‹ Le fils de MainfroiChapitre 2 sur 2 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

L'usage avait voulu que l'on conservât la dénomination de Romains aux habitans de Rome; les Romains donc, en l'année 1280, s'apprêtaient à célébrer la plus grande fêle de l'Eglise, la Fête-Dieu. Depuis longtemps Rome n'était plus la ville des Césars et n'était pas encore la ville splendide de Michel -Ange et de Sixte- Quint. L'hydre de l'hérésie tenait ses têtes ca-

chées : elle attendait pour les redresser que les débordemens d'un Borgia suscitassent les hardiesses de Jean Hus et de Jérôme de Prague, les convictions trop commiinicatives de Luther et de Calvin. Ces deux hommes étaient encore couvés dans le giron de Dieu pour épouvanter l'Église et tâcher de la ramener à sa primitive simplicité. Durant le cours du treizième siècle, qui marchait vers sa fin, s'était élevée la grande querelle du sacerdoce et de l'empire, et déjà, à l'époque où nous sommes arrivés, était né en France un petit-fils de saint Louis qui bientôt contre l'orgueil de la tiare devait élever la volonté de sa couronne.

On célébrait la solennité de la Fête-Dieu avec les pompes augustes usitées parmi les chrétiens. La ville de Rome était jonchée de fleurs, des branches d'arbres décoraient le devant de toutes les maisons, le pape officiait lui-même au milieu du collège des cardinaux dans l'église de Saint-Jean-de-Latran, la métropole de la chrétienté. La population entière de Rome,

décimée tant de fois par la famine et les maladies contagieuses, semblait oublier ses souffrances pour se livrer aux exercices extérieurs de la piété, et ce jour-là pas un homme, pas une femme, tous revêtus de leurs plus beaux habits, qui ne suivit religieusement la procession de sa paroisse et ne s'arrêtât dévotement devant les reposoirs ou le saint sacrement était exposé à l'adoration des fidèles. Et cependant les rues de la ville semblaient désertes. C'est que Rome comptait au plus soixante et dix mille habitans; au dernier dénombrement des habitans de la grande cité , sous l'empereur Claude, on en avait compté cinq millions.

Arrivé la veille à l'antique TIbur, un jeune homme que sa destinée conduisait dans la capitale du monde avait devancé l'aurore pour se mettre en route afin d'assister aux cérémonies du lendemain. Descendant de riantes collines où des eaux jaillissantes et écumeuses entretenaient une fraîcheur éternelle , laissant aller ses pensées au gré de leur caprice, invo-

lontairement son pas s'était ralenti, et il était assis rêveur sur un monticule de gazon qui dominait la rive de l'Anio, dont il avait longtemps suivi le cours. Rêvait-il, ou bien était-il éveillé? c'est un problème insoluble pour quiconque a subi l'empire de ces absorptions indéfinies qui semblent renforcer l'âme aux dépens du corps. En cet état où l'intelligence est active et le corps presque inerte, un homme après l'avoir longtemps examiné s'approcha de lui et le réveilla comme en sursaut de la méditation qui le tenait enchaîné.

Cet homme, couvert de haillons, portait une besace et demandait l'aumône.

Affaissé sous le poids des ans, son visage conservait encore un air de noblesse ; ses yeux noirs et enfoncés dans leur orbite lançaient des éclairs, son corps plié en deux ne trouvait d'équilibre qu'à l'aide du long bâton blanc sur lequel était appuyée sa main droite, et sa longue barbe d'un jaune gris sale tombait presque jusqu'à terre.

A cette apparition inattendue, le jeune homme frémit d'une secrète terreur.

Le mendiant, après avoir articulé brièvement sa demande de secours, demeura immobile et les yeux fixés sur les siens.

Cependant le jeune homme s'était levé du lieu où il était assis; il se disposait à offrir au mendiant une pièce de monnaie , quand celuici , entendant le son de la voix qui accompagnait cet acte de charité d'un mot charitable, resta comme interdit :

— Non, dit le mendiant, non, jamais dans tout le cours de ma vie , mes yeux ni mes oreilles n'ont été à la fois frappés d'aussi puissantes illusions !

La main qu'il tendait pour recevoir l'aumône du jeune homme retomba comme si elle eût été soudain paralysée.

Qu'y avait-il donc de commun entre le jeune homme et le vieillard ? Rien, car ils ne s'étaient jamais vus ; aucun des deux ne pouvait même connaître l'existence de l'autre; mais une res-

semblance extraordinaire avait frappé les yeux du vieillard, mais une parfaite similitude de son de voix venait de réveiller en lui d'anciens souvenirs :

— Seigneur, dit le mendiant au jeune homme, excusez la hardiesse d'un , malheureux qui n'a plus pour subsister que la charité des hommes, mais qui a aussi connu les aisances de la vie ; votre nom sera-t-il pour moi un mystère?

— Non , sans doute ; mais avant de répondre à votre question, permettez-moi à mon tour de vous demander d'où vient cette curiosité, et quel est enfin celui qui sollicite de moi une confidence que j'aurais le droit de refuser à un inconnu ?

— Hélas ! dit le vieillard , vous voyez en moi une victime des plus violentes passions qui jamais aient agité un cœur d'homme. J'ai vu de près les grandeurs de ce monde ; quinze ans à peine passés , j'ai assisté au spectacle de la gloire d'un roi que la fortune a renversé, et son exemple me console dans ma détresse, car

je ne suis pas tombé de si haut. J'ai vu les pompes de la cour de Naples quand le vaillant et juste Mainfroi y revenait vainqueur de ses ennemis. Dans une circonstance affreuse, abominable, je lui ai dû la grâce de la vie. Oh ! que depuis j'ai expié mes fautes, mes crimes ! oui , mes crimes ! Mais la miséricorde de Dieu est si grande que devant son saint tribunal les crimes et les fautes ne sont que des péchés ; et si le repentir les efface , certes maintenant, quelque grands qu'ils aient été j'en dois être absous. Depuis quatorze ans depuis la mort héroïque de Mainfroi, prison nier, condamné à mort, sans aucune ressource j'ai traîné une vie de misère et d'angoisses Que de nuits sans sommeil et que de jours sans pain ! Que de dédains , que de mépris il m'a fallu affronter ! Heureusement une tardive vertu, une piété sincère ont remplacé en moi ces passions qui ont éclaté par tant de désordres. J'aspire à la tombe, mais je laisse à Dieu le soin de marquer la distance qui m'en sépare ;

je boirai le calice jusqu'à la lie, et j'en savoure l'amertume comme une juste expiation. Mon nom à Naples était Aliprandi ; maintenant on ne me connaît que sous celui du père Bonifaccio. Que si maintenant vous voulez savoir la cause qui m'a attiré près de vous, qui m'y retient sous un charme inexplicable, hélas! ce n'est peut-être que l'effet d'une fascination , mais j'ai cru voir, j'ai vu resplendir sur votre visage les traits de mon noble sauveur, du roi Mainfroi. Bien plus, seigneur, quand votre charité m'a adresse la parole , c'est le son de sa voix que j'ai entendu. Voilà la cause d'une indiscrétion que je vous prie d'excuser.

Le jeune homme laissa parler le mendiant sans l'interrompre, mais non sans admirer avec surprise la noblesse de son langage. Quant au nom de Mainfroi, il lui était à peine connu, de sorte qu'il ne regarda la ressemblance que le mendiant avait remarquée en lui avec ce prince que comme un jeu de la nature auquel il ne pouvait donner aucune importance^

Il avait trop de candeur pour croire à un subterfuge imaginé pour entrer en conversation avec lui; cependant, comme on lui avait toujours fait mystère du nom de son père et de celui de sa mère, un trouble involontaire fit battre un instant son cœur, sans que toutefois il s'arrêtât longtemps à une idée qui n'avait rien que de vague et d'indéterminé.

Le mendiant dit au jeune homme :

— Seigneur, j'ai satisfait votre curiosité, ou plutôt j'ai obéi à ce que votre bon naturel vous inspire sans doute pour un pauvre pécheur; si vous n'avez pas de répugnance à me dire qui vous êtes, je renouvellerai la question que je m'étais permis de vous adresser. Qui sait si, jeune comme vous l'êtes et entrant à peine dans le monde, en échange de votre confiance, je ne serai pas assez heureux pour vous offrir les conseils d'une expérience que j'ai si chèrement acquise.

— Mon Dieu ! répondit le jeune homme, ma vie jusqu'à ce jour a été simple comme celle

des pâtres parmi lesquels j'ai passé mon enfance, pure comme l'air que l'on respire au mont Majella.

— Au mont Majella ! interrompit Aliprandi , qui venait de sentir raviver en lui la moins cicatrisée de ses blessures; au mont Majella! Et votre âge ?

— Je suis dans ma vingt-deuxième année.

— Le nom de votre père?

— Je ne l'ai jamais connu.

— Le nom de votre mère ?

— Je l'ignore. Quelques souvenirs d'enfance me rappellent seulement qu'on vantait souvent sa beauté. On parlait quelquefois d'un crime affreux; mais quand je hasardais quelques questions , on éludait toujours d'y répondre, et depuis je me suis toujours renfermé dans une discrétion que m'a recommandée le saint homme qui m'a servi de père. Son nom à lui vous est sûrement connu, car qui n'a entendu parler de Pierre de Muron ?

— Oh ! oui , sans doute ; ses vertus modçstes

feront toujours l'orgueil de son siècle; la pureté de ses convictions a fait en lui ce que le besoin de la pénitence et les remords ont produit en moi. Le montMajella! Quelle différence de souvenirs ce lieu doit réveiller dans son âme et dans la mienne !

— Vieillard, je ne sais quelle fatalité de souvenirs s'attache pour vous au nom de cette montagne; mais là j'ai connu la paix de l'âme^ la tranquillité du cœur, et déjà vos discours font naître en moi des pensées qui me remplissent d'inquiétude et de crainte. Excusez mon doute ; mais étes-vous bien réellement ce que vous m'avez dit que vous étiez? ne vois-je point en vous une puissance céleste qui veut m'éprouver ou bien le démon qui voudrait m'induire en tentation au moment où pour la première fois je vais entrer dans la ville des prodiges et des miracles?

Le vieillard sourit à la naïveté de cette question.

»— Non , seigneur, reprit'il , non , je ne vous

ai point trompé , et si quelque prévention vous reste à mon égard , souffrez que je vous quitte et vous laisse paisiblement continuer votre chemin. Peut-être aurais-je dû renfermer en moi-même des souvenirs que vous avez réveillés ; mais il n'est pas toujours donné à l'homme de maîtriser les vives impressions qu'il reçoit , lorsque surtout elles sont inattendues. Après vos scrupules, je n'ose insister pour savoir votre nom, que vous avez omis de me dire. — Dans la sainte communauté établie par les soins de Pierre de Muron , ainsi qu'au couvent du mont Cassin , où il m'envoya passer trois années, on ne me donna jamais d'autre nom que celui de Felice. Il y a peu de jours seulement que Pierre me dit qu'à ce nom je devais ajouter le nom d'Arima, que j'avais reçu de mon père ; puis il m'a muni de quelques lettres dans lesquelles il me recommande à plusieurs de ses amis à Rome. Rome ! ce nom fait palpiter mon cœur d'espérance et de joie, et pourtant à cette joie, à cette espérance se mêle je ne sais quelle

inquiétude qui me glace au moment d'entrer dans la grande cité. Oh ! si Pierre de Muron l'eût voulu , que je me serais tenu heureux de passer ma vie sous l'égide de ses exemples ! Mais il a exigé que je connusse le monde avant d'y renoncer, et j'obéis à ses volontés comme aux décrets de la divine providence. Si vous saviez quel homme c'est que Pierre de Muron, comme sa vie s'écoulait dans une sainte uniformité de prières et de méditations, quand il n'en était point distrait par l'amour du prochain ! Lorsqu'il eut formé sa communauté, il ne prescrivit point d'abord de règles particulières à ses disciples : il était lui-même le modèle et l'exemple qu'ils suivaient. Il passait le jour et une partie de la nuit à la prière ; il se levait à minuit pour dire matines, et après les avoir dites, il récitait encore le psautier entier. Lorsqu'il cessait de prier, il se livrait à quelque travail; il buvait rarement du vin, et jeûnait presque tous les jours. 11 observait ordinairement six carêmes par an, durant lesquels il ne fai- L 17

sait usage que de choses insipides ; il en passait trois au pain et à l'eau, se contentant même souvent de feuilles de choux cuites à l'eau, sans sel, et qu'il mangeait sans pain. Il portait un cilice de crins de cheval , tout garni de nœuds , avec une chaîne ou quelquefois un cercle de fer sur la chair nue. Il couchait en cet état sur la terre ou sur des planches , sans autre chevet qu'un morceau de bois ou une pierre, ce qu'il observait même quand il était malade , n'ayant aucun égard aux prières que nous lui faisions tous de modérer de si grandes austérités, du moins lorsqu'il était souffrant. Cette vie si austère, que l'on aurait jugée capable de rebuter des gens du monde , contribua au contraire à augmenter le nombre de ses imitateurs. Animés par son exemple et touchés sans doute d'un mouvement secret de la grâce , ils aspirèrent à quitter ce que je leur ai entendu appeler les délicatesses du siècle. Le nombre de ses disciples s'était si fort accru que le monastère qu'il avait été obligé de cons-

truire sur le mont Majella , avec un oratoire, n'étant plus capable de les loger tous, il se vit contraint de bâtir de nouveaux monastères dans les environs.

» J'avais sept ans quand je fus admis pour la première fois au monastère du mont Majella; je venais de quitter la nourrice qui m'avait servi de mère et que jusqu'alors je croyais être ma mère : je pleurai en la quittant ; mais les bontés de Pierre de Muron versèrent sur mon enfance le charme de leurs consolations. Depuis, j'ai vu croître la prospérité de la pieuse fondation, qui porte actuellement le nom des Ermites de Saint-Damien ; l'ordre, ap])rouvé par Urbain IV, fut confirmé, il y a six ans, par Grégoire X.

» A cette époque notre père nous quitta pour se rendre dans une ville de France que l'on appelle Lyon , où se tenait alors un concile. Ce fut en partant qu'il me conduisit lui-même au couvent du mont Cassin. Je n'eus pas le bonheur de le voir à son retour ; mais depuis

trois ans il m'avait rappelé auprès de lui, quand, il y a quelques jours, après ni'avoir donné sa bénédiction et prodigué ses conseils paternels, il m'a promis d'accueillir les vœux que j'aurais voulu faire si dans cinq années révolues je me trouvais encore dans les mêmes dispositions. Tel est le saint homme qui a présidé à mon éducation, et si je vous en ai parlé aussi longuement, bon vieillard , c'est pour vous faire oublier le mouvement d'injustice que j'ai eu envers vous et que je vous prie de me pardonner. Ah ! si vous vouiez m'en croire , vous n'hésiterez point à aller trouver le révérend Pierre de Muron : il a du baume pour toutes les plaies de l'âme , des consolations pour toutes les afflictions, et il suffira que vous vous présentiez à lui comme un pécheur repentant pour qu'il vous accueille comme un frère. »

La conversion d'Aliprandi n'était pas telle qu'il pût consentir à se faire ermite ou à s'ensevelir dans l'ombre d'un cloître. La sévérité de la vie que l'on menait au mont Majella ne

l'avait nullement séduit, car après avoir été débauché , libertin et audacieux brigand , il s'était fait, pour obéir à une dernière vocation , un de ces mendians philosophes qui pour avoir renoncé aux vanités du monde n'ont pas dit à ses plaisirs un éternel adieu. Rome était déjà le paradis de la mendicité, et le père Bonifaccio était doué d'un tact tout particulier pour attirer sur lui la charité des âmes dévotes. Oisif et libre, il trouvait son existence beaucoup plus douce que celle des hommes condamnés au travail ou assujettis à des règles gênantes. Toutefois, voulant inspirer de la confiance à Felice, il s'étendit en remercîmens sur l'excellence du conseil que Dieu lui-même sans doute lui avait dicté, et l'assura benoîtement qu'il en profiterait aussitôt qu'il aurait recueilli assez d'aumônes pour entreprendre , une route longue et difficile.

C'était un appel à la charité de Felice, et elle ne fut point en défaut; il tira sa bourse de sa poche pour y prendre quelques pièces d'ar--

gent qu'il offrit au père Boiiifaccio, et celui-ci ne put s'émpécher de remarquer que la bourse était bien garnie : une mauvaise pensée lui rappela les avantages de son précédent métier; mais comme il avait reçu de quoi se divertir tout le jour et le lendemain, il ne succomba pas à la tentation, se promettant bien de retrouver Felice dans Rome et d'exploiter encore sa trop confiante générosité.

Ils se séparèrent après avoir fait ensemble un quart de lieue.

En le quittant , le père Bonifaccio dit à Felice : — Puisse le ciel vous rendre au centuple le bien que vous m'avez fait ! Je ne cesserai de prier Dieu pour vous; mais je n'ose plus longtemps marcher à vos côtés, car la livrée de la misère offusque la jeunesse, et je ne voudrais point que vous eussiez à rougir si l'on vous rencontrait en ma compagnie. Avant peu de jours j'implorerai la miséricorde du saint abbé des Ermites de Saint-Damien,au mont Majeila... Au mont Majeila, répéta-t-il avec une émotion

qui ne paraissait pas feinte ; c'est là plus que partout ailleurs qu'il me convient de demander au Seigneur tout-puissant la rémission de mes péchés. Je dirai au saint homme vers lequel votre charité m'envoie dans quelle circonstance et dans quel lieu Dieu m'a accordé la grâce de vous rencontrer.

Lorsque le père Bonifaccio se fut séparé de Felice , celui-ci était encore à trois grandes lieues de Rome, et le soleil de midi dardait à plomb ses rayons brûlans. Cette rencontre, ce mendiant frémissant au nom du mont Majella, ce pécheur repentant, ses souvenirs d'une cour brillante, le nom de Mainfroi, sa propre ressemblance avec ce prince, des mots prononcés

devant lui durant son enfance et dont il cherchait maintenant à démêler le sens, l'ignorance où il était du nom et du rang de ses parens, les bontés et pour ainsi dire les distinctions que lui avait prodiguées Pierre de Muron, l'aisance dont il allait jouir à Rome sans qu'il sût d'où elle provenait, tout cela était pour lui autant d'objets de conjectures vagues, de pensées insaisissables. Pour la première fois il se demanda sérieusement qui il était. Son orgueil se sentait humilié de son ignorance, et plus d'une fois il s'arrêta sur la route dans le dessein de retourner au mont Majella, de se jeter aux pieds de son protecteur, d'en obtenir la confidence de sa naissance ou la permission d'en ensevelir à jamais le secret dans l'ombre du monastère. Mais Rome était devant lui; mais il était libre et maître de ses actions; mais il allait savoir ce que c'est que ce monde dont les attraits sont si puissans et si dangereux; mais l'air chaud qu'il respirait exaltait sa tête ; mais à mesure qu'il marchait, Rome dévoilait le sommet de ses

dômes, de ses clochers, de ses monumens; mais déjà le vent apportait jusqu'à lui les mille voix des cloches mises en branle pour la grande solennité du jour, mais surtout sa destinée le poussait. Il arriva donc aux portes de Rome.

C'est un jour bien solennel dans la vie que celui où un jeune homme se trouve pour la première fois dans le sein d'une grande ville, livré à lui-même, sans expérience du monde, doué de passions qui s'ignorent pour ainsi dire ellesmêmes et qui n'attendent que l'occasion pour se manifester au dehors, lorsque surtout ce jeune homme est retenu par la salutaire contrainte que lui imposent des principes religieux profondément gravés dans son cœur, car alors son avenir est problématique; la lutte va s'établir en lui entre le naturel et l'éducation. Est-ce celui-là, estce celle-ci qui triomphera ? Cela dépend de mille circonstances qu'aucune sagacité humaine ne saurait prévoir. Placé, comme le plus ingénieux des orateurs a supposé que l'avait été le jeune Scipion, entre le vice et la vertu, il ne peut

demeurer stationnaire entre les deux : il faut qu'il marche, il faut qu'il incline vers l'un ou vers l'autre. Et quelle force de caractère il lui faudrait pour résister toujours aux séductions des vices aimables qui lui apparaîtront couronnés de fleursj qui l'appelleront d'une voix douce et caressante, qui étaleront devant lui le tableau de leurs encbantemens ! Hélas ! le vice accourt au-devant de l'homme, il le sollicite, il l'entraîne, tandis que la vertu, s' enveloppant de son manteau, exige qu'on aille la chercher; mais le vice lui-même est une épreuve sous laquelle les âmes privilégiées seules savent reconnaître ce que la vertu a de saint et de sacré, ce que ses joies calmes ont de savoureux pour qui sait les goûter.

Ainsi était Felice lorsqu'il franchit la porte du Peuple, à laquelle il était parvenu après de longs détours dans la campagne. Sur sa route il n'avait trouvé personne qui pût lui indiquer son chemin, car les populations entières étaient à l'église. Devant lui s'ouvraient trois larges

voies; il suivit celle du milieu, la plus vaste et la plus longue de toutes les rues de Rome : elle était entièrement déserte par la raison qui avait rendu désertes les campagnes qu'il venait de traverser.

Tout le monde était aux vêpres, et alors pour la première fois de la journée lui vint le repentir de n'avoir point rempli, le jour d'une si grande fête, ses devoirs de chrétien, tant son âme avait été absorbée dans des pensées diverses. Il marchait sur des débris de fleurs jetées avec profusion le long des \oies qu'avaient suivies les processions ; il s'arrêta devant un reposoir encore paré des pompes du malin, et s'y étant agenouillé, il se livra aux douces extases de la prière. Il était sous l'empire de leurs charmes quand il en fut retiré par les éclats d'une joie bruyante. Le service divin venait de finir, et le peuple coutumier passait delà prière à ses grossiers plaisirs. Felice se leva et poursuivit son chemin jusqu'à ce qu'il fut arrivé à une vaste place que décorait une fontaine d'où jail-

lissait une masse d'eau que recevait un énorme bassin décoré de sculptures.

Une foule immense accourait sur cette place et s'y précipitait de toutes les rues adjacentes. La foule n'était pas seulement composée d'hommes, avec ceux-ci des femmes marchaient péleméle. Des femmes ! et jamais Felice n'en avait vu, à l'exception de quelques villageoises, de sa nourrice et des sœurs que lui avait données le lait adoptif dont il avait été nourri. Des femmes!... Quelle magie!... Il les regardait toutes et n'en voyait aucune. Son cœur bondissait dans sa poitrine, une fièvre de sang brûlait sa tête et colorait ses joues naturellement pâles, ses genoux fléchissaient sous le poids de son corps, sa vue était voilée d'un nuage, ses paupières s'appesantissaient sans sommeil *, il était tourmenté, charmé, ravi, inquiet; il lui sembla qu'un monde nouveau, plus éblouissant que les splendeurs de Rome, venait de s'ouvrir devant lui. Qu'eût-ce été si , au lieu de voir ainsi un nombre infini de femmes, il se fût trouvé seul

à seul avec une d'elles, si deux yeux s'étaient mis en contact avec ses regards ! Patience, cette épreuve ne lui manquera pas.

Cependant Felice, parti depuis le matin de Tivoli, n'avait encore pris aucune nourriture, et à son âge l'appétit ne perd jamais entièrement ses droits. Habitué à une vie frugale et régulière, il ne lui était jamais venu à la pensée que l'on pût rechercher la sensualité attachée à la délicatesse des mets, à la finesse des vins.

Une inscription placée au-dessus d'une porte donnant sur la place JNavonelui ayant indiqué que là on donnait à manger, il y entra sans aucune réflexion sur le lieu et sur ceux qui pouvaient le fréquenter.

C'était le réceptacle de la plus ignoble populace, le rendez-vous habituel des vauriens de bas étage et des filles de mauvaise vie du rang le plus abject. Sans porter d'abord ses regards autour de lui, il s'empara d'une place vacante à l'extrémité d'une table où il se fit servir, non sans peine, un morceau de viande détestable

nageant dans une graisse noire et épaisse, et du vin d'un exécrable qualité. Une odeur infecte s'élevait de toutes les parties de la taverne, et il regretta sincèrement le réfectoire des Ermites de Saint-Damien. Il espérait pouvoir réfléchir un moment sur ce qu'il ferait, sur la manière dont il allait régler l'économie de sa vie, et prendre un parti relativement à la remise des lettres dont il était porteur; mais ce fut bien pour lui la chose impossible : un vacarme infernal faisait retentir toutes les parties de la salle; les uns juraient après le cabaretier, les autres se prenaient de querelle; les gestes se mêlaient aux cris grossiers de ces hommes dégradés que surmontaient les rauques glapissemens de femmes dégoûtantes déjà ivres de vin.

« Sont-ce bien là des femmes? se demanda Felice. Que peuvent avoir de commun ces êtres hideux et sales avec celles que je voyais tout à l'heure marcher modestement et les yeux baissés? »

Il y en avait deux près de lui qui le regardaient, lui riaient au nez, le provoquaient effrontément par des propos dont sa candeur ignorait encore le sens. Oh! qu'alors il eût voulu qu'un enchantement soudain le ramenât au mont Majella ! Il baissait les yeux, il rougissait; étourdi par tout ce bruit, tout ce mouvement, il n'osait se lever de sa place, tant il était encliaîné par la honte et l'étonnement de se trouver en pareille compagnie.

Cependant, ayant fait un effort sur lui-même, il traversa la foule qui encombrait ce bouge, et déjà il touchait au seuil de la porte quand il se sentit violemment saisi par le bras en même temps qu'une \oix forte et retentissante lui criait :

— Mon galant homme, on ne s'en va pas ainsi sans payer son écot.

Le spectacle qui s'était offert à ses yeux l'avait tellement bouleversé qu'il avait effectivement oublié de solder sa dépense. Il porte rapidement la main à sa poche pour prendie sa I. 18

bourse et satisfaire la brutale exigence de l'hôte, mais c'est en vain qu'il la cherche, sa bourse avait disparu. Honteux, humilié, ne sachant de qui se recommander, il veut exhiber les lettres qu'il doit remettre le lendemain à un prélat de Sainte - Marie et ù de notables habitans de Rome.

— Tout cela est bel et bon, lui dit l'hôte, mais je ne sais pas lire, et d'ailleurs je n'ai pas de temps à perdre ; il faut me payer ou aller en prison.

— Oui, en prison! cria une des misérables qui s'était trouvée placée auprès de lui ; en prison ! ajouta-t-elle en renforçant sa voix. Au Ghetto! au Ghetto! Les étrivières, en attendant qu'il soit brûlé vif. C'est un juif déguisé: tenez, voilà son assiette, regardez le morceau de lard qu'il a laissé tout entier sans y toucher.

— C'est un juif! hurlèrent ensemble tous les assistans ; c'est un juif! Il faut le mener chez monsieur l'inquisiteur; il en fera bonne justice.

Au milieu de ce tumulte, assourdi par ces vociférations et violemment secoué par le maître du cabaret, Felice était plus mort que vif. Alors il crut que le moment était venu de recommander son iime à Dieu.

En faisant un mouvement, il sentit dans sa poche un objet qu'il crut de nature à le tirer d'embarras et qui ne fit qu'exciter la risée de Ces âmes impies. Felice possédait un magnifique psautier écrit sur parchemin et orné de riches vignettes où l'or pur se mêlait au bleu du lapislazuli. Ce livre précieux avait appartenu à sa mère, et Pierre de Muron le lui avait remis au tnoment de son départ. On y remarquait surtout une image de la Vierge du plus beau travail et une foule d'enjolivemens groupés autour des lettres initiales; un fermoir d'or joignait les deux parties de la reliure, et il était couvert en beau parchemin blanc.

— Tenez, dit Felice d'une voix à peine articulée; tenez, prenez ce gage : je viendrai le retirer demain en vous payant ce que je vous dois.

L'hôte n'eût pas demandé mieux que de garder un nantissement d'un aussi grand prix; mais lui-même n'était déjà plus le maître de le faire. A l'aspect du beau livre on s'écria :.

— Il l'a volé, il l'a volé ! Au feu! au feu ! C'est un juif! La preuve, c'est qu'il l'a volé pour le brûler.

Dans cette cruelle occurrence, l'hôte retint le' livre comme pièce de conviction , et l'on envoya chercher des sbires armés de longues hallebardes pour conduire en prison le prétendu juif.

Toutes les prières, toutes les supplications de Felice furent inutiles; il fallut qu'il se soumît à cette première épreuve de l'injustice et de la prévention des hommes. On le conduisit à la prison Mamertine, sous la roche de l'antique Capitule, où, depuis Jugurtha, avaient été enfermés tant de malfaiteurs et peut-être encore plus [d'innocens. Par ce moyen, Felice n'eut point à s'inquiéter du lieu où il passerait sa première nuit dans Rome.

Le lendemain quand le peuple eut cuvé ses orgies de la veille et qu'un repos salutaiie eut rafraîchi le teint des daines et des prélats, un nombre considérable de chefs de sbires et d'oifîciers du saint tribunal se trouvait assemblé au palais du cardinal Cajetan, secrétaire d'Etat, pour lui faire leur rapport sur les arrestations de la veille , car en général les jours de fête sont plus féconds en arrestations que les jours ordinaires. Quand l'audience de monseigneur fut ouverte, il laissa le jugement de la plupart des incriminés au libre arbitre de la justice secondaire, et tel eiit été probablement le sort de Felice si le cardinal n'eût donné une attention toute particulière au riche psautier trouvé, disait-on, sur un juif qui, après mille profanations , avait voulu le mettre en gage chez un cabaretier de la place Navone. Le cardinal envoya donc un de ses secrétaires à la prison Mamertine avec la mission d'y interroger lui-même le criminel et d'employer la torture si de son plein gré il ne se confessait pas juif.

Durant les jours précédens , Felice avait joui de sa liberté, il en avait pour la première fois savouré les charmes et les inconvéniens quand elle n'est point guidée par l'expérience ; pendant la nuit, pour la première fois aussi, il s'était vu privé de cette liberté sans laquelle il n'y a point de biens sur la terre. Habitué à la sévérité d'une règle rigide , il avait pu dormir sur la paille dont le geôlier avait jonché son humide cachot. Il était sans inquiétude pour l'avenir, car il avait la conscience de n'avoir commis aucune action répréhensibîe et il ne connaissait pas le monde. Arrêté comme juif, le geôlier avait pris sur lui de le mettre à une première épreuve , espérant que si l'on donnait au coupable le dégradant costume de la prison, il hériterait de ses vétemens qui ne lui paraissaient pas sans valeur : ainsi donc en portant à Felice l'ordinaire de la maison , c'est-à-dire un morceau de pain noir et une cruche d'eau , il y avait joint le régal anti-israélite d'une tranche de lard salé.

Lorsque le secrétaire du cardinal se fut fait ouvrir le cachot où était enfermé Felice, celuici avait déjà mangé une partie de son pain, qui différait peu de celui dont on faisait usage au mont Majella , mais la tranche de lard était intacte. Le geôlier ne manqua point d'en faire l'observation au prélat, et pour tout autre, ce commencement de preuve eût été presque une conviction; mais c'était un homme de mœurs douces et dont la religion ne se ressentait point des superstitions du siècle : sans être tolérant, il était juste, et s'il contribuait à faire prononcer une sentence sévère , il voulait que ce fût en parfaite connaissance de cause; enfin il était du nombre de ceux qui préfèrent la conversion à la mort du pécheur. Cependant la guerre aux juifs était alors si active par toute la chrétienté qu'en présence du geôlier il n'osa pas s'abstenir d'interroger le prisonnier sur l'omission volontaire que celui-ci avait faite à son. ^'epas de la veille et à celui du matin. A cette question Felice répondit tout simplement:

— Hier, je n'ai point mangé delard, parce qu'il me tenait à la gorge d'une manière effroyable, et aujourd'hui parce que c'est vendredi et que Pierre de Muron ne m'a point appris à offenser le Seigneur.

Le nom de Pieire de Muron était tellement en odeur de sainteté à Rome, ses miracles y avaient produit un effet si salutaire sur l'incrédulité, que ce nom prononcé par Felice suffit pour exciter tout à la fois la curiosité et l'intérêt du délégué du cardinal Cajetan. Il le fit sortir immédiatement de son cachot et le fît conduire avec lui dans un parloir de la prison, où il ordonna au geôlier de les laisser seuls.

Aux questions que lui adressa le prélat, Felice répondit en lui racontant sincèrement l'histoire de sa vie; et d'ailleurs il lui aurait été difficile de la charger de beaucoup d'événemens. Il lui dit comment le respectable Pierre de Muron avait donné des soins à sa jeunesse, comment et pourquoi il avait exigé qu'il séjournât au tnoins cinq ans à Rome avant de l'admettre

dans son monastère; et le prélat admira la conduite du saint homme comme s'il en eût plus qu'un autre reconnu la sagesse.

Arrivé aux événemens de la veille, Felice n'en omit aucun détail, sans en excepter la rencontre du père Bonifaccio; mais il s'étendit particulièrement sur la scène de la taverne où il s'était trouvé conduit par le hasard et la faim, insistant sur la mortification qu'il avait éprouvée à se voir en pareil lieu. Toutefois il garda le silence sur les femmes qu'il avait vues sur la place Navone.

Le prélat, qui possédait autant d'expérience que le pauvre Felice en avait peu, ne se fit point d'illusion sur le sort de la bourse perdue, il jugea tout d'abord qu'elle avait été volée, et promit de s'employer à la faire retrouver :

— Le père Bonifaccio, dit-il, ne me paraît point étranger à tout ceci. Ce n'est pas la première fois que ce nom-là revient à mes oreilles : il fait 'ici toutes sortes de métiers; si j'en crois certains souvenirs, il n'est pas toujours aussi vieux et aussi cassé qu'il vous l'a paru.

— Ah ! pour l'amour de Dieu , interrompit Felice, qu'il ne lui arrive point malheur k cause de moi : j'aimerais mieux faire le sacrifice de ce qui m'a été pris ; et d'ailleurs cette bourse que j'avais sur moi, je puis l'avoir perdue. Et puis, seigneur, je ne crois pas qu'on le trouve dans Rome , car en me quittant, non loin de ce côtéci de l'Anio, il m'a paru disposé à aller invoquer la miséricorde de mon adorable protecteur, qui ne refusera point un asile et des consolations à son repentir s'il est sincère.

— Je reconnais à ce langage un digne élève de Pierre de Muron ; mais vous êtes jeune, vous ignorez les vices du monde et vous avez encore cette bienveillance native que l'homme porte à son semblable; vous n'en reviendrez que trop quand vous aurez appris à connaître cette société presque également perverse à tous les étages dont se compose son monstrueux édifice. Il m'en coûterait de faire tomber vos illusions; mais, croyez-moi, ne vous fiez jamais aux apparences et n'écoutez pas les confidences du pre-

mier venu. Moi-même si j'avais agi légèrement, si je n'avais pas cherché à savoir de vous-même quel malentendu vous a fait signaler comme un juif, voyez quelle prévention aurait existé contre vous pour cela seulement que vous êtes entré dans un lieu où le peuple dépose sa lie dans ses jours de débauche. Votre ignorance seule vous y a conduit, je le vois maintenant, et je n'ai pas besoin de vous dire que vous êtes libre. Cependant qu'allez-vous faire? quels sont vos projets? Si je puis vous être utile en quelque chose , disposez de moi : la place que j'occupe auprès du cardinal Cajetan, la confiance dont il veut bien m'honorer me mettent à même de vous servir.

— Eh bien ! dit aussitôt Felice , j'aurai, puisque voys me le permettez, deux choses à vous demander. D'abord je voudrais bien ravoir un psautier auquel je tiens beaucoup et qui m'a été enlevé par l'hôte du lieu infâme

— A cet égard, soyez sans inquiétude : ce psautier magnifique , je l'ai vu entre les mains de monseigneur.

■ — En ce cas je suis bien sur de le ravoir.

— Pas aussi sûr que vous le croyez, reprit en souriant le prélat, car M. le cardinal l'a regardé avec une complaisance qui m'a fait penser. , . Au reste ce ne sont là que des conjectures, et dans tous les cas il y a de certaines circonstances où il faut savoir fermer les yeux. Quelle est l'autre cliose que vous désirez de moi?

— Que vous vouliez bien m'indiquer un guide sûr qui puisse me conduire chez les personnes pour lesquelles Pierre de Muron m'a donné des lettres, et surîout chez l'abbé Peiretti, l'un des vicaires de Sainte-?,îarie-Majeure, auquel il me recommande particulièrement.

— Bien volontiers. Je vous donnerai un lionmie en qui vous pourrez avoir la plus grande confiance. L'abljé Peiretti m'est parfaitement connu; mais, ajouta malicieusement le prélat, pourquoi hier en arrivant ne vous étes-vous pas fait conduire tout de suite chez lui? Vous auriez évité les désagrémens qui vous sont advenus.

— Felice ne sut que repondre à cette question, dont il sentit la justesse. Il se félicita presque de sa mésaventure à cause de la protection qu'elle lui avait procurée. En effet on lui rendit la somme qui lui avait été volée , non que l'on eût découvert le voleur, mais la justice la fit payer au tavernier, sous peine, en cas de refus, de recevoir les étrivières aux quatre coins de la place Navone. Quant au magnifique psautier, le cardinal Cajetan ne voulut point le rendre. Nous verrons cependant plus tard à la suite de quelle aventure il revint en la possession de Felice.

Le secrétaire du cardinal Cajetan donna à Felice pour lui servir de guide un ecclésiastique métis , un pauvre diable né avec le besoin de la domesticité , très-habile dans l'art de connaître et de caresser les faiblesses humaines, doux de langage, insinuant de paroles et de manières, respectueux jusqu'à l'obséquiosité, flatteur adroit , s'humiliant par calcul et par habitude,

portant empreint sur son visage un air de béat; il était doué de l'esprit le plus délié , il savait être à propos plus sot qu'un sot, plus béte qu'une béte. Aussi était-il aimé de tout le monde, parce que s' effaçant toujours, il n'offusquait personne: plus il avait de maîtres, plus il comptait en effet d'hommes soumis à l'influence de ses insinuations. Cause première d'une foule d'actions auxquelles on le croyait étranger, il avait d'autant plus de crédit qu'il ne cherchait pas à passer pour en avoir. N'ayant point reçu les ordres sacrés, il était tonsuré, et on lui donnait par courtoisie le titre d'abbé. Des cheveux noirs et lisses servaient d'encadrement à sa figure plombée ; sa démarche lente et mesurée s'accommodait avec le miel de ses propos. Jamais il n'élevait la voix. Utile à l'église, il chantait au lutrin ; on le voyait présenter l'eau bénite aux grands et distribuer quelques aumônes aux malheureux ; chez le cardinal il remplissait des fonctions secrètes et ne le compromettait jamais. Tel était ral)bé Vaçcai.

Un homme d'un caractère comme celui de Vaccai devait être pour Felice ou une providence ou une cause de perdition , car Felice avec toutes les virtualités d'un homme n'était pas un homme : c'était un être indéfini , doué de l'ambition pusillanime de sa mère, plus religieux par éducation que par vocation, et n'ayant de ressemblance avec son père que cette ressemblance extérieure que le père Bonifaccio avait remarquée en lui. Au surplus le caractère de Felice se développera dans les diverses circonstances de sa vie. On le verra généreux par ostentation et méfiant par nature, déguisant mal sous des dehors de bienfaisance un égoïsme naïf et pour ainsi dire ignoré de lui-même ; mais ces vices , il faut le dire , ne se développeront qu'avec le temps ; son jugement n'aura pas assez d'étendue pour faire la part du bien et du mal; ses bons instincts seront étouffés sous de mauvais exemples, et ce sera après avoir été trompé dans ses espérances, dans ses amours , dans ses

amitiés, dans ses spéculations, et trompé par I. 19

ceux-là même sur lesquels il aurait du le plus compter, que portant à l'excès le désenchantement de la vie, il éprouvera le plus grand de tous les malheurs , le malheur de ne plus croire à la sincérité des hommes.

En sortant de la prison Mamertine, le secrétaire du cardinal avait cependant conduit Felice au palais de son patron. L'audience était depuis longtemps terminée. L'abbé Vaccai attendait, assis dans l'angle d'une antichambre placée à la suite de celle où se tenaient les valets, que quelqu'un de la maison lui donnât des ordres, car son officialité n'aimait point à demeurer oisive. Aussitôt que le prélat lui eut dit quelle mission il lui confiait , Vaccai s'arrangea un visage tout componctionnei et se mit sans restriction à la dévotion du seigneur d'Arima.

Vaccai savait être avec les hommes le contraire de ce qu'ils étaient eux-mêmes. Voyant Felice timide, indécis, il jugea que pour lui inspirer de la confiance et s'emparer de son esprit, il fallait essayer d'un peu d'assurance;^

aussi , quand ils furent seuls dans les rues de Rome et se dirigeant du côté des Esquilies, où demeurait l'abbé Peiretti , commença-t-il à se faire valoir en faisant parade de sa science. Rien dans Rome ne lui était inconnu , il savait l'histoire des monumens aussi bien que le calendrier des saints; mais il remit à un autre jour une promenade instinctive, voulant d'abord assister à la réception qui serait faite à son pupille , afin de mesurer le degré de respect qu'il devrait lui montrer, et présider ensuite au choix qu'il lui ferait faire d'un logement et aux arrangemens indispensables relatifs à sa vie journalière.

Après plusieurs détours, après avoir traversé la via Scelerata, nom qu'elle a conservé depuis le dernier desTarquins, ils arrivèrent à la porte d'une maison de modeste apparence , mais qui offrait un singulier mélange de constructions modernes adossées à de vieux murs dont l'existence remontait évidemment au temps des Césars, -^n-t..

C'était la demeure de l'abbé Peiretti.

Un domestique vêtu d'une soutanelle noire vint leur ouvrir, et quand ils eurent traversé une petite cour qu'ombrageait un énorme platane, une servante des plus accortes leur demanda qui ils étaient et les pria d'attendre un moment.

— Veuillez annoncer à M. l'abbé , répondit Vaccai, que c'est une personne que lui envoie le saint ermite Pierre de Muron.

Ce nom ayant produit le même effet que le matin sur le secrétaire du cardinal , l'abbé Peiretti vint lui-même avec empressement au devant d'eux et les invita à entrer dans son oratoire.

S'étant assis tous les trois, Vaccai s'empressa de faire les honneurs de celui qu'il présentait, de telle sorte que le malicieux vicaire de Sainte- Marie-Majeure voulut lui donner une leçon.

Se tournant donc vers Felice :

— Soyez le bienvenu , lui dit-il ; quiconque m'est recommandé par un saint comme le fon-

dateur de Saint -Damien peut être sûr que ma maison sera pour lui la maison du Seigneur; mais, je vous en prie, faites-moi une grâce.

— Et laquelle? demanda Felice avec surprise.

— Faites-moi la grâce de me dire qui est monsieur?

A ce mot, dont l'ironie ne lui échappa pas, une teinte rougeâtre colora pour la première fois les joues jaunies de l'abbé Vaccai, qui comprit que si l'audace lui pouvait être permise avec les novices , il devait avec les hommes expérimentés s'en tenir à son humilité accoutumée. Il baissa les yeux et garda le silence.

Cependant Felice avait présenté la lettre de Pierre de Muron à l'abbé Peiretti, et celui-ci s'élait hâté d'en prendre lecture :

— Mon jeune ami, dit-il alors, toutes les demandes de Pierre de Muron sont des ordres pour moi. Durantson séjour à Rome, j'ai connu, j'ai apprécié ses vertus surnaturelles ; je ferai

pour vous tout ce qu'il désire et plus si je le puis. 11 souhaite que je me charge de la direction de votre conscience, que je sois votre père en Dieu , ce sont les expressions de sa lettre , et que je vous guide de mes conseils au milieu des écueils du monde; comptez sur moi; venez me voir aussi souvent que vous le voudrez, ma maison vous sera toujours ouverte comme à un fils d'adoption, et nous raisonnerons ensemble sur la question délicate que sa sagesse veut soumettre à mon insuffisance. Il s'en remet à moi pour le choix d'un état pour vous : il sait que l'oisiveté est la mère de tous les vices, que chaque heure de temps perdu entraîne avec elle une chance de malheur pour l'avenir. Il veut que vous obéissiez à une vocation réelle; et lui dont la vie a été toute en Dieu, lui dont la sollicitude paternelle ne cessera de vous couver de ses prières , il termine sa lettre en me disant cette grande vérité : « Ce n'est pas seulement dans le sein de l'Église, c'est dans tous les états que l'homme peut faire son salut ^

et il est plus d'une voie pour arriver au ciel. » Retenez bien ces belles paroles d'un maître, et appliquez-vous à les mettre en pratique ; je vous y aiderai de tous mes moyens.

Lorsqu'ils eurent pris congé du vénérable vicaire de Sainte - Marie-Majeure , un peu honteux de l'admonition détournée qu'il en avait reçue , l'abbé Vaccai gardait le silence ; de sorte que, bien qu'il fût peu communicatif, Felice fut obligé de le rompre, et il le fit en le priant de le conduire chez deux autres personnages laïques pour lesquels il avait aussi des lettres. L'un était le correspondant à Rome du commerçant de Manfredonia auquel avaient été confiés les fonds placés sur la tête de Felice d'Arima par les soins d'Altieri; l'autre un seigneur qui, après avoir longtemps servi dans les troupes papales , s'était retiré du service et vivait avec sa famille alternativement à Rome et dans une maison de campagne qu'il possédait dans le voisinage d'Albano, à cinq lieues de la Ville.

Us allèrent d'abord chez ce dernier, qui demeurait dans la grande et belle rue du Corso, que Felice avait suivie la veille ; mais il était à Albano, d'où il ne devait revenir qu'au mois de septembre, à moins que des partis armés, comme il y en avait continuellement aux environs, le contraignissent de rentrer plus tôt dans la ville. Ce seigneur avait un frère qui, après avoir mené une vie brillante et licencieuse, avait cherché une retraite dans le monastère de Pierre de Muron, et c'était lui qui s'était chargé du soin de recommander Felice à sa famille.

Us trouvèrent le négociant dans une rue adjacente à l'une des rives du Tibre. Les abords de sa maison n'avaient rien de remarquable; mais tout au dedans annonçait une aisance qui frappa les .yeux de Felice : il avait si peu vu qu'il ne fallait pas grand' chose pour l'éblouir. Gaspardo Gaspari, ainsi l'on nommait le maître du lieu , après avoir lu la lettre de son correspondant, accueillit Felice avec une aménité courtoise bien rare alors dans la bourgeoisie,

plongée généralement dans la plus profonde ignorance ; mais Gaspardo Gaspari avait voyagé ; il avait séjourné à Florence, où s'élevaient déjà quelques lueurs de civilisation ; à Gênes, dont la puissance et la richesse étonnaient le monde; à Venise, riche aussi et puissante par son commerce, ses armées, ses lois et la terreur qu'inspirait partout la mystérieuse influence de son gouverne- * ment. Durant ces différens séjours dans ces villes brillantes de luxe et de magnificence , il avait pris une certaine habitude de manières aisées et prévenantes que l'on ne trouvait point chez la plupart de ses compatriotes. Dans sa jeunesse, les affaires 'de sa maison lui avaient fait faire un voyage dans le Levant , et à son retour il avait visité la France, où il s'était marié.

Felice se trouva tout d'abord à l'aise avec cet homme d'une exquise simplicité et dont la bonté était peinte sur sa figure. Gaspari avait au plus cinquante ans ; mais à son visage ouvert et sans rides, on lui en eût au plus donné quarante, plus jeune que lui de quinze ans, Judith Aulard,

fille d'un échevin de Paris établi dans le voisinage des halles, où il vendait de la quincaillerie et des ornemens d'église , l'avait rendu père de trois enfans. Paula, son aînée, touchait à la fin de sa seizième année; un garçon venait ensuite qui suivait déjà les leçons de l'université, et l'autre était une petite fille de quatre ans , baptisée sous le joli nom de Nicolina,

C'était dans cette famille exemplaire que Felice d'Arima devait passer les premiers temps de son séjour à Rome , heureux s'il eût su s'y fixer, s'y attacher comme cela lui devint possible; mais il ne devait éviter aucune des épreuves échelonnées sur la route de la vie. En effet aussitôt que Gaspari eut pris connaissance de la lettre de son correspondant:

— Seigneur, dit-il à Felice, j'étais prévenu de votre prochaine arrivée , et nous vous attendions. Si cela vous convient, vous vivrez avec nous en toute liberté, sans contrainte de votre part ni de la mienne, autant que cela nous conviendra à tous les deux. Je vous ai

fait préparer une chambre qui donne sur le fleuve, et où j'espère que vous vous trouverez bien. Vous serez au milieu de nous comme un enfant de plus dans la famille : vous sortirez , vous rentrerez à vos heures ; vous vous livrerez à vos études, à vos goûts, qui ne peuvent être qu'honnêtes, si j'en juge par le nom de celui qui vous a élevé et la moralité de celui qui vous recommande. Ainsi donc, mon jeune ami, sans

plus de cérémonies, donnez-moi la main

Voilà qui est bien ; maintenant vous êtes des nôtres, et je veux vous présenter à ma famille. Felice était intérieurement dans une joie, dans un ravissement que l'on ne saurait peindre. Il allait donc avoir une famille, connaître pour la première fois ces plaisirs calmes et délicats que l'âme savoure à tous les instans de la journée ; pour lui plus d'isolement : il aurait à qui confier ses peines, ses espérances. Oui, cela eût été vrai pour un autre , et cela l'était même jusqu'à un certain point pour Felice; mais il était si peu ouvert, si peu communi-

catif, qu'il n'y eut rien de cette bonne candeur de la jeunesse dans ses remercmiens à Gaspari. Il parla bien de sa reconnaissance, mais il ne l'exprima point par ces mouvemens spontanés, instinctifs, qui ont tant de charmes. Ce n'est pas que les émotions de Felice fussent molles et dépourvues de vivacité , *nais elles demeuraient concentrées en lui-même ; soit habitude de la vie claustrale, soit que ce fût un certain mélange d'orgueil et de timidité , toujours est-il que ses affections étaient pour ainsi dire murées. De cette disposition devaient naître pour lui bien des peines, car quiconque n'a point d'épanchemens doit renoncer à avoir des amis, et quand on n'a pas d'amis on ne jouit que de la moitié du bien, on souffre deux fois du mal.

Lorsque Felice eut accepté l'offre de Gaspari, celui-ci ajouta :

— Mais je pense à une chose : vous devez être descendu dans une hôtellerie; dites-moi où elle est située pour que j'envoie chercher vos effets.

Felice ne dit point dans quelle hôtellerie il avait diné la veille ni surtout quelle était celle où il avait passé la nuit; quant à ses effets; il avoua qu'il n'en avait aucuns, son protecteur lui ayant conseillé de ne s'en pourvoir qu'à Rome, où il devait changer son costume monacal contre celui qu'il devrait porter dans le nouvel état qu'il embrasserait.

— Il a eu raison , reprit Gaspari , et nous y pourvoirons dès demain , d'autant plus que nous aurons un compte à régler ensemble. J'ai des fonds à vous; je sais quelle somme je dois mettre chaque mois à votre disposition : c'est très-convenable, je vous assure ; mais laissons cela pour aujourd'hui. Signor abate, ajouta-t-il en se tournant vers Vaccai, étant dans la compagnie de mon commensal, je vous invite sans façon à rester à diner avec nous, d'autant plus que voici l'heure, midi ne tardera pas à sonner. Vous excuserez la modicité du dîner, mais le poisson est rare; au surplus je ne sais ce que je vous offre, car je ne me

mêle jamais de ces détails-là ; cela regarde uniquement ma femme : elle est maîtresse à la crédence comme je suis le maître dans mon comptoir. Voila comment on fait que tout "va bien, n'est-ce pas, signor abate? Chacun son affaire dans ce monde. Attendez- moi un instant.

Gaspari sortit de la salle où il les avait reçus pour aller chercher sa femme et ses enfans. Ce brave homme était joyeux de voir augmenter le nombre de ses commensaux , et puis , s'il faut le dire , il n'était point indifférent à l'idée d'avoir un acteur de plus pour le jeu de l'oie, dont tous les jours de fête et les dimanches il donnait la récréation à sa famille; il y trichait même quelquefois , et c'était la seule tromperie qu'on eût à lui reprocher.

Pendant l'absence de Gaspari , Vaccai re- ^loubla de respect pour Felice; il vit bien à •la réception qui venait de lui être faite que «'était un homme d'un rang supérieur au sien, •et il s'erîoriïueillissait d'être invité à dîner à

la table d'un maître qui lui paraissait opulent , quoique à la vérité il eût souvent l'honneur de dîner dans les grandes maisons , mais c'était toujours avec les domestiques; d'ailleurs il se figura qu'en se montrant tout dévoué à Felic^ey il captiverait la confiance de ses hôtes.

Gaspari revint bientôt accompagné de sa femme, encore remarquable par sa beauté et extraordinairement bien conservée. C'était à peu près la seule Française qu'il y eût à Rome. Sa fille aînée marchait derrière eux, tenant par la main sa petite sœur, et à l'air de satisfaction qui régnait sur leur figure à tous , Felice put juger que dans l'accueil que lui avait fait le maître de la maison , il y avait autant de franchise que de bonté. Mais ce qui ravit Felieeen extase, ce fut l'apparition de Paula : il resta stupéfait à la vue de la jeune fille. C'était bien autre chose vraiment que les sensations confuses qu'il avait éprouvées la veille sur la place Navone. Son trouble échappa à tous les regards et passa sur le compte de sa timidité ,

excepté cependant à ceux de l'abbé Vaccai, très-expérimenté dans l'art de juger les mouvemens de l'âme en examinant le jeu des physionomies. D'ailleurs, habitué à rendre toutes sortes de services aux membres du haut clergé, dont les mœurs étaient alors licencieuses jusqu'au scandale, la beauté de Paula lui avait tout à coup inspiré la pensée d'une exécrable spéculation .

Après un échange de propos polis d'une part et de l'autre dictés par le cœur, on passa dans une autre salle basse et voûtée où était servi le dîner.

Pendant le repas la conversation roula, comme dans une réunion de bonne famille, sur mille objets sans importance, sur les affaires du jour. Tout cela était autant d'énigmes pour Felice, qui, n'étant au courant de rien, ne comprenait rien. Avec ce tact si naturel aux femmes et qui leur appartient presque exclusivement, Judith, sans affectation aucune, amena la conversation sur les montagnes de la Fouille,

sur le saint ermite du mont Majella , et dès lors Felice put prouver qu'il savait bien parler des choses qu'il connaissait. On admira sa manière claire et lucide de s'exprimer en termes choisis et élégans ; on augura bien de son avenir quand il se serait familiarisé avec les usages du monde, et Judith le regarda plusieurs fois avec la préoccupation d'une mère qui aura bientôt une fille à marier. Du reste , il ne fut pas dit un mot qui se rapportât même indirectement à la famille de Felice, car le correspondant de Manfredonia avait écrit qu'il fallait garder sur cet objet le plus profond silence.

Après le diner, Gaspari rendit la liberté à ses convives :

— Point de gène , point de façons ici , leur

dit-il : vous ne connaissez pas la ville; vous

devez être curieux de voir ses édifices, les restes

de ses anciens monumens. Monsieur se fera

sans doute un plaisir de vous les montrer; pour

moi, je vais à mes affaires. Ce soir, nous vous I. 20

installerons dân§ votre chambi'^ où il reste encore quelques petits arrangemens à faire : cela regarde ma femme et ma fille, bonnes ménagères, je vous l'assure; n'est-ce pas, Paula ? ajouta-t-il en lui donnant sur le front un baiser paternel, que réclama aussi la petite ISicolina en se jetant à son cou. Allons, ajouta-t-il, à ce soir, mon cher d'Arima, à ce soir.

Il sortit, le contentement sur la figure. Felice et Vaccai profitèrent de la permission qui Mur était donnée , et ils allèrent ensemble explorer la ville sainte.

Ce n'est point une petite affaire que la toilette d'un jeune homme lorsqu'il secoue pour la première fois la poussière du cloître ou du collège, ou bien la gaucherie plus tenace de la province; quelque sage qu'il soit, la mode de son temps lui apparaît comme une divinité nouvelle, et dans sa ferveur, il est rare que l'exercice de sa dévotion ne le rende pas ridi-

cule. Pour parler sans figures, la mode est un guet-apens pour les nouveaux débarqués, toujours enclins à l'exagérer.

Le jour de son arrivée à Rome, Felice n'avait pas seulement pensé qu'il dût être vêtu autrement qu'il l'avait toujours été. Le lendemain matin son indifférence à l'égard d'un costume était encore la même ; mais quel changement s'était fait en lui durant les deux heures qu'il avait passées dans la maison de Gaspari ! Depuis qu'il en était sorti , il regardait moins les monumens, dont Vaccai avec une infatigable complaisance lui expliquait la destination ou l'origine, que les hommes de son âge qui circulaient autour d'eux : ils fixaient même plus son attention que les femmes, car il n'y avait plus pour lui qu'une seule femme au monde. Il trouvait aux jeunes gens de Rome une tournure élégante et de bonne façon qui le faisait rougir à ses propres yeux de la grossière simplicité de ses vêtemens -, il aurait voulu en changer avant de reparaître devant Paula, qui sans

doute l'avait trouvé ridicule , car c'est encore un des travers des jeunes gens de croire que dès qu'ils s'occupent d'une femme > cette femme aussi s'occupe d'eux. Mais la honte le retint: il aurait fallu faire à Vaccai une confidence, et l'on a vu que Felice n'était pas confiant.

Comment l'aurait-il été? il se défiait de luimême.

Cependant Vaccai le conduisit successivement sur les places que décorent de si admirables fontaines; il lui montrait les pavés de Rome, dont il n'en est pas un qui ne rappelle quelque tragique événement, pas un qui n'ait été arrosé du sang des martyrs; il lui faisait relever la tête pour mesurer la hauteur de ces obélisques gigantesques , témoins muets mais éloquens de l'asservissement de l'Egypte par les Romains ; il lui fit voir les arcs de triomphe de Titus et de Constantin , l'arcade unique dont se compose ie premier, les sculptures en bas-reliefs qui en décorent l'intérieur et dont le sujet est singulièrement , placé dans la capitale du monde chrétien, le

triomphe de Titus après Ja prise de Jérusalem ils examinèrent les tours énormes que Grégoire a fait construire sur le môle d'Adrien; ils entrèrent dans plusieurs églises dont les riches ornemens témoignaient assez de la générosité des fidèles. Enfin en se rendant au Forum, jadis peuplé de plus de statues qu'ils n'y virent d'habitans, Felice reconnut la porte de la prison Mamertine, où il avait passé la nuit. Le Panthéon d'Agrippa, purifié des dieux du paganisme par l'invocation de tous les saints sous laquelle il est placé, leur apparut comme le chef-d'œuvre de l'art humain , tandis que les vastes arceaux et les longues galeries circulaires de l'amphithéâtre Flavien leur en présentèrent la création la plus gigantesque. La veille encore Felice eût marché de surprise en surprise; ce jour-là il était distrait , et le sujet de sa distraction n'échappa point à la pénétration de Vaccai.

Comme après une longue promenade ils cheminaient le long du Tibre, dont les eaux sales et enfoncées n'avaient plus rien qui rappelât le

roi des fleuves, un peu avant d'arriver à la maison de Gaspari , Vaceai hasarda sans affeclation une de ces questions qui par leur simplicité ne peuvent jamais compromettre, il demanda à Felice comment il avait trouvé la famille dans le sein de laquelle il allait vivre. Celui-ci répondit avec un calme apparent qu'il n'avait encore rien à dire de personnes qu'il n'avait vues qu'une fois; que cependant il croyait avoir à se féliciter de ce que son protecteur l'avait adressé à une famille qui paraissait si recommandabîe.

— Et leur fille? ajouta nonclialamment Vaceai , ne vous a-t-elle pas paru remplie de charmes et de grâces ?

— Mais... comme cela... Je n'y ai pas fait grande atten tion

Oh! que cet effort de dissimulation fut pénible pour le malheureux Felice ! comme il souffrit de la contrainte qu'il s'était imposée! 11 ne savait pas que l'art de déguiser sa pensée, de contenir les émotions de l'àme sous le faux semblant 4'ui>e feinte indifférence, n'est point l'apanagfe

de la jeunesse, et que quand sa bouche ment , le son de sa voix, l'hésitation de sa langue, le frémissement de ses lèvres rendent à ses paroles leur véritable sens.

Vaccai vit bien qu'il ne s'était pas trompe, et tout doucereusement, arrivé à la porte de la maison, il souhaita le bonsoir à Felice et le quitta avec l'intention de le punir de son manque de confiance si toutefois il le pouvait faire sans se compromettre. De la dissimulation avec lui! un novice!... c'était trop tôt vouloir aller sur ses brisées.

Cependant la question de Vaccai était tombée à plomb sur le cœur de Felice; son sang bouillonnait dans ses veines quand il frappa à la porte de Gaspari. Heureusement que ce fut une servante qui vint lui ouvrir, de sorte qu'il eut le temps de se remettre de son trouble. La soirée et le souper se passèrent sans aucun incident remarquable; seulement Judith et son mari parlèrent delà France, de Paris, et ce sujet, qui revenait souvent dans leur conversation , don-

liait lieu à une foule de questions de la part de leurs enfans. Les merveilles qu'ils racontèrent de la capitale de la France excitèrent au plus haut degré la curiosité et l'intérêt de Felice : prompt à former tous les désirs, déjà il rêvait à la possibilité de voir un jour la France, et comme ses hôtes parlaient la belle langue usitée parmi les Français, ce fut avec un véritable empressement qu'il accepta l'offre qui lui fut faite de la lui enseigner, et il fut convenu dès ce soir même que Judith, étant la plus habile, serait celle qui lui donnerait les premières leçons. On se sépara comme si Felice eût été depuis longtemps le commensal de la maison Gaspari.

On a vu comme Felice avait bien dormi sur la paille de la prison Mamertine. Couché dans un excellent lit, le sommeil n'approcha pas un seul instant de ses yeux. Quel rêve avait-il fait depuis deux jours pendant lesquels plus d'événemens, plus de sensations s'étaient accumulés sur lyi qu'il n'en avait compté pendant tout le cours de sa vie? Tout ce qui lui arrivait était-il

bien réel? Qui était-il? Tout le monde lui parlait de Pierre de Muron, et nul ne lui adressait un mot sur sa famille ; et si cette question terrible lui était jamais faite, que répondre, que devenir? Et puis comment mettre de l'ordre dans tant d'idées confuses qui le dominaient, qui tourbillonnaient dans sa tète et du milieu desquelles surgissait sans cesse l'image de Paula. Paula! Paula! il prononçait son nom comme un pilote invoque le nom de Dieu dans la tempête. Paula! ce n'était pas une femme, pour lui, car il ignorait ce que c'était qu'une femme : Paula était un ange, une divinité, un être idéal, surnaturel. Du milieu des ténèbres de la nuit sortait une clarté brillante qui la lui montrait telle qu'il l'avait vue tout à l'beure, telle qu'elle était en effet, et près d'elle se ruaient comme des monstres les créatures monstrueuses de la taverne de la place Navone : si elles étaient des femmes , Paula pouvait-elle donc aussi n'être qu'une femme! Ses idées se hn-> saient, sa tête se perdait, et Paula était toujours

face à face avec lui ; il voyait ses cheveux blonds cendrés dont quelques tresses sortaient d'une coiffe blanche; son teint blanc, uni, velouté comme le duvet de la pêche, laissait ressortir l'incarnat de ses lèvres: si elles s'entr'ouvraient, il admirait ses dents rivales des perles que produit le Tibre; si elle parlait, quelle harmonie des chœurs célestes pouvait égaler l'harmonie de sa voix! Mais qu'était-ce encore que cet ensemble ravissant en comparaison du regard

de Paula ? Son regard! c'était elle!

c'était la manifestation de son âme ; il y avait du rire et des larmes; un feu brûlant en jaillissait en étincelles, et l'abaissement de ses longs cils tempérait seul ce que ses yeux d'azur avaient de dévorant. Ainsi était Paula pour Felice; il l'avait vue telle à la table de son père, et telle il la revoyait dans ses hallucinations nocturnes. Tourmenté d'un mal dont il ignorait la cause, il souffrait de ce mal avec une indicible jouissance; son cerveau exalté donnait un corps à l'apparition qu'il adorait ; les membres

de Paula devenaient palpables ppur ses mains; il lui serrait la tête contre sa poitrine brûlante, il l'enlaçait dans ses bras, et telle est la puissance de l'imagination qu'il jouissait d'une ombre fantastique comme si elle eût été une réalité.

Pour dire le vrai, Paula était blonde, ses yeux étaient d'un bleu azuré; son air modeste la faisait aimer de tous ceux qui fréquentaient la maison de son père; ses gestes étaient gracieux, parce qu'ils étaient simples et naïfs. Il n'y avait rien à en dire : plus parée encore de son innocence que de sa beauté, elle ressemblait à beaucoup de jeunes filles bien élevées, et la nature l'avait douée de ces attraits qui font que l'on est aimé, recberché et jamais cité pour sa beauté. Tous les prestiges nocturnes dont l'enveloppait l'imagination de Felice venaient d'une cause bien simple : c' était la première femme qu'il avait vue, la première femme dont les regards s'étaient trouvés en contact avec les siens.

ol7

Quand les premiers rayons ciu soleil pénétrèrent le lendemain matin dans la chambre de Felice, un douloureux accablement avait succédé aux agitations de la nuit; ses idées redevinrent plus calmes, il appela sa raison au secours de son imagination malade et se fortifia par la prière contre ce qu'il regarda comme des séductions du tentateur; et, comme il avait la foi, il espéra d'en triompher. Il resta longtemps livré à ses pensées, lorsque ayant entendu du bruit dans la maison, il se leva et revêtit avec contrariété ses vétemens ordinaires; ensuite il prit connaissance des divers compartimens et de l'ameublement de son petit appartement, dont la propreté et l'arrangement le charmèrent, car Felice n'avait pas été gâté par les douceurs de la vie intérieure. Quand il eut terminé cette sorte d'inventaire, durant lequel son sang se rafraîchit tout à fait, il se mit à sa fenêtre, où l'air pur du matin acheva sa guérison.

Là, appuyé sur une barre de bois, il examina

les bords du Tibre, les maisons qui l'avoisinent, remarqua à presque toutes des corridors extérieurs par lesquels on communiquait aux diverses chambres des maisons, presque toutes construites en bois dans ce quartier qui n'avait rien de la physionomie des autres quartiers de la ville. Il remarqua sur le Tibre, à peu de distance de la maison de Gaspari, un pont de construction antique, mais en fort mauvais état; il sut plus tard que ce pont servait de communication avec le quartier de Transtevère, et il distingua la toiture de l'église consacrée sous l'invocation de Saint-Paul, qu'il résolut dès lors d'adopter pour y entendre la messe tous les jours. Felice était encore à sa fenêtre quand il vit Judith et sa fille Paula venir sur le balcon que formait le corridor placé au-dessous de lui. Eu contemplant la démarche de la jeune fille, son cœur battit de nouveau, mais non plus avec la violence de la nuit , car souvent le vrai reste bien au-dessous des illusions; cependant son attention fut captivéequand il entenditpronon-

cer son nom, et la curiosité le tenait tellement enchaîné que Gaspaii était déjà dans le milieu de sa chambre et lui parlait depuis quelques momens sans qu'il s'en fût aperçu. Aussitôt qu'il eut entendu Gaspari, il vint à lui avec une figure ouverte, et à la question qvie celui-ci lui fit, conformément à l'usage italien : « Comment avez-vous passé la nuit? » il répondit avec une tranquillité, une assurance qui ne permettaient pas de supposer qu'il eût été si violemment agité.

Gaspari amenait avec lui un marchand muni de tout ce qui constituait alors la toilette d'un homme de l'état civil, c'est-à-dire de justaucorps, de bas de couleur foncée ou rouge, de bottines dont la semelle était coupée carrément, de bonnets ornés de galons ou garnis de fourrures pour l'hiver, et de longues robes tombant jusque sur les pieds, ayant de larges manches dont la couleur était ordinairement verte, bleue, ou amaranthe-capucine que nouait une ceinture au milieu de la taille. Felice, ayant fait choix de

différens objets à son usage et acheté le linge qui lui était nécessaire, se hâta de revêtir ses nouveaux habits aussitôt que Gaspari l'eut laissé seul; et il ne se sentit pas d'aise à se voir ainsi costumé pour aller entendre la messe à Saint- Paul. Il lui semblait que tout le monde devait avoir les yeux fixés sur lui afin d'admirer sa parure; il ne savait pas que ce qui excitait l'attention de quelques personnes était la manière empruntée dont il la portait. La famille Gaspari était pieuse, mais n'allait pas toujours à l'église; comme tous les bons chrétiens du treizième siècle, elle disait dévotement sa prière matin et soir, et assistait aux offices seulement le dimanche et les jours de fête. La piété de cette famille consistait surtout à faire du bien à son prochain. La bienfaisance était chez elle un besoin plus qvi'une vertu , car elle était spontanée, sans ostentation ; elle n'avait rien de commun avec cette bienfaisance vantarde, fille de la vanité, qui s'en va proclamant elle-même ses actes, et qui par là absout de toute recon-

naissance et déshonore le bienfaiteur. Ainsi Felice se trouva à bonne école, et ces saints exemples ne furent pas entièrement perdus pour lui; il obligea beaucoup de monde, il fit beaucoup d'ingrats, et l'ingratitude flétrit en lui les plus heureuses qualités.

Plusieurs jours, plusieurs mois se passèrent avec une uniformité qui n'est pas sans charmes. Felice ne voyait plus que rarement l'abbé Vaccai; il fréquentait quelquefois la maison du vicaire Peiretti, qui le fortifiait de ses conseils pour le retenir dans la voie du bien. L'amour de Felice pour Paula, toujours inexpliqué pour lui-même, le retenait le plus souvent chez ses hôtes, mais rien au dehors ne décelait ses sentimens secrets : heureux en songe, heureux par la puissance de son imagination; le jour son amour n'était que contemplatif, et quand il s'enivrait du bonheur de regarder Paula, il détournait les yeux aussitôt que ses regards se trouvaient en contact avec les siens.

Il n'avait point encore pensé à suivre une car- I. 2t

rièie quelconque ; sans savoir pourquoi, il éprouvait pour le commerce une répugnance invincible; et à cette époque il n'existait] à vrai dire que deux carrières nobles, l'église et l'épée. La carriè^e dés armes était exclusivement le partage des hommes d'un sang noble, et il devait ignorer toujours que, dernier rejeton de la grande famille des princes suabes, il était le fils de Mainfroi. Quant à l'église, elle lui était interdite jusqu'à ce qu'il eût passé son temps d'épreuves. Felice laissait donc sa vife s'écouler paisiblement, mais non pas sans se livrer à plusieurs sortes d'études, car c'était un des traits les plus saillans du caractère de Felice que de redouter l'inoccupation.

Profitant assidûment des leçons de Judith, il avait fait de rapides progrès dans la langue française; il la parlait déjà assez couramment pour prendre part aux conversations du soir, qui n'avaient plus lieu qu'en français , et en outre il se plaisait à traduire en langue italienne quelques passages d'un énorme manuscrit coh"

tenant les plus beaux fragmens des poèmes des troubadours et des ménestrels que Judith avait rapporté de France ; il choisissait ceux qui exprimaient le mieux l'état de son âme : les belles châtelaines auxquelles les versets avaient été adressés se formulaient pour lui sous les traits de Paula. Né avec une imagination féconde et inspiré par l'amour, ses traductions avaient tout le charme de poésies créées. La muse de la poésie n'était pas la seule muse qu'il cultivât avec succès. Dès son enfance, la musique avait exercé sur lui une influence pénétrante : les chants populaires des bergers de la Fouille, ceux dont sa nourrice avait bercé ses premières années, lui étaient restés gravés dans la mémoire, et il en variait à l'infini le thème monotone mais caractérisé. Pendant son séjour au couvent du mont Cassin , un chantre habile lui avait enseigné la musique, c'est-à-dire le plain-chant, et l'art de combiner de mille manières les six notes que près de trois siècles auparavant Gui d'rVrezzo avait posées comme le premier alpha-

bet d'une langue redevenue nouvelle, qu'aucune tradition ne rattachait aux miracles de l'harmonie de la lyre grecque et des joueurs de flûte de Rome, et à laquelle on ne trouvait point d'origine certaine plus ancienne que le siècle de saint Grégoire-le-Grand. Ce langage des sons , inventé pour peindre ou exciter les passions , abstraction faite des mots et de toute idée matérielle, est le seul dans lequel il soit possible de chanter dignement les louanges du Seigneur. Cet idiome universel, destiné à produire un jour tant de chefs-d'œuvre, à doubler la valeur du soldat sur un champ de bataille et surtout à exprimer les sentimens de l'âme , n'avait ^oint encore secoué les langes de son enfance ; mais Felice en avait eu pour ainsi dire la révélation . Son organe doux et flexible n'avait point brillé d'un vif éclat dans les chœurs que les bénédictins du montCassin chantaient au lutrin de la chapelle : elle s'y perdait entre les vibrations aiguës de la voix des enfans de chœur, les roulemens bas et retentissans de celle des chantres,

la psalmodie monotone et souvent criante des moines et des assistans , et les déchiremens plaintifs et vigoureux que le clavier de l'orgue faisait retentir dans ses tuyaux. Mais depuis que Felice s'était adonné à la composition musicale, sa voix donnait un charme tout poétique à ses inspirations , et la suavité de ses compositions rendait à ses accens la mélodie qu'ils en recevaient. C'est que Felice ne se servait point de notes pour en obtenir à force de travail l'arrangement d'une phrase musicale; il n'avait recours à ces signes que pour graver sur le papier une pensée douce ou tendre qui se fût évaporée en sortant de sa tête ou plutôt de son âme. Ses doigts promenés sur les touches d'un psaltérion servaient de guide à sa voix , et quand il se livrait à l'exercice de cette double mélodie, les esprits demeuraient suspendus pour l'écouter. Il faisait ainsi , ignoré du monde , les délices de la famille Gaspari et de quelques personnes admises à l'écouter; sa voix naturellement expressive le devenait bien plus encore quand il chantait près

de Paula , quand il lisait sur sa figure virginale les émotions qu'il produisait en elle. Le chanteur s'applaudissait alors d'une témérité que n'osait avoir l'amant, et la nuit seule lui ramenait ses prestiges. Ainsi Felice connut longtemps les délices de l'amour en conservant toute sa pureté.

Quelle était donc la situation du royaume de Naples au moment où le fils de MainfVoi venait de faire son entrée dans le monde, an moment où il allait en affronter les périls? Et malgré les chroniques , les documens authentiques , les traditions populaires, les monuraens, les médailles, les faits venus jusqu'à nous, comment nous est-il possible de nous bien représenter dans ce monde de la fin du treizième et du commencement du quatorzièmje siècle

ce que c'était que la société humaine , ce qu'elle possédait de civilisation , alors qu'il n'existait point encore de spectacles pour les grandes villes , point d'autres lieux de réunion que les églises et les places d'armes; où toutes les institutions étaient vieilles , insuffisantes , où aucune habitude nouvelle ne remplaçait encore les anciennes habitudes; où les plus importantes découvertes , les inventions les plus fécondes en résultats germaient peut-être dans quelques êtres privilégiés de la doctrine, mais ne produisaient aucun fruit ; où l'on ne connaissait ni l'art de fabriquer la poudre à canon ni l'art de l'imprimerie, l'Arimane et l'Orosmase des temps modernes, arts créés presque simultanément pour faire marcher de front le mal et le bien ; où la découverte d'un nouveau monde n'avait pas exercé son incalculable influence sur le monde ancien ; où enfin les idées, les mœurs , les coutumes , les usages étaient si différens de ce qu'ils sont devenus depuis qu'il faut un grand effort d'imagination

pour se figurer ce que c'était que la vie usuelle à une époque placée entre la barbarie et la civilisation.

En l'année 1266, Mainfroi, abandonné de la plupart de ses barons, était mort avec gloire, comme on l'a vu précédemment, dans une bataille que lui livra Charles d'Anjou , son compétiteur au trône de Naples. Couronné par l'injustice de la victoire, l'indigne frère de saint Louis étendit un sceptre de fer sur ses nouveaux sujets; il confisqua les biens de ceux qui avaient combattu sous les drapeaux de Mainfroi, et préluda par des milliers d'assassinats juridiques à l'un des crimes les plus atroces dont l'histoire ait jamais stigmatisé la mémoire d'un roi. Le petit-fils de l'empereur Frédéric II , le fils de Conrad, le neveu de Mainfroi, Conradin, âgé de quinze ans, était alors le légitime possesseur du royaume des Deux-Siciles; du moins il était reconnu comme tel par les peuples , car la légitimité n'était alors qu'un mot vide de sens pour les rois. Consultant son courage et non son âge,

ce jeune prince, ayant entendu retentir jusqu'à lui les gémissemens des habitans de Naples et de la Sicile, se met à la tête d'une armée , part d'Allemagne, après avoir reçu les bénédictions de sa mère, avec son oncle Frédéric, duc d'Autriche, le duc de Bavière son oncle , et le second mari de sa mère , le comte de Tyrol , ces derniers ayant armé leurs vaisseaux pour l'accompagner jusqu'à Vérone.

La fortune favorisa l'illégitimité et l'injustice, Charles d'Anjou triompha par la ruse : Conradin tomba en sou pouvoir. Charles comprit que la mort seule pouvait étouffer les réclamations de l'héritier du royaume qu'il avait extorqué, et soudain il en prononça tacitement l'arrêt; mais pour en colorer la monstrueuse férocité par des formes religieuses et juridiques , il feignit de consulter le pape , qui lui répondit : « Vita Conradini, mors Caroli. » Il assembla un parlement esclave; néanmoins un seul juge provençal, sujet de Charles, dunomduquell'histoire n'a pas voulu souiller ses pages , vota pour la

mort ; d'autres se renfermèrent dans un timide et coupable silence. Charles , sur l'autorité de ce seul juge, fit prononcer par Robert, protonotaire du royaume, l'horrible sentence. Le jeune Conradin jouait paisiblement aux échecs quand on vint la lui communiquer. On lui laissa peu de temps pour se préparer à la mort, et le 26 octobre 1268 , il fut conduit au supplice avec tous ses amis. Charles était présent et entouré de toute sa cour.

Avant de se mettre en route, Conradin envoya à toute la chrétienté un manifeste en latin où l'on trouve une indication précieuse de l'esprit du temps :

« Mon cœur est plein, ma bouche parle, ditil, la violence de l'injure m'ouvre les lèvres, et je ne puis la supporter plus longtemps. Le magnifique roi Conrad , mon père , de très-sainte mémoire, me laissa, par un testament solennel, dans les mains de notre sainte mère l'Église, moi, tendre enfant, vagissant dans les langes et non encore désallaité des mamelles de ma nour-

rice. Il espérait que l'Église me prendrait bénignement dans les bras de sa cbarité, et, m'ayant pris, me traiterait plus bénignement encore, et, m'ayant ainsi traité , m'élèverait fidèlement sur mon trône. Écoutez cependant ce que fit le souverain pontife, qui était alors Innocent^ qui nuisit àV innocent. {Innocentus qui nocuit innocenti.^n

Après avoir rappelé les tentatives du pape contre le royaume de Naples, Conradin ajoute :

« Voilà comment il exerça l'humanité envers moi, voilà comment il a rempli les devoirs de sa tutelle. O douleur! ô crime! ô misérable condition du pupille qui recevait le plus d'offenses de là où il devait espérer la défense... Ouvrez les yeux , peuples de la chrétienté , et voyez comme ces hommes trompent le monde sous l'apparence de la vertu; voyez comme ils abusent fallacieusement de la croix du Christ pour la ruine des chrétiens. Hélas ! hélas! par combien d'injustices, combien de fraudes , combien de violences notre héritage a-t-il passé à des possesseurs qui ne devaient pas

l'être ! Charles l'impie est roi de notre royaume, et nous, pendant ce temps, nous sommes cachés dans quelque coin de l'empire, humble, épouvante, obscur, n'offensant personne ni en paroles ni en actions; pupille abandonné de tous et sans honneur; et pourtant le pontife nous poursuit encore comme un chasseur impitoyable. Il veut écraser le poussin dans l'œuf, et craignant qu'un jour nous ne levions la tête, il lance contre nous , innocent enfant et sans force, la flèche de son carquois : il fulmine l'excommunication; il semble que c'est une grave offense envers lui que nous vivions sur la terre. En quoi t'ai-je donc blessé , ô pontife? que t'ai-je fait de mal, sainte mère l'Eglise, pour que tu me marâtres (novercaris) , moi, confié à ta tutelle? Mais puisque tous mes sujets m'appellent, j'arrive , je prends le glaive , j'arme la justice de ma cause du fer et du bouclier de la guerre , et notre race magnifique, qui commanda dans des temps si longs et si antiques , ne dégénérera point dans ma personne. »

Le juge provençal lut la sentence portée contre Conradin, comme traître à la couronne et ennemi de l'Eglise.

— Il ne t'appartient pas, misérable, s'écria Robert de Flandres, gendre de Charles, il ne t'appartient pas de condamner à mort si noble et si gentil seigneur.

Cela dit, il lui passa son épée au travers du corps.

Conradin, entre les mains des bourreaux, détacha lui-même son manteau, et s'étant mis à genoux pour prier, il se releva en s'écriant :

— Oh! ma mère, quelle profonde douleur te causera la nouvelle qu'on va te porter de moi!

Ce malheureux prince vit rouler à ses pieds la tête de son oncle Frédéric d'Autriche; il la baisa avec transport, jeta son gant au peuple, puis tendit la tête au glaive.

Ainsi mourut le dernier prince de la maison de Sual>e leconnu par l'histoire , laquelle n'a

pas voulu faire mention de l'existence de Felice d'Arima.

Il y a quelque chose au monde de plus odieux que le crime, c'est l'approbation du crime après qu'il a été commis. Celui dont venait de se souiller Charles d'Anjou reçut une consécration sacrilège : on construisit une chapelle, on érigea un autel sur la place de Naples où tomba la tête de ce prince, et ces monumens ne sont point des monumens expiatoires! au contraire, sur le fût d'une colonne de porphyre qui s'élève au-dessus de l'autel , d'infâmes courtisans ont gravé une sentence oii l'on félicite Charles d'Anjou de la mort de Conradin.

On sait à quels excès se portent les hommes revêtus d'une puissance subalterne lorsque ayant pour eux l'exemple du maître , ils n'en redoutent aucun châtiment. Rien ne saurait donner une idée de tout ce que le peuple des Deux-Siciles eut à souffrir de vexations et d'outrages sous le premier des princes de la maison d'Anjou. Ces brigands armés, auxquels on

prostituait les titres honorables de seigneurs et de chevaliers, qui avaient quitté la France pour accompagner Charles d'Anjou en Italie et le seconder dans sa conquête, se livraient à tous les genres de crimes : le meurtre, le viol, le pillage signalaient partout leur passage ou leur présence. Les forfaits les plus avérés restaient impunis , quand Dieu arma enfin de sa tardive justice le généreux peuple de la Sicile.

L'indignation des Siciliens, trop longtemps inactive , se révolta contre les atrocités dont ils étaient victimes; leur vertu s'arma du glaive, leur prudence convint du jour et du moment de l'exécution; pas un traître ne divulgua le secret de tout un peuple , et au jour convenu, au moment où la cloche des vêpres du lendemain de Pâques donna le signal, eut lieu, en l'an 1282, la plus belle action dont un peuple asservi puisse donner l'exemple : ces infâmes oppresseurs, la veille encore si fiers, si hautains, si insolens, furent tous égorgés en même temps. Action sublime , que l'histoire aurait dû léguer

à l'admiration des siècles et que, par une fatale aberration de l'esprit humain , elle s'est efforcée de [flétrir sous le nom de Vêpres siciliennes. Pourquoi cela? Parce que les oppresseurs étaient des Français. Qu'est-ce à dire? est-ce que les Siciliens n'étaient pas des hommes?

Quelque opinion que l'on ait d'ailleurs de cette grande action , elle prouve l'insuffisance de ceux qui prennent le silence des peuples pour de la résignation. Lorsqu'un peuple opprimé reste muet , on doit croire au contraire que jamais il n'a été plus disposé au désespoir et à la révolte; alors il ne faut qu'un homme et une occasion pour que la vengeance éclate. L'homme de la légitime révolte des Siciliens fut Jean de Procida , possesseur de l'île du golfe de Naples dont il portait le nom. Procida était Napolitain ; sous le règne de Mainfroi , il avait joui du plus grand crédit, mais postérieurement à la mort de Leonato , époque à laquelle nous avons pour ainsi dire quitté le royaume de

Naples. Ce n'était point d'ailleurs un guerrier : I. 22

Procida était considéré comme un habile médecin et un savant jurisconsulte. Charles d'Anjou le dépouilla de ses charges et confisqua ses biens. Ce fut cet homme, ce héros qui le premier conçut le dessein ferme et hardi de venger ses affronts et de délivrer sa patrie. L'histoire représente Jean de Procida comme un de ces caractères violens et souples, qu'aucun péril n'arrête, qu'aucun obstacle ne rebute, et qui, impénétrables dans leurs desseins , savent les déguiser sous mille formes, associer les passions des autres à leurs passions et attendre l'occasion propice pour arriver plus sûrement à leur but. Procida, dans sa noble entreprise , n'agit point en enfant perdu du désespoir; il chercha à s'assurer une puissante protection, et il y réussit. Sachant que Pierre d'Aragon , le gendre de Mainfroi , avait précédemment relevé le gant jeté par Conradin, et ne renonçait point à ses prétentions sur le trône conquis par Charles d'Anjou, il alla d'abord conférer de son projet avec ce prince. Assuré de son consentement et de sa coopéra-

lion , il se déguisa en cordelier , parcourut toute la Sicile, enflamma les ressentimens , étourdit avec adresse et mystère la trame de sa conspiration. Toujours déguisé en cordelier, il se rendit à Constantinople , communiqua son projet à Michel Paléologue , en obtint une somme d'argent et revint à Rome, où il trouva le pape Nicolas III disposé à seconder son entreprise. Mais la mort imprévue de ce pape et l'intronisation de Martin IV, élu par l'influence de Charles d'A'njou , forcèrent Procida à suspendre l'exécution de son généreux dessein. Il consacra encore deux années à resserrer les liens qui l'unissaient avec ses complices et à augmenter le nombre <ies conjurés. Infatigable dans ses courses , dans ses efforts, multipliant sans cesse ses conféi.'ences , on ne pourrait concevoir qu'un horQro.e ait pu suffire à tant de travaux, échapper à tant de périls et couvrir pendant deux ans d'u n voile impénétrable une conspiration devei lue presque universelle , si l'on ne savaitce quç peut dans un grand cœur la volonté

irrévocablement arrêtée d'une vengeance implacable et légitime.

Telles furent les prémices de l'acte sulDlime dont nous avons parlé. La cause des Siciliens était sainte ; les conséquences en furent l'exclusion des rois angevins de la Sicile. De là prit naissance la longue et sanglante querelle des Aragonais et des Angevins , laquelle se mêla souvent aux fureurs déjà existantes des Guelfes et des Gibelins , et remplit toute la fin de ce malheureux siècle et le commencemeuit du siècle suivant.

Mais tandis que le monde était en proie aux partis qui s'entre-déchiraient , so.it en faveur des empereurs, soit pour le choix d'un maître, quelques hommes d'un génie supérieur répandaient leurs lumières sur les ténèbre s du siècle , sans toutefois en détruire les préjugés. Les savans les plus illustres de cette épo(jue furent Albert-le-Grand, saint Bonaventure, saint Thomas d'Aquin , Raymond de Penna fort et Roger Bacon . Ce dernier était né en Angleti 3rre en 1 2 1 6;

il entra dans l'ordre des franciscains. Ayant acquis des connaissances très-rares en astronomie, en mathématiques et en chimie, ses partisans lui donnèrent le titre de docteur admirable; mais ses envieux le firent passer pour sorcier. Cette croyance ayant été adoptée par le général des franciscains, Bacon fut jeté en prison et n'obtint sa liberté qu'après de longs efforts pour prouver qu'il n'entretenait aucun commerce avec le diable. Il avait proposé au pape Clément IV, et cela sans succès, la réforme nécessaire du calendrier. Bacon* fabriqua des miroirs ardens; on lui doit les premières idées qui amenèrent l'invention des lunettes, des télescopes, des microscopes. L'honneur de la découverte de la poudre lui a été attribué sans preuves par divers auteurs; mais ce qui est certain, c'est qu'il avait composé un écrit sur l'inflammation du salpêtre mêlé au charbon , et que l'invention de la poudre eut lien peu de temps après la publication de cet écrit. Bacon paya un tribut à l'ignorance de son temps en se livrant aux

rêves de l'astrologie et aux chimères delà pierre philosopliale. Son principal mérite fut d'être un des premiers qui aplanirent et abrégèrent la route qui mène au Ijut de la science , en appuyant ses raisonnemens , non sur de vagues théories, mais sur l'expérience.

Saint Thomas d'Aquin, né à Naples, avait fait ses études d'abord au mont Cassin et ensuite chez les frères prêcheurs à Naples. Tandis que ces moines s'efforçaient de le consacrer à la vie religieuse, ses parens tâchaient de le rendre au monde. Sa vie dans les commencemens eut quelque chose de romanesque. Envoyé à Paris par ordre de ses supérieurs, ses frères l'arrêtèrent en route , comme quelques siècles auparavant les Romains avaient arrêté, pour l'élire pape, saint Grégoire-le-Grand au moment où il s'enfuyait afin de se soustraire aux honneurs du souverain pontificat. Les ravisseurs de saint Thomas d'Aquin l'enfermèrent dans un château et introduisirent dans sa chambre une jeune et jolie fille ; mais ce fut en vain que celle-ci tenta de le

séduire : fidèle à sa vocation , mais trop emporté par un zèle contraire à la charité, Thomas repoussa d'une manière farouche la jeune séductrice et la poursuivit avec un tison ardent. Enfin , irrité des persécutions de sa famille , il sauta par la fenêtre de sa prison et se rendit à Cologne, où il acheva ses études sous la surveillance d'Albert-le-Grand.

Thomas était silencieux et mélancolique. Ses compagnons d'étude, trompés par cette taciturnité, qu'ils regardaient comme un signe d'ineptie, l'appelaient ironiquement le BœuJ muet ; mais Albert-le-Grand leur dit que les mugissemens de ce bœuf retentiraient un jour dans l'univers.

Thomas fit un long séjour à Paris, où il enseigna la philosophie et la théologie» Il accompagna Albert et Bonaventure pour défendre, avec plus de zèle que de justice, la cause de leur ordre contre Guillaume de Saint-Amour , son accusateur.

' Clément IV ayant offert à Thomas l'archevé-

elle de Naples, celui-ci refusa. Saint Louis, qui l'estimait, l'appela souvent auprès de sa personne. Absorbé par ses méditations , à la cour comme ailleurs, un jour il oublia tellement que c'était chez le roi qu'il dînait, qu'au milieu de sa distraction, il frappa violemment la table en s'écriant :

— Voilà une réponse victorieuse contre les manichéens...

Averti par ses voisins de l'inconvenance qu'il venait de commettre, Thomas cherchait assez gauchement à s'excuser, mais le roi, loin de s'offenser de cette inadvertance , voulut qu'il dictât sur-le-champ à un secrétaire l'argument décisif qui l'avait si profondément occupé et distrait.

Un autre trait de la vie de saint Thomas d'Aquin permettrait de mettre en doute si, dans cette circonstance , il ne montra pas autant de hardiesse que de distraction , de celte hardiesse noble et grande qui ne permet point à la supériorité individuelle de se courber devant la supériorité du rang.

Un jour, étant à Rome, il fut mandé auprès du pape Innocent IV. Au moment où il entra dans sa chambre, ce pontife, occupé à compter des sommes considérables, lui dit :

— Vous voyez que l'Église n'est plus dans le siècle où elle disait : « Je n'ai ni or ni argent. »

— Il est vrai, Saint-Père, répondit Thomas; mais aussi elle ne peut plus dire aux boiteux : « Lève-toi et marche. »

Le pape l'appela au concile de Lyon ; il mourut peu de. temps après. Sixte IV le canonisa; ses contemporains le surnommèrent le Docteur angéliqiie. C'était en effet le plus profond des scoliastes de cette époque barbare.

Quant à son maître Albert-le-Grand , on a cru que le second de ces deux noms était une dénomination fastueuse; Aen de cela : le Grand était son nom de famille.

Comme Pierre de Muron, comme beaucoup d'autres hommes de ce siècle où les vertus furent exceptionnelles, Albert ne regarda les dignités ecclésiastiques que comme des chaînes; il résilia

un évéché et les fonctions de maître du sacré palais , dont l'avait investi le pape Alexandre IV, pour se livrer aux penchans irrésistibles qui l'entraînaient vers l'étude et la vie monacale; il abandonna son palais pour se réfugier dans une cellule.

Un homme non moins vénéré, appartenant à la même époque, fut un Toscan nommé Fidenza. Guéri, dit -on, à l'âge de quatre ans d'une grave maladie par les prières de saint François , il reçut de sa mère le nom de Bonaventure, que depuis il conserva toujours.

Ce savant , inscrit dans la légende des saints , entra de bonne heure dans l'ordre des frères mineurs , dont il devint le général , vers le temps où Pierre de Muron fonda le monastère du mont Majelîa.

Les maîtres de Bonaventure étaient tellement édifiés de ses pieuses vertus et de sa constante sagesse qu'ils prétendirent que le péché d'Adam n'avait point passé en lui. Il professa longtemps la philosophie et la théologie. On trouve dans

les lettres de saint Bonaventure des preuves non équivoques du relâchement des mœurs des moines à cette époque :

« Je vois , disait - il , pourquoi la splendeur de notre ordre s'obscurcit; car, pour quelque affaire que ce soit , on demande sans pudeur de l'argent , et on se montre passionné pour ce métal, le plus grand ennemi de notre pauvreté. Nos frères vivent dans l'oisiveté ; ils restent endormis dans un état monstrueux et mitoyen entre la contemplation et l'action. La vie vagabonde de plusieurs scandalise leurs hôtes au lieu de les édifier ; on redoute presque autant leur visite et leurs demandes importunes que la rencontre des voleurs; enfin leur inconduite, leur luxe et la somptuosité de nos bâtimens nous exposent en tous genres aux mauvais jugemens des hommes. »

Saint Bonaventure appuya ses préceptes de ses exemples et ne tomba point dans les fautes qu'il reprochait aux autres; il remédia autant qu'il le put aux abus dont il se plaignait; nommé

à rarchevéclié d'York, il refusa ce siège. Sa vertu était si respectée qu'après la mort de Clément VI, les cardinaux s'engagèrent à élire pour pape celui que Bonaventure leur désignerait, et il choisit Grégoire X, qui par reconnaissance le nomma évéque d'Albano et cardinal.

Lorsqu'on lui apporta le chapeau et la pourpre , on le trouva modestement occupé à laver lui-même sa vaisselle, ce dont aurait certainement rougi depuis cette crasse argentée que l'on nomme la finance.

Si d'ailleurs saint Bonaventure se plaignait, comme on l'a vu tout à l'heure , du relâchement des mœurs du clergé, un pape du même temps s'en plaignait avec une bien autre énergie.

Voici ses paroles textuellement extraites d'une lettre adressée alors par Innocent III à l'abbé du couvent de Saint-Denis, près Paris. Cette citation n'a point pour but de faire ressortir la vie scandaleuse des gens d'église; mais nous ne voulons pas que dans le récit des faits dont Fe-

lice d'Arima sera plus tard le témoin , on nous accuse de chargea' le tableau de la vérité :

« Il est dans votre ville , disait le pape , des prêtres qui abusent du privilège clérical, parcourent les rues pendant la nuit , se portent vers les maisons habitées par des femmes publiques, en enfoncent les portes, s'y précipitent avec violence , et se permettent les mêmes excès envers les filles des bourgeois , ce qui fait naître des querelles et des séditions. Le prévôt et les justiciers, respectant les privilèges de l'ordre clérical , n'osent point mettre la main sur eux ; et si vous , mon fils abbé , voulez arrêter ces désordres, aussitôt les coupables ont recours à l'appel, et en invoquant notre autorité, ils déclinent votre juridiction, échappent au châtiment canonique et continuent avec audace à se livrer à leurs habitudes déréglées. »

Le pape autorise ensuite l'abbé de Saint-Denis à exercer contre ces prêtres libertins la censure ecclésiastique, nonobstant tout appel de leur part.

La première lettre d'anoblissement donnée

en France date de l'époque à laquelle Felice d'Arima vint à Rome. Philippe III, qui régnait alors , suivit constamment le système des princes capétiens ses prédécesseurs , et tous ses efforts tendirent à diminuer graduellement la puissance des seigneurs. Ce fut lui qui le premier porta une vive atteinte à l'éclat de la noblesse par l'innovation d'une lettre d'anoblissement; elle eut lieu en faveur d'un bourgeois de Paris nommé Raoul l'Orfèvre, parent à un degré trèsrapproché de Judith Aulard.

Philippe ne négligea aucune occasion d'affermir l'autorité royale. Un de ses grands vassaux, le roi d'Angleterre , avait jusque-là daté les chartes de ses domaines, comme duc de Guyenne, de l'année de son propre règne; il fut contraint depuis de les dater du règne de Philippe.

Mais si l'aristocratie était alors fortement attaquée en France , plus que jamais elle triomphait en Italie.

A Venise, cette aristocratie, longtemps modérée, devint oligarchique. Le doge Gi-adenigo fit

passer une loi par laquelle on n'admit plus dans le grand conseil qu'un certain nombre de familles choisies.

Au surplus les tentatives de Philippe IIÏ pour affaiblir en France la puissance féodale ne peuvent être considérées que comme les prémices des entreprises bien plus hardies et plus efficaces de son successeur Philippe-le-Bel. Rien de plus remarquable que le règne de ce prince, le plus fécond de tous les règnes en événemens importans ou singuliers.

Mais ce serait trop anticiper sur l'avenir, à dater du point où nous sommes placés, que d'en parler dès à présent. Retournons donc auprès de Felice, que nous avons laissé en contemplation devant Paula et la charmant par la mélodie de sa voix et de ses compositions musicales.

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