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Le fils de Mainfroi

En l'an mil deux cent cinquante, Mainfroi , bâtard de l'empereur Frédéric II , fit creuser un port et construire sur les bords de l'Adriatique une ville à laquelle il donna son nom. Manfredonia était destinée à devenir un jour la ville principale de la Capitanate. Comme tous les fondateurs de villes, Mainfroi avait assuré des avantages considérables à tous ceux ([ui vien-

ciraient s'établir à Manfredonia; on y vit accourir une foule de familles ruinées par les guerres qui dévastaient l'Italie, et un grand nombre d'étrangers. Là les nouveaux venus recevaient des terres à cultiver; on leur promettait en outre une exemption de taxes pendant dix ans. Que d'attraits pour des malheureux qui croient toujours trouver le bonheur à cause de cela seulement qu'ils fuient un malheur certain! Mais à cette époque oii toutes les terres changeaient incessamment de maîtres , il était rare qu'un fondateur pût recueillir le fruit de sa fondation ou même la voir achevée.

Mainfroi fut plus heureux : il vécut seize ans après la fondation de la ville dont il dota la côte orientale de l'Italie et qui déjà à sa mort avait établi de nombreuses relations avec Venise, reine de l'Adriatique.

Non loin de Manfredonia s'élève le mont Gargan, dont les voix mugissantes ont effrayé les vieux Romains et retenti aux oreilles de Virgile. La piété des chrétiens, en respectant

l'antique nom du mont des tempêtes, l'avait cependant placé sous l'invocation de saint Michel afin de consacrer le souvenir de l'apparition de l'archange lorsqu'il s'était montré dans une grotte sise sur la crête de la montagne; chaque année, depuis des siècles, des pèlerins venaient s'y sanctifier et déposer leurs offrandes sur l'autel du saint. Le nombre de ceux qui s'y étaient fixés , pour être immédiatement placés sous la protection du vainqueur du démon, était devenu si grand que déjà Sant-Angelo formait une ville assez considérable. Ses habitans ne virent point sans jalousie s'élever dans Manfredonia une ville rivale; ils conservaient d'ailleurs une juste fierté de la résistance opiniâtre, mais inutile, que leurs pères avaient opposée aux premiers chevaliers normands qui abordèrent à Mont-Sant-Angelo, lorsque ces fondateurs du royaume de Xaples et de Sicile foulèrent pour la première fois le sol de l'Italie.

De la rivalité à la haine, la pente est rapide;

de la haine à la guerre, le chemin est encore plus glissant- Des inimitiés ne tardèrent point à éclater entre les habitans de Sant-Angelo et ceux de Manfredonia; ils s'enlevèrent réciproquement des troupeaux, se firent même des prisonniers, et il y eut de part et d'autre quelques victimes. Au nombre de ces dernières était une jeune femme de Manfredonia; son corps sanglant, mutilé, portant les traces d'horribles violences, fut trouvé dans un des ravins qui sillonnent les escarpemens de la montagne du côté de la mer. Rapporté à Manfredonia, la vue de ce cadavre porta les esprits au plus haut degré d'exaspération, et tous les habitans en âge de porter les armes se réunirent sur la nouvelle place et jurèrent d'exterminer jusqu'au dernier de leurs voisins , hommes , femmes et enfans. Dans leur fureur, ils se dirigèrent immédiatement vers Sant-Angelo , se faisant des armes de tout ce qui leur tombait sous la main. Défendus par leur position, ceux de Sant-Angelo se préparèrent à recevoir le choc de leurs ennemis;

ils les repoussèrent, portant déployée une grossière image de saint Michel , tandis que les femmes, agenouillées drns la chapelle de l'archange, célébraient la gloire de Vlncoronata et invoquaient sa toute-puissante protection.

Cependant, après la retraite des Manfredoniens, un conseil de vieillards s'assembla à Sant- Angelo dans le but d'aviser aux moyens de rétablir la paixi Quoique barbares, comme l'étaient alors les peuples de l'Italie, le meurtre d'une femme leur paraissait une action si atroce qu'ils ne pouvaient croire qu'un des leurs se fût souillé d'un crime qui, plus qu'un autre, offensait la Vierge mère de Dieu, dont le culte était en plus grande vénération parmi eux que le culte de Dieu même. Ayant donc fait assembler tous les habitansen âge viril, ils leur firent jurer à chacun séparément sur les saints Evangiles de dire la vérité, et ils leur demandèrent si l'un d'eux n'avait pas tué une femme. Tous sans exception rejetèrent avec horieur l'idée d'une pareille atrocité, et sur cette assurance les vieillards décidèrent

que trois d'entre eux se rendraient solennellement auprès de Cosimo Bianco, gouverneur de Manfredonia.

Le lendemain à la pointe du jour ils se mirent en marche, précédés d'un prêtre portant une image de la Vierge sculptée en bois de poirier: c'était la plus précieuse des reliques que possédait Sant-Angelo; elle avait été trouvée dans la grotte même où avait apparu saint Michel par les premiers pèlerins qui l'avaient visitée. Arrivés à la porte de la ville , elle leur fut ouverte par le chef des hommes d'armes commis à sa défense. Dès que le chef des vieillards eut fait connaître l'objet de leur mission , ils furent reçus avec une déférence sur laquelle ils n'avaient pas osé compter. L'officier les engagea cependant à attendre dans une salle basse, mais sjDacieuse, qu'il eût envoyé prendre les ordres du gouverneur. Une heure s'était à peine écoulée lorsqu'on vint leur annoncer qu'ils allaient être admis en sa présence.

Ils traversèrent plusieurs rues où ils furent

surpris de la contenance calme d'une population si exaspérée contre eux deux jours auparavant. C'est que depuis ce temps une découverte inattendue avait frappé d'étonnement les liabitans de Manfredonia; les vieillards de Sant-Angelo l'apprirent bientôt de la bouche même du gouverneur.

Amenés en sa présence, le chef des vieillards lui dit :

« Nous venons , au nom de la très-sainte Vierge et au nom de monseigneur saint Michel , protester contre le crime énorme dont nous sommes accusés : aucun des habitans de Sant-Angelo n'est capable de porter une main sacrilège sur une femme. Nous avons reçu le serment de tous nos concitoyens, et parmi eux, élevés qu'ils sont loin du tumulte des camps et de la corruption des cours, il n'en est pas un seul qui ne préférât endurer mille fois la mort plutôt que de permettre à sa langue de trahir sa pensée.

— Vieillard, répondit Cosimo, je vous crois,

mais je vois ici un mystère qui me paraît impénétrable. Unissons-nous pour percer le voile funèbre qui le recouvre, et que d'un grand crime résulte du moins pour l'avenir une union sainte et durable entre deux cités que leur voisinage et leur commun intérêt doivent porter à vivre en bonne intelligence. Avant tout, ajouta Cosimo , regardez cet anneau , cette chaîne d'or et ces deux tresses de cheveux noirs , et ditesmoi si ces objets vous sont connus. »

Les trois vieillards et le prêtre ayani, après un long examen, répondu négativement :

« Sachez, poursuivit Cosimo, que cet anneau, cette chaîne et ces deux tresses de cheveux ont été trouvés sur le corps de la victime : exposé pendant toute la journée d'hier aux regards des habitans , nul n'a reconnu dans cette femme ni une épouse, ni une fille, ni une sœur, et j'ai acquis par là la certitude que ce n'était point une Manfredonienne. En examinant ses traits, dont la beauté brillait encore à travers les meurtrissures dont son visage était couvert, à la délica-

tessede ses blanches mains, qui ne décelaient aucune des traces que laisse le travail, à la grâce encore empreinte sur ses membres mutilés, jai dû croire qu'elle avait appartenu à un rang élevé; et aux indices trop évidens de l'attentat qui a précédé sa mort, j'ai acquis la conviction qu'elle est tombée victime d'une atroce vengeance ou d'un amour effréné. Dans ces cononctures et surtout après la démarche paci-

Çâquedont je vous remercie au nom de tous les I ^anfredoniens , je regarde comme un devoir

^ instruire Mainfroi de cet événement et de lui nvoyer les objets trouvés sur la victime. Demain la solennité du jour ne permet pas de se mettre en route; mais après la célébration de la Pentecôte, je députerai vers lui le premier de mes lieutenans accompagné d'une escorte d'hommes d'armes ; en signe de réconciliation, je vous offre de vous rendre à sa cour avec lui. Le roi n'apprendra pas sans plaisir la fin de nos différends. Il doit être en ce moment à Bénévent. w

Les vieillards, consultant moins leurs forces que le désir de se trouver en présence du roi, acceptèrent l'offre du gouverneur avec celte joie vaniteuse qui s'attache à l'homme dès sa naissance et ne le quitte qu'à sa mort. Tous au moment de se séparer s'agenouillèrent autour de l'image de la Vierge, que le prêtre venait de découvrir, et tous accompagnèrent du signe de la croix les mots dont il les salua en partant : « Que le Seigneur soit avec vous. »

Le lundi de la Pentecôte de l'année douze cent cinquante-neuf, les envoyés de Cosimo et deux seulement des trois vieillards de Saint-Angelo se mirent en marche à la pointe du jour dans l'espérance de rejoindre Mainfroi, qui depuis la mort de Conrad avait pris le titre de roi des Deux-Siciles. Le soleil éclairait toute la partie du mont Gargan qui regarde l'orient;

mais la nuit, comme assoupie dans les profondes ■vallées qui débouchent au sud dans les plaines de la Fouille, semblait ne sortir qu'avec peine de ces ténébreux enfoncemens. Le long de leur route ils trouvèrent alternativement une nature morne et sauvage, des sites que l'imagination a peine à se figurer : là des rochers incultes de granit noir, et là, tout à côté, la verdure sombre des sapins et des lièges sur laquelle se détachent le feuillage brillant du poirier sauvage et la teinte indécise d'impénétrables touffes de coudriers. Tout dans cette contrée présente l'image de la jeunesse ou de la mort , du printemps ou de l'hiver. Quelques pâtres conduisant des chèvres , des ossemens humains épars çà et là , disaient seuls que cette terre était habitée par des hommes. Des milliers d'insectes bourdonnent autour des voyageurs; des buissons de roses, couronnant des monticules de gazons verts et rians, les invitent à se reposer; le murmure des ruisseaux les endort en les berçant d'un bruit assoupissant; mais des tarentules

sont cachées dans des fentes pierreuses, et ce sommeil si doux peut être suivi d'un réveil mortel.

Dans les lieux où la main de l'homme n'a pas encore établi des voies de communication, la prévoyance divine a placé des guides ; on ne se croit plus égaré quand on a gagné le bord d'une rivière, et il n'en est peut-être point de plus délicieuses que celles que l'on côtoie pour se rendre de l'orient au ponant du royaume de Naples. On suit alternativement les rives vraiment enchantées de l'Ofanto, du Servaro, du Carapelle, du Carapelle surtout, dont les eaux sont si limpides qu'on distingue dans leur profondeur, comme si elles étaient à la surface, une infinité de sources mouvantes qui , immobiles et renversées, ressembleraient à la demeure conique de la formica-leo et dont le sable n'est pas moins fin que celui qui tombe d'un clepsydre. Et puis ces accidens inattendus, ces courbes élégantes que décrit la rivière, ces îlots qu'elle baigne et qui la dominent comme

des corbeilles de fleurs, tout paraît enchanté. Nos voyageurs, il faut le dire, étaient fort peu sensibles à ces beautés dont la nature a été si prodigue dans le royaume de Naples ; d'autres pensées les agitaient : ils espéraient des récompenses que ne leur refuserait pas la générosité connue de Mainfroi, et d'ailleurs quand on ne marche que pour arriver, la loute paraît toujours longue.

Après deux jours de marche, tournant sur la gauche, ils s'enfoncèrent dans des gorges que forment quelques montagnes de la partie la moins élevée de l'Apennin ; s'étant trompés de route, ils se trouvèrent à Avelino , un peu plus au sud que le but de leur voyage. Obligés de revenir sur leurs pas, ils traversèrent un défilé étroit sans que le lieutenant de Cosimo ni aucun de ses hommes d'armes se doutât qu'ils étaient dans le lieu si fameux sous le nom de Fourches- Caudines. Que leur importait de savoir que là même, plus de quinze siècles auparavant, l'armée romaine, assiégée par les Samnites, avec

ses deux consuls avait été obligée de passer sous le joug? Pour eux ce n'était que le val di Gargano.

Le quatrième jour ils arrivèrent enfui à Bénévent ; mais ils apprirent que le roi en était parti le matin même pour se rendre à Naples.

Le lieutenant de Cosimo ne savait comment exprimer sa fureur; il s'en prenait à tout le monde de l'erreur de route commise la veille , et comme il l'attribuait surtout aux deux vieillards de Sant-Angelo, il leur signifia qu'ils eussent a retourner sur leurs pas, se chargeant seul d'accomplir la mission du gouverneur de Manfredonia.

Comme il n'y a point d'argumens contre la force brutale, les vieillards furent contraints de se soumettre à la volonté du lieutenant, et d'ailleurs celui-ci était porteur de l'anneau , de la chaîne et des deux tresses de cheveux que le gouverneur envoyait au roi. Ils obéirent donc, sortiient de Rénévent, et durent

IS

plus tard bénir la protection divine lorsqu'ils apprirent le sort qui les aurait attendus sans doute s'ils étaient restés en la compagnie du lieutenant.

Depuis plus de deux cents ans, la ville de Bénévent et son territoire appartenaient au pape à titre de duché. Vers le milieu du onzième siècle, l'empereur Henri-le-Noir les avait donnés au saint-siége pour affranchir la ville de Bamberg d'une redevance annuelle. C'était alors une ville fort importante dont Mainfroi s'était emparé par représailles contre le pape; il y tenait une garnison nombreuse et en avait confié le gouvernement à l'un de ses barons sur la fidélité duquel il croyait le plus pouvoir compter : c'était Luigi Leonato, qui passait pour être un des plus intimes favoris du roi. Sa cruauté suipassait celle de tous les hommes de ce temps si fécond en barbarie : il croyait racheter sa bassesse envers son maître en affectant un orgueil insultant avec ses subordonnés; la moindre infraction à la sévérité des règles qu'il

avait établies était à ses yeux un crime irrémissible. Ayant appris par ses espions qu'un officier était dans la place de Bénévent , accompagné de six hommes d'armes, et que cet homme ne s'était pas rendu immédiatement auprès de lui, il l'envoya chercher sous la garde d'une forte escorte.

Lorsque le lieutenant fut en présence de Leonato, celui-ci, avant de lui adresser aucune question, le gourmanda si violemment que l'envoyé de Cosimo , malgré son assurance accoutumée , trembla pour la première fois de sa vie. Cependant s'étant remis de sa frayeur, il s'excusa de n'être pas encore venu prendre les ordres du gouverneur en alléguant qu'il avait cru trouver le roi lui-même à Bénévent , ajoutant qu'il était chargé d'une mission pour Mainfroi. Un autre aurait borné là sa déclaration , aurait laissé supposer qu'il n'était porteur que d'ordres verbaux; mais le lieutenant n'aimait pas moins à se servir de sa langue que de sa rapière; il était bavard à l'excès et, comme

tous les hommes d'un esprit borné , ne néglii^eait aucune occasion de se donner de l'importance.

L'occasion était belle assurément; aussi ne la laissa-t-il point échapper. Il raconta tout ce qu'il savait dans le plus grand détail, se posant toujours sur le premier plan comme ceux qui font le récit d'une bataille où ils n'étaient pas.

Tant qu'il parla des différends survenus entre Sant-Angelo et Manfredonia , Leonato l'écouta à peine , mais il n'en fut plus de même lorsqu'il en vint à la femme dont le cadavre avait été trouvé dans une ravine; il frémit à la description qu'en donna le lieutenant , et quiconque eût observé les traits de son visage, malgré l'habitude d'une profonde dissimulation, y eût vu un mélange de rage et de terreur quand il sut que l'anneau , la chaîne et les deux tresses de cheveux recueillis sur la victime étaient en la possession du lieutenant ; et comme Leonato exprimait des doutes, le lieutenant se hâta de

les dissiper en iui montrant ces objets. A leur vue le gouverneur fit un effort surnaturel pour ne point laisser percer son trouble, affectant même un ton de bienveillance qui contrastait singulièrement avec la réception qu'il avait faite au lieutenant :

— Allez, lui dit-il, allez, noble défenseur de la cause des empereurs; rendez-vous auprès du roi : lui seul peut apprécier la valeur de ces objets dont vous êtes dépositaire. Allez à Naples , où vous le trouverez occupé de rassembler son armée pour imposer aux insolentes menaces du pape. Mais si vous m'en croyez, laissez votre escorte; elle vous serait inutile au milieu de la quantité de bandes de brigands pontificaux qui inondent les Calabres; prenez un déguisement à l'aide duquel vous échapperez à toutes leurs embûches : je vous ferai donner l'habit d'un religieux, et avec cette sauvegarde vous trouverez partout protection et hospitalité. Si vous parvenez jusqu'au roi Mainfroi, je crois pouvoir vous assurer qu'un

sort brillant vous attend. Vos hommes d'armes resteront ici à attendre votre retour, et j'aurai soin qu'ils ne manquent de rien en votre absence.

Le lieutenant de Cosimo se voyait déjà à la tête d'une compagnie d'hommes d'armes de Mainfroi ; de sorte que , ébloui par le sort brillant que Leonato lui offrait en perspective , il se soumit sans aucun soupçon à tout ce que celui-ci venait de lui prescrire ; il endossa la robe d'un moine et se mit en marche pour Naples.

A deux lieues de Bénévent, il se vit assailli par une troupe nombreuse d'hommes armés contre lesquels il essaya de se défendre avec des armes qui lui étaient peu familières : il leur distribua tant bien que mal bon nombre de bénédictions; mais les mécréans, sans faire la moindre attention à ses démonstrations religieuses, s'emparèrent de sa personne , le bâillonnèrent et le conduisirent dans la prison de Conza après l'avoir dépouillé de sa robe monastique et lui

avoir enlevé les objets sur lesquels il avait bâti l'espoir de sa fortune.

On ne sait combien de temps le lieutenant resta en prison ni même s'il en sortit jamais vivant, car Leonato pour s'assurer de la discrétion d'un homme ne connaissait pas de moyen plus efficace que de le tuer, et dans ces temps de discordes sans cesse renaissantes, de meurtres, d'assassinats, qu'était-ce que la vie d'un homme?

Quel intérêt cependant pouvait avoir Leonato à s'emparer de l'anneau, de la chaîne d'or et des deux tresses de cheveux que le gouverneur de Manfredonia envoyait au roi? c'est ce qu'on verra par la suite. Mais auparavant il convient de connaître la direction que prirent les deux vieillards renvovés à Sant-Anoelo.

Profondément indignés de la conduite du lieutenant, à peine sortis de Bénévent, ils tinrent conseil. Que feront-ils? Eux, les hommes les plus considérés de leur cité, ils vont devenir l'objet de la risée de leurs concitovens. Soudain leur

parti est pris : ils ne retourneront pas à Sant- Angelo; ils iront directement à Naples, ils braveront tous les dangers de la route, et peut-être seront-ils les premiers à informer Mainfroi de ce dont ils ont été témoins à Manfredonia. Dans tous les cas ils arriveront à Naples en même temps que le lieutenant, et celui-ci ne pourra les empêcher de se présenter avec lui au palais du roi.

Ils prirent donc la route de INaples, passèrent au-dessus du sol qui recouvrait ces villes souterraines dont on était loin de soupçonner la miraculeuse conservation , et après avoir tourné les flancs inférieurs du Vésuve arrivèrent enfin à leur destination.

Le roi était à Naples; nous continuons à dire le roi, car depuis la mort de son frère Conrad, Mainfroi avait en effet usurpé le titre de roi des Deux-Siciles, qui appartenait à son neveu Conradin , dont la courte existence fut si touchante et qui mourut à dix-sept ans juridiquement assassiné par Charles d'Anjou, lequel, comme on

le sait, avait acheté au rabais le trône de Naples, mis à l'encan par le pape, et cela moyennant la somme de mille onces d'or et une liaquenée blanche.

Depuis deux jours les vieillards de Sant-Angelo étaient à Naples, se tenant toute la journée aux abords du palais du roi afin de guetter l'arrivée du lieutenant. Leur présence continuelle dans un lieu que les sentinelles surveillaient sans cesse fut remarquée par un officier de Mainfroi ; mais la sérénité de leur visage, leur attitude grave et vénérable ne permirent pas de concevoir sur eux de mauvais soupçons; toutefois leur assiduité s'étani renouvelée le troisième jour, l'officier du roi crut devoir les faire remarquer à son maître. Celui-ci, soit curiosité, soit un de ces caprices qui passent comme un éclair dans les têtes souveraines, ordonna qu'on les fît venir en sa présence, et l'officier descendit sur la place pour les introduire lui-même.

Il y a quelque chose dans la conscience qu'un homme a de sa propre vertu qui l'empêche d'ê-

tre ébloui de l'éclat qui environne d'ordinaire les grandeurs humaines. Les vieillards , comme s'ils se fussent attendus au message de Mainfroi, suivirent l'officier sans émotion apparente et ne parurent point surpris de cette foule de chevaliers et de guerriers d'un rang inférieur, revêtus de brillantes armures , qui se tenaient assis ou se promenaient dans les salles nombreuses qu'ils eurent à traverser. L'onyx, l'agate, l'albâtre, le cristal de roche, soit sculptés en vases, soit taillés en médaillons , les riches soieries rapportées d'Orient par les croisés, les boiseries sculptées , les émaux diaprés de couleurs saillantes, les faisceaux d'armes suspendues le long des murailles, l'éclat de l'or dont ces armes étaient damasquinées , rien ne les fit sortir de leur quiétude pastorale , et quand ils se découvrirent devant le roi, ils lui montrèrent un front se-

rein .

— Pour quel motif, leur demanda Mainfroi, vous promenez-vous si constamment devant mon palais?

— Seigneur , répondit un des vieillards , parce que lious attendions un lieutenant de Cosimo Bianco , gouverneur de la ville que vous avez fondée près de Sant-Angelo, que nous habitons depuis notre enfance. Nous étions chargés de l'accompagner auprès de votre auguste personne pour un message d'importance; nous l'avons suivi jusqu'à Bénévent , où nous espérions vous trouver, mais vous veniez d'en partir. Nous attribuant injustement une erreur de route qui nous avait causé un jour de retard, le lieutenant nous a impérieusement et , si nous osons le dire, un peu brutalement ordonné de retourner sur nos pas. Si nous n'avons point obéi à son ordre , c'est à vous , sire roi , que nous demandons humblement pardon de ne l'avoir pas fait : nous n'avons pu résister au désir de contempler les traits d'un monarque qui

— Il suffit, braves gens, soyez les bienvenus; j'aime le peuple , et sans ce damné de pape, qui ne prend de conseils que de Satan, déjà

le peuple des Deux-Siciles jouirait d'un bonheur que, Dieu aidant, j'espère lui procurer bientôt. Mais diles-moi, vénérables vieillards, pourquoi le lieutenant de Cosimo n'est-il point encore ici?

— Seigneur roi , vous nous en voyez plus surpris que vous - même , car il aurait dû voyager plus vite que nous, et nous craignions qu'il nous eût devancés à Naples. 11 devrait être arrivé depuis deux jours.

— Puisque vous faisiez partie de la députation de Cosimo, pourriez-vous me dire quel était l'objet de son message? Est-ce que les habitans de ma ville nouvelle se seraient révoltés contre mon autorité?

— Non , sire roi , rien de tel ; les liabitans de Manfredonia bénissent chaque jour le fondateur de leur cité ; le port se remplit déjà de bâtimens vénitiens et de ceux qui viennent delà rive opposée de l'Adriatique. Nous venions vous informer de la mort violente d'une jeune femme dont le meurtre fut d'abord attribué à

nos concitoyens; mais l'erreur a été solennellement reconnue, et comme le gouverneur avait trouvé sur le cadavre de cette malheureuse victime divers joyaux et deux tresses de cheveux , il vous les envoyait.

— Quels sont ces joyaux ?

— Un anneau et une chaîne d'or.

— Un anneau!... une chaîne d'or!... deux tresses de cheveux!... où sont-ils?

— Sire roi, le lieutenant de Cosimo en est porteur.

— Et il était à Bénévent avec vous! et

vous l'avez laissé à Bénévent! et Leonato y

commande! et Leonato m'avait demandé

la permission de s'absenter!... Que de lumières à la fois ! Âltieri , dit - il alors avec fureur, s'adressant à l'officier qui avait introduit les deux vieillards , Altieri , plus de doute : les soupçons qu'on m'avait donnés contre Leonato n'étaient que trop fondés ! Mon amitié pour lui les a toujours rejelés. Oh! infamie!

Alors, tirant son épée du fourreau, Mainfroi la brisa en deux , et jetant avec fureur les deux tronçons dans la salle :

— Ils se rejoindront d'eux-mêmes, s'écriat-il, avant que je pardonne. La comtesse est morte, elle est morte assassinée, elle est morte

déshonorée! Leonato! tu n'échapperas pas

aux plus cruels supplices ! Oh ! si l'enfer pouvait

m'en révéler de nouveaux! si Altieri,

suis-moi.

Puis s'arrétant sur le seuil d'une autre pièce dont il avait déjà entr'ouvert la porte :

— Vieillards, dit-il en posant sur sa bouche l'index de sa main droite , du silence ou la mort. Vous demeurerez dans ce palais jusqu'à ce que justice soit faite.

Ayant dit cela, Mainfroi disparut entraînant Altieri avec lui.

Restés seuls, ces deux hommes, habitués à la vie paisible des montagnes , se regardaient immobiles comme les cariatides qui soutenaient le manteau de la vaste cheminée. Ni l'un ni l'au-

tre n'osait rompre le silence , et ils étaient encore dans cet état de stupeur silencieuse quand Altieri sortit du cabinet de Mainfroi et leur dit de les suivre; puis il les conduisit dans l'appartement qui leur était destiné.

Le bâtard de Frédéric II avait , comme beaucoup de princes de son temps , la manie de courir les aventures ; il se plaisait à essayer si en lui l'homme serait digne de quelques-unes des faveurs prodiguées au souverain et que leur facilité lui rendait fastidieuses. L'amour n'avait

trouvé que peu de place dans cette âme ambi- I. 3

tieuse: élevé dès sa jeunesse dans le tumulte des camps, Mainfroi n'avait point d'autres idées que des idées de guerre ; habitué à la dissimulation, aucun sentiment tendre n'était approché de son cœur; jaloux de la supériorité que la régularité de sa naissance avait donnée sur lui à son frère Conrad , la haine seule avait ému ses premières années ; mais depuis la mort de Conrad, dont on l'accusait hautement à Rome d'être l'auteur, un instinct vague, indéfini , lui révélait, de temps à autre, qu'il y avait autre chose que de fugitives distractions dans le commerce des femmes. Des courtisans le virent plus d'une fois pensif, triste, comme s'il eût eu des remords : tantôt il se dérobait à leurs empressemens et passait des heures entières dans la solitude; d'autres fois , poursuivi par le besoin de se fuir lui-même, il réunissait ses chevaliers dans des orgies qui se terminaient presque toujours par de sanglantes querelles; mais quand l'activité forcée de sa vie demeurait quelque temps suspendue, il retombait en proie à une moro-

site dont aucun des siens ne savait deviner la cause.

Déjà plusieurs fois , en la compagnie de Leonato, son confident en ces sortes d'affaires, Mainfroi , déguisé en simple chevalier, portant un costume de chasseur ou sous les vétemens grossiers mais élégans d'un pécheur napolitain, s'était livré à des excursions nocturnes dans la ville de Naples et dans les villages, assis sur le bord de la mer. Mais dans ce temps , dès que le jour tombait , les feux étaient éteints, personne ne se hasardait dans les rues de la ville ni dans les chemins qui conduisaient aux campagnes qui l'entourent : on redoutait trop la rencontre des hommes d'armes, habitués à se croire en pays conquis et ne se faisant aucun scrupule d'enlever les filles et de battre les contcidini; heureux encore ceux-ci quand ils n'étaient pas punis des coups qu'ils avaient reçus. Cependant ces explorations n'avaient pas été sans quelques résultats favoral^les à l'amour-propre de Mainfroi. Il ignorait que

Leonato avait coutume de trahir l'incognito de son maître; il le faisait connaître en recommandant le secret, et aplanissait ainsi les difficultés qu'il aurait pu rencontrer dans le cours de ses amours improvisées.

Cependant un jour Mainfroi, ayant visité les côtes du royaume de Naples, était arrivé jusqu'à Salerne , ville alors célèbre par son école de médecine. Il n'était point accompagné de Leonato, chargé d'accomplir en ce moment une mission qu'il lui avait donnée auprès du duc de Spolette pour chercher à le détacher de la cause de son neveu Conradin. En se promenant à cheval dans la principale rue de la ville, il avait remarqué, au balcon d'une hôtellerie d'assez belle apparence, une jeune femme qui lui parut de la plus admirable beauté. N'ayant point auprès de lui son confident habituel, aucun signe extérieur, aucune confidence ne trahit la vive émotion que Mainfroi venait d'éprouver; mais rentré dans son palais, il ne cessa de songer à la jeune fille, dont il ne connaissait encore

ni le nom ni l'état. Trop préoccupé de sa nouvelle passion , il ne put s'endormir de toute la nuit, et le lendemain matin sa première pensée fut de chercher le moyen de se rapprocher de celle qu'il aimait déjà. La chose, à vrai dire, n'offrait pas au premier examen de grandes difficultés, puisque, comme nous l'avons dit, la jeune fille était logée dans une hôtellerie. \

Mainfroi ne fit part de son projet à personne de sa suite; il se rendit à l'hôtellerie, où il demanda une chambre , comme un simple voyageur, et s'enquit auprès des personnes de la maison du nom de ceux qui l'habitaient en ce moment. Il sut bientôt que la jeune personne qu'il avait vue au balcon du premier étage était la fille du défunt comte d'Amalfi, dont les terres s'étendaient le long du golfe de Salerne et occupaient une partie considérable du littoral situé en regard de la Sicile. Elle avait accompagné à Salerne sa mère, qui s'y était rendue pour consulter la faculté. La comtesse d'Amalfi était atteinte d'une maladie que la médecine pouvait

prolonger en en calmant les souffrances, mais qu'elle n'a jamais su guérir : elle avait un anévrisme au cœur. La comtesse était suivie d'un domestique peu nombreux. Muni de ces renseignemens, Mainfroi dressa son plan d'attaque et retint définitivement la chambre qu'on lui avait montrée, disant qu'il ne viendrait l'occuper que le lendemain.

Cette aventure est antérieure de deux ans à l'époque où les deux vieillards de Sant-Angelo vinrent à Naples.

De retour au palais après sa première visite à l'hôtellerie, Mainfroi, feignant d'avoir reçu de sa capitale des nouvelles importantes , déclara à sa suite qu'il partait le lendemain pour se rendre à Naples. Il ordonna à tout son monde de prendre les devans et de quitter Salerne le jour même. Deux heures après il n'avait plus auprès de lui qu'un secrétaire , quatre officiers et deux pages; à la pointe du jour il les fit également partir et ne retint avec lui qu'un seul page auquel il donna pour mot d'ordre de tout voir

et de ne rien savoir. Cependant comme le peuple était accouru en foule pour assister au départ du roi, celui-ci se joignit en grande pompe à ceux de son escorte , ne voulant pas que personne put soupçonner qu'il restait seul en ville. Il savait que le pape soudoyait des assassins et que l'appât d'une forte récompense aurait armé plus d'un bras contre lui.

Arrivé à peu de distance de Salerne, il fit faire halte à sa troupe, renouvela ses ordres et se fit suivre par le seul page qu'il voulait garder avec lui dans une maison à deux issues , d'oii il sortit, ainsi que son page, revêtu des habits d'un simple bachelier. Ce fut sous ce déguisement qu'ils rentrèrent tous les deux à Salerne, où ils revinrent à pied , sans exciter la moindre attention de ceux qui tout à l'heure étaient aux fenêtres et encombraient les rues pour voir passer le souverain des Deux-Siciles.

Mainfroi était d'une taille ordinaire; mais l'habitude des exercices du corps avait donné

ses mouvemens el à l'ensemble de sa per-

sonne une certaine grâce et quelque chose surtout de distingué; ses cheveux étaient du plus beau noir; son teint basané faisait ressortir la blancheur de ses dents , et sous d'épais sourcils scintillaient des yeux qui lançaient des éclairs. On pouvait dire que Mainfroi avait deux physionomies : lorsque la contraction de ses lèvres accompagnait le froncement de ses sourcils et la sévérité de son regard, il était impossible de fixer les yeux sur les siens sans être intimidé; mais lorsqu'un sourire doux et caressant errait sur ses lèvres, lorsque ses paupières légèrement abaissées tempéraient l'énergie de son regard, ses traits prenaient une expression de bonté et de douceur qui captivait au premier abord.

Pour arriver à son but, Mainfroi dut nécessairement mettre son page dans sa confidence ; mais cdui-ci connaissait trop bien son maître pour oublier la recommandation qui lui avait été faite.

Rentrés dans la ville , ils se dirigèrent vers

riiôtellerie où demeurait la comtesse d'Amalfi avec sa fille Maria. Mainfroi présenta le page comme son jeune frère, qu'il amenait pour suivre les cours de la fameuse école, et ils s'installèrent ainsi tous les deux dans la chambre que le roi des Deux-Siciles avait retenue. Le page ne se sentait pas d'aise de la familiarité à laquelle l'obligeait envers son maître leur commun déguisement et leur prétendue fraternité; il ne savait pas que les souverains font sou vent payer cher ces épanchemens familiers qu'une circonstance imprévue rend nécessaires envers un subalterne, mais il était encore à cet âge heureux où la prévoyance n'entrave aucun plaisir.

La première journée se passa sans qu'il fût possible d'établir aucune communication avec les gens de la comtesse, et, chose extraordinaire ! l'impatience de Mainfroi ne s'en irrita point : c'est qu'il éprouvait un sentiment qui jusqu'alors lui avait été inconnu, et que dans l'âme la plus altière , la plus accoutumée à voir tout plier devant sa volonté, il est rare que l'amour s'in-

troduise sacs être accompagné d'un peu de respect. Un seul regard de Maria , le bruit du mouvement de sa robe lui eût paru préférable à toutes les voluptés qu'il n'avait qu'à accepter de l'humeur facile des femmes de sa cour. Dans la journée il sortit seul pour examiner dans la ville ces mille et un détails que les souverayis ont un si grand intérêt à connaître et qui ne parviennent jamais jusqu'à eux lorsqu'ils sont environnés du cortège inséparable du rang suprême.

Quoique Salerne ne fût pas d'une grande étendue, Mainfroi, ignorant le nom des rues et n'étant jamais sorti qu'accompagné d'une garde nombreuse, excepté la veille, s'égara et ne sut même comment demander son chemin ; il ignorait jusqu'au nom de l'hôtellerie de VJi^e Maria, où demeurait la comtesse. C'était une position assez embarrassante. Son costume d'étudiant l'aida cependant à se tirer d'affaire, et l'on va juger que pour cela il saisit fort adroitement une occasion que îe hasard lui présenta.

Après avoir fait un nombre infini de dé-

tours, Mainfroi se trouva sur une petite place à laquelle aboutissaient plusieurs rues; il remarqua en cet endroit une espèce de taverne enfumée où entrèrent plusieurs jeunes gens qu'à leur costume, semblable au sien , il reconnut pour des étudians; il descendit dans une salle souterraine, basse et sombre, éclairée seulement par quatre minces flambeaux de résine dont la faible lueur lui laissa entrevoir des tables noires etenfumées, aux deux côtés desquelles étaient des escabeaux de bois de hêtre vacillans sur leurs pieds inégaux. Mainfroi prit place sur un de ces sièges, et, jugeant qu'il fallait faire comme tous les autres habitués de la taverne, il se fit servir une mesure de vin jaunâtre que l'hôte distribuait à ses convives sous le titre ambitieux d'excellent vin de Calabre. A quelques tables on jouait aux dés, à d'autres à la mourra^ qui n'a point cessé d'être en usage dans ces contrées depuis les Romains ; à toutes on gesticulait avec grand bruit. D'un côté il s'élevait une dispute sur la prééminence des préceptes

de l'école de Salerne sur les aphorismes d'Hippocrate ; pour les uns Celse était un dieu , pour d'autres un ignorant indigne de la doctrine.

A une table voisine de la sienne , Mainfroi entendit prononcer son nom : c'étaient quatre bourgeois de la ville qui devisaient entre eux sur les malheurs du temps, sur la stagnation du commerce, plaintes sacramentelles chez tous les commerçans , plaintes que sans doute proféraient déjà ceux de Sydon et de Tyr, et qui retentiront dans les générations les plus reculées tant qu'il restera un seul commerçant au monde.

L'un des Salernitains ayant rempli les quatre tasses d'étain rangées sur la table, ses trois amis , imitant son exemple , les saisirent par l'anse, et comme ils les entre-choquaient, celui qui avait versé le vin dit aux autres :

« A notre saint père le pape et à la solidité de la corde à laquelle Mainfroi sera pendu ! »

Le roi des Deux-Siciles sentit un frisson par-

courir tous ses membres; cependant il eut assez d'empire sur lui pour se contenir. Affectant même un air indifférent et comme s'il eût obéi à un simple mouvement de curiosité :

— C'est donc un bien méchant homme que ce Mainfroi? demanda-t-il au Salernitain.

— Ma foi, je n'en sais rien, répondit celui-ci, je ne le connais pas; tout ce que je sais, c'est que je fais le commerce de perles et que je n'en ai pas vendu cette année la moitié de ce que j'en vends ordinairement tous les ans.

— On dit qu'il était hier ici?

— C'est possible, mais il ne m'a rien acheté.

En ce moment quelques étudians, s'étant levés de leur table, s'approchèrent de celle où était Mainfroi, personne n'étant encore venu s'asseoir près de lui , quoiqu'il y eût trois places libres. Reconnaissant sa robe etvoyantpour la première fois sa figure , ils étaient curieux de connaître un nouveau camarade et de s'assurer s'il avait le caractère bien fait. L'un d'eux, le plus hardi de tous, débuta par lui demander s'il ne se sen-

tait pas d'humeur de payer sa bienvenue :

« Très- volontiers, messieurs, et tout de suite. Commandez. »

Ce propos allègre mit nos écoliers en bonne humeur, et, saisissant pour ainsi dire au bond cette offre gracieuse, ils n'eurent pas assez de voix pour demander un pot de vin de Syracuse avec d'excellens gâteaux faits avec du miel, de la farine de froment et des noisettes. Quand le pot fut vide, Mainfroi en demanda un second, et ce fut un cri général d'admiration sur sa générosité. Le vin excitant leur curiosité, l'un des écoliers lui demanda son nom :

«Mainfroi, » répondit-il sans affectation.

En entendant sa réponse, le Salernitain de la table voisine ne put s'empêcher de grommeler entre ses dents :

« Voilà un jeune homme qui porte un vilain nom ; j'ai bien peur qu'il lui en arrive malheur. »

Cependant le temps se passait, et Mainfroi ne savait encore ni comment il sortirait de la ta-

verne, ni surtout comment il retournerait à l'hô» tellerie, qu'il ne pouvait reconnaître qu'à son balcon de bois avancé. Par bonheur en ce moment un des écoliers qui était à sa table proposa à un de ses camarades une gageure sur l'objet le plus insignifiant. Alors Mainfroi prenant la parole :

— Mes camarades, dit-il, voulez-vous me permettre, avant de nous quitter, de vous offrir encore un pot de cet excellent vin de Syracuse pour sceller notre heureuse rencontre, et ensuite de proposer à celui de vous qui voudra bien l'accepter un pari bizarre, extraordinaire peut-être, mais enfin un pari que je tiens plus à faire qu'à gagner. Qui tient le pari?

— Moi , moi , moi ! dirent ensemble tous les écoliers.

— J'accepte l'enjeu quel qu'il soit, messieurs mais avant tout il faut payer la dépense.

Le maître de la taverne apporta une ardoise sur laquelle il chiffra le prix des trois pots de

Syracuse, des gâteaux et de la première consommation qu'avait faite Mainfroi. L'addition faite, le roi tira de son escarcelle une bourse pleinede pièces d'or, et, en jetant négligemment une sur la table, dit au tavernier :

« Vous donnerez le reste aux pauvres. »

Cette action parut si magnifique aux écoliers de Salerne qu'ils en conçurent une haute estime pour Mainfroi et le pressèrent vivement de leur faire enfin connaître quel était l'objet du pari dont il semblait leur faire un mystère :

— Eh bien! messieurs, dit-il alors, voici ce dont il s'agit. D'abord dites-moi si ce matin vous avez vu le roi à cheval sortir de son palais et se diriger vers la porte qui conduit à la route de Naples.

— Oui , répondirent deux des écoliers et un des bourgeois salernitains qui prit part à la conversation; oui, et il avait bien bonne mine, ajouta ce dernier comme pour faire voir qu'il

ne partageait pas l'opinion du marchand de perles.

— Il n'est point question de sa bonne ou de sa mauvaise mine, reprit Mainfroi en riant ; cha ■> cun a dans ce monde la mine qu'il peut avoir : en deux mots, j'offre de parier qu'il y a plus de trois mille pas de la porte de son palais à l'extrémité de la ville en suivant le chemin qu'il a parcouru.

Ce fut à qui tiendrait le pari ; chacun se récria sur l'exagération du nouvel étudiant :

— Il n'y en a pas deux mille, disait l'un. — Il n'y en a pas quinze cents, prétendait un

autre.

— Messieurs, ajouta alors Mainfroi, je suis si sûr de ce que je dis que je mets une pièce d'or d'enjeu contre la moindre pièce de monnaie.

— Tenu , tenu ! crièrent-ils tous h la fois ; à demain, à demain! nous avons gagné.

Ce retard n'était nullement ce qu'attendait

le roi : à quelque prix que ce fût, il voulait être I. 4

ramené à l'hôtellerie; aussi se récria-t-il sur la nécessité de terminer tout de suite le différend :

— Rien de plus simple, poursuivit-il; yous allez me conduire en face du palais, d'où nous suivrons le chemin que le roi a parcouru ce matin ; si je perds, je m'acquitterai immédiatement en vous donnant rendez-vous ici pour demain soir.

— C'est juste, dit le Salernitain mécontent, il ne faut jamais remettre les affaires au lendemain. Il y aura neuf ans la veille de la Toussaint qu'une pareille négligence m'a fait manquer la vente d'un collier.

■; — C'est juste, dirent- ils tous.

Et ils sortirent de la taverne en , recevant les salutations de l'hôte , émerveillé de voir un étudiant muni d'une bourse pleine d'or.

Le pari accepté et vidé sur-le-champ, Mainfroi était sauvé. Il savait que pendant le trajet à^ faire il passerait devant l'hôtellerie au balcon, le seul indice auquel il pût la reconnaître. Arrivé, f

là, il se condamna lui-même, et présentant la pièce d'or convenue à celui qui avait tenu le pari le premier et que ses camarades accompagnaient :

— Messieurs, leur dit-il, j'ai perdu; je me soumets. Nous avons fait à peine huit cents pas, et nous sommes à plus de la moitié du chemin; il serait donc inutile d'aller plus loin. Je ne vous dis point adieu , mais au revoir.

Là-dessus les écoliers lui souhaitèrent une bonne nuit, se félicitant de l'acquisition que venait de faire le corps des étudians de Salerne. Quant à Mainfroi, après avoir longtemps heurté à la porte de l'hôtellerie de Yy4i^e Maria, il finit par se la faire ouvrir et trouva son page en proie à la plus cruelle anxiété, ne sachant pas ce que son maître était devenu. Mainfroi, l'ayant rassuré, se coucha et s'endormit en songeant au danger que court un roi lorsqu'il se trompe de route et sans former aucun projet pour favoriser le commerce des perles.

Malgré ses tribulations de la veille, Mainfioi dormit mieux celte nuit que lorsque sa tête reposait sur le chevet royal. En se réveillant le lendemain matin, son premier mouvement fut un mouvement de surprise; il éprouva ce que l'on éprouve toujours quand on se voit dans un lieu inaccoutumé. Son page était encore plongé

dans un profond sommeil, et ce fut le roi qui l'éveilla :

— Allons, mon frère, lui dit-il, debout; n'oublie point le rôle que tu dois jouer, et compte sur des récompenses dignes de ma munificence.

Le page, comme les courtisans les plus intéressés le font en pareil cas , répliqua que l'iioniieur de servir son maître était la plus belle récompense qu'il put ambitionner.

— Giuseppe, lui dit le roi, il s'agit aujourd'hui de montrer ton adresse et ta prudence. Si Maria d'Amalfi était une femme ordinaire, en me faisant connaître à elle, j'aurais bientôt aplani toutes les difficultés qui s'opposent à mon bonheuj|^;^.mais elle est d'un noble sang, et je veux ménager sa vertu. Que sais -je? si son caractère, si son esprit, répondent à la beauté qui m'a frappé en elle dans le court instant où je l'ai aperçue , peut-être des liens

légitimes Pour cela il faut qu'elle m'aime

sans savoir dans quel rang la fortune et mon

courage m'ont placé. Mais , ajoutait Mainfroi , elle aussi eller doit avoir été élevée dans les idées de fierté que donne une illustre naissance; elle dédaignera les vœux d'un simple disciple d'Escuîape , elle les rejettera avec mépris : je rêve au bonheur de l'élever jusqu'à moi, et sans doute elle craindra d'y descendre... N'importe, mon bon génie m'inspirera dans l'occasion. Toi, tâche seulement, Giuseppe, de faire en sorte que je puisse la voir, ne fût-ce qu'un instant.

Le page se mettait l'esprit à la torture pour trouver un expédient à l'aide duquel il pût satisfaire l'impatience de son maître sans le compromettre, et la chose ne lui paraissait pas facile, quand on entendit frapper à la porte. C'était le maître de l'hôtellerie qui venait demander à ses pensionnaires s'ils voulaient prendre leur repas chez lui, et dans ce cas s'ils désiraient d'être servis dans leur chambre ou s'ils préféraient manger à la table commune.

Pendant qu'il parlait, l'expression du visage

de l'hôte changea visiblement : c'est que Mainfroi n'avait pas encore finLde s'habiller et que les yeux de l'hôte étaient fixés sur un riche poignard oriental dont la poignée était toute garnie de pierres précieuses ; il ne concevait guère que cette arme pût appartenir à un étudiant. Mainfroi s'en étant aperçu :

— Qu'avez-vousdonc? lui demanda-t-ilj vous paraissez tout étonné.

— Seigneur étudiant, répondit l'hôte, je ne vous cacherai pas que la vue de ce poignard... Savez-vous qu'il y en a là pour bien des besans d'or.

— Ah ! c'est cela ? Que cela ne vous inquiète point , mon brave : il appartient à un officier du roi. Comme mon père est joaillier à Naples, et qu'il avait été chargé d'y faire quelque réparation , il me l'avait donné pour le rapporter à son propriétaire, que je croyais trouver à Salerne avec le roi; mais il n'y est pas, et je le lui renverrai par la première occasion sûre. C'est le poignard du favori du roi, d'un homme

bien en cour; c'est un cadeau du roi. Voyez plutôt l'aigle impériale gravée sur la lame. Il appartient au seigneur Leonato.

— Leonato ! dites -vous? s'écria l'hôte tout effaré.

— Est-ce que vous le connaîtriez?

— Que trop, par Belzébut!

— Ma foi, interrompit Mainfroi, vous êtes plus avancé que moi, car je ne l'ai jamais vu.

— Il y a aussi quelqu'un dans ma maison qui voudrait bien ne pas le connaître. Mais suffit, ce ne sont ni vos affaires ni les miennes, et pour en revenir à ce que je voulais vous demander, mangerez-vous ici ou dans la salle commune?

— Ici pour aujourd'hui, seigneur hôtelier; demain nous verrons. Mais ne vous donnez pas de peine pour notre service; mon frère que voilà ira à la cuisine chercher ce qu'il nous faut. Ah! dame, nous autres écoliers, nous ne pouvons pas faire grande dépense.

Puis il ajouta en riant ;

— Quand nous aurons reçu le bonnet de doc-

téurj ce sera autre chose; alors nous ferObs bonne clière aux dépens des malades. Allons , mon frère, descends avec notre hôte : cela t'apprendra à connaître les êtres de la maison ; en remontant tu nous apporteras de quoi déjeuner.

Resté seul, Mainfroi ne pouvait revenir des dernières paroles de l'hôtelier; il aurait bien voulu pouvoir le questionner , mais cela eût été trop imprudent. Toutefois il était assailli par une foule de conjectures : l'hôtelier connaissait Leonato, il avait à s'en plaindre, et quelqu'un dans la maison... quelqu'un?.... c'était Maria, il n'en pouvait douter...

« Mais non , pensa-t-il, cela ne se peut; Maria n'est ici que depuis peu de jours, elle se trouve accidentellement à Salerne. Sans doute Leonato aura enlevé ou séduit quelque petite fille de la maison, celle de ce brave homme peut-être ; après tout il n'y a pas trèsgrand mal à cela. Si je voulais punir tous ceux des miens qui commettent de semblables pecca-

dilles, je n'en aurais jamais fini. Non, Leonato n'a pu connaître Maria.

— Vite, vite, monseigneur; non, non, mon frère, vite, vite! s'écria le page en se précipitant dans la chambre; dépéchez-vous : la comtesse d'Amalfî va sortir avec sa fille. J'ai vu ses gens qui se préparaient pour l'accompagner. Tous les jours à cette heure elles vont prendre l'air sur le bord de la mer. »

Le page n'avait pas achevé de parler que déjà Mainfroi, recouvert en toute hâte de sa robe, s'était élancé sur l'escalier, entraînant Giuseppe avec lui. Ils arrivèrent sur le palier du premier étage assez à temps pour voir la comtesse appuyée sur le bras de Maria au moment où elle sortait de son appartement.

Mainfroi se trouvait placé en face de Maria quand celle-ci, ayant jeté les yeux sur lui, poussa un cri et tomba dans les bras de deux femmes qui la suivaient.

Ni la comtesse, ni ses femmes, ni personne dans la maison ne pouvait se douter de la cause

de cet évanouissement subit. Mainfroi et le page n'en parurent pas moins stupéfaits que les autres assistans; mais il s'éleva "dans l'âme de Mainfroi une de ces joies secrètes qu'un homme n'éprouve qu'une seule fois dans sa "vie, et tout à coup une pensée contraire et fatale vint traverser son bonheur :

« Elle m'a reconnu , » pensa-t-il ; et cette cruelle idée dissipa ces brillantes illusions d'amour désintéressé à l'appât desquelles il s'était laissé séduire avec tant d'enivrement.

Mainfroi ne se trompait pas; Maria d'Amalfi l'avait reconnu. Il ne savait pas que depuis son arrivée à Salerne, elle épiait sans cesse le moment où il passait sous son balcon pour aller inspecter ses soldats au dehors de la ville; elle y était encore la veille; mais ce jour-là pour la première fois leurs regards venaient de se rencontrer. Or quand un regard de femme s'est arrêté avec amour sur un homme , quand sa jeune imagination s'est bercée de chimères ambitieuses, quand au travers du prisme de sa

tendresse des images de grandeur et de sou» veraineté brillent à ses yeux , rien ne saurait surprendre sa sagacité instinctive, et les révélations de son âme rendent vains tous les déguisemens.

Ce n'était pas la faute de Maria. Enfant unique du comte d'Amalfi, elle avait été élevée par une nourrice qui croyait plus encore aux sorciers qu'à la sainte Vierge , et tous ceux qu'elle avait consultés lui avaient prédit que Maria , en qui elle voyait l'abrégé de toutes les merveilles de la création, serait reine un jour. Dès son enfance, Maria avait été bercée de ces prédictions, et lorsque l'accomplissement de sa quatorzième année eut fait d'un enfant charmant une ravissante jeune fille , la raison ne put effacer de son cœur ces premières impressions.

Il n'est point de crime plus grand que de nourrir l'esprit des enfans de fausses idées.

On avait si souvent répété à Maria qu'elle serait reine que cette pensée était devenue pour elle une croyance, et cette vague convie-

tioD lui avait fait rejeter les vœux d'un nombre considérable de seigneurs empressés de rechercher avec sa main l'illustre alliance d'une maison dont elle était l'unique héritière.

Maria touchait à sa vingtième année, âge où il était si rare alors en Italie qu'une fille d'un haut rang ne fût pas mariée , quand Mainfroi vint à Salerne. Sa présence donna, si l'on peut ainsi dire , un corps à la préoccupation habituelle de Maria : un roi était là , près d'elle, elle allait le voir, il la verrait, elle lui plairait; Mainfroi était devenu libre par la mort de sa première femme, mère de Constance. Maria n'ignorait point l'empire qu'exerçait sa beauté; elle en avait éprouvé tant de fois la puissance sans autre satisfaction que celle qui naît de l'orgueil satisfait! Ainsi allaient s'accomplir les prédictions recueillies par sa nourrice. Comme toutes les jeunes filles que la nature a faites passionnées , elle aimait sous la couronne royale un être idéal que son imagi- . nation lui présentait incessamment sous des

traits qui, pour être fantastiques, n'en étaient pas moins gravés dans sa pensée , et cela à un tel point que la première fois qu'elle vit Mainfroi, elle crut le reconnaître. Mais, hélas! Mainfroi, briUant par la richesse de son armure, et plus encore par sa bonne mine au milieu des siens, était toujours passé sous le balcon sans élever son regard vers Maria ; il ne l'avait vue qu'un seul jour, et elle était rentrée précipitamment, croyant qu'il emportait à Naples sa couronne de reine. On peut juger d'après cela de l'effet que dut produire dans l'âme de Maria l'apparition de Mainfroi sur l'escalier de l'hôtellerie.

Maria était donc tombée sans connaissance dans les bras de ses femmes. Ce fut alors un grand mouvement dans toute l'hôtellerie; Mainfroi seul et son page restaient immobiles comme s'ils eussent été frappés de la foudre.

— Parbleu ! dit alors l'hôte, qui était accouru bien vile, que faites- vous là tous les deux , messieurs les étudians ? Allons , vite , entrez avec

moi, en attendant l'arrivée d'un médecin; vous en saurez peut-être assez à vous deux pour donner à la jeune comtesse les premiers soins dont elle a besoin.

Cela disant , il les avait entraînés dans l'appartement de la comtesse d'Amalfi. Maria venait d'être étendue sur son lit et ne donnait encore aucun signe de connaissance. La comtesse, saisie d'une violente palpitation de cœur, symptôme ordinaire de la maladie qui la rongeait , était tombée assise sur un fauteuil j d'une voix à peine articulée :

— Je vous en supplie , messieurs , au nom de Dieu , rendez la vie à ma fille , et comptez sur ma reconnaissance.

La comtesse n'avait pas achevé de parler que déjà Mainfroi s'était emparé de la main de Maria; ses doigts frémissaient au contact de cette peau blanche et décolorée. Selon l'usage du temps, il fit sur elle le signe de la croix, lui jeta quelques gouttes d'eau au visage et lui introduisit un gvaitt de sel dans la bouche. Maria fit un

mouvement , mais ses membres redevinrent raides, et ses dents se contractèrent les unes contre les autres. Profitant d'un moment où nul regard n'était dirigé sur eux, Mainfroi, hors de lui , saisi d'horreur et transporté d'amour, approcha ses lèvres brûlantes des lèvres décolorées de Maria. Plus rapide que le feu du ciel , le feu de l'amour circula dans ses veines ; elle souleva sans effort ses paupières appesanties, et jetant un regard ineffable sur Mainfroi, la parole lui étant revenue, elle lui dit d'une voix plus pénétrante que l'acier :

— Monseigneur, ayez pitié de moi.

— Pitié? amour, amour éternel! mon

sang, ma vie et le trône des Deux-Siciles ; et pour gage de ma foi, Maria, voici mon anneau.

Et tout en parlant à voix basse, il lui avait mis au second doigt de la main gauche l'anneau des fiançailles.

Avec quelles délices il s'enivrait dans la contemplation des charmes de Maria ! Elle l'aimait, il I. 5

n'en pouvait douter : il voyait ses regards revivifiés se porter alternativement tantôt sur lui , tantôt sur l'anneau qu'il lui avait donné. En ce moment ses sens étaient comme suspendus, son âme seule se délectait dans une volupté chaste. Et pourquoi dans ces courts instans de béatitude descendrait-on du ciel sur la terre? Maria ne possédait pas la beauté des filles de l'Italie. Ses blonds cheveux, tombant en boucles cendrées , l'auraient plutôt fait prendre pour un enfant de la Germanie ou des Gaules; ses sourcils et ses longs cils seuls étaient bruns; ses yeux bleus foncés, couleur du ciel de la Campanie , ne jetaient point d'éclairs , mais ils s'entr'ouvraient doucement pour prolonger de mélancoliques regards ; blanche comme les cygnes du lac de Spargus , une marque de naissance placée sur sa joue gauche, et semblable à une graine de lentille , rehaussait encore l'éclat de son teint; ses joues n'étaient point colorées comme la rose de Pestum , mais quand elle s'animait un peu, on y voyait momentanément

errer la teinte de la fleur du pécher. Sa figure était belle sans trop de régularité ; l'expression en était encore indécise : c'était Gala thée cessant d'être statue , mais attendant encore pour être femme l'amour de Pygmalion.

Cependant le médecin, que l'hôtelier avait envoyé quérir, était arrivé. Grande fut sa colère quand il sut qu'un simple étudiant de l'école où il professait depuis longues années s'était permis de guérir une malade. En effet la guérison était complète; Maria, sur son séant, se sentait déjà la force de se lever. Toutefois la présence du praticien ne fut point inutile : tandis que Maria était revenue à la vie , la comtesse d'Amalli était tombée dans un état désespéré. Le coup que lui avait porté l'évanouissement de sa fille fut si violent que tout son sang reflua dans la région du cœur. Une saignée fut jugée nécessaire. La comtesse en éprouva un prompt soulagement, et pendant quelques heures elle se trouva à peu près comme les jours précédens ; mais vers le soir, les symp-

tomes les plus alarmans se manifestèrent de nouveau , et malgré tous les soins qui lui furent prodigués, elle expira dans la nuit, ayant auprès d'elle sa fille, un prêtre, Mainfroi et le page, qui ne l'avaient point quittée durant cette cruelle journée.

Il fallut presque employer la violence pour arracher Maria du corps inanimé de sa mère, qu'elle tenait embrassé :

— C'est moi, disait-elle à Mainfroi, c'est moi qui ai tué ma mère.

Pour lui, il prodiguait à Maria toutes les consolations que l'amour le plus tendre peut inspirer ; mais il était enchaîné par la nécessité de ne point trahir son incognito. En se découvrant dans une ville dont l'affection pour sa personne était au moins douteuse, il se fût exposé au plus grand danger, et cependant rien ne pouvait plus justifier sa présence auprès de Maria. Dans cette cruelle perplexité, il remonta dans sa chambre, suivi deGiuseppe, et là, repassant dans sou esprit toutes les tribulations dont il

avait été assailli depuis deux jours, plus épris que jamais des charmes et de la vertu de Maria , il résolut, quoi qu'il put arriver, de l'enlever le lendemain matin et de la conduire dans un couvent jusqu'à ce qu'il pût la prendre pour femme et la montrer triomphante à sa cour.

Il n'était point dans la volonté de Dieu que ce noble dessein pût s'accomplir entièrement.

La nuit Mainfroi ne put dormir, mais il en employa les heures à tracer vui plan de conduite qu'il mit à exécution comme on va le voir.

Quelques troupes appartenant à Mainfroi étaient restées à Salerne ; il s'arrêta à l'idée de se faire reconnaître à leur chef. Ayant avec lui le sceau royal, qui ne le quittait jamais, il marqua de son empreinte l'ordre suivant qu'il adressa au commandant de ces troupes :

<r Le capitaine qui commande les hommes d'armes en garnison à Salerne , aussitôt cet ordre reçu , quittera son habit de guerrier ; il prendra n'importe quel costume , et sans faire

aucune question à mon envoyé , il le suivra ou je lui ai ordonné de le conduire. Telle est ma volonté. Mainfroi. »

Cette lettre écrite , Mainfroi pensa que peutêtre la figure du capitaine serait connue des gens de l'hôtel, et par ce motif jugea qu'il serait imprudent de l'y faire venir. Se ressouvenant alors de la taverne où il avait passé la soirée de l'avant-veille , il résolut d'en faire le lieu de leur entrevue. Dans ce dessein, il sortit avec Giuseppe après avoir seulement demandé à l'hôtelier des nouvelles de la fille de la comtesse, et se mit à la recherche de la taverne , qu'il trouva sans trop de difficulté.

Comme il était encore de bonne heure, il n'y avait personne en ce moment.

Mainfroi fut reçu par le patron du lieu avec toute la courtoisie que ses pareils ont pour les gens qui font de la dépense et paient largement :

— ■ Seigneur étudiant , lui dit l'hôte , hier

toute la soirée il n'a été ici question que de vous. Vos camarades sont enchantés d'avoir fait votre connaissance , et ils ont beaucoup regretté que vous ne fussiez pas des leurs.

— Je suis fort sensible à leur souvenir, maître, répondit Mainfroi, mais j'espère être plus heureux ce soir. En attendant , serveznous, à mon frère et à moi, quelques-uns de vos excellens gâteaux et un pot de votre vieux syracusain ; donnez - nous trois tasses , car mon jeune frère que voilà va aller chercher un de nos amis qui se fait un peu attendre.

Aussitôt que le maître de la taverne e^t le 4os tourné , Mainfroi remit au page l'ordre qu'on a lu, et celui-ci partit pour remplir sa mission.

Il eut bien quelque peine à se faire indiquer la demeure du commandant des troupes , mais enfin il parvint jusqu'à lui, et le capitaine, ayant reconnu le sceau royal , dépouilla son habit de guerrier pour s'affid^ler d'une longue

robe blanche en grossière étoffe de laine, et mit sur sa tête au lieu de son casque un bonnet noir qui lui retombait jusque sur les yeux.

Ce fut dans ce bizarre accoutrement que le capitaine, dont la taille était au moins élevée de six pieds, se rendit à la taverne où l'attendait le roi :

— Monseigneur , dit le capitaine en saluant profondément

— Point de monseigneur ici , interrompit vivement Mainfroi : vous êtes ici un marchand, ce que vous voudrez , et vous voyez en nous deux frères qui sont venus à Salerne pour y étudier la médecine.

— Il suffit, monseigneur... c'est-à-dire monsieur l'étudiant; oui , oui , monsieur l'étudiant; n'est-ce pas , monseign

— Encore un coup, prenez donc garde à ce que vous dites ; voici l'hôte qui vient de ce côté.

Puis remplissant les tasses :

— Allons , mon brave homme , ajouta Main-

fioi, à la prospérité du commerce de Saleriie et à la gloire des enfans d'Esculape !

Après quelques propos insignifians tenus pour donner à l'hôte le temps de s'éloigner, sûrs qu'ils ne seraient point entendus , le roi entra ainsi en matière :

— Mon cher capitaine, étes-vous marié?

— Oui, monseign oui, monsieur.

— Tant mieux.

— C'est vous qui le dites.

— Oui , tant mieux , car j'ai besoin de votre femme.

— De... ma... femme? Monseigneur,

ce serait sans doute un bien grand honneur pour nous, mais ma femme a plus de cinquante ans, et je ne pense pas

Malgré tant de pensées diverses qui le préoccupaient , le roi ne put s'empêcher de rire de la singulière terreur du capitaine et du sens qu'il donnait à ses paroles :

— Rassurez - vous, reprit - il d'un ton sérieux ; elle serait jeune et jolie que je sau-

rais respecter en elle la femme d'un brave comme vous. Je suis charmé au contraire de la savoir d'un âge mùr; j'ai besoin de votre femme pour remplir une mission toute de confiance et d'où dépend le bonheur de ma vie. Mais avant tout, il faut que vous me promettiez de suivre ponctuellement les ordres que je vais vous donner.

— A moins qu'il ne s'agisse de baiser le pied du pape, monseigneur peut disposer comme bon lui semblera de son fidèle sujet.

— Eh bien ! capitaine , sachez donc que j'aime comme on n'a jamais aimé. Il s'agit de soustraire une jeune princesse, ma fiancée, aux embûches qui l'entourent. Sa mère est morte cette nuit même; demain sans doute aura lieu la cérémonie de ses funérailles. Son coips est déposé à l'hôtellerie de Y^çe Maria. Sa fille, pour laquelle j'ai pris le déguisement que vous me voyez , ne tardera sûrement pas à. quitter Salerne pour retourner à Amalfi : c'est dans ce trajet j^ capitaine, qu'il faut que vous l'enleviez,

aidé dans cette entreprise par des hommes de votre choix et sur lesquels vous puissiez compter. Aussitôt que vous l'aurez soustraite à son escorte, vous la confierez à votre femme, qui la conduira au couvent des Ursulines de Sorrento, et vous viendrez ensuite à Naples me rendre compte de votre mission. Pour arriver sans retard jusqu'à moi, je vous donne pour mot d'ordre ^i^e Maria. IN 'oubliez jamais , capitaine, qu'en enlevant Maria d'Amalfi, c'est votre reine que vous enlèverez. Ce n'est pas tout, il faut que d'ici à deux heures vous nous ayez procuré des chevaux et des habits de simples chevahers. liobnwn

— De chevaliers! interrompit Giuseppe; je suis chevalier, le roi l'a dit. ,£

— Enfant, reprit Mainfroi avec une bonté sévère , je saurai te récompenser des services que tu m'as rendus; mais les lois de la chevalerie sont les plus saintes et les plus sacrées qui soient au monde, et plus qu'aucun autre je dois les respecter : nul ne peut être

armé chevalier avant raccomplissement de sa vingt -cinquième année. Conduis-toi bien jusque-là , et ton roi t'attachera lui-même

l'éperon d'or au talon de ta botte Pour

vous , capitaine , voici une bourse dans laquelle vous trouverez l'or nécessaire pour pourvoir aux dépenses qu'entraînera l'exécution de ce que je vous ai demandé. Dans deux heures nous serons chez vous pour y changer de costume , et ensuite mon page et moi nous suivrons comme des chevaliers errans la route de ma capitale. Je partirai sans revoir Maria ; c'est un cruel sacrifice, mais la prudence le commande impérieusement. Au revoir, et ne perdez pas un instant de vue que le roi des Deux-Siciles n'est point à Salerne.

En ce moment quelques personnes entrèrent dans la salle; le capitaine en sortit pour exécuter les ordres de Mainfroi , et celui-ci recommença à boire avec son page afin qu'on les prît pour de véritables étudians.

Si nous faisions seulement un roman , que de choses nous aurions ici à développer ou à décrire , que de situations nous pourrions compliquer pour tenir le lecteur en suspens et lui ménager le plaisir de les débrouiller plus tard : nous aurions d'une part les funérailles de la comtesse d'Amalfi , la douleur que sa fdle ressentit de sa perte, les

inquiétudes non moins poignantes peut-être de Maria en ne voyant point reparaître Mainfroi , et ses terreurs au moment où elle fut ravie du milieu de son escorte sur la route d'Amalfi , et les consolations que dut lui prodiguer la femme du capitaine, et les incidens de la route, et son installation au couvent de Sorrento; et puis d'une autre part le champ des conjectures dans lequel dut se promener l'imagination des étudians de Salerne à l'occasion du généreux camarade qu'ils n'avaient fait qu'entrevoir; et puis encore ces deux pauvres vieillards de Sant- Angelo, qui doivent bien s'ennuyer depuis que nous les avons laissés seuls dans le palais de Mainfroi; et l'inquiétude du gouverneur de Manfredonia en ne voyant revenir aucun de ses envoyés; et enfin la mission de Leonato auprès du duc de Spolette ! Pour une plume un peu exercée , il y aurait là matière à plus d'un volume ; mais nous , simple et maigre historien , il nous faut nous contenter d'un burin sec et abrupt, tandis que le romancier, à l'aide de son

piïicëàu , puiserait sur sa palette les plus brillantes couleurs. Nous ne faisons point les événemens , nous les racontons comme ils se sont faits d'eux-mêmes, et si nous avons quelque mérite , il consiste uniquement à dire la vérité sans prétention et à la présenter sans fard.

De retour à Naples, Mainfroi apprit que la croisade suscitée contre lui par le pape venait d'être prêchée jusqu'en Angleterre. Un nonce y avait été envoyé par Alexandre IV, qui remuait ciel et terre pour lui ameuter des ennemis; car Mainfroi, malgré l'excommunication dont il était frappé, s'était plusieurs fois permis de tailler en pièces les troupes papales.

Alexandre IV avait d'abord tâté le terrain du côté de la France ; mais la France était en ce moment épuisée d'hommes et d'argent, tant par suite de la dernière croisade qu'à cause de la rançon de Louis IX qu'il avait fallu payer. Ces circonstances n'avaient pas permis au comte d'Anjou d'accepter encore le trône de Naples,

que le pape lui offrait , non gratuitement, et que d'ailleurs il fallait arracher à celui qui le possédait; or ce n'était pas une entreprise facile.

En Angleterre, le nonce du pape levait des décimes au nom du saint-siége, ce que le peuple anglais d'alors supportait fort patiemment; en outre le pape avait donné des pouvoirs pour autoriser le roi Henri III à substituer à son vœu de porter la guerre en Palestine le serment de fournir de l'argent et des troupes contre Mainfroi.

Sans être plus effrayé de ces nouvelles intrigues qu'il ne le fut de celles qu'il avait précédemment déjouées, Mainfroi crut devoir faire de nouvelles levées d'hommes, et le soin de sa défense l'occupa assez pendant plusieurs jours pour qu'il pût attendre sans trop d'impatience l'arrivée à Naples du capitaine chargé de l'enlèvement de Maria.

Un jour, comme il revenait de passer une revue de ses troupes sur la belle esplanade qui longe la mer en la dominant et que l'on nomme la Chiaia, arrivé aux portes du palais, Mainfroi

aperçut le capitaine, dont la tête s'élevait audessus de la foule qui l'entourait. Sans lui laisser le temps de se faire reconnaître à l'aide du mot convenu , le roi quitta le groupe de chevaliers qui l'accompagnaient, et fendant la foule avec son cheval se dirigea droit vers lui. Dès qu'il l'eut atteint , le roi mit pied à terre et tous deux entrèrent dans le cabinet de Mainfroi , à la grande surprise de tous ses officiers, qui ne connaissaient point le capitaine.

Le roi l'ayant fait asseoir et s'étant placé près de lui :

— Eh bien ! capitaine , lui dit-il , que s'est-il passé? Mais avant tout donnez-moi des nouvelles de ma chère Maria.

— Malgré la vive douleur que lui a causé la mort de sa mère , madame la comtesse se porte bien. Conformément à vos ordres, ma femme ne l'a point quittée depuis le moment où je me suis emparé de sa personne. Je les ai conduites moi-même au couvent de

Sorrento , où elle attend avec impatience le I. 6

jour où son souverain viendra lui rendre visite. Au milieu de la bagarre que causa son enlève- ](nent , elle poussa d'abord des cris de désespoir ; s'étant saisie d'une épée qu'elle arracha des mains d'un de ses gens, je la vis faire un mouvement pour s'en frapper; heureusement que j'eus le temps de me précipiter vers elle pour détourner l'arme. Je prie votre altesse de me pardonner si en ce moment j'ai enfreint son ordre; mais la voyant verser des larmes et s'obstiner à attenter à ses jours, je n'ai pu être aussi discret que votre altesse voulait que je le fusse : je me suis approché d'elle respectueusement, et je lui ai dit tout bas :

« — Ne craignez rien, madame, c'est par ordre du roi.

» A ces mots elle s'est soudain calmée, et adressant la parole à ses gens :

» — Vous le voyez , leur a-t-elle dit, la résistance serait inutile désormais; résignons-nous aux décrets de Dieu , et soyez sûrs que le roi qui

règne maintenant sur les Deux-Siciles saura nous rendre justice.

» N'ayant point reçu d'ordre de votre altesse relativement à la suite de la comtesse , sur sa demande j'ai cru devoir la laisser libre, et elle a continué sa route pour Amalfi. J'ai conduit la comtesse auprès de ma femme , que j'avais amenée avec moi et déposée dans une cabane voisine du lieu où nous devions nous mettre en embuscade , afin que madame la comtesse ne restât pas longtemps seule de femme au milieu d'une troupe d'hommes armés, et je ne saurais dire à votre altesse combien elle a paru touchée de cette attention.

» Mon rapport ne serait pas complet, monseigneur, ajouta le capitaine, si je ne vous disais que dans cette rencontre j'ai perdu un homme. J'avais recommandé au;i miens de ne point faire usage de leurs armes; mais les gens de la comtesse nous prenant pour des brigands et croyant l'attaque sérieuse, l'un d'euj^

a tué d'un coup de poignard un des hommes les plus braves de ma compagnie.

— J'aurai soin de sa famille. Mais que disait , que faisait Maria pendant la traversée de Salerne à Sorrento?

— Madame la comtesse parla très - peu ; mais souvent ma femme et moi nous l'avons vue presser contre son cœur et porter à ses lèvres un anneau d'or qu'elle porte à la main gauche.

Mainfroi était rari en entendant ces détails de la bouche du capitaine; il eût voulu pouvoir voler sur-le-champ auprès de Maria; mais il avait convoqué pour le soir même un conseil des grands du royaume , et les circonstances étaient trop pressantes pour qu'il pût l'ajourner :

■ — Vous êtes un bon et loyal serviteur, dit - il au capitaine , au moment où celuici se disposait à se retirer. Votre place désormais sera auprès de ma personne, comme celle de votre femme est auprès de Maria.

Des raisons d'État retarderont peut-être la célébration publique de mes noces; mais aussitôt que les premiers jours de son deuil seront passés, je veux épouser Maria; nous recevrons la bénédiction nuptiale dans la chapelle du couvent de Sorrento , et vous me servirez de témoin. Entendez- vous , comte d'Amalfi, ajouta Mainfroien élevant la voix; oui, comte d'Amalfi: une fois Maria reine, je vous donne le comté d'Amalfi avec tous ses droits et dépendances, et je puis vous répondre de l'assentiment de Maria, à qui le comté appartient aujourd'hui. Noble capitaine, retournez dès ce soir auprès d'elle; peignez-lui ma tendresse, mon amour, et diteslui que demain je viendrai la voir à la grille du parloir; je l'aime trop pour ne pas la respecter et comme femme et comme reine.

Le capitaine sortit du palais ivre de joie; étant monté sur une noire cavale de Rome, en peu d'instans il eut franchi l'espace qui sépare Naples de \à pointe de Sorrento.

Quand le capitaine arriva, tout dormait au

couvent. Ayant sonné la cloche , la tourière vint lui ouvrir; mais défense absolue lui fut faite d'entrer, à cause de l'heure trop avancée. Il avait un ordre du roi , et cet ordre ne lui faisait pas ouvrir toutes les portes. Il n'allait pas voir Maria , il n'aurait pas l'honneur de lui dire que le lendemain elle verrait Mainfroi; tout cela le mit hors de lui , et il eut peut-être fait un peu de vacarme sans les observations de la tourière, qui lui fît comprendre qu'il entrerait le lendemain matin . Il se retira donc et chercha une hôtellerie où il lui fût loisible de boire toute la nuit du vin du Vésuve. Ce fut encore une preuve de dévouement de la part du capitaine , car s'il ne se coucha pas , ce fut pour être plus certain de se trouver sur pied de bonne heure.

Aussitôt que les clochettes du couvent sonnèrent les matines , il s'y rendit , et sa femme étant venue au parloir, il la chargea d'annoncer à Maria que le roi viendrait la voir dans la journée. Il ne manqua point, comme on peut le croire, de se décorer de son nouveau titre

d'Amalfi; puis il reprit la route de Naples pour rendre compte à Mainfroi de la manière dont il avait exécuté ses ordres.

Ayant écouté son rapport , le roi parut satisfait de la sévérité avec laquelle la règle était suivie au couvent de Sorrento. Il dit au capitaine d'aller l'attendre hors des portes de la ville , l'assurant qu'il ne tarderait pas à aller le rejoindie pour ensuite se rendre ensemble au couvent.

Le capitaine n'attendit pas longtemps au lieu où Mainfroi lui avait donné rendez-vous. Aussitôt qu'il eut pu se dérober à son entourage , il fit appeler son page Giuseppe, et l'accueillant avec gaîté :

— Sais-tu , lui dit-il , que pour aujourd'hui tu vas encore être mon frère?

A ces motSj le page ne se sentit pas d'aisfe et baisa respectueusement la main de son seigneur :

— Oui, reprit Mainfroi; oui, Giuseppe, il faut qu'aujourd'hui même nous reprenions encore une fois nos déguisemens de Salerne.

Maria , j'en suis certain , me saura gré de me présenter à elle avec le costume sous lequel je lui ai parlé pour la première fois. Tiens , prends cette bourse , va tout préparer pour mon projet; mais hâte-toi, car le capitaine nous attend, et je brûle du désir de revoir Maria.

Le page ne se fit pas répéter deux fois un ordre pareil; une demi-heure après, toutes ses dispositions étaient prises. Peu d'instans après , le roi et Giuseppe sortirent par une porte secrète du palais en habits d'étudians et se dirigèrent vers la porte de Naples.

Aussitôt qu'il les aperçut, le capitaine les reconnut et s'avança au-devant d'eux de toute la vitesse de son cheval. Le roi lui ordonna de mettre pied à terre, et tous trois s'acheminèrent pédestrement vers le couvent.

Oh! comme le cœur de Mainfroi battait dans sa poitrine au tintement de la clochette et lorsque, introduit dans le parloir, la tourière eut été prévenir la femme du capitaine et la jeune dame

qu'on les demandait. Mainfroi, qui deux heures auparavant parlait en maître impérieux à ses chefs d'armes et à ses ministres , était maintenant plus timide que Maria elle-même. Maria parut enfin, plus belle qu'elle ne l'avait jamais été : de longs vétemens de deuil la recouvraient entièrement; un voile blanc, attaché sur sa tête, descendait jusqu'à la hauteur de ses genoux; mais en entrant dans le parloir intérieur, elle l'avait relevé, et, à son aspect, le roi resta comme en extase. Il y a quelque chose de si suave dans les traces que laissent la douleur et les larmes sur le visage d'une femme! Les longues paupières de Maria en étaient encore humides; depuis huit jours seulement elle avait perdu sa mère, et elle ne possédait encore aucun appui dans le monde.

En reprenant son habit d'étudiant, dans le seul désir de plaire à Maria , Mainfroi avait mal calculé.

Malgré la confiance de Maria dans la parole royale, malgré l'anneau qu'elle portait à

son doigt comme un gage d'alliance , son âme fut assaillie d'un noir pressentiment; elle eût voulu que son amant eût été revêtu des insignes royaux; une pensée douloureuse se présenta malgré elle à son esprit; cette entrevue mystérieuse lui parut comme une injure faite à son

rang: l'mtn

a Craint -il donc, pensa- 1- elle, de m'avouer pour femme? Suis-je donc destinée à ne recevoir que les hommages de Mâinfroi et non point ceux du roi des Deux-Siciles? »

Cependant elle renferma si bien en ellemême cette émotion secrète que Mâinfroi ne s'en aperçut pas, et d'un langage aussi respectueux que tendre et passionné , il eut bientôt dissipé ce léger nuage. Mais ce ne fut pas pour longtemps.

Quand deux amans n'ont plus de doute sur l'amour qu'ils éprouvent l'un pour l'autre, quelle que soit la vivacité de leurs sentimens, leur passion ne s'exprime plus par des transports : la sécurité donne à leur âme un calme

presque réfléchi, et l'impatience qui les dominait l'un et l'autre descend de leur cœiir dans leurs sens; alors commence l'attaque de l'homme et la faible résistance de la femme; et lorsque la religion doit mettre le sceau sacré à cette union, on compte encore les instans qui nous séparent du moment désiré, mais on les compte toutefois sans inquiétude. Telle était la situation réciproque de Mainfroi et de Maria.

Après de nouveaux sermens de s'aimer toujours, Mainfroi fut le premier à parler du jour où leur hymen serait consacré devant Dieu. Maria en frémit d'une joie intérieure que refréna sa pudeur virginale.

Le terme de leur attente fut fixé à huit jours; mais quand cette disposition eut été arrêtée , là malheureuse Maria reçut un coup violent qui frappa l'endroit le plus sensible de son cœur de femme. Mainfroi, voulant concilier les intérêts de son bonheur avec ceux de sa politique, laissa sortir de sa bouche le mot cruel de mariage secret; il insista sur la néces-

site où les affaires de son royaume le mettaient de cacher quelque temps au monde une alliance que plus tard il proclamerait avec orgueil ; et il ajouta, pour colorer d'un motif spécieux celte résolution, que dans sa position personnelle vis-à-vis le saint-siége, il ne voulait point exposer Maria à recevoir le contre-coup de l'anathème dont il était frappé.

Mainfroi ne pouvait dire toute la vérité à Maria. Au moment où il allait se l'attacher par les liens du mariage, il était en effet d'un puissant intérêt pour lui que les souverains du reste de l'Italie le crussent libre. Au nombre des instructions données à Leonato , il en était une qui eût fait mourir Maria de douleur si elle en eût été instruite. La mission de Leonato avait non-seulement pour but de détourner le duc de Spoletle de la ligue papale en faveur de Conradin , mais de lui demander l'aînée de ses trois filles en mariage si l'alliance de Mainfroi et la perspective de voir sa fille reine paraissaient capables de le déterminer à faire cause

commune avec le roi desDeux-Siciles. La négociation entamée à ce sujet était encore sans résultat définitif; mais dans ses dépêches Leonato manifestait l'espoir de réussir, et si, dans ces conjonctures, on eût eu à la cour de Spolette le moindre vent du mariage de Mainfroi avec une de ses sujettes, nul doute que le duc , humilié , ne fût devenu le plus acharné de ses ennemis.

Cependant le capitaine et sa femme, comme s'ils eussent reçu le mot d'ordre de Mainfroi, parlèrent à Maria dans le même sens que le roi : ils lui représentèrent la nécessité de ne pas paraître dans une cour toute guerrière au moment où le roi, attaqué par de nombreux ennemis, serait peut-être contraint de voler à de nouveaux combats.

Maria se soumit avec résignation à ce que son royal amant exigeait d'elle , et dans ce conseil au parloir, où la voix seule du page ne fut pas admise , il fut arrêté qu'aussitôt après la bénédiction du prêtre , Mainfroi conduirait la reine dans un château où elle se.

rait en sûreté et où il Yiendrait la voir aussi souvent que le lui permettraient les affaires de son gouvernement.

On fit choix du château de Molise, situé dans l'Abruzze citérieure , et le roi donna des ordres au capitaine pour qu'il le fit mettre en état de j'ecevoir la reine.

On convint également que jusqu'à ce que le mariage du roi fût déclaré, Maria prendrait le titre de comtesse de Molise, et que ce serait aussi sous le titre de comte de Molise que Mainfroi se rendrait auprès d'elle.

Avant de quitter Maria , Mainfroi lui donna à travers la grille qui la séparait une chaîne d'or, en lui disant :

. — Que cette chaîne , Maria , soit le symbole d'un lien éternel; elle a été donnée à ma mère par mon père l'empereur Frédéric.

Les rois sont tout aussi sujets que les autres hommes à faire de cruelles gaucheries. Aussitôt que Mainfroi eut pris congé de Maria, la pauvre jeune fille laissa échapper un cri de douleur '■

dont la femme du capitaine chercha vainement à savoir la cause. Maria s'était laissée tomber sur une chaise, et là, dans un morne silence qu'interrompaient seuls des sanglots étouffés, elle regardait à travers les larmes qui roulaient dans ses yeux la chaîne d'or que venait de lui donner Mainfroi.

Que se passait-il donc en elle? vme pensée de terreur pour l'avenir.

Cette chaîne avait appartenu à la mère de Mainfroi; elle lui avait été donnée par l'empereur Frédéric , et jamais Frédéric n'avait épousé la mère de Mainfroi ! C'était comme un poids cruel qui s'appesantissait sur son cœur , et cependant tel était sur Maria l'empire de la superstition que peu à peu elle se réveilla de son accablement en reportant ses souvenirs sur la prédiction des devins; ses terreurs étaient imaginaires , elle devait être reine , des sorciers l'avaient prédit.

Un mouvement inaccoutumé régnait dans le palais du roi des Deux-Siciles : on allait, on venait de tous côtés; les salles et les montées retentissaient du bruit d'hommes d'armes quis'entre-clioquaient ; les cours étaient remplies de chevaux hennissans; à tous momens des officiers entraient dans le cabinet du roi, d'autres en

sortaient et couraient porter des ordres; le son I. 7

des trompes éclatait dans les divers quartiers de la ville, les rues étaient encombrées de fantassins et de cavaliers qui se heurtaient, et parmi eux se mouvait en tumulte un essaim de populace poussée par la curiosité ; à toutes les portes, à toutes les issues, les sentinelles étaient doublées, et pour ajouter à ce désordre, le vent soufflait avec furie de la haute mer , les vagues irritées menaçaient d'escalader les rochers qui dominent la côte, elles se ruaient avec fureur et retombaient en poussière écumeuse, tandis que le Vésuve, secouant ses entrailles bitumineuses, lançait vers le ciel de longs jets de flammes et des pierres embrasées à travers des nuages d'une fumée noire et opaque.

Dans ce désordre universel de la terre et du ciel, des hommes et des élémens, Mainfroi seul restait calme, comptant sur sa bonne fortune, qui ne l'avait point encore abandonné. Pendant la nuit il avait appris par ses espions que l'armée pontificale s'était avancée jusqu'à Capoue, et toutes ses dispositions étaient prises pour faire

échouer cette nouvelle entreprise du saiiit-siége au lieu même où l'armée d'Annibal avait été vaincue par la volupté. Les soldats de Mainfroi bondissaient de joie à l'idée de faire encore mordre la poussière aux ennemis de leur maître, car ce maître, malgré sa couronne, n'était plus dans un jour de bataille que le premier soldat de son armée. Ces corps de fer, ces âmes endurcies à la fatigue, inaccessibles à la crainte du danger, étaient effrayés par la voix tonnante du Vésuve; eux qui auraient mangé du pape et violé dans les églises, ils fléchissaient le genou et faisaient le signe de la croix en passant devant les images ae la Madone que l'on voyait à presque toutes les maisons de la ville.

Cependant quel parti allait prendre Mainfroi ? Deux rendez-vous d'honneur le réclamaient en même temps : d'un côté la guerre et la gloire; de l'autre l'amour et l'hymen, car ce jour-là était précisément celui qu'il avait fixé avec Maria pour la célébration de leur mariage dans

la chapelle de Sorrento. Laissera-t-il croire à ses soldats qu'il leur a failli au jour du danger? manquera-t-il à la parole qu'il a donnée à la femme de son choix , lui qui dans ses nouveaux entretiens avec Maria a su deviner les susceptibilités de sa tendresse?

Mainfroi saura tout concilier; il ne manquera ni à l'amour ni à l'honneur. Il a fait convoquer les chefs de son armée ; à chacun d'eux il a assigné son poste; des émissaires fidèles ont été envoyés dans toutes les résidences voisines de Naples où des troupes sont cantonnées; il a transmis l'ordre aux uns de se diriger sur la route de Capoue pour renforcer son armée, aux autres de se porter à marches forcées entre Terracine et Capoue sur la route de Rome, et de se tenir en embuscade pour couper la retraite à l'ennemi aussitôt qu'il l'aura mis en fuite, et il congédie ses braves guerriers en leur disant :

— Camarades , au premier signal du combat , vous me verrez à votre tête : vous savez si le poste du péril est celui de Mainfroi ; mais ime

raison d'Etat, une affaire de la plus haute importance me défend impérieusement de sortir de Naples en même temps que vous. J'y reste donc ; mais soyez sûrs que je vous aurai bientôt rejoints au champ d'honneur. Que le plus âgé d'entre vous commande en mon absence, car il faut de la prudence pour guider votre témérité.

Pas un des barons et des chevaliers de Mainfroi ne doutait de la fidélité du roi à remplir la promesse qu'il venait de leur faire ; ils l'avaient vu trop souvent se jeter au plus fort de la mêlée, affronter le danger avec une sorte d'ivresse, et de sa main puissante arracher à l'ennemi la victoire encore douteuse ; ils se retirèrent donc pleins de confiance et se rendirent chacun à son poste.

Tout aussitôt Mainfroi fit appeler son fidèle page, qui, depuis que le roi l'avait honoré du titre de .frère, ne quittait plus l'intérieur du palais r

— Allons, à cheval! lui dit le roi.

Ayant descendu rapidement le grand escalier du palais , ils montèrent sur deux magnifiques destriers qu'avait nourris l'Andalousie.

Ce jour-là Mainfroi n'avait point pris de déguisement : revêtu d'une riche armure ciselée par des ouvriers ramenés de Damas en Palestine, il portait plus de cent livres de fer sans que ses mouvemens en fussent gênés le moins du monde. Fier de porter un tel maitre , son cheval se balançait avec coquetterie sur ses jarrets plians. Dès que le noble animal eut senti l'éperon lui presser les flancs, il s'élança avec la rapidité de l'éclair, et le page n'étant pas moins bien monté que Mainfroi, en peu de minutes ils eurent gagné la campagne.

Cependant la tempête était devenue plus violente que jamais; les lames d'eau s'élançaient au-dessus du vieux môle du port , la pluie tombait par torrens et creusait de profondes ravines que les ardens coursiers franchissaient comme s'ils ne les avaient pas aperçues; des nuages bas et noirs interceptaient la clarté du ciel;

des milliers d'éclairs les sillonnaient sans interruption, et les coups de tonnerre se succédfiient si rapidement qu'ils n'offraient plus qu'un roulement solennel et continu.

Le roi et son page ne pouvaient se faire entendre l'un de l'autre , et tous deux poussaient leurs chevaux dans l'espoir d'arriver enfui au couvent.

Tout à coup ces intrépides chevaux hésitent; une haleine bridante sort de leurs naseaux enflammés , leurs crins se hérissent , et ils vacillent sur leurs jambes musclées comme celles du cerf. Au même instant un bruit qui domine et le bruit du tonnerre et celui du Vésuve éclate en un long craquement. Ce n'était point une illusion : une forte secousse de tremblement de terre venait d'ébranler la vieille Apulie jusque dans ses fondemens et de bouleverser les terres sous-marines ; la commotion s'était étendue depuis la pointe de Palinure jusqu'à l'extrémité de la terre de Tarente ; mais c'était surtout dans le voisinage de Naples

qu'elle s'était montrée le plus formidable, et elle se renouvelait de minute en minute. Le page, saisi d'un frisson involontaire, perdit l'étrier et tomÎDa dans un cloaque qu'avait formé l'eau de la pluie. Dès que le roi le vit désarçonné, il descendit lui-même de son cheval, et relevant son page en se mettant dans l'eau jusqu'à la ceinture :

— ■ Courage, lui dit -il, encore quelques efforts.

— Ah ! monseigneur, que de bonté!

— Point , Giuseppe ; ne sais-tu pas que je t'ai appelé mon frère. Laissons nos chevaux et poursuivons notre route à pied.

Disant cela, le roi appuya le bras de son jîage sur le sien , et ils essayèrent de marcher ; mais pendant assez longtemps les secousses du tremblement de terre ne leur permirent pas d'avancer, et ce fut un bonheur pour eux : à quelques pas, la terre s'entr'ouvrant forma une large et profonde excavation dans laquelle ils eussent été infailliblement engloutis. Il leur

fallut longer la bouche béante de cette ouverture comme on côtoie un fleuve , et ils arrivèrent enfin au pied d'une roche que la secousse n'avait point ébranlée. Là s'arrêtait la tissure de la terre ; mais comment gravir le rocher , le roi étant chargé de son armure?

A force de peine, et après plusieurs essais infructueux, ils parvinrent cependant à franchir cet obstacle qui paraissait insurmontable, et marchant à travers champs, ils se dirigèrent au hasard sans autre guide que le bruit encore éloigné de cloches que le tremblement de terre avait mises en mouvement.

Par bonheur l'orage touchait à sa fin ; le vent souffla les derniers nuages , qui allèrent se briser contre les flancs de l'Apennin, et le plus beau ciel du monde, le ciel de Naples, se déroula en voûte d'azur là où tout à l'heure grondait la tempête.

Quelle fut la surprise du roi lorsqu'au détour d'un chemin encore inondé il aperçut ses chevaux à peu de distance ! Les nobles animaux,

pour suivre leurs maîtres, avaient, par un effort surnaturel, franchi la déchirure causée par le tremblement de terre. Remontés sur leurs coursiers , Mainfroi et son page , apercevant la tour carrée de Sorrento , précipitèrent leur marche de ce côté, et quand ils arrivèrent à la porte du couvent, on eût dit que jamais le printemps n'avait cessé de régner sur cette terre enchantée.

Tout le temps qu'avait duré l'orage, Maria l'avait passé dans son oratoire, agenouillée devant un prie-Dieu : elle priait pour Mainfroi, n'espérant pas toutefois qu'il aurait bravé la tempête pour venir au couvent ; et quoique le retour du beau temps lui eiit rendu quelque espoir, elle osait à peine en croire son bonheur au moment où la femme du capitaine vint lui dire que le roi était là. Son orgueil de femme fut flatté de ce qu'il avait bravé la fureur des élémens pour se rendre auprès d'elle, et elle ne put retenir un de ces élans de satisfaction que la pudeur tempère aussitôt, mais qui éclatent dans le pre-

niier moment quand ils partent du cœuv. Encore quelques instans, et elle allait être reine.

Le capitaine était de retour depuis la veille; tout était préparé au château de Molise, et il n'avait point oublié l'honneur que le roi devait lui faire de le prendre pour témoin de son mariage. Il courut au-devant de Mainfroi et lui servit d'introducteur dans le parloir intérieur, qui cette fois fut ouvert sans difficulté. La supérieure savait que c'était le roi qui devait venir, et l'on n'avait pu lui laisser ignorer l'objet de sa visite. Il en avait d'abord un peu coûté à cette femme de se prêter à une condescendance qui la mettrait mal avec le pape si sa sainteté en était informée, car elle n'ignorait pas l'excommunication qui pesait sur la tête de Mainfroi; mais l'aumônier du couvent devait donner aux deux époux la bénédiction nuptiale, et celui-ci était parvenu sans trop d'efforts à vaincre dans la supérieure des scrupules qu'il n'avait pas pour lui-même. Il la détermina surtout à l'aide d'un argument

auquel sa dévotion n'avait rien à objecter : — Si nous commettons un péché, disait l'aumônier, nous nous en confesserons; nous obtiendrons l'absolution en faisant la pénitence qui nous sera infligée, et ce sera ensuite comme si nous n'avions pas péché. Si au contraire nous encourions par un refus la disgrâce de Mainfroi, peut-être nous ferait-il ressentir les effets de son courroux comme à ce prêtre de Gaète qu'il fit pendre par les pieds jusqu'à ce que mort s'ensuivît, parce qu'il lui avait refusé sa bénédiction. Il vaut donc mieux, ma sœur, nous prêter de bonne grâce à ce que désire ce roi, tout réprouvé qu'il soit, d'autant plus que sa générosité est au moins égale à sa sévérité : il ne peut manquer de doter le couvent à l'occasion de son mariage, et ce sera autant de purifié parmi les biens qu'il a usurpés sur notre saint-père le pape, auquel le monde entier appartient légitimement. Ainsi donc n'ayez point de scrupules.

Après cet éloquent discours, l'alibesse n'en eut plus : depuis la veille tout était donc prêt dans

la chapelle du couvent pour la cérémonie qui devait y être célébrée.

Cependant le roi s'était présenté à Maria, qui pour la première fois depuis le temps où elle l'avait aperçu à cheval dans les rues de Salerne le voyait en habit de guerrier et non plus sous un déguisement; elle ne pouvait détourner les yeux de cette riche armure sur laquelle l'eau avait glissé; mais son écharpe et le panache jaune et noir qui surmontait son casque étaient tellement mouillés qu'il fut obligé de les ôter.

Dans la conversation qu'ils eurent ensemble en attendant qu'on vmt les appeler pour la cérémonie :

— Ma douce amie , dit Mainfroi à Maria , je remets à un autre jour les cadeaux que mon amour vous destine; mais je veux dès à présent vous offrir un souvenir que je vous prie de conserver toujours.

En parlant ainsi, il lui présenta ^une boîte d'or artistement ciselée sur laquelle était son portrait et qui contenait deux tresses de ses

cheveux, noirs comme le plumage du corbeau.

Maria n'avait pas eu une seule pensée pour ces présens que l'usage a consacres à l'occasion des noces et que les anciens appelaient pretiuni effloratœ virginitatis . Elle aimait le roi nonseulement parce qu'il lui conférerait la qualité de reine, objet des rêves de son enfance, mais parce qu'elle l'eût choisi entre tous les autres hommes alors même que son front n'eût point été paré d'une couronne. Aussi témoigna-t-elle à son royal amant combien elle était sensible au souvenir qu'il lui offrait, et elle pressa contre son cœur ses deux tresses de cheveux .

Malgré l'amour qu'il ressentait pour Maria, Mainfroi paraissait de temps en temps rêveur; des nuages d'impatience passaient sur son front et y laissaient de visibles traces. Maria, s'en étant aperçue, lui en demanda la cause :

— La cause, dit Mainfroi en pressant ses mains dans les siennes, la cause ! ... à toute autre femme qu'à toi je devrais la taire; mais je ne veux point avoir d'arrière-pensée pour Maria ; j e veux qu'elle

soit la dépositaire dé tous mes secrets^ et je dois compter que, quand il le faudra, elle saura montrer du courage. Sache donc. Maria, que peutêtre en ce moment mes braves guerriers, qui prodiguent pour moi leur sang et leur vie, m'accusent de lâcheté. Oh! Maria, que ce prêtre est lent !

Alors Mainfroi raconta à Maria tout ce qu'il avait fait dans la matinée; comment il n'a= vait pas voulu remettre d'un seul jour l'instant fixé pour son bonheur, et les longs retards que lui avait causés le tremblement de terre , et de temps en temps il s'écriait :

— Ils se battent, et c'est la première fois qu'ils ne me voient pas à leur tête !

Saisie d'un saint eiltliousiasme de gloire, Maria s'était jetée dans les bras de Mainfroi, elle le pressait contre sa poitrine :

— Que je t'aime et que je t'admire! Va , la femme que tu as choisie saura être digne de toi! Mainfroi, vois de quel sacrifice mon amour est capable : je touche à l'instant le plus fortuné

de ma vie eh bien! va-t'en, quitte-moi, pars;

ta gloire ne m'est pas moins chère que ton amour.

— Non, dit Mainfroi; quoi qu'il en puisse advenir, je veux emporter avec moi le titre glorieux de ton époux : ce sera pour moi le gage d'une victoire assurée.

A peine il achevait de parler que le capitaine, sa femme, la supérieure et le page frappaient à la porte du parloir pour leur annoncer que le prêtre les attendait à l'autel. Mainfroi dit tout bas im mot à Giuseppe, qui disparut à l'instant, et il entraîna Maria dans la chapelle. Agenouillés devant le saint tabernacle, ils écoutèrent avec recueillement une messe basse, après quoi ils reçurentlabénédiction nuptiale au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

La cérémonie jQnie :

— Un seul baiser, dit Mainfroi à Maria... A demain, au château de Molise.

Et il s'élança hors du couvent, monta sur l'un

des chevaux que tenait le page, et tous deux reprirent la route de Naples.

Aucun obstacle n'arrêtait le roi , il franchissait les ravins creusés par la pluie ; les nobles andalous dévoraient l'espace ; leurs flancs ensanglantés rougissaient les éperons de leurs maîtres, et ils étaient comme enveloppés d'écume quand ils arrivèrent à la porte du palais.

— Des chevaux! des chevaux! cria le roi d'une voix forte sans même songer à changer de vêtemens; des chevaux!

A l'instant le cheval blanc qu'il montait aux jours de bataille lui fut amené. Il est en selle avec son fidèle page. Cinquante cavaliers d'escorte les suivent; ils traversent Naples et gagnent la campagne. Sans s'arrêter un seul instant, sans s'apercevoir que son escorte n'a pu le suivre, il arrive sur la rive gauche du Volturne au moment où les deux armées s'apprêtaient à en venir aux mains :

— Le roi! le roi ! s'écrièrent les premiers soldats qui aperçurent Mainfroi.

Et ce nom magique circula dans toute l'armée avec la rapidité d'une commotion électrique. Mainfroi parcourut les rangs, salua les chefs, harangua les soldats, leur rappela le nom des lieux où ils avaient vaincu , et cette troupe brûla du désir de combattre. Le roi donna le signal et l'exemple de l'attaque.

Les troupes pontificales rangées sur l'autre bord de la rivière, surprises par un développement de forces inattendu , s'étaient avancées avec confiance, ne pensant pas que le passage du Volturne fût défendu. Déjà même les soldats du saint-siége avaient rêvé la prise de Naples, et ces soldats pillards et indisciplinés comptaient sur un triomphe facile et sur un riche butin. Une muraille d'ennemis leur faisant face , leur chef hésita ; il ne sut s'il devait prendre l'offensive ou se borner à attendre les Napolitains. Ce fut cette hésitation de sa part qui retarda l'heure du combat, d'autant plus que ses troupes n'avaient pas moins souffert de l'orage que celles de Mainfroi.

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Il était donc deux heures de l'après-midi quand le roi des Deux-Siciles en criant : « Suivezmoi ! » s'élança dans la rivière , grossie par les pluies de la matinée. Fantassins et cavaliers suivent son exemple : on nage en s'entre-choquant, plusieurs sont entraînés par la violence des eaux, d'autres sont tués par les traits que leur lancent les pontificaux.

Enfin après d'incroyables efforts, Mainfroi arrive à une berge où son cheval prend pied; tournant pour un moment le dos à l'ennemi , il préside au passage des siens, il élève son casque sur la pointe de son épée comme un fanal qui doit les guider: tous redoublent d'efforts, et bientôt un nombreux escadron s'est formé sur la rive droite du Volturne dans un lieu qu'abritait une colline.

Voyant alors autour de lui deux mille hommes prompts à tout entreprendre , Mainfroi n'attend point le reste de son armée ; il se met à leur tête, recommande à tous le plus grand silence, donne l'ordre aux cavaliers d'aller au

pas; la terre, amollie, ne retentit point sous les pieds des chevaux. Il tourne la colline qui le sépare de l'armée ennemie, et fond à l'improviste sur elle, quand toutes ses dispositions avaient pour objet de s'opposer au passage de la rivière. Mainfroi les prend par le flanc; il en fait un carnage horrible, accule contre la rivière ou refoule du côté de Capoue ceux qui ne sont point exterminés.

Après une heure de combat, la plage était balayée et jonchée de morts; l'armée du pape, dispersée, fuyait dans tous les sens. Giuseppe, dans toute cette journée, n'avait pas quitté le roi; il en reçut pour première récompense l'honorable mission de porter à Naples la nouvelle de sa victoire et d'aller ensuite en déposer l'hommage aux pieds de Maria.

vu.

La ville de Naples était encore dans la demiteinte du matin, mais déjà les rayons obliques du soleil , glissant sur les sommets de l'Apennin , coloraient de leur lumière rose les îles de Capri, d'Ischia et de Procida. Durant toute la nuit la population avait été tenue en éveil par le bruit des soldats qui rentraient vainqueurs; les

pauvres seuls dormaient sur leurs grabats et sous les portiques des palais.

Mainfroi n'était revenu que vers le milieu de la nuit; mais quelque besoin qu'il eût de repos, il était debout avant l'aube du jour et avant aucun autre officier de sa maison. Son fidèle page dormait dans sa chambre, étendu sur une natte, et le roi respecta son sommeil jusqu'à l'heure où ses officiers et les autorités du royaume et de la ville se présentèrent pour le féliciter sur la victoire de la veille, car tous étaient dévoués à Mainfroi, tous lui avaient d'un commun accord décerné la puissance royale à la mort de Conrad, et ce n'était point parmi eux qu'on l'accusait d'avoir usurpé le trône des Deux-Siciles : cette accusation venait du saint-siége, et il n'ignorait pas non plus que la cour de Rome le chargeait du crime d'avoir empoisonné son frère.

Toujours les tentatives du pape pour ébranler sa puissance avaient été repoussées, et elles venaient de l'être encore dans une campagne

d'un jour. Jamais la Tictoire n'avait paru si douce au cœur de Mainfroi : le soir même il sera dans les bras de Maria, et elle le reverra vainqueur !

Ce jour-là même, au moment où le roi se disposait à se mettre en route pour Molise, où il devait rejoindre Maria , partie dès la veille , après la bénédiction nuptiale , sous la garde du capitaine et de sa femme, on vint lui annoncer l'arrivée de Leonato. Le retour inopiné de cet envoyé, dont la présence avait toujours été agréable à son maître, jeta dans l'àme de Mainfroi un trouble involontaire : il se souvint tout à coup du propos que l'hôtelier de V^i^e Maria avait tenu devant lui lorsqu'il portait les habits d'un simple étudiant.

Cependant, pressé de connaître le résultat de la mission de I^onato, le roi le reçut immédiatement, mais ce ne fut point avec cette effusion à laquelle son favori était accoutumé , ce qui n'échappa point aux regards clairvoyans de Leonato; celui-ci toutefois n'eut point l'air

de s'apercevoir de la contrainte du roi. Il avait échoué dans sa négociation auprès du duc de Spolette, c'est-à-dire que ce prince irrésolu ne s'était encore déterminé pour aucun parti et voulait prendre conseil des événemens.

Il en était de même pour le mariage de sa fille avec Mainfroi. Sans repousser l'offre d'une alliance aussi brillante, le duc de Spolette en avait éludé la conclusion :

— Pourquoi , demanda alors Mainfro à Leouato d'un ton qui décelait sa mauvaise humeur, pourquoi, n'ayant point atteint le but de votre mission, revenez-vous sans mon ordre?

— Monseigneur, répondit Leonato avec une mystérieuse assurance, pour un motif d'une assez grave importance pour que je ne puisse en révéler le secret qu'à votre altesse seule.

Mainfroi alors ordonna aux grands de sa cour, présens à la réception de Leonato, de se retirer. Dès qu'ils furent seuls :

— Expliquez-vous , Leonato.

— Monseigneui-, avant de répondre à votre

altesse, me serait-il permis de lui demander la cause d'un refroidissement qui navre le cœur de son plus fidèle serviteur : aurais -je été pendant mon absence l'objet de quelque dénonciation calomnieuse? Monseigneur, je ne vous demande qu'une chose , un service qu'un chevalier ne saurait refuser à un chevalier et, j'ose dire, à un digne frère d'armes : nommezmoi mes ennemis , que je puisse les confondre en votre présence. J'atteste Dieu et mon épée que je n'ai jamais mieux mérité la confiance de mon souverain , et je vais lui en donner la preuve.

Le ton de franchise de Leonato fit penser à Mainfroi que peut-être il était injuste à lui de se livrer à des soupçons qui pouvaient n'être pas fondés. Comment mettre en balance ]es services incontestables que lui avait rendus un homme dévoué et les propos d'un hôtelier. Il tendit donc la main à Leonato, et pressant la sienne avec affection :

— Tu te trompes, mon ami, lui dit-il; pei-

sonne en ton absence ne t'aurait impunément calomnié auprès de moi; je suis toujours le même envers un frère d'armes dont j'ai maintes fois éprouvé la valeur et la fidélité. N'attribue la froideur que tu as remarquée en moi qu'à des causes qui te sont tout à fait étrangères : c'est un secret entre Dieu et moi, et je compte que tu sauras le respecter si quelque jour je t'en fais la confidence. Instruis-moi cependant du motif qui t'a ramené précipitamment à Naples.

— Monseigneur, l'intérêt de mon maître m'a déterminé à entamer sans son ordre une négociation dont l'heureuse issue serait plus capable que quoi que ce soit d'affermir à jamais la puissance de votre altesse, et j'ai su agir assez adroitement pour qu'en aucun cas son nom ne pût être compromis.

» Un soir, me trouvant au palais du duc, j'entendis deux envoyés du roi d'Aragon s'exprimant en langue espagnole , et , comme cette langue m'est familière, je ne perdis pas un mot de leur conversation .

» J'appris alors que le but de leur mission était de demander pour leur maître, Pierre d'Aragon , la main de la princesse même que recherche votre altesse. Muni de ce renseignement, je cherchai un moyen de détruire cette concurrence, et ce moyen je le trouvai, ou plutôt il me fut révélé par une inspiration du ciel. Mais pour qu'il pût réussir il n'y avait pas un seul instant à perdre, et c'est pour cela que mon zèle a osé devancer les ordres de votre altesse.

» Dès le lendemain matin , laissant de côté toute étiquette, j'allai faire une visite aux envoyés de Pierre ; je me présentai à eux sans caractère officiel et sous le frivole prétexte de leur demander des renseignemens sur un parent à moi que je supposai être au service de leur maître. L'accueil qu'ils me firent fut des plus gracieux, et quoiqu'ils ne connussent pas plus que moi mon parent imaginaire, nous nous trouvâmes liés de conversation ; c'était tout ce que je voulais pour cette première en-

trevue^ étant bien persuadé que la politesse espagnole les engagerait à me rendre ma visite.

» Pour ne point manquer de les voir, je rentrai chez moi et n'en sortis point de tout le jour.

» Je ne m'étais point trompé dans mes calculs , monseigneur, ils vinrent en effet dans la soirée, et il s'établit entre nous une sorte d'intimité qui résulta surtout de ma facilité à parler la même langue qu'eux, d'autant plus qu'aucun d'eux ne sait parler l'italien et qu'ils sont peu expérimentés dans l'usage de la langue latine. Nous primes dès ce moment la lésolution de nous voir tous les jours, et dans nos premiers entretiens j'affectai de ne point parler d'affaires politiques. Mon plan était de les voir venir, et je n'attendis pas longtemps.

» Dès le quatrième jour, l'un d'eux se plaignit de la lenteur avec laquelle on traitait les affaires à la cour du duc de Spolette : depuis leur présentation, le jour où je les avais rencontrés au palais, ils n'avaient pas encore

obtenu une audience dans laquelle ils pussent présenter l'objet de leur mission.

» Je ne dirai point à votre altesse par quelle série de transitions je les amenai à me faire confidence de leur dessein. Mais saisissant l'occasion de les en détourner, ou du moins de les engager à en dissuader le roi leur maître, je leur représentai combien l'alliance d'un duc de Spolette était peu digne d'un prince qui tenait en sa main le sceptre des deux royaumes d'Aragon et de Grenade , et comme ils paraissaient m'écouter favorablement je basardai de laisser tomber sans affectation le nom de la princesse Constance, votre fille bien-aimée. Ainsi, monseigneur, j'aurai par ce moyen détourné une rivalité qui aurait accru les exigences du duc de Spolette , et procuré à la fille de mon maître un des plus brillans partis qui soient aujourd'hui en Europe, posé sur son jeune front une double couronne, et ménagé au royaume de rSaples une alliance avec un des plus puissans princes de l'Espagne.

» Ce projet plaît si fort aux envoyés de Pierre, ils en sentent si bien l'avantage, qu'ils n'en mettent point en doute la réussite; ils ont député vers leur maître un émissaire fidèle chargé de lettres dont ils m'ont communiqué le contenu.

» Jusqu'à la réponse du roi d'Aragon, ils sont convenus de rester à la cour du duc, où il leur sera facile de traîner toutes choses en longueur, car c'est la coutume du lieu, et moi je suis venu moi-même rendre compte à mon souverain de ce que j'ai tenté pour son service. Jugez , monseigneur, si dans cette circonstance j'ai dii être sensible à l'accueil

— N'en parlons plus, Leonato. Tous les nuages ne tombent pas en pluie ; ceux qui tout à l'heure obscurcissaient mon visage sont entièrement dissipés, et le nouveau service que ta dextérité vient de rendre à ma couronne te donne de nouveaux droits à ma reconnaissance; tu peux y compter. Une affaire m'oblige à m'absenter aujourd'hui de Naples; peut-être

mon absence durera-t-elle plusieurs jours. Cependant, attends ici mon retour, et ensuite , muni de mes pleins pouvoirs, tu retourneras à Spolette pour y terminer une affaire que tu as si bien commencée.

Malgré les efforts du roi pour que Leonato pût croire au retour de sa faveur, celui-ci ne prit point le change sur ces protestations d'amitié , il vit bien que Mainfroi nourrissait dans son âme quelque prévention contre lui, et le roi de son côté en voulait à Mainfroi de sa propre injustice. Tels sont les rois, ils pardonnent plus aisément une injure qu'ils ont reçue qu'une injure qu'ils ont faite : leur supériorité éclate dans le premier cas , et dans le second ils sont humiliés de leur faiblesse. Et puis d'ailleurs quel était ce secret que Mainfroi cachait à Leonato? et cette absence de plusieurs jours sans que Leonato en connût la cause, lui le confident de son maître, qui l'avait associé à toutes ses entreprises? Il y avait là un mystère que Leonato eut voulu pénétrer, et ce fut avec une

sorte de rage concentrée qu'il quitta Mainfroi.

Leonato était un de ces hommes habitués à braver le danger, que les obstacles irritent et n'arrêtent jamais, et dont l'action est aussi rapide que la pensée. Favori du roi, tout-puissant après son maître, il avait à Naples, et jusque dans le palais , des hommes dévoués et prêts à tout entreprendre moyennant un salaire. Son parti fut donc bientôt pris; il alla trouver une de ses créatures et ne lui dissimula point la délicatesse de la mission dont il allait le charger, tout en lui cachant le motif :

— Il faut absolument, dit-il au comte Aliprandi, homme de haute naissance, mais réduit à la misère par l'excès de ses vices et de ses débauches; il faut, maître, déployer votre habileté ordinaire dans une circonstance qui ne se représentera sans doute jamais, et qui par sa nature peut avoir pour résultat le rétablissement de votre fortune. Vous n'ignorez pas combien est imprudent notre seigneur et roi , et je tremble toujours que sa témérité ne lui devienne

funeste. Il s'agit donc de veiller sur ses jours durant un voyage qu'il entreprend aujourd'hui même. Tenez-vous donc prêt à le suivre avec quelques-uns des hommes que vous employez dans ces sortes d'occasions. Recommandezleur, comme je vous le recommande à vousmême, la plus grande discrétion. Vous comprenez combien le roi s'irriterait à la seule pensée d'être suivi , même pour veiller sur sa tête sacrée : son courage en serait offensé. Suivez-le donc à quelque distance , et quand il sera parvenu sain et sauf au terme de son voyage, vous reviendrez en toute hâte à Naples me rassurer sur une existence qui nous est à tous si précieuse. Tenez, voilà de l'or : ce n'est qu'un faible à-compte sur la récompense qui vous attend; mais faites hâte, car le roi ne tardera pas à partir.

Leonato avait raison. A peine, en effet, il eut quitté son maître que celui-ci avait donné les ordres pour son départ, et Aliprandi n'eût pas été prêt à temps pour suivre ses traces si^Main-

froi n'eût voulu passer quelques instans dans les appartemens de sa fille Constance : il pensait à cette enfant parce qu'on venait de lui en parler, et elle lui était devenue plus chère depuis qu'il voyait en elle le nœud d'une alliance utile à sa politique. Grâce à ce retard, Aliprandi et les siens se trouvèrent en mesure d'exécuter les ordres de Leonato au moment où le roi sortit du palais, non pas tout à fait incognito, mais entouré toutefois d'une escorte peu nombreuse et composée seulement d'un capitaine de sa garde, de son fidèle page et de quelques écuyers. Ce demi-appareil royal avait été nécessaire pour justifier l'envoi de relais échelonnés sur la route. Du reste, le roi, gai et de bonne humeur, déclara lui-même à ceux qui l'accompagnaient qu'il avait déposé à Naples sa grandeur souveraine, et que le roi jusqu'à son retour ne voulait être que le comte de Molise.

Sur le sommet d'un mamelon détaché de l'Apennin, dominant le centre du comté de Molise, s'élevait un château construit par les Normands , ces hommes dont la présence était partout attestée par des monumens ou des ravages. Le château de Moiise était un des plus beaux et des plus forts parmi ceux qui hérissaient pour ainsi dire toutes les sommités mon-

tueuses de la Pouille et des Âbruzzes. On y montait par un chemin circulaire tracé à l'entour des flancs de la montagne et formant une spirale semblable à celle que décrit la coquille d'un colimaçon; ainsi, quand on était parvenu au pied du monticule, il restait un long chemin à parcourir avant d'arriver à la porte du château. Alors il fallait encore franchir une double enceinte de fossés et de hautes murailles défendues par des tours et qui ne se joignaient qu'à l'aide d'un double pont-levis. Les fossés étaient remplis d'eau sur laquelle se jouaient des cygnes au noir plumage. Quand on avait franchi la double enceinte, on pénétrait dans une cour intérieure en passant sous une longue voûte dont les murs n'avaient pas moins de cinq coudées d'épaisseur et à l'extrémité de laquelle une très-petite ouverture, gardée par deux sentinelles, y donnait entrée. La cour était spacieuse et unie en plate-forme. A droite s'élevait une église sous l'invocation de saint Lin , pape et martyr; elle avait pour autel un sarcophage an-

tique en marbre de Paros et sur lequel on voyait encore une bacchanale sculptée de la main de Phydias : telle était du moins l'opinion d'un savant voyageur qui avait visité ces contrées sous les habits d'un pèlerin et que la Navarre avait vu naître. Ce sarcophage avait été trouvé en fouillant dans les environs d'Amalfi. Au-dessus de l'autel s'élevait une figure du Sauveur, dont la peinture était attribuée à saint Luc, et dans l'encadrement de laquelle était enfermée, sous un morceau de cristal de roche, un fragment de la croix sur laquelle Notre-Seigneur Jésus- Christ avait, par son supplice, racheté l'homme de la mort éternelle. Ces précieuses reliques avaient été rapportées de la terre sainte en l'an 983 par les chevaliers normands; ceux-ci ayant demandé l'hospitalité aux Salernitains, ils les leur laissèrent en gage de fraternité après les avoir fait triompher des attaques des Sarrasins. Leshabitans de Salerne savaient par expérience à quelles scènes de terreur et de destruction se livraient ces infidèles nomades, qui, montés sur

leurs agiles galères, fondaient à l'improviste sur les villes riveraines de la Méditerranée et^ comme le vautour, s'enfuyaient après avoir ravi leur proie. Guillaume Bras-de-Fer fut celui des chevaliers normands qui, après la défaite des Sarrasins, fit construire le château et la chapelle de Molise et qui dota celle-ci du morceau de la vraie croix que lui rendirent les Salernitains.

A l'opposite de l'église s'élevait une tour immense, de forme ronde, à laquelle étaient contiguës, au rez-de-chaussée, de longues et larges salles dont l'une était toute décorée d'armures; l'autre avait servi aux repas des anciens chevaliers qui avaient habité le château. Que de guerriers illustres s'y étaient trouvés réunis ! Là avaient été assis à la même table le fameux Tancrède de Hauteville et ses douze fds. Dans la salle d'armes, on conservait les armures de Drogon et de Honfroy, et l'un des parvis de cette salle était orné d'une longue tapisserie travaillée à la main où étaient retracés les prin-

cipaux combats que livrèrent les chevaliers normands aux Lombards pour les expulser de la Campanie. Dans l'étage supérieur de la tour ronde, à laquelle on montait par un escalier de pierre pratiqué dans une tourelle surmontée d'un donjon, avaient été autrefois déposés les trésors de Robert Guiscard, le plus heureux et peut-être le plus vaillant des fils de Tancrède : duc de Calabre et de la Fouille, il avait conquis les principautés de Capoue, de Bénévent et la Sicile ; enfin il s'était vu possesseur d'une partie des domaines que possédait Mainfroi; mais loin d'être comme ce prince en guerre permanente avec le chef de la chrétienté, il avait sanctifié ses armes en délivrant le pape Grégoire VII que l'empereur Henri IV tenait prisonnier au château Saint-Ange.

Dans cette tour, au premier étage divisé en trois compartimens, le capitaine avait fait disposer l'appartement de Maria : là se trouvait le lit nuptial des deux époux, qu'il avait eu le soin de faire bénir par un prêtre. Au rez-de-chaus-

sée de la même tour, communiquant à la salle d'armes et au réfectoire, étaient d'autres chambres pour servir au logement du capitaine et de sa femme; dans un autre bâtiment carré, aux quatre angles duquel s'élevaient autant de tourelles, se trouvaient les logemens des autres serviteurs de la comtesse, les cuisines et les écuries occupant le rez-de-chaussée. Un cep de vigne, dont la plantation remontait à l'époque de la fondation du château^ recouvrait entièrement la façade de ce bâtiment et l'ornait de son pampre deux fois séculaire.

Partie de Sorrento vers le milieu du jour, les chemins étant encore dégradés par l'orage, la comtesse n'avait pu venir le soir même prendre possession du château de Molise; elle s'était arrêtée pour y coucher à Trivento, au nord-est de sa nouvelle résidence; ce n'était donc que depuis quelques heures qu'elle était installée dans la tour dont nous avons parlé quand Mainfroi y arriva, un peu avant la nuit. La comtesse, superstitieuse comme on le sait, ne

put s'empêcher de remarquer que le jour où son hymen allait être consommé était un vendredi, et elle en conçut de secrètes terreurs pour l'avenir; mais elle eut grand soin de les cacher aux yeux de son royal époux, car un sentiment de délicatesse inné dans le cœur de la femme lui donne souvent la force de souffrir seule pour ne point troubler le bonheur de ce qu'elle aime, et ses appréhensions sont rarement expansives.

La nuit vint, et l'on n'attend sûrement pas de nous que nous soulevions les voiles qui recouvrent les mystères de cette nuit d'amour. Les joies de l'hymen, comme la sainte hostie, ne doivent point sortir du tabernacle, et il faut

^baisser les yeux devant leur chaste volupté, crainte de les profaner par un regard. Laissons donc Mainfroi et Maria s'enivrer de leur bonheur, faire échange de ces tendres épanchemens que sanctionne la religion et que légitime la vertu : ces amours sont ceux des anges; mais

. soumis aux lois de la fragilité humaine, ils sont,

hélas! de courte durée. Heureux les époux pour qui le temps les change en une amitié que les années rendent plus vive! Laissons-les jouir du présent et former ces projets d'avenir qui sont si doux alors même qu'ils doivent ne se réaliser jamais, et retournons à Naples, où Aliprandi nous a devancés pour faire son rapport à Leonato.

Depuis le départ de son émissaire jusqu'à son retour, bien que deux journées à peine se fussent écoulées, Leonato avait recueilli une foule de renseignemens qui tous concouraient à aiguillonner ses inquiétudes. L'accusé assis sur la sellette et attendant la sentence du juge qui va décider de sa vie ou de sa mort n'est pas dans des transes plus cruelles que celles qui assaillent l'âme d'un courtisan redoutant une disgrâce; la perte d'une femme adorée, d'un fils chéri n'est rien pour lui en comparaison de la perte de sa faveur. Ce favori était si haut et si fier, on l'adulait de si bas, on mendiait avec tant de souplesse sa protection, quoiqu'il n'eût qu'un

éclat d'emprunt, quoiqu'il ne brillât que par réverbération ! Comme ses adulateurs vont se venger de l'encens qu'ils lui ont prodigué ! Que va-t-il devenir? Âffrontera-t-il tant de dédain? Trouvera-t-il en lui assez d'audace pour faire face à l'orage ; ou bien, bourrelé de mille tourmens, affectera-t-il une fausse résignation? Quittera-t-il le premier le monarque qui va l'éloigner de sa faveur? Tous ces sentimens confus se heurtent à la fois dans l'âme du favori, et peut-être prendrait-il le dernier parti sans cette fausse lueur que l'on nomme l'espérance : elle lui dit que peut-être il se trompe, qu'une ombre l'effraie , et ensuite quels remords l'attendront s'il a calomnié la fortune. Le favori restera donc à son poste jusqu'à ce que la main qui l'y a élevé l'en précipite violemment.

Leonato avait appris les changemens survenus à la cour et dans la personne du roi depuis son départ pour Spolette. Personne à la vérité ne se doutait des amours de Mainfroi et de son mariage secret avec l'héritière des com-

tes d'Amalfi, car le page avait été discret; mais la faveur même dont jouissait le page était une scandaleuse énigme dont personne n'osait dire le mot tout en cherchant à le faire deviner. Ce page ne quittait jamais le roi, il l'accompagnait dans toutes ses excursions , il couchait dans les appartemens intérieurs du palais; on l'avait vu plusieurs fois sortir seul en la compagnie de son maître; on savait qu'une fois ils étaient même sortis sous un commun déguisement ; on rappelait que lors du voyage de Salerne, Mainfroi l'avait gardé seul avec lui, et enfin c'était encore accompagné de son page que trois jours auparavant le roi avait l'ejoint ses troupes sur les bords du Volturne au moment de livrer bataille. On parlait encore d'un capitaine d'armes inconnu à Naples, mais remarquable par l'élévation de sa taille; on avait vu le roi fendre la foule en l'aperccvaiit, et tous deux étaient demeurés longtemps renfermés dans l'appartement du roi.

Tous ces détails furent autant de coups de

poignard qui déchirèrent le cœur de Leonato. Ce page surtout lui donnait de l'ombrage, et il savait qu'en ce moment même il suivait le roi dans le voyage dont celui-ci lui avait fait un secret. Leonato était dans ces dispositions quand on lui annonça le comte Aliprandi. Qu'on juge de sa colère lorsque, sur le rapport de son envoyé, il vit qu'il s'était renfermé dans la stricte observation de ses ordres. Il savait l'itinéraire du roi depuis Naples jusqu'à Molise; il savait encore, pour l'avoir entendu dire sur la route, que le roi se faisait appeler partout le comte de Molise; que ce prince était entré seul accompagné d'un page dans la ville, ayant laissé son escorte dans un faubourg extérieur avec défense expresse de venir plus avant. Du reste il avait veillé sur les jours du roi, qu'aucun accident n'avait menacé, et Leonato lui avait si bien recommandé la discrétion qu'AJiprandi n'avait osé adresser aucune question à personne.

Ce n'était point là ce que s'était promis Leonato; toutefois il eut assez de présence d'esprit

pour ne pas manifester son humeur devant Aliprandi : il le félicita au contraire sur la manière dont il avait rempli sa mission, et pour qu'il n'eût point de doute sur sa satisfaction , il lui donna une récompense plus forte que celle qu'il pouvait espérer. Aliprandi donna quelques pièces de monnaie à ses acolytes, après quoi il se rendit dans une taverne d'où il ne sortit qu'après avoir dépensé ou perdu au jeu tout l'argent que lui avait remis Leonato , s'en remettant à la Providence pour obtenir une autre honorable mission , ou à son poignard si les temps étaient trop durs.

Resté seul, Leonato, quoique trompé dans ses espérances, jugea cependant qu'il en savait assez pour perdre le page Giuseppe , qui lui causait tant d'ombrage dans l'esprit du roi; pour le moment, il arrêta toutes ses idées sur ce projet.

Le roi resia €|uatre jours absent de sa capitale. A. son retour, Leonato se montra le plus empressé de ses courtisans à se rendre au

palais , ayant chargé un homme à lui de venir l'informer à l'instant même de l'arrivée du roi. Renfermant en son âme le chagrin qui le rongeait, il affecta un air de satisfaction capable du moins de faire croire aux autres courtisans qu'il n'avait rien perdu des bonnes grâces de son maître; comme par le passé, il prit avec lui ce ton de familiarité flatteuse qui n'exclut pas le respect, et se permit même quelques allusions sur les motifs de son absence , qu'il attribua à de nouvelles galanteries. Le roi accueillit trèsbien ces familiarités, qui n'étaient point nouvelles , et dans un accès de bonne humeur retint à dîner avec lui ses principaux officiers, au nombre desquels se trouvait Leonato. Mais celui-ci n'assista point au dîner du roi pour pouvoir donner suite à son mauvais dessein. Il ne revint en effet au palais qu'au moment où les convives sortaient de table, et s'excusa auprès de Mainfroi sur ce que l'intérêt de son service l'avait privé de l'honneur de dîner avec son souverain ; puis, baissant la voix :

— Je supplie votre altesse , lui dit-il , de m'accorder un moment d'entretien.

Tout aussitôt Mainfroi emmena Leonato dans une salle voisine.

— Eh bien! qu'est-ce? qu'y a-t-il? Aurais-tu reçu des nouvelles de Spolette?

— Non, monseigneur; mais votre altesse me permettra-t-elle de lui adresser d'abord une question?

— Parle, je t'écoute.

— Votre altesse est-elle bien sûre de la discrétion des personnes que depuis quelque temps elle honore de sa confiance?

— Pourquoi cette question ?

- — Ah! monseigneur, son âge, sa jeunesse peuvent le rendre excusable.

— Eh ! de qui veux-tu donc parler?

— De ce jeune page.

— Giuseppel Comment? qu'a-t-il fait? qu'at-il dit?

— Sans doute il n'aura pas compris la grandeur de la faute qu'il commettait.

- — Mais, encore un coup , quelle faute?

— Monseigneur, grâce à lui, le voyage si mystérieux dont votre altesse n'est revenue que depuis quelques heures n'est plus un secret.

— Grâce à lui?...

■ — Oui , monseigneur.

— Sais-tu , Leonato , que tu me donnes envie de rire?

— Il ne me semble pas qu'il y ait de quoi rire. Au surplus, si votre altesse doute de l'indiscrétion de son page, je puis lui en fournir la preuve.

— La preuve! et laquelle?

— Votre altesse a été à Molise.

' — Après?

— Elle a voyagé sous le nom de comte de Molise.

— Après?

— Elle est entrée dans la ville avec son page seul, ayant laissé son escorte dans un faubourg.

— Après?

— Après, après, monseigneur; il me semble qu'en voilà assez pour prouver l'indiscrëtion de cet enfant , et comme le bruit m'en était revenu, j'ai voulu savoir par moi-même

— Par toi-même , Leonato ?

— Dans le seul intérêt de mon maître, j'ai fait venir en ma présence

— Qui?

— Le page.

— Halte-là, Leonato; c'en est assez sur ce sujet. Comme ami, je te conseille de ne pas aller plus loin.

— Il me semble que votre altesse est bien prévenue en faveur de

— Oui, Leonato, je le confesse, je me suis quelquefois prévenu à tort en faveur de quelques-uns de mes familiers; mais mon page

Tiens, écoute, ajouta Mainfroi en riant malicieusement, dis-moi que, tourmenté d'un peu de curiosité à l'occasion de mon absence, tu as été consulter la Cecca , une sorcière à laquelle je fais faire des aumônes depuis qu'elle a pré-

dit que je mourrais sur un champ de bataille; dis-le moi et je te croirai , car elle t'a parfaitement bien informé. Comme elle te l'a révélé , je reviens de Molise, et je voulais t'en parler à mon retour. Quant à mon page, Leonato, la sorcellerie est en défaut, car le pauvre enfant est en ce moment à Larino , où nous l'avons laissé assez grièvement blessé par une chute qu'il a faite en voulant retenir mon cheval qui s'était emporté. Sa blessure, je l'espère, ne sera rien; si tu m'en crois, nous ne parlerons plus de tout ceci. Va, mon ami, je te remercie de ton zèle, et je compte toujours sur tes services. Tu peux m'en rendre encore d'assez grands à Spolette pour que j'efface de mes souvenirs un mouvement de

curiosité bien pardonnable Souhaite pour

moi le bon soir à la Cecca.

Cette conversation avec le roi n'avait rien changé à l'état de perplexité dans lequel se trouvait Leonato; il ne savait comment faire accorder l'indulgence de Mainfroi avec l'iro

nie dont ses dernières paroles étaient empreintes. C'est que le roi avait besoin de lui et que par conséquent il fallait le ménager jusqu'à ce qu'il eût mis fin aux négociations qu'il avait entamées à Spolette pour le mariage de Constance. Nous dirons ici, pour n'y plus revenir, que ces négociations eurent la plus heureuse issue, et que peu de temps après, Constance, en épousant Pierre d'Aragon , devint reine d'Aragon et de Valence, et que dans ce rang élevé elle se montra supérieure à son siècle.

Mainfroi élait indigné de la conduite de son ancien favori; mais contraint de se soumettre à l'empire de la nécessité , il redoubla avec Leonato de soins et d'attentions , lui prodigua ces paroles qui sont si douces à l'oreille d'un courtisan quand elles sortent de la bouche d'un roi ; il le combla publiquement de ses faveurs, l'éleva au rang de ses

barons et lui donna des terres considérables dans la province de Bari; mais il continua à garder le silence sur le voyage de Molise et ne lui dit pas un mot de son mariage avec Maria, de sorte que la satisfaction que ce retour de faveur fit éprouver à Leonato ne fut pas sans restriction. Cependant il partit de Naples avec la ferme résolution de si bien servir les intérêts de son maître que celui-ci se verrait contraint de revenir entièrement à lui. Leonato, doué d'une profonde hypocrisie, avait toujours caressé les pencbans de Mainfroi , tout en se donnant vis-à-vis de lui une apparence de franchise. Longtemps Mainfroi en avait été la dupe, mais ce dernier acte de curiosité lui avait fait ouvrir les yeux.

« Me faire espionner! moi? disait souvent

le roi , c'est un crime impardonnable et dont je me vengerai plus lard. »

Cependant les choses s'étaient passées sans éclat. Mainfroi, quand il se trouvait avec Leonato, le comblait de ses faveurs, mais il sai-

sissait toutes les occasions de l'éloigner de lui, et nous avons vu qu'il l'avait effectivement nommé gouverneur de Bénévent, charge qu'il remplissait au moment où le cadavre d'une femme assassinée donna lieu à la mission du gouverneur de Manfredonia auprès du roi des Deux-Siciles. Le lecteur aura deviné sans peine que ce cadavre de femme n'était autre que celui de Maria d'Amalfi, car nous n'avons jamais pensé à en faire pour lui le mot d'une énigme. Maintenant il nous reste à raconter les circonstances de la mort de Maria et comment fut dévoilée la série des crimes dont Leonato s'était rendu coupable.

Après avoir, comme nous l'avons dit, réussi dans ses négociations pour le mariage de Constance , Leonato avait donné une suite très -active à celles qui avaient pour objet l'union de Mainfroi avec la fille du duc de Spolette, et il était sur le point d'obtenir le consentement de ce prince quand il reçut de Mainfroi l'ordre de suspendre la conclusion

de cette affaire, ou tout au moins de la faire tellement traîner en longueur que le duc y renoncerait.

Cet ordre avait surpris Leonato, et ce fut alors qu'il conçut des soupçons sur les motifs du refus de Mainfroi. Se voyant joué, il résolut de s'en venger.

Un an s'était écoulé quand les choses en vinrent à ce point, et Leonato sollicita son rappel à Naples, oii étant revenu, il reçut plusieurs autres missions et fut enfin nommé gouverneur de Bénévent. Là , entouré de sbires et d'espions à ses ordres, il s'était lié par des traités avec les chefs des bandes de brigands qui désolaient alors la Pouille , la Calabre , les Abruzzes et pour ainsi dire toutes les terres situées au midi et à l'orient de JNapîes. Ce même Aliprandi que l'on a vu si discret, affilié dès longtemps à ces bandes, était devenu l'intermédiaire indispensable entre leurs chefs et Leonato,

Le comte Aliprandi, informé plus lard qu'il

n'avait pas rempli, comme Leonato l'aurait voulu, la mission qu'il lui avait donnée lors du voyage du roi à Molise, avait voulu réparer sa faute; il y était parvenu en découvrant le motif qui depuis avait fait faire au roi de fréquentes apparitions au château de Molise, où quelquefois il restait dçux ou trois jours. Irrité du manque de confiance de son maître, la fureur de Leonato devint une sorte de rage quand il apprit le nom de la femme qui captivait de la sorte Mainfroi, qu'il avait toujours connu si volage. 11 se rappela le dédain avec lequel il avait été éconduit lorsqu'il s'était mis sur les rangs pour obtenir la main de Maria d'Amalfi, et comme il avait tenté alors un enlèvement qui lui avait mal réussi , il comprit qu'il serait perdu si jamais, ce qui ne pouvait manquer d'arriver tôt ou tard. Maria prononçait son nom devant Mainfroi. La seule chose qu'il ignorât, c'est que Maria et le roi étaient unis par des liens légitimes. En outre il ressentait pour Maria une passion effrénée qu'il voulait

assouvir et faire entrer au nombre de ses moyens de vengeance.

Ce fut à Aliprandi que Leonato s'en remit pour l'accomplissement de ses infâmes desseins, et il ne pouvait mieux choisir, car Aliprandi savait prendre tous les masques, jouer tous les rôles, s'insinuer dans les bonnes grâces des liabilans des villes, qu'il captivait par le mélange de ses manières distinguées et de sa familiarité. Les bons bourgeois qu'il faisait dépouiller par ses compagnons ne se doutaient jamais quand ils se trouvaient avec lui qu'il fût un de leurs complices. Pour prendre des renseignemens plus exacts sur la dame du château de Molise, Aliprandi avait formé un établissement dans la ville. Là se réunirent bientôt tous les vauriens du lieu, et en peu de jours il eut une nombreuse clientèle, car il ne refusait de crédit à personne, sa spéculation n'ayant point pour objet de faire des bénéfices. Là, le soir, il tenait les paris contre tous les joueurs qui se prséentaient, et ceux-ci, il faut

le dire, gagnaient rarement, car Aliprandi savait par expérience que le plus sur moyen de donner à un joueur le désir de revenir, c'est de lui faire perdre son argent.

Au bout de quelque temps, le nombre des consommateurs était devenu si grand, ainsi qu' Aliprandi l'avait espéré , qu'il se vit dans la nécessité de prendre deux aides pour que ses habitués n'eussent pas à se plaindre du service : c'est sur quoi il avait compté. Il prit alors pour domestiques deux brigands des plus déterminés et les chargea d'épier, chacun leur tour, les abords du château pour s'assurer si la comtesse n'en sortait jamais. Ces hommes apprirent, tant par leur propre examen que par des propos tenus devant eux, que la comtesse se rendait quelquefois chez un saint ermite du voisinage, et que dans ces pieux pèlerinages elle n'était suivie que de sa dame de compagnie et du premier officier de sa maison , remarquable par sa haute stature. Deux fois, à un court intervalle, le roi s'était joint à eux, mais il y

avait de cela plus de trois mois. On ajoutait même que depuis ce temps ses visiles à Molise étaient moins fréquentes et ses séjours moins prolongés. Le mercredi était ordinairement le jour que la comtesse choisissait pour ses sorties; elle partait dès le matin et ne revenait qu'à la nuit; elle ne descendait point du château par la rampe extérieure, elle en sortait par une porte masquée donnant à mi-côte sur la campagne et qui communiquait à un souterrain.

Aussitôt qu Aliprandi eut fait part desesrenseignemens à Leonalo, celui-ci, certain de ne jamais être découvert^ ne songea qu'à hâter le moment de l'exéculion de son crime.

Le jour en fut fixé au mercredi qui suit le sixième dimanche de Pâques, jour de Sainte- Clo tilde.

La veille de cette journée fatale, Leonato vint sous un déguisement coucher à Molise dans un lieu que lui avait préparé Aliprandi.

Le lendemain ces deux hommes sortirent de la ville à la pointe du jour, et ayant tourné la

montagne que domine le château , ils se mirent en embuscade derrière un buisson de houx impénétrable aux regards, et pendant qu'ils y demeurèrent pour attendre la sortie de la comtesse, un des acolytes d'Aliprandi qui les avait accompagnés alla prévenir six hommes de choix deleur bande qui avaient passé la nuit dans le voisinage, afin qu'ils se tinssent prêts au premier signal. Seuls, ces six hommes restèrent à visage découvert; quanta Leonato et Aliprandi, ils se recouvrirent la figure d'un masque et s'affublèrent d'une longue robe de grossière étoffe de laine sous laquelle ils durent étouffer, car ce jour-là la chaleur fut extrême. Le personnage attaché au service de la taverne d'Aliprandi retourna à Molise pour que les pratiques n'eussent pas à se plaindre.

Du lieu où Leonato était caché, on voyait, à une distance de trois cents pas environ, l'emplacement de la porte secrète communiquant avec le souterrain. A chaque instant il tournait les yeux de ce côté, mais la porte ne semouvait

point. Pendant cette longue attente, il eut le temps de bien arrêter ses dispositions avec ses complices : ils convinrent, ne sachant point la route que suivrait la comtesse, de ne faire leur expédition qu'à son retour afm de choisir l'emplacement qui leur paraîtrait le plus convenable. Cependant le soleil s'élevait sur l'horizon, et point de mouvement sur le flanc de la montagne. Déjà, dans son impatience, Leonato se levait, déclarant à Aliprandi qu'il fallait en prendre son parti et remettre l'affaire au mercredi suivant, quand un léger bruit se fit entendre: c'était la porte intérieure qui roulait sur ses gonds. Peu après sortirent d'une ouverture entourée de pierres, de ronces et d'épines deux femmes dont l'une marchait dans toute la grâce de la jeunesse : c'était la comtesse. Leonato la reconnut à sa démarche noble; un frémissement dejoie crispa seslèvres, semblable au sourire de Satan à l'aspect de la perdition d'une âme. Les deux femmes s'arrétèrentun moment ; un homme les rejoignit, et tous trois, descendant les sentiers

de la montagne, se mirent en route pour leur destination. Ils marchèrent pendant deux heures dans un chemin creux , auprès duquel coulaient les eaux presque taries d'un torrent; après quoi, tournant sur la droite en s'engageant dans des défilés étroits ombrasés d'arbres touffus, ils disparurent aux yeux de Leonato et de sa suite, qui s'arrêtèrent en cet endroit. Le lieu leur parut propice k l'accomplissement de leur projet : point d'habitations dans le voisinage, qu'ils eurent le temps de faire fouiller; les broussailles étaient si serrées qu'à deux pas on ne pouvait y distinguer un homme, et un monticule formé par les déjections des eaux du torrent offrait un rempart assuré pour y cacher les chevaux. Ce fut là que ces hommes infâmes firent, en attendant le retour de la comtesse, un repas joyeux et animé comme l'eut été celui de bons compagnons. Aliprandi s'était chargé des provisions et il n'y avait rien épargné : deux belles oies grasses, la moitié d'un chevreuil rôti, une gamelle remplie de pâte cuite avec du fromage et une ou*

tre qui contenait du vin de quoi apaiser la soif de trente muletiers. Pour Leonato, il avait apporté une perdrix aux pattes rouges et au blanc plumage et des cailles retardataires demeurées dans les bois d'Arvelino. Là point d'autre distinction : Aliprandi fit les bonneurs du repas comme il l'aurait fait à Kaples lorsque, avant d'être un adroit brigand, il était un ricbe seigneur. Assis en rond, ils burent au succès de leur expédition, dont pas un ne doutait, et le vin les rendant bavards, ils se mirent à raconter leurs exploits et leurs aventures à la façon d'Ulysse dans tous les lieux où il recevait riiospitalité.

— Ab çà, dit Aliprandi après qu'ils s'en furent donné au cœur joie, mes enfans recordons-nous bien, et surtout pas de méprises. D'abord, respect à la jeune dame, pas de gestes, vous comprenez : il faut l'enlever poliment, et ce n'est que dans le cas où elle refuserait de s'y tenir de bonne grâce qu'on l'attachera sur un cheval avec des cordes. Quant à la vieille, ad libitum ,

c'est de vieux gibier, et nous ne le chassons pas. Je crois que ce qu'il y a de mieux à faire pour son service, c'est de la perdre au milieu du bois, et ma foi ! que la Madone lui soit en aide si elle se souvient du temps où elle était encore vierge... Reste le capitaine. J'en suis fâché pour lui, mais un homme , c'est trop gênant : il faut le tuer; je ne vois que ça! Voyons, vous autres; qui est-ce qui s'en charge?

— Moi, moi, moi, moi, dirent tout d'une voix les six brigands.

— Allons donc, Carlo, dit l'un d'eux au plus petit de la troupe, qui en effet n'avait guère plus de quatre pieds; tu ne l'as donc pas vu, le colosse : c'est tout au plus si tu pourrais lui baiser le

— Petruccio, ah cà, mon garçon, pas de mauvaise plaisanterie : tu m'as vu à la besogne, et ça ne te va pas. Allons, mon capitaine, donnezmoi ce grand cornouiller-là, et si jamais il est piqué de la tarentule, vous pouvez être bien sûr

que ça ne le fera pas danser. Voilà qui va l'em- I. 11

pêcher de faire cette nuit de mauvais rêves, ajouta Carlo en riant aux éclats et en montrant la pointe de son poignard.

— Allons, Carlo, dit Aliprandi, je te donne le colosse; mais ne le fais pas souffrir.

— Capitaine, jamais ; vlan et c'est fini.

Après un geste significatif, Carlo remit son

poignard dans la gaine et se frotta les mains en signe de satisfaction.

Ce triomphe ainsi remporté par Carlo, la troupe se leva de table, c'est-à-dire qu'elle rompit le cercle qu'elle avait formé assise à terre; puis laissant aux corbeaux le soin de manger sa desserte, chacun des brigands prit le poste qui lui fut assigné. Carlo, profitant de l'exiguïté de sa taille, se porta en avant à travers les broussailles, attendant sans trop de préoccupation le moment où il pourrait sauter à la gorge du premier officier de Maria. Blotti derrière un buisson, il s'y tint pour ainsi dire en arrêt comme un chien de chasse.

Il y avait une heure que la troupe attendait

lorsqu'on entendit dans l'éloignement le cliquetis des feuilles que faisaient mouvoir sur leur passage les trois infortunées victimes de Leonato. Le sentier qu'elles suivaient était si étroit qu'il eût été impossible d'y passer deux de front. La femme du capitaine marchait la première ; Maria la suivait, et le capitaine venait le dernier.

Carlo laissa passer les deux femmes, pensant qu'elles n'étaient point dans sa consigne; mais quand le capitaine se trouva vis-à-vis sa cachette, il sauta sur lui si dextrement, il avisa si juste l'endroit où il devait frapper , que le capitaine tomba sans proférer un seul mot et sans faire d'autre bruit que celui que produisit sa chute sur des branchages.

Au même instant la comtesse, qui se trouvait à quinze pas environ en avant du capitaine, se sent saisir par le bras ; elle regarde et voit un homme masqué qui lui dit :

— Aucun cri , ou vous êtes perdue ; toute résistance serait inutile : vous êtes seule, car

déjà l'officier qui vous accompagnait est tombé mort derrière vous ; votre dame de compagnie est en ce moment même bâillonnée et ne peut proférer aucune plainte; d'ailleurs personne ici ne pourrait vous entendre; ainsi, noble comtesse de Molise, résignez- vous à votre destinée, car il n'y a pas d'autre parti à prendre.

C'était Aliprandi qui parlait ainsi à la comtesse. Leonato , malgré sa résolution accoutumée , tremblait sous son masque au moment de l'exécution.

Maria n'entendit qu'à peine les derniers mots d' Aliprandi ; un frisson mortel avait parcouru tous ses membres, et elle n'eut pas la force de proférer un seul mot. Alors les brigands ayant fait avancer le cheval qui lui était destiné, la hissèrent dessus; dans la crainte qu'elle ne tombât, Aliprandi monta en croupe derrière elle pour la soutenir entre ses bras.

Le funeste cortège alla d'abord au pas, mais il prit plus tard le grand galop afin d'arriver le lendemain avant le jour au lieu déterminé

d'avance où ils la conduisaient : c'était dans une habitation spacieuse, taillée dans le roc, qui depuis longtemps servait de repaire à une bande de brigands; on la leur avait louée, et elle était décorée de tout ce qu'il avait été possible de se procurer. Là on était aussi éloigné du monde * qu'on l'aurait pu être dans les entrailles de la terre, et d'ailleurs le bruit d'une cascade aurait étouffé tout autre bruit. Ils étaient à l'extrémité de la plaine où fut livrée la bataille de Cannes, et une tradition populaire faisait revenir des spectres dans ce lieu qu'habitaient des milliers de chouettes et des troupeaux de loups. La caverne était creusée dans une des roches avancées tenant au revers du mont Gargano, à l'opposite du côté qui regarde la mer, et où est situé Sant-Angelo.

Cependant la course rapide du cheval avait retiré la comtesse de l'espèce de léthargie où sa frayeur l'avait plongée ; elle retrouva l'usage de ses sens comme on se réveille après Un cauchemar, et son premier mouvement fut

de douter si tout ce qui l'entourait était réel ou si elle était sous l'empire d'un songe épouvantable. Mais, hélas ! le doute même ne lui fut pas longtemps permis : ses yeux virent les deux hommes hideux galopant aux deux côtés du cheval qui lui servait de monture; son beau corps se sentit pressé par deux mains qui la tenaient en équilibre , et le premier mot qui sortit de sa bouche, quand elle se fut retournée vers l'homme masqué , furent ceux-ci :

— Où me conduisez- vous ?

Aliprandi , pour prévenir d'autres questions auxquelles il n'aurait su que répondre , lui dit seulement avec une gravité respectueuse :

— Silence , madame, nous exécutons les ordres du roi.

La malheureuse Maria eut le cœur navré par ce propos , qu'elle prit pour un horrible avertissement. Tous les pronostics funestes qui avaient marqué pour elle les diverses circonstances de sa vie, depuis qu'elle avait vu Mainfroi pour la première fois , lui revinrent à la

mémoire. Elle pensa que son anneau nuplial reçu avant la cérémonie du mariage n'avait jamais été béni ; que la chaîne qu'elle portait à son cou avait appartenu à la mère de Mainfroi, jamais mariée à son père; elle se ressouvint du tremblement de terre affreux dont avait été marqué le jour de son hymen, ce jour où Mainfroi lui avait donné deux tresses de ses cheveux ; et enfin sa terreur s'accrut de la fatalité du jour néfaste, parmi les chrétiens, qui avait vu consommer son mariage.

En arrivant à la porte du souterrain , Maria était si oppressée, le poids de ces souvenirs s'appesantissait si douloureusement sur son cœur, qu'étrangère à toute autre pensée, elle se laissa conduire où on voulut la mener.

Il faut rendre justice à Leonato : en entrant dans le souterrain, où il avait devancé Maria, aucune pensée de meurtre n'était encore entrée dans son âme ; mais l'espoir de cacher un crime lui fit commettre un autre crime.

Maria avait été conduite par Aliprandi dans

la troisième et dernière salle du souterrain , séparée de la première par une longue galerie, où étaient rangés en ordre des têtes et des ossemens humains recueillis dans les terres voisines et que cette crypte avait la vertu de maintenir dans un état parfait de conservation. Dans la salle où elle était déposée, aucun jour extérieur ne pénétrait ; elle était éclairée ou plutôt l'obscurité en était tempérée par la lueur d'une lampe suspendue à la voûte. Dans l'un des angles on avait pratiqué une cheminée où brûlaient des branches de mélèze dont la fumée grasse et épaisse montait par un long conduit et se perdait au milieu des bruyères et des genévriers. Souvent cette fumée avait été un objet d'effroi pour les pâtres de la contrée, qui, la voyant surgir en nuages blanchâtres , redoutaient la prochaine formation d'un cratère sur ces monts volcaniques , et s'enfuyaient à son aspect. Des quartiers d'arbres équarris et couverts de mousse servaient de sièges et circonvenaient les pourtours de la

salle ; une table d'un seul bloc de marbre brut était au milieu ; dans un renfoncement ménagé dans le roc et dont les parois étaient recouvertes de planches, s'élevait un lit que cachait un rideau de serge brune. Maria , frappée de stupeur, était restée immobile à la place où on l'avait assise; sa pensée était suspendue à l'égal de ses mouvemens; seulement, ses yeux, se tournant machinalement vers les objets qui servaient de décoration funèbre à cette fatale demeure , s'arrêtèrent sur une masse noire , immobile comme elle , placée dans l'angle opposé à la cheminée, à l'une des extrémités de la chambre. Tout à coup cette masse remue, elle s'agite; plus prompt que l'éclair, un homme a secoué tout d'un temps et le masque qui cache son visage et la robe qui le déguise. Leonato s'est élancé aux pieds de Maria.

Il dit : — Maria!

Elle s'écrie : — Léonato !

Mais quelle différence dans la pensée qui inspire ces deux exclamations simultanées!....

D'un côté la terreur, de l'autre la joie brutale d'un amour forcené certain de dévorer sa proie.

Interdit à l'aspect de Maria, les mots d'amour que voulait prononcer Leonato lui refluent vers le cœur ; il ne sait que dire : il saisit les mains de Maria , elles sont froides ; ses lèvres brûlantes compriment sous l'âcreté de ses baisers les lèvres de Maria, elles sont glacées et sans mouvement ; les yeux de Maria n'ont plus de regard pour répondre aux regards dévorans de Leonato. Il la prend, il la serre, il l'enlace dans ses bras : point de résistance; il assouvit sa passion sans qu'aucun signe de Maria puisse même faire supposer à Leonato qu'elle se fût aperçue de son crime, et il la dépose sur le lit comme une statue d'ivoire qu'un miracle aurait rendue soudain malléable. Il l'appelait silence! il invoquait son pardon silence! Saisi d'une manie furieuse,

il détacha la lampe du souterrain pour contempler à loisir toutes les beautés du corps

qu'il avait profané Cette vue change en

transports la fièvre qui le dévorait; il donne un nouveau cours à ses attentats Même silence, c'est le silence de la mort, et la lampe s'est éteinte ; et quand une profonde obscurité a remplacé le jour douteux qui éclairait le souterrain , un mot sort enfin de la bouche de Maria ; elle s'est écriée :

— Mainfroi !!....

Transi de terreur à ce nom, Leonato quitte le lit fatal; il marche dans le souterrain, il s'avance vers la cheminée, guidé par la lueur de queléjues étincelles prêtes à expirer dans le foyer ; il les rapproche avec ses doigts ; de son souffle, il s'efforce de leur rendre la vie; mais pendant qu'à tâtons il cherche sur le plancher la lampe qui s'est échappée de ses mains, les parcelles du feu ont jeté leur dernier éclat: arrivé au foyer, il n'y trouve plus que des cendres brûlantes.

Voilà donc Leonato enseveli vivant ; le tliéàtre de son crime lui servira de tombeau

aussi l)ien qu'à sa victime. Il appelle Aliprandi : ce nom ne perce point l'épaisseur des voûtes; sa voix se perd dans la profondeur des souterrains. Chancelant, abîmé dans un dédale de terreur, il revient vers le lit où l'attirent les sanglots de Maria. Maria, revenue à elle, le repousse avec horreur, mais elle n'a pas la force de se défendre contre ses assauts , il s'enivre encore d'une volupté barbare et ne lui dissimule plus la certitude de la mort qui les attend tous les deux, car Leonato ne connaissait pas plus que Maria les souterrains et avait négligé de se faire indiquer le secret qui en ouvrait la porte.

C'est en de pareils instans que Tinnocence reprend sa couionne et laisse au crime toutes les horreurs du remords. Celte mort qui les menaçait tous deux, Maria l'invoquait comme Ja fin de ses tourmens, et Leonato la redoutait comme le commencement d'un long supplice. Maria priait le Dieu tout-puissant et invoquait Sa miséricorde, tandis que Leonato cherchait à

ëtouffer sa rage par des blasphèmes. Dans les momens où il quittait le lit où Maria était gisante, il s'arrachait les cheveux, il se frappait le front contre les murs du souterrain. En marchant comme un furieux , en se jetant de tous côtés, sa main a rencontré une corde : il en veut essayer la solidité , il espère qu'elle lui servira à mettre un terme à son supplice; mais quelques minutes ont à peine suivi cette découverte quand il entend frapper à la porte de la chambre. C'était Aliprandi , qui, averti par le bruit de la cloche que sans le savoir Leonato avait mise en mouvement, venait savoir ce qu'il voulait.

Le danger passé, Leonato reprit son audace, dissimula la terreur qu'il avait ressentie et ordonna à Aliprandi d'ouvrir le souterrain.

On rapporta de la lumière, le feu fut rallumé, et de nouveau Leonato demeura seul avec Maria.

— Noble fille des comtes d'Âmalfi , toi qui

m'as dédaigné , lui dit Leonato avec ironie, j'ai voulu éprouver ton courage, et je vois que tu ne crains pas la mort. Juge maintenant s'il n'eût pas mieux valu être la femme de Leonato que la maîtresse de Mainfroi?

— La maîtresse de Mainfroi ! . . . s'écria Maria } sache, misérable, que ton crime est plus grand que tu ne le supposes : tu as outragé ta reine.

Ce mot fut un coup de foudre pour Leonato, et pour Maria son arrêt de mort. Dissimulant aussitôt le projet qui lui vint à la pensée comme la seule chance de salut qui lui restait, il se jeta à deux genoux devant le lit où Maria était encore couchée ou plutôt anéantie; il implora son pardon , lui demanda grâce de la vie, remettant son sort entre ses mains; la conjura d'ensevelir dans un profond mystère l'erreur fatale qui l'avait rendu criminel et lui offrit de la reconduire à la porte secrète du château de Molise, l'assurant qu'il se déferait facilement de ses complices, seuls témoins de son forfait; qu'elle passerait pour avoir été enlevée par des

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brigands, et que pour lui, son repentir était si profond f si sincère , qu'aussitôt que des soupçons ne pourraient plus l'atteindre, il renoncerait au monde, s'ensevelirait dans l'ombre d'un cloître où il passerait sa vie à demander à Dieu par le jeune et la pénitence l'expiation de son forfait.

La bonté de Maria se laissa prendre à ce langage qu'animait le ton d'une profonde conviction ; elle promit de pardonner, elle promit le secret, et deux heures avant que le jour eût remplacé la nuit, elle sortit du souterrain, conduite par Leonato. Il la mena, à la lueur tombante de la lune, à travers des sentiers que luimême ne connaissait pas. Parvenu dans un endroit favorable à son nouveau crime :

— Il n'est plus temps de feindre, s'écria Leonato; ta mort seule peut assurer mon impunité! Fille des comtes d'Amalfi, reine des Deux- Siciles , qui que tu sois, recommande ton âme à Dieu.

Et lui laissant à peine le temps de former une

dernière pensée , il la frappa de trois coups de poignard et précipita son cadavre dans la profonde ravine où le recueillirent les Manfredoniens.

Altieri était le nom de famille du page Giiiseppe. Guéri de sa blessure, il était revenu à Naples, où son maître, pour le venger des calomnies dont Leonato avait voulu le noircir, l'avait quoique bien jeune encore élevé au rang d'officier de sa garde. De plus en plus satisfait de son dévouement et de sa discrétion, I. 12

Mainfroi lui accordait une confiance entière, et sans qu'il fût précisément son favori comme l'avait été Leonato, le roi le retenait presque constamment auprès de sa personne. C'était avec lui surtout qu'il pouvait s'entretenir de Maria , que le roi aimait plus que jamais , quoique depuis plusieurs mois ses voyages à Molise eussent été en effet moins fréquens.

Altieri, on peut se le rappeler, avait servi d'introducteur auprès du roi aux deux vieillards de Sant-Angelo lorsqu'il eut remarqué leur assiduité aux abords du palais. Altieri, jeune, brave, jouissant de sa fortune sans en être ébloui, n'avait point vu son bon naturel flétri au vent de la faveur; ses yeux avaient encore des larmes pour le malheur, sa bourse s'ouvrait sans effort aux sollicitations de l'indigence. Jamais la médisance ne sortait de ses lèvies : prompt à prendre la défense de ceux que l'on accusait auprès du roi, on ne le voyait jamais irriter sa colère; souvent même il avait pris auprès de Mainfroi la défense de Leonato, contre lequel le

roi recevait de fréquentes dénonciations. Âltieri lui disait alors :

— Votre altesse a vu par le mal que Leonato lui-même a dit de moi combien il faut peu croire aux délations intéressées.

Enfin Altieri vivait à la cour sans avoir rien d'un courtisan.

Toutefois lorsque, après le récit des deux vieillards, Mainfroi furieux eut entraîné Altieri dans sa chambre , celui-ci ne trouva plus un mot en faveur de son calomniateur : le crime dont les apparences chargeaient Leonato lui parut avéré. Il savait lui, Giuseppe , dans quelles circonstances Mainfroi avait donné à la femme qu'il aimait l'anneau , la chaîne d'or et les deux tresses de cheveux renvoyés au roi. Comment expliquer le retard de celui qui en était porteur? Trois jours auparavant, cet envoyé du gouverneur de JVIanfredonia était encore à Bénévent, et c'était Leonato qui y commandait. Ce n'était il est vrai que des présomptions; mais par une sorte de révélation instinctive, elles

avaient apparu comme une certitude à l'esprit de Mainfroi. Quant à la mort de Maria, point d'illusion possible, car sur elle seule on avait pu trouver les objets qui n'avaient appartenu qu'à elle.

La réflexion ayant cependant fait place à la colère , ou plutôt dans le désir de mieux calculer sa vengeance, Mainfroi résolut de prendre toutes les informations nécessaires avant de faire aucun éclat ; en même temps il ne voulait point que Leonato pût avoir le moindre soupçon de l'accusation qui planait sur sa tête. Et puis d'ailleurs un autre intérêt touchait Mainfroi, Maria n'était pas le seul être chéri dont il craignait d'avoir à déplorer la perte : il était en proie à une foule de sentimens confus que dominait le désir d'une vengeance terrible, et s'il temporisait c'était uniquement dans le but d'en rendre l'effet plus certain.

La journée n'était pas encore écoulée lorsqu'un des préposés à la garde des portes du palais vint prévenir Altieri qu'une femme revêtue

du cosluiiie de villageoise demaiidait instamment à lui parler. Elle n'avait point voulu dire son nom; seulement elle avait prié, dans le cas où Altieri ferait quelque difficulté de la recevoir, de lui dire ces deux mots : Ave Maria. Du reste, la femme qui attendait la réponse d'Altieri paraissait plongée dans une profonde affliction.

— Qu'elle entre, qu'elle entre à'* l'instant même! s'écria Altieri.

Et il courut informer le roi d'un incident capable de jeter quelque jour sur la mystérieuse affaire qui les occupait. Ce mot de passe : Ji^e Maria^ ne pouvait être comiu que du capitaine élevé au rang de comte d'Amalfi; sa femme seule

C'était elle en effet.

D'après les ordres d'Altieri, elle fut introduite dans la chambre du roi avant qu'ils eussent eu le temps de donner cours à leurs conjectures.

En entrant, elle se précipita tout en larm^^s

aux pieds de Mainfroi; mais lui, la relevant soudain :

— Comtesse d'Amalfi, lui dit-il , quelles tristes nouvelles nous apportez- vous? Parlez. Dieu a mis dans mon âme assez de force pour ne point succomber sous le poids des douleurs. Je sais tout... la mort de Maria...

— La mort de Maria! répéta la comtesse, et ses sanglots lui étouffèrent la voix. Ah ! monseigneur, reprit-elle, cela serait-il vrai? Maria aurait-elle été assassinée comme mon pauvre mari par les brigands qui nous ont assaillis?

— Le capitaine mort! Maria assassinée! oh! cela n'est que trop vrai. Quels supplices pourront jamais expier de pareils crimes! Au nom du ciel, comtesse, remettez-vous , dites ce que vous savez, et tâchons de percer les ténèbres qui enveloppent tant d'horribles mystères.

La veuve du capitaine , après s'être un moment recueillie, s'exprima à peu près en ces termes :

— Monseigneur, vous savez que le mercredi

était le jour que , d'après votre consentement , madame la comtesse de Molise avait choisi pour aller voir son fils , nourri , conformément aux ordres de votre altesse, par la femme d'un pâtre du mont Majella. La naissance de cet enfant a été tenue secrète comme vous avez voulu qu'elle le fût ; nul habitant de Molise n'a pu soupçonner son existence, car nos sorties avec madame la comtesse avaient pour prétexte une visite au saint ermite qui habite le sommet inaccessible de la montagne. Le mercredi de la semaine dernière, nous nous mîmes en route comme de coutume, malgré une chaleur accablante, et nous arrivâmes après midi chez l'excellenle femme qui nourrit de son lait votre Felice. Ah! monseigneur, depuis trois mois que vous n'avez vu cet enfant, combien il a crû en force et en beauté : il n'éprouve presque point les accidens communs à l'enfance; à peine âgé d'un an, il se tient sur ses jambes, et il a fait ses premiers pas pour venir au-devant de sa mère. Oh ! monseigneur, comme elle le regardait! comme elle

se plaisait à démêler sui- son visage deslrails de resse!nl)lance avec le vôtre! Elle le faisait jouer avec les tresses de vos cheveux, qui ne la quittaient jamais, et je ne sais par quel instinct l'enfant les pressait de l'incarnat de ses lèvres. Que la comtesse était belle , et comme ses yeux resplendissaient d'amour en contemplant le noble front de son fils! A l'heure accoutumée, madame la comtesse donna le signal du départ, et elle quitta la bonne famille qui a soin de Felice comme s'il lui appartenait. Nous revenions sans penser à autre chose qu'à la joie maternelle de madame la comtesse, lorsque, parvenus à l'extrémité du sentier qui conduit à la route, je me suis senti saisir par deux hommes dont l'un m'a étouffé la voix en me couvrant la bouche avec un paquet d'étoupes, tandis que l'autre m'attachait fortement les bras derrière le dos. J'entendis à peu de distance de moi quelques mots confus et presque au même moment un bruit de chevaux. Je ne pouvais rien voir, car les brigands m'avaient placée de manière à

ce que mes yeux ne pussent se tourner du coté de la scène qui se passait, et l'un d'eux tenant un poignard au-dessus de ma poitrine me menaçait de me tuer si je faisais un seul pas.

» Je ne saurais dire à votre altesse combien de temps je restai dans cette horrible situation , mais il me parut que plus d'une heure s'était écoulée quand un des brigands, m'ayant délié les mains , me banda les yeux et me chargea sur ses épaules. Il marcha longtemps, se reposa plusieurs fois ; le long de la route je sentis des ronces et des épines déchirer mon visage et mes vétemens ; enfin le brigand me déposa dans un bois si épais qu'au moment où il me découvrit les yeux , je ne pus comprendre comment il y était pénétré. La nuit était d'une obscurité profonde, et le brigand, disparaissant comme par enchantement , me laissa seule, en proie à la plus mortelle inquiétude sur le sort de madame la comtesse.

» Ah! monseigneur, quelle nuit d'angoisses, et que la journée du surlendemain fut plus

cruelle encore ! Mais je ne veux point "vous entretenir de ma douleur; celle de votre altesse peut lui faire juger de la mienne.

» Ensevelie dans de profondes ténèbres , lors du départ du brigand, mon premier mouvement fut de recommander mon âme à Dieu et de le prier pour qu'il veillât sur les jours de madame la comtesse , et je m'assis pour attendre le jour. Oh ! mon Dieu , qu'il vint lentement !

» Aux premières lueurs de l'aube, j'essayai de sortir du taillis où j'étais emprisonnée, et je n'y parvins qu'à grand'peine. J'errai longtemps parmi des bois touffus et serrés sans trouver aucune issue frayée. J'étais prête à tomber de fatigue et de découragement quand j'aperçus dans le taillis un chien que je reconnus pour appartenir au saint ermite du mont Majella. Je l'appelai , il vint à moi ; il lécha mes pieds ensanglantés, comme si ce pauvre animal eût été inspiré par l'inépuisable charité de son maître. Il se mit à marcher devant moi

d'un pas lent, se retournant fréquemment pour voir si je .le suivais. Le prenant donc pour guide, je marchai sur ses traces, et bientôt je me trouvai dans le sentier qui conduit chez la nourrice de votre fils, et j'arrivai chez ces pâtres hospitaliers une heure avant la nuit. Je voulais à l'instant même reprendre la route de Molise, quoiqu'il y eût trois lieues de chemin ; mais d'après leurs conseils je me déterminai h attendre jusqu'au lendemain matin. Oh ! monseigneur, ce soir-là j'ai vu votre fils endormi, ou plutôt j'ai vu l'enfant Jésus dormant dans la crèche. Que Dieu verse sur lui ses bénédictions. »

Arrivée à cet endroit de son récit, que Mainfroi écoutait avec une anxieuse curiosité , de nouveau elle fondit en larmes.

— Ah ! monseigneur , poursuivit-elle enfin , que votre altesse daigne m'excuser, mais j'ai devant les yeux une image si cruelle que ma tête se trouble à la seule pensée de ce que j'ai vu.

» Après une nuit passée sui' un lit de feuilles, que mes bons liùtes m'avaient préparé, mon corps ne sentait plus ses souffrances; mais que de douleurs m'attendaient ! J'ose à peine dire à votre altesse que mes vétemens étaient tellement déchirés qu'il me fut impossible de les remettre ; je l'aurais pu , que la prudence m'aurait ordonné d'en changer : tout signe extérieur eût pu attirer sur moi de dangereux regards. Je ne savais encore rien du sort de mon mari, et quoi qu'il fût advenu, je voulais me conserver pour venir du moins implorer votre protection pour ?tlaria. Pardonnez si je la nomme ainsi, elle m'y avait autorisée. La mère nourrice de Felice me prêta un de ses vétemens : c'est celui que je porte, et qui ne m'a point empéciiée d'être admise auprès de votre altesse, m'étant heureusement souvenue de la puissance magique des mots J^e Maria.

» Le malin donc , après avoir encore jeté un regard sin- le sommeil de votre fils, nous partîmes. Nous suiviines le chemin par lequel

nous avions coutume de nous rendre à la cabane des pâtres. Je voulais revenir à Molise pour m'informer des nouvelles de madame la comtesse; mes blessures ne m'empécbaient pas de marcber vite, ^ous touchions à l'extrémité du sentier ; cent pas seulement nous séparaient du lieu de l'attentat, quand le bruit de nos pas fit envoler une nuée de corbeaux. Je précipite ma marche; que vois-je? ô mon Dieu! le corps de mon mari gisant en travers sur le sentier funeste. Je perdis la tète à cet horrible aspect. Le mari de la nourrice m'enleva dans ses bras et me déposa sur le gazon ; pendant que j'y restai , ils creusèrent une fosse où ils ensevelirent l'homme qui, j'ose le dire, a été le plus dévoué de cœur et d'àme à votre altesse. Je m'agenouillai sur sa tombe; je fis le serment de vivre pour le fils de Maria, et sous ces vétemens je suis parvenue jusqu'ici, où je me mets à la disposition de monseigneur. J'ai été de village en village, de cabane en cabane : partout on m'a accordé le pain de

l'hospitalité; j'ai évité les villes, où l'on aurait pu me reconnaître. Partout j'ai écouté les rumeurs publiques ; jamais nulle part je n'ai entendu parler du forfait qui vous a ravi la comtesse, et ce crime est enseveli dans l'ombre, aussi bien que le lien qui vous unissait à elle. J'ignore complètement le sort que Dieu lui a réservé.

— Elle est morte, vous dis-je ! s'écria Mainfroij Maria est morte assassinée, outragée! Le crime est trop grand pour qu'un autre que Leonato s'en soit lendu coupable. Mille convictions se réunissent contre lui, et je n'ai pas encore de preuves ! !

— Elles arriveront, monseigneur, dit Âltieri d'une voix émue. Votre fils est sauvé : donc cet attentat ne vient pas de la cour de Rome ; mais, j'ose vous en conjurer, agissez avec prudence et réflexion. Je sais un moyen qui ne peut pas manquer de réussir. C'est dans quinze jours que doit avoir lieu la cérémonie du mariage de votre fille Constance avec Pierie

d'Aragon; Leonato doit y assister. Avancez le jour de cette cérémonie ; l'ambassadeur du roi d'Aragon et de Valence est arrivé, ses pleins pouvoirs sont en règle pour les épousailles par procuration. Alors Leonato , comblé de vos faveurs, comme il a droit de s'y attendre, sera sans défiance , et en attendant je saurai, comme l'a voulu votre altesse, faire prendre à Bénévent de sûres informations.

— Altieri, dit alors Mainfroi , je reconnais ton zèle à ces conseils. Prenons le temps nécessaire pour que le monstre qui a trahi son roi reçoive de ses forfaits un châtiment qui étonnera ses bourreaux eux-mêmes. Qu'il passe des splendeurs d'une fête aux horreurs du supplice ; que Maria soit vengée, puisque tout mon pouvoir serait insuffisant à lui rendre la vie, et dans un si grand malheur, remercions la Providence d'avoir conservé les jours de mon fils. Le pauvre enfant ! qu'il ignore à jamais le rang illustre pu le ciel l'a fait naître; qu'il ne goûte jamais le fruit amer des gran-

deurs; qu'il vive heureux et ignoré. Je ferai plus pour lui en le rejetant dans la foule obscure que si je lui léguais le trône des Deux-Siciles.

Dans une petite ville du comté de Molise, du nom de Sergna ou Isernia, était né, vers la quinzième année du treizième siècle, un enfant prédestiné de Dieu. Il fut nommé Pierre en recevant la sainte ablution du baptême et se montra digne de porter le nom du premier des apôtres. Son père se nommait Angellaro et

appartenait à une condition médiocre. Comme I. 13

le patriarche Jacoli , Angellaro devint père de douze enfans, et son fils Pierre fut dans sa famille ce que Joseph avait été dans la sienne. Lorsque Pierre perdit son père, il était encore bien jeune, et déjà cinq de ses frères étaient morts. Sa mère, restée veuve avec sept fils, se vit dans l'impossibilité de leur faire faire à tous des études; il fallut donc en choisir un, et son choix judicieux tomba sur Pierre. Elle avait remarqué que dès ses plus tendres années cet enfant était enclin à la réflexion : en effet on ne le voyait jamais se livrer à des jeux avec les enfans de son âge; au contraire, il écoutait les vieillards qui venaient dans la maison de sa mère ; mais surtout il était grave, posé , rêveur même , et il semblait rechercher la solitude à une époque de la vie où d'ordinaire on fuit l'isolement.

Aussitôt que Pierre eut commencé ses études, il s'y livra avec ardeur et fit de grands progrès. Mais cet amour de la solitude, qui était inné chez lui , se renouvela avec tant de vivacité

que, concentrant toutes ses facultés dans l'amour du Créateur, il dit adieu au monde avant de le connaître et poussé pour ainsi dire par un instinct religieux.

Son dessein arrêté, il le communiqua à un de ses compagnons, qui, s' associant à sa destinée, voulut le suivre partout où il irait. Mais à peine ils eurent marché ensemble une journée que celui-ci revint sur ses pas.

Abandonné par son compagnon , Pierre n'en persista pas moins dans son projet; il marcha devant lui , se laissant guider par la grâce de Dieu. Conduit ainsi sur le penchant d'une montagne, il y trouva une roche sous laquelle il creusa une petite loge à peine assez spacieuse pour qu'il pût s'y tenir debout et étendre son corps lorsqu'il était couché.

Trois années durant , Pierre demeura seul dans cette retraite sauvage, sans communication avec les hommes, excepté avec ceux qui venaient lui demander des conseils. La vénération dont il était l'objet et le bruit de sa vertu

et de sa piété lui attirèrent des visiteurs qui lui conseillèrent d'entrer dans l'état ecclésiastique; il obéit à leurs conseils comme à une inspiration divine.

Pierre renonça momentanément à sa vie solitaire; il vint à Rome. Quel spectacle offrait alors cette ville sans mœurs et sans croyances aux yeux d'un saint vivant dans toute la pureté d'une âme évangélique ! Il prit les ordres sacrés; mais à peine il les eut reçus que le goût de la retraite lui revint, à mesure qu'il jugea le faux éclat des grandeurs de la capitale du monde. Il en sortit comme Jugurtha, croyant dire un dernier adieu à la ville vénale et marchande tout à la fois, où le trafic des indulgences se faisait au grand jour, où la permission de commettre un crime se vendait à l'encan , où la religion succombait étouffée sous l'orgueil de l'Église, et il s'en vint dans la Fouille, sur le mont Muron. Dieu manifesta par un miracle l'arrivée de Pierre dans une caverne que le saint homme choisit pour le lieu de sa demeure.

Quand il s'y présenta pour y entrer, il la vit occupée par un grand serpent ; mais à l'aspect du saint, le reptile satanique, déroulant la souplesse de ses anneaux, s'élança hors de la caverne en poussant des sifflemens de douleur et de rage , et n'y retint jamais depuis ^ du moins tant qu'elle fut occupée par Pierre.

Cinq années durant , Pierre resta dans la caverne du mont Muron, d'où les fidèles lui donnèrent le nom de Muron, nom qu'il garda par la suite et qui est devenu célèbre dans l'histoire de la chrétienté.

Pendant son séjour dans la caverne du mont Muron , Pierre fut favorisé de beaucoup de grâces célestes, et plus il en recevait, plus il s'humiliait devant Dieu. Cependant , après cinq ans de séjour, les bois qui environnaient sa demeure ayant été abattus, il ne s'y trouva plus assez caché, et ce fut cette raison qui la lui fit abandonner. Il passa alors au mont Majella, où il demeura d'abord seul dans une caverne. Deux solitaires qui y vinrent avec lui ne purent

se résoudre à y rester, ayant trouvé ce lieu trop affreux. Néanmoins quelques jours après ils revinrent vers le saint et s'attachèrent à lui comme à leur propre père, le priant de leur servir de guide dans la vie spirituelle.

Il n'y avait rien de plus uni que cette petite société. Si les compagnons de Pierre le regardaient comme leur père, de son côté il les aimait comme ses enfans : il compatissait à toutes leurs faiblesses, car l'indulgence est l'apanage de la vraie vertu ; il leur prodiguait tous les secours spirituels et temporels qu'ils pouvaient attendre de lui.

L'ennemi du genre humain , le démon , offusqué d'une union si touchante , voulut en rompre le cours ; il eut recours aux cabales dont saint Antoine avait triomphé dans les déserts de la Thébaïde et trouva dans Pierre un nouveau vainqueur ; il employa mille moyens pour leur inspirer de la crainte dans l'espoir de les dégoûter de leur tranquille séjour. Le démon fit un jour paraître leurs cellules toutes

en feu. Pierre, s'en étant aperçu le premier, avertit ses compagnons d'en sortir avec ce qu'ils pourraient emporter. Ceux-ci n'eurent pas plutôt vu la lueur des flammes que, s'imaginant que le feu était tombé du haut de la montagne, ils murmurèrent contre le saint de ce qu'il les avait fait demeurer dans cet endroit. Pierre voulait les éprouver, car il avait reconnu l'illusion du démon, (^land il eut écouté les plaintes de ses compagnons avec cette sérénité • qui ne l'abandonnait jamais, il éleva les yeux au ciel en demandant à Dieu le secours de ses grâces contre cet esprit de ténèbres et de division, et le feu imaginaire disparut tout d'un coup sans avoir rien brûlé.

Tel était le saint ermite du mont Majella. Ce fut à lui, sur la seule renommée de sa vertu, que Mainfroi résolut de confier la direction du fils de Maria pour qu'il le préservât des tentations du monde, non moins séduisantes et non moins dangereuses que celles du démon. Mais avant de faire au mont Majella le

voyage que l'exécution de ce projet nécessitait, Mainfroi avait une autre affaire à terminer à jXapIes.

Don Inigo Carajo et Léon Alvarès , les deux envoyés de Pierre d'Aragon avec lesquels Leonato avait entamé à Spolette, deux ans auparavant , les négociations relatives au mariage de Constance avec leur maître, avaient été choisis pour le représenter à Naples, où , comme on l'a vu, ils étaient arrivés depuis quelques jours. Comme le mariage de Mainfroi avec Maria était demeuré secret, il importait, surtout depuis la mort tragique de Maria, de ne point l'ébruiter. Il fallut à Mainfroi un grand empire sur lui-même pour cacher à tous les yeux sa profonde affliction et pour ne rien laisser soupçonner de ses projets de vengeance. Mais Mainfroi était tellement maître de lui quand les circonstances l'exigeaient, qu'il savait à volonté faire de son visage un masque auquel il donnait toutes les expressions. Ce fut lui-même qui écrivit de sa main à Leonato

pour lui annoncer que le terme fixé pour les fiançailles de Constance était avancé de huit jours , et jamais main de roi ne traça des mots plus aimables, des phrases plus engageantes :

« Mon ami, lui écrivait-il, toi dont la fidélité ne s'est jamais démentie, toi le plus dévoué de mes serviteurs, viens occuper après moi la première place dans une cérémonie solennelle qui est l'œuvre de ton zèle à me bien servir. Je t'autorise à quitter Bénévent et à te rendre à Naples aussitôt que cette lettre te sera parvenue. »

Pour donner plus de solennité à l'envoi de sa lettre, Mainfroi en chargea un officier supérieur du palais. Celui-ci , arrivé à Bénévent, se rendit immédiatement chez le gouverneur. Quand on lui annonça un messager du roi, Leonato trembla de tous ses membres, car depuis qu'il avait consommé son crime, il était en proie à un frémissement nerveux qui ne le quittait point : un bruit inopiné, la moindre chose l'irritait; il lui semblait que tous ceux

qui l'approchaient devaient voir la preuve de son forfait empreinte sur son visage.

« Un messager du roi, pensa-t-il; Mainfroi sait tout, je suis perdu. »

Toutefois il rassembla tout ce qui lui restait de force pour faire bonne contenance et s'avança à la rencontre du messager. Celui-ci lui ayant présenté la lettre de Mainfroi, il la lut ou plutôt il la dévora avec une joie indicible.

« Il ne sait rien, » se dit-il, et dès lors l'audace lui revint avec la sécurité , car Leonato n'avait point de remords.

Cependant le messager du roi ne s'était pas rendu seul àBénévent; il avait été accompagné par un autre officier muni de pleins pouvoirs royaux qui lui conféraient l'intérim du gouvernement de Bénévent pendant l'absence de Leonato, avec ordre de n'entrer en fonctions et de ne se faire reconnaître que quand celui-ci serait parti.

Leonato, comme on peut le croire, ne perdit

point de temps pour se rendre à Naples, où l'attendait l'accueil le plus gracieux. Quant à l'officier qui le remplaçait à Bénëvent, il avait reçu pour instructions de faire mettre en campagne toutes les forces dont il pourrait disposer pour y faire la chasse aux brigands et de retenir en prison tous ceux que l'on prendrait jusqu'à ce qu'on les eût fait mettre à la torture pour en tirer des révélations. En outre il lui était enjoint de faire lui-même toutes les perquisitions nécessaires dans les prisons du gouvernement afin de s'assurer s'il n'y aurait pas quelques traces de l'envoyé de Cosimo, dont on lui avait donné le signalement recueilli de la bouche des vieillards. Ces perquisitions furent inutiles, on n'en trouva aucun indice.

Il n'en fut pas de même de la battue que fit faire le remplaçant de Leonato. Avant de mettre son monde en campagne, il fit éclairer les lieux par des espions qu'il envoya sous divers déguisemens afin de signaler les traces des brigands. Il résulta du rapport de l'un de ces

espions, dont les explorations avaient été principalement dirigées du côté de Moiise, que plusieurs de ces hommes audacieux se rendaient frécpiemment dans une taverne de la ville tenue par un homme qui s'y était établi depuis peu, que l'on y faisait de grandes dépenses; on soupçonnait même le maître du lieu de receler les dépouilles des victimes.

D'après cette recommandation donnée à l'officier, sans lui en expliquer la cause, de faire particulièrement fouiller le comté de Moiise, il se hâta de mettre cet ordre à exécution.

Dès le lendemain , douze hommes à toute épreuve furent dirigés sur Moiise, mais non point en troupe ; sous des déguisemens divers, ils reçurent l'ordre de s'y rendre chacun de son côté, par différens chemins et de manière à ne pas y arriver en même temps. L'espion les avait devancés dans la taverne où rendez-vous leur avait été donné. Chacun d'eux en entrant se fit servir à boire; nuls d'entre eux n'avaient l'air de se connaiUe.

Quand ils furent tous réunis, l'espion donne un signal, et soudain les portes de la taverne sont fermées. Dans l'intérieur ce fut un tumulle épouvantable: de paisibles habitans que leur mauvaise fortune y avait attirés demandaient que pour l'amour de Dieu on les laissât sortir, mais ce fut en vain; on lit main basse sur six individus qui se trouvaient dans la taverne , et ils furent immédiatement liés et garrottés. Comme l'espion en avait compté sept, on se mit à la reclierclie du dernier. Après d'inutiles perquisitions, on le trouva enfin dans un enfoncement obscur du cellier où il s'était blotti dans un si petit espace qu'on ne concevait pas qu'un homme eût pu y tenir. Celui-ci en effet était si petit que son exiguïté excita la risée générale : c'était Carlo, l'assassin du capitaine.

Ces sept individus furent transportés à dos de mulets, comme des sacs de farine, jusqu'à Bénévent, oii ils furent amenés devant le nouveau gouverneur. Après un premier interrogatoire , cinq d'entre eux , ayant prouvé qu'ils

appartenaient à des familles établies à Molise, furent iraniëdiatement renvoyés chez eux, et le gouverneur, ne voulant point qu'ils eussent à se plaindre de Mainfroi, leur donna à chacun une pièce d'or pour les consoler de leur mésaventure. Mainfroi avait recommandé de n'exciter aucun mécontentement parmi les habitans.

On connaît déjà l'un des deux captifs demeurés au pouvoir du gouverneur: c'était le digne Carlo, tout aussi intrépide devant la justice, à laquelle il avait plusieurs fois échappé, qu'au moment d'une expédition. L'autre capture était la plus importante : on tenait Aliprandi luimême, le fondateur de la taverne, qui en présence du gouverneur reprit ses belles manières. Celui-ci l'ayant interrogé, dédaignant les dépositions que pourrait faire Carlo, le comte Aliprandi répondit comme s'il n'eût rien compris aux questions qu'on lui adressait, alléguant qu'il ne savait rien et qu'il y aurait de l'injustice à le rendre responsa])le des hommes qui auraient pu venir dans son étal)lissement, puisqu'il était

ouvert à tout le monde. Mais le gouverneur était mieux informé qu'Aliprandi ne le soupçonnait :

— Si ce que vous me dites est vrai, dit le gouverneur, vous pourrez peut-être me dire où est la gaine d'un poignard trouvé chez vous et dont la lame était nue?

Aliprandi frémit à la vue du poignard que venait de lui montrer le gouverneur, car c'était celui dont s'était servi Leonato pour tuer Maria, et comme Leonato l'avait jeté après son crime commis, Aliprandi l'avait ramassé dans la crainte qu'étant trouvé, il ne servît de pièce de conviction. Ainsi la précaution qu'il avait prise allait lui devenir funeste.

— Seigneur gouverneur, dit alors Aliprandi d'un ton grave, je sais à qui appartient ce poignard; mais vous me ferez souffrir mille tortures et je suis prêt à les endurer sans que pas une révélation sorte de ma bouche. Faites venir vos exécuteurs, et vous verrez si la douleur peut rien sur l'âme du comte Aliprandi.

— Du comte Aliprandi !

— Oui, monsieur le gouverneur.

— Et ce petit homme ?

— Il ne sait rien, c'est un instrument.

— Prenez garde, comte Aliprandi; un grand crime a été commis.

— J'en sais tous les détails.

— Songez que vous en serez considéré comme l'auteur.

— Je m'y attends.

— Que les plus effroyables supplices...

— Je vous l'ai déjà dit, ils ne m'effraient pas.

• — Tête de fer ! s'écria le gouverneur, nous verrons si cette jactance ne tombera pas au milieu des tourmens.

— Je le répète, faites-en l'épreuve : vous ne saurez ri^n. Tenez, monsieur le gouverneur, ajouta Aliprandi , voulez-vous que je vous le dise : avec un homme comme moi, ce n'est pas comme cela qu'il faut s'y prendre. On m'a demandé un sei'vice moyennant un prix convenu ;

j'ai rendu le service, j'ai reçu la somme, partant quitte. Maintenant vous avez besoin de moi pour savoir une chose que moi seul je puis vous dire ; assurez-moi la vie sauve et faites-moi vos offres, alors je vous servirai avec la même loyauté que j'ai toujours apportée dans ces sortes d'affaires.

— Comte Aliprandi, vous êtes un grand scélérat.

— Nous ne sommes point ici pour nous faire des complimens. Acceptez-vous le marché, oui ou non?

— Je ne puis prendre sur moi l'affaire

est trop grave Tout ce que je puis faire, c'est

que tout soit suspendu jusqu'à ce que je reçoive des ordres de Naples. D'ici là, enfermé dans un cachot

— Rien de plus juste, monsieur le gouverneur, la prudence l'exige; à votre place je n'en agirais pas autrement.

Cependant l'arrivée à Bénévent d'un convoi

d'hommes liés et garrottés avait produit une

sorte d'émotion ; une foule considérable s'était T. 14

féùnîe sur la place, devant le palais du gouverneur, demandant à grands cris la tête des brigands. Dans cette occurrence, comme il fallait que la suite de cette affaire fût secrète, le gouverneur chercha un moyen de tout concilier, et il le trouva : le lendemain en plein midi, et sans autre forme de procès, Carlo fut pendu pour donner le change à la curiosité de la populace.

La ville de Napîes était en fête; les grands du royaume, les chefs d'armes et la cour étaient convoqués à Saint-Philippe de Neri : on allait y célébrer les fiançailles de la princesse Constance. La nouvelle de cette alliance, publiée à son de trompe dans les rues , dans les carrefours et sur les places publiques, avait porté la joie dans l'âme des Napolitains. Ce peuple expansif, amou-

reux de tous les diverlissemens, se pressait autour de la cathédrale , sur ses avenues, et encombrait la place du palais du roi et les rues adjacentes. Les madones de toutes les maisons étaient couronnées de fleurs nouvelles, et les palais des riches pavoises d'étoffes de brillantes couleurs. Au palais du roi, on voyait ses officiers réunis depuis le matin pour se rendre processionnellement à l'église. Le temps était magnifique, un ciel splendide semblait protéger la fête ; une brise légère , parfumée des suaves odeurs qu'elle butinait en caressant des bois d'orangers et de citronniers, tempérait la chaleur de l'air : tout était volupté sous ce climat où vivre est une jouissance, aimer un besoin.

La joie bruyante du peuple s' exprimant par des chants perçait les murs du palais et frappait dans l'intérieur de son appartement les oreilles du roi. Assis dans un vaste fauteuil de fer, recouvert d'un coussin à franges de velours cramoisi et dont le dossier s'élevait en ogive , Mainfroi, depuis une heure, était tellement absorbé

dans la fluctuation de ses pensées qu'à son immobilité on l'eût pris pour une statue.

Il avait revêtu ses plus magnifiques habits; la couronne royale dont il se parait rarement rayonnait sur sa tète , et près de lui une main de justice en ivoire reposait auprès d'un globe d'or, insignes qui avaient appartenu à son père; à ses pieds étaient attachés les éperons de Rodolphe de Hapsbourg, et sur sa poitrine reluisaient les anneaux d'un quadruple collier d'or. Les serviteurs familiers de 31ainfroi se tenaient debout sans oser faire un mouvement, en un mot tout semblait insensible et inanimé dans cette chambre. Altieri seul regardait à travers les vitraux d'une croisée les flots tunmltueux d'un peuple en délire.

La porte de la chambre du roi fut enfin ouverte, et la voix d'un héraut proclama le nom de Leonato. A ce nom, le roi sort de son affaissement léthargique. Son visage s'est paré d'une expression gracieuse; le sburire de la bienveillance brille à la fois sur ses lèvres et dans ses

yeux. Il s'avance vers Leonato et lui prenant affectueusement la main :

— Aujourd'hui, lui dit-il, tu vas donc enfin recevoir le prix de tous les services que tu m'as rendus ! Chevalier d'honneur de la princesse , à toi l'honneur de lui donner la main pour la conduire à l'autel.

Leonato eut assez de front pour ne point faiblir en cette circonstance ; il remercia son maître de la nouvelle faveur qu'il lui accordait. Les portes de la chambre du roi furent ouvertes ; le flot des courtisans s'y précipita, et en présence de tout ce monde , Mainfroi ne cessa d'accabler Leonato des témoignages de sa faveur; et comme personne, à l'exception d'Altieri, n'avait connaissance de son crime ni^ du châtiment qui lui était réservé , toute la cour crut qu'il allait reprendre son ancien poste de favori du roi. Pour lui, enivré de cette faveur, il paraissait oublier le forfait qui l'en rendait indigne : il portait la tête haute et assurée et promenait ses

regards dédaigneux sur tous ceux qui en recherchaient la protection.

L'heure venue, le cortège royal se mit en jnarche pour Saint- Philippe de INeri.

Entouré de ses officiers, qui se tenaient à distance, le roi marchait seul sous un dais que portaient des valets somptueusement vêtus. Derrière lui venait immédiatement sa fille Constance , belle de sa ressemblance avec son père et de ses quatorze ans; elle marchait la main appuyée sur la main de Leonato, les deux ambassadeurs de son royal époux se tenant sur la même ligne, l'un à droite, l'autre à gauche. Ensuite venaient les ministres, les grands, les chefs de la troupe et une nombreuse escouade d'hommes d'armes qui se rangea sur la place de Saint-Philippe. L'archevêque de Naples donna la bénédiction nuptiale; des chœurs de voix firent retentir les voûtes des louanges du Seigneur, et après le service divin , le roi remit sa fille aux mains de l'ambassadeur, qui , conformément à l'usage, devait la ramener au palais.

Le cortège revint ensuite dans l'ordre qu'il avait suivi, si ce n'est que Leonato , appelé d'un geste par son maître, eut l'insigne honneur de marcher près de lui, la tête recouverte du même dais.

Au palais, tous les préparatifs étaient faits pour un festin splendide. Les vins généreux que produisent les Deux-Siciles y furent servis avec profusion dans des coupes de cristal; on y but à l'alliance des deux couronnes de Naples et d'Aragon , dont les armes confondues décoraient en plusieurs endroits les murs de la salle. La princesse Constance n'y assistait pas : l'usage avait voulu qu'au retour de l'église elle rentrât dans ses appartemens. Leonalo y occupait une place d'honneur. On y remarquait deux vieillards inconnus de toute la cour et dont les vétemens simples contrastaient singulièrement avec la richesse des costumes des autres conviés. L'animation qui se manifeste toujours à la fin d'un repas de fête circulait autour de la vaste table , et les conversations devenaient même bruyantes,

lorsque le roi s'étant levé et restant debout devant son siège, un profond silence succéda au tumulte des voix. Les coupes furent remplies pour la dernière fois, et avant d'approcher la sienne de ses lèvres, le roi dit d'une voix ferme et accentuée:

« A. la justice! »

Puis les coupes étant vidées, il se retira dans ses appartemens.

Successivement et à peu d'instans d'intervalle, il fit appeler Altieri , les deux vieillards , enfin Leonato , et lorsque la porte de la chambre royale se fut refermée sur ce dernier, la voix du héraut retentit dans la salle du festin :

— Nobles seigneurs et chevaliers , dit -il , le roi vous permet de vous retirer.

En un instant le palais devint solitaire.

Quand un homme de cœur a conçu et arrêté le dessein de se venger d'un affront, lorsqu'une implacable nécessité lui fait un devoir de la dissimulation , lorsqu'il lui faut montrer un visage serein , une bouche souriante à celui qu'il vou-

drait comme le lion déchirer de ses ongles , les minutes qui s'écoulent avant le temps fixé pour la vengeance sont armées de pointes aiguës qui Iransfigent le cœur. Et quand c'est une femme , une femme aimée que l'on a à venger, quand sa profanation a précédé sa mort, la pitié seule serait un crime, et la cruauté n'est que de la justice.

On peut juger tout ce que Mainfroi avait souffert pendant les longues journées où sa politique avait entouré Leonato de sa bienveillance. Mais il avait fallu se procurer les preuves du crime, et toutes enfin étaient réunies dans les mains du roi.

En entrant dans la chambre, Leonato fit les premiers pas avec assurance. Il allait adresser la parole à Mainfroi , assis sur le même fauteuil de fer que le matin , quand tout à coup il se sentit saisi par deux hommes cachés dans les replis de la draperie retombant derrière la porte , et en même temps il fut désarmé de son épée :

— Eh bien ! lui dit alors Mainfroi , donnant

cours à la fureur qu'il avait si péniblement concentrée; eh bien! Leonato, dis : t'ai-je assez comblé d'honneurs et de distinctions? sais- je récompenser les services? ïu vas voir maintenant si je sais punir les outrages! Dépouillez ce monstre de ses insignes de chevalier, qu'il a trop longtemps souillées.

— De quoi, monseigneur, suis-je accusé?

— Tu dois le savoir, misérable! à moins que le nombre de tes forfaits ne te fasse hésiter sur celui que je dois punir. De quoi?... Qu'as-tu fait de Maria, la bieo-aimée de mon cœur; dis, qu'en as-tu fait ?

Accablé du coup, Leonato demeura interdit; sa langue, glacée, ne put articuler un seul mot, quand le roi se levant et s'approchant de lui :

— Tiens , regarde : reconnais-tu ce poignard ? Et l'anneau, et la chaîne que portait Maria, et les deux tresses de cheveux qui ne la quittaient jamais, qu'en as-tu fait? Qu'as-tu fait de l'envoyé qu'un serviteur fidèle avait chargé de me les, rapporter?

— Quels témoins? essaya de balbutier

Leonato.

— Quels témoins?

— Moi, dit un homme sortant de derrière une tapisserie , moi , Ion complice ou plutôt ton exécuteur. Et d'ailleurs, si je t'ai aidé pour un enlèvement, je ne t'ai point conseillé de tuer la comtesse de Molise.

La présence d'Aliprandi dans la chambre du roi, la déposition de cet homme ne laissant aucun moyen de défense à Leonato , celui-ci reprit tout son courage :

— Eh bien ! oui , dit-il, j'avoue tout. Depuis longtemps une passion insurmontable me dévorait, j'aimais Maria d'Amalfi; mais je jure devant Dieu qu'au moment où je l'ai fait enlever, j'ignorais qu'elle fût la femme de mon maître. Je le déclare comme un hommage à la vérité et non point comme une excuse. Je connais mon crime et le sort qui m'attend; mais, Mainfroi, s'il est en ton pouvoir de m'arracher la vie, de me faire souffrir tous les déchiremens de la torture.

tii ne pourras pas du moins m'ôter les inconcevables délices dont je me suis enivré dans les bras de Maria. Maintenant, ordonne de mon sort, fais appeler tes bourreaux, roi maudit de Dieu. Je ne te donnerai pas du moins la joie d'entendre mes cris; mon corps est à toi, mais ma volonté me reste : ma bouche sera muette.

— Entraînez ce monstre! s'écria 3Iainfroi; conduisez-le où la justice l'attend. J'irai bientôt vous rejoindre; je veux jouir de toutes ses douleurs.

A la suite d'un arrière-cabinet de l'appartement du roi était une porte dissimulée dans l'épaisseur de la muraille, un ressort caché la faisait mouvoir; elle donnait sur une double tourelle : l'une était creusée jusqu'au-dessous des fondations du palais; elle avait pour plancher supérieur une trappe mobile et servait à plonger dans un profond oubli les hommes dont on voulait se défaire sans bruit. Leonato, qui la connaissait, fit un effort pour s'y précipiter aussitôt que la porte fut ouverte; mais retenu à temps ,

il se vit entraîné sur les premières marches de l'fescalier étroit pratiqué dans l'autre tourelle. Deux hommes armés de torches précédaient Leonato, et deux autres le suivaient, car il était impossible d'y passer plus d'une personne à la fois, il y avait plus de deux cents marches à descendre , et cet escalier, Leonato ne devait le remonter jamais.

Après la dernière marche était une vaste rotonde munie de tous les instrumens que la barbarie des hommes a inventés pour torturer leurs semblables.

A peine arrivés, les exécuteurs dépouillèrent Leonato de tous ses vétemens , et quand ils l'eurent mis dans un état complet de nudité , ils l'attachèrent debout à cinq colliers de fer incrustés dans la muraille , l'un serrant son cou , deux autres ses mains et les deux derniers ses jambes. Quand il fut ainsi attaché, ils procédèt-ént , en attendant l'arrivée de Mainfroi , aux préparatifs de la torture et du supplice.

Ils allumèrent d'abord un grand nombre de

flambeaux rangés autour de la salle et qiii y jetèrent une lumière rivale de la clarté du jour. Un grand feu brûla dans une fournaise, un vase de fer rempli d'huile fut suspendu au-dessus de la flamme, et l'on fit rougir les extrémités de tenailles et d'autres instrumens de fer de formes et de dimensions diverses. Sur une longue table encore grasse de sang figé, on ménagea la place qui devait servir de lit au patient, tandis que le chef des bourreaux rangea en ordre le long des bords de cette table ses couteaux et ses instru-" mens tranchans; il les examina, les aiguisa et les polit, comme un guerrier la veille d'une revue fourbit ses armes. Puis les six exécuteurs se promenèrent, devisant de toutes sortes d'objets indifférens jusqu'à la venue du roi.

Mainfroi parut enfin accompagné d'Altieri , qui aurait bien voulu se dispenser d'assister au spectacle effroyable dont il allait être témoin.

Le' roi , en considération de leur âge , avait permis aux deux vieillards de ne point l'accom-» pagner.

Le roi s'assit sur un fauteuil élevé sur une estrade et donna le signal pour que l'on procédât aux tortures.

A son commandement , Leonato, détaché de la muraille, fut étendu sur la table fatale, et ses membres étant fortement assujettis par des courroies, on commença son supplice par une horrible mutilation dont le bourreau cicatrisa la plaie en y appliquant un fer rouge; ensuite les ongles de ses mains et de ses pieds furent arrachés un à un , et pas un cri , pas une plainte ne sortit de la bouche de Leonato.

Cependant le roi l'interpellaitavec une cruelle ironie et ralentissait l'action des bourreaux pour prolonger son supplice. De l'huile bouillante fut ■versée dans sa bouche et sur les parties les plus sensibles de son corps : pas un soupir. On le releva de dessus la table , et après avoir bassiné ses plaies avec une liqueur acre et mordante dont l'action faisait crisper ses muscles, on le plaça sur deux ban celles rapprochées qui soutenaient seidement ses reins. Alors, avec de fortes

tenailles , ses bras, ses jambes, ses cuisses furent tour à tour serrées, et l'on entendit le craquement de ses os retentir sous la voûte semblable au bruit d'une crécelle funèbre.

Après cette opération, on étendit Leonatosur un lit pour lui faire prendre quelques instans de repos, puis on le replaça sur la table.

Lorsqu'il y fut étendu de nouveau, le clief des bourreaux, qui lui soutenait la tête, s'arrêta tout à coup et dit au roi :

— Monseigneur, il demande un prêtre.

— Un prêtre! s'écria Mainfroi avec une sorte de rage, à lui un prêtre! Oh! oui, ma joie est

grande: il croit en Dieu! INon monstre! ta

place est en enfer ; ton aspect n'y souillera pas les yeux de Maria! Je croyais ne donner la mort qu'à son corps, je frappe en même temps son âme!... Bourreaux!... qu'on l'achève, qu'il n'ait pas le temps d'un repentir.

A la parole du roi , une massue de fer tomba sur la tête de Leonato, et sa cervelle jaillit jusque sur les parois circulaires du souterrain, r. 15

Le roi remonta dans ses appartemens suivi d'Altieri, qui avait toujours détournç la vue de tant d'horreurs; à peine il pouvait se soutenir sur ses jambes :

— Bien , lui dit Mainfroi ; j'aime le mouvement d'humanité qui te fait frissonner; ne t'en cache pas, il t'honore à mes yeux: tu n'étais pas l'époux de Maria!... Le monstre pour toi n'était qu'un homme... Et moi-même !. . . oui ! Giuseppe je l'avoue, sans la fièvre d'indignation qui me transportait, peut-être... Non! non! jamais!... Ne l'as-tu pas entendu se vanter de... J'avais vidé ma dernière coupe à la justice, j'ai fait justice, n'y pensons plus.

Les deux vieillards, restés dans l'appartement du roi, n'avaient osé en bouger jusqu'à son retour, et avec eux se trouvait Aliprandi, retenu par la même raison et fort aise de n'avoir point été appelé comme témoin de l'exécution de Leonato : il aurait craint que par suite d'un retour sur sa conduite on eût profité de l'occasion, Mainfroi l'apercevant lui dit :

— Que fais-tu là?

— J'attends les ordres de monseigneur.

— Mes ordres? je n'en ai point à te donner.

— Que votre altesse a-t-elle décidé sur mon sort.

— Qu'est-ce à dire, Aliprandi? Je t'ai promis la vie sauve, et ta vie est aussi assurée que celle de mon plus loyal serviteur. Demain Altieri te remettra les cinq cents pièces d'or que l'on t'a promises. Mainitoi n'a jamais manqué à sa parole de roi.

XÎIÏ.

Le lendemain de cette terrible journée, fatigué d'une nuit sans sommeil, Mainfroi fit appeler de grand matin Altieri. La solitude d'un roi, après une exécution, quelque juste qu'elle ait été, a ses ombres et ses spectres : la vue du sang qu'il a fait répandre, le souvenir des tourmens qu'il a infligés, le poursuivent dans ses songes et ne le quittent point a son réveil;

son courage consiste à n'en point paraître ému. Mainfroi était doué de ce courage à un degré surnaturel; il disait souvent qu'un roi ne doit jamais pleurer, et cependant quand Altieri entra dans sa chambre, il le trouva luttant contre une émotion profonde dont il ne pouvait se défendre. C'était le souvenir de Maria qui lui apparaissait , et son orgueil s'irritait de l'insuffisance de sa puissance pour la rendre à la vie; il se faisait de graves reproches : il pensait que sans les vaines considérations qui l'avaient empêché de proclamer Maria reine des Deux-Siciles, elle vivrait encore. En vain le sage jeune homme que le hasard avait appelé dans son intimité lui représentait l'inutilité des récriminations, lui disant que la toute-puissance n'empêchait pas la sagesse, et que celui-là seul est sage qui accepte les décrets accomplis de la Providence et part toujours du point où Dieu l'a placé.

Mainfroi reconnaissait la vérité de ses paroles, mais il répétait ce qu'il avait dit la veille en remontant l'escalier des supplices :

— Tu n'étais pas l'époux de Maria!

Le roi , malgré la rigidité de sa sentence , laissa couler des larmes qu'il avait retenues tant que son âme avait été préoccupée du désir de se venger. Un profond attendrissement succéda à cette expansion de douleurs, et ses pensées s'étant portées sur son fils, il se fortifia plus que jamais dans la résolution qu'il avait prise d'abandonner le soin de son avenir au caprice de la fortune , en prenant toutefois les précautions nécessaires pour assurer son enfance contre les pièges qui pourraient l'environner.

— Giuseppe, dit-il alorsàÂltieri, je veux sortir de Naples aujourd'hui même; ma poitrine est trop oppressée : je sens le besoin de respirer l'air des montagnes. C'est à pied , c'est comme un simple pèlerin que je veux visiter le mont Majella; je veux voir ce saint ermite dont la comtesse d'Amalfi m'a vanté la vertu. Que les deux vieillards, sans lesquels j'aurais peutêtre ignoré encore longtemps la destinée de Maria, nous accompagnent: la sérénité de leur

vertu répand sur moi un charme consolateur. Avant tout, que mes trésors leur soient ouverts et qu'ensuite ils retournent dans leurs foyers comblés de mes bienfaits.

Oli ! puissance de l'air que l'on respire sous le ciel de l'Apulie! Les quatre voyageurs li'eurent pas marché une heure dans la campagne que Mainfroi se sentit soulagé. Son âme s'épanouissait à l'aspect des beaux lieux placés sous son obéissance; il n'était qu'un homme en ce moment, et l'aspect de la misère appelait toujours les secours qu'il ne cessa de prodiguer sur la route; il éprouva que la bienfaisance est un réconfort plus efficace encore pour celui qui l'exerce que pour ceux qui en sont l'objet, et le prudent Altieri fut obligé de l'engager à borner ses largesses , la somme qu'ils avaient emportée pouvant devenir insuffisante aux nécessités du voyage.

Ils firent la route à petites journées, s'arrétant pour y coucher dans les villes et les villages dont ils se trouvaient le plus rapprochés à

la tombée de la nuit. Leur nourriture, souvent grossière, avait pour Mainfroi une saveur inaccoutumée : elle la recevait de l'appétit que donnent la marche et le grand air , saveurs inconnues dans les aules royales.

Habitué aux courtisans, Mainfroi se plaisait à la fréquentation des hommes, il ne négligeait point de causer avec ceux qu'il rencontrait; il les questionnait, ce que font tous les souverains ; il écoutait leurs réponses, ce qui est bien plus rare, et la conclusion mentale de ces entretiens était pour lui :

« Ils sont plus heureux que moi; pourquoi mon fils ne serait-il pas aussi heureux qu'eux? »

Peu soucieux d'abréger la route, Mainfroi avait voulu seulement éviter d'entrer à Bénévent et à Molise. De fréquens séjours avaient rendu son visage trop connu dans la première de ces villes, et de trop déchirans souvenirs l'auraient assailli dans la seconde. Ce ne fut donc que dans la matinée du cinquième jour qu'ils arrivèrent au pied du mont Majella, n'ayant

pour y monter d'autre sentier que celui à l'extrémité duquel avait eu lieu l'enlèvement de Maria. Arrivés en cet endroit, qu'ils reconnurent tous deux à l'exactitude de la description qu'en avait faite la dernière comtesse d'Amalfi , Mainfroi et Altieri eurent la même pensée sinistre, mais ils ne se la communiquèrent point; seulement il se fit un long silence.

Le roi avait expressément recommandé de ne le point faire reconnaître comme souverain; cependant , ayant plusieurs fois accompagné Maria chez la nourrice de son enfant, il fallait bien que là on lui donnât le titre de comte de Molise, sous lequel on l'y avait connu.

Quand il arriva près de la cabane du pâtre, Mainfroi sentit son cœur battre avec violence : il était sous l'empire d'une émotion qui jusqu'alors lui avait été inconnue. Dans son palais, père à ses heures, il ne s'était jamais approché du berceau de Constance. Là, dans une humble habitation de bergers, que le chaume recouvrait, il sentit le mouvement de ses entrailles

paternelles, et quand il tint son fils dans ses bras, il le couvrit de baisers, comme si ses lèvres eussent cherché sur ces joues fraîches et colorées les empreintes encore récentes des baisers de Maria !

Grande fut la surprise de la nourrice, de son mari, de leur vieux père et de deux enfans, qui composaient toute la maisonnée, quand le comte de Molise eut dit à ces braves gens qu'il leur demandait l'hospitalité pour lui et sa suite, nonseulement pour le reste du jour, mais jusqu'au lendemain matin.

Peu habitués à recevoir de pareils hôtes , le mari et la femme se mirent en devoir de les traiter de leur mieux. Des châtaignes bouillies , des noisettes, du fromage et un pain noir furent dressés sur une grossière table de bois ; on tarit les mamelles des chèvres pour remplir de leur lait des écuelles de hêtre, et le jardin fournit une salade de pourpier, qu'assaisonna une huile de faîne odorante. Les quatre convives firent honneur à ce repas, qu'arrosa une boisson faite

avec des poires séchées , et le soir un sommeil doux et rafraîchissant s'étendit avec eux sur des lits de feuillage; seulement ils furent plusieurs fois réveillés par les cris de Felice, que la nourrice calma aussitôt en approchant son sein de ses lèvres.

Du lieu où était située la cabane des pâtres, le chemin n'était pas très-long jusqu'à l'ermitage du saint; mais les abords de sa retraite étaient si difficiles qu'il ne fallait pas moins de deux ou trois heures pour y parvenir : aucune route frayée, partout des broussailles serrées et touffues. Jamais les pieds de Mainfroi n'avaient foulé un pareil clieniin.

Pierre de Muron, nom sous lequel était déjà connu l'ermite, avait choisi ce lieu exprès pour que la difficulté de son accès diminuât le nombre des visiteurs qui venaient le consulter sur les moyens de travailler à leur salut et recevoir ses instructions. Il ne leur refusait point les trésors de sa pieuse sagesse; mais comme ils cherchaient à lui faire changer de demeure, il ne

voulait point dérober inutilement quelques heures à la contemplation .

Lorsque Mainfroi et sa suite arrivèrent à l'ermitage, ils trouvèrent Muron en prières et tellement absorbé clans l'adoration du Seigneur qu'il resta quelques momenssans les voir^ enfin comme s'il se fût réveillé d'une sainte extase, il se leva et leur demanda quels motifs les attiraient dans sa retraite :

— Le désir de sauver une âme, dit Mainfroi.

— Qui que vous soyez, vous êtes les bienvenus, puisque c'est Dieu qui vous envoie.

L'humilité sévère de Pierre de Muron imposa à Mainfroi lui-même , tant il y a de grandeur réelle dans la simplicité évangélique alors qu'elle émane d'une âme sincère et profondément pénétrée de l'amour de Dieu. Ces âmes privilégiées voient avec indifférence tout ce qui tient à la terre : pour elles, la vie de ce monde n'est qu'une épreuve, un bannissement, et elles aspirent au ciel, leur véritable patrie.

Mainfroi, sans dire quel était son rang, ne cacha point au saint anachorète qu'ayant vécu au miheu des pompes d'une cour, des intrigues de la politique, il voulait soustraire un enfant au berceau à ces grandeurs fallacieuses, et le priait.de vouloir bien veiller sur l'éducation de cet enfant, que de simples paysans nourrissaient dans le voisinage de sa retraite :

• — Ne me demandez point qui je suis, ajouta Mainfroi.

— Il le faut cependant. Étes-vous chrétien ?

— Oui mon père.

— C'est tout ce qu'il me faut ; que m'importe le reste? Et moi aussi j'ai vu les vanités du monde; j'ai vu cette Rome où se ruent les ambitieux. Comme un autre peut-être j'aurais succombé devant les fascinations de la fortune : j'ai fui dans l'incertitude de vaincre, et Rome m'a enseigné le désert. Mon fils, la tâche que votre confiance m'impose est grande, j'en mesure la difficulté, mais je l'accepte. Quel nom est celui de votre fils ?

— Sur la terre, il s'appellera Felice d'Arima. Puisse-t-il en obtenir un plus glorieux dans le ciel!

— Mon fils, reprit l'ermite, il ne faut point forcer la vocation de la jeunesse. Que Felice reste jusqu'à l'accomplissement de sa septième année chez la femme qui lui prodigue son lait : à l'âge où le péché entre pour la première fois dans l'esprit de l'enfance, je le ferai venir parmi nous; il y apprendra ce que nous savons; il ne restera point étranger à la culture des lettres humaines, car l'homme n'a pas le droit de laisser en friche le domaine de son intelligence, le don le plus précieux du Créateur; mais nos préceptes et nos exemples lui enseigneront surtout à aimer, à adorer Dieu ; nous lui recommanderons la sévérité envers lui-même et l'indulgence envers son prochain. Je le confierai durant quelques années aux religieux du mont Cassin, où il trouvera pour ses études des ressources que nous ne pourrions lui offrir; ensuite je le rappellerai dans le monastère que la piétç

des fidèles me presse de toutes parts de fonder. Mais, mon fils, ne vous attendez pas à ce que j'exerce sur votre enfant l'esprit de prosélytisme; non, je ne l'admettrai dans notre paisible congrégation que si la foi l'y ramène quand il aura vu le monde ; l'explosion est trop violente quand l'ignorance a fait le prêtre et que les passions s'amassent sous sa robe monastique. Si ces conditions vous agréent, comptez sur moi. Mon fils, il me reste encore à vous faire une observation ; quelque mondaine qu'elle soit, la prévoyance de l'avenir m'en fait un devoir. Certes la pauvreté n'est point un vice, mais souvent le vice naît de la misère: quand le temps des épreuves sera venu pour votre enfant, pourvoir ce monde, pour apprendre à le connaître et à le dédaigner , ce n'est pas sur nous, pauvres

cénobites, qu'il pourra compter

— Mon père, interrompit Mainfroi, je n'osais aborder cette question ; mais il n'a jamais pu entrer dans mon intention que Felice pût connaître les privations : une fortune brillante...

— Mon fils, ce n'est point cela non plus qu'il lui faudra alors, car la fortune n'engendre pas moins de vices que l'extrême pauvreté.

— Je le sais, mon père, et je vous ai dit que c'était pour l'en préserver...

— Un peu d'aisance, là se rencontre le plus souvent la vertu quand Dieu permet qu'elle descende dans le cœur d'un homme.

D'accord sur tous les points avec le saint ermite, Mainfroi lui demanda la permission de contribuer à la fondation du monastère qu'il projetait , ce qu'il accepta avec les témoignages d'une pieuse reconnaissance , et ils se séparèrent.

Par l'intermédiaire d'Altieri , issu d'une ancienne famille patricienne de l'antique Rome et qui devint le chef d'une illustre famille princière de Rome moderne , le roi fit placer chez un commerçant de Manfredonia, de sa ville de prédilection, la somme nécessaire pour assurer à Felicîe d'Arima une existence modeste , mais

honnête; il dota le monastère de Pierre de Mu- I. 16

ron, qui, grâce à ce secours inattendu, fit plusieurs autres fondations et devint le chef de la communauté des Ermites de Saint-Damien.Une somme fut aussi donnée à la nourrice de Felice pour les soins qu'elle devrait avoir de cet enfant jusqu'à l'âge de sept ans , et les deux vieillards de Sant-Angelo, comblés, comme nous l'avons dit, des largesses de Mainfroi , retournèrent dans leur ville après avoir juré sur l'Évangile de ne jamais révéler ce dont ils avaient été les témoins et promis de faire inhumer le corps de l'infortunée Maria au lieu même où elle avait été assassinée.

Quant à Mainfroi, la guerre et toujours la guerre le tint en action. Enfin la prédiction de la Cecca fut accomplie; il mourut de la plus belle des morts : il fut tué sur un champ de bataille; mais par ordre d'un savetier champenois, intronisé sous le nom d'Urbain IV, son corps fut privé de sépulture,

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