‹ Le fils d'AntonyChapitre 2 sur 34 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

CE QUI SE PASSAIT DANS L'hOTEL d'HERYEY

Le grand bâtiment dans lequel habitait M"« d'Hervey était très luxueux ; le rez-de-chaussée se composait d'un petit fumoir, d'une salle à manger et d'une vaste pièce très richement meublée : le grand salon de réception, — on n'y recevait guère que la poussière, — le salon ne servait jamais; aussi son mobilier était-il enseveli dans des housses de percale. — Au rez-de-chaussée se trouvaient encore l'office et la cuisine. L'escalier qui ascendait au premier étage était \aste et large , les marches de pierre étaient couvertes par un moelleux tapis oriental. — Elles étaient bordées par une rampe de fer forgé, une vieille rampe flamande pure de style. — il aboutissait à un large palier sur lequel s'ouvraient trois portes : l'une sur les appartements de monsieur. — De ces chambres-là il ne fallait pas parler ; comme luxe, comme confortable, ça n'existait pas; les chambres du colonel d'Hervey étaient un peu plus mal meublées que celles d'un hôtel garni. Une autre porte donnait sur un escalier conduisant au deuxième étage , où se trouvaient la lingerie et la demeure de la femme de chambre. — La troisième porte ouvrait sur les appartements de M"' la baronne dllervey. Dès l'entrée, la femme se révélait par son goût, par sa recherche du style, du beau, du simple.

En entrant, on se trouvait dans un petit salon-antichambre indien, c'est-àdire tout tendu de bourre de soie aux tons criards et garni de meubles étranges.

Le parquet était couvert de peaux de bêtes fauves ; en soulevant la portière de soie, on découvrait une porte qui paraissait faite de bambou — c'est cette porte qu'avait enfoncée le colonel — et l'on entrait dans un petit boudoir Pompadour. Les murs étaient capitonnés de satin blanc semé de petites fleurs, les meubles étaient de bois de rose, garnis de bronzes dorés, de Boule; le lustre était de porcelaine de Saxe ; le tapis une merveille, et, en même temps que le luxe charmait les yeux quand on entrait dans ce lieu, un enivrant parfum troublait le cerveau.

C'est dans cette pièce queM"^^ la baronne d'Hervey avait été frappée ; c'est là que son mari avait surpris le misérable — et aussitôt la victime avait été trans portée par les domestiques dans la chambre à dormir.

La chambre ouvrait sur Je boudoir par une porte à deux battants. C'était une chambre vaste, tapissée en bleu ciel; la haute cheminée de marbre blanc sculpté emplissait presque un panneau entier; trois glaces de Venise étaient placées de façon à refléter le lit, un lit immense qui occupait tout le milieu de la pièce, un lit capitonné de la même étoffe qui tapissait les murs, et qui n'avait qu'une marche couverte d'une peau d'ours blanc ; au plafond, également couvert d'étoffe, pendait un petit lustre flamand. Les fenêtres étaient garnies d'épais rideaux qui , soulevés , montraient les vitraux au travers desquels se tamisaient les rayons du soleil.

D'un côté du lit était une porte qui donnait sur un cabinet de toilette tout en marbre blanc. Ce cabinet servait également de salle de bain et, au fond, se trouvait une autre porte ouvrant sur un escalier dérobé qui descendait au jardin dans la serre, c'est par là que l'on montait l'eau du bain chauffée au calorifère des sous-sols. C'est par là, vraisemblablement, que, traversant le jardin, Antony s'était introduit dans les appartements de M""" d'Hervey à einq heures du matin.

A l'heure où nous entrons dans l'appartement de la victime , le colonel pleurant comme un enfant est agenouillé près du lit.

Les femmes ont déjà envahi la chambre , leur maîtresse est morte, elles prient. Et c'était un étrange tableau, ce grand lit vaste , sur lequel le corps de la belle M'"" d'Hervey était étendu. Les serviteurs étaient des gens pieux qui déjà avaient fait de la chambre une chapelle. Déjà des cierges brûlaient, les rideaux soulevés laissaient pénétrera travers les vitraux de couleur un jour fantasque qui éclairait singulièrement , en se confondant avec la lumière des cierges, le corps de la malheureuse femme. Le colonel d'Hervey était transformé ; il avait la conviction que sa femme était restée sa digne compagne ; elle s'était défendue contre le misérable, elle avait préféré la mort au déshonneur, et il était désespéré, mais fier d'elle.

Il pleurait, le pauvre homme, il tenait sa main froide, et il la mouillait de

ses larmes.

Tout à coup, un homme entra . c'était le docteur Olivier Delaunay, qui se précipita vers le lit. Le colonel avait à peine levé la tête, il l'avait reconnu, il

LE EILS D'ANTONY.

J'en ferais une purée. (Paye 13.)

avait vu son mouvement et il avait hoché la tête en signe de désespérnncc. Mais le jeune docteur s'était penché sur le corps, il avait soulevé une paupière, et aussitôt, en même temps, dans un sanglot, le colonel avait dit :

— Pauvre Adèle I elle est morte.

Il s'était écrié :

— Vite, vite, aidez-moi.

Et le colonel s'était redressé comme mù par un ressort. Le jeune docteur avait arraché le corsage, déchiré la chemise, mis à nu le torse de l'adorable femme.

Il avait aussitôt lavé la plaie; puis il avait appliqué sa tête au-dessous du sein et il s'était redressé radieux en s'écriant :

^ Mais non, non, elle n'est pas morte, elle vivra.

On avait alors chassé tout le monde de la cham}3re. Les femmes seules, dirigées par le docteur, avaient déshabillé leur maltresse, l'avaient couchée , et avaient aidé à appliquer un appareil sur la plaie.

Le colonel était comme hébété ; il n'avait eu qu'un moment d'énergie, puis il était retombé dans un fauteuil, et, les yeux mouillés, le regard éteint, il regardait ce qui se passait, ayant toujours des mouvements de désespoir, parais^ sant se refuser à croire à ce qu'il voyait.

Et cela était lugubre, il faut le dire ; le corps, sans soutien, s'abandonnait à cha(|ue mouvement, la tête, les bras retombaient lorsi^u'on le soulevait, et pour le colonel, quoi qu'en dît le jeune docteur, il était persuadé qu'il n'avait plus qu'un cadavre devant les yeux.

Enfin quandlavictimefutétenduesurlelitetsoigneusementjiansée, le docteur ne s'occupa plus que de lui faire reprendre connaissance, Penché sur elle il voyait la vie revenir lentement. Il se tourna alors vers ceux qui l'entouraient, et dit î

— Eloignez-vous, pas de bruit surtout...

Le colonel s'était redressé et tout tremblant il balbutiait :

— Elle revient.

^ Elle vit...

^ Oh! Adèle !... Adèle I...

Vit il s'était jeté au pied du lit.

>^ Ghutî fit le docteur; pas un mot... il ne faut pas qu'elle parle.

Le colonel se tut, effrayé, plaçant ses doigts devant sabouche, comme les enfants qui ne veulent plus parler.

La jeune femme ouvrait les yeux; elle regardait autour d'elle. Lorsqu'elle vit son mari agenouillé , les mains tendues , elle eut comme un frisson, et le docteur, qui l'observait, qui lui disait :

« Reposez-vous ; ne parlez pas I » la vit essayer d'arracher l'appareil qui couvrait sa plaie...

U s'était penché sur elle et lui disait à mi-voix :

*- Je TOUS en prie, madame, ne parlez pasi

Et il entendit :

— Je veux mourir I... laissez-moi mourir I

Le colonel était absolument étourdi et n'entendait rien.

La blessée tenait la main du docteur. Celui-ci avait compris que la présence de son mari augmentait ses souffrances. Il dit au colonel qu'il était nécessaire qu'on laissât la jeune femme absolument seule. Le colonel embrassa la malade, et, d'une voix émue, fit :

— Docteur, vous la sauverez, n'est-ce pas?... Pauvre sainte victime de l'honneur.

Et, sur un geste affirmatif du docteur, M. d'Hervey, essuyant ses yeux, ga-

gnait la porto. La blessée qui , nous l'avons dit, paraissait avoir voulu arracher l'appareil qui couvrait sa blessure , qui avait dit à voix basse qu'elle voulait mourir, avait suivi d'un regard étonné le malheureux colonel d'Hervey. Quand il fut parti, quand la porte fut fermée et que la tapisserie retomba, Adèle d'Hervey demanda au docteur :

— Que dit-il?...

— Ne parlez pas , je vous en supplie; il me demande de vous sauver, et cela, je le puis promettre, si vous m'écoutez... Vous avez une fille, madame d'Hervey, et vous ne devez pas mourir.

Il sembla au docteur que la malade n'avait plus la même idée. Elle laissa docilement replacer ses bras, son regard était moins inquiet depuis qu'elle avait entendu son mari, et comme elle ouvrait la bouche pour parler encore, en souriant il lui mit un doigt sur les lèvres, et il dit :

— Je vous comprends, ne parlez pas; vous voulez savoir ce qui s'est passé depuis le moment où vous êtes tombée.

Son regard, son sourire triste, dirent:

— Oui ! • .

Le docteur continua :

— Antony s'était introduit dans l'hôtel , dont il connaissait les êtres, il est venu jusqu'à vous, vous a surprise ; et le malheureux vous aimait tant que, ne pouvant vous posséder, il a voulu que vous ne fussiez plus à un autre, et vous a frappée. C'est alors que le colonel arrivait. Antony, jetant à ses pieds l'arme sanglante, lui a audacieusement déclaré la vérité. Ne pouvant se rendre maître de vous, il a tenté de vous assassiner.

Le regard de la jeune femme était singulier, elle écoutait et paraissait anxieuse. Malgré les conseils du docteur elle voulut parler et elle demanda d'une voix éteinte :

— Vous avez vu Antony... vous l'avez vu?...

— Oui; mais, je vous en prie, ne parlez pas... ne...

— Tant pis si j'en dois mourir... il faut que vous me répondiez.

— Que voulez-vous savoir ?... Demandez-le, d'un mot.

— Que dit Antony ?... Qu'est-il devenu? Que...

— Ghutl... écoutez-moi... je vais vous dire tout ce que je sais... Malgré les supplications du docteur, elle ajouta :

— Et que pense, que dit mon mari?...

— Ne parlez pas! ne parlez pas... écoutez-moi. Le colonel a fait arrêter Antony, eti\ voudra qu'il soit puni d'avoir osé lever les yeux sur vous. 11 était anéanti, en vous voyant inerte, en vous croyant morte. .Et cependant il était fier de vous qui , pour défendre votre honneur, aviez perdu la vie. C'est sa phrase que je répète.

— Et Antony , qu'a-t-il dit? demanda la jeune femme dont le visage se transformait à mesuré qu'elle apprenait ce qui s'était passé pendant son éva nouissement.

— Antony, pauvre malheureux ! Il vous aimait, et vous lui pardonnerez son crime : il était fou, fou d'amour. En le rencontrant en bas, au pied de l'escalier, lorsque, terrifié par ce que je venais d'apprendre en le voyant conduit par le commissaire et entouré de soldats, je lui demandai : Est-ce vrai, ce que l'on m'a dit? — C'est vrai , fit-il , avec un mouvement nerveux. J'exclamai : « Malheureux ! qu'avez-vous fait? » Et je me précipitai pour venir à votre secours. Il me dit : « Elle est morte , vos soins seront inutiles. Je l'aimais trop pour qu'elle appartînt à un autre. »

Le docteur regarda sa malade. Celle-ci avait fermé les yeux, elle écoutait, et deux grosses larmes glissaient sur ses joues. Le docteur reprit :

— Madame d'Hervey, il était fou, il faut lui pardonner, il vous aimait tant, et la justice sera sévère pour lui.

Adèle d'Hervey ouvrit les yeux, ses yeux eurent un éclair, et elle demanda vivement :

— On le jugera?

— Hélas! ce sera court, il reconnaît tout, il déclare être venu ici avec l'intention de devenir votre amant ou de vous tuer. • .

La malade exhala un long soupir et ferma les yeux ; ses lèvres remuèrent. Si le docteur s'était penché sur elle , il aurait entendu ces seuls mots balbutiés :

— Oh ! mon pauvre Antony !

Le docteur , croyant qu'il avait suffisamment renseigné sa malade , lui disait :

— Maintenant, madame, ne vous tourmentez pas, ne pensez plus à cela , vous êtes sauvée..., mais il faut reposer. Déjà cette nuit vous vous êtes fatiguée au bal de M. de Lancy..., il faut dormir.

Adèle d'Hervey ne répondit pas , elle avait les yeux fermés et paraissait chercher à s'endormir. Le docteur était penché sur elle et l'obervait, se félicitant du calme surv^enu dans sa situation, car, depuis le moment où iJ lui avait raconté la scène qui avait suivi son évanouissement, sa malade s'était transformée , elle n'avait plus ces soubresauts nerveux, ces regards effrayants qui fouillaient la chambre, ces frissons qui secouaient son corps, elle paraissait tranquille et rassurée sur son état. Le docteur Olivier Delaunay constatait avec joie le changement survenu dans l'état de sa malade, lorsque celle-ci ouvrit tout à coup les yeux et demanda d'une voix plus forte :

— Docteur, quelle sera la condamnation d'Antony ?

Le docteur était stupéfait, surpris ; il ne savait que répondre. Il dit :

— Je ne sais paç, madame.

— Croyez-vous que je pourrai le faire acquitter?

Son regard rencontra celui du docteur. Elle y vit un éclair qui l'embarrassa, et comme le jeune homme répondit :

— Gela dépend des aveux que vous auriez à faire,

Elle referma vivement les yeux, le rouge couvrit son front et ses joues et

elle se tut; elle crut que le docteur avait deviné ce qui s'était passé, et elle tremblait craignant qu'à son tour il ne l'interrogeât.

La malheureuse femme était dévorée d'inquiétude en entendant aller et venir dans l'hôtel et elle n'osait en demander le motif. Or, pour satisfaire le médecin et pour échapper à sa curiosité, elle feignait de dormir. Elle entendit qu'on grattait à la porte. Le docteur alla ouvrir. Elle entendit le colonel qui demandait :

— Gomment va-t-elle maintenant?

— Très bien, colt>nel.

— Ah! tant mieux, vous avez de l'espoir?

— Je crois pouvoir vous répondre que je la sauverai...

— Ah ! merci.

Elle entendit un bruit de baisers. C'était le colonel qui, sautant au cou du docteur, l'embrassait en pleurant.

— Ah I ma pauvre chère enfant, si bonne, si pure, si honnête. Ah ! docteur, merci ! Voici la chose, ils reviennent de la préfecture de police, le coquin est sous clef et le commissaire est là avec un juge d'instruction qui voudrait interroger ma femme.

En entendant ces mots, Adèle d'Hervey eut mr frisson et tressaillit, elle pencha la tête pour tendre l'oreille, et exhala un soupir de soulagement en entendant le docteur répondre avec vivacité à voix basse :

— Oh! c'est impossible aujourd'hui. Il faut la laisser tranquille, elle doTt, et je ne réponds d'elle qu'à la condition qu'on la laisse reposer.

— C'est bien, docteur, n'ayez crainte, je vais les envoyer au tonnerre de Dieu... ils reviendront demain.

— Oui, demain, et le plus tard possible... et nous verrons.

— Entendu, fit le colonel, qui ferma doucement la porte après avoir serré affectueusement la main du docteur. Celui-ci retourna vers la malade et se pencha sur elle pourvoir si elle dormait.

Adèle d'Hervey avait les yeux grands ouverts et elle lui sourit.

— Mais il faut dormir l

— Oui, docteur, à une condition...

— Mais, taisez-vous donc ! ne parlez pas I

— A la condition que vous irez voir aujourd'hui Antony, que vous lui direz mon état et que vous me rapporterez le récit fidèle de ce qu'il a déclaré au commissaire qui était là...

— Ma chère madame d'Hervey, voulez-vous ne plus penser à tout cela, ne plus vous tourmenter, vous reposer enfin ?

— Oui, je reposerai tranquille, si vous avez fait ce que je vous demande et si vous m'apportez une lettre d'Antony avant que ces hommes viennent m'interroger. . . Me le promettez-vous ?

— Je vous le promets.

— Docteur, merci et au revoir. A ce soir, je vais dormir.

— A la bonne heure.

Elle lui sourit en lui pressant la main, et Olivier Delaunay sortit de la chambre en disant :

— Avant deux heures je l'aurai vu. Reposez-vous.

Elle sourit de nouveau pour le remercier. En sortant de la chambre, le docteur se trouva en présence du colonel très inquiet.

— Eh bien, docteur?

— Mon cher colonel, je réponds d'elle, mais il faut qu'une consigne absolue éloigne tout le monde, vous-même; il faut que personne, hors sa femme de chambre, n'approche près d'elle, et encore faut-il que celle-ci aille et vienne le plus silencieusement possible ; tout bruit, tout tracas qui l'occuperait, qui l'obligerait à parler, peut amener une hémorragie interne qui détruirait en quelques minutes ce que j'ai fait... et je ne pourrais répondre d'elle.

— Oh! docteur, ne craignez rien.

Et de la même voix qu'il aurait commandé à ses officiers, il die :

— Aline, vous allez vous poster dans la chambre de Madame. Vous ne bougerez. Défense d'entrer ou de sortir: vous la veillerez, la soignerez, et vous éviterez de la faire parler.

— Bien, monsieur. Et la femme de chambre, toute bouleversée, entra dans la chambre.

— Vernet, cria le colonel au hussard, qui entrait suivant le commissaire, tu vas te placer sur le palier, là, et tu ne laisseras entrer personne. C'est compris ?

— C'est compris, mon colonel... Et madame est...

— Madame est sauvée si on la laisse tranquille, dit le docteur.

— Mon colonel, je vous réponds que personne n'entrera pour la tourmenter.

— Maintenant, mon cher docteur, que je suis à peu près rassuré sur la situation d'Adèle, voulez-vous me faire le plaisir de dîner avec moi. Voilà deux jours que je suis en route, que je n'ai pas mangé, je suis brisé de fatigue... Mais nom de Dieu I je crève de faim...

— Je vous remercie infiniment , colonel , mais cela ne m'est pas possible. ^

— Vous refusez ; quand vous seriez là, tout près de votre malade si elle a besoin de vous... nous causerons, vous me conterez tout ce qui se passe...

— Merci, colonel, excusez-moi... je vais revenir bientôt, mais je me dois à mes malndes, et c'est l'heure de ma visite.

Le jeune docteurredoutait surtout d'être interrogé par le colonel, puis il était pressé de causer à Antony. 11 avait parfaitement compris ce que voulait la jeune femme : avant de répondre à personne, assurée que son mari ne doutait pas d'elle, elle voulait savoir ce qu'Antony avait déclaré, ce qu'il voulait faire. Le , docteur Olivier Delaunay, en insistant sur le danger qu'il y avait à faire parler la malade, obéissait à son désir de garder la plus grande réserve sur les évé-

nements mystérieux qui s'étaient passés dans ses appartements. De plus, il avait hâte de revoir Antony, il n'était pas bien assuré d'obtenir la permission d'entrer à la préfecture de police, il se demandait s'il ne devait pas s'adresser au commissaire de police en inventant une fable, en disant qu'il était le docteur ordinaire du jeune homme, que le crime étrange qu'il venait de commettre lui faisait croire que le malheureux n'avait plus sa raison, qu'il désirait enfin s'assurer de son état. Il se dit que, sortant de la chambre de la victime, peutêtre il donnerait ainsi l'éveil au commissaire, et il s'en remit à lui seul pour voir le jeune homme.

Il serra la main du colonel d'Hervey, lui promettant qu'il reviendrait dans la soirée.

— Si tard 1 fit le colonel.

— M""^ d'Hervey revenait d'un bal lorsque le crime a été commis ; elle était lasse, elle avait dansé.

— Vous étiez à ce bal ?

— Mais j'ai dansé avec elle, chez M"^ la vicomtesse de Lancy.

— Pauvre cher ange.

^ Vous comprenez qu'elle a besoin de repos ; Tappaieil est posé, je lui ai fait prendre un calmant, la fièvre ne la tourmentera pas avant cette nuit — elle va donc dormir — et il faut.absolument que toute cette journée, on la laisse tranquille.

— Vous avez raison, docteur, fit le colonel, en lui serrant affectueusement les mains, vous avez raison; à ce soir. Je m'en remets à vous, vous viendrez dîner avec moi.

-"- Peut-être.

-=- Maintenant que je suis tranquille, que le coquin est en sûreté, — nous en parlerons ce soir, — que je suis certain que la vie do la pauvre enfant n'est pas en danger, je me sens bien, je vais déjeuner; après je ferai un somme et ce soir je compte sur vous...

— C'est probable.

Olivier Delaunay allait se retirer, lorsque le commissaire, portant la parole pour le magistrat instructeur, lui demanda :

— Ainsi, monsieur le docteur, vous jugez qu'il serait imprudent d'interroger M""« d'Hervey?

— Oh ! absolument; je déclare qu'un interrogatoire, si court qu'il fût, peut avoir des résultats mortels.

— Mais, nom d'un tonnerre de Dieu, monsieur, je ne veux pas qu'on lïnterroge.

— Monsieur le colonel, nous obéirons à M. le docteur, ne craignez rien. Monsieur le docteur, quand pensez-vous que M""® d'Hervey pourra nous entendre ?

— Messieurs, aujourd'hui, peut-être ce soir, elle pourrait vous entendre,

mais non vous comprendre; si vous voulez être assez aiz^abîes pour vous ranger à mon avis...

— C'est ce que nous voulons, monsieur le docteur.

— Je vous prierai, monsieur, de le faire demain. Je serai là et je pense, sans toutefois vous l'affirmer, que M™*^ d'Hervey pourra vous écouter.

— Ne vous tourmentez pas, monsieur, l'instruction peut se faire lentement; le coupable étant entre nos mains, la vie de la victime assurée, rien ne nous presse. •

— Mais certainement, pardi! Vous avez le temps que vous voulez. Vous pourriez même, au besoin, remettre à huitaine.

— Nous ferons ce que vous voudrez, monsieur le colonel. Dans cette douloureuse circonstance nous ne voulons pas encore augmenter vos ennuis

Il fut décidé que M"^^ d'Hervey ne serait interrogée que le surlendemain, afin qu'elle eût le temps de se remettre tout à fait. Les magistrats se retirèrent, le docteur sauta en voiture, et le colonel, en disant au domestique de le suivre, cria au concierge :

— Flanque tout le monde à la porte, prends les cartes et dis que tu ne sais rien, absolument rien— que M^^ d'Hervey est malade et garde le lit... Au lieu de venir sonner ici, ces pékins-là feraient mieux de s'occuper de leurs affaires... et je ne veux voir personne, moi, entends-tu?

Le colonel entra dans la salle à manger. Les curieux qui stationnaient devant l'hôtel avaient vu partir les soldats, puis le commissaire, puis le médecin; n'entendant plus rien, ils se retirèrent peu à peu, et l'hôtel reprit sa triste physionomie des jours ordinaires.

Le docteur Olivier Delaunay était un ami d'Antony. Seul dans sa voiture, pensant à la mission dont il était chargé, il se demandait s'il allait pouvoir parvenir facilement auprès du jeune homme. Assuré que le coupable devait être au secret absolu, et sa qualité de médecin étant insuffisante pour qu'on lui permît d'avoir un entretien avec Antony, il cherchait dans son cerveau quelle recommandation pourrait lui faire ouvrir les portes delà prison; il cherchait vainement. La voiture s'arrêta dans la cour de la préfecture, il n'avait rien trouvé. Ennuyé, il descendit et s'adressa au greffe. On le conduisit aussitôt dans le bureau du secrétaire du préfet de police. Il exposa sa demande, sa qualité, et aussitôt, avec les plus grands égards, on le fit conduire aux appartements de la Conciergerie, dans lesquels Antony avait été immédiatement transféré.

Cela s'était fait si facilement, si rapidement, que le jeune docteur était encore stupéfait, lorsqu'il se trouva en présence de son ami...

— Vous ! exclama Antony, en prenant les mains d'Olivier, lorsque la porte fut refermée. Comment avez-vous pu venir jusqu'à moi?

— J'en suis encore étourdi. Rien qu'en disant votre nom, tout le monde ici s'est mis à mon service.

— Ah! fit le jeune homme ; puis, sombre, il ajouta :

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... Et j'ai rêvé de Grève et d'échafaud! (Page 3l.)

— Vous avez vu M*"' d'Hervey?

— Elle vit...

— Seigneur! que me dites-vous là... Adèle est vivante î

11 y avait, dans cette exclamation, un cri de bonheur, un soulagement, et le docteur Olivier Delaunay crut rassurer encore plus son ami, répondre à son désir en ajoutant :

— Elle vit et elle vivra, je puis l'affirmer.

Tout à coup, Antony cacha son visage dans ses mains et s'écria :

— Mais nous sommes perdus, alors!

Le docteur sursauta, ébahi, et le regarda, se demandant s'il jouissait bien de toute sa raison. En voj^ant l'effet qu'il avait produit, Antony se dompta et se remit aussitôt ; et, parlant vite pour échapper à l'attention d'Olivier Deiaunay il dit :

— Vous m'assurez, mon ami, que M""* d'Hervey est vivante, qu'elle vivra. Le crime que je voulais commettre n'a pas abouti. Vous venez me dire que l'on sait tout et que je suis libre; je ne veux de ma liberté que pour mourir.

— Mais qu'avez-vous, mon ami? Vous êtes encore sous le coup de votre accès.

— Mon accès !... C'est vrai!...

Et le malheureux se promenait fiévreusement dans sa chambre. Le docteur, tout à fait étourdi par son langage, son allure, ses manières, l'observait et se demandait si la folie qu'il voulait inventer n'était pas une réalité, si son ami n'était pas fou.

Après quelques minutes, Antony se plaça devant son ami et, les bras croisés sur la poitrine, il lui dit nettement, devinant ses pensées :

— Non, je ne suis pas fou! Non! non, Olivier, répondez-moi, comme un vieil ami. Que venez-vous faire ici? qui vous envoie? et comment avez-vous pu, lorsque je dois être au secret, arriver jusqu'à moi?

— Mon ami, parlons doucement, avec calme. Votre exaltation me fait peur. D'abord, à votre dernière question je répondrai que je suis plus surpris que vous de la facilité avec laquelle j'ai pu être introduit près de vous. Des ordres, païaît-il, ont été donnés pour que vous soyez traité d'une façon toute spéciale. Il m'a suffi de dire mon nom, d'assurer que j'étais un ami, que je venais près de vous comme docteur et comme consolateur, pour qu'aussitôt toutes les portes s'ouvrissent... J'en suis à me demander... qui donc êtesvous?

— Antony !... fit le malheureux avec amertume... Cette mystérieuse protection me poursuit partout... Protection étrange qui ne veut ni me guider ni me diriger, ni m'aider avant.., pour me soutenir après... Enfin... que me voulezvous ?

— C'est M"^ d'Hervey qui m'envoie...

Antony eut un mouvement et une exclamation.

— Elle!... oh ! mon Dieu I que vous a-t-ello dit?...

— Écoutez-moi avec calme; je vous assure que l'état dans Ijequel vous êtes m'effraye. -

— Ne craignez rien, Olivier...

Il alla voir si la porte était bien ferm^'O, il prit deux sièges qu'il plaça dans l'embrasure d'une fenêtre; malgré la température hivernale il ouvrit la croisée afin que la vcix ne pût être entendue aux portes de la chambre, et il fit signe à Olivier de s'asseoir sur un des sièges ; il avança l'autre tout près et s*y assit en demandant anxieusement :

— Que vons.a-t-elle dit?

Le docteur Olivier était très embarrassé et surpris par la précipitation de rcntretien. Il voulait parler avec calme, exposer prolixemont ce qu'il devait dire et il appuya d'abord amicalement sa main sur celle d'Aiitony en disant :

— Mon cher ami, écoutez-moi avec attention; la mission que J'ai acceptée est grave. Je suis médecin, et par conséquent discret. Vous n'avez rien à craindre, puisque ma qualité d'ami s'ajoute à mon devoir professionnel.

Antony avait des mouvements d'impatience.

Le docteur, se méprenant sans doute, dit pour le calmer :

— Je vous ai dit que M"'^ d'PIervey était sauvée ; elle vivra :

— Et c'est justement à cause de cela que j'ai hâte de vous entendre.

— Laissez-moi vous raconter d'abord ce qui s'est passé.

— Je vous écoute.

Et, assis devant son ami, les bras croisés sur la poitrine, d'une main tenant un de ses coudes, de l'autre tenant son menton, les sourcils froncés, le regard ardemment fixé sur celui du docteur Delaunay, Antony écouta.

— Je suis envoyé vers vous par M""^ d'Hervey, — c'est ma réponse à votre deuxième question.

— C'est Adèle... c'est M""^ d'Hervey qui vous envoie — reprit sourdement Antony.

— Je viens en son nom vous raconter ce qui s'est passé chez elle, et j'ai promis de lui rapporter une lettre de vous.

Antony eut un mouvement, puis il dit d'une voix calme :

— Mon cher ami, merci, racontez-moi ce qui est arrivé après mon départ, ce que l'on pense, ce que l'on dit..., ce que dit le colonel d'Hervey et... la cause de son retour inattendu.

Était-ce pour écouter avec recueillement? Etait-ce pour cacher le rouge qui couvrait son visage en balbutiant la dernière phrase ? Antony couvrit sa figure de sa main et écouta.

Le docteur dit doucement :

— Lorsque je vous quittai, au bas de l'escalier, je trouvai M"* d'Hervey étendue sur son lit, le colonel à genoux, désespéré. Je crus d'abord qu'ainsi que vous me l'aviez déclaré, la pauvre femme était morte. Au premier ôxamen je constatai avec joie que la lame, pénétrant au-dessus du sein, avait dévié sur la troisième côte... En somme, M""^ d'Hervey était gravement, mais non mortellement blessée. Je pouvais répondre d'elle.

— Tant pis ! ragea Antony.

— Que dites-vous làl... exclama Olivier Delaunay.

— Mon cher Olivier... excusez-moi... Ne cherchez pas l'explication de ce cri farouche... Je l'eusse voulue morte, car j'étais décidé à me tuer...

— Ce n'est pas de l'amour; cela, c'est de la folie... l'amour est dans la vie.

— Ne cherchez pas à me comprendre... dites-moi ce que dit le colonel.

— Le colonel? Eh! le malheureux, vous savez bien qu'il n'en dit guère plus qu'il n'en pense — et c'est peu.

— Je ne plaisante pas, mon ami... Gela est grave... Que pense-t-il?... Que dit-il... d'elle... de moi ?

— De vous? il vous excuse, et, si vous sortez d'ici, vous aurez là l'homme qui vous proposera assurément ce que vous recherchez : la mort. Il vous provoquera. >

— Et pourquoi? demanda anxieusement Antony.

— Gomment! pourquoi? exclama Olivier; mais parce que vous avez osé lever les yeux sur sa femme, parce que vous avez tenté hier, par un crime, d'en faire votre maîtresse.

— A.h ! fit Antony avec un soupir de soulagement, pour cela... seulement? Le docteur le regardait avec étonnement. Antony s'empressa de dire :

— Vous ne me comprenez pas, mon cher Olivier. — J'aimais, j'aime, j'aimerai toujours M*"^ d'Hervey. — Je pouvais la tuer et me tuer après. Je faisais à mon amour de grandes funérailles... Je l'entraînais dans la tombe avec son passé de femme honnête, de femme qui avait préféré la mort à la honte... Ge vieux soldat pouvait croire que sa femme avait fauté et cette idée... cette idée que j'aurais été la cause du malheur et de la honte d'Adèle me bouleversait... Vous me dites que le colonel est convaincu de la pureté de sa femme... Vous m'assurez qu'il a pour la pauvre sainte que j'ai voulu tuer le même respect, la même estime... C'est la cause de mon exclamation. Mais, qu'importe ce que je deviendrai ; je suis un fou, un malheureux, un déclassé, un bâtard, qu'un crime monstrueux vient de souiller. Je veux mourir.

— Vous dites des folies... un moment de délire, de folie, ne peut vous faire condamner...

— Je vous en supplie, ne causons pas de moi, mais d'elle... Que dit-on dans le monde?...

— Je n'ai vu personne... Je suis sorti de l'hôtel pour venir ici — mais ce que pense, ce que dit le colonel — ce que vous m'avez déclaré, voilà ce qu'on dira... On plaindra la pauvre femme, on l'estimera davantage; quant à vous, tous ceux qui ont un cœur vous pardonneront...

— Merci, mon ami — mais la vie depuis longtemps me pèse trop pour que: l'avenir puisse m'inquiéter...

— Ne parlez pas ainsi. D'autant que ce que je dis est sans intérêt. Parlons, de cette affaire. Que se passe-t-il encore? — Une instruction va-t- elle être commencée?

— Oui. Vu la faiblesse de la malade, j'ai refusé de la laisser interroger, et il m'a paru qu'elle désirait avoir... des nouvelles de vous, avant de répondre aux juges instructeurs.

Antony regarda fixement le docteur qui soutint le regard en souriant. Il baissa les yeux et il dit :

— C'est vrai?...

— M""^ d'Hervey voudrait une lettre de vous...

Antony se tournait pour cacher la rougeur qui couvrait son front ; le docteur continua le plus simplement du monde :

— J'ai bien compris le sentiment qui dirige la noble femme, elle voudrait ne pas vous charger, aider par sa déclaration à vous sauver si cela est possible, et appuyer vos moyens de défense... Gela ne doit pas vous étonner, puisque vous connaissez la femme.

Antony encore une fois regarda le docteur pour s'assurer que ce dernier ne mentait pas... Il le crut, car il dit :

— Oui, c'est une noble et sainte femme..., et nous allons nous hâter, puisque d'un moment à l'autre, on pourrait me mettre au secret. Avant d'écrire, voulezvous, docteui , me permettre de vous adresser quelques questions ?

— Demandez.

— En revenant à elle, qu'a-t-elle dit?

— Je ne vous comprends pas.

— Lorsque M""^ d'Hervey a repris connaissance, quels sont les premiers mots qu'elle a prononcés?

— Ohl cela m'a effrayé... elle a jeté un long regard autour d'elle et elle a dit : « Je veux mourir ! »

Antony eut un tressaillement et un sourire heureux, et il répéta :

— Elle voulait mourir I . . . Mais , vous l'avez dissuadée , vous l'avez consolée?...

— La pauvre femme avait vu son mari près d'elle, elle croyait, puisque l'on vous avait surpris avec elle, qu'on l'accuserait, et elle préférait la mort à cette honte. Mais, en entendant son mari, et en constatant que ce qui s'était passé était connu, en apprenant que vous aviez nettement déclaré devant tous avoir tenté de l'assassiner parce qu'elle résistait à votre passion, ^qu'elle avait mieux aimé mourir que de succomber, elle voulut vivre.

— Ah ! fit Antony, elle consenti... Il se reprit aussitôt : Elle désire vivre maintenant, la pauvre chère âme !

Ces derniers mots ^étaient dits avec tant d'émotion que le docteur le regarda.

— Elle est jeune, elle est belle, elle est adorée, elle a vu la mort de si près qu'elle peut désirer la vie.

— C'est vrai 1... Docteur, je vais écrire ce qui s'est passé... ou, du moins, — ce que je la supplie, je la supplie, vous entendez, de déclarer pour... me sauver, fit-il avec une voix et un sourire singuliers.

Et le jeune homme se disposait à se mettre devant sa table pour écrire. — Mais, quoique enfermé dans un des petits logements de la Conciergerie, qui servaient alors aux prisonniers de quelque importance personnelle, il trouva bien la table, mais non ce qu'au théâtre on qualifie : tout ce qu'il faut pour écrire.

Ce simple détail suffit à changer son idée. A quoi bon écrire ? Tout ce qui

30 LE FILS D'ANTPNY.

se passe dans une prison est vu et su; il suffit de parler, de charger quelqu'un de porter sa parole; la lettre n'est utile que lorsqu'il est impossible de correspondre avec le dehors par un intermédiaire quelconque. Le premier mouvement d'Antony avait été de fouiller dans sa poche, pour chercher dans son carnet et du papier et un crayon. Mais, bien qu'on eût été fort respectueux envers lui, il avait été fouillé au gr .ffe; on lui avait pris sa bourse et son portefeuille. Il n'avait même pas sur lui de carnet. Il était en tenue de soirée, en frac. Antony sortait de la soirée de la vicomtesse de Lancy lorsqu'il s'était introduit chez M""^ d^Hervey.

Semblant prendre un parti, il dit au jeune docteur:

— Mon cher Olivier, vous êtes mon meilleur ami, vous êtes un ami commun à M""® d'Hervey et à moi. Vous m'avez toujours témoigné la plus affectueuse sympathie, malgré mon mystérieux état civil. — Vous n'avez pas dédaigné le bâtard...

— Oh ! mon cher Antony, fit le di^cteur, lui prenant les mains, j'étais fier d'être votre ami.

— Vous étiez... dit Antony, relevant le mot avec amertume.

Mais Olivier, tout rougissant, lui saisit plus aficctueusem.ent les mains, protesta :

— Je suis fier d'être votre ami.., et la preuve est ma présence ici...

— C'est vrai.,, c'est vrai, excusez-moi... je suis injuste! Ah 1 je souffre tant !

Il y eut un grand silence, deux minutes, au bout duquel Antony reprit :

— Je vais, mon cher ami, vous di'e ce que je dirai au juge d'instruction qui m'interrogera; vous le répe^terez à M™^ d'Hervey. Ce que je vais vous dire est la vérité, je ne veux pas qu'elle supplie pour moi. Fier de mon crime..., je veux en subir le châtiment... peut-être le devancerai-je...

— Que me dites-vous là?...

— Ne parlons pas de moi, écoutez: lorsqu'on m'interrogera sur le mobile de mon crime, je dirai que j'aimais M""* d'Hervey, que je l'avais connue jeune fille, que j'avais rêvé de l'épouser ; Jeune, n'écoutant que mon amour, ma passion, j'avais cru qu'il était possible qu'une famille donnât son entant à un homme sans nom, du moment où elle pouvait s'assurer que cet homme était un honnête homme.

— Vous avez aimé M""^ d'Hervey autrefois?

— Oui, nous nous sommes connus presque enfants; je Taimai, je crus qu'elle m'aimait, et lorsque je pensai à l'épouser, — « un homme se présenta « qui me fit souvenir de ce que j'éiais; qui lui offrit un rang, un nom dans le « monde, et qui me rappela à moi que je n'avais ni nom, ni rang à offrira « celle à qui j'aurais offert mon sang... A ses parents, il fallait un nom. Et « quelle probabilité qu'ils préférassent à l'honorable baron d'Hervey, le pauvre « Antony. — Alors je demandai à A<ièle quelques jours: un dernier espoir me

.« restait. Il existe un homme chargé, je ne sais par qui, de me jeter tous les

« ans de quoi vivre un an. Je courus le trouver; je me jetai à ses pieds, des « cris à la bouche, des larmes dans les yeux ; je l'adjurai, par tout ce qu'il « avait de plus sacré, Dieu, son âme, sa mère... il avait une mère, luil — de « médire ce qu'étaient mes parents... ce que je pouvais attendre ou espérer « d*eux... Je n'en pus rien tirer. Je partis comme un fou, comme un désespéré, « prêt à demander à chaque femme : N'êtes-vous pas ma mère?... Les autres « hommes ont un frère, un père, une mère... des bras qui s'ouvrent pour qu'ils « viennent y gémir... Moi, je n'ai pas môme la pierre d'un tombeau où jt' « puisse lire un nom et pleurer. » -

Et le malheureux sanglotait, désespéré, écrasé par cet abandon, qui avait été le malheur de sa vie. Vivement ému, Olivier lui dit :

— Antony, calmez-vous, vous m'effrayez, il vous faut toute votre raison, pour vous sauver.

— Et qui vons parle de me sauver, moi?... J'ai assez vécu... et ne désire que racheter le mal que j'ai fait en sauvant celle que ma folie a compromise...

— Pour Dieu, soyez calme !

— Je continue, je dirai au juge : « C'est alors que le colonel d'Hervey « demanda sa main. Si vous saviez combien le malheur rend méchant, com- « bien de fois, en pensant à cet homme, je me suis endormi la main sur mon « poignard... et j'ai rêvé de Grève et d'échafaudl »

— Taisez-vous, taisez-vous, malheureux I

— « Je partis, je revins... il y a trois ans entre ces deux mots... ces trois « ans se sont passés je ne sais où ni comment; je ne serais pas même sûr de « les avoir vécus, si je n'avais le souvenir d'une douleur vague et continue ; « je ne craignais plus ni les injures, ni les injustices des hommes... je ne « sentais plus qu'au cœur, et il était tout entier à elle. Je me disais : Je la re- « verrai, il est impossible qu'elle m'ait oublié, je lui avouerai mon secret... »

' — Pauvre ami ! — dit le docteur avec émotion.

Antony avait déchiré son col, déchiré son jabot; sa main sur sa poitrine iiue déchirait ses chairs ; il semblait qu'il voulût écraser son cœur. D'une voix sourde, il reprit :

— Je revins, je la revis, je lui parlai. Elle appartenait à un autre. Oh! quelle haine j'ai pour celui-là. Que mon sang coule sous ma main ou sous celle du bourreau, p'eu m'importe î il ne rejaillira sur personne et ne tachera que le pavé. Cette femme m'avait dit qu'elle pouvait m'aimer et tout était perdu. C'était impossible. J'ai voulu la revoir ; j'ai appris qu'elle avait une fille., oh I ragel mais son mari la voyait à peine et vivait loin d'elle. Elle était abandonnée. Cet homme ne l'aimait pas, ou du moins l'aimait paternellement, et ces relations de cet homme déjà âgé avec celte enfant me répugnaient et me semblaient incestueuses.

Mais Adèle était presque libre, et, plus amoureux que jamais, je résolus de reprendre cette âme que l'on m'avait volée. Je voulais Adèle, fût-ce au prix

d'un crime. De ce jour je n'eus plus ma raison. Quand la jeune et honnête femme s'aperçut des poursuites dont elle était l'objet, qu'elle me devina décidé à tout, peut-être se sentant faiblir, elle voulut fuir, elle voulut aller retrouver son mari à Strasbourg. Je la suivis, je la rejoignis à Ettenbeim, et là je me traînai à ses pieds...

— Ah ! vous l'avez retrouvée ?

Antony passa deux fois ses mains sur son front, puis, après une pause, il dit'lentement:

— Vous faites allusion aux médisances du monde...* Oui, j'ai retrouvé jyjme d'Hervey ; je lui ai dit que si elle consentait à revenir à Paris — car, c'est absurde, mais je suis jaloux de M. d'Hervey et je souffre moins, parce que je sais qu'il vit loin de sa femme et n'est presque qu'un père pour elle — je m'en, gageais à ne plus la tourmenter, j'éviterais de lavoir, elle ne me rencontrerait jamais. Autant de mensonges auxquels je croyais. Elle vint à Paris...

Antony s'arrêta quelques secondes, puis reprit avec intention :

— Elle revint à Paris seule... vous entendez ? J'arrivai quelques jours

après. Nous vivons dans le monde; nous nous rencontrâmes forcément, et, malgré mes promesses, mon amour fut plus fort que ma raison... Je la poursuivis de nouveau. Quand je la vis, il y a quelques jours, je la suppliai de m'écouter.

— Il y a quelques jours... où?

Antony rougit et balbutia en tournant la tête :

— Oui quelques jours... où.:, je ne sais plus... elle refusa. Alors, je lui écrivis ; j'aimais, je voulais qu'elle répondît à mon amour... et je la priai de me donner une réponse catégorique... le soir, chez M""* de Lancy... Vous y étiez... La femme ne se souvint plus de la jeune fille... elle m'éconduisit sèchement, me disant même... qu'elle avait informé son mari de mes poursuites... et qu'il devait revenir le lendemain.

— Que me dites-vous là?...

— La vérité... et vous savez le reste. Je résolus à tout prix d'avoir avec Adèle un dernier entretien avant le retour du c Lionel, décidé, si elle me repoussait, à la tuer et à me tuer après. J'étais fou en sortant de chez M"* de Lancy; longtemps j'errai dans le faubourg Saint-Honoré, me demandant ce que je devais faire. D'abord, je pensai à aller au-devant du colonel d'Hervey, provoquer une rencontre. Mais, si je tuais le colonel, elle ne consentirait pas à me revoir-, et, si j'étais tué, elle était toujours à lui... à lui ! Oh! si vous vous doutiez de ce que je souffre à cette seule pensée qu'un autre peut la prendre entre ses bras, poser ses lèvres sur ses lèvres... Oh!...

Et Antony passa la main sur son front, comme s'il voulait échapper à cette cruelle vision.

— Enfin, un matin, je me décidai à entrer, convaincu que des ordres étaient donnés pour m'éconduire, si je me présentais, et assuré que, demandant à cette

LE FJLS D'ANTONY.

3fi

Je suis entré dans le jardin. (Page 34.)

heure à voir M-"» d'Hervey, on me considérait comme un fou, cependant absolument décidé à en finir avant le retour du colonel...

— Qu'entendez-vous par « en finir »? interrompit le docteur.

— En finir, c'est-à-dire mettre en demeure Adèle d'abandonner tout, de me suivre, ou latuer pour me tuer après. Je n'admets pas que je pouvais être l'amant d'une femme, de laquelle j'essuierais sur ses lèvres les baisers de son mari. A moi tout entière... Je reviens au fait. Je suis entré chez M"^' d'Hervey par les jardins de l'hôtel qui donnent sur les Champs-Elysées.

— Vous aviez donc une clef?...

Antony fut tout décontenancé, et il parut fâché de la question, à ce point que le docteur dit aussitôt :

— Mon ami, vous me faites le récit que vous devez faire au magistrat qui vous interrogera... Cette question vous sera faite...

— Oui... oui, je le sais... et avec un embarras visible, il continua : Mon Dieu, j'ai fait ce que font les filous, je me suis servi d'un crochet... acheté à un serrurier et que j'ai jeté après. Je suis entré dans le jardin, la porte de la serre était toujours ouverte, — il se reprit bien vite — était probablement toujours ouverte la nuit; je gagnai par la serre l'escalier dérobé des appartements de M""* d'Hervey. J'arrivai...

A ce moment Antony sembla se recueillir, comme s'il voulait bien reconstituer la scène. Au bout d'une longue minute, il reprit :

— M*"^ d'Hervey était dans son cabinet de toilette, achevant de se dévêtir. Surprise, effrayée, elle jeta un cri, je lui répondis par mon nom. Elle se sauva, elle voulait probablement appeler, car elle traversa sa chambre et arriva à sonboudoir. C'est laque je la rejoignis. Elle allait ouvrir la porte pour appeler dans l'antichambre. Je me plaçai devant cette porte. Je la suppliai, je me traînai à ses genoux ; elle me dit que j'étais un misérable, qu'elle attendait son mari. Elle me dit qu'elle me haïssait; que sais-je? elle m'exaspéra, je devins fou, elle criait, je me jetai sur elle, et j'étouffai ses cris. En la sentant dans mes bras, presque nue, mes sens s'enflammaient; j'étais fou, j'étais fou... cela est atroce à dire, je ne regrette rien!... Elle se débattait, elle criait, je la traînai vers sa chambre... Elle s'évanouit. C'est alors que j'entendis les portes s'ouvrir, puis la voix du colonel... Quelques minutes de plus, Adèle était à moi... On enfonçait la porte... le mari voulait m'arracher sa femme... fou de rage et de passion, ne voulant pas, puisqu'elle ne pouvait être à moi, qu'elle appartînt à personne, je tirai mon poignard et je la frappai. Elle tomba. C'est alors que le colonel parut... J'allais me faire justice lorsqu'on se précipita brutalement sur moi.

Pâle, tremblant, au moins autant qu' Antony, le jeune docteur regardait son ami, atterré par ce qu'il venait d'entendre, et il dit :

— Oh I malheureux, qa'avez-vous fait ?

Antony se dirigea vers la fenêtre. Il plaça son front brûlant contre les vitres glacées, il mordillait ses lèvres, ses doigts s'agitaient fiévreusement, il semblait en proie à une crise nerveuse, et paraissait éviter de rencontrer le regard de son ami. On eût pu croire qu'il redoutait de nouvelles questions.

Le docteur Delaunay était comme accablé sur sa chaise, il hochait la tète avec désespoir.

Il y eut un long silence, qui fut troublé par l'arrivée du guichetier, venant chercher le docteur Delaunay. L'heure réglementaire était passée, la Tisite ne pouvait se prolonger. Le docteur se leva, il alla prendre la main de

son ami, en exhalant un long soupir. Antony, semblant se dompter, lui dit à voix basse, de façon à n'être pas entendu du guicûetier :

— Vous la verrez ce soir?

— Oui, je vous le promets.

— Vous lui raconterez fidèlement ce que je vous ai dit?.

— Je vous l'assure... N'avez-vous rien à ajouter?

— Rien... Vous êtes un honnête homme... Vous êtes mon ami; je n'ai pas de recommandation de discrétion à vous faire pour le monde.

— Ne craignez rien; à elle seule je parlerai.

— Si cela est possible, venez me voir demain.

— Je vous jure que je ferai tout ce que je pourrai pour cela.

Ils se serrèrent encore la main. Antony l'attira plus près de lui et lui dit très bas :

— Une grâce, mon ami, pour elle, pour moi, il ne faut pas que je passe en cour d'assises... Demain apportez-moi une arme.

— Malheureux!...

— Pensez-y toute cette nuit... Consultez Adèle et vous ferez ce que je vous demande...

— Oh I mon Dieul mon Dieu ! fit le jeune docteur, se sauvant...

Le guichetier ferma la porte... Lorsque Antony n'entendit plus rien... il hocha la tête, se laissa tomber sur son lit, et pleurant il dit avec amertume :

— Elle a pensé à elle... d'abord! Moi, je suis le sacrifié... et pour elle, la première fois de ma vie, j'ai menti... Oh ! que cela est épouvantable de construire un mensonge... et, que la mort vaut mieux que la vie au milieu de ce monde 1

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