UNE CHAUMIERE ET UN COEUR
Comme M. et madame de La Mare n'adressaient point de reproches à leur fils, il se fortifia dans cette pensée que lui avait le droit de leur en vouloir. Heureusement, la bonne Mariolle était là pour négocier la paix.
Elle convint avec Henry qu'on l'avait mal élevé.
— Mais après tout, dit-elle, si tes parents ne t'avaient pas laissé la bride sur le cou, s'ils ne t'avaient point permis de manger à ta fantaisie l'héritage de ta tante Le Rond, puis ta dot, puis tout le reste, je n'aurais pas eu la
joie de te rencontrer. Le public ne m'aurait jamais rendu la justice qui m'était due, tu te serais contenté de boire et de jouer aux cartes comme tes autres camarades, tu n'aurais jamais rien compris ni à l'art, ni à la femme, ni à l'amour. Tu le serais laissé marier de dégoût avec quelque petite fille impertinente comme cette jeune Daisy, ou niaise comme ses compagnes. Elle t'aurait donné un fils encore plus inutile que tu ne l'étais toi-même et qui, lui, pour le coup, t'aurait mis sur la paille. Au lieu de cela, mon chéri, vois où nous en sommes ; sans doute, tu as eu à cause de moi de gros chagrins et tu en as causé à tes parents. Mais mon cœur t'est pour jamais attaché. Personne ne songe plus à nous séparer l'un de l'autre... Tu connais enfin ce bonheur, le plus grand que l'on puisse posséder sur la terre : tu as une chaumière, du travail et un cœur.
La chaumière était à portée du sifflet de la station, une maisonnette de banlieue avec un jardin potager, une tonnelle de marchand
de vin pour dîner en plein air, une clôture en petites lattes reliées par des fils de fer. Trop de soleil sur sa façade, et parfois, le soir, quand le vent portait, des odeurs un peu douteuses qui venaient du côté des champs. Telle quelle, elle plaisait au couple plus que l'ancienne villa de Port-Neuf.
Le travail, dont maintenant Henry aimait la monotonie, n'imposait point de ces efforts qui surmènent le cerveau. A neuf heures, il prenait le train avec des camarades de bureau. Il se rendait à pied de la gare à son ministère. 11 recopiait quelques circulaires, recevait des solliciteurs, déjeunait dans son pupitre, regardait tourner les aiguilles de la pendule jusqu'à l'heure de sa libération.
Il ne doutait pas que le cœur de la Mariolle lui fût à jamais fidèle. La vanité n'avait plus de part dans son sentiment. Il était l'heureux prisonnier de l'habitude. Elle le tenait par un mélange de maternité confortable et de vice savant. Il était fait à cette odeur, à celle conver^ sation, à ces rides, à cette cuisine. Et par tout
cela, il se sentait attaché à ce flanc comme un nourrisson au sein qui l'allaite.
Le matin, elle descendait tout ébouriffée pour l'accompagner jusqu'à la porte du jardin. Là, elle lui mettait une fleur à la boutonnière; elle relevait dans la poche de sa veste le coin d'un mouchoir qu'elle avait inondé de son odeur favorite, et elle l'embrassait en présence de la petite servante, sans gêne, avec une espèce de gloutonnerie.
— Adieu, mon petit...
— Adieu, ma vieille...
Puis elle allait au poulailler visiter ses couvées. Tous ses désirs de cabotine depuis longtemps dégoûtée du public, de vieille prêtresse d'amour, écœurée de ses rites stériles, trouvaient enfin le bien-être dans cette chapelle de fécondité. Elle avait, à toucher les beaux œufs transparents, une volupté de gourmandise, qui la faisait rire toute seule, qui découvrait ses dents d'ogresse.
Elle prolongeait jusqu'au milieu de l'aprèsmidi ces plaisirs rustiques. Elle allait et venait
en savates, en peignoir lâche, ses cheveux défrisés tombant en mèches, les hanches tous les jours plus larges, la croupe tous les jours plus ronde, débordante de tranquillité et de calme bien-être après tant de ballottements de la fortune.
Elle commençait sa toilette à quatre heures, teignait encore ses cheveux, blanchissait ses joues, noircissait ses sourcils, peignait le tour de ses yeux, ensanglantait ses lèvres.
C'était la douloureuse minute de la journée, car maintenant sa tête de clown lui déplaisait. Elle avait peur de l'apercevoir, si durcie par le maquillage. Elle sentait que des cheveux grisonnants et poudrés l'eussent faite malgré tout plus séduisante, mais elle n'osait renoncer au henné et à la céruse par effroi de la transition.
Enfin, sanglée comme une jument pour une course d'obstacles, elle allait attendre son ami à la barrière de la station.
Elle avait fait connaissance des mères de famille qui venaient là, au-devant des maris et
des pères, en peignoir, avec des enfants dans les bras. Beaucoup n'avait point de raison de lui bouder, vivant, comme elle, dans des situations irrégulières. Elle avait conquis les autres en ouvrant sa bonbonnière, en caressant les chevelures bouclées.
Ils dînaient en tète à tête dans le jardin, sous la tonnelle. Et, sans grande dépense, la cuisine était toujours une surprise pour la gourmandise d'Henry. L'ail y dominait avec les échalotes :
— Qu'importe, disait la Mariolle, puisque nous en mangeons tous les deuxl
Il n'était plus question de surprendre le palais et d'incendier la bouche. On s'orientait maintenant vers les mystères du mijotage et la délicatesse des fricandeaux.
Après le potage, une sueur légère perlait aux tempes de la Mariolle.
— C'est, disait-elle, mon corset qui me blesse.
Elle s'emportait contre la fabricante.
Uenry lui conseillait de se desserrer :
— Tiens, disait-il, je te donne le bon exemple.
Il se dépouillait de sa redingote, il dînait en manches de chemise. Et elle ne se faisait pas prier plus longtemps pour l'imiter dans son goût de l'aise.
Invariablement, après le dîner, ils arrosaient le potager à la lance. La pluie du jet d'eau sur les petites feuilles poussiéreuses, la terreur des chats attirés par l'odeur des couvées, les secouaient d'un rire qui favorisait la digestion. Ils se couchaient de bonne heure, douillets, aimant la plume et le luxe professionnel du lit des courtisanes.
Tous les dimanches Henry allait déjeuner chez ses parents. Ce jour-là, la Mariolle présidait à la toilette de son compagnon. Elle le brossait indéfiniment, lui traçait elle-même une raie dans le dos, lui relevait les moustaches au fer, lui nouait soigneusement sa cravate :
— Je ne veux pas, disait-elle, que ta mère m'accuse de négliger mon petit homme... Et
puis, tiens, voilà la recette pour les confitures de framboises que tu lui as promise. Il serait plus simple qu'elle me chargeât d'acheter les fruits et de les lui confectionner, puisque j'ai une bassine en cuivre... Mais enfin, elle ne veut pas... Elle aime mieux s'en fier à sa cuisinière... Porte-lui la recette. Il ne faut pas la contrarier...
M. et madame de La Mare avaient loué, à la station suivante, sur la même ligne, une petite maison décente et banale, fraîchement repeinte, avec un corridor en courant d'air au sommet du perron et sur le gazon un rocher.
Il y avait dans une plate -bande un petit recul d'ombrage où M. de La Mare pouvait s'asseoir et parcourir ses journaux. Sa femme lui tenait compagnie, en silence. Entre ses mains devenues laborieuses, le crochet ne s'arrêtait plus. Mais ces besognes de charité n'emplissaient pas plus le cœur de madame de La Mare que M. de La Mare n'était réconforté par la lecture des journaux les plus violents de l'opposition. L'un et l'autre, ils vivaient, six
jours de suite, dans l'attente de ce bienheureux dimanche où leur fils viendrait enfin les visiter. Parfois, la mère n'y tenait plus. Elle prenait le train de Paris, elle allait voir Henry à son ministère. Une minute, dans quelque salon d'attente, au milieu des allées et venues, ils causaient sur la banquette :
— Va bien papa?... Viendrai dimanche...
Souvent, il ajoutait un polin sur les petites
cabales de son bureau. Et c'était tout. La mère s'en retournait plus heureuse : elle lui avait trouvé bonne mine, l'air posé, la conscience satisfaite.
Le dimanche matin, dès qu'Henry paraissait à la grille, le père et la mère se levaient avec un empressement d'amoureux. La seule vue de ce chapeau de paille accroché dans le petit couloir, apportait une joie qui leur épanouissait l'âme :
— Tenez, voilà la récolte de ce matin... Henry tirait de sa veste des œufs tout frais.
n se mettait joyeusement à table, débitait des histoires avec verve, sa serviette accrochée dans
son gilet, sans tarir. Le soir il retournait dîner avec la Mariolle. Mais la maison était encore rayonnante de la lumière, de la chaleur de vie qu'il avait laissées derrière lui. Ses parents en étaient tout réchauffés.
De nouveau assis en face l'un de l'autre, ils jetaient un coup d'œil attendri à la place vide.
Madame de La Mare disait :
— Il est bon, notre fils...
M. de La Mare répondait en liocl ant la tête :
— Eh oui, le pauvre enfant I...