MONSIEUR DE LA MARE
Il y avait, dans une ville des bords de la Manche nommée Port-Neuf, un négociant d'importance qui se faisait appeler M. de La Mare. Il n'était point noble, malgré les deux particules gui précédaient son nom et qui s'en étaient détachées à l'époque de son mariage. En face de soi-même, M. de La Mare s'étonnait de cette injustice du destin. En effet, ses sentiments étaient loyalement conservateurs, aveugle son respect pour les institutions d'un passé qu'il connaissait fort mal, congénitale sa
défiance pour toutes ces innovations de Tesprit moderne que certains qualifient de « progrès » .
La villa qu'il habitait, un peu au-dessus de Port-Neuf, dominait la cité avec ses cheminées d'usine, la mer avec sa bordure de navires. Les murs en étaient solides. La salle à manger avait été conçue pour recevoir de nombreux convives et pour encadrer agréablement de longs repas. Le salon, très vaste, très propre à la danse, ouvrait par trois baies sur une véranda de glycines. On y remarquait des intentions de style, encore que le Louis XV y coudoyât le Louis XVI et l'Empire le style Louis-Philippe. Ce salon — dans sa cacophonie un peu prétentieuse — était meublé à peu près de la même façon que le cerveau de M. de La Mare.
Tout le reste de la demeure indiquait un confortable réel, sans clinquant : les tapis étaient profonds, l'argenterie lourde, la cave savamment conduite. Le parfum de cigares exquis pénétrait les tentures ; les domestiques ne portaient point de livrées sottement tapa-
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geuses ; mais tous arrondissaient avantageusement leur pelote, et, sous couleur d'ancien dévouement, vivaient, dans cette maison grasse, comme en Pays de Cocagne.
On n'apercevait pas aux murs ces portraits au pastel qui, bons ou mauvais, sont l'ornement des châteaux. En effet, le père de M. de La Mare avait trop travaillé, sa vie durant, pour trouver le loisir de se faire peindre.
On avait vu avec admiration ce négociant modèle élever une fortune considérable par des moyens dignes d'estime. Quand il était mort, en pleine vigueur, comme un lutteur dans l'arène, il avait traîné tout Port-Neuf derrière son corbillard. La ville avait salué, en ce disparu, le représentant d'une génération d'hommes qu'on n'espérait plus revoir, et qui avait été l'incarnation même des vertus du tiers état.
M. Edouard de La Mare, le fils, avait pris l'initiative d'écrire en trois mots ce nom que M. Delamare, le père, signait en un seul. Pour le reste il n'avait hérité ni des capacités du défunt, ni
de son zèle au travail. De bonne heure, on l'avait tiré du collège pour le mêler à la vie des affaires. On s'y était mal pris pour les lui faire aimer. En effet, vis-à-vis de son fils comme de ses employés, M. Delamare, le père, pratiquait les rudes façons des maréchaux de l'Empire à l'endroit des recrues. Il les faisait vivre dans un perpétuel tremblement de ses colères. Il disait volontiers, entre deux bourrasques :
— Je laisserai à mon crétin de fils une affaire qui marchera toute seule 1 Je lui demande de s'en occuper le moins possible... Il mettrait des bâtons dans les roues...
M. de La Mare, en trois mots, s'était appliqué à respecter la volonté de son père sur ce point comme sur les autres.
Deux fois par jour, il descendait en ville : le matin, pour fournir à ses chevaux une occasion de sortie ; le soir, pour signer son courrier, qu'il ne lisait point.
Les affaires de M. de La Mare étaient conduites par un employé qui avait toute la confiance de son maître. Il s'appelait Gratis.
Il était entré dans les bureaux du temps de M. Delamare le père, aux appointements de saute-ruisseau. Il y avait conquis ses grades jusqu'à cet emploi de chef de maison, pour lequel M. de La Mare le fils ne se sentait pas de vocation, sans qu'on pût dire si cette charge était inférieure à lui, ou lui à elle.
Gratis n'était pas seulement utile à son patron : il se rendait agréable par des allures de domesticité. Elles plaisaient à M. de La Mare qui ne tenait point aux tracas du gouvernement, pourvu qu'on lui cédât les honneurs du règne.
M. de La Mare n'appelait jamais Gratis que : « Ce bon Gratis! » Il mettait dans ce « bon »-là sa bienveillance naturelle, un peu de dédain pour un homme apparemment trop heureux de taire travailler le capital d'un autre; d'ailleurs, nulle reconnaissance comme nulle défiance.
Gratis n'appelait jamais M. de La Mare que « Monsieur de La Mare ». Monsieur de La Mare par-ci, monsieur de La Mare par-là, comme il
aurait dit « Monsieur le Duc ». Il ne se souvenait pas d'avoir jamais dîné chez M. de La Mare. M. de La Mare et lui n'habitaient pas la même planète. Deux fois par jour, M. de La Mare descendait de Sirius pour prendre contact avec un habitant de la Terre, puis il remontait dans son empyrée.
Il y avait une phrase qui revenait souvent dans la conversation de M. de La Mare. Il la répétait sans crainte de fatiguer ses auditeurs, parce qu'elle résumait exactement les motifs qu'il avait d'être satisfait de la vie en général, et, en particulier, de soi-même.
Il disait une vingtaine de fois par jour :
— Moi qui suis indépendant...
Il attelait ce « moi » etc., en tandem, devant la première phrase venue. Il la mettait à la selle et au brancard. Quand il lui était arrivé de la négliger pendant toute une heure, Gratis avait soin de la lui remettre en mémoire :
— Vous, monsieur de La Mare, qui êtes indépendant...
— Gomme vous le dites, mon bon Gratis...
M. de La Mare était satisfait d'être au monde, comme une plante qui plonge ses racines dans du terreau, qui reçoit bien la lumière et que l'on arrose après le coucher du soleil, se félicite d'exister. Tout de même, M. de La Mare jouissait-il de l'atmosphère de respect qui flottait autour de sa personne. Il y ajoutait l'odeur des purs havanes qu'il fumait interminablement, et un nuage léger d'eau de Cologne dont l'odeur l'accompagnait partout. Il recevait ces cigares par voie d'importation directe ; il n'employait jamais que l'eau de Cologne authentique, celle qui est à la marque de « la Cathédrale ». Cette fixité dans les habitudes lui apparaissait comme une qualité supérieure de l'esprit. Il y faisait souvent allusion, toujours avec complaisance.
Chaque jour, avant de monter dans sa Victoria, oij il s'asseyait commodément, une jambe croisée par-dessus l'autre, M. de La Mare s'arrêtait un instant sur le seuil de la villa. Le reflet qui était dans la croupe de ses demi sang, dans les harnais vernis, dans la caisse de
la voiture, dans les roues, miroitait également dans le chapeau à haute forme de M. de La Mare et dans ses bottines. Tout en bouclant son gant de peau de chien, il jouissait de ces jeux de lumière. Il se tenait très droit, sanglé dans la redingote, sans perdre un pouce de sa belle stature.
Il avait alors le sentiment d'être une colonne, le support de quelque chose, peut-être de l'édifice social, en tout cas, d'un ensemble qui avait du bon , puisqu'un homme tel que lui y occupait, sans effort, une place si importante.