Lenient, page
Au temps de Molière, et auparavant, on se moquait volontiers des médecins; on prétend qu'ils nous le rendent bien aujourd'hui, et que nos docteurs s'égayent parfois, entre confrères, aux dépens des pauvres diables qui languissent et meurent dans leurs mains. En ce cas, ils auraient au moins autant de raisons pour railler nos manies et nos terreurs qu'on a jamais pu en avoir, dans les siècles passés, de plaisanter sur leur savoir et leur habileté. Ces plaisanteries, d'ailleurs, n'étaient, après tout, dans les comédies de Molière et de Legrand, qu'un jeu d'esprit sans conséquence, dont les médecins riaient les premiers. Les moqueurs les plus intrépides n'étaient pas les moins
empressés à recourir à leur art dès qu'ils croyaient en avoir besoin.
Il n'en était pas de même au moyen âge. La médecine était loin d'être alors ce qu'en ont fait depuis les découvertes de la science et une longue suite d'habiles praticiens. Dans ses souffrances, le peuple cependant s'adressait au médecin comme au prêtre, demandant à l'un la guérison de ses maux physiques, à l'autre un remède à ses douleurs morales; et, si ni l'un ni l'autre ne lui apportaient de soulagement, il se vengeait de tous deux par la moquerie. Cette moquerie, pour ne parler que du médecin, n'était pas un simple amusement de l'esprit, une forme de plaisanterie sans raison, mais l'expression d'un vrai mécompte, d'une douloureuse expérience de l'impuissance de l'art médical. Comme il avait vu dans la Mort la personnification de la justice qui, dans l'ordre social, remettait toute chose à sa place, le
peuple se tournait encore vers elle comme vers son seul refuge contre la maladie et les maux de tout genre. Le squelette fatal lui apparaissait au bout de toutes ses avenues, sa faux tranchante à la main , comme le terme où tout aboutit, comme la figure éternelle vers laquelle tout le menait, tout le ramenait sans cesse.
Quant à l'amour obstiné de la vie, cet autre trait profond que nous avons signalé dans le conte lorrain, il n'y faut pas voir seulement l'effet d'un instinct de la nature qui répugne à la destruction. Les sauvages meurent avec facilité; ils semblent quitter sans regret la vie nue et déserte que leur a faite leur état social. Cependant ils n'ont, en général, d'une autre vie, qu'une vague et triste idée. Il n'en est pas de même de l'homme civilisé. Quelque misérable que soit pour lui la destinée, et quoi qu'on lui raconte d'un autre monde où les maux de cette
vie trouveront leur compensation dans un bonheur éternel , il ne s'arrache qu'avec peine à cette existence terrestre, à ce sol natal trempé de ses sueurs et de ses larmes. C'est qu'il y a réellement vécu! C'est que la vie humaine, si étroites et si dures qu'on s'en représente les conditions, lorsqu'elle est arrivée à renfermer l'ordre entier des sentiments humains, de ces sentiments que nous appelons naturels parce qu'ils résultent d'un développement moral de notre nature, a pour le cœur de l'homme des joies et des douleurs auxquelles on ne renonce pas aisément. Tout système social, même le plus arbitraire et le plus injuste, dans lequel, par l'effet d'une influence morale ou religieuse, l'amour, l'amitié, les sentiments de la famille, auront atteint leur développement, créera, par l'enlacement des cœurs, des causes profondes à l'amour de la vie. Ce n'est que dans un état social inférieur et dans une forme d'existence
presque brute que l'homme se détache de la vie comme une plante sans racines enlevée du sol par un souffle.
Comme on le voit, le philosophe populaire qui a donné sa forme dernière à notre conte avait assez bien médité sur la mort et sur les sentiments qu'elle inspire. Il a fait de son œuvre une composition logique, bien qu'il en ait peut-être emprunté les détails à diverses traditions. Sa fable satirique semble le résumé de plusieurs autres qu'il y aurait fait entrer en les remaniant; c'est la mise en récit, sous une forme doucement railleuse, de ce que devaient penser sur la destinée de l'homme et sur sa fin inévitable ces durs paysans des temps féodaux qui réfléchissaient sous le joug et se gabaient, dans leurs veillées, des pouvoirs qui pesaient sur eux. La Providence elle-même n'échappait point à leurs critiques, et le gouvernement du monde ne leur semblait point sans re-
proche. N'y pouvant rien changer, ils se contentaient d'en rire : rire joyeux en apparence, amer au fond. Sous cette humeur gouailleuse qui semble particulière à l'esprit gaulois, sous ces facéties goguenardes, se cache une pensée sérieuse, une profonde mélancolie.
A quelle époque fut composé le conte recueilli par M. Guénard? C'est là une question qu'il ne m'appartient pas de résoudre. Il doit sans doute remonter à un temps où l'antique respect pour les croyances religieuses laissait déjà place à une liberté d'esprit et de critique d'autant plus grande qu'elle ne semblait pas tirer à conséquence. Mais ce trait n'a rien de bien particulier, et cette liberté d'esprit est peut-être plus vieille qu'on
ne le croit généralement. On se signerait aujourd'hui, parmi nos cléricaux, à des hardiesses qui dans les siècles de foi ne choquaient pas trop des croyants plus vrais et plus solides. Jésus lui-même, dans notre conte, taxé d'injustice par l'honnête Thibaut, se contente de sourire sans répondre. Plus d'un dignitaire de l'Église en a peutêtre fait autant si quelque jongleur en tournée lui a conté le Filleul de la Mori. D'un autre côté, le rôle donné à la Mort dans ce conte semble le rapporter au temps où la Mort jouait dans les imaginations ce rôle de grand justicier que nous venons de lui reconnaître.
J'ignore s'il existe d'autres contes, — outre celui des frères Grimm, — qu'on puisse rapprocher de celui-ci. C'est affaire aux érudits de nous en instruire, si la chose leur paraît en valoir la peine, et de décider lequel est antérieur à l'autre, du fabliau lorrain ou
du conte allemand. On recherche aujourd'hui les vieux contes et les vieilles chansons, on se plaît à la littérature populaire et naïve. Ce qui nous attire, en général, dans les œuvres d'imagination, c'est moins la beauté que la singularité ; ce qui nous intéresse surtout, c'est la façon particulière de penser et de sentir des hommes anciens ou étrangers, dans son rapport avec les lieux, les temps, et avec les formes sociales. Peut-être trouvera-t-on à notre conte ce genre d'attrait et d'intérêt. Il offre des traits d'un sens profond et d'autres d'un vrai comique. En le mettant en vers, j'ai dû le traiter à ma façon et y ajouter bien des choses de mon cru. Toutefois, si les développements m'appartiennent, le fond est bien celui que M. Guénard a reçu encore tout vivant de la tradition populaire en Lorraine. J'ai fait de mon mieux pour le traduire dans la forme poétique des contes de La Fontaine, rajeunie
2b LE FILLEUL DE LA MORT
de nos jours par Alfred de Musset. J'ai voulu à mon tour, et sans oser me flatter d'y réussir, m'essayer dans ce style
Tant oublié, qui fut jadis si doux, Et qu'aujourd'hui l'on croit facile.
LE