‹ Le fils à papaChapitre 34 sur 35 · LE DEPUTE DE PORT-NEUF · texte numérisé non relu

LE DEPUTE DE PORT-NEUF

La mère d'Henry n'avait pas les mêmes scrupules. Pourtant, elle décida qu'elle n'irait point trouver l'homme tout-puissant dans cette Villa de la Colline qui avait été la sienne. Elle préféra prendre le chemin de fer pour Paris et aller lui porter sa requête au Palais-Bourbon. Ce n'était plus à l'ancien ami dont le refus eût été insupportable, mais à l'homme politique qu'elle apporterait son humble requête.

Les allées et venues de la salle d'attente, les parlotes passionnées dans les petits coins, l'arrogance avec laquelle MM. les députés recevaient

certains visiteurs, l'obséquiosité de politesse dont ils entouraient d'autres électeurs, tout cela accrut le vertige de dégoût dont madame de La Mare se sentait envahie jusqu'à la nausée. Pour la première fois, elle eut le sentiment de sa déchéance, quand un huissier — supprimant toute formule de politesse — lui dit d'un ton bourru :

— Monsieur Herrmann?... Je ne sais pas s'il pourra vous recevoir... On ne le dérange pas comme cela, monsieur Herrmann !...

L'insistance que M. Herrmann mit à faire sortir madame de La Mare de la salle commune pour la recevoir dans un petit bureau, fut pour la visiteuse une autre souffrance :

— Ce n'est pas votre place, madame, répétait-il, à si haute voix, que madame de La Mare ne put s'empêcher de rougir.

— Ma place, répondit-elle, est parmi tous ces pauvres gens qui viennent ici en solliciteurs. Je me sens plus à l'aise au milieu d'eux. Causons ici, si vous le voulez bien... Leur présence m'encourage.

Elle ne pouvait se décider à prononcer celte phrase indispensable :

— « Je viens vous parler d'Henry... »

D'autre part, M. Herrmann avait appris

d'expérience qu'il ne faut point encourager les solliciteurs par des questions qui les mettent à l'aise. Il se contenta de jeter à la dérobée un regard vers l'horloge afin de bien marquer que son temps était précieux. Elle surprit ce signe d'impatience et dit d'une voix faible :

— Je suis venu vous recommander mon fds... Lui-même, il juge sévèrement les folies de jeunesse qui nous ont coûté si cher... Il désire réparer ses fautes : il veut travailler... Je sais qu'un tel sentiment lui assure d'abord votre bienveillance... Vous avez accepté la loi du travail pour vous et pour les vôtres. Nous en avons eu peur pour notre enfant. Nous avons eu tort... Sa présente résolution le prouve. Dans une grande épreuve, elle est notre consolation.

M. Herrmann fit un geste d'homme libéral qui signifiait :

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« Il n'est jamais trop tard pour bien faire. » Môme, il daigna le compléter par cette phrase, dans sa pensée amicale :

— Madame Ilerrmann sera ravie d'apprendre cette bonne nouvelle.

Mais il se garda bien d'ajouter :

« En quoi puis-je vous servir dans l'occasion ? »

Madame de La Mare attendait cette question qu'à la place du député de Port-Neuf elle eût posée, elle-même, à une mère affligée. Elle eut le sentiment, à cette minute, que la première des barrières d'angoisse qu'elle avait franchie n'était pas la plus haute qui hérissât son chemin.

Elle se contraignit donc à un nouvel effort :

— Dans ces conditions, dit-elle, M. de La Mare et moi nous désirerions voir notre fds entrer dans l'administratien. *

Le député de Port-Neuf eut un sursaut prodigieux. Il semblait que du haut d'une falaise il tombât dans la mer. Il n'était pas mort sur le coup, mais il se relevait d'une telle chute, très étourdi et comme hébété :

Il répéta :

— L'administration, chère madame? J'ai bien compris... Mon vieil ami de La Mare, ancien chef de l'opposition cléricale et conservatrice à Port-Neuf, songe à faire entrer son fds unique dans l'administration républicaine ? Et pour obtenir cette faveur, c'est à moi qu'il s'adresse ?... Son ami, sans doute I Mais son adversaire politique le plus décidé I... Moi, l'élu du parti le plus avancé de Port-Neuf!...

La mère d'Henry sentait tout son courage lui revenir devant cette goujaterie. Elle répondit d'une voix ferme :

— A vous.

M. Herrmann n'était pas un monstre.

Sûrement il était plus vaniteux que cruel. Les revanches qu'un destin qu'il nommait « la justice » lui avait procurées sur l'arrogance ancienne de M. de La Mare avaient apaisé ce qu'il y avait de plus aigu dans son fanatisme.

D'ailleurs, n'était-ce pas pour lui la plus flatteuse de toutes les victoires, de voir lé

père et la mère d'Henry de La Mare, les {( leaders de l'opposition » s'incliner enfin devant cette part de royauté que lui, Herrmann, il détenait de la volonté des cabaretiers et des charbonniers de Port-Neuf?

La satisfaction qu'il en ressentait l'empêcha de se montrer, comme dans tant d'autres occasions, impitoyable. Elle n'alla point jusqu'à lui inspirer de la générosité. Il regrettait d'avoir madame de La Mare toute seule et non tous les conservateurs de Port-Neuf, les fêteurs de Saint Henry, les hôtes de Monseigneur, les zélateurs d'oeuvres catholiques, pour auditeurs du petit discours qu'il improvisa en cette circonstance et dont il s'enfla, comme si un flot d'enthousiasme populaire était venu le gonfler derrière une tribune :

— Un autre, chère madame, s'excuserait sur l'encombrement. Il vous donnerait des espérances qu'il ne tiendrait point. Je n'en userai pas de même avec vous. Je vous avouerai où gît la plus grande difficulté : dans ma conscience. Je sais d'après quels errements

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— excusez ce mot, il est nécessaire à l'expression de ma pensée — vous avez élevé votre fils. Il m'est donc difficile de croire à la sincérité de ses sentiments républicains, et vous voyez dans quelle posture je me trouve pour venir dire à un de nos ministres : « Mon cher collègue, vous êtes dans la nécessité de refuser chaque jour les places les plus modestes à des fils de vieux et sincères républicains, à des descendants des victimes du 2 Décembre et du 16 Mai, à des adversaires passionnés de tout ce qui est esprit de réaction ou de cléricalisme. Eh bien ! moi, député radical de Port-Neuf, je viens vous demander de sacrifier une fois de plus les citoyens méritants. Et à qui, je vous en prie? A un enfant du privilège, à un prodigue qui a scandalisé toute une ville, à un « fils à papa » qui a ruiné ses parents, à un allié militant de nos adversaires religieux, à un ennemi irréconciliable de toutes les idées de tolérance, de neutralité et de progrès que, vous et moi, nous soutenons de nos énergies et de notre propagande I »

A mesure qu'il parlait, M. Herrmann reculait sur la banquette de cuir. Il s'éloignait de madame de La Mare comme un patient s'écarte du bourreau qui lui tend les menottes. Il parvint pourtant à se reconquérir, à dominer sa répugnance.

— Voici, dit-il, ce que je dirai au ministre: je lui représenterai quel triomphe c'est, pour la République si libérale, si ouverte, que lui et moi nous préconisons, d'accueillir ainsi dans son sein, avant la plus petite marque de regret, le moindre mérite de contrition, un enfant rebelle qui n'a pour le recommander à tant de bienveillance qu'une infortune méritée. Madame, je caserai votre fils dans quelque ministère. J'en prends l'engagement vis-à-vis de vous. Je ne demande à son père de m'en garder aucune gratitude. Je le prie seulement de réfléchir sur son erreur passée et de se demander — sincèrement — de quel côté sont la vraie tolérance et la générosité...

Madame de La Mare n'espérait pas cette conclusion à la harangue qu'on lui imposait.

Peu lui importaient les humiliations que le député de Port-Neuf ajoutait comme un cortège à sa promesse! De sa bouche souveraine il venait de lever la sentence d'exil qui pesait sur Henry. Elle reverrait son fils 1 Elle jouirait de sa présence. Elle le serrerait dans ses bras. Elle assouvirait enfin cette faim de baisers dont, depuis des mois, elle se sentait mourir, comme d'inanition.

— Monsieur Herrmann, dit-elle, vous avez raison de dire que votre conduite est généreuse. Je le sens profondément dans mon cœur. Je vous remercie. Dieu vous rende en joie, dans vos enfants, le bien que vous faites à mon fils.

Le député de Port-Neuf s'inclina avec toute la bonne grâce dont il était capable :

— Vos souhaits, dit-il, tombent fort à propos, car vous recevrez ces jours-ci l'annonce d'une union qui, depuis hier, est officielle.

— Vous mariez votre fils ?

— Non. C'est ma fille Daisy qui épouse le jeune Léon Gratis.

Madame de La Mare ne put retenir un tressaillement en entendant prononcer ce nom qui était lié si étroitement à l'histoire de son malheur. Mais M. Herrmann ne s'en avisa point.

— Je crois, dit-il, que ce jeune homme est appelé à un bel avenir. Il a un sens très moderne de la vie d'affaires, de la décision et de la finesse. D'ailleurs son père est là pour le conseiller. Ils jouissent l'un et l'autre d'une considération méritée sur la place. Ils viennent de s'associer pour rallier l'ancienne clientèle de la maison de La Mare... Gratis et fils.

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