‹ Le fils à papaChapitre 2 sur 35 · OPINIONS POLITIQUES DE M. DE LA MARE · texte numérisé non relu

OPINIONS POLITIQUES DE M. DE LA MARE

Celte ville de Port-Neuf, que M. de La Mare apercevait à ses pieds, était très divisée au point de vue politique.

Autour des navires que l'on déchargeait le long des quais, grouillait tout un peuple de portefaix. On les voyait, un sac sur la tête, piétinant dans la poussière de charbon, noirs comme des nègres, montant du quai sur les navires, plongeant dans les cales, pour en ressortir sous des charges, difformes, courbés en deux, — tel un peuple de gnomes, condamné à fouiller la terre au profit d'une race de géants.

Si quelque fâcheux traité de commerce — signé par des imbéciles ou des prévaricateurs, — venait à vider le port, ces sans-travail erraient le long des quais, regardant, avec le désespoir de la faim, les navires désarmés. Les hangars vides de marchandises s'ouvraient la nuit pour leur donner asile. Ils s'y écroulaient dans des poses de lassitude infinie, si bien que les décors de cette hospitalité nocturne ressemblaient à l'exposition d'une Morgue immense.

A ces misères imméritées, les ouvriers de Port-Neuf ajoutaient des maux volontaires. On eût dit qu'ils étaient de fumeux lumignons où il fallait verser de l'alcool pour faire de la clarté. Ni la dignité de soi, ni la tendresse paternelle, ni même le désir de la femelle, n'étaient la source de leurs sursauts d'énergie. Privés de boisson, ils apparaissaient comme des machines qui demeurent inertes quand vient à s'épuiser la force que l'accumulateur leur prêtait. Si accablés, ils rêvaient d'un paradis pareil à ces songes qui précèdent les fureurs de l'ivresse. Alors la vie apparaît toute rose, l'or

étincelle dans les bouteilles, il y a de la tendresse dans les yeux des gouges dont les mains vous tâtent autour de la poche.

Entre la réalité de ces espoirs et leurs présente détresse, les portefaix des quais n'apercevaient que l'épaisseur de cette réforme arrachée à l'égoïsme des patrons : l'alcool gratuit pour eux, le pain gratuit pour leurs enfants. Après cela, la félicité publique pourrait grouper tous les citoyens dans un banquet de réconciliation, où riches, pauvres, maris, enfants et femmes communieraient sous les espèces de la mouillette trempée dans du trois-six.

M. de La Mare était un philanthrope, c'està-dire qu'il souscrivait — en rechignant un peu — à toutes les œuvres de bouchée de pain, de tempérance, d'hospitalité de nuit et de mutualité qui mettent en repos les personnes des classes dirigeantes, lesquelles ont un bon fond et de l'optimisme dans l'égoïsme. Il était abonné à de petits périodiques où l'on démontre qu'un ouvrier, qui n'aurait pas de vices et toutes les vertus, arriverait assez facilement à ne pas

mourir de faim, à la condition, bien entendu, que le chômage et la maladie ne vinssent jamais déséquilibrer son budget.

Ces excellents manuels à l'usage des personnes fortunées qui craignent de tomber dans l'attendrissement, de troubler leur digestion à la lecture des bas journaux, enfin, de se forger des idées noires, étaient accompagnés de victorieuses statistiques. M. de La Mare ne les lisait jamais. Il estimait que la vérification des chiffres est une besogne de caissier. Mais il renvoyait volontiers ses contradicteurs à ces démonstrations scientifiques — particulièrement son plus proche voisin, M. Herrmann.

M. Herrmann avait avec M. de La Mare plus de ressemblance qu'il ne l'imaginait. Seulement, l'estime qu'il avait de soi, au lieu de rayonner au dehors, se concentrait au dedans. Elle allumait là un brasier de fanatisme. Au nom de ses idées libérales, M. Herrmann aurait volontiers exilé, décapité ou grillé à petit feu les gens qu'il n'estimait pas aussi amis du progrès que lui-même.

M. Herrmann était huguenot et M. de La Mare catholique, c'est-à-dire que l'un était un homme d'autorité et l'autre un homme de libre examen.

Le goût que M. de La Mare avait pour l'autorité le portait à respecter, sans contrôle, tout ce qui, dans son pays, était la manifestation d'un pouvoir fort. M. de La Mare appelait ce penchant « sens de la tradition ».

Quelques voyages, que M. Herrmann avait entrepris afin de visiter ceux de ses parents, antiquement émigrés, qui, de pères en lils, épousaient des étrangères, avaient développé chez lui une estime immodérée de toutes les nations qui n'étaient pas la France. Les Anglais étaient l'objet de son admiration particulière. Il rêvait donc, dans la sincérité de son patriotisme, d'acclimater chez nous les mœurs, les institutions, le génie des Anglo- Saxons. Il nommait cette dévotion d'exotisme : « esprit de progrès » .

En politique, M. Herrmann était un « utilitaire » — comme ses modèles, les Anglais. II

pratiquait la morale de l'intérêt bien entendu, d'instinct et après réflexion. Ceci, d'ailleurs, était surtout « bien entendu » : son intérêt particulier devait être au premier plan de l'intérêt général. Il arrivait même que cet intérêt particulier empruntât les vertus d'une lentille. Par l'eff'et d'une loi de grossissement, dont l'optique ne fournit pas le seul exemple, M. Herrmann apercevait à travers son intérêt particulier, un monde d'intérêts généraux que le commun des hommes ne découvrait pas à l'œil nu.

Cette doctrine positive avait conduit M. Herrmann à briguer des mandats. S'il ne se mêlait pas de promettre aux ouvriers du port un monde nouveau, qui, par quelque côté, ressemblât à l'Éden qu'ils se forgeaient eux-mêmes, d'autres personnes, plus intrigantes, entreraient dans ces vues. Elles recueilleraient les bénéfices de ce charlatanisme.

De mandat en mandat, M. Herrmann était devenu, à Port-Neuf, le chef d'un parti remuant qui bâtissait des écoles, laïcisait des

LE FILS A PAPA lo

hôpitaux, interdisait les processions, débaptisait les rues, mais respectait les marchands de vins, les vénérables de loges, les barbes de Quarante-Huit; qui prétendait accroître la dignité de l'homme et du citoyen, en supprimant le nom de Dieu de l'école primaire et en améliorant le drainage des faubourgs.

Actif, toujours prêt à payer de sa personne autant que de sa bourse — s'il y trouvait quelque profit pour ses intérêts ou pour le triomphe de sa confession, — M. Herrmann savait rédiger un mémoire, orienter un meeting, payer la presse, souscrire dans les calamités publiques, fonder des ligues, maquiller son intolérance, sauver les apparences, en un mot, faire à propos tous les sacrifices de dignité, de vérité, d'argent et de conscience qu'exigeait l'intérêt bien entendu, sans permettre qu'un coup d'ongle écaillât le vernis de sa respectabilité.

Il y avait à Port-Neuf, une troisième catégorie politique. Elle comprenait des personnes bien reniées qui ne donnaient jamais un sou pour la défense de leurs convictions — des

gens qui croyaient que le ciel prendrait la défense de leurs intérêts, menacés par l'alliance d'un homme aussi entreprenant que M. Herrmann avec les démocrates du Bas-Port. Ces optimistes se contentaient de manifester leurs opinions en traitant l'archevêque avec apparat, quand il venait confirmer dans la ville. Ils se réunissaient aussi le jour delà Saint-Henry pour boire à la santé du « roy » par un « y ». D'autres relisaient les discours politiques de M. Guizot ou le Consulat et f Empire. D'autres enfin, — et M. de La Mare était du nombre, — s'efforçaient de copier, dans le cirage de leurs moustaches,* le mouvement général de leur coiffure, la tête que Barre a donnée à Napoléon III sur les sous frappés en 1834. On désignait ce troisième parti sous le nom de « conservateur ».

On n'y était d'accord sur rien : ni sur ce qu'on voulait conserver, ni sur ce qu'on voulait innover, ni sur ce qu'on voulait empêcher. Sa philosophie était résumée tout entière par cette exclamation dont M. de La Mare avait

coutume de saluer les victoires du parti soidisant progressiste.

— Tant mieux I... Ils n'en feront jamais assez I

M. de La Mare lançait cette boutade-là avec une décision virile. Il avait le sentiment qu'elle le mettait en dehors et au-dessus du tas des poltrons qui craignent pour leurs coupons de rentes — voire pour la vie. Au fond, il avait foi que le remède « naîtrait du mal » par « simple réaction », sans qu'on prît la peine de « se salir dans la lutte ».

Et, pour mieux marquer le mépris qu'il professait pour le suffrage universel, depuis bien des années, M. de La Mare avait pris le parti de ne plus voter. Il boudait les urnes, les majorités progressistes. Il ne prenait même pas la peine de discuter avec elles : il leur faisait voir son dos. Il persistait à rouler ses moustaches à la mode du souverain déchu et honni.

Quand, à bout d'arguments, M. Ilerrmann s'emportait à lui dire :

— On ne peut pas causer avec vous... Vous êtes un autoritaire !

Il ripostait du tac au tac :

— Parfaitement, un autoritaire...

Et, s'échauffant à l'éloquence, il lançait, entre deux bouffées de cigare :

— Voulez-vous que je vous le définisse, mon idéal de gouvernement et des libertés civiques?... Le voici... en trois mots...

Il comptait sur ses doigts :

— Un bon souverain...

(M. de La Mare appuyait sur son pouce, pour bien marquer la nécessité de ce fondement premier du bonheur d'un peuple)...

— Une gendarmerie incomparable...

Il touchait son index :

— Et le droit de saluer mon curé quand je le rencontre...

Il abattait brusquement son médium, puis, d'une aspiration violente, il rentrait dans son nuage de fumée.

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