‹ Le filleul de la mortChapitre 3 sur 5 · King of graves, and grave for kings · texte numérisé non relu

King of graves, and grave for kings

Imperious suprême of ail mortal things.

du Ciel le prolongement de sa vieillesse cruelle et superstitieuse.

C'est surtout dans les Danses Macabres qu'on trouve une expression frappante de cette idée amère et désespérée qui faisait de la Mort le justicier et le niveleur par excellence. On connaît ces danses1, réelles d'abord, puis figurées : des églises, où elles étaient pratiquées comme cérémonies religieuses et symboliques, destinées à rappeler aux fidèles qu'ils devaient chacun à son tour quitter la vie, de la même façon qu'on les faisait sortir de ces rondes rituelles, elles passèrent un jour dans les cimetières. Là elles perdent peu à peu leur caractère primitif en se mêlant aux divertissements populaires dont ces champs de la mort étaient le

i . Sur l'origine de la Danse Macabre, voir le Dictionnaire de Ducange, supplément, et celui de Littré. L'ouvrage le plus complet sur ce sujet intéressant paraît être celui de M. Langlois, Essai sur les Danses des Morts.

théâtre au moyen âge, et finissent par monter, en se transformant, du sol aux murailles. Après avoir servi de pieux enseignement, d'un mémento quia pulvis es en action et en peinture, elles deviennent, avec le temps et le changement des idées, un poème satirique dans lequel le pinceau de quelque clerc, inspiré des sentiments du peuple, se joue à retracer la chute fatale des puissants, des maîtres de la terre, seigneurs ou grandes dames, rois, empereurs ou papes.

A quelle époque ces danses funèbres cessèrent-elles de fouler d'un pied vivant la cendre des morts pour venir se dérouler en tableaux sur les murs où l'on peut encore quelquefois retrouver leurs traces presque effacées? On l'ignore. Dès le XIVe siècle, Orgagna avait peint un Triomphe delà Mort sur les parois du Campo santo de Pise. Depuis cette époque les représentations du même genre se multiplient; on en trouve

DE LA MORT l5

en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, en Espagne; ce sont plantes des tombeaux qui poussent d'elles-mêmes dans le sol toujours remué des cimetières. La première Danse Macabre nous est signalée en France dans ce même charnier des Innocents où le poète Villon venait s'inspirer au sortir du cabaret :

Quand je considère ces testes Entassées en ces charniers, etc.

Mais toutes nos grandes villes eurent leur Danse Macabre. Les mystères de la Mort et du dernier Jugement furent célébrés du midi au nord par le ministère de l'art. On y joignit l'histoire de Lazare, cette glorification du pauvre et cette malédiction du riche, sujet familier aux peintres de ces temps et qu'on voit encore tout flamboyant sur les vitraux de Bourges. Enfin le moyen âge expirant traçait son testament sur les murailles de la salle où se tenait le concile de Baie (1481-1448); c'est une Danse des

Morts. La Mort préside en personne aux délibérations des Pères du Concile, et lève son doigt décharné sur ces têtes mitrées.

Au XVIe siècle, les Danses des Morts continuent, mais l'inspiration en est changée. Au lieu du sombre esprit monastique, animé par un secret sentiment de haine et de vengeance populaire, un esprit libre, mélancoliquement enjoué, une imagination littéraire, déploient leur fantaisie railleuse, et brodent, sur un thème devenu banal, de riches variations. Holbein est le maître de ce genre poétique et satirique. L'enseignement religieux a disparu des compositions où brille son génie fécond qu'anime une verve amère. Cet enseignement se retrouve, mais avec un caractère nouveau, dans la Danse de Berne, ouvrage de Nicolas Manuel. On a cru voir une sorte de satire du catholicisme par l'esprit protestant dans cette Danse « où figuraient, à côté de François Ier et de Charles-

Quint, le pape Clément VII et le grand marchand d'indulgences, Bernardin Samson, qui renouvelait en Suisse les scandales de Tetzel en Allemagne ' » .

En ce siècle d'affranchissement de l'esprit, de même qu'à l'époque précédente, où le peuple était encore courbé sous le joug du clergé et des seigneurs, ce grand justicier qui s'appelle la Mort apparaît comme une sorte de précurseur de la Révolution. Le peuple l'a chargé en secret de ses vengeances, en attendant que son heure se lève et que son jour arrive. Là est la vraie raison de cette popularité de la Mort et du sombre amour qu'elle inspire à une époque d'oppression et de misère. Elle règne et frappe au nom de la justice et de l'égalité.

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