‹ Le filleul de BeaumarchaisChapitre 1 sur 6 · CALMANN LÉVY, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIBNI^lE MAISON MICHEL LBYY FRERES

3, RUE AUBBRy 3

Droits de roprodootion et de traduotton réservés

DE

Si vous voulez, cher lecteur, donner d'afance un cadre à la première scène de ce récit, venez avec moi sous le péristyle de FOdéon, et dirigeons-nous de là, en droite ligne, vers la rue qui s'appelle encore rue de FAncienne- Comédie. Nous aurons à notre gauche une boutique de libraire contiguê au restaurateur Pinson, et presque en face de cette boutique le fameux café Procope tenu par le glacier Zoppi.

En 1784, le café Procope, aujourd'hui som-

bre, enfumé, taciturne, et moins fréquenté que ne le comporte sa vieille célébrilé, était, comme vous le savez, le rendez -vous de tous les beaux esprits de Tépoque. La boutique était occupée par un barbier fort achalandé parmi les habitués du café. Il se nommait Eustache Goudard.

Or, le 2 7 avril 1784, dès neuf heures du matin, une agitation presque égale régnait des deux côtés de la rue, chez Eustache le barbier et chez Zoppi le glacier. Quelques mots vont nous suffire pour expliquer cette émotion.

Eustache Goudard n'était pas un barbier ordinaire — ou plutôt il exagérait le travers habituel des hommes de sa profession , lesquels aiment à se croire des penseurs, des politiques, des lettrés ou des guerriers, quand ils comptent dans leur clientèle un philosophe, un député, un auteur ou un général. Excellent homme au fond, bon mari, bavard inoffensif, petit génie, pauvre cervelle, Eustache n'avait

im résister à la contagion du voisinage. Son esprit, honnête et borné, était malade d'usie épidémie de café Procope. Le moyen de ne pas se poser, le soir, en réformateur des abus, en bienfaiteur de l'avenir, après avoir coîfifé le matin Marmontel ou le baron Grimm, et promené la savonnette sur le menton de La Harpe ou de Palissot, de Diderot -ou de Chamfort I Mais ce qui achevait de lui tourner la tête, c'est qu'à la suite de trois coups de poinç vigoureusement assenés, le 23 février 1775, à trois siffleurs du Barbier de SévUle^ il avait été élevé par M. Garon de Beaumarchais, son client, Je personnage le plus affairé de Paris, à une

foule de dignités : il était son claqueur en titre, son commissionnaire favori, et, comme on dirait de nos jours, Sd...réclame vivante. Les gens d'esprit, qui s'amusaient de ses légers ridicules, n'avaient pas eu de peine à lui persuader que Figaro n'était autre qu'Eustache Goudard, et Beaumarchais le lui laissait croire.

Maintenant, vous comprendrez le trouble du brave Eustache, si je vous rappelle que ce jour-là — 27 avril 1784— devait avoir lieu la première représentation du Mariage de FigarOf si je vous dis que Taùteur lui avait promis un billet, et si j'ajoute que sa femme était sur le point d'accoucher pour la première fois, après cinq ans de mariage.

Au café Procope, la surexcitation n'était pas moindre. Quoique la pièce fût annoncée et affichée , quoique le bruit se répandit que deux ou trois des plus grandes dames de la cour avaient passé la nuit dans Tintérieur du théâtre afin d'être sûres de leur place pour le lendemain, bien des sceptiques, s'obstinaient a douter encore.... On l'avait tant de fois promise, ajournée, censurée, condamnée, cettj comédie formidable, qui allait se produire avec l'éciat d'un scandale et la puissance d'une machine de guerre I Tant d'influences quasi souveraines s'étaient liguées pour la réduire i de

fiirtifs succès de lecture ! Et puis, on la disait si éblouissante de verve, d^audace et d'esprit! si bien faite pour rejeter dans l'ombre le Jfustapha de Ghamfort, les Barmicides de La Harpe et la CUapdtre de Marmontel ! Il résultait de ce double courant que, tandis que les rares survivants du parti de TËglise et de la cour s'effrayaient d'avance d'une comédie essentiellement révolutionnaire, les encyclopédistes et les voltairiens en voulaient à Beaumarchais du bruit toiyours croissant qui se faisait au* tour de son nom et du succès qu'il allait obte nir. Les jaloux, en pareil cas, sont plus ombrageux que les adversaires et plus dangereux que les ennemis.

Nul, pendant ces années ardentes, où les idées de réforme sociale passionnaient tous les esprits et fermentaient dans toutes les âmes, ne fut plus haï que Beaumarchais. Il guerroyait en amateur, sans accepter ni consigne, ni discipline, et uniquement, semblait-

il, pour exagérer son importance et augmenter sa fortune. Il touchait par plusieurs points au groupe des disciples de Voltaire, mais ii n'en était pas, et le patronage des princesses, filles de Louis XY , le compromettait auprès des lecteurs du Cor^rat s$€ial et du Dictionnaire philoso^ ^htgue. Aristocrate de manières et de goûts, révolutionnaire de sentiments et de pensées, démolisseur avec des airs d'architecte, virant à Taise dans le tapage comme Talcyon dans la tempête, suspect aux grands seigneurs qu'il inquiétait ou offensait en les amusant, odieux aux petites gens qu'il écrasait de ses dédains, redouté des littérateurs officiels dont il se vengeait en ameutant contre eux les frondeurs et les rieurs, enfant terrible de cette phase transîtoire qui préludait au mal en cherchant le mieux et prépara le crime en exaltant la vertu, Beaumarchais, au milieu de toutes ces méfiances et de toutes ces haines, trouvait pourtant moyen de réussir, grâce aux instincts de

la multitude, à qui peu importe qu'où la méjprise pourvu qu*ou la flatte, et qui excelle à reconnaître les siens, même en regardant au- 4essus d'elle. Il avait en outre pour lui ceux — et le nombre an est ^and dans notre malheureuse France — qui ps^onoent tout au tident, et qui pour une soirée de plaisir s'exposeraient voloiïtiers à des années de calamités et de périls.

Mais les hommeiTiiu nràtier, tes héritiers in

parUbus du patriarche de Ferney, n'étaient pas de composition aussi facile. On peut affirmer que, pendant cette orageuse matinée, les habitués du café Procope se divisaient en deux fractions inégales : ceux qui désiraient que la pièce fût int^dite, et ceux qui souhaitaient qu'elle fût sifflée.

~ Eh bien , quelles nouvelles, mon cher Suard? dit un quinquagénaire de haute taille et de physâonomie sotennelte à un homme qui venait d'entre , et dont le regard fin , les

allures souples, la tète soigneusement poudrée , dénonçaient un ennemi des innovations violentés.

— Mauvaises, mon cher Palissot! La pièce se joue 1 Cette fois, c'est irrévocable.... je quitte à rinstant M. de Sartine.

— Qu'importe qu'elle se joue, si elle tombe?

dit Chamfort avec un mauvais sourire, et elle tombera....

— Deux cents fois de ^ite f murmura un vieillard, assis à la table voisine, où il dégustait une tasse de café.

— Ahl monsieur Préville, reprit Palissot, votre oracle serait plus sûr, si vous aviez accepté le rôle de Figaro I

— Hélas I non, je suis trop vieux, et il fallait, avant tout, un Figaro jeune.... Je crois avoir fait acte de sagesse en me rabattant sur Brid'oison. Le héros de M. de Beaumarchais est presque toujours en scène... ^ 11 deU déployer une souplesse de mouvements, une vi-

vacité de physionomie, une variété dlntonations et de gestes que je n^ai pas ou que je n*ai plus.... Vous verrez ce soir Dazincourt dans ce rôle.... il y est très-bon.

— Plaisanterie à part? &'écria un nouveau venu, jeune encore, dont la figure joyeuse contrastait avec les airs majestueux de ses deux acolytes, Ducis et Thomas.

— Oui, plaisanterie à part, cher monsieur de Bièvre, et vous étiez assez riche de votre propre fond pour laisser cette pointe à mon camarade Dugazon. . . . Remarquez d'ailleurs que Figaro n'est plus le valet gouailleur et bouffon de Tancienne comédie, à qui Ton pardonne d'être insolent, paresseux, ivrogne, fripon, gourmand, libertin, à la seule condition de faire rire. Scapki est monté en grade, Crispin a fait ses classes, Gros-René écrit des brochures, Mascarille parle sous votre dictée, messieurs les philosophes I La comédie qu'il anime de sa

verve endiablée touche de bien près au pam-

fO LE FILLEUL DE BEAUMARCHAIS

phlet et à la satire,... Il est trop nn^ant fMwr avoir besoin d'être bien gai, et M. Gazette, qae j'aperçois là-ias, dirait peut-être qu'il est sinistre.... Un feu d'artifice tiré sur un baril de poudre, voilà Tœuvre de M. de Beaumarehaiis.

Le vieux comédien faisait autorité; il y eut un silence. • •

Tout à coup ce silence fit place à un sourd frémissement. On venait de voir paraître d©r-

rière la vitre un homme leste et vigoureux, bien qn'il eût dépassé la cinquantaine. D'une main il fit toumerr le bouton de la porte ; de raufcpe, il essuyait, à l'aide d'un mouchoir brodé, son front ruisselant de sueur.

— > Ah I s'écria-t-il, en se laissant tomber sur une chaise, j'ai les jambes rompues^

— C'est toujours ça de fait, monsieur Caron de Beaumarchais I dit d'une voix incisive un jeune homme d'environ trente ans, qui «'était vivement approché de la porte.

— mon boa monsieur Rivarol, riposta l'auteur du Mariage de Figaro^ je reconnais là les douceurs auxqpielles tocs m'avez habitué. Mais, de grâce, tranquillisez-vous.,., ma comédie n'attaque que la noblesse.

Ils étaient quittes. Rivarol, qui eût donné tous ses bons mots pour un petit bout de parchemin authentique, se mordit lA lèvres jusqu'au sang. Peut-être le conflit allaût41 s'envenimer entre ces deux jouteurs d'égale force, sans un nouvel épisode qui fit diversion.

— Eustache I Eusiache I crièrent, en rouvrant la porte du café, Grimm, Thomas et La Harpe, qui prétendaient rester neutres ; Eustache, on vous attend; venez donc par ici!...

L'individu auquel ils s'adressaient était en ee moment au milieu de la rue. Encore plus essoufflé que Beaumarchais, regardant tantôt à droite, tantôt à gauche, il semblait tour à tour attiré et arrêté par deux puissances contraires. A la un, il reconnut son idole au milieu

de tous ces visages qui le regardaient en riant, et, se précipitant dans la: salle :

— Tout va bien, mon cher maître, tout va bieni dit-il de Fair radieux d'un triomphateur. Le spectacle tient; nous serons joués ce soir, en dépit des censeurs, des envieux et des mauvaises langues! J'ai passé chez M"* Contât : elle avilit hier soir Un peu de migraine; aujourd'hui elle se porte comme un charme.... J'ai vu MM. Mole, Dazincourt, M"« Saintval.... ils. sont prêts, ravis de leurs rôles, décidés, s'il le faut, à périr sur la brèche.... A propos, M°* Saintval demande encore deux billets , et M. Mole, trois...» Quant à la curiosité du public, vous le savez déjà, c'est de la lièvre, c'est du délire!... Vous aurez des ducs et dés marquis four battoirs,... Il n'est pas dix heures, et déjà la queue grossit et s'allonge depuis le guichet jusqu'au carrefour.... Madame la duchesse de Bourbon vient d'y envoyer des valets de pied pour attendre la distribution des

billets.... J'ai rencontré rue des Fossés Monsieur-le-Prince trois cordons bleus qui se dirigeaient en courant du côté du théâtre. mon cher maître, quel succès nous allons avoir!... la belle journée I

•— La folle journée ! c'est le second titre de ma pièce, murmura Beaumarchais avec un malin sourire.... Merci, mon brave Eustache, de tout le'^mouvement que tu te donnes.... Je ne suis pas ingrat.... tiens, voilà ton billet!

— Ah ! vous me comblez!... Je n'osais l'espérer, quoique je l'aie bien gagné!... Grâce à VOUS; me voilà le plus heureux des hommes!

— Oui, si je le permets, dit , en s'avançant, un personnage muet jusque-là , et qui paraissait fort lié avec messieurs les philosophes.

C'était le chirurgien Berval, dont il est question dans les mémoires du temps. Il reprit d'un ton qui voulait être pathétique et qui n'était que goguenard :

— Comment, monsieur le barbier de Paris,

VOUS êtes assez fou pour ne songer qu'au barbier de Sénlle?.,. Vous avez une femsie parfaite, douce, pieuse, sensée, charmante 1,.« Après avoir attendu cinq ans cet enfant, ce premier enfant que vous désiriez tant , elle va enfin vous rendre père.... dans la journée peut-être.... ce soir très-probablement.... Et au lieu d'être à votre poste de tendresse et d'honneur, à son chevet que je quitte à l'instant, vous voilà courant les rues dès l'aurore, pour savoir si M^ Gkmtat n'a pas la migraine, ou si M. Mole est content de son rôle!

Eustache Goudard baissa la tète, comme un écolier pris en faute.

— C'est vrai, monsieur le docteur, balbutiat-il, vous avez bien raisonl... Ua bonne Geneviève....

— Méritait mieux qu'un écervelé, un songecreux, qui se croit appelé, par procuration de ses clients, à réformer le genre humain.

— Eh bien, monsieur le docteur, bredouilla le pauvre Goudard qui semblait faire un eSort surnaturel, pour expier ma faute, et par amour fOfav ma chère Geneviève, je rentrerai ce soir à la maison, et je n'irai pas....

— Voir le Mariage de Figaro^ allons donci întarrompit M. Serval , se radoucissant tout à coup. Voilà ce que je voulais vous faire dire. Maintenant je vous relève de votre vœu de pénitence , et , pour tout arranger, voici ce que je vous i^opose....

-*— Parlez I vous me rendez la vie I dit Ëustache avec un naïf enthousiasme.

— Un mari n'est nullement nécessaire da^s ces moments-li.... il n'est même souvent qu'un anbarras de plus.... D'ailleurs, qui vous empêche de retenir pendant les entr'actes? Du théâtre chez vous, et de chez vous au théâtre, il ne faut pas pour de bonnes jambes comme les vôtres plus de quatre ou cinq minutes.

— Ah ! c'est cela, c'est bien cela ! vous êtes mon sauveur !

Puis se tournant vers Beaumarchais , qui avait écouté tout ce dialogue avec un mélange d'ironie et de bienveillance :

— Monsieur. . . . mon patron , mon maître, murmura timidement Eustache, j'ai encore une prière à vous adresser.

— Laquelle, mon ami ? Parle sans crainte.

— Il m'a appelé son ami I... il m'a tutoyé I... s'écria Goudard avec une exaltation croissante.

Puis, emmenant Beaumarchais dans un coin de la salle, il lui dit à voix basse :

— Si votre comédie a un immense succès, comme j'en suis sûr, et si ma femme me donne un fils, comme je l'espère.... je voulais,— pardon, vous êtes si bon I — je voulais vous supplier.... d'être le parrain de cet enfant.... J'ai mon idée.

— SoitI mon cher Eustache; mais pas de-

main.... Tu comprends, j'aurai trop à faire.... Les visites.... les courses.... les retouches pour la seconde représentation.... Voyons! veux-tu après-demain, à neuf heures du matin?... Je serai exact.

— Oh I merci encore, merci toujours I répondit Eustache émerveillé.

Puis, s'élançant hors du café et traversant la rue comme une flèche , il rentra dans sa maison.

Nous n'avons pas à vous raconter la première représentation du Mariage de Figaro.

Cette soirée mémorable aurait pu se résumer dans le mot de Beaumarchais : « Il y a quelque chose de plus fou que ma pièce : c'est son succès I » Succès prodigieux et prophétique, dont furent également complices les précurseurs de la Révolution et ses futures victimes ; les uns par l'atmosphère de feu qu'ils avaient créée autour de cette pièce incendiaire, les autres par cette opposition maladroite qui centu-

pie les ravages d'une œuvre dangereuse, au par cette curiosité frivole et coupable que nous avons vue, à toutes les époques, mordre i belles dents au fruit défendu et encourager de ses absurdes complaisances toutes les corruptions du théâtre et du roman.

Nous ne redirons pas, après Bachaumont, madame Gampan, Arnault, Grimm et M. de Loménie, tous les épisodes de ce triomphe aiguisé en scandale. Gontentons-nous de regarder, au premier rang du parterre, un homme que Ton eût pu prendre pour l'auteur lui-même, tant il semblait ému à chaque hésitation du public, enivré à chaque explosion de bravos , entrataié dans ce tourbillon où le génie de Té-* crivain , le choc des allusions, le jeu des acteurs, le prestige de la mise en scène, la passion de Tauditoire, s'entremêlaient et éclataient eo des milliers d'étincelles I Avez-vous, comme moi, le malheur de dater des belles années de la monarchie de 1830 vos souvenirs de jeu-

nesse ? Vous est-il arrivé , i cette époque , d'entrer au Théâtre-Italien et de promener vos regards sur les loges au moment où Rubini chantait Vil mio tesoro de Mozart, le Pria che spunti Vaurara de Gimarosa, ou le Came un^ an-gela céleste de Bellini? On eût pu suivre les mélodies du maître , idéalisées par le merveilleux chanteur, sur les nobles et purs visages de ces belles enthousiastes qui sont aujourd'hui mortes ou aïeules. On eût dit que la double magie du musicien et du virtuose leur ouvrait le pays du frfeu, ou qu'elles entendaient vibrer dans leur &me Técho fidèle de ces musiques enchanteresses. Il en était de môme du spectateur fanatique qui, les yeux braqués sur ie théâtre, semblait répéter en dedans chaque phrase du rôle de Figaro. Ëtait-il vraiment capable de comprendre tout ce qu'il applaudissait ? Ne fallait-il voir dans son extase que cet aveugle sentiment d'idolâtrie qui fait les séides, et qu'excitent également les hommes su-

périeûrs, les charlatans, les sectaires , les novateurs, les faux génies et les héros de contrebande? A deux ou trois reprises, ses voisins furent tentés de le croire fou. Pourtant, on put remarquer que, malgré ses admirations béates qui paraissaient devoir le river à sa place, il sortait pendant les entr'actes, bousculait la foule pour regagner son banc, et se rasseyait avec une expression d'anxiété bizarre, bientôt dissipée par la prose de Beaumarchais.

Au cinquième acte, ces deux sortes de pantomimes contradictoires ofiCrire^t un caractère encore plus étrange. Notre homme semblait vouloir se partager, lancer au dehors une moitié de son âme et garder le reste pour savourer le fameux monologue qui répondait sans doute à ses plus chères pensées. Quand la toile tomba au milieu du tumulte d'une orageuse ovation, il n'attendit pas même que le nom de l'auteur fût proclamé^ Rassemblant toutes ses forces, bravant les cris et les injures , il fit sa

trouée à travers cette masse de spectateurs enfiévrés , et se trouva i la porte du théâtre sans savoir comment il avait pu en sortir.

D'un bond il traversa la place , obstruée par une foule presque aussi compacte, presque aussi bruyante que celle qui remplissait la salle , après quoi quelques emjambées furieuses lui suffirent pour arriver au bout de la rue. Là, il fut forcé de s'arrêter, suffoqué d'émotion et do fatigue. Son cœur battait à se rompre; mais cette halte ne dura qu'une seconde. Reprenant sa course ,. il allait s'engouffrer sous la. porte d'une maison située en face du café Procope, lorsqu'il fut violemment heurté par une des commères du quartier :

— Ah ! monsieur Goudard, s'écria-t-elle en le reconnaissant, arrivez âoiic 1 Tout est fin^ et bien fini! Vous avez un beau garçon.... Q^ neviève n'a pas trop souffert?... A présent elle pleure de joie, et vous i^pelle à grands cris h.»

— Geneviève I chère Geneviève ! nmmisira

le retardataire, aussi joyeux de l'heureuse dé^ livrance de sa femme que honteux de ne pas y avoir assisté.

U monta quatre à quatre les marches assez roid£s qui conduisaient à la chambre de Geneviève.

— Eh bien, que vous disais-je? On s'est passé de vous t fit, en l'apercevant, le docteur Berval avec cette bonhomie railleuse qui lui était familière. Allons ! ajouta-t-il, madame la garde, montrez à monsieur son héritier présomptif, dont la naissance vient ^e se rencon-* trer si brillanmient avec celle de son cher patrou Figaro.

Le pauvre Eustache ne pouvait plus suffire à cette rapide série d*émotions, d'extases, d'in-» certitudes, de joies, de remords ; tantôt il pressait dans ses bras l'enfant que lui présentait la garde en couches , et qui, effrayé de ses vio- '^ntes caresses, se d^attait comme un beau diable ; tantôt il s'agenouillait , les larmes aux

yeux, au chevet du lit de sa femme qui lui tendait la main en signe de pardon et de tendresse, et dont le doux et chaste visage reflétait les félicités ineffables d'une première maternité ; mais, le malin docteur lui ayant répété, toujours sur le même ton ;

— C'est votre Figaro, à vous!,..

Aussitôt les idées du barbier philosophe rebroussèrent chemin ; il se remémora ce qu'il venait de voir, d'entendre , d'applaudir , ce qu'il s'était assimilé à force d'enthousiasme ; et, mêlant dans un singulier amalgame ses impressions de théâtre et sa jubilation paternelle, il s'écria d'un air de prophète :

— Oui, docteur, oui, c'est plus vrai que vous ne le croyez.... mon Figaro, à moi, et peut-être le Figaro de tout le monde.... Figaro émancipé par la réforme sociale, élevé à son rang véritable et devenant, à son tour, une puissance.... Ah ! si vous saviez I... si vous aviez entendu !...* ce II fallait un danseur, ce fut un calculât...

Non, je me trompe I nimporte I ma chère femme ! mon cher fils ! « Noblesse, fortune, un rang, des places, qu'avez-vous fait pour tant de biens?... Vous vous êtes donné la peine de naître. » Comme c'est vrail comme c'est beau! M. de Beaumarchais est un grand homme.. •• il m'a tutoyé, et après-demain.... Ohl ceci, c'est mon secret.... la joie m'étouffe I Geneviève, je t'adore. Ton enfant sera un autre personnage que son père.... Moi, j'ai trente-six ans.... et puis.... l'éducation première m'a manqué....

Quand nous serons tous libres, tous riches, tous égaux, tous heureux, quand le règne de la justice et de l'humanité aura remplacé les abus et les privilèges, il sera trop tard*... Mais lui... mon fils.... lorsque toutes les portes seront ouvertes, toutes les barrières tombées, il recueillera le fruit de nos légitimes efforts pour la délivrance et le bonheur du genre humain.... Il marchera l'égal de ces grands seigneurs qui nous dédaignent aujourd'hui, et

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que j'ai vus, ee soir, se faire les elaqneurs de la ooDiâdie nouyellel... « n ne lui faudra pas jflvs de science et de calcul pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans i gouverner toutes les Espagnes..*.»G'est dans la pièce, je n'invente rien.... Genevièveyje t'aime I tu seras la mère d'un général, d'un ambassadeur, d'un archevêque ou d'un ministre I...

Geneviève, dont la figure naturellement mélancolique avait repris, pendant cette longue tirade, son expression habituelle, Tarrèta d'un signe, et lui dit d'une voix affaiblie par ses récentes souâranoes :

^ Bustache t mon pauvre Enstacbe I tu seras donc toujours mauvaise tête ?. . .

— Et bon cœur, fort heureusement ; sans quoi il faudr&U l'envoyer aux Petites-Maisons ! dit le docteur en reprenant sa canne. Là-des- 9ns, bonsoir I vous n'avei plusbesoinde moi.... Bustache, à présent que vous voilà père de famille, tftchez d'être un peu plus raisonnable*

— Docteur, VOUS me croyez fou...« mais, daas dix ans....

— Dans dix ans, si rien ne change, ce s^a mal.... Si vos prédictions se réalisent, ce sera pire.... Bonsoir; mes compliments à M« Gajron de Beaumarchais ! • . •

Et il sortit brusquement:

Le surlendemain, entre neuf et dix heures, eut lieu, à Saint-Germain des Prés, le baptême de cet enfant, q[ui, d'après les calculs chrono-« métriques de son père, était venu au monde juste à rinstant où Figaro déluitait son mono^ logue, — nous allions dire son manifeste.

Aux patents d'Ëostache Goudard et de sa femme s'étaient joints la plupart des clients du barbier, plusieurs habitués du café Procope, . et bon nombre de curieux, attirés p^ l'espoir. d€ contempler face à face le fameux auteur de la pièce qui agitait tout Paris. La veille, Ëustacke n'avait pas perdu son temps : lié avec tous les bavards du quartier, il s'était arrangé

pour que, de la rue de Vaugirard au carrefour Boci < et de la place Saint-Michel à la place Saint-Sulpice, personne nUgnorât que M. de Beaumarchais en personne lui faisait Thonneur d'être le parrain de son fils.

Beaumarchais fut exact, et ses ennemis euxmêmes durent reconnaître que sa physionomie el son attitude offraient toute la gravité désirable. Un moment après, le curé de la paroisse demanda sous quels noms il devait baptiser Penfant. C'est ce qu'attendait Eustache pour faire son coup de théâtre.

— Ses noms ? répondit-il aussi haut que le lui permettait la majesté du lieu ; il n'en a et ne peut en avoir qu'un : Figaro, fils légitime d'Eustache Goudard et de Geneviève Darbel, et filleul de M. de Beaumarchais I

Ce fut une stupeur générale, et nous devons avouer que Tillustre parrain n'eut Tair ni plus satisfait ni moins étonné que le reste de l'asdistance*

— Permettez, mon ami! dit le curé après un silence; vous êtes libre, dans l'intimité, de donner à votre fils ce nom quji a pénétré jusque dans nos sacristies : mais, pour les prières de l'Église, pour son acte de baptême, pour votre femme , si sincèrement pieuse, il nous faut des noms de chrétien, et je suis sûr que M. de Beaumarchais lui-même....

— Vous avez bien raison, monsieur le curé, répliqua Beaumarchais impatienté de cet incident.

— Voyons, monsieur I vous êtes le parrain.... c'est àvous que j'en appelle.... Vous avez sans doute d'autres noms que des noms de comédie?...

— Certainement.... Pierre-Augustin.

— Un grand apôtre et un grand docteur....

je n'en demande pas tant.... Et lequel choisie sez-vousî

— Pierre, si vous le voulez bien....

La cérémonie terminée, on passa dans la sa-

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cristie pour les inscriptions et signatures d'usage.

— C'est égal, monsieur le curé, dit Eustache; pour moi, pour mes clients, pour les amis de rtiumanité, pour la postérité peut*étre, mon fils se nommera Figaro I...

^ Tant que vous voudrez, mon brave Eustache t.. • mais pour TÉglise et pour votre femme — ses deux mères — il s'appellera Pierre.

franchissons maintenant un espace de dix années. Quelles années que celles qui c(Hn* mencent au lendemain de Figaro^ immenses^ laboratoires d'idées, de paradoxes, d'utopies, de réformes, dont M. de Talleyrand a dit que ceux qui les avaient traversées ne pouvaient plus â'étonner de rien, et qui finissent au guichet de la Conciergerie et de Saint-Lazare, au seuil du 9 thermidor I Pour les peindre en dehors de leur cadre historique, il nous suffirait de rentrer un moment au café Procope, et de

nous demander ce que cette Révolution, inau* gurée au nom de la liberté et de Tintelligence, avait fait de la plupart de ces penseurs, de ces philosophes, de ces économistes, si âers de leur intelligence et si avides de liberté.

La société charmante qu'ils grisaient des hardiesses de leur esprit et dont ils corrigeaient les grands abus entre deux petits soupers, s'était évanouie sous la main brutale des geôliers et des bourreaux. Les salons où ils avaient régné en maîtres s'étaient clos sous les scellés de la Terreur. La puissance appartenait aux clubs, la parole aux pourvoyeurs de l'échafaud, la rue aux assassins. Précurseurs et adversaires de la Révolution, rares défenseurs du passé, démolisseurs des palais, des châteaux et des églises, sophistes devenus barbares par amour de l'humanité, voltairiens assez aveugles pour croire que Ton pouvait supprimer le ciel sans bouleverser la terre, matérialistes mis au pied du mur de leurs doctrines changées

en prisons, grands seigneurs ou grandes dames, complices imprévoyants de tout ce qui devait les perdre ; littérateurs, poètes, artistes, comédiens, éternellement condamnés à être les premières victimes du désordre matériel qu'ils provoquent par le désordre moral, tout ce monde brillant et fragile se confondait dans le même péle-mèle d'expiations et de douleurs. Ceux qui n'étaient pas morts allaient mourir ; ceux que leur bonne ou mauvaise étoile dérobait à la guillotine subissaient les misères de l'exil et méditaient, loin de la France, sur les conséquences logiques de l'idée qu'ils avaient propagée ou combattue. Condorcet» proscrit, traqué, sans pain, errant dans les bois comme les bétes sauvages qui avaient feilli le dévorer, retombait au pouvoir des hommes, qui le dévorèrent. Il venait d'écrire son Esquisse des progrès de Vesprit humain^ et de s'empoisonner, en guise d'épilogue, pour échapper au plus récent de ces progrès. Cbamfort, ingrat envers une

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auguste bienfaitrice, se vengeait de ses nonveaux amis par des épigrammes, et de luimême par un essai de suicide. La Harpe, Otrat et Gioguené attendaient, sous les verrom, leur arrêt de mort qui devait être intercepté par Tallien. Rivarol s'était réfugié i Hambouq; dont les habitants se cotisaient pour le com« prendre. Ducis ébauchait Abu far dans les montagnes de rOberland* Grimm avait quitté la France, trop cruelle envers ses enfants pour ôtre digne de garder ses hôtes. Dazincourt, emprisonné depuis dix mois, s'étonnait que la liberté de tout dire, de tout écrire et de tout faire eût fini par jeter dans les cachots de la . Terreur le Figaro de la Comédie-Française.

Gazotte avait péri sur Téchafaud. Marmontel mourait de faim. Des deux Ghénier, Tun était forcé de se cach^ pour avoir crié : « Des lois et non du sang 1 » On sait où était l'autre, et où la Révolution allait le conduire.

A quoi bon continuer cette liste lugubre ?

Parmi ces émancipateurs de la pensée, viyaats ou morts, incarcérés on exilés, il n'y en ayasH pas nn qui n'eût senti se retourner contre lui*même l'arme qull arait aiguisée.

Et Beaumarchais? L'enivrante soirée du 2 7 avril 1 784 avait marqué pour lui ce point culminant d'où l'on ne peut plus que descendre ; seulement, au lieu de descendre, il était tombé. Sa vie^ pendant cette orageuse période où il dut, bien des fois, reconnaître son oarrage, n'avait été qu^une série de déchéances, d'af* fronts, de représailles, de spéculations hasar*

denses, de prodigalités insensées, de voyages ruineux, de pamphlets, de pièces et de mémdres ot la verve n'était plus que de Tintri* gue et de la fièvre. Cet homme si prompt à la riposte, à Toreille si fine qu'il avait entendu venir la Révolution, était atteint d^une surdité telle, qu'il se comparait à une urne sépulcrale. Il subissait en détail la peine du talion. Voltaire, dont il se proclamait le disciple et dont

il se fît l'éditeur, lui coûta, par une ironie postliume, beaucoup plus d'argent qu'il ne lui avait donné de leçons. Son rire aT«t perdu, une à une, les trente-deux dents de Suzanne, et s'absorbait dans le hoquet mélodramatique de la Min coupable. Révolutionnaire en 17^4, retardataire en 1 7 89, sa comédie cédait le pas au Charlts IX de Ghénier, mieux approprié aux violentes passions du moment. L'étincelle disparaissait dans l'incendie. II jetait un million six cent soixante-trois mille francs par les fenêtres de sa maison, bâtie avec un luxe de parvenu, et dont il ne devait rester d'autre trace qu'un nom à l'angle d'un boulevard.

Bientôt de nouvelles entreprises lui préparèrent de nouveaux malheurs. On connaît l'interminable histoire des soixante mille fusils, qui se traduisit, pour l'incorrigible spéculateur, en lettres de cachet plus redoutables que celles qui menaient à la Bastille. Arrêté et enfermé à l'Abbaye le S3 août 1 7.92, détenu jus

qu'au 30, il n'esquiva que de trois jours les massacres de septembre et ne dut son salut qu'à Manuel. Puis il recommença sa vie errante à la recherche de ses fusils, plus difficiles à rencontrer qu'une loi de proscription ou une sentence de mort. Le 5 thermidor 1794, jour où se rouvre notre récit, Beaumarchais, à bout de ressources, poursuivi par ce terrible créancier qui s'appelait la Convention, ne sa-* chant plus s'il était suspect, émigré, fournisseur ou martyr de la République, courait les rues de Londres, tandis que sa femme, sa fille et sa sœur, incarcérées par Robespierre, otages promis à réchafaud, croyaient n'avoir plus que quelques jours ou quelques heures à vivre.

Mais j'oublie que j'essaye un tableau de genre, et non pas une page d'histoire. Hâtons* nous de rentrer dans la modeste maison du barbier, qui a eu, elle aussi, sa large part de mécomptes et de deuil. La bonne et pieuse Geneviève était veuve depuis cinq ans, et, s'il: •;..

était permis de railler cette date mémorable, on aurait pu ranger la mort d'Eustâche Goudard parmi les bienfaits de 89. A partir de la première représentation du Mariage de Figaro , ({tt'il ne séparait plus, dans son souvenir, de la naissance et du baptême de son fiyis, les lu-

bies philosophiques et politiques du brave Eustache n'avaient cessé de s'accroître. Se regardant de plus en plus comme un personnage^ fier d'avoir donné le jour au Figaro de l'avenir, dévorant, par centaines, les brochures qui paraissaient alors par milliers, il rasdt moins, ne coiffait guère, sortait le matin pour ne rentrer que le soir , parlait beaucoup et déraisonnait davantage. Quand sa femme, qu'il aimait toujours, lui adressait quelque affectueuse remontrance, lorsqu'elle lui disait qu'avant de faire de leur cher enfant un ambassadeur ou un ministre, il fallait avoir de quoi le nourrir et l'élever, Eustache répondait que ce n'était ' : pas sa faute si les agitations publiques lui en-

LE FILLEUL DE BEAUHAHCHAIS 3d

levaient pea à peu sa clientèle ; qu'il n'y avait qu'à prendre patience; que le. moment approchait où le règne de la vérité, de la liberté et de la justice dédommagerait de leurs sacrifices tous les amis de l'humanité, et que, lorsque le vieux monde touchait à une ère de rajeunis-

sèment et de réforme , peu importaient quelques barbes ou quelques perruques de moins; que son seul chagrin était d'avoir presque perdu de vue M. de Beaumarchais, lequel avait changé de quartier, faisait bâtir, s'était lancé dans de grosses affaires et semblait oublier son fiUeuL

Là*dessus, Geneviève soupirait, serrait dans ses bras son cher Pierre , qu'Eustache et ses amis s'obstinaient à appeler Figaro , et dont la figure intelligente paraissait justifier les ambitions paternelles. Goudard prenait son chapeau, et, le nez au vent, le pied leste, une brochure sous le bras, allait se joindre aux groupes des nouvellistes et des utopistes.

Dans les premiers jours de juillet 17 8 9, Eustache eut une grande émotion : Beaumarchais, qu'il n'avait pas revu depuis des années , descendit de voiture devant sa maison, entr'ouvrit la porte, et lui dit rapidement :

— Boiviour, mon ami ! c'est moi.... je ne t'oublie pas.'., mais, tu comprends.... la distance les voyages, les affaires.... c'est si loin, le boulevard Saint-Antoine!... A propos, mon filleul se porte bien ?

Puis, sans écouter la réponse :

— Mon hôtel est enfin terminé. ... on le trouve assez beau. Viens donc le voir un de ces matins.... je serais ravi de t'en fahre les honneurs.... Adieu.... je suis très-pressé ; à bientôt, n'est-ce pas?

Et il remonta en voiture, laissant Eustache partagé entre son premier tressaillement de joie et une vague impression de tristesse : il me tutoie toujours, murmura-t-il, mais ce n'est plus la même chose I...

Pourtant, quelques jours après, il sortit de grand matin et s^achemina vers le faubourg Saint-Antoine en passant par le Palais-Royal , rendez-vous des agitateurs et point de départ de tous les désordres. La journée s'annonçait brûlante, et la surexcitation des esprits n'était que trop d'accord avec l'état de l'atmosphère. Depuis Tavant-veille, Paris préludait à une de ces crises formidables dont le contre-coup nous agite encore. En arrivant au Palais-Royal, Eustache vit les orateurs populaires hissés sur des chaises et haranguant la multitude que des rumeurs sinistres , envenimées par la détresse et la faim, disposaient à toutes les violences. On parlait de complots de la cour contre l'Assemblée, d'argent distribué aux troupes pour les décider à tirer sur les Parisiens ; on exagérait le nombre des personnes tuées ou bléssées, le 12, dans le jardin des Tuileries. Les noir^ de Necker, de La Fayette, de Flesselles, du prince de Lambesc, de Camille Desmoulins,.

4â LE FILLEUL DE BEAUMARCHAIS

de Bailly, se mêlaient aux clameurs , aux enthousiasmes et aux anathèmes de la foule. On racontait que les soldats avaient refusé de se battre , que les électeurs s'étaient rassemblés ' à THôtel de Ville , qu'ils avaient décrété la formation d'une milice bourgeoise ; que cette milice avait des armes, et que la résistance s'organisait de toutes parts.

Eustache, en sortant de chez lui, n'avait eu d'abord d'autre idée que d'aller rendre à Beaumarchais sa visite et de contempler son cher patron dans cette nouvelle résidence dont on célébrait les merveilles. Hais lancez un baril de poudre dans une fournaise , Texplosion nese fera pas attendre. Au bout de dix minutes/ notre homme avait oublié tout ce qui n'était pas le spectacle irrésistible où il retrouvait la réalisation de ses rêves. Ces cris tumultueux, cette bourgeoisie armée , ces déclarations de guerre aux iniquités de l'ancien régime , cette manifestation soudaine de la puissance popu-

laire, qu'étaitrce donc sinon le présage de la . régénération sociale, tant de fois prédite par les illustres penseurs dont il avait été tout ensemble le barbier, le confident, l'admirateur et le disciple ? Heureux de se reconnaître dans ces milliers de libérateurs, grisé de bruit et de soleil, Eustache se laissa emporter par le torrent qui rentralna d'abord aux Invalides, où les émeutiers firent main bçsse sur les fusils et les canons. Là, de nouveaux cris retentirent : « A la Bastille I à la Bastille 1 sus à la forteresse du despotisme et de l'arbitraire 1 » Ce mot d'ordre ou de désordre fut électrique. Goudard, dont la vigueur naturelle était triplée par ses patriotiques ardeurs , bondit comme le coursier de TËcriture au son du clairon, et se vit bientôt aux premiers rangs d'une foule immense qui se ruait vers le faubourg Saint-Antoine. Tout en marchant ou en courant, il remarqua bien quelques détails qui l'eussent fait réfléchir» s'il eût été, en ce mo-

ment surtout, capable de réflexion. Bon nombre de ces soldats improvisés avaient d'étranges costumes et de singulières figures pour des bienfaiteurs de Thumanité. C'étaient déjà ces physionomies sinistres, ces êtres sans nom, sans âge et sans sexe, terreurs vivantes enveloppées dans des haillons, qui reparaissent invariablement aux heures de révolution, qu'on ne peut plus oublier après les avoir vues, et qu'on dirait chargées de donner des nouvelles de l'enfer aux révolutionnaires naïfs qui pro* mettent le paradis.

Grossie de toute la population des faubourgs, cette effroyable armée arriva devant la Bastille dont le gouverneur» Tintrépide Deiaunay, refusa de se rendre. La lutte, on Le sait, fut longue et terrible ; il fallut cinq heures à ces multitudes furieuses pour triompher d'une garnison de cent quatorze invalides. A la fin, le pont-levis s'abaissa, Tavalanche humaine se précipita dans l'intérieur de la citadelle , et

Eustache, de' plus en plus enivré, put entendre lé râle des mourants, les cyniques injures des vainqueurs, les cris de Delaunay et de ses vétérans que Ton -égorgeait. Cette première scène de délivrance ressemblait à une' tragédie ; cette première revanche de la liberté et de l'humanité s'entremêlait d'épisodes barbares; cette première aurore se teignait de sang.

Mais Eustache Goudard opposait vaillamment à ces tristes revers de médaille une idée consolante et généreuse. Il voulait avoir l'honneur et la joie de délivrer de ses propres mains un des prisonniers. L'opération fut difficile , non pas qu'il rencontrât la moindre résistance, mais parce que la plupart des cellules étaient vides. Enfin, il en ouvrit une d'où sortit un homme d'environ cinquante ans, de grande mine, de haute taille , fort différent du type qu'Eustache s'était fait d'avance en songeant à ces prodiges de cruauté seigneuriale et féodale.

— Tenez, dit-il au prisonnier, venez, pauvre victime de la tyrannie et de l'arbitraire t Désormais nous serons tous libres, tous égaux, et il ne sera plus permis aux suppôts d'un régime de bon plaisir d'opprimer les faibles, les petits, les défenseurs du droit et de la justice, et de les jeter dans d'horribles cachots....

— Tiens I il parait que la canaille a fait des siennes I murmura l'inconnu avec un mélange de surprise et de dédain.

La canaille ! C'était une fausse note dans le . concert d'actions de grâces qui , d'un bout de la France à l'autre, devait saluer cette magnifique journée. Le mot sonna désagréablement aux oreilles du libérateur ; mais il n'était pas homme à se décourager pour si peu.

— Le malheureux I se dit-il. Cette afi&*euse réclusion a troublé son intelligence.... Ahl les tyrans savent bien ce qu'ils font.... on entre dans leurs bastilles jeune, robuste et raisonnable, et on en sort décrépit, infirme et idiot.

Pais il reprit doucement, comme s'il parlait i un malade :

— Est-ce que ce n'est pas bien bon, ces gorgées d'air libre et ces rayons de soleil ? Est-ce que cela ne vaut pas mieux....

— Que de sentir le renfermé?.., ohl certainement...»

— Sans compter qu'on vous avait sans doute arrêté et incarcéré pour un de ces crimes qui sont des titres de gloire. . . . Peut-être aviez -vous pris en main la défense de ce peuple qui vous délivre et qui a tant souffert?

— Pas précisément.... j'ai le caractère un peu vif.... Il y a trois ans, on me signala un de mes gardes comme coupable de connivence avec les braconniers qui infestaient mon parc ; je le fis venir et le tançai d'importance ; il me répondit insolenunent. J'avais à la main mon fusil chargé et armé.... Dans mon premier mouvement de colère » je tirai sur l'impertinent et je le tuai.

Eustache tressaillit d'horreur.

— Je crois bien, continua négligemment le martyr de l'arbitraire, qu'il y eut, pour la forme, un procès, une condamnation capitale ; mais, vu ma naissance , — je suis le marquis de Tréviëres, — et mes alliances avec trois ou quatre maisons ducales, la peine a été commuée; j*en fus quitte pour une lettre de cachet et un séjour à la Bastille que vous aurez, vos amis et vous, très-charitablement abrégé.

Merci, mon cher I... mais il faut avouer que la liberté m'arrive en bien mauvaise compagnie!...

Et il promenait un regard de mépris sur ces ruines fumantes, sur ce peuple en guenilles, sur ces femmes échevelées, ivres, hideuses, que ce premier carnage avait mises en appétit, et qui criaient d'une voix avinée : « A l'Hôtel de Ville l A^mort, Flesselles et sa clique I »

Le pauvre Eustache était atterré. Ainsi donc, cette victime de l'arbitraire et du despotisme

était un privilégié I II venait de délivrer, lut Bustache Goudard, le barbier philosophe, le père de Figaro, Télève de Beaumarchais, une preuve vivante des abus de l'ancien régime, mais dans un sens diamétralement contraire aux vraies notions de justice et d'égalité I II y avait là de quoi bouleverser une tète plus forte que la sienne. D'autre part, à mesure qu'il se dégrisait, son âme honnête protestait contre ces scènes violentes dont Thorreur s'était d'àbord eifacée pour lui dans Tentrainement de la lutte. Il avait rêvé des réformes pacifiques, bienfaisantes, pures de toute effusion de sang; et voilà que» dès le début, la Révolution inaugurait son triomphe par une orgie de cannibales, hurlant sur des cadavres et dansant sur dés débris !

Peu à peu il s'éloignait de la foule, qui prit le chemin de l'Hôtel de Ville. Le marquis ne Tavait pas quitté. Ils marchaient côte à côte, sans échanger une parole. Lorsqu'ils furent

«rrivés au coin de la rue du Temi^e» Eustacbe dit à son bizarre compagnon :

— Et maintenant, monsieur le marquis^que comptez-vous faire ?. • .

— Parbleu 1 aller revoir mon château de Trévières, qui doit être dans un bel état, si les manants de ce pays-là suivent les exemples de la populace de Paris..». Ah I il pardt que nous avons fait du chemin depuis trois ans, pendant que j'étais sous clef; et si le roi n'y met bon ordre.... N'importe, j'ai encore la main prompte et le coup d'œil sûr; j'en tuerais bien une douzaine avant qu'ils m'aient tout à fait pillé ou assassiné....

Nouveau frémissement d'Eustache; le marquis reprit avec une cordialité de grand seigneur en vacances :

— Et vous, mon ami, qui étes-vous? Car enfin, je dois connaître le nom de mon libéra* teur.... Plus tard, si la chance tourne, si je puis voua prouver ma gratitude....

— Je me nomme Eustache Goudard, répondit le barbier, revenant à son natorei ; j'exerce provisoirement la profession de barbier, qui m*a valu de brillantes connaissances ; je compte» dans ma clientèle, des auteurs, des poètes, des académiciens ; je suis Thomme de confiance de M. de Beaumarchais, qui a bien voulu consentir à être le parrain de mon fils....

— M. Caron de Beaumarchais ! il a bien de Tesprit.... j'étais à la première représentation de sa comédie, dans la loge de ma sœur, la duchesse d'Erlange.... Nous avons ri comme des fous.... Ainsi, mon cher, si j'avais à vous retrouver?...

— Eustache Goudard, rue de la Comédie»

vis-à-vis le café Procope.

— Très- bien; et moi, le marquis de Trévières, au château de Trévières, en Normandie, près Bayeux....

Ds se sé{)arèrent; il était temps. Eustache se sentait sujSbqué de ce mélange d'insouoiance

aristocratique, de persiflage, de dureté, de dédain, et surtout de l'idée que la délivrance de ce prisonnier de la Bastille allait peut-être coâter la vie à des douzaines de paysans.

— Me serais-je trompé? murmura-Wl.

Alors seulement il s'aperçut qu'il n'avait rien mangé ni bu depuis le matin, qu'il mourait de soif, ruisselait de sueur, et que son cerveau était en feu. Il entra dans un café et but avec une avidité fébrile une carafe frappée et une limonade à la glace.

L*effet fut rapide et terrible. Il sembla au pauvre Eustache que ses tempes brûlantes étaient prises dans un étau. Le sang afflua à sa poitrine; une douleur aiguë comme la pointe d*un stylet pénétra jusqu'au poumon.

Presque en même temps, un frisson de mauvais augure fit claquer ses dents. Il essaya de se lever ; ses jambes fléchirent.

Pourtant, il eut la force de se traîner jusque chez 4ui ; mais, sur le seuil de sa porte, il

tomba foudroyé. Ses voisins le portèrent dans sa chambre où Geneviève l'attendait, depuis le matin, avec un redoublement d'angoisses.

— Ma chère femme I... mon pauvre enfant !..« je suis perdu I dit-il d'une voix étouffée.

On le mit dans son lit; il se laissa faire; le délire commençait. Geneviève, en le voyant livide, l'œil injecté, le front couvert d'une par leur mortelle, avait poussé un cri d'épouvante. Quel ne fut pas son désespoir lorsque le médecin, appelé à la hâte, constata une fluxion de poitrine compliquée de transport au cerveau !

—C'est bien grave I dit-il de ce ton qui signifie : Voilà un homme mort.

L'agonie d'Eustache fut déchirante. Les pa* rples les plus incohérentes se heurtaient sur ses lèvres ; on devinait que le paroxysme de la fièvre transformait pour lui en visions sinistres les souvenirs de cette redoutable journée :

— Le marquis de Trévières ! bégayait-il en essayant de se dresser sur son séant.... Un

marquisl un assassin!... je Fai délivré!... il en tuera d'autres.... Pourquoi du sang?... Ce n'était pas dans mon rêve 1.... Ce gouverneur !••. je l'ai \ u mourir. ... il m'a regardé en tombant.. . . son regard m'a porté malheur!... Ohl ces cris de rage !... ces femmes qui dansent et qui hurlent!... je les entends.... elles me poursuivent.... A la Bastille ! à l'Hôtel de Ville ! à Versailles !... Sauvez le roi et la reine!... Et ce tocsin ! toujours le tocsin I c'est dans ma tète qu'il sonne ! . . . Oii ! que c'est froid I... le froid de la mort qui a pénétré dans mes veines I... et puis on brûle! on tremble! on meurt!... Geneviève.... pardon! j'aurais dû rester ici!... j'étais fou!... je le suis encore.... M. de Beaumarchais, où est-il? On va saccager sa maison.... elle est trop belle.... on n'en veut plus.... Et Figaro!... c'est-à-dire Pierre!... Pierre, mon enfant! mon cher enfant!. ..Que Dieu te protége!...car les honmies.... on voudrait leur faire du bien.... et ils s'égorgent!...

jS

Agenouillée au pied du lit, la pauvre Geneviève suivait d'un œil morne les progrès de cette agonie. Son âls Pierre se serrait auprès d'elle, à genoux comme elle, pleurant comme, elle, et, quoiqu'il n'eût alors que cinq ans, son intelligence précoce s'initiait aux horreurs de la mort et devinait confusément un mystérieux lien entre cette douleur de famille et une grande catastrophe publique. Déjà Geneviève, à qui le médecin avait pea à peu enlevé un reste d'espoir, n*osait plus demander à Dieu de faire un miracle et de lui conserver son mari. Son ame, profondément pieuse, acceptait le sacrifice. Mais son cher Ëustache devaitil mourir sans se reconnaître? n'auraii*il pas» après cette nuit de délire, une heure suprême, une heure d'apaisement et de salut pour retrouver la foi de ses jeunes années, s'unir aux prières de sa femme, revenir au Dieu de miséricorde dont ses brillantes et superbes idoles lui avaie(Qt appris à se passer? C'est de ce côté

que se tournèrent les ferventes prières de Geneviève ; elle fut exaucée.

Vers quatre heures du matin, Eustache pa* rut plus calme. La tète était dégagée; il ne souffrait plus que d une oppression mortelle , qui envahissait peu à peu la poitrine. A la lueur du jour naissant, il regarda autour de lui, remercia d'un pâle sourire sa femme et le docteur, puis leur fit signe de se rapprocher de lui :

— Mon fils! un prêtre! dit-U d'une voix qui n'était plus qu'un souffle.

Geneviève alla chercher Pierre, qui avait finiy la veille au soir, par s'endormir dans ses bras. Le prêtre arriva quelques instants après. C'était le même curé qui, cinq ans auparavant, avait baptisé l'enfant d'Eustache et de Geneviève, le filleul de Beaumarchais. Il tenait en grande estime la femme du barbier, la traitait, malgré sa condition inférieure, à l'égal de ses meilleures paroissiennes, et il lui était bien

souvent arrivé d'appliquer mentalement à Ëustache les paroles évangéliques : « Pardonnez-lui, Seigneur I car il ne sait ce qu'il fait.... et ce qu'il diti »

Par l'expression de son regard, le recueillement de son visage, les mots entrecoupés qu'il put arracher à la suffocation croissante, le mourant ne laissait aucun doute sur les dispositions de son âme. La mort lui rendait cette lumière divine qui avait manqué à sa vie. i>e curé profita d'un moment de trêve pour se pencher sur le lit funèbre et coller son oreille aux lèvres de l'agonisant. Il recueillit le témoignage de son repentir, de sa foi, et lorsqu'il étendit les mains pour le bénir et l'absoudre, il put se dire avec certitude que Dieu avait pardonné.

Une heure après, Ëustache avait cessé de vivre ; mais, de son délire nocturne, il lui était resté une idée fixe, un nom : le marquis de Trévières I D'un signe il avait demandé à Ge*

neviève d'écrire sous sa dictée, et, avec un douloureux eflTort, il avait murmuré une dernière fois :

— Le marquis de Trévières.... château de Trévières.... près Bayeux....

Ce nom, qu'il avait répété pendant la nuit, à travers les frissons de la fièvre, qu'il répétait encore, au moment d'expirer, dans toute la plénitude de sa raison, fut saisi au passage par Pierre et se grava dans sa mémoire enfantine. **

Lorsque Eustache eut rendu le dernier soupir, lorsqu'on n'entendit plus que les sanglots de sa femme et de son enfant :

—Pauvre Eustache ! dit tout bas le curé ; au fond, c'était un bien honnête iiomme !...

— Oui, monsieur le curé, murmura le médecin, moins charitable : tout juste de cette espèce d'honnêtes gens qui viennent d'ouvrir la porte aux coquins I

A dater de cette journée douloureuse, Gène»

Tiève ne vécut plus que pour son 61s. Ils devinrent inséparables. Elle le menait à Vécole, où la vivacité de son esprit étonnait et charmait ses mdtres ; puis elle lui faisait répéter ses leçons; après quoi, il l'accompagnait par*tout, à réglise, au marché, à la promenade. 11 y avait quelque chose de touchant dans cette tendresse partagée, dans le spectacle de cette veuvei jeune encore, de cette mère en deuil tenant par la main son enfant, son unique

bien en ce monde. Les grands yeux, la figure expressive, les caresses filiales de Pierre ajou* taient à cet effet de sympathie dont personne ne pouvait se défendre. Bientôt ils furent populaires dans le voisinage ; d'autant plus que Geneviève, quoique réduite au strict nécessaire, trouvait encore moyen, pendant ces années de disette et de misère, de secourir les pauvres de son quartier. On saluait avec un affectueux respect la veuve du barbier; on aimait le filleul de Beaumarchais ; on s'amusait de ses spirituelles reparties ; si le sucre n'avait pas été encore plus cher que le pain, on lui aurait prodigué bonbons et pralines.

Quelques amis du défunt, se souvenant de la scène du baptême et des ambitions paternelles , maintenaient à Pierre son nom de Figaro ; lui-même s'habituait sans trop de répugnance à s'entendre appeler ainsi; mais alors la mélancolique figure de sa mère exprimait un surcroit de tristesse :

— Non, mon enfant, disait-elle les larmes aux yeux ; pas ce nom-là ! il te porterait malheur!

Pour toute réponse , Pierre lui sautait au cou , et leurs larmes se confondaient. U lui était doux de se voir si bien comprise et si tendrement aimée; et pourtant cette sensibilité si vive, sans cesse mise en éveil par un esprit prompt à tout deviner, lui causait une frayeur instinctive. — Il sera malheureux!

pensait Geneviève. Par une sorte de phénomène qu'expliquait l'intime union de ces deux existences constamment absorbées l'une dans l'autre, Pierre, à un âge où les enfants ne s'inquiètent que de leur cerceau ou de leurs billes, s'assimilait tous les sentiments et toutes les idées de sa mère. On eût dit qu'ils n'avaient qu'une seule âme.

Geneviève ne s'était jamais occupée de politique; mais les femmes d'élite sont d'un parti qui résiste à toutes les vicissitudes et

brave toutes les violences^ le parti de la pitié. A mesure que la Révolution s'envenimait , que se multipliaient les journées Sanglantes, que le roi et la reine, arrachés de Versailles, ramenés de Varennes, abreuvés d'outrages, traînés des Tuileries au Temple , épuisaient goutte à goutte le calice de leur martyre, des trésors de compassion et d*amour s'ouvraient dans le cœur de Geneviève. Toutes ces dates néfastes, le 6 octobre , le 20 juin , la boucherie de septembre, les premiers rugissements de la Terreur, la mort de Louis XVI , le long supplice de Marie-Antoinette , les raffinements incroyables de barbarie et de perversité exercés par des monstres contre Tenfant royal, innocente victime dont telles furent les souffrances que le contre-coup atteignit toutes les mères, cette implacable série de fureurs, d*infamies et de crimes^ —rêve affreux qui ne nous a pas corrigés,— avait ses échos dans cette humble et modeste maison que son obscurité déro*

bait aux calamités publiques. Geneviève en éprouvait un sentiment d'indignation, de stupeur et de douleur qui s'associait pour elle à la mémoire de son mari : « Pauvre Eustachel s'écriait-elle les mains jointes, comme il a bien fait de mourirl... » Ou bien : « Ah I si ton père vivait encore, comme il maudirait les illu^ sions et les mensonges qui devaient aboutir à ces horreurs 1...»

Et elle ajoutait : «Voilà donc ce que c'est que la Révolution ! » Et Pierre répétait après sa mère : « Voilà donc où mène une Révolution!...»

Cependant le temps s'écoulait; cette phase épouvantable semblait ne pas devoir finir. Les jours de deuil succédaient aux jours de carnage. Les scélérats tombaient après leurs victimes; l'engrenage révolutionnaire saisissait à la fois le condamné et son juge, le supplicié et son bourreau, l'œuvre et l'ouvrier. Dans ce triomphe de l'humanité, la vie humaine ne

comptait plus pour rien ; dans cette apothéose de la raison, le crime avait tous les caractères de la folie. Acteurs et comparses du drame tournoyaient dans une ronde infernale autour de leur proie, jusqu'à ce que les Furies dont ils étaient possédés les eussent pris au collet et jetés à leur tour dans le gouffre. Une dictature effrénée, des ténèbres sanglantes, un chaos effroyable, voilà ce que la logique républicaine offrait aux platoniques amants de la liberté, de la lumière et de la justice. La Terreur planait comme une orfraie sur notre noble terre de France ; elle préparait des anniversaires à tous les regrets, à tous les remords, à toutes les fidélités, à toutes les hontes. Après le 21 janvier, le 16 octobre; après le 16 octobre, le 9 mai; Louis, Marie-Antoinette, Elisabeth, conduisant àréchafaud et au ciel toute une légion de serviteurs intrépides ou de pécheurs purifiés. On marchait dans la nuit, en compagnie de la mort, et si, par hasard, la lugubre

compagne lâchait prise, on était plus stupéfait que joyeux. On ne savait que faire de la vie.

Depuis longtemps , Geneviève avait perdu de vue Beaumarchais : elle le savait vivant, mais lancé dans de périlleuses aventures ; les rumeurs de son quartier le lui représentaient comme forcé de s'expatrier pour échapper à ses persécuteurs.

Un jour, — le 5 thermidor an II (1 7 94), — le docteur Berval, qui, depuis la naissance de Pierre, passait rarement devant la porte sans s'arrêter un instant, arriva tout effaré et dit à Geneviève :

— £h bien, ma bonne dame I sommes-nous assez loin du Mariage de Figaro?.., On vient de m^annoncer que, en Tabsence de M. de Beaumarchais, sa femme, sa fille et sa sœur avaient été arrêtées l'autre jour et conduites à Saint- Lazare. Vous savez où l'on va quand on en sort?...

— Hélas I oui, répondit Geneviève en frémissant.

Elle ne s*était jamais fait une idée bien exacte des relations de son mari avec Tauteur de la comédie célèbre que tant de détails personnels lui défendaient d'oublier. Peut-être en voulait-elle un peu à Beaumarchais de Tin-^ fluence qu'il avait exercée sur le faible esprit d'Eustache. Mais, en ceihoment, elle ne se souvint plus que des titres de Thomme illustre à sa reconnaissance. N'avait-il pas consenti de bonne grâce à être le parrain de son enfant, quoiqu'il fût alors le personnage à la mode, le favori de la ville et de la cour, du théâtre et du succès ? N'était-il pas l'oracle du pauvre barbier dont elle avait déploré Jes prétentions chimériques, les lubies de penseur et de songecreux, mais qu'elle avait tendrement aimé et qu'elle pleurait encore ? Bien différent de la plupart des habitués du café Procope, hautains, pédants ou moroses, Beaumarchais, dans le

bon temps, avait presque désarmé sa méfiance de femme pieuse et sensée par le charme et raffabilité de ses manières. D'ailleurs il était malheureux, proscrit, absent ; un grand péril menaçait ce qu'il avait de plus cher au monde. Geneviève se serait accusée d'ingratitude et d'égoïsme si elle était restée tranquillement chez elle au lieu de s'assurer de la vérité, de risquer quelques tentatives pour voir et consoler les prisonnières. Son parti fut pris à rinstant. Elle sortit en emmenant son fils, et se dirigea vers le fauboui^ Saint-Denis.

Traverser Paris, pendant ces jours néfastes, c'était un acte de courage ; mais le courage ne manquait pas à Geneviève, et on vivait alors dans une atmosphère qui faisait du péril, du sacrifice, de l'aventure, Tétat normal de toutes les âmes La veuve hâtait le pas, s'efibrçant de ne pas regarder, essayant de ne pas entendre, afin d'échapper aux hideuses images, aux figures de bandits, aux cris de mort, aux grou-

pes de tricoteuses, aux tumultes efiroyables, régime quotidien de cette incorrigible capitale, si fière, dix ans auparavant, de donner le ton à l'Europe. Pierre, très-grand et trèff-fort pour son âge, accompagnait sa mère d'un petit air délibéré qui lui allait fort bien, et qui lui eût attiré les sourires des rares passants, si, le 5 thermidor an II, il eût été possible de sou* rire. Parfois, en remarquant dans les rues ces alternatives de morne solitude et de rassemblements tumultueux, en regardant les maisons désertes et les fenêtres fermées, en rencontrant partout les visages empreints des deux ineffaçables signes de cette époque abominable, — le crime et la peur, — Pierre répétait à sa mère ces mots qui étaient devenus entre eux une sorte de refrain :

— Voilà donc ce que c'est que la Révolution I...

Ils étaient arrivés sans trop d'encombre à la porte Saint-Denis, et ils venaient d'entrer dans

le fauboui^, quand ils furent arrêtés par une rumeur plus effrayante que toutes Vas autres. C'était comme une houle de vagues humaines, un bruit d'orage agitant des milliers de tètes. Bientôt la foule reflua jusqu'au boulevard, et eile devint si compacte que la circulation fut interrompue. Au delà des groupes les plus rapprochés on entendait retentir, avec un grincement de roues et de ferrailles, des huées, des injures, des clameurs féroces, dinfàmes chansons. Instinctivement, Pierre se serra contre sa mère, qu'il avait vue tressaillir et dont le front s'était couvert d'une aflreuse pâleur. Geneviève avait compris. Ce qui lui barrait le passage, ce qui ameutait la multitude, ce qui excitait des joies d'anthropophages et des hurlements de bêtes fauves, c'était le régal journalier des potrioîes^ la fournie du matin en attendant celle du soir; la fatale charrette qui transportait les condamnés de la prison de Saint-Lazare à la place de la Concorde,

tin instant après, quelques hommes à cheval, armés de piques, dignes gardiens de la mon publique, firent reculer les premiers rangs de la foule, et la charrette parut.

Sa charge était au complet ; toutes les classes de la société, tous les âges de la vie avaient fourni leur tribut à cette dime de Téchafaud.

On voyait, dans le tas, des femmes, des vieillards, des magistrats, des bourgeois, des gentilshommes, un évèque ; tous graves et calmes ; quelques-uns souriant aux insultes avec un dédain aristocratique, d^autres levant les yeux au ciel, leur refuge. L'évéque bénissait de sa main blanche, où brillait encore Tanneau pastoral, cette inunonde populace, qui lui répondait par un redoublement de railleries grossières et de huées.

La charrette avançait lentement. De dix en dix pas, elle était forcée de faire halte. A l'angle du faubourg et du boulevard, la foule

ayant fait un mouvement en avant, cette halte fiit un peu plus longue.

Geneviève, en proie à une émotion poignante, saisie d'une espèce de vertige, se figurant, dans sa superstition maternelle, que ces monstres allaient lui prendre son fils ou que cette multi* tude menaçait de les séparer, ne pouvait plus que bégayer, d'une voix brisée par la terreur : « Serre-toi bien près de moil... ne lâche pal ma maint... ne me quitte pas I... »

Elle n'avait pas remarqué une femme à peu près de son âge, vêtue comme elle en bourgeoise de condition modeste, que le flot populaire avait refoulée presque â ses côtés, et qui tenait par la main une petite fille de cinq à six ans. Tout à coup elle vit cette femme s'affaisser et tomber évanouie en poussant un sourd gémissement.

Cet épisode fit un moment diversion au spectacle principal. La plupart des curieux et des curieuses qui entouraient Geneviève et la

femme évanouie étaient, bien entendu, du parti des bourreaux contre les victimes. Il y eut d'abord un murmure, puis des paroles de me nace, de soupçon et de haine.

— Ce doit être une a-devanf..«.Blles*est déguisée pour tromper le peuple!... Peut-être la femme ou la sœur d'un de ces brigands que Ton va raccourcir.... Il faut Tinterroger, l'arrêter I... Il y aurait encore une place sur la charrette, et ma fol! si elle se trouve mal parce qu'un des siens va mourir, il vaut autant qu'elle meure avec lui !

Déjà les plus violents s'apprêtaient à vérifier leurs soupçons, à exécuter leurs menaces. Us n'en eurent pas le temps. Geneviève avait compris le danger : relevant la femme évanouie et la prenant dans ses bras, elle dit aux Q^esseurs, dont elle essaya d'imiter le langage :

— Vous vous trompez, citoyens ! Cette femme

n'est pas ce que vous crovez.... C'est ma cou-

sine Madeleine Farjot^ et cette jolie enfant que vous voyez là, sanglotant près de sa mère, est ma nièce. Le mari de Madeleine, maraîcher à Yiroflay, est un excellent patriote : ses concitoyens Tout décoré du nom de Gurtius. Ha cousine était venue me voir ; elle se plaignait d*être un peu souffrante. Pour la distraire, je Tai amenée ici, espérant bien pouvoir la faire jouir de quelque beau spectacle civique. J'y avais droit, en ma qualité de veuve d*un des vainqueurs de la Bastille. Mais, vous comprenez, mes amis, la chaleur, la fatigue, la foule, la justice du peuple, la nouveauté de cette scène , effrayante pour une pauvre campagnarde, tout cela était au-dessus de ses forces. C'est ma faute, aussi vrai que nous sommes deux bonnes républicaines.... Vous devriez m'aider à trouver une voiture; je reconduirai ma cousine chez moi et lui donnerai les soins nécessaires.

Tout cela fut dit d'un ton si simple et si na-

turel, que (jeneviève ne rencontra pas un senl incrédule. Alors, avec cette m^ilité habituelle aux masses populaires, au moment loéme où elles sont poussées par les passions les plus furieu3es, cette foule, si hostile tout à l'heure, passa d'un extrême à l'autre. Ce fut à (jui prodiguerait à la malade , à sa compagne, aux deux enfants, des témoignages d'affectueuse sympaUiie« Pendant ce temps, la tragique diarrette s'était 'éloignée; le boulevard et la rue du Faubourg-Saint-Denis se dégageaient peu à peu« On unit par trouver une voiture de place ; rinconnue, qui n'avait pas encore repris ses sens, y fut hissée avec tous les ménagements imaginables. Geneviève s'installa à côté d'elle; les enfants s'assirent sur le devant , et le citoyen cocher fouetta ses chevaux.

Leg cahots du fiacre ne tardèrent pas à ranimer rinfortunée que Geneviève venait de sauver. Elle se doutait bien que cette fois lies soupçons des pourvoyeurs de Téchafaud

mraient frappé juste^ et que ces vêtements de petite bourgeoise cachaient une grande dame.

Quelques indices, promptement saisis par sa perspicaoîté féminine, lui prouvaient qu'elle ne s'était pas trompée. I^a vraie noblesse, celle qui ne dépend pas d'un blason ou d'un parche^ min, est commune à toutes les belles âmes, et rksumble veuve du bartner , en devinant chez sa prétendue cousine une condition infiniment supérieure à la sienne, pouvait encore la juger en égale. Grtte femme, qu'elle s'efforçait de rappeler à la vie , «et dont les yeux rougis par les larmes avaient peine a se rouvrir, n'était plus de la* première jeunesse. Évidemment, Tangoisse et le malheur l'avaient vieillie avant l'âge ; ce n'était pas une figure, c'était une ombre. Des rides précoces couraient sur son visage, pâle comme l'albâtre, et se rejoignaient i ses tempes, creusées par la maladie ou le chagrin. On apercevait sous les plis de sa mante quelques cheveux blancs mêlés à une

opulente chevelure blonde, dont la poudre n'altérait plus les nuances délicates. Mais tous ces détails s'effaçaient dans un délicieux mélange de grâce, de tristesse, et surtout dé distinction; qualité supérieure à Télégance, signe de race que nulle fortune ne saurait donner, qu'aucune révolution ne saurait ravir.

Quant à la petite fille, elle eût suffi à rendre inutile le déguisement de sa mère. Rien de plus pur, de plus frais, de plus suave que cette jolie créature, dont les yeux étonnés semblaient chercher autour d'elle l'explication de ces énigmes terribles. Un gi*and artiste, pour peindre la fille d'une reine, n'aurait pas voulu d'iiutre modèle. Fleur éclose dans l'orage, sur des ruines, au bord d'un gouffre, on ne savait , en la regardant, s'il fallait pleurer ou sourire.

Un mouvement, puis un léger soupir, annoncèrent à Geneviève que sa compagne reprenait l'usage de ses sens. Par un geste d'une douceur infinie, elle l'attira sur son cœur et lui

mit une main sur la bouche , afin que la pauvre femme ne pût rien dire avant de l'avoir entendue.

— Ne craignez rien, ne parlez pas I murmura-t-elle à son oreille , profitant de ce premier instant de stupeur qui suit les évanouissements. Vous êtes sauvée, voilà votre enfant, et vous allez dans une maison amie.

— Mais où suis-je ? dit l'inconnue, comme si elle sortait d'un songe. Il me semble qu'il y avait une grande foule, que je suis toçabée, que j'ai entendu des cris de mort.... Ah I malheureuse 1... Gaston I Gaston ! pourquoi ne suis-je pas morte ?

— Pour que votre fille ne restât pas seule au monde, reprit à voix basse Geneviève, qui avait tout deviné. Madame, nous sommes dans un temps horrible ; mesurons notre courage à nos malheurs , et résignons-nous à la volonté de Dieu I

— Mais qui étes-vous, madame, vous qui me

tenez ce doux langage sous le règne des tigres et des démons ? G* est yous^ j'en suis sûre maintenant, qui m'avez sauvée de leurs fu« reurs I f* Au lieu de répondre , Geneviève lui dit avet

• une irrésistible expression de respect :

— Et vous, madame , de quel nom dois-je vous appeler... • quand perscmne ne peut nous* entendre ?

— Je suis.... je me nonunais autrefois la duchesse d'Erlange..., A présent, je n'ai plus, de nom , plus d'asile, plus de famille^ et peutêtre, en ce moment même....

Elle poussa un cri déchirant : ses idées, ses souvenirs lui revenaient enfouie.

— Oui, au moment où je vous parle^ le bourreau me fait veuve l

— U vous reste du moins votre iBille, cette délicieuse enfant.

— Oh l oui, ma chère petite Jeanne ! reprit la duchesse en embrassant d une étreinte con-

Yulstve le charmant petit ange qui la dévorait de caresses.

Le% larmes^ que lui avait refusées son premier accès de désespoir, jaillirent towt à coup de ses yeux, comme de deux sources vives.

Ce fut un apftiseiftênt Bientôt sa douleur prit une autre ÎMoe :

— Mais à elle ^ à Jeanne^ la pauvre orpbeline, qui Ixà reattf a ?

— Vous î

^ lift duelniesse mit dans, ce monosyllabe «ne incroyable expreasioB de gratitude, de prière et de tendresse.

-^ Oui, moi , fienevièyev une pauvre bour- , geoise ^ veuve aussi^ veuve d'Ëustadie Gkror dard, barbier.

•— Eh bien! ma chère; Geaftevière....

Par une de ces inspirations qui viennent du cœur, la duchesse absorbait dans le doux nom

de baptême le vulgaire nom de famille. Elle reprit d'une voix tremblante :

-^ Chère Geneviève, je vais vous léguer un bien lourd fardeau.

— Que voulez-vous dire, madame la duchesse?

— Vous ne m'avez donc pas regardée ?.•• Croyez^vous que je puisse vivre? Et croyezvous que, si je n'étais pas sûre de mourir, je ne me serais pas précipitée sous les roues de cette horrible charrette, en criant : Gaston ! Gaston I emmène-moi I

Un violent accès de toux interrompit ces dernières paroles, prononcées avec une exaltation efifrayante. Ce corps frêle, d'une maigreur navrante, parut s'cbranler dans cette secousse comme une branche desséchée sous un vent d'orage. Une rougeur maladive monta subitement à ces joues dont la pâleur avait épouvanté Geneviève. Elle comprit alors que la duchesse n'exagérait rien, et qu'elle n'avait pas eu besoin

du tribunal révolutionnaire pour être condam-

née à mort. !

Cette crise s'apaisa. Redevenue plus calme, la duchesse, se reprochant peut-être Tégoïsme de sa douleur, fixa ses grands yeux sur Pierre, qui, plus attentif et plus ému que ne le comportait son âge, n*avait pas perdu un détail de cette scène. Puis , promenant doucement sa main sur les cheveux bruns de l'enfant, elle dit à Geneviève avec un sourire mouillé de larmes :

—Il n'y a plus de duchesses. .. . S'il y en avait encore, je n'en connais pas une qui ne fût fière d'avoir un fils tel que le vôtre.... Cher enfant, que Dieu te protège I

On arrivait. Lame était déserte, et Geneviève put, sans être remarquée de personne , faire monter la duchesse d'Erlange dans son modeste logement, composé de trois chambres. A peine entrée, la malade tomba de nouveau en faiblesse. La coucher dans son lit, préparer un

82 * LE FILLJSUL D£ BEAUMARCHAIS

bouillon, entourer des soins les plus minutieux et les plus tendres celle que la Providence venait de confier à sa garde, ce fut pour Tactire ménagère Taf^ire de quelques instants. Elle installa, dans la même alcôve le pliaut qui avaib servi à Pierre pendant sa première enfance, et sur lequel elle s'était penchée bien des fois pour contempler ce visage rose, souri^^nt à travers son sommeil. Elle se hâta d'y porter Jeanne^ que la chaleur et la fatigue avaient endormie. Pierre la suivait dans tous ses mouvements.

Bientôt Geneviève songea à la nécessité d*adr mettre quelqu'un dans sa confidence. Elle ne pouvait se dissimuler que la duchesse était dans un état très-grave, menacée de nouvelles crises qui seraient peut-être mortelles; or^, comment faire face, sans un conseil, sans un appui, à rinuninence de ce' danger, de ce malheur ? Le nom du docteur Berval lui vint naturellement à l'esprit. Qu'il fût chrétien ou

philosophe , républicain ou royaliste , elle l'ignorait; . ce qu'elle savait, c'est qu'il était, sou» ses air» dlnmique brusquerie, honnête , généreux et bon , et qu'il avait en horreur les violences révolutionnaires.

Elle le fit appeler ; il accourut* Quand elle lui eut raconté l'histoire de cette terrible ma* tinée, il commença par la regarder avec ce respectueux attendrissement dont elle lui avait donné l'habitude; puis il s'approcha du lit où gisait la duchesse, ranimée une seconde fois par quelques gorgées de bouillon que Oe* neviève lavait forcée de prendre. Il la pria de lui abandonner sa main brûlante, qu'il tint un moment entre les siennes ; il examina ce p&le visage que se disputaient la consomption et la fièvre.

Quelques questions auxquelles elle répondit dune voix mourante achevèrent de le

renseigner. Attirant Geneviève dans la chambre voisine, il lui dit tout bas :

— Elle n'en a pas pour cinq jours.... N'importe, je reviendrai.

II revint , et sa présence fut pour les deux femmes, — l'infirmière et l'agonisante, — une consolation et un soutien. Quoiqu'il se prétendit blasé par le spectacle des misèpes physiques et morales qui lui avaient livré tous leurs secrets, il oubliait son stoïcisme et son pessimisme en montant ce petit escalier, en entrant dans cette modeste chambre. Au moment où se déchaînaient au dehors toutes les variétés de la scélératesse et du vice , il admirait dans cet étroit espace , comme dans un sanctuaire caché à tous les regards, la silencieuse revanche de cette vertu dont il avait été souvent tenté de dire, à l'exemple de Brutus : « Tu n'es qu'un mot I » Ces deux femmes la personnifiaient à ses yeux,, consacrée par la douleur, la charité^ le sacrifice et la mort. La grande dame et l'humble bourgeoise étaient dignes l'une de l'autre.. L'égalité chrétienne, si différente de

Fégalité révolutionnaire, se réalisait dans sa perfection idéale sous les traits de la duchesse et de Geneviève. Gelle>-ci n'avait pas Tair de se doutei de ce que son dévouement à une inconnue offrait de noble et de grand dans un temps où le malheur et l'épouvante prêchaient Fégoïsme aux âmes vulgaires. Celle-là, — le docteur l'avait deviné comme Geneviève, — se mourait parce que son mari était mort^ à une époque où il était presque de bon ton, dans le monde des privilégiés de la fortune et de la naissance , de bafouer la tendresse et la fidélité conjugales.

Cependant le mal faisait des prbgrès rapides; la duchesse d'Erlange touchait à ses derniers moments. Résignée à son sort, certaine que sa petite Jeanne ne serait qu'à demi orpheline, doucement émue des soins affectueux du docteur et de Geneviève, elle éprouvait pourtant un surcroît de douleur en songeant que la plus précieuse des consolations allait lui manquer.*

86 LE FILLEUL DE BEAUMAKCfiAIft

Hélas 1 ce qu'aurait sauliaité cette âme «r* dente, Geneviève ne pouvaôk pas le lui donner. Ott était-il, le vieux curé, le digne prêtre ^ui avait assisté Ëustache Goudard et adoiici son agonie? Cruelle question à laquelle auraient p« répondre les pavés sanglants de la. rue de Yaagirard et les tragiques murailles du cou** vent des Carmes.

Le quatrième jour , la duchesse euA une de ces heures de calme qui précèdent souvaart la crise suprême ; elle voulut en profiter pour re«' dire à Geneviève toute sa gratitude^ lui reeefiw mander encore une fois sa fille et lui faire, plus en détail, le récit de ses malheurs. Cette douloureuse histoire diâërait peu de ceUee ({«'ont pa retrouver plus tard, dans leurs sosiv^oir»,. les survivants des grandes familles prwcritea par la Révolution 'et décimées par ku Terremr.

Douze ans auparavant^ lorsque sul ne pensait eacore aux prochains oragesy quand la reine Marie-ABfkoinette égayait de sa jeunesse, de son

charmé et de sa beauté les majestés de Versailles, et les idylles deTrianon, le duc et la duchesse d'Erlajoge, mariés depuis quelques mois à peine, plus jeunes que le roi et la reine^ comblésr de tous lea dons qui font de la vie une fvresse» avaient brillé aux premiers rangs de ce groupe que pouysmireist, ob le sait, tant de calomnies, mais qui sut donner à la fin4'une monarchie^ d'une société et tf un monde l'attrait d'un chapitre de roman. Le due et la du« chesse paraissaient si heureux, ils s'aimaient d*un amour si prciCoad et si pur qu'on leur pajpdonnait l'éclat de lecur naissance, les far veurs ou les préférences de Marie -Antoinette* et mÂme la durée indéfinie de leur lune de mieL — Le joli couple ! disait en souriant la gra« clause souveraine. -- Et le bon ménag» t ajou-* tait plus gravement Louis X¥L

L'épreuve ou l'expiation avût suivi de près ces rapides journées de printemps, d'insouciance et de plaisir. Le due d'Erlange r attacké

au comte d'Artois, était sorti de France avec le prince, au moment où sa femme , qui avait perdu ses deux premiers enfants, venait de lui donner cette petite Jeanne qu'elle ne pouvait ni emmener ni quitter. Après une campagne dans Tannée de Condé, aimant mieux toutr braver que rester séparé de sa femme et de sa ûUe, U était revenu à Paria, où il espérait pouvoir se cacher. Quelques mois s'écoulèrent sans qu'il eût à se repentir de son imprudence.

Toutefois, pour plus de précaution, il avait envoyé la duchesse et Jeanne dans une ferme voisine de Gorbeil, où elles avaient trouvé un asife sûr chez un ancien valet de chambre de la famille, devenu, par suite des transformations sociales, propriétaire et agriculteur. C'est là que la duchesse, atteinte déjà de la maladie qu'aggravaient ses continuelles alarmes, apprit l'arrestation de son cher Gaston. Depuis lors, sa vie n'avait été qu'une série de désespoirs , d'angoisses, de démarches aventureuses et

inutiles. Elle venait, deux ou trois fois par semaine, à Paris, espérant toiyours avoir des nouvelles, être admise dans la prison, rencon* trer quelque protecteur inconnu. Nos lecteurs savent le reste.

En terminant son récit, la duchesse était retombée dans un état d'agitation fébrile qui mit le comble à reflfroi de Geneviève.

— Oh 1 un prêtre ! si je pouvais avoir un prêtre ! dit tout à coup la malade, dont les forces étaient soutenues par Tintensité de la fièvre,

— Hélas I vous savez bien que c'est impossible I lui dit sa compagne en s'elforçant de la calmer. Dieu, qui vous prive de ce dernier secours, vous a déjà pardonné.... Quelle faute ne serait d'ailleurs rachetée par vos douleurs, lavée par vos larmes ?... Vous étiez une épouse

dévouée, une bonne mère, et non pas une pécheresse... •

— Vous dites vrai, Geneviève, si nous parlons

comme le monde.. «• L'épouse n'a jaimais trahi ses devoirs ; la mère aurait donné cent fois sa vie pour épargner à son enfant une soafibrsenee et un chagrin ; mais^ maintenant que l'approche de la mort me rend plus sérieuse et pin»

clairvoyante.... Obi chère bieitfadtrice I ^e de légèretés coupables ! que de fantaisies rui* neuseçl que d'oublis des saintes lois-deFÉvén-* gile I Croyez-vous donc que ces calamités et ces crimes seraient possibles, si la sociétéqui m'écrase de sa chute n'avait attiré par ses frirolités et ses fautes les colères divines?... Ce sont les hommes qui nous frappent ; c'est Dîeu qui nous châtie. . . . Oui, j'aimais Gaston arecpassîon , trop de passion.... il n'est pas permis aune femme chrétienne d'absorber ainsi toute son âme.... Gaston répondait â ma tendresse ; mais il était jeune, brillant, léger, amoureux de fêten, d'éclat, de plaisir.... Jamais il ne s<»9geatt â se demander quels seraient les lendemains de ces jours d'ivresse, et s'il était sage de jouer arec

LE FILLBUL I>£ BEAUMARCHAIS 91

les outils de nos démolisseurs.... Mcâ, je lésaivais partout..», ses plaisirs, je les partageais.... j 'étais de moitié dans ses imprévoyances. .. * avec lui, je me laissais aveugler par une heure d^a^ musément sur les périls qao^ couraieid; dèslors» toutes ces puissances, complices de leur tuin» prochaine.... Ainsi que luif je souriais i ce qui aurait dû m'indigner comme un scandalOr m'irriter comme un défii m'épouvanta cMuaie une menace.... Tenez, Geneviève 1 un souvenir entre mille I... Vous avez sans doute entendu parler de la comédie de IL de Beaumarchais » le. Mariage de Figaro ?

Geneviève fit un mouvement; mais elle se* contenta de répondre :

-— Oui, m^amel

— Tous nous aurions dû aller nous jeter anr pieds du roi et de la reine, les prier de maintenir rinterdiction d'une pièce qui a servi de prologue à nos malheurs.... Ëh bien, nous fîmes le contraire; notre curiosité était si vive.

tî

telle était notre passion pour le fruit défendu, que nous n'eûmes ni repos, ni trêve Jusqu'à ce que les répugnances du roi et le veto de la censure eussent cédé à nos folles instances.... Le jour de la première représentation, je remuai ciel et terre pour avoir une loge ; je Tobtins.... quelle soirée 1 je sentais vaguement qu'il y avait là une déclaration de guerre; mais bientôt mon malaise se dissipa ; je fus entraînée, étourdie par les éclats de cette verve, par les applaudissements de mes amis, par Fenthousiasme du parterre; je ris et j'applaudis comme les autres, et, quand on baissa le rideau, je dis à mon frère, le marquis de Trévières....

— Le marquis de Trévières 1 interrompit Geneviève, qui ne put, cette fois, retenir une exclamation de surprise.

— Oui, reprit la duchesse avec un frémissement nerveux ; je m'appelle, de mon nom de famille, Louise de Trévières.... Mon frère, de quinze ans plus âgé que moi, — le terrible

marquis, comme on disait à la cour, — nous donna, hélas 1 bien du souci.... Ah I voilà encore un grand coupable 1 Des hommes tels que lui ne justifientrien, mais expliquent tout....

— Le marquis de Trévières I répétait Geneviève.

— Vous le connaissez donc?...

—Je ne le connais pas Je ne Tai jamais vu*...

et pourtant....

Elle fouilla dans un tiroir, et y retrouva la • feuille de papier où elle avait écrit sous la dictée de son mari: « Le marquis de Trévières, château de Trévières, près Bayeux. »

— C'est cela! c'est bien cela I dit l'agonisante en se soulevant encore une fois sur son oreiller; mais comment cette adresse est-elle entre vos

mains?...

— Je rai écrite.... quelques instants à peine avant la mort de mon mari.... La nuit, pendant son délire, il n'avait cessé de répéter ce nom qui semblait éveiller en lui je ne sais quelle

Teéoutable image.... Le matin, il avait recourré sa raison, et c'est akiirs qu'il me fit écrire cette adresse que je ne puis plus oublier.

— C'est étrange.... Et vous vous souvenez de la date?...

— La date I s'écria Geneviève en pleurant ; oh 1 je l'oublie encore moins; la nuit du 14 ay 15 juillet IV 891 te soir et le lendemain de la prise de la Bastille ! . . .

—Ah I je crois comprendre, moi, ce que vous ne comprenez pasi murmura la duchesse en' retombant sur son lit.

Dans ce moment, le docteur rentra. Sa figure exprimait une émotion profonde et annonçait un grand événement.

— Madame ! dit-il à la duchesse, si votre belle âme était accessible à l'idée de vengeance, j'éprouverais quelque joie à vous informer de ce qui se passe.... La Révolution vient encore de dévorer quelques-uns de ses plus abominables enfants.... Robespierre, Couthon, Saint-Just,

Heûriot et tous les monstres de la Commune, sont envoyés à l'échafaud.... Leur mort sera, dit-on, te signal d'un retour à la justice et à la pitié!...

— Trop tard I... Gaston!... Trop tard!... répliqua la malbeoreuse femme, que cette nouvelle •et crt efibrt adievèrent d'épuiser.

-Ce £urent tes dernières paroles qu'elle prononça distinctement. Pourtant elle vécut encore jusqu'au lendemain matin. Geneviève, pendant .cette veillée funèlire, la vit bien souvent, à la pâle lueur de la lampe, towner son regard mourant vers le petit lit où Jeanne, après avoir beaucoup pleure, «vait fini par s'assoupir. Bien souvent, elle l'entendit ou crut l'entendre lui dire d'une voix à peine saisissable: « Je vous la lègue.... je vous la donne I »

Le i&s^ia, comme la duchesse lui disait une -dernière fois avmt d'expirer :

— Je vous la lègue, je vous la donne 1...

— Mourez en paix, sainte et chère martyre !

lui répondit Geneviève ; je Taimerai comme ma fille!

Un sourire effleura les lèvres livides de la duchesse d'Erlange.... un soupir s'exhala.... elle était morte.

Le jour naissait; un rayon se glissa à travers la fenêtre, pénétra dans la chambre, éclaira la blancheur de ce visage immobile, de ce drap qui allait servir de linceul.

Jeanne dormait encore; mais Pierre, réveillé avant Taube, était accouru auprès de sa mère. Il Tavait entendue.

— Maman ! lui dit-il tout à coup, si tu aimes Jeanne comme ta fille, c'est donc que je Taim^rai comme ma sœur?.;.

— Peut-être I murmura-t-elle en tressaillant.

 ces paroles naïves d'un enfant de dix ans, la pauvre mère n'avait pu se défendre d'un douloureux pressentiment. *

Si Geneviève avait eu rexpérience d'une femme du monde, peut-être aurait-elle cherché à tout prix un moyen de séparer son fils Pierre de sa fille adoptive, sans leur laisser le temps de vivre et de grandir ensemble. Mais que pouvait-elle? Pendant les années de désordre social et moral qui suivirent le 9 thermidor, bien des enfants furent élevés au hasard, dans la rue, sans surveillance et sans maître. Il lui eût été fort difficile, même dans le quartier classique des environs du Luxem-

bourg, de trouver une pension assez sûre pour mériter sa confiance. D'ailleurs, à ne consulter que sa prudence maternelle, lequel de ses deux enfants aurait-elle éloigné ? Pierre ? C'était trop demander à cette mère, qui avait fait de cette chère créature sa consolation, sa vie, son unique joie, une partie de son âme. Jeanne ? Quelques jours avaient suffi à Geneviève pour Taimer si tendrement qu'elle n'avait même plus besoin de se souvenir de la promesse faite au lit de mort de la duchesse d'Ërlange. Avoir Jeanne à ses côtés, savourer «es caresses, sourire à ce frais visage, entendre éhaque matm et chaque soir cette voix, douce comme le gazouillement de la fauvette, prier pour les morts, les proscrits et les absents ; regarder compiaîsamment Pierre qui, tout fier de son âge ei de sa science, apprenait à s» jeune seBur à épeler ses lettres ou à répéter sa feçon, il y avait là pour Geneviève un tel charme, ce charme répondait si bien à toutes les tendresses de son

cœur, qu'elle ne tarda pas à coufondre Tillu* sion avec la Féalîté^ la soateriiité factice avea la maternité véritable. 11 lui semblait que cette • silniatian n'avait pas de date, que Jeanne lui appartenait dès. le berceau, que; pour la dédommager de ses chagrins, Dieu lui avait en-» voyé cette enfant, chargée de suppléer à ce qui lui manquait.

Chez les femmes pujres et aimantes qui ne* vivent que pour les affections de femille, l'amour maternel a de& contradictions touchantes : le fils est Tidoler; c'est à lui que se ratta* chent tous les rêves d'ambition, toutes les idées d'aveim^ pôurtaot la mère devine qu'il lui échappera pa^r maint endroit, qu'il aura, peut-être des secrets qu'elle ne devra pas connaître. Mais» sa fille I c'esi la ct^mplément d'ellemême; c'est la maternité renouvelée chaque jour et à cha^que heure sous sa forme la plus gracieuse et la plu» délicate, avec des kJan- ^ cheurs d^hermine^ des pudeurs de sensitive,, /V:!

dans une si étroite intimité de cœur et d'esprit, qu'on croit entendre penser Tune en écoutant parler l'autre. .

Geneviève ne fit donc rien pour prémunir Pierre contre le danger qui pouvait le menacer plus tard ; ce danger était si loin, et le bonheur était si près I Et puis, à côté d'un sujet d'inquiétude, n'y avait-il pas une espérance? Cette Révolution fatale, que Geneviève avait si souvent maudite, dont les- préliminaires avaient affolé le pauvre Eustache, dont les premiers triomphes l'avaient faite veuve, cette Révolution serait-elle aussi stérile qu'elle avait été meurtrière? Ne pouvait-il pas arriver, après les excès et les violences, une phase d'apaisement où s'effaceraient les vieilles catégories sociales, où le principe d'égalité, dépouillé de son sanglant alliage, apparaîtrait dans toute son évangélique beauté, où un jeune homm ^ . bien doué, riche d'honneur, d'intelligence et de '. courage, pourrait tout naturellement épouser

une jeune personne de haute naissance? Par une inconséquence familière aux âmes les plus droites, Geneviève, en embrassant d'un même regard Pierre et Jeanne, charmants tous deux, tous deux unis par cette amitié d'enfance qiii pourrait plus tard s'appeler d'un autre nom, penchait à croire que tout n'était pas absurde et irréalisable dans les aspirations et les rêves qu'elle avait parfois reprochés à son mari comme de folles chimères. Tant que son cœur n'y avait pas eu d'enjeu, son bon sens en avait eu peur, et les événements s'étaient chargés de justifier au centuple ses frayeurs ou ses répugnances. Mais, à mesure que s'éloignaient les calamités ou qu'elles offraient un caractère plus tolérable, à mesure qu'elle découvrait chez Jeanne une grâce nouvelle, chez Pierre une preuve d'intelligence et de force, un présage de supériorité morale : « Qui sait? se disait-elle; Eustache avait peut-être raison.... Il

est impossible que tant d'hommes d'esprit se

soient grossièrement trompés^ que des idées généreuses n'aient dû aboutir qu'à des prodi* ges de méebanceté et de scélératesse ; impossible que Dieu ait permis tant de crimes et de malheurs s'il ne devait en sortir un bienfait pour la génération à venir.... Or, quel bienfait plus grandy plus précieux, plus chrétien que celui-là : le rang fixé par le mérite ! deux êtres également bons, également beaux, dignes de se comprendre, de s'aimer et de s'unir, n'ayant plus à se préoccuper des distinctions de naissance I la noblesse passant des parchemins dans les âmesl... Âhl ce serait enfin le règne de la vérité et de la justice I ce serait le bonheur de mes chers enfants I quelle fête pour moil quel triomphe pour M. de Beaumarchais ! > Et Geneviève, qui dans le temps n'a» vait jamais voulu aller voirie Mariage de Figaro^ se surprit un jour achetant la brochure et ren* trant chez elle pour la lire.

Il y eut à cette époque^ pendant ces années

turbulentes, inquiètes, brodées de gloire, tachées de sang, de seandales et de hontes, deux courants bien distincts. Les esprits vulgaires ou frivoles, incertains de Tavenir, séparés du passé par un abime, déshérités par les cata* strophes publiques de toute éducation se-

rieuse, échappés à la Terreur, traversant le Directoire, se ruèrent au plaisir comme des convalescents affamés qui célébreraient par un festin pantagruélique leur surprise et leur joie de n'être pas morts. Tls renouvelèrent les futi lités de Tancien régime en y mêlant cette lave^ cette vase et cette lie qu'avaient apportées les débordements populaires. Il existait entre les deux sociétés cette diiférence, que Tune s'était étourdie pour ne pas songer à sa chute prochaine, et que l'autre s'enivrait pour être plus sûre de sa récente délivrance. A un quart de siècle de distance, la légèreté française couvrait le même visage, ici,, du masque de velours aristocratique, là, du masque de carton en-

luminé par le mardi gras plébéien. La galanterie baissait d'un cran et descendait du boudoir dans la rue; l'élégance était remplacée par la fougue, la licence par le dévergondage, les dentelles et la poudre à la maréchale par un compromis bizarre entre le débraillé du révolutionnaire et la surcharge du parvenu.

Ces joies avaient la fièvre, ces divertissements tenaient du délire, ces modes associaient la nudité psuenne au cynisme démagogique ; ces amours secouaient leurs ailes humides du sang des victimes et des bourreaux et récitaient Anacréon sur la fosse de Robespierre.

Mais, à côté de l'orgie qui refusait de réfléchir de peur de ne pouvoir plus oublier, quelques âmes d'élite profitaient des premières heures de trêve pour se recueillir et penser. Celles-là se demandaient, comme Geneviève, si tant d'efforts et de sacrifices devaient être à jamais perdus, si l'humanité était éternellement placée dans l'alternative

OU de gémir sous un joug séculaire, hérissé de privilèges et d'abus, ou de subir la tyrannie des multitudes, plus oppressive et plus cruelle que tous les despotismes. N'y aurait-il donc pas moyen de déga:ger du chaos, où ne s'apercevaient encore que quelques vagues lueurs, un certain nombre de ces vérités dont le premier essai avait coûté si cher? Fallait-il désespérer des sociétés modernes, parce qu'un siècle sans foi et sans mœurs, chaîné d'accomplir une œuvre essentiellement chrétienne, avait laissé tomber entre des mains brutales et perverses le programme de la sagesse et de la vertu?

Parmi ces obstinés mairaeneurs de l'idée de réforme ou de régénération sociale, figurait le docteur BervaL Ayant dépassé la soixantaine, assee riche pour mettre sa vie d'accord avec ses goûts de philosophe et de savant, s'étant vu enlever, disait-il, par le tribunal révolutionnaire la chance de tuer ou de guérir ses

malades, le docteur avait congédié peu à peu sa clientèle et se donnait tout entier à ses livres qu'il appelait ses amis, et à ses amis qui parfois lui oflOraient des sujets d'étude comme ses livres. Il multipliait ses visites à Geneviève^ trouvant dans cet aimable intérieur de quoi satisfaire tout ensemble sa spécialité de bourru bienfaisant et sa passion d'observateur. La veuve lui avait toujours inspiré une affectueuse sympathie qui, depuis le tragique épisode du 5 thermidor, était devenue de l'admiration et du respect. Mais il n'était plus seulement attiré par les douces vertua de Geneviève : ces deux enfants d'origine si diverse, réunis par le malheur des temps,, grandissant sous un même souffle de tendresse maternelle, l'intéressaient à tel point que, à défaut de leur mère^ il eût été homme à les adopter. D'abord, ils étaient charmants; chaque |our ajoutait à la gentillesse de Jeanne, qui! nommait sa petite duchesse, à la bonne mine et aux progrès de

Pierre, dont le caractère impétuexiî,.passionné, enthousiaste, acceptait avec tme ardente joie les jolis caprices et la gracieuse tyrannie de Jfeanne. Ensuite, il voyait ou croyait voir en eux l'application des idées qui soutenaient sa vieillesse, animaient sa solîtnde, le consolaient d'avoir vécu, et adoucissaient pour lui les souvenirs de laRévohrtten et de la Terreur. Si jamais le dogme de Tégatité sociale devait être mis en pratique et triompher des prérjugés du vieux monde, n'était-ce pas au profit et en la personne de ces enfants dont l'un, fils d'un petit bourgeois, possédait en germe toutes les qualités qui font Fhomme de bien et l*homme supérieur, dont l'autre, unique et dernier rejeton d'une famille ducale, serait morte peutêtre de dénûment et de faim saiîs la pauvre

veuve du barbier?...

Bientôt ce ne fut plus assez, pour le docteur Berval, de fréquenter cette paisible maison où se dilatait son vieux cœur, plus sensible à Tiso-

lement, depuis que sa vie était moins active. Il voulut contribuer par lui-même au dénoûment qu'il souhaitait et qu'il intitulait d'avance : « Épilogue du Mariage de Figaro. » Geneviève y gagna, pouri Pierre et même pour Jeanne, un maître tel qu'en auraient vainement cherché, en ces moments de désarroi, des millionnaires ou des princes.

— Pierre, dit un jour le docteur à son jeu* ne ami, qui touchait alors à l'adolescence ; vous savez, n'est-ce pas, que M. de Beaumarchais a été votre parrain ?

— Oui, monsieur, et c'est pour cela qu'on m'appelle encore dans le quartier <c Figaro • Pierre, » ou « Pierre-Figaro » ou « Figaro »

tout court. Au commencement ce nom m'amusait.... aujourd'hui je voudrais bien savoir ce qu'il signifie.

— Ah I on t'appelle Figaro, mon bon Pierre?

interrompit Jeanne, qui assistait à l'entretien ; c'est un joli nom, plus amusant que le tien....

J'ai bien envie, moi aussi, de t*appeler Figaro.... pour varier.... quand je serai très-contente de toi. Monsieur Berval, voulez-vous me Texpliquer?

Expliquer le Ma/riage de Figaro à une charmante espiègle de neuf ans et à un écolier

courant sur sa quatorzième année, ce n'était pas chose facile. Pour s'en tirer décemment, le docteur imagina de profiter de l'occasion et d'ébaucher une première expérience.

— Ghers enfants, leur dit-il, l'œil fixé sur Geneviève qui ne perdait pas une syllabe de ses paroles, Figaro, dans la pensée de 1 auteur qui est un habile homme, représente.... c'està-dire, non.... rappelle ce que nous enseigne l'Ëvangile, ce que bien des gens avaient oublié ; que nous sonunes tous égaux ; qu'il n'y a de supériorité réelle que celle de la vertu, de l'intelligence et du talent; qu'il est injuste que l'homme digne du premier rang soit relégué au dernier par des préjugés de naissance ; qu'il

doit être, grâce au progrès social, en mesure d'aspirer à tout, et que personne, ni le grand seigneur, ni le ministre, ni le Grésus, ni la duchesse, n'est en droit de le dédaigner.

— Mais cela n'a pas le sens commuai s'écria Jeanne avec une vivacité singulière; n'estce pas ce que voulaient les méchants quiont tué mon père, qui sont cause que ma mère est morte, qui ont brûlé nos châteaux, forcé •nos parents et nos amis à émigrer avec nos princes?

Le docteur fronça le sourcil ; il échangea un regard avec Geneviève.

— Mademoiselle la petite duchesse, repritil après un silence, vous êtes trop savante pour moi.... mais tenez I...

Il tira de sa poche un flacon et ajouta :

— Vous voyez, dans cette fiole qui n'a l'air de rien, cette liqueurjaune tirant sur le rouge: prenez-en six gouttes, c'est un remède ; six cuillerées, c'est un poison. Je reviens à toi.

mon petit homme, dit-il en se tournant vers Pierre ; tu es le filleul de M. de Beaumarchais; mais ton parrain, emporté par les événements, par les affaires, par les agitations perpétuelles de sa vid, a complètement négligé les devoirs que lui imposait ce titre. On le dit d'ailleurs infirme, dégoûté de tout, sourd comme un tapis.... C'est à moi de fahre son œuvre : je veux être ton précepteur. Qu'en dis-tu?

L'expressive figure de Pierre rayonna de bonheur....

— Oh 1 que vous êtes bon 1 dit Geneviève.

<— Non, je ne suis pas bon ; je suis trèsmauvais, au contraire I J'ai le genre humain en horreur. Les méchants.... nous avons vu de quoi ils sont capables . Les gens de bien I . . . ils m'impatientent pf esque autant que les autres ; presque toujours ils méritent ce qui leur arrive. Mais j'aime Pierre depuis sa naissance, et je ne veux pas qu'il soit dit.... Suffit, je m'entends. Pour aujourd'hui, trêve de réflexions

philosophiques ou chagrines 1 .. . Il fait beau: en dépit de nos folies et de nos furems, le joli mois de mai n'a rien perdu de son charme. Je vais, chers enfants, vous donner ma première leçon au grand air, au Jardin des plantes, qui vient d'être livré au public et où no«s trouverons à nous instruire en nous amusant. Vous verrez la ménagerie, nouveau bienfait de mon illustre ami Bernardin de Saint-Pierre; des loups-cerviers, des panthères, des tigres, des lions.... Pauvres bêtes I on les appelle encore féroces 1... Il y a quatre ans, en 1 793, on les a transportées de Versailles à Paris dans des cages de fer.... quel à-propos!... Ahl si elles avaient su parler I « Laissez-nous circuler, auraient-elles pu dire, et remplacez-nous dans nos cages ; tout le nM)nde y gagnera. »

— Des lions I des lions I dit Jeanne en battant des mains ; quelle joie I II y en a dans les armes de mon père.

Les deux enfants prirent les devants. Resté

un moment seul avec Geneviève, le docteur lui dit à demi-voix :

— Vous avez entendu ?

— Hélas I oui, et je tremble*... Ahl monsieur le docteur, qu'ai-je fait? J*ai péché par imprévoyance,^ar égoïsme peut-être. La consolation présente m*a caché le péril à venir. Mon pauvre Pierre ! par Fintelligence et par le cœur il a deux ou trois ans de plus que son ftge ; son excessive sensibilité va le rendre bien malheureux I Vous le savez, je lis dans son âme comme dans la mienne; il^ne se connatt.

pas encore; ce sentiment profond, passionné, que Jeanne lui inspire , n'est encore que de l'amitié.... Hais vienne la seizième année — et il n'en est pas loin, ^ ce sera de Tamour, un amour qui sera son supplice et le mien ; car il n'y a pas d'illusion possible: Jeanne...

— Eh bien ?

— Oh I je n'ai pas à me plaindre de cette enfant: elle n'est pas ingrate; ses caresses sont

aussi douces que son visage. Cent fois par jour elle m'appelle sa bienfaitrice, sa mère, son bon ange; elle aime Pierre.... comme un frère, un camarade plus âgé qu^elle, qui la protège, l'amuse, obéit à toutes ses volontés et se ferait hacher pour lui épargner un chagrin. Elle se laisse aimer. Ah ! ce n'est pas la môme chose ! Ces petites filles sont si étonnantes!... Jeanne sait que sa famille a eu des alliances avec les Rohan, les Montmorency, les Noailles; qu'un de ses ancêtres était à la première oroisade. Qui le lui a dit? Ce n'est pas moi.... Jamais elle n'oubliera le sang noble qui coule dans ses veines ; jamais elle ne consentira à s'appeler madame Goudard. ... Et Pierre. ... il en mourra !

Ses yeux se remplirent de larmes ; M. Berval l'interrompit.

— Tal ta! ta! ma chère dame, il est bon de tout prévoir, mais il me semble que nous allons bien vite ; nous ne songeons pas au petit dieu malm, comme on disait dans mon

jeune temps, lequel dérange ou arrange bien des choses. Une âllette de neuf ans ne peut encore en être aux sentiments romanesques.

Un frère, un petit-cousin, un joujou, un carlin, une poupée, c'est tout un. Mais Tenfanl deviendra jeune fille,: elle a beau descendre en ligne droite des douze pairs de Gharlemagne ou des chevaliers de la Table-Ronde, il arrive un moment où le cœur parle ; et pour qui parlerait le sien, si ce n'est pour T aimable garçon qui marche fièrement devant nous, donnant la main à sa gentille compagne?

Geneviève ne demandait qu'à être persuadée; elle sourit avec une complaisance maternelle, et le docteur, excellent latiniste, se remémora le Latonx tacitum de Virgile. 11 reprit :

— Se douterait-on, à le voir si leste et si fort, que Pierre est à l'âge dit de dw^racc? Avant peu on le citera comme un des beaux jeunes gens du quartier, et ce ne sera que le moindre de ses avantages. Quelle franchise dans ses

yeux noirs I quel heureux mélange de modes* tie et de fermeté dans toute son attitude! Il n'a pas fait d'études régulières ; il y supplée par sa facilité à tout apprendre. Il a tout ce qui peut rélever plus tard au niveau des situations les plus brillantes: du feu, de Fâme, de l'esprit, du courage; il sera un homme, je vous en réponds, ou j'y perdrai mon latin! Je veux qu'il soit, à vingt ans, si accompli, si instruit, si irrésistible, qu'on ne puisse le refuser sans folie.

— Encore une fois, monsieur le docteur, comment vous remercier?

—r Ne me remerciez pas! Hais, j'y pense....

ce serait un obstacle de moins.... Les nobles ancêtres de mademoiselle Jeanne me font l'effet d'être endormis dans leurs tombeaux. Depuis la terrible date du 5 thermidor, avez-vous reçu de l'étranger une missive quelconque où il fût question de l'orpheline?

— Pas une.

— On parlait, ces jours-ci, de la rentrée d'un certain nombre d'émigrés. Personne n'est venu demander ou réclamer votre fille adoptive?

— Personne. Ahl il ne nous manquerait plus que ce malheur ! répondit Geneviève en frémissant. Malgré mes pressentiments et mes craintes, j'aime Jeanne comme ma fille; je Tai promis à sa malheureuse mère, et je ne croyais pas si bien dire. Que deviendraîs-je, grand Dieu 1 que deviendrions-nous si on tentait de nous la prendre?

Le nom du marquis de Trévières lui traversa le cœur et monta à ses lèvres ; une répulsion instinctive l'empêcha de le prononcer.

— Vous voyez donc bien, poursuivit M. Berval, que nous ne sommes pas menacés de ce côté-là. Allons, espoir et courage ! Le jour où notr^ petite duchesse sera forcée de s'avouer qu'aUe aime votre fils Pierre, — et elle l'aimera, ^ le nom de Goudard resplendira pour

elle de toutes les magnificences féodales ; sinon, à quoi aurait servi la Révolution ?

— Ah I docteur, c'est ce que je me suis demandé bien souvent depuis la mort de mon pauvre Eustache I

— Et je serais peut-être fort embarrassé de vous répondre.... Nous voici arrivés : allons voir les tigres.

YI

A dater de ce jour, commença pour Gèneviève et ses enfants, pour le docteur Berval et ses élèves, une vie qui aurait été délicieuse si Pierre, en maudissant, n'avait partagé les vagues anxiétés de sa mère. Pendant la neUe 8aison,c'étaientle Jardin des plantes et le jardin du Luxembourg qui servaient de salles d'étude. Le docteur était une encyclopédie vivante et, ce qui vaut mieux, une encyclopédie lamilière. Botaniste, musicien, géologue, érudit, poly- Iflotte, connaissant à fond la littérature et

l'histoire, il avait Fart de mettre son savoir à la portée de l'adolescent et de la petite fille; il assouplissait sa science comme ces légers tissus d'Orient qui couvrent, en se dépliant, une large surface et que Ton peut faire passer à travers un anneau. Grâce à lui, les heures s'écoulaient rapides, laissant dans ces jeunes mémoires des trésors qui les enrichissaient

sans les accabler. Les récréations et les leçons s'adaptaient si bien, que Pierre et Jeanne en étaient arrivés à ne plus les distinguer. Us ne savaient plus s'ils s'instruisaient à la prome nade ou s'ils s'amusaient le livre à la main.

Souvent Geneviève, pour ne pas rester seule au logis, acceptait le bras du docteur. Elle allait s'asseoir, avec boite à ouvrage, sous ces marronniers ces platanes, jeunes alors»

dont la vieillesse abrita tant de fois, pendant les années de collège, nos jeux ou nos rêveries. M. Berval prenait place auprès d'elle. Us causaient. S'il est vrai, comme on l'a dit, que

les peuples heureux sont ceux dont l'histoire est ennuyeuse, il faut rendre cette justice à la Révolution, que, depuis le premier jour de son règne, l'histoire de France n'ennuie plus.

Chaque mois, dans cette phase transitoire, amenait son émotion, son incident, son imprévu. A la Terreur et aux massacres avaient succédé l'incertitude, le malaise, l'agitation des partis, les vicissitudes delà guerre. La République, grevée de débauches, de faillites et de crimes, se sentait mourir; mais, fidèle à sa prédestination et à ses instincts, elle ne vou« lait pas que sa mort réparât ses fautes et que son héritage retombât entre les mains de la Royauté. Le 18 fructidor préparait le 18 brumaire, c'est-à-dire un coup d'État et une dictature, en ajournant indéfiniment la monarchie tempérée, telle que l'avait rêvée Louis XVI, telle que l'essaya Louis XYIII, telle que les Français n'ont jamais su ni la comprendre, ni la pratiquer, ni la mériter.

Mais on était alors trop près des événements pour les juger, et d'ailleurs la politique ne pouvait intéresser Geneviève que dans ses rapports avec l'avenir de Pierre et de Jeanne.

Quant^u docteur, il était resté, malgré sa haine contre les excès révolutionnaires, légèrement chimérique comme les belles âmes, et il lui répugnait, même après tant de rudes expériences, de peardre le fruit de la Révolution. Tous deux subordonnaient à leur idée fixe les inquiétudes publiques et les formes de gouvernement. A tous deux il semblait que le principe républicain, s'il réussissait enfin à se moraliser, à se fixer et à s'adoucir, serait plus favorable que Tautre à ce grand travail de fusion sociale qui devait rapprocher toutes les classes et rayer du dictionnaire le vieux mot de mésalliance.

Pendant qu'ils discouraient ainsi, une gazette sur leurs genoux, les enfants prenaient leurs ébats ; tantôt, au Luxembourg, ils se poursui-

vaîent gaiement à travers les allées, ou distribuaient aux cygnes du grand bassin les miettes de pain de leur déjeuner ; tantôt, au Jardin des plantes^ ils s'amusaient à lire les étiquettes des plates-bandes, à préparer leur leçon de botanique ou à parcourir le# sentiers en pente qui mènent au cèdre de Jussieu. Mais ces innocentes récréations ne suffisaient plus à Pierre : il ne tardait pas à reivenir, ramené par un attrait invincible, auprès du docteur et de Geneviève.

n voulait prendre sa part des nouvelles publiques, suivre en idée la marche de nos armées, se faire expliquer ce qu'il ne comprenait pas encore dans les alternatives de désordres et de victobres. (ki eût dit qu'il se croyait appelé d'avance à jouer un rôle dans ce drame immense dont les scènes se succédaient avec une rapidité effrayante, dont les acteurs ouvraient à sa jeune intelligence de nouvelles perspectives et le faisaient tour à tour très-

saillir de colère et de surprise, d'enthousiasme et de pitié.

Parmi ces noms, il y en avait un qui dominait tous les autres et saisissait les imaginations par le double prestige de la gloire et de l'inconnu. La campagne d'Italie, la campagne d'Egypte, révélaient à la France et au monde le génie de Napoléon Bonaparte, mais sans leur livrer ses secrets, et en préparant sa grandeur par un bizarre mélange d'admiration et d'incertitude. Éclatant et mystérieux tout ensemble, il empruntait également à Téblouissement de ses triomphes et à l'obscurité de ses projets ce je ne sais quoi qui fit sa puissance et confondit à son bénéfice la légende et l'histoire. Si le jeune vainqueur d'Arcole et de Lodiv de Montenotte et de Marengo fixa sur lui tous les regards, passionna jeunes et vieux et s'empara d'une génération tout entière, quel effet ne devaient pas produire sa renommée, ses pas de géant, le bulletin de ses batailles, sur

V6me ardente de Pierre, qui, dans ses rêves d'adolescent, intéressait peut-être sa propre destinée à Téléyation soudaine de ce petit élève de Brienne, de cet obscur lieutenant d'artillerie, devenu, en cinq ans, l'égal de tous les héros et le supérieur de tous les rois? Ce fut comme une explosion. A cette date, toute de mouvement et d'action, Bonaparte, avec ses habiletés et ses bonheurs de mise en scène, devait être pour Pierre, comme pour bien d'autres, ce que furent plus*'tard, pour une jeunesse rêveuse , les personnages créés par lord Byron et Chateaubriand. Il en fit son idéal, son type, son modèle, le confident lointain d*un amour qui se dégageait de plus en plus des brumes de l'adolescence et qui ne pouvait plus être taxé de folie dans un temps où s'accomplissaient de tels prodiges.

Pierre ne se lassait pas d'interroger le docteur au sujet de son idole, de lui demander sans cesse de nouveaux détails sur tel ou tel épi-

8ode de ces brillantes campagnes. Pendant ces récits, son cœur battait dans sa poitrine ; son visage s'animait; une émotion extraordinaire se trahissait dans Téclair de ses yeux noirs. — « Ah t c'est la gloire I » disait-il, et il battait des mains comme s'il avait entendu le bruit du canon, le piaffement des chevaux, les sons de la musique militaire et les cris de victoire. Une fois, il s'échappa jusqu'à dire en regardant Jeanne : ~ Ce grand homme nous ouvre la route.... il nous donne le vrai sens de la Révolution.... oh I marciier sur ses traces, gagner une bataille, devenir illustre, et puis....

Il ajouta, après un moment d'hésitation : -^ Je suis sûr que^ s'il le voulait, le général Bonaparte pourrait épouser une grande dame ?

— C'est déjà faiti répliqua M. Bérval avec une nuance d'ironie peu flatteuse pour les vertus et les beautés du Directoire ; sans compter qu'il n'a pas dit son dernier motl — Puis, d'un ton plus grave :

— Ahl jeune homme I jeune homme! la gloire I elle est bien belle.... de loin. Nous savons aujourd'hui ce qu'elle rapporte; plus tard, nous saurons ce qu'elle coûte I

Le docteur et Geneviève s'inquiétaient de cette exaltation juvénile. La veuve eut cette idée poignante, que, pour vaincre les préventions innées de la noble orpheline et faire tomber toutes les barrières, Pierre songeait déjà à partir, à s'engager, à se battre, à courir mille dangers dont le contre-coup suffirait à la tuer. M. Berval partageait ses appréhensions, et y ajoutait, de son cru, cette profonde antipathie pour la guerre et les hommes de guerre, qui fut un des traits caractéristiques de la plupart des penseurs et des savants de cette époque; antipathie que Bonaparte rendit avec usure à ceux qu'il qualifiait d'idéologues. Le docteur était ou avait été trop de son siècle pour ne pas en garder quelques illusions. Une sorte d'intuition scientifique l'avertissait que

les excès de Tanarchie morale et politique ne pouvaient conduire qu'au triomphe de la force brutale, et que cette force, sous le pseudonyme de gloire militaire, allait recueillir Théritage de la Révolution. Il lui déplaisait de penser que Pierre, son cher élève, une organisation si délicate, un esprit si vif, une âme si pure et si tendre, s'associerait à ce mouvement de réaction contre la liberté et l'intelligence, et renverserait à coups de sabre les obstacles qui le séparaient de la petite duchesse.

Mais cette même faculté de déduction et d'analyse créait à M. Berval d'autres perplexités. Gomment Pierre pourrait-il, étant donné les préjugés nobiliaires, se rendre digne de prétendre à la main de Jeanne d'Erlange ? En s'élevant d'emblée au-dessus des jeunes gens de sa condition et de son âge, en entrant, par droit de conquête, dans ces sphères supérieures où la renommée se charge d'unir sous un même rayon le nom aristocratique et le nom

LE FILLEUL DE BEAUMARGHAIgf 129

plébéien. Or, comment atteindre ce but si difficile, si ce beau jeune homme restait toi^Jours auprès de sa mère ? et comment décider Geneviève i perdre de vue son fils, à le livrer aux dangers du monde, aux difficultés d'un début, aux hasards d'une époque troublée où le terrain tremblait sous les pas les plus fermes, où les catastrophes alternaient avec les scandales, où le héros de la veille était le proscrit du lendemain ? Le docteur tournait et retournait dans son esprit cet inquiétant problème, sans découvrir une solution qui pût le satisfaire. En attendant, il s'accoutumait i vivre au jour lejour, heureux de se savoir utile, d'échapper aux tristesses d'une vieillesse solitaire ; s'attachant de plus en plus aux enfants, à Geneviève, et se réchauffant le cœur au foyer de cette douce amitié. — Rien ne presse, se disait-il; remplissons notre tâche.... Dieu fera le reste.

Donnons, par un détail secondaire, une idée

des soins minutieux qu'il apportait à l'éducation de Pierre, et de sa persistance à le pour* voir de tout ce qui pourrait décider le cœur de Jeanne. Il voulut que le âls du barbier eût des manières exquises, bien sûr que cet avantage lui serait peu disputé par les élégants de Tan VU et les créatures de Tallien et de Barras. Il avait eu pour clientes, pendant ses années de vogue^ quelques-unes des femmes dont le lïalon servait de rendez- vous à la bonne compagnie, et qui gardaient les grandes traditions de politesse et de bon langage. Observateur par état et par goût, il avait étudié ces nuances fugi-* tives, à peine saisissables, qui font que le même mot, le môme geste, peuvent révéler l'homme vulgaire ou l'homme bien élevé, n s'était passionné pour cette étude, comme s'il se fût agi de minéralogie ou de botanique, et il en conservait un souvenir assez fidèle pour essayer d'en faire profiter son élève. Le succès fut prompt et comptet. En dépit des classements

d'origines et de races, il est rare que la pureté de rame, la droiture du cœur, la délicatesse de Tesprit, l'habitude de se plaire aux pensées fortes et aux sentiments généreux, ne se reflètdât pas au dehors ; les manières sont le miroir des pensées ; comment le cristal se ternirait-il, si rien n'a terni le souffle qui Teffleure, Timage qui s'y réfléchit? Les mots même de notre langue, si souple et si fîne, n'exprimentils pas cette intime alliance de l'homme moral avec l'homme extérieur? Donnez pour mobile à r activité humaine un idéal de désintéressement et de grandeur; vous avez la noblesse:

transportez la conscience du domaine de l'âme dans celui de l'esprit; vous avez le goût : considérez le goût dans ses rapports avec la société polie ; vous avez le tact.

Pierre n'eut donc pas besoin d'efforts pouç acquérir ce complément d'éducation. Jamais sa bouche n'avait proféré une parole grossière. Il possédait naturellement cette .grâce qu'une lé-

gère culture peut aisément changer en élégance. Le docteur se délectait en le voyant, dans tous les menus détails de la vie sociale, ressembler de plus en plus aux fils des grandes familles que la Révolution avait décimées ou dispersées. — « Si la petite duchesse n'est pas contente, se disait-il, il faudra qu'elle soit bien difficile I » Vers cette époque, Pierre eut une émotion plus douce, mais aussi dangereuse peut-être que celles qui lui venaient des bulletins de victoires. Lel" mai 1799, M. Berval, profitant d'une belle matinée, promenait ses élèves au Jardin des plantes, et, fidèle à sa méthode familière, s'arrangeait pour que chaque arbuste, chaque fleur, chaque béte curieuse, chaque production exotique, devint le sujet d'une courte et attrayante leçon. Ils approchaient de la Vallée suisse^ quand ils rencontrèrent un vieillard, à peu près du même âge que le docteur, accompagné de jardiniers auxquels il donnait des ordres. Sa physionomie triste et morose

prévenait peu en sa faveur. Pourtant, M. Berval le salua avec une nuance d'affectueuse admiration et de respect. A la vue des deux enfants, que nul ne pouvait regarder sans un mouvement de sympathie, le vieillard se dérida ; un sourire se dessina sur ses lèvres, et, s'arrëtant avec bonté devant cet aimable groupe, il dit au docteur :

— Je ne vous savais ni marié , ni père de famille.... dans tous les cas, vous n'avez rien perdu pour attendre I...

— Ce ne sont pas mes enfants ; ce sont mes élèves, et je m'en vante, répliqua M. BervaL

— Un frère et une sœur?...

— Non.

— Je n'en ai pas connu de plus gracieux et

de plus charmants....

— Pas même Paul et Virginie?

Cette allusion à un livre dont l'immense succès, bravant les calamités publiques, avait fait en dix ans le tour de l'Europe, eut l'effet

134 LE FIIiLËUL DE BEAUMARCHAIS

que produisent toujours sur un auteur les comr pliments bien tournés. La figure de Bernardin de Saint-Pierre, — on Ta déjà deviné, — s'épanouit tout à fait; caressant d'un regard paternel les deux élèves de H« Berval, il dit à c& lui-ci :

— Serait-ce.... une nouvelle édition?

— Peut-être.... Malheureusement, Pétris n'est

pas nie de France, et la Seine est bien loin de la rivière des Lataniers....

Le vieillard sourit encore , serra la main du docteur, et passa. M. Berval fit signe à Pierre de se retourner, et lui montrant l'illustre écrivain qui s& retirait lentement :

— Voilà la gloire aussi! lui dit-il; cellelà ne fait pleurer personne, ou du moins les larmes qu'elle fait ' répandre sont plus douces que celles des veuves et des orphe-

lins....

Ce court dialogue avait excité au plus haut point l'attention de Pierre et vivement frappé

Jeanne, aussi curieuse que peuvent Télre à onze ans, — et même plus tard, — les petiles-fiUes d'Eve. Paul et Virginie I... N'y a-t-il pas dans le succès, que dis-je? dans le titre seul de certains ouvrages une puissance magnétique, indépendante de ce que renferme le livre? Il s'en exhale un soufïle mystérieux, pareil aux brises d'automne qui éparpillent et font fructifier, à des distances incroyables, les graines des arbustes et des plantes. Pierre n'avait jamais lu ce roman ; il ne pouvait s'en faire une idée ; et cependant il était sûr d'en avoir entendu parler ; il s'attendrissait d'avance en songeant à Virginie et à Paul. Ces deux noms vibraient dans son âme, comme ceux d'un frère et d'une sœur qu'il aurait perdus dès le berceau, retrouvés en rêve, et qui reviendraient lui parler la langue d'une patrie inconnue.

Rentrés au logis, les deux enfants supplié-

:rent M. Bervai de leur lire Paui et Virginie; leurs

instances furent appuyées par Geneviève, que

sa sensibilité* naturelle disposait à s'émouvoir avec eux. Le docteur se ât un peu prier ; puis il réfléchit que ces tableaux de la nature tropicale, ces vives et exactes peintures d'une végétation trop riche et trop splendide pour notre froid climat, seraient de nouvelles leçons de botanique, dont le charme se doublerait d'un intérêt romanesque. Cette fois, d'ailleurs, la tentation était irrésistible. L'expérience qui lui avait mal réussi, deux ans auparavant, à pro* pos du Mariage de Figaro, il voulait la recommencer sur un terrain meilleur et dans un cadre plus favorable. Il voulait faire naître et observer, non pas chez Pierre dont il ne devinait que trop bien la passion naissante, mais chez Jeanne, une émotion qui serait de bon augure, si elle s'unissait de cœur aux idéales tendresses placées par le poète au-dessus des

1. J'abuse de ce mot, aujourd'hui passé de mode...» Hélafl comment rayons-nous remplacé?

conventions mondaines » si elle comprenait Virginie aimant Paul bien avant de savoir ce que c'était que Tamour, si elle pleurait avec Paul séparé de Virginie.

La lecture commença.... Assurément, depuis 1788, Fauteur avait eu le temps de se blaser sur Teffet de son livre.* Pendant les dernières saisons qui précédèrent les grandes catastrophes, d'augustes suârages avaient ratifié l'admiration des lettrés et l'empressement du public. Les échos de Trianon avaient redit les paroles touchantes de madame de la Tour ; les plus beaux yeux de Paris et de la province s'étaient mouillés de larmes en suivant les traces de Virginie dans le sentier des Pamplemousses, en relisant la scène pathétique des adieux.

Bernardin de Saint-Pierre, en un mot, qu'il fût vaniteux ou modeste, avait pu épuiser toutes les jouissances de Tamour-propre ou même d'un sentiment meilleur ; et cependant il n'aurait pu être insensible aux émotions qui agitè-^

rent le naïf auditoire à mesure que se déroulait ce chef-d'œuvre de grâce virginale et de fraîcheur printanière. Geneviève fut conquise dès - les premières pages. Immobile, les yeux humides, les mains jointes sur ses genoux^ sa double maternité croyait se reconnaître dans ces deux mères unissant leurs joies et leurs peines et couchant leurs enfants dans le même berceau. Quand le lecteur arriva à cette phrase de madame de la Tour : « Mon amie^ chacune de nous aura deux enfants, et chacun de nos enfants aura deux mères I » Geneviève se tourna brusquement vers Jeanne, la prit dans ses bras, la pressa sur son cœur ; et Torpheline, subjuguée déjà par cet aimable tableau, rendit à sa mère adoptive toutes ses caresses. Cette fois, la glace était rompue ; le génie du poète triomphait. Pendant deux heures, ces âmesL. pures, ouvertes à ces douces influences, vécurent en idée sous les bananiers, au milieu des bengalis, dans une atmosphère où ne pénétrait aucuna

des servitudes sociales qu'imposent les civilisations vieillies. Mais comment peindre le trouble, Tenthousiasme, Tivresse, la douleur, la pitié, qui marquèrent pour Pierre chaque page de cette pathétique lecture? Son âge, les premiers battements de son cœur, lui permettaient de comprendre et de partager: ce qui n^était pour Jeanne qu'une sorte d'éblouissement. Tout ce que Paul avait ressenti, il l'éprouvait. Ce langage de la passion sans limites et sans entraves, ces paroles ardentes où déborde, dans toute sa plénitude, la poésie du dévouement et du sacrifice, Pierre les avait pensées; il croyait les avoir dites avant de les avoir entendues. ' Les ambitions de Paul, c'étaient les siennes ; comme lui, il aurait voulu « faire fortune, devenir un grand seigneur, faire des actions courageuses, forcer Tadmiration des hommes, »

afin que rien ne s'opposât plus a son mariage avec Jeanne En attendant, il s'agitait sur sa chaise, retenait à grand'peîne ses cris, ses sou-

pirs et ses sanglots, craignant de perdre une syllabe, et cependant tenté, à tous moments, d'interrompre le docteur, que cette exaltation croissante commençait à efTrayer. A la fin, lorsque Paul, désespéré du prochain départ de Virginie, s'écrie avec un redoublement d'amour et d'angoisse : « Âh I vous trouverez dans un monde nouveau à qui donner le nom de frère, que vous ne me donnez plusl... Vous le choisirez, ce frère, parmi des gens dignes de vous par une naissance que je ne puis vous offrir l.*« Mais où formerez-vous une société plus aimable que celle qui vous aime? Comment vivrez-vous sans les caresses de votre mère, auxquelles vous êtes si accoutumée?... Que deviendrat-elle elle-même, lorsqu'elle ne vous verra plus à ses côtés, à table, dans la maison, à la promenade, où elle s'appuyait sur vous?...» L'impétueux jeune homme, voyant Geneviève fondre en larmes, ne put plus se contenir. Il se leva, comme poussé par un ressort, s'élança d'un

bond vers Jeanne, Tenleva comme une plume, et la couvrant de baisers, il lui dit d'une voix étouffée par ses pleurs :

*- Toi, nous quitter I T'en aller comme Virginie I... Te séparer de ma mère, de ceux qui t'aiment I . . . Jamais ! j amais ! . . .

A ce cri, à cette étreinte, dont elle ne pouvait s'expliquer le vrai sens, Jeanne redevint petite fille, et, qui pis est, petite duchesse. Son émotion, vive et franche tout à l'heure, s'effaça pour faire place à une impression pénible ; quelque chose comme un mélange de malaise physique, de surprise désagréable et de fierté offensée. Elle se dégagea de l'étreinte fougueuse de Pien*e, et lui dit avec le geste et l'accent d'un enfant boudeur :

— Finis donc ! . . . Laisse-moi tranquille I ... Tu es foui... tu me fais mail... Je ne suis pas Virginie, et nous ne sommes pas à l'île de France I...

Était-ce un simple accès de mauvaise hu-

meur ? une boutade d'enfant gâté ? le mouve* ment de répulsion, presque d'effroi, bien naturel chez une petite fille de onze ans, qui ne pouvait voir dans cet élan passionné de Pierre que le côté bizarre et violent ? Douée de cette finesse féminine qui n'attend pas le nombre des années, JesLiine avait-elle voulu maintenir ladis, tance et réserver Tavenir? Voilà ce qu'ignorèrent également le docteur, Pierre et Geneviève. Mais l'incident suffit à leur gâter tout le charme de cette lecture de famille. Pierre se rassit d'un air désolé ; Geneviève, aussi effrayée de l'explosion qui ne lui laissait plus de doute, qu'attristée de l'attitude de Jeanne, n'écouta plus que d'une oreille distraite. M. Berval, pareil aux acteurs qui sentent fléchir, au dénoûment, une pièce applaudie au premier acte, perdit presque contenance. Le récit fît naufrage comme le Saint-Géran^ et ce triomphe du sentiment, comme on disait alors, faillit se termi- 'uer par une déroute

Mais le docteur était d'origine bretonne et d'un naturel fort entêté. Il comprit que, malgré son âge et son expérience, il avait imité les soldats novices qui font feu trop tôt au début d'une bataille , et , pour réparer ce qu'il appelait sa bévue, il se mit en quête d'un nouvel expédient. Que fallait-il à Pierre, pour le faire agréer par Taltière orpheline, à défaut de cette noblesse de race que l'on ne pouvait lui donner? Une situation dans le monde et un nom sonore, entouré d'une auréole de célébrité. Dans le roman de Paul et Vir^finie, un passage Tavait frappé. Paul, s'épuisant à chercher un moyen pour s'élevir au-dessus de sa condition, dit au vieillard qui essaye de Tapaiser : « Je serai si exact dans mes devoirs, que jemé* riterai^l'être adopté par quelque* grand personnage. » — Adopté I se dit M- Berval ; pourquoi pas ? Moi, je ne suis pas assez célèbre ; on m'a oublié, et mon nom d'ailleurs est trop plébéien. . . . Mais il existe à Paris un homme qui, en

eonsentant à être le parrain de Pierre Goii-: dard) n'a pas prétendu, j'aime à le croire, s'en tenir à une simple formalité. Il ne peut avoir oublié le dévouement fanatique d'Eustache, ni cette espèce de paternité idéale que lui prépa* rait l'enthousiaste barbier, quand 11 voulait, malgré sa femme et son curé, donner à son fils le nom symbolique de Figaro.... Les obligations de parrain, dont l'a détourné, jusqu'à ces derniers temps, sa fâcheuse passion pour les affaires et les aventures, rien ne l'empêche de s*en souvenir aujourd'hui.... Si j'ai bonne mémoire, il est mon aîné.... pas de beaucoup.. •• soixante-sept ou soixante-huit ans.... Le voilà revenu de ses voyages, reposé de ses fatigues.... ' C'est le bon moment.... M. de Beaumarchais 1 c'est un nom qui sonne bien.... fils d'un. horloger, soii; mais il n'en a pas moins fait brillante figure à la cour.... Il a eu des succès éclatants ; ses comédies, ses Mémoires ont passionné tous ses contemporains.... Les tantes du roi, si

pieuses, si sévères, Tadmettaient dans leur inûmité.... Je comprends — sans l'excuser — qu'une jeune personne entichée de préjugés no^ biliaires refuse de s'appeler madame Goudard tout court ; mais madame de Beaumarchais !

D'est tout autre chose !

Nous l'avons dit, M. Berval était de son siècle» Or, au milieu de ses innombrables erreurs, le dix-huitième siècle a eu un mérite, parallèle à ses erreurs mêmes. U a prisé très-haut les dis tinctions de l'esprit , et leur a assigné, pour la première fois peut-être, parmi les puissances sociales, un rang bien déterminé, indépendant de la protection des grands et des caprices du public. Au moment où les autres pouvoirs se décomposaient et tombaienten ruines, il a fondé sur Ifturs débris le pouvoir de la pensée humaine, prompte à conquérir dans le monde invisible ce qu'on lui refusait encore dans le monde réel. Un peu plus tard, cette pensée aiguisée en sophisme ou nvenimée par la haine

I4£( Lfi FILLEUL BB BBAUMABCH:àS&

s*est mise à son tour au semée des démofoseurs; niais l'abus qu'on ai^a^fisit nî'ôte mn i ku dignité de tbomiske: cpû^ partide baa^. a?âè?e par le kayaii et le tal^mÉ »i;Di^w«sd& toutes laa iafluencea. Ce siède terrible et chavmant, destiné à périr pour avoir, par une. eontradietiaBr sing^èrev djemândé des prodige» db^ wrtu k cette nature denli il carâsssait les viees, a du mcHUs. cherché et brouiiEé, peur ces spiritaels déclassés (pi'o& nomme, les gens de lettres, la note juste entre le triste amalgame di'apeldiéfiae et d'arithmétique qui fait de nos éeri^aiiis me* demes des industriels, ou des demi-dieum,. e# les a&rsi de domesticité brillante qui, sous^ le règne de Louis XI Y, rendaient si difficile à définir,. » accessible au dédain, la position des auteurs les plus recherchés dans le mandai Le grand Coudé diaait de Voiture; « Il aérait isto* lérable s'il était de notre condition. » Il ne Tau* raîfc pas dit de Yoltaire* Aui yeux du docteur Berval; il ne poiï?att.

fij; riLLEUIi DK B£AU2CAHGHAra JtkT

dcmov e»sfteF ni. ofaîjsction, ni éfoivoqae. A?olr icj^let Kàrm^ de F%^m> ou ètxe lift petib-nevM è'oa babituér de r(Mi-dft-Boeiif ; avoiir, dans des pamphlets éffifficalaDt»^ fait rire toot Paris aux dép«n»d'uaBifiinbredu parlementiiieitifieDtt on compte!! pacmi sa&aieuxun; héaroddiM^hampa de l:mtaiyfl^. c'était eatactement la même chose ; s'il y avait eu. unàfti différence, elle aurait disparu, comme un birin de fleur artificielle, dans le gouffre Fé¥e(luiionnaire»Ledocteur ruminait son idées, et la considérait sous toutes se» faces : — Estrce que le public et la postérité n'en savent pas plus que d'fiozier et que Ghérin ? Y a-t-il une puissance au. monde capable de débaptiser le^homines tels que Molière,. Voltaire, Beaumarchaisvde leur enlever le nom qu'ils ont fait illustre^? Sous Fanden régime, le roi pouvait dire an plus humbie de ses sujets : «c Je te fais nobkir V et nuL B*eM osé protester contre cette volonté souveraine. ... PourquolTartuffe, Chrysale, Zaïre, Mérope, BK)sine, Figaro, ne feraient-

ils pas des nobles comme Charles le Simple ou Louis le Hutin?... C*est clair! il faut aller trouver M. de Beaumarchais et le prier de compléter son œuvre en adoptant son filleul... Que lui demandons-nous ? Son nom, rien que son nom.... De sa fortune pas un sou.... Sa fortune, s'il lui en reste encore, doit être tout entière à sa fille.... Il n'a jamais eu d'enfant mâle.... Sa fille est, dit-on, spirituelle et bonne.... Je lui raconterai, s'il le faut, mon petit roman.... Les femmes, en pareil cas, sont du parti du plus faible, surtout si le plus faible est passionnément amoureux. Elle n'a d'ailleurs rien à perdre en partageant ce nom avec nous.... Il s'éteint avec elle, si elle reste fille ; mariée, elle l'abdique pour s'appeler comme son mari.... AlloasI on ne peut pas nous refuser.... Or, pour mon cher élève, quelle différence à son début dans le monde I quelle recommandation, s'il sollicite une place, auprès des^ survivants de la mémorable soirée du 2 7 avril 17841... Monsieur Pierre

de Beaumarchais I... on se retourne, en le regarde.... Le beau jeune homme!... Est-ce le fils du célèbre auteur de cette comédie qui.... que.... — Mieux que cela, monsieur ou madame !... — Et on raconte l'histoire.... Tel que vous le voyez, ce beau jeune homme, c'e^t Figaro en personne, mais Figaro devenu l'égal du comte Âlmaviva, et passé de Tantichambre au saton. . . . Cette fois, je crois avoir trouvé notre dénoûment. £uréfta.'...

Le docteur communiqua son idée à Pierre qui l'accepta d'enthousiasme ; le lendemain, dans la matinée, ils se dirigèrent vers la maison de Beaumarchais.

Ce lendemain, c'était le 1 9 mai 1799.

En arrivant, ils eurent le pressentiment d'un malheur. La porte d'entrée était ouverte. Les voisins affluaient; tout le monde parlait à la fois ; des exclamations de douloureuse surprise circulaient dans la foule. M. Berval se mêla au rassemblement, et sa première question lui at-

150 liE iFILLStJL B£ B£AnHARCfiAI8

tîm nQfi foiodrof acte ré^nse. M. de Beaumar- «bais était mort dans la nuitl

— Mort^ubîtemeiit ! une attaque d'apo^dezie ! Les mieux informés donnaient des détails. ... Lu veille, il s'était promené, il avait ]mrlé^ sanpé comme d'iiabitnde; on ne l'avait pas entendia «e plaindre; et, i six beiH^es du matin, on Favsit trouvé dans son Utl

Pierre tétait aitteiTé'; te docteur, plus accoutumé aux brusques faillites de la vie humaine, partageait pourtant le ctiagrin de son jeune protégé. En ce moment, il vit sortir de la nraison un médecm qu*il avait souvent rencontré au Val-de-6râce. Celui-ci ne put que lui confirmer la triste nouvelle.

— Hélasl lui dit-il, ce n'eirt que trop vrai.... La famille m*a fait appeler à la hâte, et je Ti'a* eu qu'à constater le décès. . . . Ah I cher «t isavant confrère! queTle leçon de philosophie! Mnm passent les célébrités et les joies de ce monde. M. de Beaumarcha«( 'finit arec le siècle <^ll a

LE FILLEtTL DE BEAUMAROHAHS 151

tant de fois agité 4b jes aTeotares^ occupé 4» son nom, amusé <de sa Tenne.^. H n'était ipm bien vieux, et «oependasit Ton pent dire qM< pour sa gloire et pour son bonheur, il estmoift qjaàoxB ans trop tard..*. Yoists figurei-vons ijuel brait, quel éclat, cpiels regrets, quelles fiméraiUes, s'il avait diqiani le 28 aTrU 17S>4, ie lendemain du Mariage de JPigaro?...

fiierre fit un meiBTen»Bt; M. ^ûamel pour- ««uivit :

— Chose étr^ige 1 Nul n^ phis contribué que li. de Beaumarchais à la chute de ceMe vidiie société qui ne peutplusreiiattre.*.. Il Ta Irvpée mjoL rires du public, comme s'il n'y ayaitpas eu, entre elle et lui, de liens possibles, comme s*il eût entrevu déjà, à travers les brumes loin-taines, un nouveau monde.... Et pourtant, liepiiis que cette société est tombée, depuis que 'Oe monde a essayé de sortir du chaos, on eût •dît que BeanuBorchais n'avait pins sa raismi d'étre-r^ âl s 'agitait dans le vide ; il était en

proie à un perpétuel malaise, dont la trace se reconnaît à chaque ligne de ses derniers écrits. . . . Le régime qu'il a flagellé avait fait de lui une de ses idoles ; la Révolution dont il fut le précurseur Ta menacé, persécuté, ruiné, dénoncé, anéanti, et peu s'en est fallu qu'il ne fûtétouffé, lui et les siens, dans ses griffes sanglantes.... Que de fois il a dû maudire ce qu'il avait préparé et regretter ce qu'il avait démoli!... Je le voyais assidûment dans ces derniers temps ; ce n'était plus le même homme, ^es dangers, ses infortunes, ses mécomptes d'affaireset d'argent pesaient de tout leur poids sur ce cerveau fatigué d'où s'échappaient jadis tant de saillies heureuses, d'imaginations hardies, de projets et d'idées. Il a survécu à son vrai moment, il s'est survécu à lui-même ; son intelligence» sa conversation, entravée d'ailleurs par une surdité absolue, en avaient contracté quelque chose de funèbre, et, pour ainsi dire, de pos* thume.... sa mort subite ne m'étonne pas.... La

nuit s'est faite d'un seul coup.... mais le public n'est ni médecin, ni moraliste, et je crains....

— Ouoidonc?...

— Oui ; je viens d'entendre, dans les groupes, quelques nouvellistes chuchoter le mot de suicide.... il est fort possible que cette rumeur s*accrédite.... Bien que passé de mode, M. de Beaumarchais était encore célèbre, et il est censé que tout doit être extraordinaire dans la vie et dans la mort des hommes qui ont passionné l'opinion.... Vous savez que d'histoires on a racontées pour le diffamer et le noircir.... Cette dernière calomnie va sans doute s'attacher à sa mémoire.... N'est-ce pas un châtiment? l'auteur du Mariage de Figaro a trop aimé le bruit.... Pour continuer sa légende, on ne voudra pas qu'il soit mort de mort naturelle.... on prétendra qu'il s'est empoisonné....

— Vous douteriez- vous que j'allais lui faire

154 US FILLEUL DE BEA'UMAHGHAIS

une visitô intéressée? Je voulaÎB lui p^ésento* son filleul.»..

— Son filleul?...

— Oui, cher collègue I Ce jeune hMUBe qui m'accompagne et qui mérite toute mon aSection, A été t(e]itt>sur lei fonts de .ba|ktèfme^ «m Péglise 4e JSaiQt«G<ennaiA des iPvés, paif M. 4e Beaumarchais, le surlendemain de Ja preflûàie {représentation^ Mariage deJFHgaro^ le S9aVtil 1 784; à fea près le jour oà, selon vous, ALcto iBeaumarchais ^aurait dû jnawir.... lit firanobament, pour te que auqu jeuoie ami a gagné i cet illustre parrainage, c^eM été la même diosei

Le «deoteur raconta brièvemaat à M. €erael comment Jkistache Goudard avait obtenu de Beaumarchais cet acte de 'Condescendance; Les espérances qu'«n avait conçues le pauvre 'barbier pour l'avenir de son fils^ comment, dans son naïf enthousiasme, il avait prétendu incarner en la personne de ce aïs le type du héros

LE FILLSUL 98 BBAHM^HCmAIS ISfS

de la comédie, et cemaetnft, apnès iquinsœ isw d'eiibli, il avait ea, lui, 'docèesr Beryal, auàoèremeat âéineué A JKerre tet à sa saëre, IMèe âa rappeler Beaiunardiais à ses devoûs âe fwmin.^

— fit ^e reQiez-?0ii8 M demander?

— 0ladQ;)ter son £Ueul et de M dcmner stm MA.... Mous me désirions rien de plmu

<«-. Trop tard! e'est doBomage, reprît H. €afixel ; ipids il ajouta avec une expression d*a^ (tetaeuz intérêt :

— Courage, jeune hommei Je ymis vois ea bonnes moins. Tourné comme vous êtes, élert par mon savant et escelienit crafirére, {avi»r«ié par les conditions de la société neuvelie qA n'adiDet plus ni hiérarchies ni privil^s, vous pouvez anîver i touL... Que diable I ce utoA; pas pour lien cpie nous avons fait une révolu^ tion.... LaR^ubliqne est plus vivace qu'on m ietCPoit; tant cpiMIe résistera à ses enneisîs 4u dehors neft du «dedans, un jeune homme iiH

telligent, honnête, instruit, laborieux, courageux, n*aura besoin de l'adoption et du patro* nage de personne pour faire son chemin.... La mort subite de M. de Beaumarchais est un deuil pour sa famille, pour ses amis, pour no^re littérature dont il restera une des figures les plus originales; mais, pour vous, peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi. Assurément , vDtre désir n*ayait rien que de fort légitime ; pourtant je n'aurais pas osé vous promettre son consentement.... Je vous l'ai dit, le Beaumarchais que je viens de voir étendu sur son lit de mort n'était plus celui que votre père avait admiré et aimé, celui qui avait mis sa gaieté et sa bonne humeur sur les lèvres de Figaro et de Suzanne.... Devenu pessimiste et misanthrope, il se croyait victime de l'injustice et de la méchanceté des hommes.... Il mêlait au souvenir de ses années de jeunesse et de gloire un sentiment profond d'acrimonie et d'amertume, n en voulait à son pays d'avoir trompé ses es*

pérances, à son temps d'avoir traduit ses épigrammes en violences , à sa jeunesse de s'être évanouie, à sa vieillesse de l'avoir rendu sourd, à ses spéculations de l'avoir ruiné, à la liberté de l'avoir mis en prison, à sa verve de s'être éteinte, à sa philosophie de ne^plus lui suffire, à ses comédies de s'être laissé remplacer sur l'afBche par les tragédies de Chénier et les drames de Honvel.... L'autre jour, en le poussant un peu, j'étais arrivé à lui faire renier, une à une, toutes les phrases, passées en proverbes, que j'avais recueillies dans sa pièce. Peut-être lui seriez-vous apparu comme un reproche, comme un remords, comme la vivante image de ce qu'il qualifiait de chimère et de folie. S'il vous avait refusé, quelle déception cruelle! Si, consentant à vous adopter, il vous eût gardé auprès de lui, quelle servitude I De toutes façons, vous y auriez perdu cette faculté d'enthousiasme qui est un des meilleurs trésors de la jeunesse. Le vieillard morose vous eût gâté

1^ LB flLLEUL BB BEAUMARCHAIS

rarnooreuse cbavum de GhérubiB.... Il ne ftmt pas ¥oir de Inif près les écrmâis, les -artistes et les poêles i^ ont eu leur mi^Bieiit, etipiifie Tout plus. Us ont vidlli penâart que leur œuvre restait jeune, et ils ifiomt payer à <ceux qui les eoioarent Mtte ââfôneiioe «dlâge. Orftœ ot ecmp de foudre de i)étte Tiuit, - yovs ue couserrerez dans votre îmi^iiatiaEi ou votre mézitoâre qu'un Beaumarchais idéal , brillant et «charmant, tel qu'on vous IHi représegaté d'après le succès de ses ouvrages let les souvenirs de votre père ; et, plus tard, aucune pensée importune ne viendra troubler vos plaisirs, quand vous applaudirez au théâtre les créations de son esprit....

M. Caruel, qui paraissait fort conterft de sa tirade , prit congé du docteur, salua Kerre d'un geste amical, «t s'éloigna,

— Il a peut-être raison, dît M. Berval; maïs avec tout cela, mon pauvre îierre-fîgaTO, tu ne peux plus compter que sur toi-même!...

Ce triste épisode fut vite oulalié. Pierre n'a* «ait pas eu le temps d'attacher an nom de Beau* marchais de bien rives espérances. Jeanne n'avait rien su des projets du docteur, et, très* probablement, elle n'en eût pas compris le sens. Lorsque, en jouant avec son camarade d'esifance, qui, pour lui plaire, se refaisait enfant avec elle, il lui arrivait de l'appeler son bon on son méchai^ Figaro, on Teùt fort embarrassée en lui demandant ce que signifiait mx jsiste ce sobriquet. Quant à Geneviève, ton-

jours fidèle à son caractère de douceur inélan« colique, elle se bornait à regretter que H. de Beaumarchais — rhomme que son mari avait aimé, le parrain de son fils, — fût mort sans avoir pu se repentir ou se reconnaître.

M. Berval eut bientôt d'autres soucis. Pour lui comme pour tous les bons juges, il était clair qu'une grande crise approchait. Quel en serait le dénoûment? On pouvait le pressentir, sans en être sûr; mais ce dont on ne pouvait douter, c'est que la République, réduite à l'état de simulacre et de fantôme, déshonorée par un gouvernement sans vertu et sans grandeur, impossible en France du moment qu'elle n'a plus quelqu'un à tuer ou quelque chose à détruire, touchait à son agonie. Tout conspirait contre elle et favorisait les violences des partis; l'anarchie morale, la lassitude universelle, les désordres et les ignominies du dedans et même les succès du dehors ; car ils préparaient fatalement la prépondérance du sabre , la meta-

morphose d'une révolution confisquée par un homme de guerre et l'absorption finale de la liberté politique par la gloire des armes.

Le docteur Berval, nous l'avons dit, était de ceux qui, après avoir exécré les crimes et les folies de la Terreur, auraient voulu voir sortir de ce repaire ou de cette fournaise une République corrigée par ses fautes, ramenée à son idéal, et digne de racheter par des siècles de liberté les années de désolation et d'horreur. Poursuivi par ses souvenirs d'ancien régime, se refusant à croire qu'il fût possible aux royalistes, exaspérés par la persécution et la lutte, de fonder une monarchie libérale, effrayé de ridée qu'une dictature militaire verserait peut-être plus de sang sur les champs de bataille qu'il n'en avait coulé sous les échafauds, sachant trop bien ce qu'eût réservé à la France le triomphe de l'ancien parti jacobin, l'honnête docteur se demandait chaque matin, avec une anxiété patriotique, de quel côté pen-

162 LE FILLEUL DB BEAUMAIKSnAIfl

dierait la balance «t s'il derait Aémtet oa crasndre la dispersion définitnre de ses oeanc rêves d'antrefi». Il onbliait ses sentiments «t ses intérêts persimnels «n soi^^ant anz d»ngers de son pays.

Pierre était te ocmâdent de toutes ses pensées, et, dams ces amseries familières, il appse* nait i juger ph» froidement ce qu'il avait trop iidmiré dans le premier *ëlaai de ■son adolesceoce. Le eultevvengle quHl «rait d'abord voné an héros de la campagne d'italie, comme à l'éblouissant modèle 'du /ffe de «es wavres^ ne tarda pas à se changer «n méfiance. Son vieux maître n'«ut pas de peine à lui faire comprendre, d'une part, tout ce qu'il y a de funeste et de cruel dans un genre de gloire qui ne peut s^'fr* lever que sur des monceaux de décombres et de cadavres ; de l'autre, tout ce que Thumanitë, la liberté, la justice, l'égalité, peuvent avoir A souflfrir, quand cette gloire, investie de la toutepmssafnce, airrive gouverner .sansi2ont3«e-poids

XiB FILLBUI- DE BEAUMARCHAIS 163

et sans contrôle. Pierre était donc phis qnlà demi iftégrisé, lorsqu'un soir, A la fin fie Faïatomne, le docteur entra brusquement chez Genevière ; Jeanne courut à lui ; fîerre lui tendit la main. H répotidH à leurs caresses arec une expression de douloureuse sympatbie ; un TOîl» de deuil couvrait •son visage dont les rides semblaient pkw profondes que Ta "veîUe. La pâleur habituelle tle son front et de ses joiresise colorait au feu intérieur; sa rdix était brève et saccadée.

—Mes enfttnts, ârt-il, cl; vous, ma respectable amie, 1;out est "Sm ; la liberté est morte , et la franco tancée dans de nouvelles aventures.

Cest le moment de trembler pour ceux qu'on aime; car les tyrannies, celle a*un homme comm» celle d'une multitude , celle d*en haut comme celle d'en bas, soirt condamnées au même sort, soumises & la même loi : ^'exagé* Ter dans leisens de la violence et de Tinjustice j usqu'à ce qu'elles ne connaisseift plus d'autre

règle que leur bon plaisir ou leurs fureurs ; vivre de leurs excès en attendant qu'elles en meurent I

Et il leur raconta les préliminaires, les péripéties et le dénoûment de la journée du 18 brumaire.

Geneviève leva les yeux au ciel, et répondit par le refrain que chaque nouvelle catastrophe ramenait sur ses lèvres :

— - Voilà donc où conduisent, voilà donc à quoi servent les révolutions I . . .

— Bon ami I dit Jeanne au docteur avec une càlinerie charmante, à présent que ce général Bonaparte est le maître, est-ce qu'il ne va pas rappeler le roi de France et le rendre à l'amour de ses si:ûets?

—C'est peu probable , mademoiselle la petite duchesse, à moins que vous n'alliez le lui dire ! répliqua-t-il en souriant malgré sa colère.

Pierre l'attira dans un coin de la chambre et lui dit à voix basse :

— Cher docteur! à présent que Bonaparte est le maître, croyez- vous qu'il songe à rétablir Tancienne noblesse et à lui rendre ses privilèges?...

— C'est possible.... va le lui demander I répondit H. Berval avec un surcroit de brusquerie.

Puis le moraliste reprit le dessus, et il ajouta in petto :

— Pauvres enfants I... Dans cette calamité publique, Jeanne n'a vu que Tintérèt de sa caste ; Pierre, que l'intérêt de son cœur !

Cette dernière déception politique acheva de resserrer l'intimité de M. Berval avec le paisible logis de Geneviève. Il y apportait à la fois sa fausse misanthropie et son infatigable bonté ; il y était attiré par son désir d'être utile à Pierre, son envie d'échapper aux servitudes sociales, la puissance de l'habitude, et ses économies de vieux célibataire, ainsi qu'il appelait ses tendresses d'arrière-saison pour

im LE FILCBUL D^F BS^AUlffARGHÂIS

ses éewL élèves. II 99 pnomeVtait aussi d'observer et pentrétre de catéchiser sa pêtitit duchesse^ à mesure qv^He approchait die cet fige où il n'est pas encore jour, mais où il uTest plus nuit, et où tm sestimefit yna peut enfin préyaloir contre des* résistances factices. Ken souvent, pendant ces années transitoires, il put se croire^ arrivé ani bout de ses tribulaitons et payé de ses peines. Jeanne, dont il ne rmx^ lait pas faire une savante, mais seulement rintelligente coBB^xagne d'un homme digne d'elle, semblait safisir d'instinct cette délicate nuance. Tlsindis que sa figure et toute* sa personne passaient de la gentillesse à la grâce*, et de la grâce à une augélique beauté, son earac^tère, un peu revèehe au début, un peu enelffl à une sorte de méfiance contre ces trois affections qui Tenveloppaient tout entière, s'assouplissait de jour en jour et s'attendrissait au contact des ftmes d^'élite qui ne lui demandaient que de se lanser aimer. On eût dit une

SrB FILLEtJL DS BEAUMARGfirAI& 167

flemr exquise, longtemps captîTe dans une atmosphère artificielle, et s'épanouissaut touti crap* aro souHle d'une tiède brise, aux dt)ux Fsyoasr du soleil d'ayril. Tout se ressentait, en elle et autour d^elIe, de cet heureux dlrangemefit, de ces suaves influences. On était encore pllis ému que charmé en la regardant. Sa voix avait échsmgé les intonations dures et criardes de Tenfance mutine contre un timbre pur et pénétrant qui caressait toutes les fibres du cœur; sa démarche trahissait, par des alternatives de vivacité et de langueur, ce léger trouble qui n*est pas encore Famour, maîy qui peut en être le présage. Ses mouvements avaient l'harmonie d'une page d'Esther^ les

(adulations du cygne glissant à la surface d'un

beau lac. On ne pouvait la voir sans songer à une hermine et à un lis. Il y avait dians cet

ensemble un parfum d'élégance aristocratique^ d autant plus irrésistible qu'halle s'ignorait ellemême, un idéal de fraîcheur virginale fait pour

dompter les âmes les plus rebelles et les esprits les plus sceptiques.

Son attitude à l'égard de Pierre avait aussi de quoi ranimer les espérances du docteur et de Geneviève. Renonçant à ses allures de petite fille — nous allions dire de gamine^ — dont elle avait Pair de se faire une armure défensive, elle les remplaçait par un mélange d affectueuse familiarité et de chaste réserve. Elle n'était plus la sœur, elle n'était pas encore la fiancée ; elle remplissait les espaces intermédiaires par ses empressements passionnés ou ses attentives prévenances pour son vieux maître et sa mère d'adoption. Avec un peu d'optimisme, un observateur tel que H. Berval pouvait croire que ces efiusions de tendresse, de reconnaissance et de respect étaient destinées à lui faire deviner ce qu'elle n'osait pas dire ; qu'une bonne moitié en revenait à Pierre. Il en jouissait doublement pour Pierre et pour lui. Elle manifestait une curiosité sympathique et

de bon augure pour des souvenirs de famille qui ravalent d'abord laissée indifférente; la naissance et le baptême de son compagnon d'enfance, et Fintervention de ce fameux M. de Beaumarchais, dont le nom revenait encore quelquefois dans les conversations de la veuve du barbier. Sûr désormais d'être écouté avec faveur> le docteur en profita pour lui expliquer ce qu'elle pouvait apprendre sans inconvénient ; que M. de Beaumarchais était l'auteur d'une ' comédie qui avait fait dans le temps beaucoup de bruit, et qui en ferait encore ; que le principal personnage de cette comédie s'appelait Figaro ; que, Pierre étant né le soir même de la première représentation et H. de Beaumarchais ayant consenti à être son parrain, il en était résulté une sorte de confusion légendaire entre le héros et Tenfant ; que, dans sa pensée, le nom de Figaro, appliqué à Pierre, signifiait tout simplement la possibilité, la chance de parvenir à une situation assez belle pour

170 EE FILLEUL DE B ÎTA tTM ARC H A W

. n'avoir 4>lus à redouter le mépris* de personne.

— Et qui oserait le mépriser, lui si bon, si généreux, si noble de sentiments et de langage? s'écria Jeanne.

Elle craignît d*en avoir trop dît, et atpnita mt 430uriant :

— Allons , je voiis que» je puis mamtcnant lui donner sérieusement ce nom, que je ne comprenais pas , et dont je Taffublais par plaisanterie.... Croyez-vous quil en soît contrarié?

— Kbn ; mais je suis^sûr que le jour où vous

rappelleriez Pierre, là.... d'une certaine* façon, il serait encore bren plus content f

EUe rougit et ne répondit pas.

Cette petite scène se passait sous un tilleul' du jardin du Luxembourg, pendant que Geneviève et son iSs se promenaient dans la grande allée. Un instant après, Jeanne, retenant par les basques de son habit le docteur qui avait

IS FILLEUL D£ E£AUi(ARGHAId i71

vq>vi8 «a canne et parlait de rentrer cbaz lui, s'appuya dtmcement sur son hffat, et lui dit avec «un regard que Pierve «aurait yolontiere payé de sa vie :

— Hon ami, faites-moi répéter ma leçon de d)otanique. le orois la »l»en saveir^.. clest fierre «qnt me l^a apprise.

Sb semmAy ils euxmt là qoelqiws aenéesiiemmiseB. Boar Genevièye, oe bonheur se winpoeait 4e8 dauc sentiments les plus (pwrs qui puieeeiit amoindrir la jdistanoe entre la terre et ie dîel. Combien de fins, depnis dix ans, eïle aivit^gémi sau spectacle des saiumalea populaires lev des 'parades ofificielles qui celétbraient le outte ifle la Raiaon sur les autelfi de ia débauche -et de la fblial Ouelle privation lignante, de me pouvoBr., au nûlleu de ses doulouoreuses nérpreuaBS, aller s'aganouilkr dans fia cb&re église de .Saint-Germain des Prés, et demander A iDiea ia résignation et le oom*ageil Majmtenant elle ^ojfBît les égMaes aa

rouvrir, les prêtres, consacrés de nouveau par la persécution et le martyre, reparaître dans leurs sanctuaires, les fidèles, régénérés par le

fl

péril et le malheur, affluer autour de leurs pasteurs avec un empressement qui rappelait les premiers siècles du christianisme. Son âme simple, très-peu au fait des combinaisons politiques, ne cherchait rien au delà des conséquences immédiates et visibles de cette restauration religieuse : elle en jouissait sans essayer d'en démêler les secrets mobiles. Elle savourait les douceurs de la prière, la mystique odeur de l'encens, les hymnes de délivrance, les cérémonies des grandes fêtes, d'autant plus touchantes qu'elles avaient perdu leur magnificence extérieure pour reprendre possession de la pauvreté évangélique. Geneviève apportait au consolateur divin le trop-plein de son cœur.

Son amour maternel se confondait avec les pieuses ardeurs de sa foi; précieux privilège des mères chrétiennes qui, en priant pour leur

enfant, absorbent Tune dans l'autre leur maternité et leur religion t

Ne se mélait-il pas quelque alliage terrestre à ces ferventes extases? L'avenir de Pierre, son amour pour Jeanne, l'espoir, longtemps voilé, de voir Torpheline répondre à cette passion, trop profonde pour ne pas être effrayante, n'attiraient-ils pas sur ses lèvres d'autres prières que celles de son Eueologe? Ce qui est positif , c'est qu'elle ne pouvait se défendre d'un mouvement d'orgueil et de joie lorsque, le dimanche, conduisant Jeanne à la messe, elle recueillait sur son passage des murmures d'admiration arrachés aux plus insouciants par cette idéale beauté. Ce sentiment était plu

doux et plus complet encore quand Pierre les accompagnait. De temps à autre, elle entendait des gens qu'elle n'avait jamais vus, s'écrier en la suivant du regard : « Oh ! l'heureuse mère ! » Et elle était tentée de leur répondre : < Oui, bien heureuse; car j'aime Jeanne comme si

l'étais ia jmàie, et «elle peut -^user mmi filsl»

Le doctrar Barval a/irait fia part dans tes ûotaimmitirdiveB, édoséa^sor ées tombeaux.

Jnaqa'an seuil de la vieillesse, la passion iim saifsok avait st^priiné pour im .le besoin d'aimer, a ae coHopapait parfois A un de Ma vma herbiers idont les .pages ne 'enfermaient que des feuilles mortes 0t ^es ,phuites idesséchéee. Uétude, les livres, l'mstomie, rbApital, l'am- 'Phitbéâtne^airaientacosqparé sesjennes annàes. Pins .tard, il ts'était ifaabitué A ne vivve qne par le ociveaia; 401 l'avait recherché pour son eaqprit, aes rtalents, aadiscrétion à toute épnenive, et ses iieures, prises par sa clientèle, s'étaient envolées une à une, sans lui dire s'il avait un ccBur. fians la société brillante et frivole dont sa 'proiessi(Hi Im ouvrait les salons et les boudoirs, il avait surpris des secrets, deviné des larmes, assisté à des scènes d'intérieur peu propres a le brouiller avec fies goiàs ée «éli<-

bataire. Ayant constaté^ dans ses causeries et ses lectures, que jamais on n'avait tant parlé de âentiment» et s'apercevant, dans le monde, . qae Jamais on ne s'en était moqué avec plus d*audace, il avait fini fàr conclure gue le sentiment n'existait qu'en effigie;. que, pour éviter d'ôtre malheureux ou ridicule, .il fallait aimer le moins possible et ne s'attacher à personne. Sur ces entrefaites, la soixantaine était arrivée,; plus que jamais le docteur avait cru qu'il finirait comme il avait vécu, dans une atmosphère de philosophique indifférence. On Tau- Tait bien étonné, si on lui eût dit qu'il allait commencer à vivre.

C'est que, malgré sa remarquable sagacité, il ne se connaissait pas lui-même. Il est difficile de s'étudier sans se recueillir, et le recueillement était peu praticable dans cette existence, toute de mo\ivement au dehors, toute de sèche* resse au dedans. Le jour où le docteur Berval se reposa, il comprit que son cœur était do

ceux qui s'ajournent, mais n'abdiquent pas. Il lui suffit des aimables vertus de Geneviève, de son intrépide dévouement à la duchesse d*Erlange en un moment où le chacun peur soi^ chacun chez soi^ semblait devenir la loi commune, pour éveiller en lui une émotion inconnue, une émulation généreuse, le vague désir de s'associer à ce modèle de simplicité et de bonté. Bientôt, ce qu'il y avait encore d'indéfinissable dans cette première impression s'était fixé sur les fronts charmants de Pierre et de Jeanne, et le docteur avait trouvé l'emploi du trésor caché qu'il venait de découvrir. C'était bien là le rayon d'hiver, dans les pays chauds, qui fond en un matin la couche de neige et fait reparaître, sous les déchirures, les chrysanthèmes et le gazon. Tout ce qui pouvait l'intéresser, 4e ranimer, le piquer au jeu, se trouvait réuni chez ces deux enfants. L'un était le fils de Geneviève, le filleul d'un homme célèbre que M. Berval avait connu au temps où il était

lui-même une célébrité. L'autre, noble orpheline ramassée sous Téchafaud, adoptée par la veuve d'un barbier, résumait dans sa destinée et dans sa personne les tragédies, les mystères et les contrastes de cette formidable époque. Tous deux ofiEraient à un observateur, à un savant, l'attrait d'une éducation à faire, et ils y apportaient assez d^aptitudes naturelles et de qualités originales pour encourager leur maître. Dénouer cette tragédie en idylle, effacer ces contrastes, terminer cette éducation par un mariage, contribuer à la défaite d'un préjugé, quelle aubaine I Un moment il avait désespéré de sa tâche ; il avait craint que la voix du sang ne fût plus forte que tout le reste ; mais a présent, rassuré par l'heureux changement de Jeanne, il ne doutait plus du succès final, et il s'applaudissait d'avance» Cette espérance le ramenait à chaque instant chez Geneviève. Remarquant qu'elle perdait de ses forces, quoique jeune encore, et qu'elle ne pouvait plus suffire à ses soins de ménagère, il

exigea qu'elle acceptât de sa main une servante^ une vieille Bretonae, nommée Marianne, dont il payait les très-:mod£stes gages. Afin de rétablir l'équilibre, et de peur de poser en bienfaiteur, il Vîmritait A dioer àtnx ou trois fois par semaine. Seulement, comme il se déclarait gourmand et prétendait connaître les bonsen^ droits, il «iv&it soin d'apporter, tantôt im pâté de liAttge, tantôt une poularde de Bresse, tantôt un sia£ de ibonbons pins spécialement dédié â la petite éuûimse. Ces ^ners étaient aussi gds que le permettait une situation màlée de trop d'incertitudes et de douloureux souvenirs pour que ce .petit «groupe p4t se livrer franchement A la joie. Geneviève parlait peu ; il lud suffisait de Y^MS* auprès' d'elle tout ce qu'elle aionit, tout ce qui la raitaohAît à la vie. Le docteur no négligeait rien pour faire briller Pierre, dont ie cœur bondissait quand ses réponses obtenaient de Jteanne un bon et sympathique sourire. Il n'avait {dus^.ses désespoks et ses ^dé«

LB FILLEUL DE BEAirMAR<!IHAISM lT9i

couragemfiptis d'autlreforis ; pourtant» aux betire9 de confianee et d'apaisement succédaient des retours dTBquiëtode eV ie doate. Le bon"-

heur auquel il aspirait lui semblait si hauft, il s'étaUf cru si' fon^temps ihes^cAle' âe> l^teindre, qu^ rien>un^este> un^mot dR an hasardi un iiuag9 pasBsnt sur ee- frds yisage, le replongeaient dans toutes s«s emrgtmseS'. D0 ses* airs de dachess» en miniature, de ses supériorités dfe» naissance qui Favaîen* sî souvent efih!ayé e<l désolé^ Je^mne ne gainlai4 ^îune^ nuance- de dignité naturelle» qui ne déplaisait pasi Pierre^ mais qui Fintioiidmik. Bans, se» moments de trouble et de pessimieme, il prenait eette dignité: pour de la froideur. Lorsque le docteur ou Geneviève cherchait à le rassurer:

« Je vous disqu*elle ne m'aime pas, répliquaitil, comme je voudrais être aimé. Elfe m'aime* d'amitié, partend^esse pour vousî pour ne pa» vous affliger.... rien de plus!... Abl tfest que je Taime teop pour qu'elle puisse jaffiAaîs me

rendre ce que je lui donne I » Mais bientôt Jeanne arrivait; elle lui tendait la main, lui disait quelque douce parole, et Pierre était consolé.

Ces jours de soleil se prolongèrent jusqu'en janvier 1804. Vers cette époque, Pierre et Jeanne eurent, à quelques semaines d'intervalle, un double sujet d'inquiétude. Geneviève, dont la santé n'avait jamais été bien forte, se plaignit d'abord d'un peu de lassitude; puis survinrent de légers accès de fièvre et de pénibles insomnies. Le docteur lui tâta le pouls, ordonna des potions anodines, rassura ses enfants, lui recommanda surtout d'éviter les émotions trop vives, conseil plus facile à donner qu'à pratiquer. Il constata à plusieurs reprises — pour me servir de la formule proverbiale — que la lame usait le fourreauy et un soir il dit à Jeanne, avec une intention marquée :

— ma chère demoiselle, ménagez bien le

cœur de votre mère ; sans quoi je ne réponds de rien I

GeneTiève parât se. rétablir, et ne garda de son indisposition passagère qu'une pâleur qui rendait encore plus touchante sa mélancolique figure. Ce qui manquait à sa convalescence, c'était justement ce repos d'esprit que M. Berval ' lui avait conseillé. Comment ne pas trembler.à Fidée de ce que deviendraient Jeanne et Pierre, si elle n'était plus là?... Ils ne pourraient plus même demeurer ensemble, et le peu qu'elle leur laisserait ne suffirait pas à les faire vivre. Grâce â son égoïsme maternel, dont elle s'accusait, sans se croire capable d'en guérir, Pierre, qui approchait de sa vingtième année, n'avait pas d*état. M. Berval assurait bien qu'il avait admirablement profité de ses leçons, qu'il pourrait subir sans crainte tous les examens, et que, le jour où il le voudrait, toutes les portes lui seraient ouvertes. Geneviève, si peu initiée qu'elle fût aux tristes rouages de la

18i LB riLLBUL DE BEAUMARCHAIS

sodété — «ndeiine ou nouyelle t- savait qm les apprentissages sont durs, que les salles d'attente sont pleines, et que l'on a le temps de moitiiF de faim arant d'être sumumé*raire.

Bile comptait, il est vrai, sur Taffection ton- , jours croissante de M. Berval pour ses enfants et pour elle; mais le docteur était presque septuagénaire. Déjà sa démarche s'alourdissait; il s'essoufflait aisément, et son visage amaigri avait une exp^ssion de fatigue et de malaise. D'ailleurs, avant de savoir que Dieu accorderait à sa vieillesse une famille adoptive, il avait, suivant un usage assez explicable chez les vieux garçons, placé sa modeste fortune en rentes viagères. Et puis, ne lui restaitil pas des parents qui auraient droit à son. héritage? Geneviève ne le lui avait jamais demandé; toute question d'argent répugnait à son âme délicate. Sa véritable inquiétude, c'était rage du bon docteur ; c'était la possibilité d'un

malherrr qui priverait sçs enfants de leur dernier soutien.

Hélas I elle put croire bientôt que ses craintes étaient des pressentiments. Un jour, le docteur ne vint pas ; il fit dire qu'il était un peu souffrant, et qu'il demandait à ses chers élèvfes une petite yisite. Un vieillard forcé de garder la chambre par une glaciale journée d -hiver, îl n'y avait rien là de bien extraordinaire ; et pourtant Geneviève et son fils tressaillirent; Jeanne eut peine à retenir ses larmes. Tous trois avaient le cœur serré, comme à l'approche d*nn malheur.

Ils sortirent à l'instant. Le docteur habitait le quartier de l'Observatoire. Février enveloppait d'un voile de brume le jardin du Luxembourg. Les rares passants ressemblaient à des ombres. Les arbres de la grande allée estompaient dans le brouillard leur noire silhouette» Les objets extérieurs s'accordaient trop hWù avec les impressions de tristesse.

Nos amis trouvèrent M. Berval assis ou plutôt affaissé dans son grand fauteuil à la Voltaire, seul luxe de son appartement. Son visage trahissait une intime souffrance, mais rayonnait d'intelligence et de bonté. Il les reçut, le sourire sur les lèvres ; la veille , leur dit-il , en traversant le Luxembourg, il avait éprouvé un refroidissement; pour tout le reste, il épargnait à leur amitié les explicfrtions médicales. — Aujourd'hui, ajouta-i-il, je suis encore un peu trop fatigué pour que nous puissions causer tout à notre aise ; revenez après-demain, il me semble que nous aurons bien des choses à nous dire I

Pierre aimait Jeanne avec passion ; mais son âme ardente était trop pure pour mêler un sentiment égoïste aux inquiétudes que lui inspirèrent 'tour à tour la santé de sa mère et celle de son maître ; sans quoi il aurait pu remarquer que, à chacune de ces secousses, Jeanne devenait pour lui plus affectueuse et plus confiante ; comme si elle avait voulu le dédommager ou lui laisser deviner que, en cas de malheur, elle lui resterait. Ces deux natures exquises ne pouvaient mieux s'entendre et

186 LK FILLSqL DE BEAUMARCHAIS

s'unir que dans la douleur. Les larmes sont de droit commun ; elles ne savent pas s'il y a une

bourgeoisie et une noblesse.

Le surlendemain, il y avait du mieux dans rétat de M. Berval. La visite fut plus longue. Le docteur voulut s'entretenir séparément «vec Pierre et avec Jeanne :

— Mon jeune ami, dit-il à Pierre, te voilà un homme I... Ne nous attendrissons pas, et parlons de ton avenir. Tu seras mon héritier ; mids ma saocession est bien peu de ctioee, «uif ma bibliothèqiie et mon herbier , dont ta es digne. La semence est bonne, le temûn excellent; nuiintenant il fant songer à la récoite..., Ainttr ta mère, chérir Jeanne, soigner l'une, épouser l'autre, c'est très-Uen; mais tu ne dois pas oublier que, d'un mmnent a Tautre, tn peux devenir loir seul «ppuL..« Je ne t'apprendrai rien en te disant; que ta mère est nne sainte, que Jeanne est un ange.... An BUieii 4es traverses de cette vie, c'est beauoonp, pour

LS FILIifiUL D£ BEAUMARCHAIS i87

«n jfiUQe hoaime tel que toi , d^avoir à se cKré tous les matins : pour réaliser toutes les es^rances, pour braver toutes les éi^reuv^, pour m^encourager au travail, il me suffît de songer i ma mère et à ma fiancée (car je m'obstine à lui donner ce doux nom, et elle ne me démentira pas). Je te crois, Pierre, doué de nombrea^ ses aptitudes* Tu pourrais étre..«« voyons..*, auditeur au Conseil d'Ëtat.... mais je ne Vj eafage pas«... Tu t^asservirais i un b(»nnie qui »e veut que des esclaves et & qui je ne puis pardonner son 18 nrumaire«... ingénieur, bibliothécaire 9 professeur ou répétiteur de œa- Uiématiques, secrétaire d'un membre de llns- ^tut, attaché au Ifaiséum d'histoire aaturelk, ▼oUà ce qui te conviendrait mieux.... Je te donnerai des lettres pour quelques savanlte qui ant été mes amis, et que je me reproche d'avoir négligés.... Je te dis tout cela par |^ caution, et parce qu'on ne sait pas ce qui peut arriver.. •• Pour le moment, ne t'^raye pas, et

sèche tes larmes.... Je suis malade ; je ne suis pas encore mort.

H dit à Jeanne :

— Ma chère enfant, Dieu qui vous a fait naître d'un sang illustre , et qui a permis que la méchanceté des hommes vous fit orpheline presque dès le berceau, Dieu qui a voulu que la veuve d'un barbier devînt votre seconde mère, vous indique , par ce contraste, votre avenir et votre devoir. Vous avez une mission à remplir en ce monde.... il faut que la noblesse de votre âme vous serve à sacrifier la noblesse de votre naissance.... Mon âge, ma tendresse pour vous, Tétat de ma santé, ma qualité même de docteur, m'autorisent à vous parler à cœur ouvert.... Je ne dis rien de Pierre, — vous n'êtes pas forcée de l'aimer autant qu'il vous aime, — sinon qu'il dépend de vous de le frapper d'un découragement funeste ou d'en faire un homme capable de s'élever très -haut. Pour cette âme, que j'ai pu

observer avec une attention scmpuleuse, il n'y aura pas de milieu ; l'aiguillon qui excite ou le coup de massue qui écrase.... selon qu'elle sera repoussée ou partagée , sa passion décidera de son sort.... Mais pardon I j'oublie que je ne voulais vous parler que de Geneviève.... Il y. a un . mois, quand elle était souffrante, je vous ai rassurée de mon mieux, et je ne vous ai pas trompée.... A votre tour, ne vous y trompez pas.... Si on la séparait de vous, s'il lui fallait renoncer à son rêve, voir son fils réduit au désespoir par votre indifférence ou votre refus, Geneviève en mourrait I...

Il prononça ces dernières paroles avec un accent de conviction profonde, qui leur prêtait une expression prophétique. Son émotion fut communicative. Au lieu de répondre, Jeanne, par un mouvement délicieux de grâce virginale, se jeta dans ses bras, et lui offrit son front à baiser ; puis elle murmura à son oreille :

tt Soyez tranquille I elle ne mourra pas ! »

M. Benral o» lui dfffimiwia lien de pins; ii •ODupritqw 1a canse était gagnée.

B iallat «e séparer; mais oa se quittait cette fois sous une ioqiressîoii coasolanfa. Le iirouîllard de l'aTanfc-feille atait disparu. Oa était aux derniers jours de février; un souffle léfer, attiédi , circulait à travers les allées. Un gai ra|on de soleil, glissant sur la cÉne des aorbtes^ semblait courir à la rencontre du printeu)ps. Pierre donnait le bras tantôtà sa mère, tantM i Jeanne. Jamais ii ne s'était senti si heureux *, le bras de Jeanne s'appuyait suç le sien, un peu plus que le nécessaire. Arrivé devant ie grand basnn, il ralentit le pas; il se souvenaitdes heures cruelles qu'il avait passées dans ce jardin, deux ou trois ans auparavant, alors qu'il croyait que Jeanne ne Taimerait jamais. — Qu'il fait beau I qu'on est bien ici 1 s'écria-t-il,

Geneviève, un peu fatiguée, proposa de faire ane halte avant de rentra au logis. Il y avait

LB FILLfiUIi DE BEAUMARCHAIS 191

déjà, A cette époque, des bancs et des «baises éa paille le long de l'allée demi*circulaire <iii'a • lirite la grande terrasse. Geneviève s'assit et tira de sajpocbe un journal que lui avait prêté, le matin^ une de ses voisines. EUe le déplia, et se mit A le lire avec une parfaite indifférence. Tout A coup ses enfants la virent pâlir ; la stupeur, répouvante , le désespoir, se peignirent sur son visage, calme et souriant tout à rbeure. Elle étouffa A grand'peine un cri d'angoisse et parut près de s'évanouir. Jeanne et Pierre, croyant à une indisposition fortuite, s'élancèrent pour la secourir ; mais , par un suprême effort, elle redevint maîtresse d'ellemême. L'borrible contraction de sa ligure se détendit et s'apaisa. Elle replia le journal et le remit dans sa pocbe en disant d'une voix tremblante : « Ce n'est rien, ehers enlants, abjsolument rien.... Vous savez. •«. ces premiers soleils.... avant de sortir, j'avais un peu de mi* liraine.... C'est passé.... rentrons!...»

Ils se mirent en marche. Pierre soutenait sa mère, qui chancelait de temps à autre. On n'échangea pas une parole pendant le trajet, d'ailleurs fort court, qui va du Luxembourg à la rue de rAncienne-Gomédie. Sans pouvoir s'expliquer ce nouvel incident, les jeunes gens sentaient peser sur Tâme de Geneviève un je ne sais quoi de mystérieux et d*effrayant, dont ils prenaient leur part. A peine rentrée dans la chambre, Geneviève, ordinairement ennemie des gestes violents, se précipita sur Jeanne comme une lionne dont on enlèverait les petits, et Tembrassa avec une sorte de fureur.

Sans doute, elle craignait de se trahir; car, dans cette fougueuse étreinte, elle ne prononça que quelques mots inintelligibles. Puis ses forces défaillirent de nouveau , et elle retomba presque inanimée sur sa chaise.

A dater de ce moment, cette femme si douce eut d'étranges alternatives de vivacité, d'amertume et de tendresse. Dans la même journée,

i la même heure, il lui arrivait de s'emparer de Jeanne, de lui prodiguer les caresses les plus ardentes, et, un instant après, de la repousser, comme si elle avait vu se dresser un spectre entre elle et sa fille adoptive. D'autres fois, c'était Pierre qui devenait l'objet de ses inégalités d*humeur. Il s'en alarmait d'autant plus qu'il savait, d'après le docteur, combien les émotions trop fortes pouvaient être fatales à sa mère.

Cette fenune si pure semblait avoir perdu même le repos de la conscience. On eût dît qu'elle se débattait sous le choc d'un ennemi invisible, qu'une puissance infernale la forçait de choisir entre un désespoir et un remords.

Cette femme si pieuse n'avait plus, à l'église, l'attitude sereine et recueillie que retrouvent les chrétiens sincères dans ce lieu d'inviolable refuge, alors même qu'ils doivent être ressaisis, au dehors , par toutes les douleurs de la vie. Depuis le rétablissement du culte catholique, elle avait donné toute sa confiance à un

saint prêtre de Saifit-Sulpice , ïàïibé Dermaot, édiappé, comnie par miracle, aux massacres de septembre. L'abbé Dermoat avait fait faire à Jeao&e sa prenûère communion. H aimait à regaixler ^ms Tâme limpide de Geneviève, et il ne lar4Ni;4a[t à lui reprocher qu'une tendresse trop paiisionnée pour son fils et pour l'orpheline. Eficore ce reproche ne s'ezprimait-il que sous la forme d'une appréhension amicale : « Prenez garde I il n'est pas sage de trop s'attacher à dies affections , légitimes sans doute, mais périssables.. •• au jour de l'épreuve^ la résignation est plus difficile. »

Bien des fois, pendant les journées qui suivirent. Geneviève alla jusqu'à la porte de l'abbé Bermont. Toujours elle retournait sur ses pas en murmurant des paroles entrecoupées : « Non I son L.. c'est impossible 1 il me dirait que c'est mon devoir, qu'il ne m'est pas permis d'y manquer, que Dieu me demande ce sacrifice..,, •t je ne pahi p«il jt/je veux pas 1... »

Chez M. Berval «lie s'observait davantage.

Alléguant Pétat de maladie du docteur, elle avait détendu & ses enfants de lui rien dire qui pût le ti^ubler. D'ordinjûre elle les laissait chez lui sous quelqpie prétexte, et revenait les reprendre ; soit qu'elle redoutât la sagacité de son vieil ami , soit qu'il lui fût devenu trop difficile de causer d'un sujet autre que celui qui la dévorait.

Si nous écrivions une histoire à sensation et à surprise, peut-être vous ferions-nous attendre indéfiniment le mot de cette douloureuse énigme. Mais notre simple récit s'arrangerait mal de ces artifices ; voici ce qu'il y avait d&ns le journal :

<K Chaque jour la sage politique et la magnanimité du Premier Consul ramènent des Français égarés , qui ne demandent plus qu'à s'unir dans un même sentiment de gratitude et d'admiration pour le héros législateur. Bientôt l'émigration nous aura rendu tous les survi-

196 LE FILLEUL DE BEAUMARCHAIS Tants quelque peu coosidérables de l'ancifiDiia noblesse. Parmi les retardataires, récemment rentrés à Paris , on cite l'ei-prince de Rieux, M. Jules de Tamayon et H. Louis-Maurice, cidevant marquis de Trévières. •

Il y a des moments dans la vie où nous nous refusons à l'idée d'un malheur qui pourrait détruire nos rêves. Il y a dans un amour partagé, alors même que le partage est un peu inégal, une mystérieuse puissance, prompte i absorber à son profit tout ce qui essayerait éd la troubler ou de la contredire. Il en est de cette espèce d'égoïsme à deux comme de ces maisons parées pour une fôte, où une figure rembrunie ferait tache, où on n'oserait entrer

si on ne laissait sur le seuil les inquiétudes et les tristesses.

Pendant quelques jours, Pierre et Jeanne s'alarmèrent en voyant Geneviève si agitée, si différente d'elle-même. Puis elle parut se calmer; sans doute elle s'était fait violence; ils profitèrent de cet apaisement sans se demander quels efforts il avait coûtés. Rien n'était «hangé, en apparence, dans cette tranquille existence; Geneviève avait repris ses occupations habituelles. Si, le matin, son visage accui^ait une douloureuse insomnie, elle avait soin d'en effacer les traces. Si une larme montait à ses paupières, elle se détourniût pour la cacher. S'il lui arrivait, en parlant à son fils ou i l'orpheline, de s'arrêter tout à coup comme suffoquée* ^lese hâtaU d'attribuer son malaise AUX craintes que lui inspirait T^tat de santé de M. Serval. H eût fallu un observateur bien Attentif et bien pénétrant pour s'apercevoir jpitt'elle dépérissaJL

^Aj*-.

Cet ohservaieur, nous le connaissons. Ea toutautre temps, le vieux docteur eût promptement deviné le ravage intérieur que dissimulait cette tranquillité factice, et peut-être eût-il amené €reiieviève à lui dire son secret; mais il avait lai-miéme à lutter contre une situation analogue. Trop savant pour se faire illusion sur son mal, trop f^me pour en avoir peur^ il voulait que ses amis passent ignora: encore rapproche de son agonie.

L'imagination contemporaine va chercher ses effets bien loin ou bien bas. Il lui faut, ou des bizarreries physiologiques qui favorisent le despotisme des sens sous prétexte d'étudier les phénomènes du cœtir, ou des complications infinies qui prêtent aux fictions du théâtre et du roman quelque chose des tours de force du gymnaste. Je me trompe peut-élre, mais il me semble que ces deux êtres d'élite, cette mère et ce vieillard, se sentant mortellement frappés, et s'accordant, sans se rien dire, pour

éviter de mêler une image de deuil à de douces fiançailles, offrent un spectacle pathétique. Ne nous lassons pas de le redire i cette époque troublée, dont les désastres et les périls donnent le vertige aux plus intrépides. C'est le triomphe de la matière qui a préparé notre chute. C'est par la prépondérance de l'âme que nous pouvons racheter nos fautes.

Trois semaines s'écoulèrent sans apporter de notables changements dans une situation comparable à ces chaudes journées où l'on voit, en levant les yeux, l'azur du ciel, et où l'on entend, en prêtant l'oreille, les sourdes menaces de l'orage. Le 21 mars, dans la matinée, Geneviève, accompagnée de Pierre et de Jeanne,

fit au docteur fierval sa visite habituelle. Il était plus sombre et plus affaibli que la veille ; il attribua ce redoublement de malaise aux rumeurs qui cû*culaient dans, tous les quartiers de Paris. Soit pessimisme de malade, soit instinct prophétique de mourant, le docteur dé-

LE FILLEUL DE BEAUMARCHAIS âOl

venait chaque jour plus sévère pour le Premier Consul, qui allait être TEmpereur. — Il date bien plutôt, disait-il, de 93 que de 89. lia supprimé de la Révolution ce qu'elle avait de bon, ses aspirations vers un idéal de liberté ; il lui prend ce qu'elle a eu de pire, le despo* tisme, la violence, l'esprit de dictat^re, le goût du sang, le mépris de la vie humaine.... Voici des conspirations qui le servent à sou* hait ; pour arriver du Consulat à l'Empire, il enjambera des cadavres.... On le dit exaspéré d'avoir encore à redouter des ennemis, des adversaires, des meurtriers peut-ôtre , dans cette France qu'il croyait courbée sous son joug ou enivrée de son prestige.... Sincère ou simulée, cette exaspération cache ses desseins; sa colère n'est qu'une forme de son ambition. Il veut qu'on le force d'accepter la couronne et qu'on étouffe sous la pourpre impériale les griefs du Premier Consul.... En attendant, que va-t-il faire de ces illustres ou héroïques cou-

SM LE WILLEXIL DS BEAITlf ARGHAI8

p6bles, Honau^ Geofrgea, Kchegra, de ces iatr^ides gentilshommes dont le crime est d^avoir cru qne la RépuUique ne ponrait périr qa'sa profit de la royauté ?... Il fera grftce i quelques-uns pour inaugurer son rôle de César; les autres seroot exécutés.

— Encore du sang! Encore des larmes I Toujours des supplices F... La dictature aussi cruelle que Fanarchiel murmura tristement Geneviève; à quoi donc a servi de fiiire une révolution?,..

— Hélas t chère dame, nous nous le demandions il y a dix ans.... Nous nous le demandons encore.... Dieu veuille qu'il arrive un moment où personne ne le demandera plus!...

D s'était animé en parlant ; il se laissa re-

tomber sur son fauteuil ; ses y eux avaient ta

fièvre; de rapides alternatives ^agitation et d'abattement se succédaient dans son attitude et sur son visage; dernières lueurs de la lampe prête â s'éteindre!

Pour ne pas aggraver sa fatigue, ses amis m levèrent en lui disant : « à demain l» Il fit alon^ un effort pour se redresser, et attira auprè» de lui Pierre et ta paite duchesse. Sa figure pàl» et amaigrie prit une expression de solennité ^qu'ils ne lui connaissaient pas. Par un geste

d'autoirité paternelle, il s'empara de leurs mains et les joignit; Jeanne ne retira pas la sienne.

*— Mes aorfaots ^ leur dit-il, recevez la bénédiction d'un Tieillard qui s^est consolé, em vous aimant, d'avoir oublié d'aimer!...

Us reprirent le diemiii tant de fois parcouru qui les coiiduisait de l'Observatoire i la maison de Geneviève. Pierre et Jeanne marchaient un peu en avant. Elle avait voulu qu'ils fussent plus libres d'échanger leurs confiances et leurs tendresses.

Leur émotion était prcrfonde» Jusqu'à ce ma* ment, l'amonrâe Pierre s'étaît mille f6is trahie jafliais déclaré. D crut l'heure venue d'en finir

Sffi4 LE FILLEUL DE BEAUMARCHAIS

S¥ee les dernières réticences, et dit à Jeanne d'une voix tremblante :

— Oh ! que je vous aime ! et combien vous êtes bonne de n'avoir pas retiré votre main !

— Fallait-il désoler ce bon docteur? répliqua~i-elle avec un sourire mélancolique.

— Ce n'est donc que pour lui épargner un chagrin? reprit-il avec angoisse; rien pour moi I Pas un battement de cœur qui réponde i un amour dont je vivrai si vous ne me repoussez pas, dont je mourrais s'il fallait vous perdre !...

— Oh 1 par grâce, mon ami, ne parlez pas ainsi!... vous savez bien que je vous aime!...

Par un secret accord, un scrupule de pudeur naturel aux âmes délicates, ils cessaient tQus deux de se tutoyer au moment même où ils semblaient prêts à se fiancer l'un à l'autre. Elle poursuivit avec une expression affectueuse qui promettait tout, excepté la passion :

— Chaque jour ajoute à ma tendresse, à ma

reconnaissance pour votre mère ... L'idée de devenir encore mieux sa fille a pour moi un charme ineffable.... L'idée de Taffliger serait la plus cruelle de mes peines.... Et vous, Pierre, cher compagnon de mon enfance, comment ne vous aimerais-je pasî... Votre éloge, dans ma bouche, serait bizarre, peu convenable peutêtre.... mais, en vérité, je cherche vainement la qualité qui vous manque....

— Ahl je ne la cherche pas, moil je ne la connais que trop bien I répondit-il avec un mélange de douleur et d'emportement.

— Je vous devine, Pierre, et je veux profiter de l'occasion pour vous parler à cœur ouvert.... Ce sera la première et la dernière fois que nous aborderons ce sujet.... Je vous ai paru, dans les commencements surtout, trop préoccupée du sentiment.... du souvenir de ma naissance.... Chose singulière, n'est-ce pas? une petite fille s'obstinant à croire que st»n nom a une valeur et lui imnose un devoir I Chose

blâmable, une orpheline sans appui, sans res« source, recueillie et sauvée par la charité d'une femme admirable, et refusant d'oublier le seul bira qui lui reste, une fiction, un rêve, rimage d'un passé dont elle est fière, mais qui ne reviendra plus I... Une incorrigible petite du, chesse, dirait le bon docteur.... Une ci-devant entêtée, diraient les jacobins d'hier, les plats valets d'aujourd'hui.... Que voulez-v<wsî c'était dans le sang.... un instinct ou un héritage.... Mais j'ai grandi, j'ai réfléchi; à mesure que se révélait à moi, dans toute sa grandeur chrétienne, le bienfait de votre mère, à mesure que je me sentais pénétrée de ses vertus, de sa bonté, de son amour maternel, et que j'apprenais à vous bien connaître, mon préjugé — n'est-ce pas le mot à la mode? — perdait son caractère de résistance et de méfiance...» Main* tenant, mon ami, pardonnez-moi ce que j'en garde eneore.... Ce n'est plus de Torgueil, c'est de la piété filiale.... Je ne relis plus des par-

chemins, je pleure sur des tombeaux.... Ea dépouillant la noblesse, en s'effbrçant de la détruire, en trsdnant à Téchafaud ou dans les geôles ses représentants les plus illustres, la RéTolution en a fait quelque chose de sacré comme la faiblesse et le malheur.... On renonce i un privilège ; on ne se détache pas d'une infortune ; on abandonne un palais ; on ne jette pas une relique..;. Pierre 1 si je vous disais : Je suis fière, parce que ma mère était une amie ée la reine, parce que mon père était duc et pair, ce serait un tort... mais je voiis dis : Je M veux pas abdiquer mes souvenirs de famille, paice que mon père est mort martyr de la Terreur, {mrce que ma mère ert morte de.

désespoir.... Âurez-vous le courage de me blâmer?

£Ue avait prononcé ces paroles avec une émotion qui ajoutait encore à son idéale beauté ; elle continua d*uB ton plus calme :

— Et puis, mon ami, ne vous plaignes pas

trop de mes entêtements d'aristocrate.... ils • m'ont servi....

— A quoi?...

— A vous rendre avec usure ce que je vous avais d'abord disputé.... à apprécier en vous, non- seulement cette noblesse d'intelligence et de cœur qui vous fait l'égal des plus hauts per-sonnages, mais cette noblesse de manières et de langage qui peut tenir lieu de blason.... Ah! c'est une autre manie qui me vient aussi de naissance.... Un mot grossier, un geste vulgaire, un propos de corps de garde, m'auraient mise au supplice.... Et, je vous l'avoue franchement, si je vous avais entendu jurer une seule fois, je crois que je serais morte plutôt que de vous épouser....

Pierre tressaillit à ce mot qui ne lui laissait plus de doute sur les sentiments de Jeanne.

— M'épouser!... vous m'aimez donc?... murmura-t-il en pressant le «bras de l'orpheline

contre le sien; m'épouserl... vou$ m'aimez donc?...

On eût dit cpi'il voulait se rassasier de ces douces paroles, les entendre toujours et les répéter encore.

Jeanne n'eut pas le temps de répondre ; ils ar- « rivaient, et Geneviève était venue les rejoindre.

Marianne , la vieille servante, les attendait dans la chambre de sa maîtresse.

— Madame ! dit-elle à Geneviève, vous avez eu une visite.*., un vieux monsieur....

— Gomment est-il, ce monsieur? demanda la veuve, saisie, à cette annonce si simple, d'un trouble insurmontable.

— Grand, voûté, maigre, pas très-bien mis.... à peu près de l'âge de M. le docteur.... mais il n'a pas l'air si bon.... Faut croire qu'il était absent depuis bien longtemps.... car il ne savait pas....

— Quoi donc?

— Que madame était veuve..,. Il a commencé

par demander M. Eustache Goudard.... Il a dit qu'il reviendrait demain matin.

L'agitation de Geneviève devenait plus visible. Pierre et Jeanne n'y comprenaient rien....

. — - Son nom? Il n'a pas dit son nom Y balba- • tia-t-elle d^une voix étouffée.

— Pardon, madame.... il Ta écrit au crayom sur ce chiffon de papier....

— Donnez donc I

Geneviève arracha le papier des mains d« Marianne. Un cri d'épouvante s'échappa de sa poitrine ; sa figure se couvrit d'une pâleur mortelle ; ses yeux se promenèrent avec égarement sur Pierre et sur Jeanne , terrifiés sans savoir pourquoi ; elle s'appuya sur Marianne pour ne pas tomber, et dit avec um firisson de vertige :

— Le marquis de Trévièresl...

— Le marquis de Trévières I... Mon oncle 1... s'écria Jeanne, à qui ce nom parut inspirer plus de surprise que de joie.

LE FILLEUL BB BJSAUMARGHAlS ill

— Votre onde, f que vient-il faire ?..• Que Tent-il?... Aiil ce mauxjuiS'de Trévières était Totre oncle ^.,. fit Pierre, dont le désespoir dépassa d'un bond celui de Geneviève.

— Oui, sans doute.. .. le frère de ma inère«.««

— Ah I c'était donc un pressentiment i.». c'est pour cela que ce nom, ce nom fatal, se ^rava si profondément dans mon oœur> i un âge où les impressions s'efhoent si vite!... Vous vous en souvenez, ma mère 1 continua le malheureux jeune homme dont les sanglots étranglaient la voix; c'était dans cette même chambre... «pendant une nuit d'angoisse et de deuiL.*. mon père allait monrir...,

— Et, dans son délire, reprit Creiieviève en s'exaltant de plus en plus, il ne cessait de prononcer ce nom: le marquis de Trévi^es 1

— £t il ajoutait ces mots sinistres : « Il a tué...« il en tuera d'autres !«,. » Ahl oe n'était <que trop vrail... c'est m<û qu'il tue I

Jeanne se taisait* Pierre poursuivit, en s'adressant à sa mère, comme si un éclair eût tout à coup sillonné le chaos de ses pensées:

^ Mais.... vous saviez donc que le marquis de Trévières était Tonde de Jeanne, le frère de la duchesse d'Erlange?

~ Oui.

— Et saviez-vous qu'il était vivant, rentré en France, revenu à Paris?

Ces derniers mots portèrent au comble, chez Geneviève, le paroxysme d'une douleur qui touchait à la folie.

— Oui, je le savais, répliqua-t-eUe ; mais je n*ai rien dit.... rien écrit. Pour la première fois de ma vie, j'ai refusé d'écouter la voix de ma conscience... • car c'était un devoir peutêtre.... Je n'avais pas le droit de laisser ignorer icet homme que sa nièce.... Oh! Jeanne I Jeanne I pardonne-moi I... Dieu me punit.... je t'aimais trop I je n'aurais pas dû faire ce que j'ai

fait, garder le silence, te séparer du seul parent qui te reste!... Je te voulais pour moi seule, pour Pierre, qui mourra si tu nous quittes!

J'étais coupable, je le sens, je le vois.... J'espérais qu'il ne saurait rien, quMl te croirait morte.... Mais comment a-t-il appris que tu étais ici?... Qui lui a fait retrouver ta trace? Dieu seul a pu l'avertir et le guider, pour châtier ma faute I... Ah! si la faute est grave, le châtiment est terrible l... Pierre, mon malheureux enfant, tu ne peux pas t'y tromper, ce marquis vient nous la prendre !

— J'en suis sûr, répondit Pierre avec Timpitoyable clairvoyance de l'amour, qui donne des yeux de lynx quand il n'aveugle pas. Du moment que Jeanne n'est plus seule au monde, elle nous échappe.... L'orpheline était à nous ; la nièce du noble marquis de Trévières redevient la fille du duc d'Erlange !

Un feu sombre brillait dans ses regards ; il y avait dans son attitude ce je ne sais quoi de

menaçant qui trahit les résolutions désespérées. Poussé à bout, voyant perdu le bonheur qu'il avait cru tenir^ U se montrait sous cet aspect violent qui offensait Jeanne et qui Teffreiysât. Cette âme virginale, restée un peu altière, se méfiait de la passion et ne voulait que de la tendresse.

Tout à coup rimpétueuz jeune homme saisit le bras de mademoiselle d'Erlange, et, dans l'ivresse du désespoir :

— Jeanne , lui dit-il , nous avons encore i nous près de vingt-quatre heures... • Yeux-tu nous enfuir avec ma mère 9... aller nous cacher dans quelque faubourg.... ou mieux encore, quitter Paris, chercher ensemble une retraite si lointaine, si inconnue, que ce marquis ne puisse nous y retrouver?

— Vous oubliez, mon ami, que ce marquis est mon oncle, le frère de ma mère, réponditelle avec un mélange de gravité et de tristesse.

— Ah I VOUS ne m'aimez pasi... vous ne m'avez jamais aimé I s'écria-t-il dans une suprême explosion de douleur et de colère.

Et il sortit en courant.

Ce que fut cette course insensée, on peut aisément le deviner. Un quart d'heure après, sans avoir conscience de ses actes, Pierre se trouvait à la grille du Jardin des plantes. Il entra : tous ses souvenirs d'adolescence se réveillèrent en foule à la vue de ces allées qu'il avait parcourues tant de fois avec Jeanne, le long de ces sentiers en pente, témoins de leurs promenades et de leurs jeux, devant ces arbustes exotiques qui avaient si souvent servi de texte à leurs leçons en plein air.

— Elle s*est assise sur ce banc , se disait-il comme dans un rêve. Cest ici que je la poursuivais, en ayant soin de ne pas l'atteindre, jusqu'à ce qu'elle se fût blottie sur les genoux de maman Geneviève. Voici la plante dont elle m'a demandé le nom, la faisanderie où elle émiettait le pain de son déjeuner, la cage du tigre dont elle me disait: « S'il s'échappait, tu I:

. me défendrais, n'est-ce pas?»... Et tout cela perdu, brisé, anéanti I

La Vallée suisse lui rappela Bernardin de Saint- Pierre... Ce fut un nouveau déchirement.

— Paul et Virginie! murmurait-il. Fou que j'étais I J'ai cru qu'elle finirait par m'aimer 3omme Virginie aimait Paul I... Gomment pouvais-je m'aveugler à ce point?... Ne m'avaitelle pas repoussé en m'accablant de ces mots impitoyables : « Je ne suis pas Virginie, et nous ne sommes pas à l'ile de France I »

— Ah ! c'est bien vrai, reprenait-il avec un rire amer ; nous ne sommes pas à l'tle dq

France! Nous sommes dans mi pays civilisé, qui a cm faire une révolution, et qui est resté l'esclave du préjugé et du mensonge I A quoi donc a-t-elle servi» cette révolution exécrable? Elle hurle, elle brûle, elle détmiit,.elLB massa^ cre, eUe tue, et elle n'est pas seulement bonne à créer une égalité véritable^ à fonder une société nouvelle ou il suffise d^étre digne de la femme que Ton aime, pour avoir le droit de l'aimer I... Oh I ce marquis de loalheurl je le redoutais, je le baissais d'instinet... Si j'allais Tattenâre demain sur le seuil de notre maison ? 31 je le provoquais? si je le tuais?... Folie! c'est un vieiOard... D'ailleurs sa mort élèverait entre Jeanne et 'moi une barrière de plus. mon Dieu! mon Dieu! si je ne dois plus la revobr^ c'est que vous voulez que je meure I

Ces images, aecumulées^danfi satèteen feu, achevaient de bouleverser le peu de raison qui lui restait, n eut peur des ténèbres dont il se sentait envahi. .S'arracfaantii ces réminiscences

LE FILLRUIi DE BK'iLUMAJlCHAIS 219*

de hoQbeur qui rendaient plus acre la souffrance présenteyilsoirtit-parlaJgriUe qui donne sur le quai^ côtoya pendant m quelque temps <la Seine, non sans jeter des regards sinistres sur le fleuve, dontles^eauz jaui^res, grossies par les pluies d'équiooxe, exerçaient sur son déses^ poir. une attraction magnétique. Bientôt il s'enfonça en rase campagne, à.trarers des ter^rains vagues, dansda directîcaidnvry; Incapable de réfléchir, il lui semblait pourtant quil souffrirait moias^ s*il pouvait ne plus voir de maisons, ne'plus^irenco&trerrde passants, se; cacher sous 'des arbres, s^eqgtoDtiarr dans quel** que solitude.

Il était trois heures tde>raprèMnidîi>Gfaassé8 par le vent, des nuages gros de giboidées tra^ versaient un de ces ciels parisiens^qui^Sierrent le cœur, et que nous arons^bîen ides fois .remarqués en suivant au cimetière le con;iroi d'un ami. Des avereee^itemaîent avec les ra*-^ fales et transperçaient iles'bahits de Pierre, qui

ne sentait rien. Ses cheveux mouillés se collaient à ses tempes ; ses pieds glissaient dans la boue des chemins défoncés: cependant il marchait toujours.

A la fin, il s'arrêta. La crise de violence et de fureur était passée. Il se laissa tomber sur un tronc d'arbre abandonné par les bûcherons, mit sa tète dans ses mains, puis se releva:

— Et ma mère 1 dit-iU Ah I je suis un misérable et un lâche!... Ma mère, brisée comme moi, foudroyée comme moil... Chaque moment que je passe loin d*elle est un crime.... Un crime après un malheur, ah! c'est trop!

Il rassembla son courage et retourna sur ses pas, en évitant de rentrer au Jardin des plantes. Lorsqu'il arriva rue Saint-Jacques, le ciel s'était un peu éclairci ; un rayon de soleil couchant miroitait aux vitres des magasins. Le hasard fit que Pierre, arrêté un instant par un embarras de voitures devant une boutique de bric-à-brac, se regarda machinalement dans

une glace adossée au mur. Il eut peine à retenir un cri d'étonnement et d'épouvante. Il était méconnaissable. Son chapeau déformé, ses yeux hagards, sa figure livide, sa cravate défaite et en lambeaux, ses bottes à revers — telles qu'on les portait alors — recouvertes d'une couche de boue noire et fétide, de larges taches sur ses mains et ses vêtements, tout cet ensemble, qui ne s'accordait que trop bien avec le désordre affreux de son âme, avait de quoi effrayer et surprendre, même les indifférents.

— J'ai l'air d'un voleur ou d'un spectre, pensa-t-il. Je lui ferais peur!

Il y avait alors rue Saint-Jacques, à l'angle de la rue des Grès, un estaminet qu'on aurait, cinquante ans plus tard , qualifié de brasserie ou de taverne, et qui servait de rendez-vous à une clientèle plus nombreuse qu'homogène.

Dans un petit salon attenant à la grande salle, le maître de rétablissement avait organisé pour ses habitués de prédilection une manière de

table d'hôte. Bœuf et bouillon, le matin, ouifiiiie bourgeoise le soir, punch et oaiféiàtantaifaeure. ' Les étaditnts, les^ polfl»cliiiicieiiB>«if ecni{|;érle& eiilemes des hôpitaux voisins, leS' élèves des 'tfteliers de Houdon et de David,, y couda j;aient bon nombre de ces^ figures é<privoques , à l'œil louche, au feutre: rabattu, dont on. ne: saurait dire si elles^sont chargées, de faire' arrêter les auferas, ou s'il ne conviendrait pas de les arrêter riles-mémes. Tous les esprits étant alors tournés vers la mythologie^ et. la gloire militaire^ on» avait? décoré la porte principale d'une enseigne où se lisaient ces deux mots, écrits en lettrerrouges sur fond* noir : Gabé.Bbllone. Pierre^ malgré ses babitodes de sobriété, ooanaiBsait le; café. Bellone. Le docteur Berval, ({ui avait pour système d'ouvrir de temps à uitre à floni cber dise^ quelques perspectives de la vie réeUè>>s?était accouliumé, une o:^ deux fois par semaine,, à y déjeuner avec lui, avant d'aller herboriser dansi les bois de Gentilly^ ou

étudier au Muséum d'histoire naturelle. Justement fier des progrès et de la bonne mine de Pierre, il.FaTait présenté à de jeunes artistes en train de se foire un nom et à deux ou trois étudiants qui le saluaient avec respect , son COUPS de €liniq[ue ayant laissé de bons souvenirs dans'les traditions de l'école. Pierre n'était donc pas un» inconnu pour la dame du comptoir, n pensa qu'elle* Pintrodoîraitcbnsde'petit salon, où il n-y avait encore que* la' nappe et les chaises, et qu'elle lui: ferait l'aumône* d'une brosse et d*une cuvette.

Quand il entra, la grande^saileétait au* complet. Des groupes se formaient autour du poêle ; les journaux circulaient- de mam en main. Une atmosphère torride, épaisse, suffocante, contrastait avec l'air vif du dehors. Bien que Tu- : sage du cigare et de la pipe fût en 1 S04 beaucoup moins répandu qu'aujourd'hui, le café Bellone comptait déjà, en ce genre, assez de précurseurs pour donner l'idée d^une tabagie.

Évidemment, les bruits de complot, les arrestations, les rumeurs publiques, dont le docteur Berval avait parlé le matin, défrayaient les conversations; mais, si Pierre avait été plus calme, il aurait remarqué, d'une part, que plusieurs assistants écoutaient sans mot dire, de l'autre, que les consommateurs bavards trouvaient moyen de pérorer et de crier très-fort sans exprimer une opinion bien tranchée. Les noms de Georges, de Moreau, de Pichegru, d'Armand de Polignac, répétés par les nouvellistes, ne donnaient lieu qu'à de timides commentaires. Personne n'osait rompre la glace. A la fin, un artiste du voisinage, que Pierre connaissait de vue, eut la hardiesse ou la naïveté de s'écrier :

— Ma foil s'ils conspiraient contre le Premier Consul et la République, on a bien fait de les coffrer!

Pierre ne put se contenir.

— Elle est jolie, votre République, et je vous

conseille d'en parler 1 répliqua-t-il d'une voix stridente.

Aussitôt, tous les regards se fixèrent sur le nouveau venu. Sa physionomie, son accoutrement étaient, nous Tavons vu, fort peu rassurants. Chacun l'examinait avec appréhension ou méfiance. Un peu plus loin, cinq on six individus d'assez mauvaise mine, rangés autour d'une table et à demi perdus dans un nuage de fumée, se regardaient du coin de l'œil, manifestant ou dissimulant une autre espèce de curiosité.

Quelques bourgeois prudents s'esquivèrent ; les discoureurs baissèrent d'un ton le diapason de leur éloquence. D'autres parurent s'absorber dans la lecture des journaux. Deux trembleurs se parlèrent à l'oreille :

— C'est un conspirateur échappé à la police, dit l'un d'eux à voix basse.

— Ou peut-être un agent provocateur, murmura l'autre.

326 LE FILLEUL DE BEA,nMAHGHA.IS

En ce momeiit, on entendit dans la rue un pas lourd et une voix enrouée. Le silence de plomb qui pesait sar la. salle se fit plus, pesant encore,, et ees paroles, que L'Histoice attendait au passage pour leur infliger son immortalité vengeresse, pénétrèrent à travers le vitrage du café-:

ce Arrestation f jugement, arrêt et exécution du nommé Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d*£nghien,.atteint.et conviaincu de complot contre la sûreté de l'État et la vie du Premier Consul; arrêté à Ettenheim le 16 mars, Cusillé àVincennes le 21 mars L804. Le voilà pour un sou. »

Il y eut dans toute Tassistance un mouvement de consternation et de stupeur ^ le silence redoubla.

Dans la situation d'etqprit o& se trouvait Pierre Goudard, il n'avait plue rien à. ménager; .1U16. étincelle devait sul&re.poar faire tout éclater. Pourquoi était-il entré au caféBallom? Il

us FILLEUL DE BEAUMARCHAIS 227.

Tavait oublié. Le désordre effrayant de ses vêtements et de toute sat peraonii^, iL n*y soo^geait plus. Tout ce; qu'il savait, c'est quJil était assez maiiieureaxv assez désespéré, pour ne plus rien craindre ; c'est !(|u& M.. Berval» son bienfaiteur, mît maitaRe, hii. avait, soigneusement enseigné ce que tant de gens ignoraient alors, ce: que bien des gefi&s/obstiaentàmécoimaitre ^core ; la -grandeur de la monarchie des Bourbons,, la gloire de lanaaison de Gondé.

SouVeniEs, colères, sentiment d'honneur et de justice survivant à son naufrage, énergie du désespoir, loyauté déjeune homme, envie de défier l'omnipotence d'un seul et la Lâcheté de tdus, surexdtation duibtessé qui envenime ses plaies, tout cela se hem*tait dans son cerveau fenfiévcé. L'univers entier aurait essayé de lui fermer la bouche, il aurait bravé l'univers entier. Il promena autour de lui un regard de :flftmme, et, d'unes voix qui retentit dans toute la salle :

— Le scélérat I s'écria-t-il.

— Ah I oui, le conspirateur, rennemi de la France, l'allié de l'étranger, dit d'un air doucereux un des individus à figure suspecte qui occupaient le fond de la salle.

Il s'était détaché de son groupe et se rapprochait du poêle.

— Non, l'autre I riposta Pierre avec plus de force ; Tennemi, le meurtrier, l'assassin, c'est Bonaparte! Quel crime et quelle honte!... Ce faux grand homme déshonore à la fois l'autorité et l'obéissance. A l'heure où je parle, il n'y a pas un Français qui ne sache ce que valent, dans ces mains sanglantes, la justice, le droit des gens, la liberté, l'humanité, le respect des lois!... Et pourtant on va se courber sous son joug.... et qui sait? le cadavre de ce jeune prince va servir à son bourreau de marchepied pt>ur se hisser au trône I... Nous a-t-il assez trompés, assez méprisés?. . Nous qui étions assez aveugles pour croire que ce ga-

gneur de batailles se proposait d'en finir avec le régime des tueries et des violences, de réparer les ruines que la République avait faites!... En quoi diffère-t-il des grands coupables de 93, des monstres de la Terreur? Ils égorgeaient des innocents pour prolonger leur règne... il immole la plus illustre des victimes pour inaugurer le sien!... Et ses vils flatteurs le qualifient de héros I... Un héros, luil allons doncl... L'héroïsme a ses affinités comme le vice ; il reconnaît, il honore à travers les âges ceux dont il continue les traditions et les exemples... Si ce Bonaparte était un héros, s'il aimait vraiment son pays, le sang des Coudés lui serait aussi sacré que peut l'être pour un chrétien le sang des martyrs.. • Il aurait eu pour le vainqueur de Rocroy une tendresse filiale, et ordonner la mort du dernier descendant de cette grande race lui eût fait Teffet d'un fratricide... Eh bien, noni tout ce qui lui rappelle les gloires du passé l'irrite comme une injure....

•ïi

230 LE FULLBDL DE BtEAUMAR.GHAIS

U.lui plairait d!afiéantir cette, tecre: féconde où il a'a pas de nasinfifil il. aouilie uàme ses propres victoires... ..RenieiTiRaeiKiy^c'est âétair Marengo.... Que le^meDde comBiauie à]iii,.Teiià ce qu'il veut ; le ceste a'estrien..«. Ah l»cetâébut promet pour ra¥enir I... Que ferartHL de uetre argent, de nos soldats, des paysa&Side.AOS .caïupagnas, de la fortimetle la BBaneevlthOQUiie >qpii.a compté, pourxien le.iiom<.de.BoucbQn:et jdeGondé?Que pèsesalaj vie dest pauvres jeunes gens arrachés àTatelier et à.la charrue, dm»

cette âjue de hnonseiipie Ui'ont.émiaijai.la noblesse, ni. la. majesté, nLla piiïîé? A. ses y^x, Je duc d'Enghien.ne valait qut'uni feu de peloton etiune. douzaine de consciences; quavAudroat ces. générations, obscures, ces ceaphattants ancK nymes, dont.il va. faire déliai chair itiemûB^..,. :Ie vous dis. que nous sommes < des UbcheaU*. Notce pays n'aura que cequ!ibmécilie«... .Sil.ae floulevait tout. entier à. la nimveUeîfqiiB) vient.de noua apprendre la voix, ainnée: de: eesemBiir, Ib

LE FIJLLRIXL û£ .BEA.UMAKCHA.IS &3I

cnmBi de Yinfiennes aaisait du moifis. l'aVianlage de nous délivrer dlumtynaai opii liera le mauvais génie . de . notcei siàcla I

Pfonoaeéesi aNOcmud. exaUatiomfiévrenserpar un jemie homme dont les halûts étaient maculés de J^aue, .tos^yeux.iojeotés^.ie&.cheveQx en désordre, et qui, àia saiteides incidents de la matinée, avait Tair. d'un. malfaiteur ou d'un mouchard bien plutôbque.xis'un redresseur ide torts, ces paroles produisirent sur les diverses fractions de sou «auditaire des impressions différentes. A chaauQa daeesiphrases incendiaires, deux ou trois dasktassistaiits sa Is^ment sur la poinbe.duj pieduot. aleescplimicnt i idâsonètement» fin revanche , la î faciôeuse improvisàlâcm . 4e Pierre était tràs^afcteativement. écoutée par les mystérieux persaunagesqulirestaèenà isoléa4es autresignsupes^ ebqaî n&paraiœaient nullement ^ effrayés, des hovdiBOBeardu j emiie oraieur . Qoaind ii eut^fini, il nf'yaHait pius qW eux daais la gramde * jalleitacalé Bdliose. Un ¥idllard,4tti avait tenu

bon jusqu'à la fin, passa rapidement près de Pierre, et lui dit à voix basse :

—Jeune homme I si vous n'êtes pas fou, vous êtes sublime... mais croyez un vieux survivant des mauvais jours de la Révolution... ne couchez pas chez vous ce soir... Et Dieu veuille que ce conseil ne vous arrive pas trop tard!-.

Il lança un regard furtif aux hommes qui n'avaient pas bougé de leur place, et sortit précipitamment.

« Ne couchez pas chez vous ce soir I » Cet avis inquiétant rappela Pierre à lui-même.

Pour la seconde fois, pendant cette journée fatale, l'émotion et la passion du moment lui avaient fait tout oublier. Il tressaillit en songeant à sa mère, à ce surcroît de douleur et d'angoisse qu'il lui infligeait. La pendule du café marquait sept heures. La nuit était venue, tandis que Pierre s'abandonnait à ses impru-* dentés colères. Au dehors, une obscurité croissante; dans l'intérieur du café la lueur bla*

larde de deux ou trois quinquets, noyés dans les nuages de fumée.

Bien qu'il n'eût rien consommé, Pierre jeta une pièce blanche sur le comptoir, et s*élanca dans la rue. Depuis le matin, il côtoyait de trop près l'hallucination et la folie pour se rendre compte des réalités de la situation. Il ne s'aperçut pas qu'il était suivi.

Au moment où il passait de la place Saint- Michel à la rue des Francs-Bourgeois, deux bras vigoureux le saisirent ; une large main s'appliqua sur sa bouche pour Fempècher de crier ; il sentit ses yeux brûlants se fermer sous la pression d'un mouchoir, puis un paquet de cordes fines assujettir ses poignets. Tombé tout à coup d'un extrême à l'autre, d'une surexcitation effrayante dans un état de prostration et d'ahurissement invincibles, Pierre ne fit pas plus de résistance qu'on n'en oppose, dans un cauchemar, à des ennemis fantastiques. Ses agresseurs hélèrent un fiacre de la station qui

-le voyaitencorâ,. en. 18123, place Saint-MiclieL :

Pierre comprit que les hommes. qui venaient

.ide Tarràter montaient en voiture avec. lui.

.L!un d'aux dit quelques mots: au cacher en lui

montrant une carte, et.la£acre> partit. Jntout,

VopéiMttionx n'avait pas i dune . deux minutesu

Xf

— Ma mèrel Jeanne! adieu I je ne <toub verrai plus en ce) monde I — Tdle awt été Tunique pensée dafiis.âe 6eBavià»e, emmené par des agents- de police TevS' une destination wooimue. Une heure après, il tiaib éeronà à la Goncieiiserie ; quinze jours {dus tand, «.ou l'enfermât au^ fort 'de Jeux.

On ne lui amit "pas même fait rhann^ar d^u» interrogatoire^ ej> d'un procès^ Il ûi.t:trjité comme unuMiispirataqrsubaiternevUa factieux OBonyme, affilié eans^^oato aux asteuvsrdu complot qiii-tfViaitmBneicé. la vie du Premâer

Consul, mais trop obscur pour qu'on prit la peine de s'informer de ses antécédents et de ses origines. Plus que jamais, en se voyant mis au secret, privé de toute communication avec le dehors, forcé de subir le dur régime des prisons d'État, Pierre put se demander à quoi avait servi la Révolution, et pourquoi son père, avec cent mille autres amis du progrès et du peuple, avait cru devoir prendre la Bastille.

Mais un sentiment meilleur le dominait, à mesure que l'uniformité de la vie de prison lui rendait, sinon le calme, au moins la faculté de se souvenir et de penser. Au lieu de maudire, il se repentit. Sa généreuse nature, arrachée par l'excès même de son irréparable malheur aux violences et à l'égoïsme de 1& passion, fit un sévère retour sur elle-même, et son amour pour Jeaone s'absorba dans sa piété filiale, H ne se pardonnait pas de s'être enfui de la maison, 4'avoir abandonné Gène-

viève au moment où, frappée au cœur, elle avait encore plus besoin de sa tendresse. N'était'-elle donc pas assez malheureuse? se disait-il; menacée de perdre Jeanne, elle me perd, par ma faute, dans des conditions horribles où rincertitude devient plus poignante que là douleur.... Le même jour lui a ravi ses deux enfants.... Elle en mourra; elle en est morte peut-être,... —Alors sa vive imagination, sa mémoire trop fidèle, lui retraçaient les signes de dépérissement qu'il avait, dans les derniers temps, aperçus chez sa mère, qu'il aurait mieux remarqués, songeait-il, sans ses ivresses d'amour et d'espérance qui l'aveuglaient

sur tout le reste.

— Je suis d'autant plus coupable, ajoutait Pierre, qu'elle ne se plaignait jamais... Sainte femme I J'aurais dû l'entourer des soins les plus attentifs, comme un vase précieux et fragile... Mais non! j'ai cessé d'être un bon fils du moment que j'ai trop aimé I

238 LE FJI.LEUL DE BEAUMAiRGHAIB'

Puis il évoquait la sympathique et véuéraUe figure du dociaur^Bàrvali: — -Ëtlui? il m'^rnmit aussi .; nous âiioufi > def^emiB sa dTamille ; . il : s^était. accoutumé à noâs voiTitcmsies jour& Qmk cbflgri&i quand, ou. lui idâira «que j'ai disr^pavu, que. Jeanne réelaouie pb son oncle va quitter noteemaifioa]... Pourra*t-Jl résistera ce coup de foudre? Lors ide. notre dernière visite, il était bieniaibk, bien malade... il nous abénîfl... il.a mis, la maûi de.Jeanne dans^la. mienne* N'étaitrce pas le pressentimeni; d'une mort prochaine?... Et je ne.sais rien .1... Je ne puis rien I...

Ces doulourisuses images l'accablaient; mais son désespoir y perdait peu à peu ce carac^ tère de fureur et de révolte qui rend. toute consolation impossible. En s'accusant,'il se résignait; en se jugeant presque aussi coupable que malheureux, il s'habituait à supporter son malheur. Le fils de Geneviève me pouvait pas ne pas être chrétien de sentiment, d'édur

cation et de cœur. Sa foi, qui n'était qu'e&dor* mie au milieu des premiers tumultes de la jeunesse, se réveilla, et, avec elle^ rBq>i!it de sacrifice dent il n'avait eu jusqiie*là qu'mie idéetrep vague.' npma, ^;à chaque inonvel^élan de sa prière^ il éprouva une 'sensation drapaisèment. Quelquefois, lorsque^œs'dimaeB clartés l'aidaient à lire dans son ^âme; lo(rsqu'il n'y <re trouvait plus m rébellion, nibaine^nijocdàre, il était tenté de s'e&eyer d'unae : infhioioe si : balsamique et si puissaBie.- Qui lui /obtenait cette grftoe'??ËtaitK^e son ange gaidien? K'S^^ tattroo' pas sa mère ?

Il ne maudit phis, il aima^ Sa {oasion poux Jeanne^ sa tendresse pour sa mère, sa filiale reocmsaissanee pour le docteur Berval, se fonr> dirent'dansmrnièmesentimfflit grave et triste, comparable! à celui que les âmes ^pieuses gar* dent pour les morts qu'ellesjont chéris sur icette terre et qui les attendent au del. 11 mesura la distance qui sépare, dans l'ordre moral, la

passion fougueuse qui dévore et consume du dévouement chrétien qui purifie et qui sauve. Il était sauvé!

Un jour, en regardant par la fenêtre de sa cellule, il aperçut, dans la cour du château, deux hommes bien différents, qu'un des guichetiers lui nomma : c'étaient le comte d'Andigne et Toussaint Louverture : Théroïque Vendéen dont la vertu indomptable avait tour à tour bravé les bourreaux de 93, les généraux de la Convention et le meurtrier du duc d'Enginen ; — et le représentant le plus illustre de cette race noire dont les souffrances protestaient, de siècle en siècle, contre la cupidité et l'injustice des peuples civilisés ; tous deux victimes de l'ambition, de l'orgueil et de l'astuce des patriotes de la République et du héros du IB brumaire; tous deux plus fiers, plus grands, plus nobles dans leur captivité et leur infortune, que les stoïciens de la Terreur, les san glants parodistes de Brutus et de Gaton, qui

allaient, en ce moment même, s'agenouiller sous la botte du Premier Consul.

— Que suis-je, moi, se dit Pierre, auprès de ces deux géants? un pygmée, un atome. — Sa résignation en devint plus virile et plus ferme.

Bientôt ce travail intérieur, cet ensemble de douleurs courageusement acceptées, communiquèrent à sa belle et énergique figiire une expression de dignité mélancolique dont il était difficile de n'être pas frappé. Le commandant du fort de Joux était un vieil ofQcier, blessé à Valmy, sans méchanceté, mais esclave de sa consigne. Il finit par slntéresser à ce jeune homme qui ne demandait rien, ne se plaignait jamais, et dont la physionomie, l'attitude, le langage n'avaient rien d'un conspirateur vulgaire ou d'un émeutier de carrefour. Il fit appeler Pierre, lui adressa des paroles de sympathie, et lui offrit d'adoucir en sa faveur le rigoureux régime de la prison.

— Oh I monsieur, lui répondit le prisonnier,

je ne tléfiire :pas d'adoucbseioeiit matériel. Dti pain noir, de Tean de citerne, tin lit de jtaîUe dans un cachot 1 je vousbé&îirai; mais, par pitié, qu'on ne m'isole plus ainsi de^ceia jqui me sont chers I quHl me sotjt permis d'écrire à Paris quelques lignes qui passeront s^is vos yeux. Je n'ai rien à» cacher; si vous avez une famille,* vous devez comprendre ce que je souffire I FaiteS'»mDi mettre une chaîne au cou, un boulet au pied; mus que je puisse avcér des- nouvelles des peFsranes qui m'aiment et leur donner* des miennes !

Le vétéinn parut ému« Il passa hrusquement^sa mwoi'sursamoustadie griseet abaissa ses gros sourcils sur ses yeux, comme pc^nr retenir tune larme... En savait-^il plusiquUl ne voulait dire? i^aii^il yratment forcé d'obéûr rà des ordres supérieurs? Il héiûta un moment, pms dit à Pierre avec la ifermetéi douce du sol<dat, dont la volonté? s^acet dans «saiçonsigne*:

— Jeune homme, c'est impossible^!

LE FILLEUL DE BEAUMARCHMS 24a

Il fallut se résigner encore.

De toutes le9 offres bienveillantes du commandant, Pierre n'en accepta qu'une; quelles lirns pour occuper ses longues heures de^ réclusion, et. 4a solitude. Gea^ livres, on peut le croire^ n!étai^d;;pasdes traités de théologie, mais des romans de la Bibliothèque bleue^ entremêlés de quelques pièces de théâtre : dans le nombre se tDOuvaât le Mamtge dt Figaro.

C'était presque une nouveauté pour lui.

Heureux de rester, le * soir, arecvJeusie et Geneviève qui n'allaient pas au qmotaole, il n'avait jamais "Vu jouer la ceanéttie; de soui parrain. Quand il Favait lue, quatre ou cinq ans aupara?af0t, il était tpop jeune, pour en o<unprendre^ tMte^ laporWe, -fKiar -en contrôler les détails d^afvès les vilâwntudes sociales cpii avaient teanaformé^ la; France.. £nfant,« il a'était amueé à s'enAmdre appelen Figaro ; adolescent, il s'était fiût vaguement expliquer le sens; que

son père attachait à ce nom supplémentaire ; jeune homme, il aurait perdu ce souvenir dont le séparait un abtme, si Jeanne ne l'eût encore, de loin en loin, appelé Figaro pour le taquiner ou se divertir, sans songer à mal, conmie une fantaisie de petite fille, dégénérée en habitude.

— Voilà donc mon patron pour rire... ou pour pleurer I dit Pierre avec plus de tristesse que d'amertume, n relut attentivement Tœuvre de Beaumarchais, et son impression fut singulière. Nous, jeunes gens de 1830, qui avonsyu le Mariage de Figaro pendant les belles années de la monarchie tempérée, nous avons pu y reconnaître en germe la réforme d'une foule d'abus, y saluer le point de départ de la société moderne; mais mettons-nous à la place de Pierre, brutalement arrêté et incarcéré pour avoir cédé à un mouvement dindignation généreuse contre un attentat sans excuse. De-* puis le 27 avril 1 7 84 — vingt ansl— qu'a-

o-d-a^. M^Jt^-imm^ki

valent gagné la justice, la vérité, la liberté, l'humanité ? Que pouvait envier le siècle fini au siècle commencé ? En quoi Bonaparte étaitil moins despote que Louis XYI? Le règne de la force était-il plus débonnaire, plus ménager de la vie humaine et de la conscience publique que le règne du bon plaisir? L'égalité civile et politique était-elle plus respectée, parce que les terroristes échangeaient leur carmagnole d'échafaud contre des uniformes d'antichambre, qu'à l'époque où la noblesse accaparait les charges de cour? Les privilèges du crime ser* vile étaient-ils préférables à ceux de la naissance hautaine? Y avait-il en somme moins d'opprimés, moins de victimes, moins de geôles, moins de sang répandu, moins de violences, moins d'arbitraire, moins de dureté en hautv, moins de misère en bas? — Pierre se posait ces questions, et d'autres encore, en avançant dans sa lecture. Chaque épigramme, chaque irouie de Figaro retombait d'aplomb, non plus

sur la société qui l'avait applaudi, mais sur celle qu'il awt préparée.

-^ Mon patiron ue m'a pas porté boahatir I se dit Pierra en fermant le volume.

Il n'ajouta pas comme un* de nos sp iffit&ols contemporains : Plus ça change , plus c'est la môme chose I — • Mais il reviat à son ire&ain d'autrefois :

— A quoi" donc a servi la Révolution ?

Sa captivité dura treize mois. A la fin. d!avril 18ÔJ5, le commandant lui dit :

— Vous êtes libre ! — et lui remit une somme suffisante pour vivre pendant quelque temps.

— Cette somme, lui dit-il, m'est arrivée de Paris avec Tordre de vous mettre en liberté.

Ouant & d'autres explicaiions, ne m^'en demandez pas.... d'aboifd, parce que je ne sais rien ; ensuite, parce que mon métier est de me taire.

Pierre mit quûl^e jours pour ravoir de Pon* tarlier à Paris. Il lui eût été impossiUe^de

LE FILLBUL BB BJ3AOI£ARCHAIS 247

dire si ces mosteltes journées lui paraissaietot longue» ou coiiPtoSr hnrtes oui sapides. vous qui, avant Ie'règn6»d09:cluaimi»ide:f^, à.L'époque dtBS coffdudmri^ btNinms, ijdes^ commisvoyageurs, 'des pétards iBtevminables , .des heures perdues dans uoie auberge de village, avez entarepris un long voyage,, rappelés auprès d'une mère ou ^tane Jtmme. par une dépêche effrayaûte, avecvne kieur d'espoir et des craintes cofiiparabteB à desr certitudes, vous devinerez tPbp> aisémenb ce qui se passait dans rame de Pierre, tandiet que la sérénitô des nuits d'avril, les détaMs- du paysage, le visage des indifférents, les insipides p£op<»8 â«s bwards, les incidents delà route, ooatsasfaaîBnt avec ses angoisses. Un an auparavant, iLdlU;.payé.de sa vi6 la permission de retouitner ài Paris ; maintenant, il avait peur ; il craignait d?y arriver trop vite.

La éKligenoe le d^>osa rm Mcmtorgu^il. Il commença par se diriger vers la rue de. l-An^

cienne-Gomédie ; mais bientôt la force lui man* qua; ses jambes fléchirent; son Iront se mouilla d*une isueur froide.

— Non 1 se dit-il ; si elle est morte, je ne yeux pas que la nouvelle m'en soit donnée par une voisine ou un portier.... Si elle vit encore, ma brusque apparition la tuerait.

Il changea son itinéraire , prit le pont au

Change, traversa les rues étroites et tortueuses qui montaient au quartier Latin; un quart d'heure après, il frappait à la porte du docteur Berval, rue Cassini. A sa première question, la réponse fut foudroyante.

— Yous ne savez donc pas que M. le docteur est mort depuis plus d un an ?... dit un concierge que Pierre n'avait jamais vu. Tout le personnel de la maison semblait s*ètre renouvelé dans cet espace de treize mois. De$ figures inconnues répondaient à Pierre comme à un étranger qui serait venu prendre un renseignement.

Son cœur se brisa. Ce bulletin funèbre était tout à la fois une douleur profonde et un présage infaillible. Le fils de Geneviève ne douta plus de ce qui l'attendait dans l'autre maison où il n'avait pas osé entrer. Il se décida pourtant ; en ce moment suprême, Dieu eut pitié de lui. Arrivé à la grille du Luxembourg, Pierre se souvint que l'abbé Dermont logeait rue Servandoni. L'abbé Dermont I le confesseur de sa mère I le premier guide de sa conscience d'adolescent 1 Le saint prêtre qui avait fait faire à Jeanne sa première communion I S'il y avait à Paris un homme qui dût connaître à fond les détails de Tépisode de deuil et de larmes que Pierre redoutait et brûlait de" savoir, un homme qui, par son âge, son caractère , son autorité affectueuse , le souvenir de ses propres épreuves , fût capable et digne de le renseigner et de le consoler tout ensemble, cet homme n'était et ne pouvait être que l'abbé Dermont.

MO LE FILLâUL DE BEAUMARCHAIS

Ce fut lui qui viat ouvrira Keire. Aai prevùiBT abord, il ne le nsooniiut pas ; mais à la j^eup de aiui' ndBageyaitat larmaB de ses yeux, «u tremUemeat^de «a ¥eix,.iiiix frissons de teatisen 4xa7s,il deinma un affligé^ o'est-cHtîse iiotami.

'~ MM^ieur, balbutia Piore, je yeftais....

i^HS ne me recoimaisses^pas^Ts.. I» suis^ Pierre €k)udard» le filsu.«

••^'De rinforkmée âeneviève.... une sainte >ipii est au del l' iibl moaii paui^^eieiifant I. mon pauvre^ enfant!...

Pendant quelcfues minutes,, on ne put nien entendra de plus ; dea*saU(^ote kingtemps contenus, qui s'édbappaientde la poitrine idu jeune nomme ; des paroles entrecoupées dans la bouehe du vieux, prêtre ;. le in*i> vingt fiais lépété : mon paAivre* enfant I^moa pau^re^'ei^At 1 ^entremêlé d'embrassemenis et d^éteeintes. Pierre n'avait plus lûeui apprendre.

Lorsqu'il fut enfin, non pas .maitrov mais en

LE FILLEUL DE BBAUMAtRGHAIS 281

possession de sa doukor, il dit àd'abj^é Dei^*mont d'une^voix : un - peu ^plu» j^^stfnete :

— Je m- y attendais ; j'en 'étàis'«tÉr.. .. Depuis» plus d'un an, j'ai fait provision de ré8ignatk)n et de courage.... Maintenant..,, vous' pouvez tout me dire. , ..

Il n'osa pas prononcer le nom de Jeanne.

Revenu de sa première émotion, l'abbé put lui donner'quelques'détails. Le docteur Bervid était mort, le lendemain du jour où Piev^e^ avec Geoevîève'et Jeanne, lui.avait fait sa dernière visite. Bien qu4h6ât;m6a(iis*é le;teaij^> qu'il lui trei^ait à vivre, il nkvait pas voulu affliger ses amis en apint l'air rde se préparer à la mort; mais il s'était discrètement arrangé pourque la dernière ^heure ne le suj^prit pas à l'improviste. Voulant, disait-il, mourir dans la religion de Owevièveietide Jeanne, il avait appelé auprès de lui l'abbé Densiant. De lon^ entretiens s'étaient échangés entre les deux vieillards, et, ajoutait le saint psétre,«ce sa*^

vant, ce penseur, cet enfant du dix-huitième siècle, cet habitué du café Procope, s'était éteint doucement, le sourire sur les lèvres, un crucifix sur la poitrine, avec la sérénité d'un sage et la foi d'un Breton. Pour sa première récompense, Dieu avait permis qu'il s'en allât de ce monde sans rien savoir de ce qui s'était passé chez Geneviève, sans se douter ni de l'apparition du marquis de Trévières ni de la fuite de

Pierre....

Et Geneviève?... Elle avait vécu jusqu'à la semaine suivante, pleurant son fils comme s'il était mort , afireusement tourmentée de l'idée que le désespoir avait pu conduire Pierre au suicide, mais offrant à Dieu cette série de sacrifices avec une piété dont le souvenir arrachait des larmes à l'abbé Dermont. — Elle avait été, disait-il sans nommer personne, admirablement soignée....

Ces derniers mots amenèrent une question que Pierre avait longtemps retardée i

mais qu'il ne pouvait plus retenir ;- Et Jeanne ?

L abbé , après un court silence , lui prit la main, la serra dai^s les siennes^, et lui dit gravement : Du courage, mon cher enfant I Encore dji courage 1...

Il ouvrit son bureau, et en tira une enveloppe cachetée 4e noir : — Ceci est à vous, dit-il à Pierre.

D'une main plus tremblante que jamais, le jeune homme brisa le cachet. L'enveloppe ren fermait une lettre de Geneviève et un manuscrit de Jeanne.

La lettre avait quelques lignes, le manuscrit avait quelques pages.

« Pierre, mon cher enfant, avait écrit Geneviève, j'aurais voulu vivre, pour que tu ne trouves pas la maison vide, dans le cas où tu reviendrais.... Et tu reviendras, mon cœur me le dit. ... Tu tes enfui par amour pour Jeanne, , . • Tu reviendras par amour pour moi.

t54 LB FILLEUL DE BEAUMARCHAIS

» Mais, Tois^ ? mon eniiuit, c'est impossible*... Vivre sans toif saYoir que Jeanne ya me quitter, perdre cette dooce espérance qui vous nmissait tons denx dans ma tendresse, c'est aodessus de mes forces.... Quand on souAre ainsi, il faut mourir.... Dieu seul peut me lendre la consolation et l'espérance.... levais les cherdier. ..

» Pourtant, n'aie pas trop de remords !...

ce sera bien assez de ta ilonleur. Je vous avais caché, à Jeanne et i toi, le mal qui me con-sume. Ce n^êtait plus qu^une déférence de quelques mois ou de quelques jMors.... Ma vie s'en allait; en s*en aUant,e}le se reposait sur vous ; à présent, cet appui lui manque.... elle s'en va tout à Mt.

» Jeanne est adminMe.... elle restera "ma fille,'tant'qae... j'aurai besoin d'elle. Par un scrupule de déticaitesse, elle s'est arrangée de façon à me dén^r la vue de ce marquis.... Il est revenu ; j'ignore ce qu'il a dit , ce qu'il a

LE FILLEUL DE BËAUMAKGH4A:IS â55

fail.. ce que jeM9aÂs, o'est qùïl'me la laisse jusqu'à "ce qu'^te m'uit fermée les yeux....

M^Aâieu, Pmrfe I....je4ie'béiiis^ jeifaime.... }e 'm'expKqtu^ toQ dépaiA, m^m je ccuafytais ^ur ion retour. Encore ce 'wscraâo&f... Sans doute, ilynuraeu quéltpw obsiade, dent je m'effraye "sans ie eonnâllve. Où«e&^?... .Où es-tu ?... Adieu 1 M. Tabbé Otmamt ma Ait que ma lettré €st amez k>n^e, que tues ^dernièces heures appartienneut à mon souverain maître, qui me frappe pour mieux me pardonner...»

L'abbé araison ; je vous ai trop aimés I... Quand tu revien^as, j« te^demasée une prière...-. Tu sais ?... une de ces bonnes prîàMs ipie)je::t!apprenais lorsque tu étais tout petit, laFjque tes petites mainsise rejoignaient près d0»oncc«ar« ... Pierre, encore un THOtl... N^blie paB,.n'^u-^ blie jamais que nous nepouyons plusnous ai»

mer et nous retrouver que dras le ciel.*..

» Ta mère. »

21 mars 1S04, dix heures ^ soir.

Le manuscrit , tout entier de la main de Jeanne, racontait au jour le jour les impressions de la petite duchesse, à mesure que se présentait quelque nouvel incident. Elle lui avait donné cette forme de journal , au lieu de Tadresser directement à Pierre^ par un instinct de pudeur et peut-être de fierté. Elle ne pouvait plus considérer Pierre comme son fiancé ; dès lors^ elle ne devait pas lui écrire :

24 mars.

« Pierre n'est pas revenu.... il ne reviendra pas; et sa mère se meurt I...

» Mon Dieu, donnez-moi du courage ! En moi, autour de moi, il n'y a plus que deuil et que malheur.... Le bon docteur Berval est mort.... ma mère adoptive n'a pas trois jours è vivre... • Pierre n'a pas reparu.... qui sait? Un suicide peut-être?... S'il avait commis ce crime, je le pleurerais toute ma vie, mais je ne regretterai*"

plus de ne pas être sa femme*. ..i&iaais je n'aurais pu répondre à cette passion insensée...

» J'ai vu mon oncle.... ô surprise I ô honte I ô mystérieuse action de la Providence I... Ce n*était pas moi qu'il venait chercher.... il ne savait pas que j'existais encore, que j'avais été recueillie par la veuve d'Eustache Goudard.... II ne savait pas qu'Eustache était mort.... C'est lui qu'il voulait voir.... et pourquoi, grand Dieu?... parce que le barbier, lors de leiir unique rencontre, lui avait dit qu'il comptait, dans sa clientèle, de hauts et riches personnages.... Lui, le marquis de Trévières, que je m'étais représenté si altier et si superbe, il cherche... un protecteur qui lui obtienne un emploi, ou un nouvel enrichi qui lui facilite un emprunt I ! I Je croyais qu'il me ferait peur.... Il me fait pitié I...

» Voilà donc le produit d'un siècle sans principes et sans croyances ! . . . Pas plus de sens moral dans l'infortune que dans la prospé-

258 LE FILLmiL DE BEAUMARCHAIS

rite.... Jeune etriehei on foulait auxpieds tout ce qui n'était pa» le^ espriee' ou le plaiair 'du. moment... Tieur e* pauvre, €ni>seooKuAer; oa n'a pas même la dignité de la vidilleiafr ei dà la pauyreté.. L'èxil, ses^ priyartions' eli aasîaoufr franceir, ont' été funestes à mou* «lete.... ]l>ne s'y est pas refsrempé, mais amollil... Il me fait songer à une horloge dont on aurait cassé le grand ressort.... Lemorgruif urribih n'esfcplus^ hélasT qu^un viâtenAmt, capaide d'enfreindre les loTS^ de la conseienee et de l'honneur sans se douter de ce qu'il fait. Je ne le condamne pas; je le plains.... il parafit' qu'il a tant souffert! Lui, le marquis de TVévières, il a eufaim, il a eu froid. ... il a presque demandérôumône. . . . Il a tressé de petits paniers pour vivre; il s'est industrie, humilié, pour gagner son morceau de pain. .. . Maintenant, le voilà rentré en France, et il trouve ses propriétés vendues, son château sous le séquestre.... il habite, rue Furstenberg, une mauvaise mansarde, et il ne sait

Ll FILLEUL DJ» BBAUM^AR CHAIS S&9

pas moQsamV U pourra pa^or à lu fin. du

Il n'est, pas méchanf; lom^ue )e Irai. ai Fa^< coûté la mort de sa'Sœun; lorsi^ine je lui ai parlé de tont ce que la veuve'du! bairbier avait, fait pour mm, j'ai vu distinctement tine lame glisser sous, sjjss ptupièivs^ ei tomber sur sesr. joues ridées.... Il n'a donepas perdu la faculté de s'émouvoir et d^ plewcr?... Q^uant à mie laisser demeurer auprès de oka chère bienfaitrice jusqu'à son dernier soupir, je n'ai même pas eu besoin de le demander au marquis....

Gomment pourrait-il me prendre avec lui ? Oh me mettrait-il? Il n'en a pas même l'idée.... Je resterai donc ici ; je la soignerai mourante, je la veillerai morte Je prierai sur son cercueil.... Mais aprèe ? Mon Dieu, seeourezHikoi I me voici presque aussi délaissée, presque aussi seule que le jour où ma pauvre mère tomba évanouie sur le pavé, devant la hideuse charrette qui conduisait mon pèreà Tédiafaiiâ...».

^ L'agonie approche.... Elle mourra sans revoir son fils.... Pierre, où êtes-vousî... J'ai tout dit à l'abbé Dermont. Si je perds ma seconde, mère, je n'aurai plus d'asile possible qu'auprès de mon oncle ; mais comment me feraitil vivre, lui gui revient de l'émigration sans appui et sans ressources?,.. L'abbé m*a promis d'agir; il tiendra parole.... Maintenant, je ne veux plus songer qu'à ma tache douloureuse.... je veux me figurer qu'il n'existe rien pour moi au delà de ce lit de mort d'où cette âme angélique va s'envoler vers le ciel.... Ah! si maman Geneviève pouvait m'emmener avec elle I

29 mars.

» Tout est fini... hier j'ai fermé les yeux à cette pauvre mère qui n'avait plus de place en ce monde.... Aujourd'hui je l'accompagne à sa dernière demeure, avec quelques braves gens du voisinage... demain j'aurai quitté cette humble maison qui était devenue mienne... .^

» Mon oncle m'a parlé d'un M. de Voltaire, qui a passé soixante ans à se moquer du bon Dieu. J'aurais voulu que ses disciples — liélas I il en avait, dit- on, même parmi les ducs et les marquis, — assistassent à la mort de maman Geneviève ; ils auraient vu comment une foi simple et fervente peut nous protéger contre le désespoir. Son âme m'apparaissait sur son visage ; d'heure en heure^ elle se détachait des liens terrestres. Je la contemplais, cette âme, comme une lampe à travers l'albâtre. Ses yeux se dirigeaient encore du côté de la porte, comme si elle eût espéré voir rentrer le cher absent.... Puis cette espérance s'est éteinte ; la grâce divine a demandé et obtenu ce dernier sacrifice.... fils de Geneviève ! vous qui n'êtes plus et ne pouvez plus être que mon frère I Que vous êtes coupable, si vous vivez encore I plus coupable peut-être, si vous avez cessé de vivre I...

» Le bon abbé Dermont n*a pas perdu son temps.... Il est intimement lié avec un prêtre

- de l'ancien Oratoire, qui a du crédit auprès du ministre de la police. . . . Quel temps ! Un reHgieux défroqué répondant de la sûreté de TÉtat I un régicide protégeant le marquis de Trévières et la fille du'duc d'Erlange ! Mais mon oncle a des maximes plus commodes qu'héroïques ; il se rattrape par le* peràflage : « Quand nous serons forcés, me dit -il, de mendier dans les rues, nos illustre» ancêtres en seront-ils phis avances?... »

» L'abbé et son ami ont aisément démontré au ministre que, dans un moment où le Pre* mier Consul cherche à s'entourer de tous ley prestiges qui doivent le métamorphoser en Empereur, il importe qu^il ne soit pas dit que te descendant. d'une des plus antiques familles de Normandie, et sa nièce, denrièk-e hét^itière d'un: grand nom, meurent de feîm dans un galetas.... Le lendemain, mon oncle a reçu une somme de douze mille francs.... Nous irons habiter, rue . de Grenelle, un logement conrenaMe.,.. Pnnrl^

soirement, c'est moi qui i&rsâ le ménage, quoi^ que le marquis, en souwnir de ses vieilles habitudes de galanterie, prétende que mes beUes mains ne sont pas faites pour ce vil usage. .. Nous passons de la misère au strict nécessaire... « C'est tout ce que je deiiaaDâe^...

ce Me void déjà punie de cette âerté d'âuristo^ crme qui désolait Kerre.... Que dis^je? Une fois sur cette pente, jèfeîs un pas de pltis. .. . Puisque nous avions une humiliation a subir, je nesnis^ pas fâchée que notre protecteur soit le ministre de la police,... Pourquoi?... far mies raisons ; maiS) à présent quej'ai perdu maman Oeneyière) je ne veux les dire à personne..,,

25aYril.

» On s'est oceupé de moi- m hmt Km.... CT^at mon oncle qui le dit en refusant de s'expliquer plus clairement. Un • très-puisfiant personnage s'est informé de ma naisaance, de mes origines, de mes aHiaoeeSi des^ circonstance» tr,agiques

qui ont fait de mademoiselle d'Erlange la fille adoptive de laveuve du barbier. Ses minutieuses questions, que le marquis trouve debon augure, m'étonnent plus qu'elles ne me flattent. ... Ma figure même aété Fobjetd'un interrogatoire.... Le ministre, à qui mon oncle avait peut-être fait la leçon et qui possède son TéUmaque^ a répondu que j'étais belle conune Eucharis et comme Galypso.... que signifie cette curiosité, qui ressemble presque à une ofifense?... Oh! que j'aime bien mieux Tabbé Dermont, à qui je viens de demander si je suis belle, et qui a répliqué avec son doux sourire : <k Je n'en sais rien, mais je vous £rois bonne. »

10 mai.-

3» Mon oncle m'attriste et m'inquiète. Depuis ce qu'il appelle son changement de fortune, — encore bien précaire, — il semble près d'oublier ses malheurs et son âge ; il perd cette gravité qui sied aux nobles infortunes ; il af-

fecte des airs de rajeunissement et de gaieté qui lui vont mal.... L'autre jour, il a manifesté une joie puérile en se voyant à peu près habillé comme les personnes de son rang.... Je ne voudrais pas le juger; mais en vérité, il est trop sensible à ces petits détails de bien-être matériel dont il a été longtemps privé.... Les hommes de cette époque et de cette école ignoraient donc la supériorité du monde moral, des grandes idées de vertu, dejustice et d'honneur, sur ces réalités vulgaires? Tristes ou légers, abattus ou étourdis, jamais sérieux.... Et cependant je m'attache à ce pauvre oncle, comme à un enfant qu'on voudrait rendre plus heureux et meilleur.. ^.Pourquoi puis-je si peu pour lui? Malgré sa légèreté, feinte ou naturelle, il est évident qu'il regrette profondément, amère-

ment, son château, ses terres, sa situation dans le monde, son ancien état de maison.... Pourquoi ne puîs-je pas les lui donner?...

9 Ce qui m'alarme et m'intrigue le plus, c'est

266 LB FÎLLBUL DB BBÂUMARCHAIS

-son attitude envers moi. U y a des moments où il me regarde d'une façon singulière ; il m'a^ dresse sur ma &ifli4lé---< toujours ma beauté l — des compliments qui m'embarrassent et me fnHSsent... Enooreun châtiment pour mespni^ Séries d'hemiiiie ou de sensitive ! Hier, il m» disait : <KSa;vez^V0iift, leaniie,, qu'avec votre nom et votre figure, on pourrait non-seulement se passer de dot, mais assurer, par^dessus le mar^ ché, l'avenir et le bonheur d'un vieux parent <[ui risque de mourir à l'hôpital ?... » Que signifie ce propos bizarre? Ah î maman Geneviève ? Et vous, bon docteur Berval I Comme je me sentais plus à l'aise, plus en sûreté^ sous vos pures iniluenoeo^I Gommé il y afVaît, dans vos âmes» plus de vraie noblesse que dans cemonde inconnu où je crains de mettre le pied^ où tout me semble mensonge, péril et piège l Paipeur, protégez-moi!,.*

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