Le fils d'Antony
Entre cinq et &ix heures du matin, il faisait à peine jour, par ce ciel gris, par ce temps humide et triste qui fait le pavé gras et la nature sombre ; t«ut grelottant sous la brume qui, traversant leurs vêtements, allait glacer leurs moelles, des curieux étaient groupés devant la porte cochère d'un petit hôtel du faubourg Saint-Honoré.
Claquant des dents,battant des pieds, soufflant dans leurs doigts, ils s'interrogeaient sur les cris qu'on venait d'entendre à l'intérieur de l'hôtel d'Hervey.
Les uns racontaient qu'un crime avait été commis, d'autres assuraient que le fait était moins grave et se bornait à une correction sévère infligée par un époux outragé, à sa femme et à son complice.
On avait vu entrer une chaise de poste couverte de boue, les chevaux jusqu'au poitrail, la voiture jusqu'aux essieux. Le colonel d'Hervey, la tète à la portière, criait au postillon de se hâter. Ne voulant pas attendre le temps nécessaire à l'ouverture de la porte cochère, le colonel, sautant de la voiture, était entré dans l'hôtel et s'était précipité vers les appartements, stupéfiant et le concierge et sa femme hâtivement habillés en entendant la voix du maître.
La chaise de poste entrait dans la cour, la porte se refermait, lorsque les cris :
— Au secours I à l'assassin 1 retentissaient dans les appartements, et aussitôt les domestiques, à peine vêtus, le visage bouleversé, étaient sortis de l'hôtel, l'un allant chez le commissaire, l'autre courant au poste des Champs-
Élysées pour chercher la garde, un autre se précipitant pour trouver un docteur.
Les curieux friands de scandale ne quittaient plus la porte, interrogeant vainement le concierge chaque fois que celui-ci paraissait une minute pour regarder si ceux qui étaient sortis ne revenaient pas avec les gens qu'ils étaient allés chercher.
La curiosité s'augmentait du mystère ; la bise froide des matins d'hiver pouvait les glacer, les badauds ne quitteraient pas la place.
L'assa^-sin était là et on voulait le voir. Un crime avait été commis, on voulait le connaître ; c'était un spectacle qu'aucun ne voulait perdre ; s'ils avaient osé, ils auraient enfoncé la porte pour assister à l'agonie de la victime.
L'histoire que nous racontons se passait à la fin de l'année 1831. Les badauds de cette époque étaient les mêmes curieux cruels que ceux d'aujourd'hui. Ils attendaient patiemment, sans raison, — car la porte était fermée, les volets clos; — ils ne pouvaient rien voir, rien entendre. Le petit hôtel gardait son secret,- mais les badauds attendaient.
La demeure du colonel d'Hervey était un petit hôtel élégamment simple à l'extérieur, mais aux appartements somptueux. La façade du faubourg Saint- Honoré montrait deux corps de bâtiment peu élevés, encadrant une vaste porte cochère et terminés à l'italienne par une terrasse à balustres Louis XYI. La cour était juste assez large pour permettre la circulation d'une voiture, qui, suivant une chaussée formant la raquette, s'arrêtait devant un péristyle élevé de trois marches. D'épaisses tapisseries protégeaient le vestibule contre le vent d'hiver. Un des corps de bâtiment bordant la cour était occupé par le concierge et sa femme, la cuisinière et les domestiques ; l'autre, en face, servait d'écurie et de remise.
Au fond, se trouvaient les grands bâtiments, dont les derrières donnaient sur un immense jardin qui permettait de sortir par les Champs-Elysées. Dans ce bâtiment, se trouvaient les appartements de M. d'Hervey. En y pénétrant, on devinait que le colonel y résidait peu; c'était bien là la demeure d'une femme, demeura à laquelle on ascendait par le grand escalier en foulant un tapis moelleux et en respirant les délicieux parfums que la belle M"" d'Hervey répandait autour d'elle. A chaque pas, dans les meubles, les tentures, dans les bibelots, le goût et le choix de la belle mondaine se révélaient.
Le colonel d'Hervey n'habitant guère le petit hôtel du faubourg Saint- Honoré, obligé par son service à vivre loin de Paris, la baronne d'Hervey résidait seule dans l'hôtel.
Le colonel d'Hervey n'aimait pas Paris ; il préférait la caserne à son hôtel. Il s'était marié par raison, pour avoir un fils qui fût militaire, comme lui. Le colonel aimait sa femme sans passion, il la voyait deux fois l'an, en congé, et comme il s'ennuyait chez lui, qu'il avait horreur du monde, il n'épuisait jamais entièrement son temps de permission.
Il en voulait à sa femme de lui avoir donné une fille. En épousant Adèle d'Hervey, il avait amené chez lui une petite pensionnaire qui s'ennuyait profondément, et son affection pour elle était toute
paternelle.
Le colonel d'Hervey avait environ cinquante ans, et il paraissait son âge. C'était un grand gaillard, ayant bel air dans son costume de hussard, quoique le torse parût un peu lourd sur ses longues jambes maigres, mais nerv'euses ; le visage était crâne, l'air bon; dans l'ensemble des traits on lisait la douceur, la timidité et le courage. Sur le front fuyant les cheveux un peu grisonnants, coupés à la Titus, formaient l'étoile. Les pommettes des joues étaient rouges et légèrement givelées; la moustache douce était frisée ; le nez ferme de dessin, un peu foncé en couleur, avec les joues chaudes de ton, indiquait une affection sérieuse pour la dive bouteille.
L'œil, bleu clair, était enfoncé sous l'arcade sourcilière; la lèvre était gourmande d'aspect.
Le colonel d'Hervey était venu à Paris en costume de pékin, — déguisé, comme il disait ; — il avait le cou sei'ré dans un col de crin qui l'obligeait à se tourner tout d'une pièce; il était vêtu d'une redingote noire collante sur les épaules et sur les bras, qui, s'échancrant sur les manchettes plissées, faisait paraître les mains énormes , et ficelé dans un gilet attaché du col au ventre par cinquante boutons de métal. Il marchait droit, haut la tête, se coiffant sur le côté d'un chapeau à vastes bords outrageusement cambrés ; ses longues jambes se perdaient dans un pantalon à la hussarde, énorme aux hanches, étroit aux chevilles. Il marchait toujours à grands pas, en se dandinant un peu, gêné comme un cavalier à pied, la main gauche prise par le pouce dans la poche, la main droite brandissant sa canne qu'il tenait comme un sabre. C'est ainsi qu'il avait traversé la cour et s'étaitprécipité sous le péristyle, devançant le concierge qui courait pour lui ouvrir les portes, et lui commandant sèchement :
— Va à ta loge... et qu'on ne bronche pas ici I
Il était suivi à quatre pas par son brosseur, en petite tenue de hussard, qui, sans dire un mot, exécutant Tordre du colonel, avait pris le portier par la ceinture et l'avait jeté brutalement dans les bras de sa femme stupéfaite.
A l'heure où notre histoire commence, la chaise de poste, couverte de boue, stationnait devant le péristyle. Les chevaux, fumants, piaffaient. Le postillon, en entendant des cris, en voyant les gens courir, était venu chez le concierge ; celui-ci, qui s'était précipité dans la maison au premier appel, en était redescendu épouvanté. Il racontait ce qu'il avait vu et sa femme l'écoutait en gémissant et en levant les mains en l'air — ce qui, chez elle, indiquait l'effroi.
Ce que disait le malheureux concierge nous mettra rapidement au courant de ce qui s'était passé.
— Et il l'a tué? demandait le postillon.
— Raide, d'un coup I notre pauvre chère dame.
— On connaît l'assassin ?
— Mais oui, et c'est incroyable, c'est un ami de la maison, que madame voyait tous les jours dans le monde.
— Il restait donc ici ?
— Mais non, madame reste seule et ne reçoit jamais quand monsieur n'est
pas à Paris,
— Gomment est-il venu à l'hôtel à cette heure-ci? 7- C'est ce que je ne m'explique pas.
— Il n'est pas entré par ici, il doit s'être introduit dans la maison en escaladant le mur du jardin; il sera entré par la petite porte des Champs-Elysées, dit la femme du concierge.
— Assurément il ne peut être venu que parla, car cequi m'a éveillée, c'est lorsque monsieur a frappé à coups redoublés à la porte.
— On aurait dit qu'il se doutait de quelque chose.
— Je sais, pour mon compte, qu'il a sacré comme un charretier tout le long de la route pour me faire enlever mes chevaux; je croyais qu'il était attendu, fit le postillon.
— Tu as vu la façon dont il est entré I
— Oui, c'est drôle.
— Mais enfin ce n'est pas un voleur?
— Pardié ! noa, et je me doute de la chose. Voilà longtemps qu'il rôde autour de madame et quelqu'un aura prévenu monsieur.
— 11 a bien choisi son temps, celui-là...
— Qu'est-ce que tu crois donc? demanda la femme.
— Voilà qu'il est bientôt sept heures., il y a trois heures environ que madame est rentrée ; elle revenait de la soirée de la vicomtesse de Lancy. Le cocher a dételé, soigné ses chevaux et ça a duré au moins une heure ; il s'est couché et il n'a rien vu, rien entendu dans la maison ; il y avait encore de la lumière chez madame. — Eh bien, je crois que le gredin sera entré par le jardin quand tout le monde dormait ici. Gomme il connaît la maison, qu'on ne ferme jamais la porte des appartements sur le jardin — ça, c'est la faute de madame, c'est elle qui l'a voulu — il sera rentré par là ; on ne Ta pas entendu monter, il aura surpris madame au moment où elle se préparait à se coucher. — Nous disions tous ici qu'il en était amoureux fou, et il aura voulu la surprendre par la force, parce qu'elle ne voulait pas répondre à ses avances
— C'est une infamie I
— Vous savez, on ne peut pas juger ça, fit le postillon simplement.
— Comment î un misérable qui prend une femme malgré elle...-
— Enfin, vous devinez ce qui se sera passé : madame, effrayée de voir un homme chez elle, l'aura repoussé en criant : Au secours! elle se sera débattue ; c'était juste au moment où monsieur frappait à la porte; croyant que l'on accourait à l'appel de madame, il aura voulu l'empêcher de crier et il Ta tuée. Il espérait se sauver par où il était venu et c'est juste à ce moment que le colonel est entré dans la chambre et ^'est jeté sur lui.
LK FILS D'ANTONT.
— Oh ! c'est éi)<;uvantable; mais jo le dis^ais, quand je l'ai ru : chi hommelà a un regard effrayant.
— C'est un jeune homme du monde? riche ? noble?
— Du monde, oui ; riche, oui ; mais noble, on ne .sait pas; il vit on dandy, il est hautain, insolent, superbo comme un noble, et il se nomme Antony tout court.
Le postillon hochait la tôte; après une pose d'une grande minute, la concierge demanda à son mari :
— Rt monsieur, que fait-il?
— Le colonel? il est anéanti, agenouillé devant le lit; il pleure comme un enfant; Yrai ! ça fend le cœur de voir un brave soldat, un bon homme, dans cet état-là.
— Et la pauvre chère madame, si douce, si bonne, mourir comme ça...
— RIf l'assassin, dem?jnda le postillon, où est-il?
— Oh î il est bien gardé. C'est le brosseur qui le tient.
— Ah ! le brosseur! oh I c'est un gaillard, celui-là.
— Vous pouvez le croire, il est brutal comme le diable, et si le gre Jin faisait un geste pour se sauver, Veraet l'étranglerait comme un lapin... C'est bien grAce à monsieur si ça n'est pas déjà fait. Quand Vernet a entenpu son colonel crier au secours, il s'est précipité dans la chambre et il a pris mon Antony au cou, il l'a terrassé ; nous avons eu toutes les peines du monde à le lui arracher des mains... il râlait déjà.
— Et lui?
— Qui lui?
— L'assassin! que fait-il maintenant?
— M. Antony? il a l'air calme et tranquille comme s'il aviùt fait la chose la plus simple du monde,
— Qu'a-t-il dit au colonel, quand il a été pris?
— - Il ne veut répondre à rien, il n'a ,dit qu'une phrase qu'il croit suffisante pour tout expliquer, et qu'un mot qu'il pense devoir le justifier. Il a dit : « Elle me résistait, je l'ai assassinée. »
— Oh ! le misérable ! Quel cynisme l exclamait la femme. A son regard on voyait bien qu'il était capable de ça.
-- Puis, continua le concierge, à chaque reproche, à chaque question, il répond : Je l'aimais.
— C'est un lapin tout de même, un mâle, fit le postillon.
— Voulez-vous pas dire ça ! protesta la concierge outrée, c'est une abomination, c'est le dernier des coquins.
— Je sais bien, reprit le postillon, que c'est une drôle de façon de prouver son amour... Enfin.
~ C'est un fou.
— Ça? c'est peut-être pas vrai...
— Qui est-ce qui vient là? fit la concierge, entendant du bruit à la porto
Gochère. Elle courut ouvrir. C'étaient quelques hommes de garde qui venaient pour s'emparer du coupable. On écarta les curieux et un soldat fut placé en faction devant la porte cochère, avec mission de ne pas laisser stationner les badauds qui, toujours patients, passèrent de l'autre côté de la rue.
Quelques minutes après, le commissaire de police arrivait et procédait à l'arrestation. Introduit dans la chambre du crime, il constata rapidement l'état des lieux, n'osant troubler la douleur navrante du colonel, agenouillé près du lit sur lequel ét'^it étendue la victime.
Il voulut interroger l'assassin, mais,' au premier mot, celui-ci lui dit :
— Je n'ai rien à vous dire ici, je me nomme Antony, c'est moi qui ai assassiné M™^ d'Hervey; je me livre. Emparez-vous de moi et emmenez-moi hors de ces lieux, où ma présence ne fait qu'augmenter le mal que j'ai fait. Je vous donne ma parole d'honneur que je ne chercherai pas à m'enfuir.
— Monsieur le commissaire, je vous demande de l'accompagner jusqu'à la prison, et j'en réponds, fit d'un ton menaçant un grand gaillard en petite tenue de hussard. Si le coquin bouge...
Antony haussa légèrement les épaules.
Sur un ordre du commissaire de police, les soldats s'emparèrent du jeune homme. Antony ayant demandé à être conduit en voiture, le magistrat en envoya chercher un«, et, quelques minutes après, il allait monter dans le fiacre qu'il avait fait entrer dans la cour, lorsqu'il vit paraître un jeune homme, le docteur Olivier Delaunay, qui lui demanda ;
— Est-ce vrai, ce que l'on m'a dit? Malheureux ! qu'avez-vous fait?
— C'est vrai! Elle est morte I... fit Antony. Vos soins seront inutiles. Elle est morte ! je l'aimais trop pour qu'elle appartînt à un autre I
— Oh I mon Dieu I mon Dieu 1 les malheureux I exclama le docteur Olivier Delaunay, en se précipitant sous le péristyle, pendant qu' Antony, montant dans le fiacre, s'asseyait et baissait la tête, courbé sous le poids de ses pensées, ne s'occupant pas du brosseur du colonel, qui, de sa propre autorité, se plaçait devant lui, pendant que le commissaire de police s'asseyait à ses côtés.
La grande porte s'ouvrit, et, au désappointement des curieux, la voiture partit rapidement dans la direction de la préfecture de police.
Le commissaire de police avait pu juger ce qu'était le coupable, ce n'était pas là un criminel vulgaire, il ne s'abandonnait pas ; il se livrait. C'est lui qui allait au-devant de l'accusation. Il y avait dans cette aff'aire un caractère mystérieux qui rendait le commissaire très réservé, et, nous devons l'observer, malgré la gravité du crime, le coupable semblait sympathique. C'est pour cela qu'arrivé à la préfecture, après les formalités de l'écrou, sur sa demande, Antony fut conduit dans une chambre à part faisant partie des dépendances dô la Conciergerie et nommée la pistole. Il avait déposé au greffe l'argent qu'il avait sur lui. Il suivait les gardiens qui le conduisaient dans sa prison, lorsque le commissaire lui demanda s'il n'avait pas l'intention de prévenir sa famille de son arrestation.
Un peu stupéfait il l'ouvrit et la lut. (Page H.)
— Je n'ai ni famille, ni amis... Je n'ai qu'un désir, c'est qu'on en finisse vite avec moi. J'ai tué, je dois mourir... L'instruction de mon affaire est simple ; ce que j'ai fait, je ne le regrette pas. Je l'ai prémédité aussi, et exécuté après mûre réflexion. — Je mérite la mort, qu'on me tue au plus tôt.
Le commissaire avait tressailli en entendant parler ainsi celui qu'il venait d'arrêter, et sa sympathie pour le misérable s'était augmentée de pitié : il devinait dans tout cela un drame qui atténuait le crime.
Au contraire, Vernet, le brosseur du colonel d'Hervey, enfonçait ses ongles dans la paume de ses mains, et, grinçant des dents, disait :
— Gredin, va ! si on m'avait laissé, tu aurais déjà ton affaire..,
Sur un regard du commissaire, il s'était tu, et celui-ci avait repris :
— Vous n'avez rien à me dire sur le mobile du crime?
— Rien que ce que j'ai (îit déjà. Qu'on m'épargne les longs inierrpgatoires. J'aimais cette^ femme, je voulais la posséder, fût-ce au pr\% d'uîi Gnrn.e, elle m'a résisté, je l'ai assassinée.
— G^est tout ce que vous voulez dire.
Antony, qui se disposait à sorti?? du gvefÇ^ fonv suivre ses gardiens, se retourna, et, le sourcil froncé pendant une grande minute, il plongée^ son regard dans l'oeil du commissaire, çberchant à comprendre }'iï^|;3|^fipp, mise dans la phrase. Le magistrat soutint le regard, et Antony, se doHipt^jit^ faisant un effort pour parler avec calme, répondit :
— Je n'ai rien à dire que la vérité. J'aime depuis cinq ans A^èle 4'îf^rvey. Je l'aimais jeune fille ; j'aurais voulu l'épouser; mais je n'^yg^s p^^ 4^ {^pm à lui donner. Jel'aimais, et j'ai cherché dans réloignemer^t)'pu)3Ude pef m\ouYy qu'elle repolissait. J'aurais peut-être toujours respecté la l^\irie fj^^j'piais, apprenant à mon retour qu'elle était à un autre, mon ai^jour §^^^t augmenté par la jalousie. Je la respectais chaste, vierge ; naa passion, m^s ^és}p§ 4^vinyent plus vifs quand j'appris qu'elle était femme...
r— Elle était mère...
— Et que m'importe? je l'aimais. Jp ^^}^ resté chez ell^, ^^\^^. ^ ne repuler devant rien...
— Oh l le gredin... niais je vais t'étrafigl^|î l riigit Verjiel:
— Taisez-vous l fit le commissaire.
-^ l^lle devait me cédpr ou mourir... et j'avais apporfé n^ stylet fi^ me Pendant chez elle. Je ne regrette rien. Je l'air|ie mieux mqrte ai^si. Bile ç)vait été une jeune fille pure, elle est morte encore honnête... Je suis m îlflJséBW'^' je }e sais. Je vivai^ pqur mon amour, je ^oU e^ l^purir !!•• Peinauflez p'on me GQi^rtaïïiî^e Yite, monsieur.
— Yous na'éppuvantez 1... fit le commiss^jr^. Antony haussa les épaules et suivit le^ gardiens. Yernet était furieux et il exclama:
— Il n'y a pas besoin de le juger, donnez-le moi ce coquin-lA et je vais l'exécuter.
Le commissaire restait pensif, regardant . s'éloigner celui qu'il venait d'ani^ner. Ce n'était pas là un criminel ordinaire, ce grand et beau garçon, qui faisait si légèrement le sacrifice de sa vie, qui s'abandonnait à l'accusa- . tion, refusant de se disculper, et presque fier de sa tentative de viol, qui avait abouti au meurtre. Cependant, le commissaire trouvait bien étrange ce palme, il assemblait difficilement cet amour farouche, cet homme qui aimait et qui
LE FILS D'ANTONY. li
tuait l'objet aimé. Il y avait dans tout cela un mystère qui l'intéressait, et qu'il aurait voulu découvrir.
Après avoir signé le livre d'écrou, il se retira pensif, et répondit au greffier qui lui demandait le motif de sa préoccupation :
— Je voudrais être chargé de l'instruction de cette afTaire.
— Bahl je vous vois, monsieur Lardin, vous intéresser à cet homme qui n'est peut-être que le plus vulgaire coquin. Ça n'a pas de nom. Ça aime, ou ça paraît aimer des gens au-dessus de sa position. Vous croyez à un roman d'amour, et ça n'est peut-être qu'une bonne affaire, menée par un bel intrigant.
— Peut-être avez-vous raison.
— Mais certainement qu'il a raison, cria le hussard. — Bon sang de bon Dieu I parce que ce pékin-là vous a un pantalon à sous-pieds et une chemise à jabot, vous le traitez comme un ministre! Vous devriez me flanquer ça avec les coquins de son espèce. Et pas du tout, vous lui fichez une chambre à part... Il n'y a donc pas de justice?... C'est un assassin, il a tué la femme de mon Colonel, et vous devriez me fourrer ça dans un cachot...
— Il a raison, fit le guichetier, approuvant le brosseur, qui, exaspéré, frappait de grands coups de poing sur la table pour appuyer son raisonnement... Qu'est-ce que c'est que ça?... Excusez moi, monsieur Lardin.
Le guichetier sortit. Une estafette, un garde municipal, venait d'entrer dans la cour, il descendait de cheval, lorsque le guichetier vint lui demander ce qu'il voulait. Le garde montra une grande lettre, adressée du ministère directement à lui. Un peu stupéfait, il l'ouvrit et la lut.
Tout bouleversé, il rentra au greffe et dit au commissaire :
— Vous avez peut-être raison.... ça n'est pas une affaire ordinaire. Le commissaire Lardin s'avança carrément aussitôt pour demander:
— Qu'y a-t-il ?
Le hussard Vernet fronçait ses énormes sourcils, et interrogeait.
— Nom de Dieu! qu'est-ce qu'il y a encore? A mi-voix, le guichetier dit :
— Je reçois des instructions relatives à l'homme que vous venez d'amener. je dois avoir pour lui les plus grands égards, ne pas le traiter comme le coupable qu'il paraît être, satisfaire à ses désirs, et lui donner le grand logement de la Conciergerie.
— Qu'est-ce que ça veut dire?
Vernet envoyait des coups de poing dans le vide, il rageait. Ah ! comme il regrettait à cette heure de n'en avoir pas fini d'un coup avec le gredin, lorsqu'il le tenait par le col, dans la chambre de sa victime.
— Vous aviez raison, fît le guichetier, ce n'est pas une affaire ordinaire. Hussard, nous allons retourner à l'hôtel d'Hervey, — je dois être là
lorsque l'on va venir pour procéder aux constatations. — Et plus bas il dit au guichetier : Je reviendrai vous voir.
— Tous savez, monsieur La Police, fit le hussard, s'adressant au guichetier, tous les hommes sont des hommes, et ce n'est pas parce que celui-là est mieux mis, qu'il est protégé par n'importe qui, qu'il faudrait lui ouvrir la porte... Nom d'un tonnerre ! je veillerai, moi; ayez l'œil !
— Vous vous trompez, hussard, on demande pour lui des égards. On l'autorise à avoir un logement confortable, mais on recommande surtout de le veiller attentivement, de le guetter sans cesse, et de lui retirer tous moyens de suicide.
— Alors, on vous dit d'avoir l'œil.
— C'est un ordre.
— Très bien!...
Yernet, assuré qu'on gardait le prisonnier, devint plus calme et suivit le commissaire. Ils montèrent en fiacre et se firent conduire à l'hôtel d'Hervey, pendant que le guichetier, obéissant aux ordres qu'il venait de recevoir, allait chercher Antony dans la chambre de la pistole et Tinstallait dans le petit appartement de la Conciergerie.
Le jeune homme, étonné de ce transfert immédiat, en demandait le motif; lorsque le guichetier lui dit qu'il venait de recevoir des ordres particuliers è. son sujet, il eut un mouvement nerveux. Puis, accablé, il s'assit et, cachant son visage dans ses mains, il pleura.
Le guichetier et les geôliers se retirèrent discrètement. Le verrou se fermait lorsque Antony dit :
— Déjà l'on sait le crime commis et l'on me protège... Mais qui suis-je donc?...
Pendant ce temps, à l'hôtel d'Hervey, une scène pénible se passait. Le colonel d'Hervey, nous l'avons dit, aimait sa femme, bien plus, comme un père que comme un époux : il l'avait épousée presque enfant. Le vieux soldat était chaste, il n'avait pris une épouse que pour avoir un fils, auquel il laisserait son nom, — il ajoutait : « et mon épée ». Sa femme ne lui avait donné qu'une fille, et il avait renoncé à une nouvelle épreuve, car M"'^ d'Hervey avait failli mourir en mettant sa fille au monde.
Yivant loin de chez lui, il avait pour sa femme l'afi'ection qu'un père a pour sa fille en pension; aucun désir ne brûlait ses chairs; au contraire, en se retrouvant près de sa femme, lors des deux congés réglementaires qu'il prenait par an, il se trouvait gêné, la disproportion de leur âge l'embarrassait. Sa rudesse militaire faisait tache près de la distinction de la jeune femme; l'affection qu'il ressentait pour Adèle n'avait pas de désirs concupiscents, et leurs relations lui paraissaient incestueuses. On juge facilement la vie triste que pouvait mener une femme jeune, bien élevée, peut-être dévorée de désirs, enchaînée à cet homme; comme une pensionnaire docile, elle obéissait à ses caprices, elle exagérait ses craintes.
Le colonel d'Hervey n'avait pas de désirs, il aimait la éloire. 11 chantait cela les jours où il était gai.
LE FILS DANTOXY. 13
c Ma maîtresse... c'est la gloire. »
Cet araour-là lui suffisait et ne le fatiguait pas. Et, cependant, il etaii j'>J''^ux de sa femme, il la jugeait chaste comme lui. On comprend facilement le bt »leversement de son cen'eau, lorsqu'il avait reçu à Strasbourg, où il était en garnison, une lettre lui révélant qu'un homme poursuivait sa femme, à ce point que le monde l'avait remarqué et disait déjà que cet homme, qui l'avait connue jeune fille, était à cette heure son amant. La lettre n'était pas signée, naturellement. Le colonel avait bondi en la lisant; il avait crié :
— Vernet... vite à la poste aux chevaux !... nous partons tout de suite.
— Où allons-nous, mon colonel '^
— Ehl tonnerre de Dieu! voilà une heure que je te le dis : à Paris... Je vais tuer ce polichinelle-là, et vais ficher l'autre dans un couvent. Nous emmènerons la petite... Je relèverai.
Et le colonel avait l'œil flamboyant, le nez écarlate. Vernet savait ce que cela signifiait, il n'y avait pas à répliquer.
Pendant une grande demi-heure, le colonel d'Hervey avait sacré et juré — oh I les épouvantables blasphèmes ! — il avait fouillé tous les tiroirs pour trouver des vêtements depékin — il s'était sanglé dans son large pantalon, en jurant toujours, ne s'arrétant que pour aller boire, à même la bouteille, une gorgée de vieux cognac, et il reprenait aussitôt :
— J'en ferai une purée... vingt noms de Dieu ! si je les trouve ensemble. Cette saleté !... ah ! tu vas jouer avec le nom que tu portes... je lui f... le fouet devant la porte d'hôtel et l'autre je lui coupe les oreilles, tonnerre de Dieu ! si c'est \Tai.
Et le colonel, rouge comme une guigne prête à éclater, saisissait son sabre et faisait des moulinets dans la chambre. Il était en bras de chemise, son cou débordait de son col de crin, les bretelles bridaient sur ses épaules, faisant jaillir le jabot chiffonné ; la main presque couverte par la manchette plissée tenait le grand sabre qui sabrait l'air. Il criait :
— Je lui couperai le nez et les oreilles, tonnerre de Dieu!
Lorsque Vernet, son brosseur, entra dans la chambre, il recula effrayé :
— Colonell...
— Ah ! te voilà !... Et le colonel d'Hervey suffoquait. Il accrocha son sabra et prit dans une petite armoire son flacon de cognac, il but une gorgée, et, ayant toussé, il put dire :
— Et la poste ?
— Mon colonel, dans une demi-heure la voiture vient vous prendre.
— Bougre d'imbécile, voilà une heure que je t'attends... pour m'habiller...
— Colonel, vous m'avez envoyé...
— Je ne te demande rien, assez; serre la boucle de mon gilet, boutonne ma
redingote. Tu Tas mettre des armes dans la valise. Je lui brûlerai la cervelle I
Le brosseur n'osait plus parler, jamais il n'avait vu le colonel en cet état.
Il l'habilla hâtivement, puis il emplit la valise ; il la bouclait — et le colonel,
sacrant et jurant, relisait la lettre, lorsque les grelots des chevaux se firent entendre.
— Allons vite, en route, Vernet I fit le colonel, se précipitant. En montant dans la chaise de poste, il dit au postillon :
— Va vite, nom de Dieu ! je paye doubles guides.
Le colonel s'était enfoncé dans un coin. Le brosseur, malgré l'offre qui lui était faite de se placer dans le coupé, grimpa sur le siège et le postillon enleva ses chevaux.
Deux jours et deux nuits la chaise de poste avait roulé, et il paraissait au hussard que l'état d'irritation du colonel s'augmentait. Pelotonné dans un coin, il froissait la lettre, puis la relisait pour la chiffonner encore. Il avait fini parla déchirer.
Tout le long de la route, il n'avait fait qu'un repas ; mais il buvait sans cesse. Vernet était furieux : A chaque relai le colonel pressait les postillons, et c'est toujours la bouche pleine et le reste de son repas à la main qu'il reprenait sa place...
En arrivant à Paris, le colonel était persuadé qu'il était... trompé, et, lorsque la voiture fut arrêtée à la barrière pour la visite d^ l'octroi, il tira ses armes de sa valise, examina ses pistolets et les plaça près de lui, sur la banquette, en murmurant :
— J'en finis d'un coup... pan !... pan !... si je les trouve ensemble.
Et, comme à mesure qu'il avançait, il avait hâte d'être arrivé, il se penchait à la portière et criait à Vernet :
— Mais dis donc au postillon de marcher... Nous n'arriverons jamais. Et Vernet criait : «
— Hue ! hue donc I
Il faisait petit jour lorsque la voiture déboucha dans le faubourg Saint- Honoré; le colonel se pencha encore à la portière. Tout était tranquille dans la rue. En voyant son hôtel les volets clos, la porte fermée, il fut pris de rage; il se dit que, dans la chambre de sa femme, il allait trouver les deux misérables couchés, endormis, et c'est alors qu'il fit arrêter la chaise de poste, qu'il se précipita, oubliant ses armes, qu'il frappa... Il paraissait fou, et Vernet, épouvanté, sauta aussitôt du siège et, chien fidèle prêt à mordre, se lança sur lespas de son maître.
La porte ouverte, nous l'avons vu entrer suivi du hussard qui le débarrassa de l'indiscrétion du portier. Le colonel courait, les poings menaçants , l'injure aux lèvres, s'attendant à la honte qu'on lui avait révélée et résolu à en tirer une vengeance immédiate... Le calme, le sommeil de l'hôtel augmentaient sa rage, il grimpa l'escalier... il entra dans les appartements de sa femme; toujours ce calme lourd... Ah! cela l'exaspérait, car à ce moment il était bien convaincu que sa femme était endormie là , dans les bras de son amant. Il voulut ouvrir la porte du boudoir de sa femme, elle était fermée.
Gela cependant était simple. Mais il ne discernait pas. Il jeta un cri de rage;
c'étnit déj.-^ la preuve du crime. Il secoua la porte. Alors il entendit parler, il cria :
— Vernet, ils sont là, aide-moi à enfoncer la porte.
Le hussard, obéissant, se recula de quelques pas, et faisant de son épaule un bélier , il retomba sur la porte qui s'enfonça sous le heurt. Le colonel se précipita...
Un homme était dans le boudoir; il allait le saisir et l'étrangler, lorsque sur un fauteuil il vit le corps de sa femme, la tête penchée, les bras pendants, le corsaga ensanglanté...
Adèle d'Hervpy était assassinée. Il recula, épouvanté, tout son être était bouleversé, il balbutia :
— Infâme I... que vois-je!... Adèle... morte I
Il allait défaillir, c'est Vernet qui le soutint, et Antony, se redressant, superbe, jetant à ses pieds son poignard sanglant, lui dit :
— Oui I morte ! Elle me résistait, je l'ai assassinée.