ACTE DEUXIÈME
LE DOMESTIQUE
Oh ! non , monsieur. Ils l'appellent mademoiselle Gertrude.
MAUVERGNAT.
xMerci. Allez. (Le domestique sort.) J'ai eu, ma foi, une véritable idée, de mettre un habit et des gants. Les domestiques me croient de la noce et me laissent circuler dans la maison. — D'abord, l'argent. Si j'avais le malheur que la fortune fût du chef de la mère? Alors, rien de possible. — Gomment l'aborder, celle-là? Lèvres minces, regard mal baissé ; envieuse. (Haut.) G' est un bien beau jour, n'est-ce pas, madame ?
MADEMOISELLE GERTRUDE, modeste.
Mademoiselle seulement.
MAUVERGNAT, à part.
Sourire sans conviction. (Galant.) G'est donc que vous l'avez voulu?
MADEMOISELLE GERTRUDE
Oh! monsieur, je n'ai jamais été belle. Et d'ailleurs, ce n'est pas la beauté qu'on épouse.
MAUVERGNAT.
C'est la dot. Il est vrai qu'on ne connaît plus que l'argent. G'est une pitié. Les plus solides mérites, la vertu, la douceur, l'acharnement au travail, ne sont pas ce qu'on aime dans l'être auquel on s'associe pourtant à perpétuité.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Monsieur est célibataire ?
MAUVERGNAT.
Je l'ai été. — Oh! la richesse, quelle injustice! L'un
meurt de faim, pendant que l'autre crève d'indigestion. Et souvent dans la même famille ! Je vous disais tout à l'heure que c'était aujourd'hui un bien beau jour; j'employais une formule amèrement ironique. C'est au contraire le jour où la famille se réunit et se compare, où les disgraciés sont admis à la contemplation des privilégiés, où ils peuvent admirer le luxe des autres, les bracelets des autres, les diamants des autres, où l'on jouit du bonheur des siens.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Je ne suis pas comme vous. Je ne souffre pas de la félicité de mes proches. On peut tout supporter quand on a de la religion.
MAUVE RGX AT.
xV qui le dites-vous? Mais il en faut beaucoup.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Dieu m'a fait la grâce d'être incapable d'envie. Ainsi, je suis la sœur de feu monsieur Berteau ; je vois donc mon neveu se marier tout jeune, quand sa tante n'est pas encore mariée; j'ai vu ma belle-sœur avoir le mariage, la capitale, les spectacles, les carrosses, tandis que moi je me crottais en province. Car j'habite Lisieux. J'avais eu l'imprudence de dire une fois que la ville me plaisait : mon frère m'y avait vite acheté une maison. Eh bien, je pardonne sincèrement à ma belle-sœur d'avoir pris tout pour elle et pour son fils. Il est vrai que ce n'est guère sa faute et que je serais injuste si je lui reprochais d'avoir rien fait pour accaparer la tendresse de mon frère. Elle n'affectait pas de l'aimer éperdûment. Avec lui, elle était plutôt résistante et triste. On ne pouvait toujours pas l'accuser de