LAMBERT, RICHARD
RICHARD
Qu'est-ce Lambert, qu'y a-t-il ?
LAMBERT
Il y a que votre altesse ne se méfie pas assez de ceux qui l'entourent. Vous ne soupçonnez personne ; c'est un mal!...
RICHARD
Et toi, tu soupçonnes tout le monde.
LAMBERT
J'ai plus de chances que vous de rencontrer juste. Grâce ^ voire clémence, il se trame quelque perfidie; il y a de sourdes rumeurs et des rassemblemens nombreux ; des barricades ont élé établies dans toutes les rues environnantes; on a baissé les herses et fermé les portes de la ville sans mon ordre, et à moins que ce ne soit parle vôlre...
RICHARD
Nullement!...
En tous cas , il est facile de savoir à quoi s'en tenir... Il y a dans la cour du palais un escadron de service, et dans la salle des gardes, cinq ou six officiers dont je réponds comme de moi-même, et en quelques minutes j'aurai balayé les rues de Londres!...
RICHARD
Ah ! déjà des combats, au sein même de la capitale !
LAMBERT, brusquement
Quand il le fautl... Le tout est de régner paisible!... Cromwell, votre père, s'y entendait!
RICHARD
Oui , Olivier Cromwell n'aurait pas hésité... et je crois l'entendre: — Charles est en mon pouvoir,— l'immolera l'instant; — d'autres, nous paraissent douteux, — dans le doute, nous en défaire ; — envoyer mes ordres au parlement! — Le silence à la presse, — la mitraille dans les rues de Londres, l'ordre et le calme régneront... Et moi aussi!... et comme vous, mon père, je serai
un grand homme, haï, mais respecté de mes contemporains, qui garderont le silence, et admiré de la postérité, qui dira mes louanges !.... Mais moi , Richard , qui voulais gouverner, non par la force , mais par les lois; qni, premier citoyen de cette république , ne me croyais plus élevé que les autres, que pour découvrir de plus loin le danger, et veiller de plus haut à la sûreté et au bonheur de tous! moi enfin, insensé que j'étais, plus digne d'habiter Bedlam que Witte-Hall, moi qui dans mes rêves... croyais possibles la reconnaissance et l'amour de mes concitoyens
trompé , trahi par tous ceux que j'aimais... (Prenant la main de Lambert , qui fait un mouvement.) Non, non pas par tous, puisque tu me restes, toi, Lambert, toi seul dont l'affection est vraie et désintéressée... Et, vois-tu bien, je me disais ce matin : un honnête homme qui gouverne en conscience n'est pas ce qu'il leur fautl Au milieu de toutes ces ambitions rivales qui n'admettent d'égalité qu'à la condilion d'être chacune en première ligne... Charles Stuart leur convient peutêtre mieux que moi !
LAMBERT
Y pensez-vous ?
RICHARD
C'est un titre, c'est un nom !... Il est né au rang où l'on m'a appelé. Non pas , si je les ai bien jugés, que le règne des Stuart puisse être glorieux ni de longue durée; mais sous Cromwell, l'Angleterre a acquis assezde gloire, et sous Charles II, le pays épuisé trouvera pour quelques années, du moins, un repos dont il a besoin , et que mou règne ne lui donnerait pas !...
LAMBERT
Que voulez-vous dire?
RICHARD
Rien... rien... j'ai tort sans doute... Mais si cependant le repos et le salut de l'Angleterre dépendaient de mon départ...
LAMBERT, avec indignation.
Le salut de l'Angleterre, dites-vous?.. Et le nôtre!... Et nous, qui vous avons placé au premier rang pour continuer Cromwell, pour maintenir contre Stuart et contre tous, nos titres, nos droits et nos biens. Vous ne déserterez pas le pouvoir; vous ne le devez pas, car notre sort est lié au vôtre; et roi ou protecteur, quel que soit votre titre, à vous le trône... ou à nous l'échafaud !.. La couronne sur votre tête... ou la hache sur la nôtre... Choisissez?...
Ali ! je comprends enfin !... je vous suis nécessaire!... Ce n'est pas à moi que vous êtes fidèle et dévoué... c'est à vous-même... c'est à vos inlé-
LAMBERT , avec embarras.
Non , milord... Mais cependant...
RICHARD , à part avec douleur.
Ah! qu'on se flatte aisément quand on est au pouvoir !.. tout a l'heure encore dans mon orgueil je me croyais un ami !.. et pas un... pas un seul !.. (Haut.) Vous avez raison, Lambert, c'est moi qui étais un égoïste!...
LAMBERT, avec bonhomie.
N'est-ce pas?
RICHARD
Dussé-je y succomber, je dois garder la puissance pour protéger mes amis et défendre leurs intérêts !
LAMBERT , avec bonhomie.
C'est tout naturel.
RICHARD
El soyez tranquille, je n'oublierai jamais les vôtres I
LAMBERT
A la bonne heure! (Se retournant.) C'est Sydenhain , l'officier de service.
RICHARD, LAMBERT, SYDENHAM , sortant de la porte à droite.
SYDENHAM
Le général Monck, qui vient d'arriver avec une nombreuse escorte, demande à parler à Votre Altesse ! De plus, ce billet que l'on m'a supplié de vous donnera l'instant et ù vous-même, m'a été remis par une personne qui voulait se retirer sans être connue !...
LAMBERT
Et tu l'as laissée partir!
SYDENHAM
Non , général , je l'ai retenue.
RICHARD
C'est bien 1 Faites entrer le général Monck.