la vallée de la Saulx et Robert-Espagne. Il n'était pas venu sur ce chemin depuis le soir de la Saint-Jean, et il sentit son cœur se serrer douloureusement, lorsqu'il distingua à travers les hachures de l'averse les masses confuses des maisons et des vergers bordant la rivière. — Valentine était là. — Peut-être l'une de ces lumières éparses qu'on voyait clignoter dans la brume éclairait-elle sa fenêtre? C'était l'heure où d'habitude elle remontait dans sa chambre et s'apprêtait à s'endormir. Tandis qu'il errait à l'orée du bois, le cœur vide, la tête vide, ne sachant
plus que faire de sa vie désenchantée, Valentine veillait peut-être en songeant au soir de la dernière Fête-Dieu... Laurent se trouvait si indigne d'elle qu'il en était venu a souhaiter qu'elle Teût oublié. Cela ne valait-il pas mieux? En supposant que, par un miraclOp le percepteur lui eût dit ce soir : — « Je consens à vous donner Valentine ; » — est-oe qu'en conscience il eût pu accepter un pareil bonheur? Comment eût-il osé soutenir le regard pur et ferme de cette honnête fille qu'il avait trahie et reniée aux pieds de M"»® de Brieulles?...
Et tout d'un coup il se reporta en pensée au premier jour où il avait vu Valentine à travers les fleurs des reposoirs, tandis que chantaient les joyeux carillons des cloches de Juvigny. Il songea à ces claires journées de sa vie d'écolier, alors qu'il s'enthousiasmait à la lecture des idylles de Théocrite, alors que le monde s'ouvrait devant lui comme un jardin enchanté. Le monde n'avait pas changé ; il y avait toujours sur la terre des fleurs, des oiseaux, des livres pleins de poésie, des matinées toutes bourdonnantes de sonneries argentines ; mais lui, Laurent, avait changé. Les pays où il avait rêvé et aimé s'étaient évanouis, et il n'apercevait plus que des espaces mornes et décolorés. Il contempla encore un moment cette petite vallée de la Saulx, qu'il avait connue si ensoleillée, verdoyante et fleurie, et qui cette nuit était troublée et sombre comme son propre
cœur. Il lui sembla que la nature elle-même, le prenant en pitié, fondait en larmes à le iroir si misérable, et, tournant le dos à ce paradis perdu, il se renfonça dans la forêt ruisselante.
Il glissait lourdement sur la terre rouge et détrempée; la pluie avait imbibé ses habits, qui collaient sur son corps et gênaient ses mouvements, et il se sentait horriblement las. Comme il longeait une coupe récemment exploitée, il vit sur la lisière une hutte de bûcherons abandonnée et s'y réfugia. Le toit de mousse avait garanti de Thumidité le sol de la hutte, et des fougères sèches étaient entassées dans un coin. Il s'y laissa choir épuisé, et, n'ayant même plus la force de penser, il se mita écouter machinalement le tumulte de Taverse. Ses tempes étaient serrées, et des coups de marteau lui battaient dans la tète. De temps en temps il s'assoupissait, mais des rêves fiévreux le réveillaient en sursaut, et, les yeux à demi ouverts, il prêtait l'oreille au clapotement de l'eau dans les feuillées. Vers la fin de la nuit, il s*endormit et perdit complètement la notion des choses. Quand il revint à lui, Taube blanchissait, la pluie avait cessé, les oiseaux gazouillaient en secouant leurs plumes. Il s*éveilla tout engourdi et grelottant; ses dents claquaient, sa tête était lourde et ses membres étaient comme perclus* Il fit un effort, se mit sur ses pieds en chancelant et Sortit afin de dissiper ce malaise au grand air ; mais
à peine eut-il essayé quelques pas dans la direction de la route qu'il eut un éblouissement, ses jambes fléchirent, il se traîna jusqu'au talus du fossé et s'y laissa tomber...
Ce môme jour, Eustache Lapasque, ayant une longue tournée à faire, s'était levé avant Taube, tandis que toute sa maisonnée dormait. Il était descendu sur la pointe des pieds à la cuisine encore demiobscure et avait allumé un petit feu pour y réchauffer son viatique de chaque matin, c'est-à-dire une tasse de café noir. Puis il avait chaussé ses lourds brodequins bien graissés, boutonné ses houseaux de toile bleue autour de ses maigres jambes d'échassier, serré méthodiquement dans son carnier les copies d'exploits, l'étui où il y avait un encrier et des plumes, un fort croûton de pain et sa gourde d'eau-de-vie de marc. Réconforté à l'intérieur parle café chaud, minutieusement harnaché et guêtre, il avait empoigné sa canne de buis, et, soulevant discrètement le loquet de la porte du jardin afin de respecter le sommeil de Lucrèce, il avait gagné les champs. Maintenant, l'âme sereine et la conscience paisible, Eustache cheminait à grandes enjambées; ses deux jambes s'ouvraient comme les branches d'une immense compas, et il arpentait les chaumes sans souci de la rosée, abondante. En un quart d'heure, il eut atteint la colline, et, ralentissant le pas à la montée, il s'engagea dans la forêt, tout en