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TRESSE, ÉDITEUR

8, 9, 10, il, GALERIE DU THEATRE-FRANÇAIS

PALAIS.BOYAL

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LE

Le présent récit débute de la même façon que l'une des fables les plus connues du bonhomme Jean de La Fontaine :

Par un chemin montant, sablonneux, malaisé, ^E't de tous les côtés au soleil exposé,

Six forts chevaux traînaient un coche.

Le coche, dont il s'agit ici, était celui de Nantes à Paris,, lequel ne mettait guère, en ce temps-là, plus de quatre-vingtdouze heures à mâcher ce trajet de cent lieues que l'un de nos express d'aujourd'hui tord et avale en une journée.

Nous avons écrit : en ce temps-là...

On touchait, en effet, au milieu de l'an de grâce 1678, — i. 1

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et Louis, quatorzième du nom, régnait sur la France à Saint-Germain, où Françoise-Atkénaïs de Rochechouart de Mortemart, marquise de Montespan, était censée régner à son tour sur le roi.

Le soleil de juillet inondait de lumière le calme et radieux paysage que présentent les bords de la Loire, aux environs de Saumur. Le fleuve, large et tout scintillant de paillettes, coulait entre deux rives verdoyantes. D'un côté, c'était un long rang de peupliers d'Italie, dont les feuillages miroitaient en tremblant; de l'autre, la rive dominait d'immenses prairies où paissaient des troupeaux paresseux. Par inter- ' valles, la route renflait brusquement, rompant la monotonie de la ligne droite et de la surface plane.

C'était un de ces raidillons que gravissait d'ahan le monumental véhicule dont nous avons parlé plus haut. Pour aiguillonner son attelage, il n'avait point la mouche bruyante de l'immortel fabuliste. En revanche, pour diminuer sa charge, il avait vu descendre, et il voyait cheminer dans la poussière et la chaleur à pou près tous ses voyageurs.

Ceux-ci étaient au nombre de cinq : un tabellion de Nantes, un armateur de Paimbœuf, deux marchands de sardines du Croisic et un jeune gars, — semi-fermier et semi-gentillâtre, — de la paroisse de Locmaria, dans Belle-lsle-en- Mer.

Semi-fermier et semi-gentillàtre, c'est le mot. Du premier, il avait la rondeur d'allures, le h aie du teint, les longs cheveux tombant sur les épaules, et ce quelque chose de naïf et de madré, comme de timide et de tenace à la fois, qui est la caractéristique des paysans de cette partie de la Bretagne. Ajoutez le pittoresque costume de ces derniers, les larges braies de laine blanche, les guêtres de cuir piquées de soie, le gilet brodé de fleurs d'or, la veste (bragow bras) soutachée et le chapeau de feutre aux vastes ailes, ourlé d'un ruban de velours et pavoisé d'une plume de paon.

Du second, il prenait, — à certains moments, —le port de tête fier et altier, la voix brève et impérieuse, une sorte de

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noblesse naturelle dans le geste, de courtoisie dans la parole et d'élégance dans les façons, Ajoutez pareillement, pendue à son côté, une rapière qui eût paru d'une dimension exagérée pour un garçon de son âge, si ce garçon n'eût eu luimême une taille au-dessus de la moyenne, avec des membres qui témoignaient d'une force musculaire peu commune.

En outre des cinq voyageurs, il y avait une voyageuse.

Celle-ci sommeillait à l'intérieur du coche.

C'eût été un crime, en vérité, que de la contraindre à monter à pied cette côte, d'où l'œil embrassait pourtant un panorama splendide. Ici, les opulentes futaies des Tuffuaux, de Milly, de Verry ; les pigeonniers en cônes d'ardoises et à girouettes seigneuriales d'une douzaine de gentilhommières sortant des touffes de chênes et de hêtres; des hameaux riants autour desquels, dans les vergers, la vigne grimpait jusqu'au faîte des pommiers. Plus loin, sur l'autre bord de la Loire, — pleine d'îles, — où voguaient avec lenteur d'immenses chalands, gréés de leurs voiles carrées, — Saumur, avec les toits rouges de ses maisons et les murs blancs de sa citadelle...

Mais nos piétons avaient bien d'autres chats à fouetter qu'a s'occuper de ce tableau!...

Le tabellion de Nantes suait, l'armateur de Paimbœuf soufflait, et les marchands de sardines grognaient...

Tout cela, à l'unisson!...

Tout cela encore, en essayant de tromper la fatigue par des conversations variées sur la pluie, le beau temps, les biens de la terre, le cours des denrées usuelles, le siège de la Rochelle et la disgrâce de M. Fouquet...

Il est vrai que le siège de la Rochelle avait eu lieu sous le feu roi, et que la disgrâce de M. Fouquet remontait déjà à un certain nombre d'années...

Mais quoi ! on ne peut pas exiger que la province se tienne au courant des événements du jour !

Quant au jeune gars de Belie-Isle-en-Mer, il regardait sournoisement la voyageuse qui dormait.

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La figure de celle-ci disparaissait sous le capuchon et sa taille se perdait dans les plis de sa mante...

A un moment, elle fit un mouvement...

De peur d'être surpris en flagrant délit de contemplation indiscrète, le grand garçon détourna vivement les yeux et les porta machinalement devant lui sur la route...

Puis, il fît un brusque haut-le-corps, — et interpellant le conducteur du coche qui marchait à côté de ses chevaux :

— Oh! oh! questionna-t-il, qu'est-ce que ceci, mon maître?

Et il désignait de l'index un groupe de cinq cavaliers, qui venait d'apparaître au point culminant de la montée, et dont les silhouettes se détachaient sur l'horizon clair avec une netteté d'ombres chinoises.

Quatre de ces cavaliers avaient le mousqueton appuyé sur le genou. Le cinquième, qui précédait les autres et qui en paraissait le chef, n'avait pas de mousqueton; mais le soleil allumait des étincelles sur le pommeau des pistolets, qui émergeaient des fontes de sa selle, et de la colichemarde qui lui battait les flancs. En somme, une petite troupe d'un aspect assez peu rassurant dans un temps où les grandes roules appartenaient aux plus hardis batteurs d'estrade.

Maître Vincent Paquedru, le conducteur du coche, avait la figure plate, le regard insignifiant, le sourire déteint. La ruse en lui se cachait sous une épaisse couche d'innocence. Vous avez tous connu de ces paroissiens, moitié Normands, moitié Juifs, qui en remontreraient aux Auvergnats eux-mêmes pour la coquinerie.

A la question qui lui était adressée :

— • Ça, répondit-il tranquillement, c'est une patrouille de Roy al- Maraude.

Le questionneur fronça le sourcil :

— Royal-Maraude? Singulier nom! Un sobriquet sans doute? Car je ne pense pas, maître Vincent, que vous ayez l'intention de vous moquer de moi.

En parlant de la sorte, le jeune homme avait mis la main

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sur l'épaule du Normand, — et celui-ci avait failli s'affaisser comme si on l'avait chargé d'un poids trop lourd.

— A Dieu ne plaise, mon gentilhomme! s'empressa-t-il de protester d'un air obséquieux et sournois : pour la vérité vraie, c'est la vérité vraie, — je ne mens point, ma foi jurée ! — que c'est comme ça qu'on a baptisé le régiment dans le pays...

— Un régiment des armées de Sa Majesté?

Le conducteur prit sa figure la plus balourde :

— Dame! j'en ignore, mon bon monsieur... Oh! mais, là, le cœur sur la main!... Ce qu'il y a de certain, par exemple, c'est que voilà déjà un bout de temps qu'il tient campagne par ici...

— Il tient campagne? Et contre qui? Pour l'instant, du moins que je sache, la province d'Anjou ne s'est point rebellée contre l'autorité du roi...

Et le jeune gars ajouta, en regardant ses compagnons de route qui s'étaient rapprochés et qui écoutaient ce colloque avec une vague inquiétude :

— D'ailleurs, nous n'avons rien à craindre. Ils sont cinq. Nous aussi. La partie est égale.

Il y eut un toile général :

— Mais nous n'avons pas de mousquets, nous, s'exclama le notaire.

— Et puis, opina l'un des marchands de sardines, ce n'est pas notre métier d'être braves...

Son confrère s'appuya :

— Nous sommes d'honnêtes commerçants qui évitons comme la peste les horions et les bagarres...

— Pour moi, déclara l'armateur, si j'avais seulement sous la main les matelots de mes bâtiments et les employés de mes bureaux, je n'hésiterais pas à les faire tuer jusqu'au dernier pour nous défendre; mais mes bâtiments tiennent la mer et mes bureaux sont à Paimbœuf...

Le tabellion reprit, en s'adressant au conducteur :

— Mais, enfin, monsieur Paquedru, vous connaissez cette soldatesque?...

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— Je la connais sans la connaître...

— Vous avez eu affaire à elle?

Le Normand eut un mauvais sourire :

— Oh! souvent, très souvent, aussi souvent que je suis passé par cet endroit.

-— Eh bien! alors, que nous veut-elle?

— Ma foi, fit le jeune homme, m'est avis que nous ne tarderons pas à le savoir; car voici ces messieurs qui prennent le galop pour nous l'apprendre.

La petite troupe avait, en effet, donné de l'éperon. Elle se rapprochait rapidement. Quand elle fut arrivée à portée de mousquet, elle s'arrêta sur un signe de son chef. Celui-ci s'avança au pas vers les voyageurs.

Les quatre autres se rangèrent de front, de façon à barrer la route.

De ces quatre-là, il n'y avait pas une seule tête qui ne portât le mot bandit écrit en lisibles caractères. C'étaient toutes ligures bronzées, tous regards impudents, toutes moustaches effrontées, toutes chevelures incultes. Des balafres sabraient sur le tout. Et quels équipements, quels costumes, quelles montures! Des chevaux maigres comme ceux de l'Apocalypse! Des feutres fourbus, avachis, défoncés! Des cottes de buffle éraillées, des chausses rapiécées, des bottes béantes! En revanche, tout un arsenal a la ceinture!

Leur chef était un peu moins farouche et décousu. Quelques mailles manquaient bien aux dentelles de ses poignets; le velours grenat de son pourpoint et le ruban feu de son nœud d'épaule étaient légèrement fanés; le cuir cordouan de ses housseaux à l'espagnole se lézardait en plus d'un endroit* Mais son chapeau à plumail, rajeuni d'un bout de galon, tenait comme il faut sur l'oreille; la poignée de sa rapière brillait, convenablement fourbie, et ces faux-semblants d'élégance se drapaient d'une arrogance susceptible, j usqu'à un certain point, d'en imposer aux timorés et aux naïfs.

Aux clairvoyants, par exemple, il n'eût guère inspiré qu'une confiance médiocre.

• Son nez d'oiseau de proie se recourbait sur une paire de

crocs fanfarons, dont le poil allait grisonnant, et sur des lèvres qu'animait une expression de vulgaire cynisme, — et, dans ses yeux, cernés de bistre, luisaient, à demi voilés par une paupière tombante, tous les fauves reflets des sept péchés capitaux, dont il n'est qu'un seul d'excusable. Il est bien entendu que je n'indique pas lequel. Chacun de mes lecteurs croira que c'est le sien.

En abordant les gens du coche, ce personnage se découvrit avec un grand geste arrondi et cadencé :

— Messieurs, prononça- t-il avec une exorbitante affectation de politesse, veuillez considérer en moi le plus humble, le plus obéissant et le plus dévoué de vos serviteurs.

— Monsieur, c'est nous qui sommes les vôtres, répondit au nom de tous ses compagnons le tabellion de Nantes qui tremblait comme la feuille.

Le survenant continua :

— Puisque je n'ai personne pour me rendre cet office, souffrez que je me présente moi-même...

Il salua derechef :

— Le chevalier Asdrubal de Cordebœuf, colonel au service de Sa Majesté...

Puis du ton de Mondor ou de Tabarin débitant leurs onguents du haut des tréteaux du Pont-Neuf :

— Quand je dis colonel, c'est une façon de parler. Colonel... ou capitaine, le grade n'y fait rien, et, ma foi, je serais fort empêché de préciser, vu que mon régiment, — ma compagnie, si vous voulez, — ne se compose, pour le moment, que des quatre vaillants garçons que vous apercevez derrière moi : Brise-Serrure, mon lieutenant; Plume- Volaille, mon porte-guidon ; Pille-Sacoche, mon fourrier, et Trousse- Jupon, mon trompette...

A ces mots caractéristiques, le notaire trembla de plus belle, l'armateur pâlit affreusement, et les deux marchands de sardines se renvoyèrent des regards éperdus...

Le chevalier Asdrubal poursuivit :

— Oh! mais mes cadres se compléteront. Je recruterai des hommes. Il ne me manque que les équipements. C'est poar-

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quoi, j'ai sollicité et obtenu de M. le prévôt de Saumur la commission d'escorter et de protéger les honnêtes gens qui voyagent dans la province...

— Gomment, s'exclama l'armateur, vous êtes ici pour...

— Vous accompagner jusqu'à la ville et pour vous défendre, au besoin, contre toutes vexations, exigences criminelles ou entreprises coupables qui intéresseraient votre bourse ou votre vie...

Un soupir de soulagement sortit de toutes les poitrines...

— Et cela, acheva l'orateur, moyennant une légère redevance...

— Hein?...

— Dont le chiffre est laissé, du reste, à votre bon plaisir...

— Ah!...

— Seulement, afin de contenir la générosité de mes clients dans les bornes de la saine raison, j'ai dû me résoudre à les taxer chacun suivant la mine l'habit et la position dans le monde...

— Oh!...

Ces différentes interjections vous donnent suffisamment la note des sentiments d'étonnement, de révolte et de terreur qui se succédaient dans l'esprit des auditeurs...

L'un des deux marchands de sardines essaya, cependant, de faire preuve d'héroïsme.

— Ah çà! demanda-t-il en grossissant sa voix, s'il ne nous plaisait pas, à nous, d'être escortés et défendus...

— Oui, répéta en écho son collègue, s'il ne nous convenait point d'acheter l'honneur de votre compagnie...

— Dans ce cas, repartit Cordebœuf, je ne répondrais plus de vos précieuses personnes...

11 ajouta avec un imperturbable sérieux :

— ïl y a tant de coquins dans le pays!...

Puis encore, appuyant sur chaque mot :

— Des coquins qui ont le bras plus long que les scrupules, et qui, dans un endroit désert comme celui-ci, ne se fe-

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raient point faute d'arquebuser, ainsi qu'une volée de perdreaux, de paisibles bourgeois tels que vous...

Il fit un signe à ses compagnons. On entendit craquer des batteries. C'étaient les mousquets qu'on armait...

Le tabellion faillit s'évanouir de peur; l'armateur essuya d'uD revers de manche l'abondante sueur qui lui coulait du front, et les deux marchands de sardines volèrent in petto un cierge à Notre-Dame-d'Auray, s'ils avaient la chance de se retirer de ce guêpier.

Le colonel de Royal-Maraude se tourna vers le conducteur :

— G à, Vincent Paquedru, prenez vos paperasses et faites Tappel de vos voyageurs.

Le Normand, qui avait déjà sa feuille à la main, commença :

— Maître Lebiniou, de Nantes, notaire royal... Asdrubal sourit au tabellion :

— Les gens de loi et les gens d'épée sont gens du roi, prononça-t-il d'un air aimable. Maître Lebiniou sera heureux de contribuer pour cent pistoles au harnachement de mes soldats. J'accepterai en outre, volontiers, en souvenir de cette rencontre, la montre que je vois saillir dans le gousset de sa soubreveste. On m'a volé la mienne dernièrement, à Paris, dans les salons du contrôleur général; ce M. Colbert reçoit une société si mêlée 1...

Puis, jetant son chapeau sur la route :

— Voici mes bureaux de perception. Messieurs, passez â la caisse! A vous l'honneur, mon cher notaire!...

Gelui-ci s'exécuta non sans gémir.

Le conducteur^continua :

— Simon Prieur, armateur à Paimbœuf...

— Cent pistoles pareillement. Je ne ferai pas à un notable commerçant l'injure de l'estimer moins qu'un homme de plume. Le trident de Neptune et le caducée de Mercure valent les balances de Thémis... A cette somme, mondit sieur Prieur voudra bien ajouter la paire de boucles d'argent qui brillent là, sur ses souliers... Le vidame Hilarion de Gorde-

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bœuf, mon noble père, m'a manifesté le désir d'en posséder une pareille : or, le désir d'un père est une loi pour un fils...

— Yves Guérinec et Pierre Trogoff, marchands de sardines au Groisic...

— Cinquante pistoles chacun : la pêche a été excellente^ c^tte année, — avec les anneaux d'or qui ourlent leurs oreil-

^s et que j'offrirai, de leur part, à mesdemoiselles de Gordebœuf, mes sœurs... J'espère que ces messieurs m'épargneront la peine de décrocher ces anneaux moi-même... J'ai la main maladroite en diable, et je craindrais, en détachant le bijou, d'amener un brin de l'oreille...

Il caressait, dans ses fontes, la crosse de l'un de ses pistolets...

Les deux marchands et l'armateur s'empressèrent d'imiter le notaire...

Mais avec toute sorte de grognements, de plaintes et demalédictions étouffés...

Vincent Paquedru poursuivit :

— M. Joël, de Locmaria...

— Qu'est-ce que c'est que ça M. Joël, de Locmaria? demanda l'autre du haut de la selle.

— C'est moi, répondit le jeune homme qui portait le costume des paysans de Belle-Isle-en-Mer.

Nous avons indiqué que le jeune M. Joël, de Locmaria, était un adolescent de haute futaie, aux membres admirablement proportionnés à la taille dans leur robustesse musculeuse et souple. Figurez-vous Hercule ou Samson en la fleur de leur printemps. Son visage, par exemple, n'avait rien qui décelât, — même à l'état de menace latente, — l'athlète capable d'étouffer l'hydre de Lerne ou d'enlever les portes de Gaza. Les boucles de ses magnifiques cheveux encadraient des traits fins et réguliers, un peu brunis par l'air de la mer et le soleil ; ses grands yeux, d'un bleu gris profond, avaient un bon regard, où se lisaient à livre ouvert la franchise et la loyauté, et, autour de ses lèvres qu'estompait une légôre

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moustache, — blonde comme sa crinière de lionceau, — un sourire d'enfant se jouait, tantôt étincelant de gaieté, tantôt ombré de rêverie.

Pendant tout ce qui précède, il s'était tenu, dans une immobilité attentive et étonnée, contre Tune des roues du coche, — lequel, bien entendu, avait cessé de marcher, depuis l'intervention du chef des routiers.

— Verludieu ! s'exclama ce dernier après l'avoir examiné, voilà un jeune coq fièrement campé sur ses ergots, et, s'il lui prenait fantaisie d'augmenter l'effectif de ma compagnie, du diable si je n'en ferais pas mon cornette ou mon aide de camp! Qu'en dites-vous, mon camarade?

Et, comme l'interpellé demeurait silencieux : ,— Hé! ne m'avez- vous pas compris?

— Si fait bien, répondit le Breton sans bouger.

— Et vous acceptez?

— Je refuse.

— Oh! oh! pourquoi cela, je vous prie?

— Parce que je n'ai pas envie d'être pendu plus tard. Cordebœuf se mordit la moustache :

— Le drôle a le mot pour rire, fit-il. Je raffole des garçons d'esprit. Aussi donnerai-je à celui-ci cinq minutes pour se décider...

— Me décider à quoi? s'informa l'autre tranquillement.

— A prendre du service dans mes troupes ou à me compter une somme qui me dédommage de la perte d'une recrue d'aussi vigoureuse encolure et d'un jeune cadet d'aussi joyeuse humeur...

Puis, s'adressant au conducteur :

— Çà, avons-nous encore quelqu'un sur notre liste?

— Mon colonel, il n'y a plus que mademoiselle Aurore de la Tremblaye.

— Bon, quelque douairière, sans doute. Une respectable antiquaille? Et où est-elle cette demoiselle de la Tremblaye?

— Me voici, prononça une voix sonore et douce.

Et la jeune fille, qui dormait auparavant à l'intérieur du

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coche, ouvrit la portière de celui-ci et sauta prestement sur le sable de la route.

Elle ne paraissait pas avoir plus de vingt ans.

Sa ta ''lie, flexible et hardie, semblait faite, sous ses vêtements de deuil et de voyage, pour embellir l'élégante richesse des plus éclatants costumes de cour. Elle avait un front charmant, que couronnait une épaisse chevelure d'un châtain obscur où couraient de mystérieux reflets d'or. Ses yeux, long fendus, sombres comme le cristal opaque, avaient, par intervalles, de pénétrantes lueurs. Le sourire de ses belles lèvres agitait le cœur. Elle marcha d'un pas égal, sans apparence de faiblesse ni de frayeur, vers le chapeau de Cordebœuf, déjà plus d'aux trois quarts rempli par les offrandes des voyageurs.

— Monsieur, fit-elle froidement, voici la rançon que vous attendez.

Asdrubal se dandina sur sa selle :

— Excusez-moi, noble demoiselle. Je ne vous avais pas aperçue. Sans quoi, je vous eusse certainement donné le pas sur ces messieurs. Le sexe, la beauté et le rang ont leurs privilèges, mortdiable !

La jeune fille allongea le bras avec un geste de reine et laissa tomber une bourse dans le chapeau :

— C'est la moitié de ce que j'emporte à Paris, reprit-elle. L'autre moitié ne m'appartient pas. Elle appartient à deux orphelins, pour qui je vais là-bas combattre des collatéraux et solliciter des juges. J'ose espérer que "vous ne vous montrerez pas plus avide que les premiers et plus hostile que les seconds.

Tout cela avait été dit avec une dignité tranquille et non dépourvue d'une certaine hauteur.

Le colonel effila ses crocs entre l'index et le pouce :

— Sur mon àme, ma jolie plaideuse, répliqua-t-il avec une galanterie narquoise, les collatéraux sont vaincus et les juges séduits d'avance par la puissance de vos attraits..- a

— Monsieur !...

— D'où je conclus que,pour gagner leur procès, vosinté-

ressants orphelins n'ont pas plus besoin de la somme, dont vous prétendez ne point vous départir, que, pour plaire et pour triompher, vous n'avez besoin vous-même du diamant qui étincelle à cette mignonne et blanche menotte...

— Je ne comprends pas...

— C'est, pourtant, bien simple : cette bague, qui brille à votre doigt, ferait merveille à celui de la dame de mes pensées...

— Cette bague...

— Vous ne voudriez pas m'en frustrer, pas plus que de la seconde moitié duboursicot dont vous m'avez déjà dédié la première...

Mademoiselle de la Tremblaye leva sur le bandit un regard plein d'effarement.

— Quoi! vous songeriez à me dépouiller de ce bijou, des quelques pièces d'or qui me restent!...

— Hé ! remerciez-moi d'être aussi modéré ! Il y a des gens qui exigeraient bien davantage !...

Aurore joignit les mains :

— Monsieur, monsieur, je vous le répète, je vous ai donné tout ce qui est mon bien propre, — et cet argent que vous réclamez, c'est la part légitime d'héritage, c'est le seul avoir des deux enfants que je représente...

Tant que son interlocutrice avait gardé une attitude forme et quelque peu hautaine, l'escogriffe avait témoigné de quelques semblants de réserve. Mais à mesure qu'elle se montrait plus troublée et plus suppliante, il devenait plus hardi et plus insolent...

— Bon, ricana-t-il, ces enfants ne doivent pas être embarrassés avec un représentant doué de tant d'intelligence et de charmes. Surtout si vous allez à Paris. Il ne manque point, dans la grand'ville, de personnes riches et généreuses...

Elle ne saisit pas le sens de ces paroles ironiques, et, voyant les yeux d'Asdrubal avidement fixés sur la pierre qu'elle portait au doigt :

— Mais, implora-t-elle, ce bijou n'a pas la valeur que

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vous croyez... Il n'a de prix que pour moi... C'est un souvenir...

— De quelque galant cavalier. Un gage d'amourette sans doute. Hé ! vous n'êtes pas en peine d'en retrouver un autre pour vous faire un pareil présent î

La jeune fille se redressa. Sa joue s'empourpra d'indignation et sa prunelle s'enflamma de colère :

— Oh ! gronda-t-elle, c'est donc parce que je suis sans défenseur que vous m'insultez de la sorte!

Et ses mains, qui tremblaient, couvrirent son visage comme pour le garantir de l'outrage dont le souffletait le langage de l'aventurier.

Elle était belle à miracle à travers ce voile vivant et frémissant.

Si belle que l'œil de Cordebœuf s'alluma de soudaine et brutale convoitise.

Le bandit poussa brusquement sa monture sur Aurore, — et ce cri rauque sortit de sa gorge :

— Ah! Ton se fâche. Alors, bataille ! J'aurai la bague, et, avec elle, un baiser pour prix de ma victoire !

— Tu auras le châtiment de ton insolence, coquin! répondit une voix tonnante.

En même temps, une griffe de fer saisit l'aventurier à la ceinture et l'enleva de son cheval comme une plume.

— A moi ! râla le misérable, suffoqué par l'étreinte imprévue.

Ses quatre compagnons abaissèrent leurs mousquets.

Mais déjà le jeune M. Joël, de Belle-Isle-en-Mer, — car c'était lui qui avait bondi entre mademoiselle de la Tremblaye et le colonel de Royal-Maraude, — - tenait celui-ci à bout de poigne, haut le bras, ainsi qu'un chassenr fait d'un lièvre qu'il montre à la meute aboyante, et s'en couvrait, comme d'un bouclier, contre les projectiles dont le menaçait le canon des armes braquées sur lui.

— Mes bons garçons, déclara-t-il paisiblement, tirez, si telle est votre envie; mais c'est dans le corps de votre chef que vous logerez votre mitraille...

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— Ne tirez pas, au nom de Dieu! Ne tirez pas, au nom du diable ! gémit Cordebœuf éperdu.

Les mousquets se relevèrent lentement.

Notre Breton ne lâcha point son paravent :

— Maintenant, compères, poursuivit-il avec la même sérénité, voulez-vous que nous causions d'affaires? Il y a une balle, n'est-ce pas, dans chacune de vos tuettes? Eh bien! je vous les achète, ces balles.

Une clameur s'éleva :

— Vous nous les achetez?

— Toutes les quatre.

Le lieutenant Brise-Serrure demanda avidement :

— Combien?

— Tout l'or que mes compagnons de voyage ont déposé dans ce chapeau.

Les quatre sacripants s'entre-regardaient avec un étonnement qui allait jusqu'à la;stupéfaction.

Le jeune homme continua :

— Déchargez-moi seulement votre mousqueterie sur cette bande de passereaux qui voltige là-haut, dans l'espace, et je vous abandonne le partage de la caisse. Autrement, prenez-y garde : au premier mouvement que vous ébaucherez pour me viser, je tords le cou à votre capitaine, — à votre colonel, si vous aimez mieux, — je ne lésine pas sur le grade, — et je me sers de sa carcasse pour vous assommer tous les uns après les autres. Similia similibus, comme disait mon précepteur, le bon recteur de Locmaria...

Pendant cette harangue, le sire de Gordebœuf faisait piteuse figure...

Il n'était plus cynique et sourdement moqueur. Le masque fanfaron avait glissé, découvrant le vertige d'un méchant drôle vaincu. Il avait beau se démener dans la poigne de son adversaire. Cette poigne était solide comme une paire de tenailles. Elle le maintenait, à l'instar d'un plastron, d'un matelas, d'un ouvrage défensif, entre la poitrine du Breton et la fusillade des routiers...

Ceux-ci bù consultaient à voix basse...

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— Marché conclu! déclara Brise-Serrure à la fin.

Il fît un signe, — et les quatre coups de mousquet partirent en l'air simultanément,

— A vous le magot ! repartit Joël.

Et il poussa du pied le chapeau.

Brise-Serrure piqua dessus, sauta à terre et s'en saisit. Ensuite, il remonta en seMe avec la même rapidité. Mais, au lieu de revenir vers ses compagnons, qui l'attendaient avec des yeux incendiés de convoitise, il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, se jeta sur la gauche de la route, franchit le fossé qui séparait celle-ci de la prairie et gagna, à fond de train, dans la campagne...

On entendit un triple cri :

— Brigand 1

— Scélérat !

— Ah! voleur!

C'étaient Plume- Vol aille, Pille-Sacoche et Trousse-Jupon qui protestaient contre cette façon, non moins expéditive qu'ingénieuse, de s'approprier le bien de la communauté, — et tous trois, d'un commun élan, se précipitèrent à la poursuite de l'associé indélicat...

— Notre argent 1 notre argent, larron ! hurlaient-ils d'une même voix en lui donnant la chasse, — une chasse désordonnée, furieuse, haletante...

— Notre argent! notre pauvre argent! répétaient sur place, comme un écho, le notaire, l'armateur et les marchands de sardines en voyant le ravisseur du chapeau et le contenu de ce dernier s'enfoncer, avec ceux qui les talonnaient, dans les profondeurs de l'horizon.

En ce moment, à un quart de lieue en arrière de l'endroit où se passait cette scène, un carrosse de voyage brûlait la route sous les fers de quatre vigoureux chevaux de poste.

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Autour de ce carrosse galopaient, non moins comme escorte protectrice que comme garde d'honneur, une demidouzaine de grands laquais basanés, d'aspect militaire, qui avaient l'épée au côté et le mousqueton à l'arçon de la selle.

A l'intérieur, sur les coussins du fond, un vieillard était assis, qui avait conservé les longs cheveux, tombant sur les épaules, la fine moustache et la royale allongée du temps de Louis XIII.

Ce vieillard, entièrement vêtu de velours noir, — avec, sur la tète, une petite calotte qui paraissait cacher la place d'une tonsure, — avait dû être remarquablement beau, un demi-siècle auparavant. Il avait même gardé de cette beauté d'antan les lignes aquilines du masque; un vaste fient empreint de majesté; une bouche circonspecte, meublée de dents superbes; un menton d'un dessin correct, quoique proéminent et anguleux ; des yeux noirs, d'un éclat perçant, et des extrémités qui eussent fait la fierté d'une duchesse...

Oui, mais cheveux, royale et moustache, tout cela était d'un blanc de neige. Le corps, maigre, se cassait en deux. Les teintes jaunies du masque eussent réjoui le regard d'un amateur d'ivoires antiques. Les traits devenaient crochus à force d'être aquilins ; le front s'écrasait de rides; les lèvres étaient si minces, que la bouche ressemblait aune cicatrice; des paupières molles et tombantes recouvraient la flamme des yeux, et les mains avaient des tons de cire et des claquements d'os de squelette dans le brouillard de riches dentelles dont elles ne sortaient qu'à moitié.

Sur la banquette du devant, en face de ce vieillard sec, était placé un vieillard gras.

Celui-ci affectait, vis-à-vis du premier, l'attitude à la fois respectueuse et familière qui est celle des anciens serviteurs. Il paraissait avoir le même âge que son maître, et, comme ce dernier, il était habillé d'un costume noir d'aspect austère et de coupe ecclésiastique. Ce costume était porté par lui — avec autant de dignité que de béatitude —

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sur un corps, si l'on peut dire, chanoinisé par l'embonpoint.

Ajoutons que sa physionomie était analogue à son corps.

Son nez s'effaçait entre ses joues rebondies, et celles-ci, en s'arrondissant, en avaient attiré à elles chacune une partie ; son menton fuyait sous quelque chose qui n'était point de la graisse, mais de la bouffissure, — une bouffissure telle qu'elle avait enfermé jusqu'à ses yeux...

Quant au front, des cheveux, non moins blancs que ceux de son vis-à-vis, et taillés carrément et saintement, le couvraient jusqu'à trois lignes des sourcils.

Hâtons-nous de constater que le front du gros homme n'avait jamais eu, — même au temps de sa plus grande découverte — qu'un pouce et demi de hauteur.

Pour l'instant, le maître rêvait et le serviteur sommeillait.

A un cahot, le premier appela :

— Monsieur Bazin!

Le second souleva ses paupières :

— Votre Grandeur, demanda-t-il, me fait l'honneur de m'interpeller ?

« Sa Grandeur » reprit avec un sourire :

— Vous oubliez, mon cher Bazin, que voici tantôt vingt ans sonnés que je ne suis plus évêque de Vannes, et que j'ai cessé d'appartenir à l'Eglise militante, — ayant renoncé à m'occuper du salut des autres pour m' efforcer de parfaire le mien...

— Alors, soupira le gros homme, c'est donc pour le parfaire plus vite par la pénitence et la mortification, que nous avons quitté Madrid, où notre vie coulait si douce, pour courir par monts et par vaux, au lieu de dorloter tranquillement dans la prière et le repos le peu de jours qu'il nous reste à passer sur cette terre...

— Précisément ; et je remarque, à ce propos, que nous

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A LA RECI1ERCIIE D'UN PÈRE 19

marchons bien lentement. J'ai hâte d'arriver au plus tôt. Dites aux postillons de se presser...

— Mais nous allons un train d'enfer. La route est difficile. Un cheval peut broncher. Votre Excellence ne songe pas que verser serait mortel à notre âge!...

Le voyageur haussa les épaules :

— Parlez pour vous, maître Bazin. Vous avez soixanteseize ans. Moi, je n'en ai que deux fois trente-huit...

— Cependant, monsieur le duc...

— Ah ! assez I interrompit l'autre avec impatience. Faites ce que je vous dis et cessez de me donner à tout bout de champ des titres qui attireraient sur moi l'attention des curieux. Souvenez-vous que, jusqu'à Paris, je prétends conserver le plus strict incognito.

— Alors comment faudra-t-il que j'appelle monsieur l'ambassadeur ?

— Appelez-moi le chevalier d'Herblay, comme autrefois.

Le serviteur joignit les mains :

— Le chevalier d'Herblay l Bone deus ! Comme au temps des chevauchées, des bagarres et des estafilades ! En vérité, pourquoi monseigneur ne reprend-il pas tout de suite ses habitudes, sa casaque et son surnom de mousquetaire ?

Le vieux seigneur secoua la tête avec mélancolie :

— Non, murmura-t-il, Aramis est mort! Mort avec ses trois compagnons, ses trois amis, ses trois frères 1 Mort avec Athos, avec Porthos, avec d'Artagnan !

Puis sèchement:

— Je vous répète que, pour le moment, je ne suis et ne veux être que le chevalier d'Herblay.

Le gros homme s'agita sur la banquette d'un air de mauvaise humeur :

— C'est bien, grommela-t-il, il suffit. On se conformera aux désirs, aux volontés de M. le chevalier. Mais, si les aventures devaient recommencer, je le supplierais d'accepter

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ma démission de majordome ; car, malgré mes soixanteseize ans, je n'ai pas envie d'aller de si tôt rejoindre dans l'éternité — où les ont envoyés les fatigues essuyées et les horions reçus — mes pauvres camarades Plandiet, Grimaud et Mousqueton.

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Cependant, le jeune M. Joël avait replanté sur ses jambes le chevalier Asdrubal de Cordebœuf, encore tout endolori de l'étreinte. Ensuite, mettant flamberge au vent :

— Maintenant, s'élait-il écrié, capitaine de passe-volants, tire-moi ton épée, pour voir. Que je ne te coupe pas les oreilles sans que tu les défendes un brin !

— Monsieur Joèl, une prière....

Le jeune homme se retourna vivement.

C'était la charmante voyageuse qui lui adressait la parole. A cette interpellation, qu'accompagnait un regard empreint d'une caressante gratitude, notre Breton sentit son cœur danser dans sa poitrine. Ses joues s'empourprèrent d'émotion. Il se découvrit respectueusement, et, avec tout le feu de la voix, du geste et de la physionomie :

— Une prière de vous à moi, mademoiselle ! Dites un ordre! Un ordre auquel je serai trop heureux d'obéir à genoux !

Ce fut au tour de mademoiselle de la Tremblaye de se troubler et de rougir. Elle baissa les yeux. Puis, désignant du doigt le colonel de Royal-Maraude :

— Laissez aller cet homme, fit-elle.

— Ce malandrin ?

— Je vous le demande en grâce.

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Mais notre héros, hochcant le front :

— Oh ! par ma foi, non, mademoiselle. Le drôle vous a offensée. Il faut que je le tue à vos pieds!

Gordebœuf essaya de braver :

— Ouais! grogna-t-il, ce ne sera peut-être pas aussi facile que de me désarçonner à l'improviste et de vous couvrir de moi, ainsi que d'une cuirasse, comme vous l'avez fait tout à l'heure.

Mais c'était lentement et sans aucun enthousiasme que sa main cherchait la poignée de sa rapière.

Son adversaire était déjà en garde.

Aurore s'interposa de nouveau :

— Vous ne vous battrez pas, reprit-elle.

— Et pourquoi cela ? fit le jeune homme.

— Ne venez-vous pas de me promettre obéissance ?

Or, notre héros était friand de la lame comme un mousquetaire, et casuiste comme un jésuite... En outre, têtu comme un Breton:

— Certes, répliqua-t-il, s'il ne s'agissait que de moi, c'est de grand cœur que je vous ferais le sacrifice de mes rancunes et de ma colère... Mais c'est à vous que l'on a manqué... Or, le vieux soldat qui m'a élevé m'a souvent répété : lorsque l'on manque, en sa présence, aux égards que méritent les dames, l'épée d'un cavalier doit sortir du fourreau toute seule, pour n'y rentrer qu'après a\>oir tiré satisfaction de l'outrage...

— Ainsi, vous refusez de faire droit à ma requête...

— Je vous supplie d'exiger de moi toute autre chose...

— C'est cependant la seule que je tienne — présentement — à obtenir de vous...

— Mademoiselle!...

— Monsieur Joël, êtes-vous gentilhomme ?

Notre héros eut un instant d'hésitation. Puis, fièrement.

— Mon père l'était, répondit-il.

— Eh bien, continua gravement la jeune fille, moi, Yolande-Henriette-Aurore de la Tremblaye, fille de Louis-Ma-

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ximilien, sire et baron de la Tremblaye, en son vivant greffier du point d'honneur et lieutenant de nos seigneurs les maréchaux de France pour la province d'Anjou, où nous sommes, c'est au nom de votre père et du mien, au nom du tribunal que représentait ce dernier et de toute la noblesse française soumise à sa juridiction, que je vous défends de croiser le fer avec cet aventurier...

— Oh!...

— Et songez-y bien : il n'est plus question ici de m'accorder une faveur, et ce que je vous dis en ce moment vous engage aussi sûrement que si le bâton d'ébène d'un sergent de la connétablie vous avait touché à l'épaule ; car c'est de par le roi et de par l'honneur que je vous parle. ..

— Oh!

— Vous mesurer avec un pareil adversaire serait déchoir à votre rang ; for faire au respect que vous vous devez à vous-même et aux traditions de dignité que vous ont léguées vos ancêtres; infliger, enfin, à cette noblesse, à laquelle nous appartenons tous les deux, une injure cent fois plus sanglante que celle dont vous vous obstinez à me venger...

— Oh...

Mademoiselle de la Tremblaye appuya :

— Une injure que je ne vous pardonnerais de ma vie...

Quand la jeune fille lui avait rappelé « son rang, sa noblesse, ses ancêtres », vous auriez pu voir le visage de notre héros se couvrir d'une épaisse rougeur, — et les trois interjections répétées, dont il s'était borné à ponctuer le langage de son interlocutrice, avaient été l'expression de l'embarras, non moins que de la surprise, que ce langage déterminait chez lui...

Il est constant, d'un autre côté, qu'il n'avait qu'une notion excessivement vague de l'existence et des attributions de ce fameux tribunal « du point d'honneur », qui, institué à la fin du règne précédent, avait pour mission d'empêcher les duels, si fréquents entre gentilshommes, ^interposant dans les querelles de ces derniers pour en apprécier les causes et pour en arrêter les effets...

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Mais devant les dernières paroles d'Aurore et devant lo ton résolu qui les soulignait :

— Mademoiselle, mademoiselle, s'écria-t-il, je me rends. Il remit l'épée au fourreau.

Ensuite, s'adressant à Asdrubal :

— C'est bon, ajouta-t-ii. Va-t'en. On te fait grâce.

Or, pendant le dialogue du Breton et de la voyageuse, le bandit avait opéré sa retraite vers son cheval.

Le notaire de Nantes, l'armateur de Paimbœnfet les deux marchands de sardines du Groisic ne s'occupaient guère de lui, en vérité. Pas plus, du reste, que du colloque des deux jeunes gens. Ils regardaient « leur pauvre argent » fuir à travers champs, emporté par l'ingénieux Brise-Serrure, — Brise-Serrure, qui avait de l'avance et à qui ses trois compagnons donnaient en vain la chasse de tous les jarrets de leurs montures essoufflées.

Quant au conducteur Vincent Paquedru, il s'absorbait à chercher s'il n'était pas resté dans la poussière de la roule quelque menue pistole échappée du magot fugitif.

Une exclamation de joie sauvage répondit à Jocl. Cordebœuf avait bondi en selle. Il tenait la bride de son cheval entre ses dents et avait dans chaque main un pistolet tiré de ses fontes.

— Oui, oui, grinça-t-il, vous me faites grâce, mes tourtereaux; mais je ne vous fais pas grâce, moi !

11 visa.

Les deux détonations éclatèrent en même temps.

Plus rapide que la pensée, notre héros s'était jeté devant mademoiselle de la Trerablaye. Un sillon sanglant se dessina sur son front. Il chancela en portant la main à sa poitrine.

Aurore avait poussé un grand cri.

— Adieu, mon fier-à-bras ! hurla le bandit ivre de colère et de triomphe. Et, vous la belle, au revoir 1...

Il éperonna sa monture, qui partit comme un ouragan. Le groupe formé par maître Lebiniou, Simon Prieur, Yves Guérinec et Pierre Trogofïse trouvait sur son passage. Tous quatre, bousculés, roulèrent sur le sol...

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Ils n'étaient pas relevés qu'Asdrubal était déjà loin...

Rendons-leur toutefois cette justice, que, aussitôt remis sur leurs pieds, ils s'étaient élancés, pour lui porter secours, vers le blessé, que Vincent Paquedru, de son côté, s'apprêtait déjà à soutenir... ,

Mais alors avait surgi une péripétie imprévue :

Ce n'était point le blessé qui était tombé...

Celui-ci, au contraire, en se raffermissant sur ses jambes, avait refusé du geste l'aide que lui offrait le conducteur...

C'était mademoiselle de la Tremblaye qui venait de se trouver mal à la vue de la blessure qui déchirait le front de notre héros. Ses traits s'étaient couverts d'une pâleur mortelle ; ses yeux s'étaient fermés ; son corps avait fléchi — et Joël n'avait eu que le temps d'ouvrir les bras pour la recevoir dans sa chute...

Maintenant, il penchait vers elle son visage qui ruisselait de sang, — et, sans souci de son propre état, tout entier à l'anxiété dans laquelle le plongeait cette pâmoison soudaine :

— Mademoiselle, s'écriait-il, mademoiselle, revenez à vous!... Qu'éprouvez-vous?... Où souffrez-vous?... Mon Dieu ! parlez-moi, je vous en prie !

Mais Aurore ne répondait pas. Son évanouissement prenait peu à peu le caractère d'une violente attaque de nerfs. Des mouvements saccadés agitaient ses membres, et des gémissements sourds s'échappaient de sa poitrine.

Paquedru et les autres voyageurs s'empressaient à l'envi autour d'elle.

— Si on lui tapait dans le dos? insinuait le conducteur.

— Il serait préférable, déclarait le notaire, de lui faire respirer des sels.

Yves Guérinec opinait :

— Parlez-moi d'une bonne verrée de cidre chaud ! Et Pierre Trogoffappuyaic :

— Avec les quatre épiceset une pincée de poivre... L'armateur de Paimbœuf était, lui, pour les moyens simples et économiques.

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— Il n'y a rien de tel, affirmait-il comme une potée d'eau fraîche à travers la figure...

En ce moment, le roulement d'une voiture retentit sur la route. C'était le carrosse de M. le chevalier d'Herblay qui arrivait, dans un nuage de poussière, avec le fracas et la rapidité de la foudre. En quelques minutes, il eut atteint le groupe formé par la malade et par les voyageurs du coche. Ce dernier, toujours station naire, occupait le milieu du chemin. En en approchant, les postillons et l'escorte du chevalier furent obligés de ralentir l'allure de leurs chevaux, dont le mors était blanc d'écume.

— Place ! crièrent les laquais de l'escorte.

Et les postillons :

— Gare là-bas! gare là doncl

En même temps, le vieux seigneur baissa Tune des glaces du véhicule :

— Qu'est-ce? demanda-t-il.

— Qui que vous soyez, répondit Joël, au nom du ciel, venez-nous en aide! Voyez cette jeune dame !... Elle se meurt.

— Une dame qui se meurt!... Postillons, arrêtez!... Attendez, monsieur : je suis à vous.

On obéit. La portière du carrosse s'ouvrit, et le gentilhomme en descendit avec une aisance que l'on n'eût point soupçonnée chez une personne de son âge. Il s'avança vivement vers notre héros, et avec l'accent de la surprise:

— Mais vous êtes blessé, monsieur !...

— Oh! moins que rien !... Une égratignure!... Ne vous occupez pas de moi, de grâce !

Le vieillard regarda Aurore, toujours sans connaissance dans les bras du Breton. La merveilleuse beauté de la jeune fille lui arracha, tout d'abord, une exclamation d'admiration involontaire. Puis, après un instant d'examen :

— Rassurez-vous, reprit-il. Il n'y a aucun danger. Cette personne est simplement sons l'empire de l'une de ces crises nerveuses comme les femmes en éprouvent souvent après une violente émotion, — et, sans être un grand médecin, je crois pouvoir y remédier...

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Puis encore, élevant la voix :

— Holà! Esteban, Pédrille, un manteau!... Et vous, Bazin, ma irousse de voyage!

Les deux objets furent immédiatement apportés.

— Etendez ce manteau par terre, continna M. d'Herblay... Couchez dessus cette pauvre enfant... C'est cela... Maintenant, que quelqu'un s'agenouille auprès d'elle et lui soulève doucement la tête.

Joél ne laissa à personne le soin d'exécuter les ordres du docteur improvisé.

Celui-ci tira de sa trousse un couteau à lame de vermeil et un mignon flacon de cristal. Il se baissa vers mademoiselle de la Tremblaye, se servit de la lame du couteau pour lui desserrer, avec des précautions infinies, les mâchoires qui s'étaient rapprochées dans un spasme, introduisit dans l'interstice le goulot du flacon, et versa dans la bouche de la jeune fille quelques gouttes d'une liqueur que contenait celui-ci.

Aussitôt, les couleurs de la vie revinrent aux joues d'Aurore ; son sein s'apaisa ; ses plaintes et ses convulsions cessèrent comme par enchantement.

— Que vous disais-je ? fit le chevalier en se relevant. Ce calmant est souverain pour les affections de ce genre. Voilà notre malade hors des griffes du mal.. .

— Cependant, objecta le Breton, elle ne rouvre pas les yeux...

— Parce qu'à la période d'agitation a succédé celle d'abattement, de prostration qui en est la conséquence obligée; mais mademoiselle ne tardera pas à recouvrer ses sens et à ne plus se ressentir en rien d'un accident, en somme, fort commun chez les personnes de son sexe...

Puis, avisant le front ensanglanté du jeune homme :

— Mais, vous-même, il faudrait songer à vous panser. Joël eut un geste d'insouciance.

— Bon ! une compresse d'eau salée et il n'y paraîtra plus!... Une écorchure, voilà tout!... La balle n'a guère fait qu'effleurer la tempe...

— Pourtant, intervint le tabellion, vous avez essuyé deux coups de feu...

— Oui, s'informa Simon Prieur, qu'est devenu l'autre projectile?

— Il me semblait, ajouta le conducteur, qu'il vous avait atteint en pleine poitrine.

— Nous vous avons vu chanceler, appuyèrent les deux marchands de sardines.

Du moment que la jeune fille était hors de danger, notre héros paraissait avoir recouvré toute sa bonne humeur.

— Jarnidieu ! fit-il avec gaieté, le bandit m'avait bien visé. La balle a touché là, au-dessus du nombril. Par bon. heur, elle s'est aplatie sur la ceinture de cuir que je porte sous mon habit et qui renferme ma petite fortune : cinq cents livres en bons écus...

— Vraiment !...

— C'est-à-dire que, si j'avais eu une liasse de billets de caisse au lieu de numéraire sonnant et trébuchant, j'avais le coffre perforé... Tandis que j'en suis quitte pour une contusion... Par exemple, le choc a été rude...

— Recevez tous mes compliments, reprit le vieux seigneur avec une affectueuse bonhomie: vous aviez certes là de l'argent bien placé.

Puis, après avoir consulté une grosse montre, enrichie de diamants, qu'il sortit de la poche de sa veste :

— Je vous demanderais volontiers comment tout cela estarrivé ; mais le temps me presse, et, d'ailleurs, notre intéressante malade a encore besoin de notre office. Serait-ce votre sœur, par hasard?

— Non, monsieur.

— Votre fiancée peut-être ?

— Pas davantage.

— Alors vous êtes son parent, son ami ?

— Je ne la connais que pour voyager, depuis vingt-quatre heures, avec elle.

— Savez-vous où elle se rend ?

— A Paris, comme moi, si j'ai bien entendu.

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— Parmi vos compagnons de route, a-t-elle quelqu'un de sa famille ?

Il y eut à la ronde une protestation négative.

— Dans ce cas, je l'emmène, déclara le chevalier.

— Vous l'emmenez 1 s'exclama Joël.

Le maître de Bazin sourit :

— Oh ! lit-il, pas, du moins, jusqu'au terme de son voyage I

Ensuite, s'adressant à Vincent Paquedru :

— Où relayez-vous à Saumur ?

— A l'auberge du Héron d'Or, dans le faubourg Saint- Jean, où je laisse à mes voyageurs le loisir de se restaurer.

— Et combien vous faut-il pour y arriver ?

— Dame ! une heure et demie au bas mot.

— - Eh bien, vous y retrouverez votre voyageuse, que j'y conduis dans mon carrosse, qui y sera rendue une heure, pour le moins, avant vous, et qui aura pasaé ce temps à prendre un repos nécessaire et à recevoir, des filles de chambre de cet établissement, des soins que des femmes seules peuvent donner à une femme.

Le conducteur s'inclina :

— Gomme il convient à Votre Seigneurie.

M. d'Herblay fit un signe à ses gens :

— Transportez mademoiselle dans ma voiture et installezla à ma place. Je m'assiérai, avec Bazra, sur la banquette de devant.

Comme deux des laquais s'avançaient, afin d'exécuter cet ordre, vers mademoiselle de la Tremblaye, qui, toujours inanimée, semblait dormir sur le manteau, notre héros fit un mouvement pour s'interposer entre eux et la jeune fille.

— Monsieur, balbutia-t-il, je...

Mais le chevalier le regarda d'un air tellement grand seigneur, qu'il s'arrêta, ne sachant plus comment achever...

— Mon jeune maître, prononça tranquillement le vieil-

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lard, je n'aurai pas l'indiscrétion de tous demander de quel droit vous prétendriez vous opposer à cet acte d'humanité...

Joël baissa la tête, interdit...

Le gentilhomme continua, avec une douceur grave, tandis que les laquais emportaient Aurore vers le carrosse :

— C'est bien. N'en parlons plus. J'accepte l'expression des regrets qui se lisent sur votre figure, et je vous pardonne de bon cœur d'avoir failli oublier que mademoiselle est sous la sauvegarde de mon honneur.

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Vingt-cinq minutes plus tard, le carrosse du chevalier d'Herblay s'arrêtait, à Saumur, devant l'auberge du Héron d'Or.

Au tapage des chevaux qui soufflaient, — les flancs luisants et fumants de sueur, — des sonnailles pendues à leur cou, des postillons qui faisaient claquer leur fouet à tour de bras et des laquais qui vidaient les arçons en appelant, maître Hermelin, le propriétaire de l'établissement, s'était empressé d'accourir, — avec sa femme, ses deux filles et toute sa domesticité, — pour recevoir le voyageur qui lui arrivait en si bruyant et si somptueux équipage.

Celui-ci avait demandé, de l'intérieur du véhicule :

— Le maître de cette hôtellerie ?

— C'est moi, monseigneur, avait répondu l'aubergiste en se confondant en révérences.

— Faites préparer sur-le-champ votre plus belle chambre et votre meilleur lit.

— Sur-le-champ, oui, monseigneur.

Et le digne Hermelin avait ajouté avec un légitime orgueil :

— La plus belle chambre, c'est la mienne, et le meilleur lit, c'est le mien.

Le vieux seigneur, qui ne l'avait pas entendu, était

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descendu de voiture. Il s'était retourné, ensuite, pour offrir galamment la main à mademoiselle de la Tremblaye.

— Venez, ma chère enfant, dit-il.

Aurore descendit à son tour. Elle était entièrement revenue a elle ; mais, encore toute faible et toute pâle de l'assaut subi, elle avait peine à se soutenir.

— En vérité, monsieur, commença- t-elle, comment pourrais-je jamais reconnaître...

Le chevalier l'interrompit en posant un doigt sur sa bouche:

— Chut ! plus un mot ! Votre médecin extraordinaire vous interdit de vous fatiguer en parlant.

Il appela d'un signe la femme et les filles de l'hôte :

— Je confie mademoiselle à vos soins. Conduisez-la à la chambre que je viens de retenir et demeurez à sa disposition. Mon majordome vous accompagnera, pour me prévenir s'il survenait quelque incident qui nécessitât ma présence.

Puis, s'adressant à Aurore :

— Allez, ma charmante malade, et prenez sans crainte un repos qui achèvera de vous remettre. Je veillerai à ce que vous soyez avertie de l'instant précis où vous devrez continuer votre voyage. Alors, seulement, je vous permettrai de me remercier d'un service que tout galant homme, du reste, vous aurait rendu à ma place.

Mademoiselle de la Tremblaye lui adressa un sourire de gratitude et entra dans l'auberge, appuyée au bras de l'épouse Hermelin et suivie des filles de celle-ci, ainsi que du majordome Bazin, lequel grognonnait in petto de la corvée.

Le maître de ce dernier allait les imiter, lorsqu'un quidam, — assis sur un ban;; de pierre qui flanquait la porte du Héron d'Or, — se leva pour le saluer...

— Hé ! mais je ne me trompe pas 1 s'exclama le vieillard. M. de Boislaurier à Saumur ! Par ma foi, je vais m'écrier avec un personnage de comédie:

La place m'est heureuse à vous y rencontrer!

-- - C'est pour moi qu'est le bonheur, repartit l'autre en saluant derechef, de retrouver ici si inopinément...

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A LA RECnERGIIE D'UN PÈRE 33

— M. le chevalier d'Herblmj, dit le voyageur en soulignant d'un accent significatif le nom et le titre sous lesquels il jugeait opportun de se dissimuler.

Un clin d'œil de son interlocuteur lui fit voir qu'il avait été compris.

M. de Boislaurier était un homme d'un âge mûr, et d'une physionomie sérieuse et discrète. Botté et éperonné comme un courrier de cabinet, il portait un costume de chasse en velours chamois, avec la plume et les rubans de même couleur. Après avoir serré la main du chevalier, il reprit, en parlant haut, à l'intention de ceux qui auraient pu l'entendre :

— J'avais pris rendez-vous en cette ville avec un mien ami, qui habite les environs, pour courre le cerf sur ses terres ; quelque affaire l'aura retenu, car je l'attends en vain depuis une couple de jours... 0**-&vJjÎu

— Et vous vous dites sans doute, avec le— f%#tete de Molière, qu'on désespère alors qu'on espère toujours...

— Parbleu ! oui, je commence à perdre patience, et, pour un rien, je reprendrais le chemin de la capitale...

— S'il vous convient d'y retourner, ce soir, avec moi, dans mon carrosse...

En dialoguant de la sorte, nos deux gentilshommes avaient pénétré dans* la salle à manger du Héron d'Or.

— Ces messieurs me feront-ils la gmee de prendre leur repas chez moi? s'informa l'hôte en se pliant, comme s'il avait eu une charnière au bas de l'écume, devant des clients de cette importance.

— Hé ! mais, opina le chevalier, voilà une demande tournée de la belle laçon !... Avec des révérences qui sentent le courtisan d'une lieue !... Versailles et Saint-Germain transplantés à Saumur )

— C'est que, repartit l'aubergiste en se redressant avec fierté, c'est que je n'ai pas toujours travaillé en province, et que, tel que vous me voyez, je sors de la bouche de M. de Villeroy.

— Le menin de Sa Majesté!... Et l'une dos plus fines

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bouches de France !... Malpeste ! la chère doit être exquise ici!... Vous plaît-il que nous en goûtions de compagnie, mon cher monsieur de Boislaurier?

— Gomment donc?... Très volontiers î... Ce me sera honneur et plaisir que de m'asseoir à votre table.

M. d'Herblay se tourna vers Hermelin.

— Ainsi, voilà qui est entendu. Nous dînons chez vous, mon ami. Vous nous servirez dans une demi-heure. Et que Ton se distingue. Vous avez de la marge. Allez à vos fourneaux. Pendant ce temps, monsieur et moi, nous renouvellerons connaissance.

— J'y vais, messeigneurs, j'y vais, et vous serez contents, je vous jure.

Et l'hôtelier se retira avec force salamalecs.

Aussitôt que la porte se fut refermée derrière lui, le vieux seigneur se rapprocha vivement de son compagnon et, quittant le ton enjoué qu'il avait conservé jusqu'alors :

— C'est pour moi que vous êtes ici, n'est-ce pas, Boislaurier? demanda-t-il en mettant des sourdines a sa voix.

— Oui. monsieur le duc, répondit l'autre avec respect.

— Vous venez de la part du P. La Chaise?

— C'est lui qui, informé de la route que vous aviez adoptée pour revenir à Paris...

— Oui, la route par mer : de Bayonne à Saint-Nazaire...

— C'est lui, dis-je, qui m'a envoyé au-devant de vous, et je vous attendais au passage, guettant tout ce qui arrivait de Nantes, dans cette petite ville, dans cette modeste auberge, où j'étais certain que notre rencontre ne serait remarquée de personne. «

— Vous avez agi sagement. Mon retour en France doit être encore, pour quelque temps du moins, ignoré du roi et de la cour... Et vous m'apportez des nouvelles?

— De graves nouvelles.

— Oh î oh ! de quel air vous me dites cela I Un air qui fait monter ce mot : grave du y osîtif au superlatif!

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— Très graves, en effet. Jugez-en : mademoiselle de Fontange est morte.

Le vieillard ne put retenir un cri :

— Morte !

— Hélas !

— A vingt-deux ans!... C'est affreux!... C'est impossible !

— Ce n'est que trop vrai, cependant, et je suis chargé par le P. La Chaise de vous donner tous les détails de ce mystérieux événement...

— Mystérieux?...

— Si mystérieux, que l'histoire elle-même restera peutêtre impuissante à déchiffrer cette funèbre énigme !

M. d'Herblay s'était assis, le sourcil froncé. D'un geste, il invita M. de Boislaurier à prendre un siège à ses côtés. Puis, se penchant vers lui comme s'il avait peur que les murs de cette salle d'auberge eussent des oreilles pour recueillir les paroles qui allaient s'échanger :

— Voyons, dit-il, assez d'énigmes. Ce sont des faits qu'il me faut. Parlez sans réticences et n'omettez rien de ce qui pourra m'éclairer.

Ouvrons ici une parenthèse nécessaire pour toucher quelques mots de la pauvre morte dont s'entretenaient les deux gentilshommes, — de cette « belle statue de marbre », comme la définissait madame de Sévigné, qui a conquis sa popularité d'outre- tombe, non pas pour avoir été L maîtresse d'un roi, mais pour avoir laissé son nom à une coiffure.

C'était une charmante personne, dont le [seul défaut, — si, toutefois, c'en est un, — était d'avoir les cheveux d'un blond un peu ardent. Sa beauté froide et sans animation n'avait pas plu, dès l'abord, à la cour, — et Louis XIV avait dit, en la voyant chez la seconde Madame, dont elle était fille d'honneur :

— Bon, voilà un loup qui ne me mangera point. Le prince se trompait.

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Présentée au roi dans une chasse par madame de Montespan, — alors favorite en titre, — qui calculait parfois sur des plaisirs d'un instant pour lui ramener son capricieux amant plus soumis et plus attaché que jamais, mademoiselle de Fontange — d'aucuns écrivent Fontanges avec un s, — parvint, malgré son peu d'esprit, à exciter, à réveiller les désirs de celui-là môme qui s'était promis qu'elle ne serait jamais rien pour lui, et, peut-être à cause de cette résistance, devint-elle plus puissante qu'elle ne l'avait d'abord espéré.

Louis parut affolé de cette nouvelle la Vallière. Il lui donna un appartement magnifique, dont il fit tendre le salon de tapisseries qui représentaient ses victoires. Ce fut à propos de ces tapisseries que le duc de Saint- Aignan, — ce spirituel courtisan qui avait acquis sur le monarque une influence incontestable, à force de complaisance et de souplesse, — improvisa les vers suivants :

Le plus grand des héros paraît dans cette histoire; Mais quoi! je n'y vois point sa dernière victoire ! De tous les coups qu'a faits ce généreux vainqueur, Soit pour prendre une ville ou pour gagner un cœur, Le plus beau, le plus grand et le plus difficile, Fut la prise d'un cœur qui, sans doute, en vaut mille, Du cœur d'Iris enfin, qui mille et mille fois, Avait bravé l'amour et méprisé ses lois.

Les vers n'étaient point bons ; mais Iris Fontange les trouva charmants, et le roi fut de cet avis. Ils eurent dès lors le plus grand succès. Bientôt, un autre événement mit encore davantage la jeune femme en évidence et en faveur.

Un jour, dans une partie de chasse, le vent dérangea sa coiffure. La belle, alors, avec ce goût particulier aux dames, qui fait que jamais elles ne sont mieux habillées que lorsqu'elles s'habillent elles-mêmes : la belle, disons-nous, retint, au moyen d'un ruban œîte coiffure fugitive. Ce ruban était si coquettement attaché et allait si bien à l'air de son visage, que le roi la pria de le garder...

Le lendemain, toutes les femmes portaient un ruban

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pareil. La coiffure était consacrée. On l'appelait coiffure à la Frmtange.

Un peu plus tard, Louis « donnait le tabouret » à la favorite, avec le titre de duchesse et vingt mille écus de pension.

Il y avait de quoi tourner la tête à cette pensionnaire de ?ingt-deux ans, « qui, dit l'abbé de Choisy, était belle cjiïirne un ange, mais sotte comme un panier. » Aussi la îôte lui tourna-t-elle. Maîtresse déclarée, elle s'abandonna tout entière à l'orgueil de sa haute fortune, passa devant la reine sans la saluer, et, distribuant à ses familiers six mille pistoles d'étrennes, offrit à madame de Montespan sa part de ces libéralités princières, inconsciente de l'humiliation qu'elle lui infligeait ainsi. C'est ce qui faisait écrire madame de Se vigne.

« Madame de Montespan est enragée. Elle pleura beaucoup hier. Yous pouvez juger du martyre que souffre s:n orgueil. »

L'altière Athénaïs se borna-t-elle à pleurer ?

Il est permis d'en douter.

Après ses couches, mademoiselle de Fontange s'était retirée, un peu souffrante, à l'abbaye de Chelles, d'abord, puis au couvent de Port-Royal, à Paris.

Le duc de la Feuillade avait mission du roi d'aller y prendre de ses nouvelles trois fois la semaine

Un matin, il annonça inopinément à son maître que la favorite était à toute extrémité et qu'elle demandait, pour dernière grâce, de faire ses adieux au père de son enfant. Louis se défendit longtemps de se rendre à ce désir ; mais son confesseur, dans l'espoir que l'aspect de cette mort serait une salutaire leçon pour le monarque trop mondain, le détermina à cette visite. Il s'en vint donc à Port-Royal, où il trouva la malade si changée que, tout insensible qu'il parût, il ne put retenir ses larmes.

— - Oh ! maintenant, s'écria la pauvre jeune femme, je puis mourir contente, puisque mes derniers regards ont vu pleurer mon roi.

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Elle expira, en effet, trois jours après. Les médecins attn. buèrent à une perte de sang ce décès si prématuré et sj prompt. Oui, mais voulez-vous savoir ce qui se répéta sous le manteau à la cour et par la ville?

Ecoutez la conversation du chevalier d'Herblay et de M. de Boislaurier.

— Il est constant, concluait celui-ci, que mademoiselle de Fontange a succombé aux suites de trois imprudences également fatales : la première a été, connaissant celle qu'elle remplaçait, de l'insulter de tout l'éclat de son triomphe ; la seconde, l'ayant ainsi bravée, de prendre à son service un valet qui sortait de la maison de la vindicative marquise ; la troisième, enfin, n'ignorant point d'où venait ce valet, d'accepter de ses mains une tasse de lait et de la boire d'un seul trait, un soir qu'elle avait chaud et soif.

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M. d'Herblay n'était point un homme sensible. Il était de cœur sec, comme tout vieillard qui a jadis beaucoup aimé les femmes ou qui en a été beaucoup aimé. Aussi avait-il écouté sans sourciller l'aventure tragique de cette pauvre fille, morte, — tuée peut-être, — à la fleur de l'âge et dans tout le resplendissement de la beauté et de la faveur.

— Oh ! oh ! se borna-t-il à dire, savez-vous que c'est une accusation terrible que celle que vous formulez là ?

~- Ce n'est pas moi qui la formule : c'est l'opinion publique, ce sont les circonstances, c'est l'enquête à laquelle ont procédé la Chambre ardente et son président La Reynie, que le roi a commis pour connaître de cette affaire des poisons quia épouvanté tout Paris...

— Et quel a été le résultat de cette enquête ?

— Il a établi péremptoirement qu'après avoir essayé de supprimer sa rivale au moyen d'étoffes et de gants empoisonnés que devaient lui offrir deux coquins, — un valet de chambre appelé Romani et un certain Bertrand, ex-employé à Lyon chez un marchand de soieries, — et qu'après avoir demandé à la Filastre, une Locuste patentée, « de quoi se défaire de mademoiselle de Fontange sans qu'il y parût », madame de Montespan s'est décidée à s'adresser à la Voisin par l'entremise d'une fille des OEillets, sa suivante...

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40 LE FILS DE POUTflOS

— Hé ! ne m'est-il pas revenu que celte Voisin avait été jugée, condamnée et exécutée?

— Certes ; et en grande hâte même, de crainte qu'elle ne parlât...

— La question a dû, cependant, lui délier la langue... — - En effet; mais, sur un ordre venu de Saint-Germain,

ses dépositions ont été transcrites sur des cahiers séparés dont la chambre de l'Arsenal n'a pas eu connaissance et que Sa Majesté s'est réservé de brûler. Les déclarations de la Filastre ont été Fobjet de mesures analogues. On a suspendu les interrogatoires de Romani et de Bertrand. Enfin, Louvois a ménagé entre le roi et son ancienne maîtresse un lôte-à-tête dans lequel cette dernière a passé, dit-on, des larmes aux récriminations et des récriminations à la hauteur...

Le chevalier haussa les épaules.

— Parbleu ! fit -il flegmatiquement, il n'est pas difficile de reconstruire la scène : Le roi interroge, non sans un certain trouble ; il accuse ; il réclame des aveux qu'on lui refuse avec indignation, tout au moins des témoignages de repentir qu'il ne parvient pas davantage à obtenir. L'accusée a commencé par pleurer. Bientôt, selon la tactique invariable des femmes, elle intervertit l'ordre des situations : c'est elle qui prend, à son tour, l'offensive; c'est elle qui reproche à son juge les infidélités dont il s'est rendu coupable, — cause première de ses déportements et de son crime. Ce crime, c'est la jalousie qui le lui a fait commettre ! C'est l'excès de la passion ! C'est la flamme qui la dévore ! Les hommes excusent volontiers les fautes dont ils sont la cause. Et Louis, qui se croit un dieu, est plus homme que les autres hommes. Je le vois ajouter foi à ces protestations, respirer cette adoration comme un encens, s'enivrer de cette passion comme d'un nectar. Querelle de harem, après tout. Une de ses maîtresses en a intoxiqué une autre ; oui, mais c'était pour professer seule son culte prosterné devant l'idole commune. Quelle flatterie pour son orgueil!... Car ce Jupiter olympien, dont un froncement de sourcil ébranle l'Europe

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k LA RECHERCHE D'UN PERE 41

entière, est plus faible qu'un écolier de quinze ans, plus niais qu'un clerc de procureur et plus crédule qu'un des badauds de son Paris, devant l'aiguillon de ses sens et le chatouillement de son amour-propre!... Si bien, qu'il a tout pardonné, tout justifié, et que voilà la fière Athénais mieux en cour et plus puissante que jamais !...

— Si puissante, appuya M. de Boislaurier, que les Provinces-Unies et l'Empire ont jugé opportun de traiter avec elle par ambassadeurs. J

Le vieux seigneur regarda son interlocuteur avec étonnement :

— Çà, que me dites-vous là? fit-il.

— Je dis qu'un envoyé du prince d'Orange et un autre de la cour de Vienne se sont abouchés avec la favorite en vue des accommodements de paix qui vont se conclure prochainement.

D'Herblay tressauta :

— La paix! On va signer la paixl Voyons, mon pauvre Boislaurier, êtes-vous dans votre bon sens ?

— On va signer la paix, monsieur le duc, à telle enseigne que la ville de Nimègue a été désignée pour servir de lieu de réunion aux plénipotentiaires qui en discuteront les conditions.

— Et l'Espagne, que je représente ; l'Espagne, qui n'est entrée dans la coalition contre Louis XIV que sur les instantes prières du Stathouder et de l'Empereur ; l'Espagne n'est pas informée d'un événement de cette importance !

— On l'ignore encore à Saint-Germain comme à la Haye et comme à Vienne. Rien n'est plus certain, cependant. C'est la Hollande qui se dispose à se séparer la première du reste des coalisés. Aussi Guillaume de Nassau a-t-il dépêché à Paris un homme de confiance chargé d'offrir à madame de Montespan un cadeau de dix mille ducats, si elle persua dait à Sa Majesté de ne pas se montrer exigeante envers la République, qui a le plus souffert de la guerre et qui en est le plus fatiguée

— Et qu'a répondu la marquise à cette offre ?

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— Elle a répondu qu'elle se faisait forte de décider le roi à évacuer toutes ses conquêtes sur le territoire ennemi, à rendre Maëstricht et à payer moitié des frais de la campagne.

— Et l'Empereur, qu'a demandé, qu'a donné l'Empereur ?

— C'est une rente de dix mille florins qu'il a mise aux pieds de la favorite, — et celle-ci, en échange, s'est engagée à lui faire remettre Philipsbourg...

— Et Charles II, mon auguste maître, que devient-il en tout ceci?

La voix du questionneur avait une nuance d'ironie.

— Le roi d'Espagne, isolé, sera obligé d'accepter ces conditions et de nous céder probablement le comté de Bourgogne, Valenciennes, Bouchain, Aire, Cambrai, Saint-Omer, Maubeuge, Dînant et Charlemont.

— Voyez-vous cela ! L'appétit vient en mangeant. Décidément, Louis n'est pas le roi-soleil : c'est le roi-chancre.

Et le vieux seigneur serra ses doigts, qui claquèrent les uns sur les autres.

Ensuite, il interrogea :

— Comment avez-vouspu savoir?...

— Cette suivante de la marquise, la des OEillets, dont je vous ai parlé tout à l'heure...

— Eh bien?

— Elle est tout entière à notre dévotion et c'est elle qui a procuré au P. La Chaise une copie des lettres échangées entre sa maîtresse et les deux envoyés.

— - L'écriture est une ingénieuse invention. Les lettres courent la poste. Oui, mais les copies restent.

Il y eut un instant de silence.

Pais, le vieillard reprit, le front plissé et le ton bref:

— - Monsieur de Boislaurier, ce qu'on médite ne peut pas être et ne sera pas. La France est ma patrie, c'est vrai ; mais l'Espagne est ma terre d'adoption. C'est elle qui m'a recueilli, proscrit et fugitif, lorsque Louis XIV m'avait mis au ban du royaume ; c'est elle qui m'a fait duc d'Alaméda, qui m'a conféré la grandesse, qui m'a confié le soin de ses

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intérêts auprès du cabinet de Saint-Germain. Je ne souffrirai pas qu'on humilie ma seconde mère. Un peu pour elle ; beaucoup pour moi. L'Espagne est la puissance catholique par excellence : l'amoindrissement de son influence dans le concert européen serait contraire à nos vues de légitime ambition... Songez, d'ailleurs, que Palliance de la France avec les calvinistes de Hollande et avec les luthériens d'Allemagne porterait un coup terrible à la compagnie de Jésus à laquelle nous appartenons tous les deux et dont je suis le chef suprême... Le protestantisme, voilà l'ennemi. Il apporte avec lui cet esprit d'examen qui est la ruine du pouvoir de l'Eglise, basé sur la foi des peuples. La France tient, pour longtemps, la tête de l'Europe. Si le protestantisme y prend pied, —et il l'a déjà dans les Cévennes, —s'il s'y acclimate, s'il parvient à y dominer, c'est pour lui l'empire du monde ; c'est la persécution retournée contre nous : c'est notre compagnie forcée de lâcher pied, obligée de disparaître, honnie, chassée, traquée, — poussée peut-être, de l'exil de Calvin, dans la prison de Luther et jusqu'au bûcher de Jean Huss et d'Etienne Dolet...

— Mon Dieu, je pense comme vous, repartit son interlocuteur, et j'ai les mêmes appréhensions; mais comment empêcher?...

L'ex-mousquetaire montra sous ses lèvres minces des dents qui étaient les belles dents adorées, un demi-siècle auparavant, par Marie Michon :

— Ne suis-je pas là? poursuivit-il. Vous m'avertissez: c'est bien. Le proverbe prétend qu'un homme averti en vaut deux. Un homme ordinaire, soit : un homme comme moi en vaut mille... A-t-on oublié que j'ai lutté avec Richelieu, le grand cardinal, comme avecMazarin, le grand politique?... ïl est vrai qu'en ce temps-là, j'avais des auxiliaires que je n'ai plus... Mais quoi ! n'ai-je pas, tout seul, tiré de la nuit d'un cachot où la raison d'Etat l'avait enseveli et où il esj retourné, hélas! ce second fils d'Anne d'Autriche, <<3 frère jumeau de Louis XIV, qu'un instant j'ai substitué, sur le trône de France, au royal amant de la Montespan : entre-

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prise insensée, inouïe, incroyable, et qui n'a échoué, cependant, que parce qu'elle s'est heurtée à l'honnêteté d'un niais sublime, — de Fouquet, qui expie aujourd'hui à Pignerol sa sotte grandeur d'àme et son imbécile loyauté?... Croyez-moi, quand on s'est attaqué à des œuvres de cetle taille, quand on s'est mesuré avec de pareils adversaires, on n'a crainte ni souci d'une poupée de cour.

L'ancien frondeur, l'ancien évêque de Vannes, l'ancien conspirateur s'arrêta, un peu essoufflé par ce regain de verdeur.

11 continua, après une pause, sur un mode plus calme et plus lent :

— Il est constant que cette pauvre Fonlange était entre nos mains un instrument précieux, et que son manque d'intelligence nous servait mieux que toute la furie d'esprit des Mortemart... L'instrument est brisé, il s'agit de le remplacer. Nous chasserons l'alliée de l'Empereur et de Guillaume d'Orange... Oh! mais sans avoir recours à la main criminelle qui élabore le poison et à celle plus coupable qui le verse... Nous baltrons la marquise avec ses propres armes : en lui opposant dans le cœur du roi une femme d'un charme plus capiteux, plus subjugant, plus fascinateur, — une créature plus enchanteresse encore que sa devancière, et non moins docile à nos ordres, non moins dévouée à nos projets...

— Nous y avions bien songé, le P. La Chaise et moi. Mais la chose n'est peut-être pas aussi facile que vous paraissez le croire. Considérez, en effet, que tout ce qu'il y a de beautés à la cour a déjà subi la loi du capricieux monarque, sans parvenir à le fixer ou à exercer sur ses actes une influence appréciable : c'est ainsi que le règne de madame de Soubise et de madame de Ludre n'a duré que quelques instants...

— Aussi n'est-ce pas à la cour que je chercherai cette Circé...

— Où la trouverez-vous alors '?

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k LA RECHERCHE D'UN PÈRE 45

— Je n'en sais rien ; mais, du moment qu'il me la faut, je la trouverai, soyez tranquille.

— Dieu vous entende I

L'ancien prélat eut un sourire de sphinx :

— Dieu m'entend toujours, dit- il; cela dépend sans doute de ce que je le prie très haut.

Il ajouta d'un ton redevenu léger:

— En attendant, dînons sans nuage ; car voici, ce me semble, notre hôte qui vient nous annoncer que l'on va nous servir.

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C'était Hermeiin, en effet :

— Ces messieurs, s'informa-t-il avec force courbettes, désirent- ils que je dresse leur couvert dans cette salle commune?

— Pourquoi non ?

— C'est que, dans un instant, les voyageurs du coche de Nantes vont s'asseoir à cette table que vous voyez, là, près de la fenêtre.

— Bon! que nous importe? fit le chevalier. La compagnie ne nous gêne pas.

Quelques minutes plus tard, un tintement de grelots retentit au dehors.,.

C'était la lourde machine qui arrivait cahin-caha, en pratiquant le précepte du sage : Hâte-toi lentement. Presque aussitôt, les patients qu'elle expectora firent irruption dans la salle à manger. Notre héros entra le dernier, — s'étant arrêté à la cuisine pour laver sa blessure et pour appliquer dessus» une compresse d'eau salée. Du seuil, son regard sembla chercher quelqu'un. Puis, apercevant M- d'Herblay, lequel était en train d'attaquer un potage, il marcha vivement vers lui, et, mettant le chapeau à la main :

— Monsieur, quesiionna-t-il, me sera- t-il permis de vous

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demander comment se trouve mademoiselle de la Tremblaye ?

— - Monsieur, répondit le gentilhomme, mademoiselle de la Tremblaye, puisque c'est ainsi qu'on la nomme, repose présentement — en parfaite santé, je suppose, —et j'ai lieu d'espérer que, tout à l'heure, elle sera en état de continuer sa route.

— Ah î merci, monsieur, grand merci 1 Ensuite, avec embarras :

— Monsieur, poursuivit le jeune homme, il faut encore que vous me permettiez de vous présenter mes très humbles et mes très sincères excuses...

— Vos excuses?... Et de quoi, je vous prie?

Le Breton se gratta l'oreille:

— D'une mauvaise pensée que j'ai eue...

Le sourire du chevalier se fit amical et doux.

— J'entends, dit-il avec une pointe de malice ; vous vous étiez imaginé que j'allais enlever votre compagne de voyage...

Joël baissa le front. Le vieillard continua en secouant sa tête chenue :

— Oh! la jeunesse! la jeunesse !... Mère de toutes les folies!... Vous n'aviez, cependant, qu'à regarder mes cheveux blancs pour vous assurer combien votre supposition était déraisonnable et malséante...

— Dites ridicule, stupide, odieuse ! s'écria notre héros tout rougissant et tout honteux... Aussi, vous me voyez confus, — si confus même, que je ne sais comment vous exprimer ma confusion... Il est vrai que je ne suis guère qu'un provincial, un campagnard, un sauvage.,. Mais, jarnidieu ! mensonge et moi n'avons jamais passé par la même porte.

Le vieux seigneur lui adressa un geste affectueux et, en quelque sorte, épiscopal :

— Il y a longtemps que je vous ai pardonné. Dînez en paix et ne péchez plus... en augurant mal du prochain 1

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— Dîner?... Tiens, ma foi, je n'y pensais plus!... J'avais un poids sur l'estomac !..,

11 paraît que le poids venait de disparaître subitement ; car lorsqu'il eut rejoint à table ses compagnons, qui avaient commencé à manger pendant ce temps-là, notre héros eut bien vite fait de rattraper le quart d'heure perdu... j

M. de Boislaurier le fit remarquer au chevalier.

— Oui, murmura celui-ci, un riche et bel appétit. Il ajouta à part lui :

— Il me rappelle mon pauvre Porlhos.

Puis, élevant la voix, comme pour s'arracher au souvenir qu'il venait d'évoquer, en interpellant, de table à table, notre Breton, qui en était à un civet de lièvre, dont il engloutissait un demi-râble :

— Mon jeune ami, ne voudriez-vous pas nous apprendre à la suite de quel événement vous avez reçu cette blessure et ce qui avait motivé la crise nerveuse de votre compagne de vo\age?

— Volontiers, si le cœur vous [en dit.

Et sans se faire prier davantage, Joël entama le récit de la rencontre du coche avec le colonel de Royal-Maraude et le « régiment » de celui-ci, ainsi que de ce qui en était résulté. Ce récit, il l'enleva de verve, avec une franchise et une gaieté qui n'eurent d'égales que sa discrétion et sa modestie, quand il lui fallut se mettre en scène lui-même et parler du rôle qu'il avait joué dans cette tragi-comédie. Lorsqu'il eut terminé et qu'il eut reçu les compliments des deux gentilshommes, M de Boislaurier se pencha vers son compagnon.

— N'êtes-vous pas d'avis que ce garçon s'exprime d'une façon fort décente et supérieure en tous points à l'habit de paysan dont il est affublé?

— Oui, répondit le vieux seigneur, c'est quelque cadet de Bretagne, — hobereau pauvre ou gentdlàtre laboureur* — qui s'en va chercher fortune à Paris, et qui me paraît avoir de quoi faire son chemin : bonne mine, langue bien pendue, du sang-froid, une certaine réserve..

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— Avec cela, râblé comme Milonde Grotone...

— Certes; taillé pour arrêter du doigt les meules de moulin, comme Bernard de Carpio, ou pour arracher les grilles, comme le géant d'Ocana.

Et une ombre voila le visage d'Aramis : rendons-lui, pour un instant, ce nom de sa jeunesse.

Il appuya son coude sur la nappe, son front dans sa main, et songea.

Le nom de Porthos lui revenait involontairement sur les lèvres, comme l'image de Porthos lui revenait, malgré lui. devant les yeux : le Porthos de l'heureux temps de leurs premières prouesses, prestant, étoffé, magnifique sous sa casaque de mousquetaire et son baudrier en broderies d'or, « qui reluisait comme les écailles dont l'eau se couvre au grand soleil ; » le Porthos de la procureuse Coquenard, de l'enclos des Carmes-Deschaux et du bastion Saint-Gervais ; le Porthos, dont le poignet fabriquait un cerceau avec une barre de fer et un tire-bouchon avec le manche d'une pelle à feu...

Puis encore, le Porthos vieilli, mais toujours solide, qui, admis à la table du roi, faisait l'admiration de celui-ci et des courtisans de Versailles par sa façon d'expédier les filets d'agneau, de dévorer les faisans et d'escamoter les terrines de perdreaux et de râles...

Et toujours le Porthos au cœur simple et vaillant, désintéressé, loyal, souriant, invincible, — prêt à se sacrifier au salut des autres comme si Dieu ne lui avait donné sa force que pour cet usage, — et si fidèle à la devise des quatre amis : Tous pour un, un pour tous, qu'il en était resté là-bas, les os écrasés sous une froide pierre, sur une plage bretonne couverte de bruyères et caressée par le vent amer de l'Océan l

Le repas des deux gentilshommes s'acheva dans le silence. Aramis rêvait. M. de Boisîaurier respectait sa rêverie.

A la table voisine, on ne causait pas beaucoup plus. Chacun mettait les morceaux doubles. Vincent Paquedru, qui

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s'était copieusement restauré à la cuisine, n'allait-il pas, d'un moment à l'autre, apparaître au seuil de la salle pour prononcer ce sacramentel: En voiture! la joie des aubergistes, l'effroi des voyageurs, qui est passé de la bouche des conducteurs de coche du dix-septième siècle dans celle de nos tyrans de diligences modernes et de nos employés de chemins de fer.

Après le fruit, le vieux seigneur interpella l'hôtelier:

— Faites atteler, commanda-t-il.

Puis, s' adressant à son compagnon: &

— N'êtes-vous pas d'avis que nous partions, puisque vous acceptez une place dans mon carrosse ?

— A votre entière disposition.

En ce moment, le majordome Bazin surgit sur le pas de la porte:

— Mademoiselle de la Tremblaye, annonça-t-ii, désire présenter ses devoirs à M. le chevalier.

Aurcre entra derrière Bazin. Elle était encore un peu pâle et paraissait un peu émue. D'une démarche noble et gracieuse, elle s'avança vers M. d'Herblay.

— Monsieur, lui dit-elle, on vient de m' avertir que nous étions sur notre départ, et vous ne pensiez pas, je l'espère, que j'allais me séparer de vous sans vous remercier du fond de l'âme des soins que vous m'avez prodigués et des délicates attentions dont vous m'avez entourée sans me connaître.

Le vieillard s'était levé courtoisement pour la recevoir.

— Mademoiselle, répondit-il, je suis trop payé de ces soins — dont vous exagérez certainement la valeur — par la satisfaction que j'éprouve en voyant qu'ils ont pu vous être de quelque utilité. Vous ne vous ressentez plus de votre indisposition, je suppose?

— Grâce au ciel, et surtout grâce à vous...

— Oh ! n'insistez pas sur ce point : ce serait me désobliger, et je vous le demande au nom du service rendu...

— Je me tais donc, puisque vous l'exigez ; mais cette re-

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connaissance, dont vous arrêtez l'expression sur mes lèvres je la garde, sincère et vivace, en mon cœur. . .

Elle ajouta en se tournant vers notre héros, qui, de la table voisine, la regardait et l'écoutait comme on regarderait et comme on écouterait la Vierge:

— Comme celle que je conserve à monsieur, qui m'a défendue, protégée...

Cette phrase sonna ainsi qu'une musique céleste à l'oreille charmée du Breton...

Il chercha à répondre quelque chose de digne, de choisi, de galant...

Mais il ne trouva guère que cette exclamation, qui sortit assourdie et tremblante, de sa poitrine gonflée de plaisir :

— Mademoiselle, oh! mademoiselle!...

Pendant qu'Aurore parlait, le chevalier la dévisageait, la détaillait, la déshabillait, pour ainsi dire avec une singulière attention. La jeune fille s'en aperçut. Elle se sentit mal à l'aise sous cet examen. Elle salua donc et fit un pas pour se retirer. Mais le vieux seigneur, la retenant du geste :

— Pardonnez-moi une question... Votre nom, que l'on m'a seulement appris tout à l'heure, est loin de m'être inconnu... Seriez- vous, par hasard, parente du marquis de la Tremblaye qui fut capitaine des chasses sous le feu roi ?

— Je suis sa petite-nièce, monsieur...

— Un excellent gentilhomme, sur ma foi! De relations fort agréables. Nous nous sommes rencontrés chez des amis communs. N'avait-il pas épousé une veuve, une étrangère, je crois?

— En effet, une Hongroise, la veuve d'un magnat de la province de Pesth.

— Et qui, si je ne m'abuse, lui avait apporté en dot une fortune considérable ?

Aurore sourit tristement :

— C'est cette fortune, murmura-t-elle, qui est la cause de mon voyage à Paris.

— Comment cela ?

— Mon grand-oncle est mort voici tantôt dix-huit mois...

— Ah!

— Il est mort intestat et sans enfants : sa femme l'avait précédé dans la tombe, et sa succession nous serait revenue sans conteste, à mes frère et sœur et à moi, comme héritiers directs de notre père décédé, si elle ne nous était disputée par les deux fils du premier lit de la marquise. Ceuxci prétendent que leur mère n'avait fait donation de tous scb biens au marquis qu'à la condition que ces biens seraient réversibles sur leur tête.

— Et alors?

— Alors on va plaider, et je me rends a Paris pour soutenir le procès, consulter les gens de loi, solliciter les juges.

— Vous vous êtes chargée d'une tâche aussi ardue?

— Il le fallait... Oh ! mais ne croyez pas, monsieur, que ce soit une mesquine avidité qui me pousse : c'est la dure nécessité... Mes parents, que le ciel nous a repris à quelque distance l'un de l'autre, ne nous ont laissé qu'un nom honorable et honoré... Pieu m'est témoin que, si j'étais seule je me contenterais de cet héritage : pour les filles nobles sans fortune, il est une retraite tout ouverte, —le couvent...

— Vous auriez songé à ensevelir tant d'attraits dans un cloître !...

Mademoiselle de la Tremblaye n'eut pas l'air d'avoir entendu cette exclamation de son interlocuteur. Elle poursuivit, calme et grave :

— Mais j'ai charge d'àmes et d'avenir. Je suis chef de famille. J'ai un jeune frère et une jeune sœur... Il faut que je les élève tous les deux d'une façon conforme à leur condition et que, plus tard, je dote celle-ci et j'établisse celui-là... Aussi n'ai-je pas hésité. J'ai réuni toutes nos ressources. J'en ai fait deux parts : l'une, — la plus petite heureusement, — qui devait subvenir à mes frais de voyage ; c'est celle qui m'a été enlevée tout à l'heure; l'autre, que j'ai conservée, grâce à monsieur (elle montrait notre héros) et qui estdesliûée à payer la pension de mes enfants dans la inaisoa d'éducation religieuse où ils attendront l'issue de

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notre procès... Et Dieu veuille qu'elle ne tarde pas trop longtemps et qu'elle nous soit favorable 1...

— Mademoiselle, insinua le chevalier, je suis riche, et ce serait m'accorder une faveur insigne...

Elle l'interrompit vivement...

Un éclair avait traversé ses grands yeux ; son sourcil s'était froncé ; toute sa beaulé avait pris un caractère âpre et farouche...

— Monsieur, fit-elle d'une voix qu'animait sa fierté blessée, j'espère que vous n'allez pas m'offrir votre bourse.

Puis, par un revirement soudain, radoucissant son front, son regard, son accent :

— Pardonnez-moi, reprit-elle avec émotion. J'oubliais ce que je vous dois. La pauvreté est ombrageuse...

Puis encore, avec une gaieté forcée :

~ Aussi bien, je ne suis pas tout à fait une mendiante. J'ai là-bas, à Paris, une vieille parente qui m'accueillera comme une fille et qui, au besoin, ne refusera pas de partager avec moi ses modestes économies.

Il y eut un silence.

Ce silence, le maître de Bazin le rompit après un instant :

— Ma chère demoiselle, prononça-t-il paternellement, c'est moi qui vous demande pardon, si je vous ai offensée — à mon insu —par une offre que mes soixante-dix ans bien sonnés m'autorisaient peut-être à vous faire. A mon tour, je n'insiste plus. Mais il est une chose que j'ai le droit de vous proposer et que vous avez, vous, le droit d'accepter; car, d'après vos propres paroles, vous avez charge de famille...

— Et cette chose?...

— C'est l'appui des honnêtes gens. Voyons, pour le gain de ce procès, connaissez-vous quelqu'un à Paris ? Y avezvous des relations, des protections, des influenças ?

Mademoiselle de la Tremblaye secoua la tête avec mélancolie ;

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— Hélas! monsieur, c'est la première fois que je Vais à Paris, et, à part cette vieille parente, qui habite près de l'église Saint-Paul, je n'y connais âme qui vive. Les malheureux n'ont pas d'amis. Pour triompher de mes adversaires, je ne compte guère que sur la bonté de ma cause et sur l'aide de la Providence...

— J'y compte aussi beaucoup pour vous; cependant, si vous aviez plus d'expérience de la vie, vous sauriez <jue les arrêts de la justice ne sont pas toujours dictés par l'équité et par le droit, — mais, le plus souvent, par les moyens de séduction et les puissants intermédiaires que savent employer les plaideurs...

— Oh ! mon Dieu !...

— Eh bien, j'ai quelque crédit. Faites état de moi sans restrictions et sans scrupules. Le chevalier d'Herblay sera heureux de vous servir de tout son pouvoir et de tout son zèle.

— En vérité, comment ai-jepu mériter?...

— Il suffit de vous voir pour s'intéresser à vous... Et, tenez, voici M. de Boislaurier, que j'ai l'honneur de vous présenter...

Le gentilhomme et la jeune fille se saluèrent.

— Yoici M. de Boislaurier qui pense comme moi, j'en suis sûr...

— Certes, protesta ce dernier, je suis tout acquis à mademoiselle...

— M. de Boislaurier, reprit le chevalier, est attaché à la maisou de Monseigneur leGrand-Dauphin, un prince pieux et de mœurs austères : en frappant à sa porte, vous frapperez à la mienne...

Il ajouta avec bonhomie :

— Du reste, nous ne prétendons pas vous imposer nos services. Libre à vous de les décliner. Seulement, songez à vos enfants, comme vous disiez tout à l'heure...

— Le carrosse de monseigneur est attelé, annonça l'aubergiste.

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En même temps, la voix du conducteur du coche, lançait du dehors, la formule inévitable :

— Messieurs les voyageurs, en voiture !

L' ex-mousquetaire s'inclina devant la jeune fille comme il s'était incliné jadis devant Anne d'Autriche 'et devant Henriette d'Angleterre :

— Au revoir donc, mon enfant, dit-il. Mon âge me permet de vous donner ce litre. Au revoir, et souvenez- vous que vous avez des amis dévoués. Usez-en, abusez-en môme. C'est le seul moyen de leur prouver que vous êtes sensible à l'intérêt qu'ils vous portent.

Il y eut un mouvement de sortie générale.

Dans ce mouvement, ioèl se rapprocha d'Aurore. Celle-ci lui tendit les deux mains avec effusion :

— Blessé!... Vous avez été blessé!... Et c'est en vous jetant devant moi pour m'épargner le coup qui m'était destiné!...

Pais, avec une familiarité enjouée :

— Il ne faudrait point m'en vouloir si je ne suis pas allée à vous tout de" suite; mais nous ne nous séparons pas, puisque vous vous rendez à Paris comme moi, et j'aurai, enroute, tout le loisir de vous accabler de ma gratitude.

Le chevalier se dirigeait yersson carrosse au bras deM.de Boislaurier.

— Eh bien ! demanda-t-il à ce dernier, comment trouvezvous cette jeune fille?

— Admirablement belle, répondit le gentilhomme.

El il se retourna pour regarder encore une fois mademoiselle de la Tremblaye, qui se préparait à monter dans le coche, suivie de Joël radieux.

Son compagnon eut le sourire plein de sous-entendus de l'ancien amant de madame de Clievreuse et de l'ancien ami Fouquet.

— Saluez-la bien bas, dit-il, comme on salue le soleil levant; comme toute la cour la saluera, jusqu'à terre, avant qu'il soit peu; car cette provinciale inconnue, dont Paris et

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Saint-Germain ignorent l'existence, c'est la femme que j'ai choisie pour mener à bien nos projets; c'est celle qui succédera à la Montespan détrônée : c'est la future reine du roi, — de la main gauche, la main du cœur, — et, par conséquent, ce sera la véritable reine de France.

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C'était du temps que Belle-Isle-en-Mer appartenait à M. Fouquet.

Cette seigneurie, — d'une étendue de six lieues de long sur six de large, — avait été longtemps un fief de la maison de Retz, si puissante et si redoutée dans le pays. Puis, peu après l'érection de ce fief en marquisat par Charles IX, elle était passée dans les mains de la famille du surintendant.

Belle-Isle comptait trois villages : Bangos, Saugen et Locmaria. Ce dernier était cité, parmi les petits ports de Bretagne, pour la joliesse, la gaieté et la coquetterie de ses filles.

Or, la plus gaie, la plus avenante, la mieux tournée, — mais, par exemple, la moins coquette,-— des fillettes deLocmaria était alors Corentine Lebrenn, la filleule de maître Plouè'r, un ex-bas officier du régiment de la Marine devenu syndic des pécheurs.

Corentine avait dix-huit ans et des cheveux d'un blond très foncé, qui rayonnaient à la lumière. Elle ne savait où les fourrer, tellement ils foisonnaient autour de son front insouciant. Ses grands yeux riaient comme ses lèvres vermeilles... Avec cela, le meilleur parti du pays. Ses parents, — des laboureurs intelligents, travailleurs et économes, — avaient peiné, leur vie durant, afin que leur unique enfant

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restât à l'abri du besoin. Les braves gens étaient morts à la tâche. Mais ils laissaient à l'orpheline une ferme et des terres d'un excellent rapport.

Aussi jugez si celle-ci était courue par tous les gars, non seulement de l'île, mais encore de la côte, — depuis Vannes jusqu'à Saint-Nazaire, et des paroisses de l'intérieur, depuis Guérande jusqu'à Redon !

File en avait toute une cour à ses trousses, alors qu'elle s'en allait vendre les produits de sa ferme sur les marchés du Pouliguen,duCroisic, de Pirial, avecsamanteàcoqueluchon, sa courte jupe de peluche, son mollet aux fermes rondeurs et ses petits sabots plus mignons que la pantoufle de Cendrillon.

Elle en avait une double haie sur son passage, quand, le dimanche, elle s'en venait à la messe ou s'en revenait des vêpres, avec ses coiffes de riche dentelle, sa croix d'or, son corselet de velours passementé de filigrane, ses bas de soie à coins brodés et ses souliers à boucles d'argent.

Mais Corentine s'inquiétait bien des galants ! Elle avait assez à s'occuper du soin de sa maison de ses semailles, de ses récoltes, de son poulailler, de ses élables, de ses aumônes et de ses chansons 1 Sa vie coulait paisible et douce. Son limpide regard ignorait les larmes. Il y avait autour d'elle une auréole de joie. Tout ce qui rapprochait s'égayait à ses radieux sourires.

En ce temps-là, il advint que M.Fouquetfit fortifier Belle- Isle. Pourquoi? — On ne savait. — C'était sa volonté, voilà tout. Ses vassaux n'en demandaient pas davantage. Les ducs de Bretagne ne gouvernaient plus le pays; mais les seigneurs de paroisse régnaient à leur place. Or, M. Fouquet était le plus puissant, le plus riche et surtout le plus populaire de ces seigneurs.

Il avait donc envoyé à Belle-Isle un ingénieur et des ouvriers.

Cet ingénieur était un cavalier de haute taille et de robuste encolure, qui portait un justaucorps tout chamarré de galons et un chapeau tout couvert de panaches.

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Toutes les filles de Locmaria le remarquèrent pour son luxe et pour sa bonne mine.

Il y avait des fleurs, — des fleurs toujours fraîches, — dans le coin du cimetière où reposaient les parents de Corentine, et où, tous les soirs, vous auriez pris la mignonne pour un ange agenouillé : l'ange de la prière et du souvenir.

Ce fut en revenant de ce pèlerinage de chaque jour qu'elle rencontra le somptueux étranger.

La nuit tombait...

Des ouvriers ivres lui barrèrent la rouie...

Elle cria à l'aide...

L'ingénieur accourut...

Il assomma les ivrognes et ramena notre Bretonne à la maison. En chemin, ils s'aimèrent. Amour d'une nuit, au cours de laquelle le robuste compagnon avait confié à la jeune fermière qu'il n'était pas ce qu'il paraissait être.

— Je reviendrai, avait-il dit en quittant, à l'aube, sa conquête, toute rougissante el tout émue d'avoir cédé si facilement.

Il ne revint pas. On raconta que, brusquement, il était reparti, avec l'un de ses amis, pour Vannes, d'où on l'avait rappelé à Paris. Gorentine ne connaissait de lui que son nom de guerre...

Un nom bizarre, en vérité!...

Non moins étrange que celui de trois autres gentilshommes dont il lui avait parlé comme de trois compagnons d'armes auxquels l'unissait une amitié de vingt ans!...

Et la pauvre jeune fille allait devenir mère!

Pour cacher sa faute et sa honte, elle s'enfuit chez une vieille parente qui habitait, sur le continent, dans les environs de Quimper.Gefutlà qu'elle donna le j car à un garçon. Nous ajouterons que ce fut pareillement pendant son séjour, assez long, dans ce hameau perdu au fond de laCornouaille, qu'eurent lieu la chute de Fouquet, l'arrestation de celui-ci à Nantes, sa translation à Pignerol, l'occupation de Belle- Isle par les troupes royales et la mort de Porthos dans la grotte de Locmaria.

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Gorentine ne perçut guère qu'un bruit confus de ces dramatiques événements. Ses couches avaient mis en danger son existence et sa raison. Quand elle s'en revint à la ferme, elle avait perdu son sourire de vierge. Sa joue était pâle. Ses yeux avaient appris à pleurer...

Et cependant, elle se trouvait heureuse dans son infortune et dans son abandon...

Car son enfant lui restait : son cher petit Joël!...

Corentine était mère jusqu'au culte, jusqu'à l'idolâtrie, jusqu'au délire !

Il estcoDStant qu'elle avait aimé, qu'elle aimait encore le gentilhomme dont la mâle prestance, l'habit brodé et le plumet l'avaient fascinée et conquise. Mais cette conquête avait été une surprise. Ce gentilhomme, elle l'avait à peine assez connu pour le regretter. Elle n'ignorait point que tout l'en séparait : la naissance, le rang, la fortune ! Le re verrait-elle jamais ? Certes, elle le désirait, et de toute l'ardeur de son âme : non pas pour elle peut-être ; mais pour l'innocente créature qui dormait là, calme et rose, dans son berceau.

Cet enfant, en le rapportant à Locmaria, c'avait été l'aveu et, en quelque sorte, la bravade de son déshonneur.

Aussi, comme l'on avait jasé dans le pays ! Comme Ton s'était vengé de celle qui avait été autrefois irréprochable et triomphante ! Comme l'on avait accablé la fille-mère d'humiliations brutales, de dédains grossiers et de faux semblants de compassion plus humiliants et plus cruels encore ! Comme les garçons qu'elle avait refusés, comme les filles qu'elle avait éclipsées avaient affecté de s'écarter d'elle avec une horreur hérissée de ricanements et de méchantes paroles ! La fermière avait tout supporté sans se plaindre. IS'avait-elle pas, pour se consoler de son isolement, de sa solitude, du mépris de la foule féroce, n'avait-elle pas son fils, son trésor, son Jésus, dont les lèvres fraîches, — entrouvertes pour laisser passer ce souffle si doux des petits, — semblaient appeler le baiser en murmurant : Maman chérie !

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Cependant, le petit Joël avait grandi. C'était devenu, avec le temps un gros garçon d'une taille et d'une force de beaucoup supérieures à celles des marmots de son âge. Le curé de Loemaria, le bon abbé Kéravel, qui avait pardonné à la tille coupable en voyant de quelle immense tendresse la mère entourait son enfant ; l'abbé Kéravel, disonsnous, avait consenti à se charger de l'éducation du bambin.

Il lui avait appris à lire, à écrire et à calculer. Ajoutons un soupçon d'orthographe et un peu de latin, mais bien peu! Je ne sais pas si, après sa première communion, notre héros était capable d'expliquer Cornélius Nepos à livre ouvert... Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il montait à poil sur les chevaux les plus rétifs de l'île, ce qui lui avait donné dans toute celle-ci la réputation d'un véritable centaure ; c'est qu'il savait fort joliment courre un lièvre sur ses propres jambes et dénicher une couvée d'oisillons à la cime des arbres les plus élevés ; c'est qu'enfin il tirait un coup de mousquet comme maître Corentin Plouèr, lequel avait la renommée de tuer dix-neuf bécassines sur vingt.

Constatons, à propos de ce dernier, que l'ancien basofficier du régiment de la Marine n'avait point imité les gens de Locmaria en tournant le dos à sa filleule. Les vieux soldats se montrent volontiers indulgents pour les fautes que l'amour fait commettre. Personne n'eût osé, en sa présence, mal parler de la fermière.

Corentin Plouër avait été, en effet, Tune des plus rudes poignes et des plus fines lames de son régiment.

C'était lui qui avait mis une petite brette dans les mains de notre ami Joël, alors âgé de cinq ans.

Jielui-ci, depuis ce moment, n'avait jamais manqué un seul jour de faire, pendant une heure ou deux, des armes avec cet excellent professeur. De sorte que, de leçon en leçon, d'exercice en exercice et de perfectionnement en perfectionnement, la petite brette était devenue une longue rapière ; le jarret incertain, un ressort d'acier ; le bvas vacillant, une I. 4

barre de fer, et l'enfant, un gaillard qui aurait pu, sans broncher, se tenir toute une journée en garde, le corps appuyé sur la jambe gauche et le poignet à la hauteur du sein droit, — ce qui était le premier principe de la méthode du temps, laquelle, disons-le en passant, en valait bien une autre.

Outre ces avantages acquis, notre héros parvenu à sa seizième année, possédait, comme dons naturels, une taille de cinq pied six pouces, qui promettait de ne pas s'arrêter en si beau chemin, — ce qu'elle tint plus tard, du reste, — un poing à casser des galets, un estomac à les digérer, une inaltérable gaieté et un excellent appétit.

Sa mère l'adorait folLement, et il le lui rendait avec usure.

Rien ne lui manquait. Il avait des habits de drap fin, les plus beaux chiens de chasse du pays, une canardière fabriquée par le premier armurier de Nantes et assez d'argent de poche pour faire largesse aux pauvres. En rentrant de ses excursions cynégétiques, il trouvait toujours au logis, — grâce à la prévoyance maternelle, — un copieux repas, après lequel un lit l'attendait, où il pouvait, s'il y prenait plaisir, dormir douze heures d'afûlée.

C'était là du bonheur ou nous nous trompons fort.

Ce bonheur, l'événement qui suit vint le troubler inopinément.

Un soir, notre adolescent rentra pâle, les traits contractés, les yeux incendiés de colère...

La fermière ne l'avait jamais vu ainsi.

— Mon Dieu ! qu'y a-t-il donc ? s'écria-t-elle épouvantée.

— Il y a, répondit Joël d'une voix sourde et tremblante U y a qu'on m'a appelé bâtard...

— Bâtard!...

— Oui : de mauvais gars du village, qui sortaient du cabaret et qui houspillaient un mendiant... Je les en ai empêchés, -— et alors ils se sont enfuis en me lançant au visage cet outrage comme une pierre...

Puis, avec explosion :

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— Oh ! mais ce n'est pas vrai, n'est-ce pas ?... Ces misérables ont menti!... Et je m'en vais leur riposter en leur jetant le nom de mon père !..

La pauvre femme baissa la tête.

Joël frappa sur une table avec une telle violence, que le chêne massif se fendit sous le choc :

— Mais parle donc... Dis-moi ce nom 1... lime le faut!,.. Je le veux !...

Corentine était devenue blanche comme un linge... Elle chancela, en portant la main à sa poitrine, comme si elle avait reçu un coup de couteau au cœur...

Nous avons constaté que le jeune homme aimait et respectait sa mère comme une sainte. A la vue de la détresse qui terrassait la malheureuse, il s'opéra en lui un revirement soudain. Tout son courroux s'évanouit. L'angoisse le prit aux entrailles :

— Mère, s'exclama-t-il, qu'as-tu?... Je t'ai fait de la peine... Tu souffres...

— Non, balbutia-t-elle en cherchant à se remettre; non, ce n'est pas toi qui m'as fait du mal, mon enfant... C'est cette question... Et, pourtant, je devais bien m'y attendre, que tu me l'adresserais quelque jour...

Il l'entoura de ses bras :

— Eh bien! n'y réponds pas, voilà tout... C'étaient ces méchants drôles qui m'avaient rendu fou... Mais c'est fini... Je ne songe plus à te rien demander... Je ne pense plus qu'à t'aimer, maman, maman chérie !...

— Joël, mon Joël adoré !...

Ils mêlèrent leurs baisers et leurs larmes... Ensuite, la fermière reprit :

— Il faut, cependant, que tu saches...

Il lui mit la main sur la bouche :

— Tais-toi!... Je ne veux rien savoir... Rien, entends-tu?.., Ne me parle pas !.?. Sinon pour me dire que tu me pardonnes et que tu m'aimes...

Mais elle, se dégageant doucement :

— Tu sauras tout, pourtant, mon enfant...

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Ci LE FILS DE PORTÏÏOS

Puis avec le ton de la prière :

— Mais plus tard... Plus tard, dis... Veux-tu?...

— Oh! mère, je n'ai pas d'autre volonté que la tienne... Garde ton secret... Je ne veux de toi quêtes caresses...

Elle prononça gravement :

— Ce secret, tu le connaîtras... Je ten engage ici ma foi... Quand le moment sera venu...

Et elle murmura à part elle :

— Quand la mort m'aura empochée de rougir devant toi.

De ce jour, il y eut quelque chose de changé dans la vie de la mère et du fils. La première devint sombre. Toute activité l'abandonna. Elle laissa à Joël le soin de la ferme et se confina dans sa chambre. Souvent, on l'entendait répéter, en fléchissant son front où l'idée fixe creusait son pli:

— Le Seigneur me punit par la main de mon enfant. En même temps, son visage s'amaigrissait; ses paupières

s'entouraient de bistre; sa peau prenait des tons d'ivoire jauni; des fils d'argent brillaient dans son opulente chevelure...

Notre héros était le seul à ne pas s'apercevoir de cette métamorphose.

La jeunesse voit tout ce qui l'entoure vivace et splendide comme elle.

Cependant, il était sérieux par moments. Personne n'avait plus osé lui jeter à la face l'injure qui avait amené la scène dont nous avons parlé tout à l'heure, — tellement l'expression terrible de sa colère avait fait comprendre aux insulteurs qu'il y aurait danger de mort pour eux à réitérer cet outrage. Cet outrage,le jeune homme l'avait-il oublié? Il est permis d'en douter. En effet, sa gaieté naturelle se voilait parfois d'un nuage soucieux. Sa figure se rembrunissait. Son regard se perdait, cherchant, dans le lointain bleu du paysage. On eût dit qu'une attraction invisible l'entraînait par delà l'Océan qui fermait l'horizon...

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On eût dit pareillement que la fermière lisait ce qui se passait en lui...

Car, l'appelant d'une voix brisée et le serrant contre son cœur :

— N'est-ce pas, mon Joèl bien-aimé, que tu ne me quitteras que quand je serai morte?

Ceci avait lieu dans la chambre de la malade.

Celle-ci était couchée dans son lit. Debout à son chevet, Corentin Plouè'r lui tenait la main. Une larme descendait lentement le long de la joue brunie du vieux soldat.

Dans un coin, la tête entre les poings, Joël pleurait silencieusement.

Nous écrivons la malade, faute d'un autre mot. A proprement parier, la fermière n'avait point de maladie, sinon la plus cruelle de toutes : le chagrin, qui ne lui donnait point de trêve et qui la minait comme un poison mortel. La pauvre femme agonisait :

— Je le veux, disait-elle, d'un ton qui essavait de se raffermir. Ce n'est pas le médecin du corps qu'il me faut. Celui-là ne peut rien pour moi.

— C'est bien, repartit Plouër : qu'il soit fait selon îa volonté.

Il sortit.

Corentine se retourna et se mit sur son séant à l'aide d'un effort qui lui arracha un cri de faiblesse :

— Joël, es-tu là?demanda-t-elle.

— Me voici, mère, me voici.

Le jeune homme essuya précipitamment les pleurs qui lui couvraient le visage. Il traversa la chambre en deux pas, et je ne sais comment dire cela ; ses larges mouvements étaient doux comme ceux du lion. En marchant, il faisait moins de bruit qu'une fillette qui glisse avec précaution.

Déjà, il s'était agenouillé auprès du lit et il pressait la santé de ses lèvres contre les pauvres mains si froides et si blêmes de la fermière. Celle-ci l'attira à elle passionnément :

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— Quand tu es près de moi, je ne souffre plus, murmurat-elle.

Puis, sentant le sillon humide des larmes sur la ligure du jeune homme :

— Il ne faudrait point t'affliger, poursuivit-elle avec une douce gravité. Ce n'est pas pour toujours que nous nous séparons. Nous nous retrouverons là-haut, dans ce monde où Dieu me rappelle et où mon repentir et mes prières m'ont assuré une place au milieu des élus. De ce séjour de paix et d'oubli, je veillerai, d'ailleurs, sur tes jours. Tu me sentiras penchée sur toi comme je l'étais autrefois sur ton sommeil d'enfant, — et cette idée de ma présence invisible te soutiendra dans la tâche que je supplierai le Seigneur de te faire la grâce d'accomplir. Car une tâche te réclame, et tu vas me promettre, à ce moment suprême, d'employer à la mener à bien tout ce qu'il y aura en toi de force, d'énergie, de patience...

— Une tâche? répéta Joël, qui se tamponnait la bouche avec ses poings pour étouffer ses sanglots.

— Il faut que tu te mettes à la recherche de ton père...

— De mon père !...

— Oui...

— Vous voulez...

— Je veux que tu le retrouves... Oh ! non pas pour lui reprocher l'abandon où il nous a laissés... Non pas pour profiter de son nom , de sa fortune, du rang qu'il occupe dans le monde... Mais pour qu'il voie le brave fils que je lui ai donné, pour qu'il l'apprécie, pour qu'il l'aime... Seulement pour cela, tu dois connaître le secret de ma vie, de ma faute. C'est ton droit de me le demander. C'est mon devoir de te l'apprendre...

— Ma mère, protesta le jeune homme, ma mère, encore une fois, je ne veux rien savoir... Ne me dites rien... Rien, sinon que vous n'allez pas mourir...

La malade le remercia d'un regard qui peignait tout l'élan de sa reconnaissance :

— Tu ne m'as interrogée qu'une fois. C'est grand et géné-

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reux. Le ciel bénit l'enfant qui respecte sa mère... Et, ce pendant, tuas eu l'idée d'aller là-bas, sur la terre ferme, et de chercher... Ne nie pas. Je t'ai deviné. D'ailleurs, tu ne sais point mentir...

Notre héros baissa la tête.

La fermière reprit avec fatigue :

— Ecoute-moi... Les instants me sont comptés... Je suis bien lasse... Mais je me reposerai tout à l'heure... Sous mon oreiller il y a un papier. . . C'est la révélation que tu attends... C'est ma confession tout entière... Et puis, il y a là des indications qui te serviront peut-être de guide dans les recherches que tu brûles d'entreprendre... Indications bien vagues, hélas!... Tout auplus, un point de départ... Quelques noms — une date — un portrait que je me suis efforcée de tracer de souvenir... Ce papier, tu ne le prendras que quand j'aurai cessé de souffrir...

— Oh ! mon Dieu !... Mon Dieu !... Mon Dieu!

Le pauvre garçon suffoquait. La malade semblait moins émue que lui. Elle ajouta, après une pause :

— Ne te désole pas. Tu es un homme. Va, je te jure que l'heure présente est pour moi celle de la délivrance.

Elle parut prêter l'oreille à un bruit qu'elle seule entendait au dehors. Puis, elle dit :

— Embrasse-moi.

Joèl éleva son front jusqu'aux lèvres de la fermière, qui sourit en jetant toute son âme dans cette étreinte. Le baiser fut long et profond. Un baiser de mère ! Un baiser d'adieu !

La mourante retomba, brisée, sur son oreiller mouillé d'une sueur froide.

Le son grêle d'une clochette tinta à l'extérieur. C'était l'abbé Kéravel, que Corentin Plouer était allé quérir et qui arrivait avec le Viatique. Corentine ferma les yeux. Une expression d'ineffable béatitude distendit, éclaira ses traits, que depuis quelques minutes, voilaient et contractaient les affres de la mort :

— Voici, murmura-t-elle, le pardon qui me vient avec la chair et avec le sang du Sauveur.

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Le surlendemain, on enterra celle qui avait été la jolie fermière de Locmaria.

Aprèsnombre de jours donnés à la douleur, — une douleur sincère et poignante, — notre héros annonça son intention d'aliéner la ferme et les terres qu'il tenait de la chère défunte. Il eût voulu réaliser son héritage à bref délai. Mais il avait compté sans la kyrielle des formalités à remplir, et sans la finasserie des paysans, qui, pour obtenir à meilleur marché les lots dont ils avaient envie, affectèrent de se montrer d'autant moins disposés à acheter qu'il paraissait plus disposé à vendre.

Formalités et atermoiements ne durèrent pas moins d'une année, au cours de laquelle le jeune homme eut le temps de reprendre le dessus et de rentrer peu à peu dans son caractère et dans ses habitudes.

Un matin, il se présenta chez l'abbé Kéravel, et, après lui avoir demandé pardon des tourments qu'il lui avait donnés pendant son éducation légèrement rudimentaire ; après l'avoir contraint d'accepter pour ses pauvres une somme telle que le digne recteur n'en eût point attendu la pareille d'un seigneur suzerain ou d'un riche traitant :

— Mon père, dit- il, je me recommande à vos prières, car je pars demain pour Paris.

— Va, mon enfant, répondit le prêtre. Je connais le but auquel tu tends, et, quelque difficile qu'il me paraisse à atteindre, je n'essayerai pas de t'en détourner. Il est louable, et tu es bon. Le Seigneur te protégera et, moi, je te bénis.

Notre héros s'en fut, ensuite, prendre congé de Gorentin Plouër.

Aux premiers mots qui lui furent touchés du départ projeté et imminent :

— Hum! grommela le vieux soldat, m'est avis que tu t'embarques là à la recherche d'une aiguille dans une charretée de foin... Mais, du moment que c'est ton idée... Tâche seulement de ne pas laisser ta peau et tes os à la peine, et pour

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cela, rappelle-toi qu'il faut se hâter de faire aux autres ce que vous ne voulez pas qu'ils vous fassent...

Après avoir formulé cette maxime légèrement dépourvue de charité chrétienne :

— Maintenant, ajouta l'ancien sous-officier, maintenant, j'ai quelque chose à te restituer...

— Et quoi donc?

— Attends un brin : tu vas voir.

Et le brave Plouè'r s'en était allé décrocher de la muraill e, où elle s'abritait derrière un rideau, une maîtresse rapiù re à la lame longue et large et au lourd pommeau.

— Ceci, poursuivit- il avec solennité, ne te représente ni plus ni moins que la flamberge de monsieur ton père, — et j'estime qu'il fallait avoir un rude poignet pour la manier...

— L'épée de mon père ?...

— A preuve qu'il comptait y revenir, il l'avait laissée à la ferme, la nuit qui... la nuit que... la nuit dont... Enfin, suffit, tu me comprends... Et ta digne femme de mère me l'avait confiée pour te la garder jusqu'au jour où tu serais capable de t'en servir...

Le jeune homme prit avec respect cette sorte de Durandal et en baisa pieusement le pommeau et la lame. L'ancien soudard continua :

— Elle n'a pas une tache dérouille, l'ayant soignée comme la mienne propre lorsque j'étais au régiment. Tu peux te la boucler au côté, car tu as du sang de gentilhomme dans les veines. Et souviens-toi, comme disent les hidalgos d'Espagne auxquels j'ai eu l'avantage de tailler jadis des croupières, souviens-toi qu'il ne faut jamais la tirer du fourreau sans motif, ni l'y remettre sans honneur.

Puis, serrant, à l'étouffer, son élève contre sa poitrine: ^ — A présent, trêve d'attendrissement. Nous ne sommes pas des femmelettes. Adieu et bon voyage, garçon. Pense quelquefois à ton vieux professeur. Et puis, soutiens ta garde, soigne tes dégagements, cultive la parade de prime et pousse à fond : avec ça, on arrive à tout.

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En achevant à mademoiselle de la Tremblaye le rccit des événements que nous venons d'exposer à nos lecteurs, — et qui forment, à proprement parler, comme le prologue de cette histoire, —notre héros avait conclu péremptoirement :

— La cour est à Paris ou dans les environs, et la place de tout gentilhomme est à la cour. Or, mon père est gentilhomme. Donc, j'ai mis le cap sur Paris.

La jeune fille ne put se défendre d'un mouvemeni de surprise et de compassion en face de cette conviction naive. Elle demanda ensuite:

— Et ces indications dont vous m'avez parlé?... Cette date?... Ces noms qui doivent vous aider dans vos recherches?...

— La date est celle de Foccupation de Belle-ïsle par les gens du roi. Les noms, celui de mon père, d'abord : Porthos.

— Porthos?...

— Puis, ceux de trois de ses compagnons d'armes, auxquels, — si j'en crois ce qu'il raconta à ma mère, — il avait voué un attachement, un dévouement à toute épreuve : Athos Aramiset à'Artagnan...

Aurore secoua la tête :

— De singuliers noms, en vérité !... Des noms d'aventure sans doute !... Autant d'énigmes à deviner l

Puis, gravement :

— Monsieur Joël, je souhaite que vous réussissiez. Le Breton la regarda avec un peu d'effroi.

— Ohl mademoiselle, de quel air vous me dites cela!... Me voilà tout découragé. Désespérez-vous donc déjà du succès de mon entreprise?...

— Non, mon ami, car vous avez un auxiliaire... Vous, n'avez guère que celui-là, c'est vrai... Mais il peut tout pour ceux qui ont confiance en lui...

Joël eut un sourire attristé :

— J'entends, cet auxiliaire, vous l'appelez le Hasard...

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— Non, fit Aurore avec une foi inspirée, ie l'appelle la Providence.

Cette conversation avait lieu dans les plaines grasses de la Beauce.

Car les heures avaient marché, — lecoene de Nantes aussi, — et la connaissance, ébauchée entre les deux jeunes gens sur la grande route de Saumur, s'était parfaite dès le lendemain de leur départ du Héron d'Or.

La nuit qui suivit ce départ, notre héros l'avait passée, — blotti dans un coin de la vaste machine, où tous les voyageurs s'entassaient pêle-mêle, — à veiller sur le sommeil de mademoiselle de la Tremblaye, assise en face de lui

Quand l'aube s'était glissée dans leur commune cellule, il avait vu peu à peu sortir de l'ombre les lignes charmantes du visage de la jeune fille,— vagues d'abord et suaves comme une vision, — puis plus nettement dessinées et plus captivantes encore à mesure qu'on les distinguait mieux. Le soleil levant jouait dans sa chevelure. Lorsqu'elle avait ouvert les yeux, son regard avait rencontré celui du jeune homme, et une nuance rosée était montée subitement à ses joues. Il y avait eu comme un léger reproche dans sa limpide prunelle, pendant qu'elle disait au curieux, à l'indiscret :

— Vous me regardiez dormir, monsieur Joël ?

Celui-ci avait rougi comme un enfant surpris en faute..,

Il s'était gratté le front pour trouver une réponse. Et ce geste avait dérangé le mouclioir dont, pour la nuit, il avait couvert sa blessure...

Comme il s'ingéniait à le remettre, histoire de se donner une contenance :"

— Voulez-vous que je vous aide ? avait repris Aurore. Et, san c , attendre son consentement elle avait procédé,

d'une maiA qui ne tremblait point, à l'arrangement du bandage improvisé.

Les mots avaient manqué à notre Breton pour exprimer son extase. Mais ses regards ravis avaient eu terriblement d'éloquence.

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Mademoiselle de la Tremblaye avait continué :

— Je ne fais que mon devoir. Vous avez couru un danger pour moi. Te remercie Dieu: grâce à lui, elle est légère, cette blessure que sa place pouvait rendre mortelle.

— Quelle joie c'eût été, murmura Joël, si j'avais pu donner tout mon sang pour vous !

Aurore sourit et demanda :

— Vous fais-je mal?

— Oh ! mademoiselle, le croyez-vous ! s'exclama le jeune homme, dont l'enivrement ne connaissait plus de bornes.

Le mouchoir était rajusté. Mademoiselle de la Tremblaye poursuivit :

— J'ai parlé d'un devoir qu'il m'est doux de remplir; mais j'ai pareillement un droit, jeveux dire un désir : le désir de connaître celui à qui je suis redevable d'un aussi signalé service...

— Qu'à cela ne tienne, mademoiselle !...

Et notre héros allait, de but en blanc, entamer son histoire lorsque son interlocutrice l'avait interrompu en lui montrant d'un signe leurs compagnons qui écoutaient, les oreilles et le cou tendus.

— Pas à présent... Plus tard... Lorsque nous monterons une côte.

C'était, en effet, le seul moyen de s'isoler des autres voyageurs.

Jusqu'alors, lorsqu'un accident de terrain avait obligé ceux-ci à faire office de piétons pour alléger de leur poids le pesant véhicule, mademoiselle de la Tremblaye avait excipé de son sexe pour se soustraire à cette fatigue.

Il n'en avait plus été ainsi à partir de ce moment. Au moindre renflement delà route, la jolie voyageuse s'était empressée de descendre... Encouragé par un sourire, Joël lui avait offert le bras. Et ils avaient marché, l'un vers l'autre penchés.

G'était dans ces instants de solitude à deux que le jeune homme avait confié à la jeune fille le secret de sa naissance et lui avait fait le récit de ses premières années, ainsi que

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de ce qui l'amenait à Paris. Aurore, de son côté, lui avait répété tout ce que nous l'avons entendue raconter au chevalier d'Herblay. Ces confidences échangées, nos deux jeunes gens avaient causé. — De quoi ? — Nous l'ignorons, en vérité. De la pluie et du beau temps sans doute, des paysages aux aspects variés, des villes, des bourgs qu'ils traversaient sans les remarquer, et de toutes ces choses en l'air, insignifiantes, qui n'ont de sens qu'en passant par la bouche des amoureux — des amoureux dont les regards se caressent, dont les paroles se becquètent, dont les cœurs battent à l'unisson.

— Paris! prononça Vincent Paquedru, sur les hauteurs de Saint-Cloud, en désignant du bout de son fouet les tours jumelles de Notre-Dame, qui émergeaient à l'horizon dans le poudroiement d'or d'une superbe soirée d'été.

— Paris ! redirent, en se frottant les mains d'aise, le tabellion de Nantes, l'armateur de Paimbœuf et la paire de marchands de sardines du Croisic.

— Paris! répétèrent avec un commun sentiment de tristesse le fils de Gorentine Lebrenn et la fille du baron de la Tremblaye.

Pour leurs compagnons de voyage, cette parole du conducteur était l'annonce — si impatiemment attendue — - qu'ils touchaient enfin au terme de leur captivité dans cette cage roulante à l'allure de tortue.

Pour nos tourtereaux elle signifiait — simplement— qu'il leur allait falloir se séparer.

Leur poitrine se serra; leur front se rembrunit; leurs lèvres devinrent muettes.

Cependant, le coche avait pénétré dans Paris par Chaillot: une entrée delà capitale qui était loin de ressembler, à cette époque, à ce qu'elle est de nos jours. Il rangea la prison qui s'élevait au bas du couvent des Filles-Sainte-Marie, longea le quai de la Savonnerie et s'engagea sur le Cours la Reine. Depuis que Louis XIV, pour punir les Parisiens de I. 5

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leur turbulence frondeuse, avait transporté le siège du gouvernement de Vincennes à Saint-Germain, de Saint-Cloud à Versailles et de Gompiègne à Marly, cette promenade, — si à la mode sous le règne de son prédécesseur, — n'était plus guère fréquentée que par le menu fretin des bourgeois et des robins. Néanmoins, comme c'était un dimanche et que la soirée était magnifique, nombre de gens en toilette dominicale y prenaient le frais, en regardant, de l'autre côté de l'eau, l'hôtel des Iavalides s'achever — sur les dessins de Bruant et de Mansard — au milieu d'une broussaille de charpentes.

Un peu plus loin, le véhicule tourna à gauche, laissa le Louvre en perspective, à l'extrémité du quai, et traversa un magasin de marbres, — comme un vaste atelier découvert où le roi faisait tailleries statues dont il hérissait la France, — lequel, situé le long de la rue de la Bonne-Morue, occupait juste l'endroit où s'étend aujourd'hui la place de la Concorde. Après quoi, il vint s'arrêter en dehors de la porte Saint-Honoré, dans le faubourg, au lieu où se trouve actuellement le pâté de maisons dit de la Cour des Coches.

M. Lebiniou, Simon Prieur, Yves Guérinee et Pierre Trogolf s'empressèrent aussitôt d'abattre lemantelet et de sauter sur le pavé avec un grand soupir de soulagement.

Une voix cassée questionna :

— Mademoiselle Aurore de la Tremblaye est-elle là? Celte voix était celle d'une vieille servante qui se présentait à la portière du véhicule.

— Me voilà, répondit la jeune fille en s'élançant de celui-ci.

La vieille servante continua en saluant :

— Madame veuve de la Bassetière, votre parente, m'a envoyée veis vous pour vous conduire près d'elle.

— C'est bien, ma bonne : je vous suis...

Pais, se retournant vers notre héros, qui venait de descendre sur ses pas :

— Monsieur Joël, reprit Aurore, voici l'instant de nous quitter.

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Le jeune homme avait le cœur gonflé sous une angoisse mdéiinissable.

La réponse qu'il cherchait ne vint pas a ses lèvres. Mademoiselle de la Trembiaye lui tendit la main :

— Au revoir et bonne chance! lit-elle.

— Au revoir? s'exclama Joël, qui sentit la vie lui revenir avec ce mot. Ne me dites-vous pas t : au revoir?

— Oui, certes, en toute sincérité, repartit la jeune fille, qui efforçait de paraître gaie afin de lui donner du courage. 11 a' y a que les montagnes pour ne se point rencontrer. Nous ûous reverrons, j'en suis sûre.

— Mais où, alors, je vous en prie? interrogea vivement Qotre héros, qui avait appris deCorentin Plouër à riposter du tac au tac, et, qui avait « poussé à fond », suivant la recommandation de son habile professeur.

Aurore était touchée. C'était peut-être son désir. Dans tous les cas, elle répondit:

— La personne de ma famille qui m'offre l'hospitalité habite la rue des Tournelles. Je crois que l'église Saint-Paul sst voisine de cette rue, laquelle se trouve, si je ne me trompe, aux environs de la place Royale. J'irai faire mes dévotions à cette église, tous les jours, à l'heure de l'Angelus du soir.

En face de l'endroit où avait lieu ce colloque, deux hommes, enveloppés de manteaux, le feutre enfmcé sur les yeux, se dissimulaient sous l'auvent d'une boutique.

Lorsque mademoiselle delà Trembiaye et la vieille servante s'éloignèrent dans la direction de la porte Saint-Honoré, l'un de ces hommes se pencha vers l'autre et lui murmura à l'oreille :

— Vous avez remarqué ces deux femmes, Esteban?

— Oui, monseigneur.

Tous les deux parlaient espagnol. Le premier continua :

— Vous allez les suivre où qu'elles aillent, en prenant soin qu'elles ne puissent s'apercevoir qu'elles sont l'objet de cette surveillance.

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— Bien, monseigneur.

— Vous me rapporterez ensuite à l'hôtel le nom de la rue *€t le signalement de la maison qui auront été le terme de leur voyage.

— Cela sera fait, monseigneur.

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A peu près à l'heure où le coche de Nantes effectuait son entrée à Paris, trois femmes, — vêtues du cotillon d'étoffe de laine, de la cornette de mousseline et de la mante à capuchon des petites bourgeoises, — s'arrêtaient devant une maison sise vers le milieu de la rue du Bouloi.

Cette maison, d'assez mystérieuse apparence n'était ni plus ni moins que l'antre où rendait ses oracles une devineresse alors célèbre sous le nom, ouïe sobriquet, de la Manicarde.

La mode était, en effet, aux pythonisses, aux nécromanciennes, aux tireuses de cartes et aux jeteurs de sorts. N'avaiton pas vu la cour et la ville affluer chez la Voisin pour lui demander, celui-ci, comme Bussy-Rabutin, un charme qui le fit aimer de sa spirituelle cousine, madame de Sévigné; celle-là, comme madame de Bouillon, une pommade qui lui donnât deux choses qu'elle n'avait pas, étant fort maigre, et dont l'une était de la gorge? La reine et Monsieur, frère du roi, n'avaient-ils pas daigné la consulter? Le duc de Luxembourg, enfin, et le cardinal de la Tour d'Auvergne ne l'avaient-ils pas adjurée, le premier, de lui montrer le diable et le second, d'évoquer l'ombre de M. de Turenne, dont il était l'héritier l ?

1. Le duc de Luxembourg désirait que, par sa puissance, Satan fît remonter sa nomination de duc de Piney au jour de la premièreérection de ce domaine en duché-pairie, c'est-à-dire à Tan-

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La Manicarde se bornait à dire la bonne aventure. Elle ne faisait commerce ni de philtres, ni d'onguents, ni de poisons. Aussi, M. de la Reynie, lieutenant général de police, la laissait-il exercer tranquillement son métier dans cette rue da Bouloi qu'il habitait lui-même et où, du seuil de son hôtel, il était en mesure de compter les clients qui abondaient, du matin au soir, chez sa singulière voisine.

Au coup frappé à la porte de celle-ci par l'une des visiteuses, — un coup sec, impérieux, sonore, — celui d'une personne habituée à manier le heurtoir en maître, — un négrillon, habillé à l'orientale, vint ouvrir silencieusement et introduisit les trois femmes dans une vaste pièce du rez-dechaussée où, leur désignant des sièges, il les invita du geste à attendre.

Cette pièce ressemblait au laboratoire d'un alchimiste. La lumière d'une lampe, pendue au plafond, miroitait étrangement sur le poli des bahuts, sur les matras, les cornues, les alambics, les crocodiles empaillés et tout ce poudreux mobilier de sorcellerie, dont Rembrandt et Teniers, — puis Isabey, de nos jours, — ont su tirer de si fantastiques effets.

Les trois femmes s'étaient assises. Elles regardaient autour d'elles avec curiosité. La première murmura avec un petit frisson :

— Est-ce que ces tapisseries ne vous semblent pas abriter sous leurs pans un monde d'esprits qui chuchotent? Ne dirait-on point que le sabbat couve ici? En vérité, mesdames, j'ai peur...

La seconde haussa les épaules :

— Le sabbat à deux pas du Louvre et du Palais-Royal! Côte à côte avec le logis de M. te lieutenant de police 1 Vous êtes folle, ma chère I

Elle ajouta avec vaillantise :

— Moi je ris.

Puis, s'adressant à leur compagne :

née 1576. Le cardinal s'imaginait que M. de Turenne avait laissé des richesses dont il n'avait pas eu le temps d'indiquer la cachette. ( Archives de la police. )

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k LÀ RECHERCHE D'UN PÈRE 79

— Et vous, sage Françoise?

— J'observe, répondit celle-ci tranquillement.

Or, pendant que la première a peur, que la seconde rit et que la troisième observe, présentons à nos lecteurs ces trois visiteuses, dont deux sont appelées à jouer un rôle des plus importants dans la suite de ce récit.

La première, — la peureuse, — était petite, fraîche, épanoui, un peu grasse, avec des cheveux châtain, l'œil éveillé et la bouche moqueuse. C'est celle qui tiendra le moins de place dans notre histoire. L'ensemble de sa physionomie ne jurait pas sensiblement avec son costume de bourgeoise.

Il n'en était pas de même de la seconde, c'est-à-dire de la rieuse.

Ses allures hautaines, sa taille impériale, son port de tête allier formaient un contraste frappant avec la modestie de sa mise.

Elle paraissait avoir dépassé la trentaine. Sa beauté, cependant, était encore surprenante, pour nous servir de l'expression d'un contemporain. Une abondante crinière, d'un blond roux, gonflait ses coiffes. Le corsage de sa robe de droguet semblait près d'éclater sous les richesses de sa poitrine. Un léger pli séparait à peine ses sourcils de jais, qu'on eût dit tracés au pinceau, et sa lèvre impérieuse, d'un rouge de corail, se retroussait avec un orgueilleux sourire sous un nez aux arêtes fines et aux narines passionnément coupées. De ce masque mâle et régulier se dégageait néanmoins une impression inquiétante. L'œil était dur et froid ; le sourire avait quelque chose d'ironique et de perfide; les pommettes, trop saillantes, accusaient une opiniâtreté sauvage...

Combien la troisième n'étail-elle pas plus attirante, en dépit de ses airs réfléchis et sérieux !

Elle aussi n'était plus de la première jeunesse.

Mais sa figure, sans être jolie, possédait un charme invincible, dû à son indéfinissable expression de cajme méditatif et de résolution. Son teint, d'une pâleur créole, repoussait

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encore davantage, — pour emprunter un de ses termes à la peinture, — le noir foncé de ses prunelles, qui, lorsqu'elle abaissait les paupières, semblaient poursuivre un rêve envolé dans le vague, et, lorsqu'elle les relevait, scrutaient les choses et les gens avec une profonde et saisissante fixité. Des boucles brunes encadraient son front large et bien uni sur lequel se lisait le travail de la pensée. Enfin, don rare et précieux, il n'y avait pas en elle un seul trait qui frappât, — et, pourtant, quand on l'avait vue, il devenait impossible de l'oublier jamais.

Une portière se souleva, et la Manicarde apparut. Étaitelle jeune ou vieille? Ses clients l'ignoraient absolument. Elle ne donnait, en effet, ses audiences qu'enveloppée d'une sorte d'ample domino, de couleur sombre, à capuche et à cagoule, percé de deux ouvertures pour les yeux, lesquels, du reste, dans cette sorte d'embrasure, brillaient d'un éclat singulier. Elle considéra un instant les trois femmes qui s'étaient levées à son approche. Ensuite, d'une voix grave et forte :

— Je vous salue, mesdames, dit-elle.

Ce mot mesdames , était significatif dans sa bouche, si l'on songe qu'à cette époque il ne s'appliquait qu'aux femmes nobles et que l'on appelait mademoiselle toute roturière mariée.

Elle poursuivit après une pause :

— Je salue en vous la beauté, la naissance, le rang... Puis, après un nouveau silence :

— Je salue la fortune dans ce qu'elle offrira de plus étonnant en ce siècle, car Tune de vous sera reine...

— Reine, moi! s'écria la grande blonde en faisant un pas en avant, comme si cette prédiction ne pouvait s'appliquer qu'à elle seule.

La devineresse ne répondit pas directement à cette exclamation.

— Est-ce vous, questionna-t-elle, qui désirez m'interroger la première?

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— Oui, certes, madame la sorcière, repartit l'autre en affectant le ton des gens du commun, si, toutefois, vous n'y voyez pas d'empêchement.

La Manicarde hocha la tête en façon affirmative :

— Aussi bien vous avez raison. Car votre présente position vous donne le droit de passer avant tout le monde. Suivez-moi donc dans le retrait où je suis accoutumée de recevoir les personnes de votre état.

Il y avait, derrière une draperie, une sorte de logette, ou de cabinet, où l'on ne remarquait aucun de ces emblèmes cabalistiques, — grimoires, sabliers, hiboux, reptiles empaillés, — destinés à impressionner le vulgaire. On y voyait seulement, sur une table, un jeu de tarots et une baguette de coudrier. Un grand fauteuil était placé près de cette table.

La sibylle demeura debout.

— Madame la marquise, dit-elle avec une déférence légèrement emphatique, daignez me faire l'honneur de vous asseoir chez moi.

— Vous connaissez mon titre? s'informa l'autre avec un mouvement de surprise.

— Comme je connais le nom de très haute et très puissante dame Athénais de...

— C'est bien, interrompit vivement la visiteuse, ce nom ne doit pas être prononcé en ce lieu. Les murs, parfois, ont des oreilles, — et je ne me suis déjà que trop compromise en me rendant chez la Voisin sans déguisement et sans masque.

— La Voisin tenait boutique de poudre de succession, répliqua sèchement la Manicarde; moi, je ne fais commerce que d'horoscopes... Du reste, je vous appellerai ainsi qu'il vous plaira : la Merveille, si bon vous semble, ainsi qu'on vous a surnommée dans ce cercle où vous brillez d'un éclat sans pareil... Maintenant, vous sied-il de me donner votre main?

— La voici.

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El la marquise, — puisqu'elle n'avait point protesté contre cette qualification, — relevant la manche de sa robe, tendit à la sibylle une main qu'on eût pu croire modelée sur quel-» que antique statue de Gybèle : Phidias, dans son meilleur temps, n'avait rien sculpté de plus pur et de plus parfait.

La. Manicarde examina attentivement cette main :

— Oui, murmura-t-elle, elle est sévère et noble, malgré la grâce de sa forme et la mignardise de ses fossettes. Quoique délicate, elle est cependant plus grande que celle d'une femme ordinaire : cette dimension accuse un esprit viril et décidé, capable des suprêmes hardiesses. Une main à porter le sceptre!

La visiteuse écoutait avec un frémissement de plaisir. La chiromancienne poursuivit :

— Les lignes de cette main m'apprennent que vous êtes née en 1641 et que, par conséquent, vous avez trente-sept ans.

— Passons...

— Vous appartenez à une farmlle où l'esprit est héréditaire... Vous avez été fille d'honneur de la reine. Plus tard, vous vous êtes mariée : en 1663, je crois. Mais votre époux vous a quittée, et vos enfants n'ont pas le droit de porter son nom...

— Ma mie, fit la marquise avec impatience, je ne vous demande pas ce que je sais mieux que vous.

— Que souhaitez-vous savoir, alors?

— Si je deviendrai reine de France.

La devineresse leva les yeux vers le plafond, comme pour y chercher une réponse. Ensuite, d'un ton singulier :

— Vous ne le deviendrez pas; vous l'êtes.

L'autre fronça le sourcil et baissa la voix :

— Il y a un obstacle entre le trône et moi.

— Cet obstacle disparaîtra.

— Que dites-vous? Marie-Tîiérèse...

— Ses jours sont comptés. La mort la guette. Elle la prendra. Avant qu'il y ait autant d'années qu'il y a de trèfles sur cette carte.

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Et elle montrait, dans le jeu de tarots, un sept de cette couleur.

— Vous en êtes sûre?

La Manicarde allongea de nouveau le doigt vers les tarots étalés sur la table :

— Les cartes n'ont jamais menti, prononça-t-elle.

— Ah!

Il y avait dans ce monosyllabe, rugi en quelque sorte, le cri de triomphe d'une ambition sans limites. Le visage de la questionneuse rayonnait d'orgueilleuse ivresse. Elle reprit, en retirant sa main :

— Il suffit. Tu n'as plus rien à lire là-dedans. Si ta prédiction s'accomplit, ta fortune est faite> ma mie. En attendant, tiens, prends cet or.

Elle jeta une lourde bourse sur la table. Ensuite, avec une résolution froide:

— Que la place soit libre, seulement; je me charge de Poccuper et de la conserver.

Mais la sibylle secouant la tête :

— Madame, madame, vous n'êtes pas encore arrivée au but que vous rêvez d'atteindre...

— Gomment ?

— Vous n'avez pas vu remuer cette baguette?

— Quelle baguette ?

— Cette branche de coudrier... Ici... Près de mes cartes.

— Non, je ne l'ai pas vue... Après?... Que signifie?...

— Il y a sur votre route une pierre d'achoppement...

— Bon; je l'écarterai ou je la briserai.

— Les coursiers fougueux qui emportent le char aperçoivent-ils l'ornière dans laquelle celui-ci verse ?... La baguette continue à s'agiter imperceptiblement... Madame, madame, défiez- vous!...

— Me défier, soit; mais de qui?...

-^ De tout le monde : de ceux qui vous entourent, d'abord...

La questionneuse eut un sourire :

— Ta baguette radote, ma mie. fîa sont i^n^-ià i*nnrpA iû*

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quels je prends le plus de précautions. Demande plutôt à mon fils, qui a huit ans, et à madame de Thianges, ma sœur préférée... Toutefois, ne peux-tu préciser davantage;?

— C'est par une amie que vous vous êtes élevée...

— Eh bien?...

— Eh bien, prenez garde de tomber par une amie!

La marquise se recueillit un instant. Ensuite, avec une énergie sombre et menaçante :

— Merci de l'avertissement Je ne l'oublierai pas. Mais qui oserait, à la cour, briguer la succession de cette misérable Fontange ? Elles savent trop bien, celles-là qui auraient envie de me voler mon amant, elles savent trop bien que je ne suis pas une la Vallière, qu'il n'y a qu'une Athénais de Mortemart, et que, pour toute autre que moi, le lit royal serait une tombe.

Quelques minutes plus tard, la visiteuse au teint pâle et -aux boucles brunes remplaçait sa compagne blonde dans le cabinet de la devineresse.

Celle-ci s'inclina devant elle avec les marques du plus profond respect.

Puis, refusant la main que lui présentait la survenante :

— Je n'ai pas besoin de votre main pour soulever un coin du voile de l'avenir... Il me suffit de regarder votre visage où je déchiffre le sillon de larmes à peine séchées... Car vous avez souffert... La maladie, la pauvreté, les humiliations...

— Les humiliations surtout, appuya l'autre avec amertume.

— Et, pourtant, vous êtes de lignée noble et illustre. Votre aieul a un nom dans l'histoire. Ce qui ne vous a pas empêchée de naître dans une prison...

— Hélas!...

— Tout enfant, vos parents, obligés de s'expatrier, vous ont emmenée par delà l'Océan. Pendant la traversée, vous êtes tombée en léthargie ; le médecin du bord vous a déclarée morte; on allait vous jeter par-dessus les bastingages, comme on fait de ceux qui trépassent au cours d'un voyage

on mor InrcmiA on co npnr-hnnt nnnr vniK pmhra«!Sftr llTlft

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dernière fois, votre mère sentit une légère haleine sur votre bouche, une légère pulsation à votre cœur, et vous emporta, toute délirante dans sa caj)ine, où vous rouvrîtes les yeux sur ses genoux...

— C'est vrai : ma mère m'a sauvée...

— Deux ans plus tard, aux colonies, comme votre mère et vous, assises sur l'herbe, vous alliez vous régaler d'une jatte de lait, vous entendîtes, à quelques pas, un bruit de feuilles froissées qu'accompagnait un sifflement aigu... C'était un serpent qui s'approchait, le corps rampant, la tête haute, l'œil flamboyant, — attiré par l'odeur du lait... Votre mère se leva, épouvantée, vous prit par la main et s'enfuit en vous entraînant... Mais le reptile, au lieu de vous poursuivre, s'arrêta devant la jatte, but le lait qui était dedans et se retira comme il était venu.

— C'est encore vrai : mais à quoi bon évoquer tous ces souvenirs ?

— Pour vous prouver que la main du Tout-Puissant n'a jamais cessé de s'étendre sur vous.

— Pourquoi m'abandonnerait-il? Je n'ai jamais cessé d'avoir confiance en sa miséricorde.

— Oui, je sais, au milieu des plus cruelles épreuves : par exemple quand, à votre retour en France, une marraine, acariâtre et avare, vous avait chargée des soins les plus infimes de sa maison, où vous gardiez les clefs de la porte, où vous mesuriez l'avoine aux chevaux, où vous appeliez les domestiques, lorsque l'on avait besoin d'eux, et où, une nuit, vous manquâtes d'être asphyxiée par les vapeurs du charbon que vous aviez allumé dans un vase de cuivre pour chauffer votre chambre ouverte à tous les vents...

La visiteuse se couvrit le visage de ses mains.

— Encore une fois soupira-t-elle, pourquoi me remettre sous les yeux ces tableaux d'une époque que je m'efforce d'oublier ?... C'est me rappeler qu'en ce temps j'eus un instant de défaillance... Oui, quand je vis ma mère expirer dans mes bras de chagrin et de misère, seule pendant trois mois dans mon logis désolé, je me demandai s'il ne valait pas

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mieux aller rejoindre la pauvre femme par une mort volontaire que d'essayer de pousser plus avant dans une vie où tout semblait se changer pour moi en obstacles et en impossibilités...

-— Et, cependant, vous ne vous êtes pas tuée... Car vous êtes la vaillance et la résignation... Et puis, votre destinée ne le voulait pas... La destinée qui vous a fait épouser, à vous, jeune, belle, douée de tous les charmes du corps, parée de toutes les grâces de l'esprit; qui vous a fait épouser, dis-je, un vieillard malade, cloué dans son fauteuil par la paralysie, et privé de l'usage de la moitié de ses membres !...

— - Madame, ce vieillard était bon...

— En attendant, il ne vous a pas même laissé, en mourant, la pension qui l'avait aidé à subsister...

— Cette pension, la munificence de Sa Majesté me Ta rendue...

— Et pendant des années vous l'avez réclamée sans qu'on fît droit à vos requêtes 1

La visiteuse baissa la tête en rougissant.

La Manicarde reprit après un instant :

— Il est vrai que vousêles libre de vous remarier... L'autre secoua le front avec mélancolie :

— Me remarier?... Qui voudrait de moi?... Je ne suis plus jeune et je suis pauvre!...

La sibylle poursuivit avec solennité :

— Vous vous remarierez, cependant, et celui qui vous choisira, pour vous associer à son glorieux destin, n'a audessus de lui que le roi du ciel....

<— Que dites- vous ?

La Manicarde prit une pose d'oracle :

— Je dis que, plus vous essorez de bas, plus vous vous élèverez haut. Je dis que ce n'est pas l'orgueilleuse créature qui vous a précédée en ce lieu, qui montera jamais au rang auquel aspire son ambition sans scupules. Je dis que votre fortune, à vous, étonnera le monde et l'histoire. Je dis, enfin cpie, nouvelle Esfcher, vous prendrez place sur le trône à e&îéd'un aafteÀssuérus...

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La questionneuse tressaillit :

— De grâce, fit-elle parlez plus bas ! Si Ton vous entendait... Si l'on ajoutait foL..

Un éclair avait brillé dans ses yeux.,.

Mais cet éclair s'était éteint aussi vite qu'il s'était allumé, et ce fut avec un calme apparent qu'elle reprit :

— Mais, non, vous vous moquez... C'est une plaisanterie... Il ne saurait y avoir rien de sérieux dans ce langage...

— Gependant, répliqua la devineresse, ce n'est pas la première fois qu'il frappe votre oreille...

— Comment?...

— Souvenez- vous du bonhomme Barbé.

— Le bonhomme Barbé?...

— Ce maçon, qui, un jour, à l'hôtel d'Albret, s'écria prophétiquement en vous voyant franchir le seuil de l'endroit où il travaillait :

« Voilà celle qui, du sentier des ronces et des épines, arrivera au faîte des grandeur*. »

Et la Manicarde ajouta d'une voix inspirée:

— Dieu met parfois la vérité dans la bouche des plus humbles. Il révèle souvent aux moins autorisés le secret de ses impénétrables volontés. A mon tour, je viens vous dire, à vous, Fancienne prisonnière de la Conciergerie de Niort, l'orpheline ballottée au souffle des autans comme l'enfant l'avait été au flux et au reflux des mers, la jeune fille qui mangea le pain amer de la chanté et la jeune femme dont le sort fut lié à celui d'un moribond famélique :

« Vos peines sont près de finir. Vous allez sortir de l'obscurité, sous un rayon tombé de la couronne de France, comme vous êtes sortie autrefois, sous les baisers de votre mère, du sommeil léthargique qui allait vous donner pour tombe les profondeurs de l'Océan. L'adversité va s'éloigner de vous comme le serpent dont vous faillîtes devenir jadis la victime...

« Un grand monarque vous aimera. Il vous fera sa femme. Vous serez reine. »

La devineresse s'était tue, fatiguée.

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Le visage de son interlocutrice était resté tranquille, tant l'incroyable force de volonté de celle-ci savait empêcher que rien ne transparût au dehors, des sentiments qui l'agitaient. Seulement, elle avait baissé ses paupières comme si elle redoutait que Téblouissante perspective, qui venait de se dérouler devant ses yeux, ne l'aveuglât de sa splendeur, — et, en dépit de ses efforts, son sein avait des soubresauts violents sous l'étoffe de sa robe, tandis que l'on percevait dans le silence les battements précipités de son cœur.

En ce moment, la draperie qui fermait le retrait se souleva, et, dans l'entrebâillement se montra la tête de celle des trois visiteuses qui n'avait pas encore consulté la Manicarde.

— Ah ça ! demanda-t-elle à cette dernière, est-ce que ce ne sera pas bientôt mon tour d'écouter vos balivernes?

La sibylle ne lui répondit pas dès l'abord.

Elle s'inclina devant la future « reine de France. »

— Madame prononça-t-elle, je n'ai plus rien à vous dire. Puis, se retournant vers celle qui l'interpellait :

— Quant à vous, ma bonne, je n'aurai ni grande peine ni grand mérite à vous bailler votre part de mes balivernes. €omme les autres, vous aurez votre instant de faveur. Mais, pour dame d'Heudicourt que vous soyez, et nièce d'un maréchal de France, vous n'en serez pas moins évincée de la cour à cause de votre méchante langue.

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Les trois visiteuses avaient quitté le logis delaManicarde. Elles cheminaient, silencieuses et sérieuses. Celle qu'on avait appelée madame d'Heudicourt était encore toute déferrée de l'apostrophe de la sibylle. La blonde aux formes opulentes avait au front un pli qui indiquait une grave préoccupation. La brune au teint créole rêvait à ce qu'elle venait d'entendre.

Pendant le temps qu'elles avaient passé à interroger l'avenir, la nuit était venue et les rues s'étaient dépeuplées comme par enchantement.

Paris n'était pas encore — il s'en fallait et il s'en faut même de beaucoup — la ville sûre et bien gardée où il est permis de s'attarder sans danger. A part la lune, qui existait déjà, lejs nuits de Paris n'avaient d'autres illuminations que les lanternes accrochées çà et là par l'ordre de M. de la Reynie. De ces lanternes, — grand'mères des réverbères d'antan, — il y avait à peine une soixantaine pour une ville qui commençait à compter un demi-million d'habitants.

Aussi, dès les dernières lueurs du jour, les rues en deuil se transformaient-elles en autant de solitudes sombres, au fond desquelles grouillait une armée de malvoalants : charlatans, bohémiens, tirelaine, coupeurs de bourses, mendiants valides, faux estropiés, laquais sans place, soldats sans com-

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pagnie, chercheuses d'aventures et coureuses de remparts.

Nos trois voyageuses n'étaient rien de tout cela.

C'est pourquoi elles se dépêchaient, de peur de mauvaise rencontre.

Soudain, à l'embranchement de la rue Croix-des-Petits- Ghamps et de la rue Saint-Honoré, un pas sonore martela le pavé derrière elles.

Toutes trois, elles se regardèrent avec une inquiétude naissante. Puis, sans échanger un seul mot, elles précipitèrent leur allure. La personne qui les talonait précipita la sienne*

Elles tournèrent à droite. Elle tourna à droite. Elles se jetèrent dans la rue du Roule, puis dans celle de la Monnaie. Elle enfila ces deux rues à leurs trousses.

— Décidément, on nous suit, fit la brune, dont la voix tremblait.

— C'est un homme, dit la petite dame d'Heudicourt. Je l'ai aperçu tout à l'heure en me retournant. Un homme armé. J'ai vu briller dans l'ombre le pommeau de son épée.

La troisième, — la blonde, — pensa tout haut :

— On m'a peut-être reconnue... J'ai nombre d'ennemis à la cour... Si l'on en voulait à ma vie !

Elle doubla le pas. Ses compagnes l'imitèrent. L'homme au pommeau d'épée fit de même...

Epeurées, elles se mirent à courir. L'homme se mit à courir pareillement. Elles prirent par le quai du Louvre. Il prit également par le quai...

En proie à une terreur qui grandissait sans cesse, elles allaient appuyées les unes aux autres, essoufflées, haletantes, sentant mutuellement palpiter leur cœur...

— Jésus Dieu I je n'en puis plus ! murmura la nièce du maréchal.

Et la brune qui était près de défaillir :

— Nous n'arriverons jamais au faubouTg Saint-Jacques!... Leur compagne essaya de leur redonner du courage :

— Marchons toujours... Voici le pont Neuf... Nous rencontrerons peut-être une patrouille du guet...

Mais elles savaient bien que le guet se hasardait rarement

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dehors à cette heure, de peur d'être rossé d'importance par les ivrognes et les voleurs. Elles n'en firent pas moins un effort. L'épouvante leur donnait des ailes. Elles s'engagèrent sur le pont...

Celui-ci, dans la journée, était comme un champ de foire où les badauds fourmillaient autour des boutiques et des théâtres en plein vent : marchands d'orviétan, arracheurs de dents, marionnettes, joueurs de gobelets,..

Oui, mais, dès la tombée de la nuit, il devenait désert, noir, suspect, terrible!...

Nos pauvres femmes ne pouvaient plus se soutenir, et le pas qui les pourchassait se rapprochait sensiblement.

L'homme gagnait du terrain.

Encore un peu il allait les atteindre !

Pour comble, un obstacle imprévu se dressa soudain devant elles...

C'était un sergent recruteur qui sortait d'un cabaret situé à la place occupée maintenant par le magasin d'un opticien célèbre. Ce soudard équivoque avait bu plus que de raison. Il paraissait d'une gaieté folle.

— Tiens 1 s'exclama- t-il en se heurtant à nos fuyardes, trois amours de poupées qui courent le guilledou ! On va batifoler ensemble!...

Il n'eut qu'à ouvrir les bras pour barrer le passage. Les malheureuses eurent beau se jeter eu arrière. Il les réunit dans une brutale étreinte :

— Allons, ne soyons pas farouches. Vénus fait bon ménage avec Mars et Bacchus. Un baiser, hein, là, mes poulettes ?

Il n'avait pas achevé sa phrase, qu'il poussait un grand cri et tombait, foudroyé.. . L'homme, qui suivait les trois femmes, était arrivé comme une trombe et l'avait abattu d'un coup de poing. Après quoi, cet homme mit le chapeau à la main, et, d'une voix franche et ronde :

— Demoiselles, demanda-t-il, le chemin de la place Royale?

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Nous avons laissé notre ami Joël sur le seuil de la Cour des Coches.

Tout d'abord, le brave garçon avait éprouvé un malaise profond en se sentant seul et perdu dans ce grand Paris comme un noyé au fond de la mer. Son regard avait interrogé toutes les figures, toutes les tournures. Volontiers, il eût sauté au cou du premier venu, si le visage de celui-ci ne lui eût point été tout à fait inconnu.

Mais ce n'était pas un gaillard à s'endormir indéfiniment dans la torpeur et le découragement. Quelque chose l'avait tout à coup tiré de cet engourdissement. Ce quelque chose était le cri de son estomac. Notre Breton avait l'appétit de son âge.

Or, il se rappelait, en ce moment, qu'il n'avait pas mangé depuis le matin.

— Il faudrait pourtant, pensa-t-il que je me misse en quête de la table et du logement.

Ensuite, il avait réfléchi à ce que mademoiselle de laTremblaye lui avait dit en le quittant...

La jeune fille allait habiter aux environs de la place Royale. Pour se rapprocher d'elle, c'était donc de ce côté qu'il devait chercher un gîte. Maintenant, où se trouvait-elle cette place?

C'est ce dont il s'était enquis à un quidam.

Sur les indications de celui-ci, il avait franchi la porte Saint-Honoré et suivi la rue du même nom.

La longueur du trajet ne l'effrayait point. C'était un jarret solide. Son épée seule, celle de Porthos, l'incommodait fort en lui battant les mollets; car, à Belle-Isle, il n'avait pas acquis l'habitude de porter l'épée. Ce frottement perpétuel lai causait de l'inquiétude et ralentissait sa marche...

Ajoutez tout un monde de choses nouvelles qui l'accrochait au passage : le tumulte des gens qui allaient et venaient en le heurtant ; le roulement des voitures; la hauteur des maisons; la magnificence des églises, des monuments et des hôtels...

De leur côté, les Parisiens se retournaient pour le regarder :

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son costume breton les étonnait outre mesure, et son air emprunté amenait un sourire sur leurs lèvres toujours prêtes à la raillerie...

Oui, mais ses formes vigoureuses lui épargnaient les quolibets dont tout autre n'eût pas manqué d'être l'objet...

Notre héros était, en effet, taillé sur le patron de son père, ce qui, dans tous les pays du monde, inspire une certaine considération.

Nonobstant, tout cela le retardait dans sa route ; si bien que le jour baissait lorsqu'il arriva devant le Palais-Royal, — dont il s'arrêta assez longtemps à admirer l'ordonnance et l'architecture, — et qu'il était nuit close lorsqu'il parvint à la hauteur de la rue Croix-des-Petits-Champs, où il fit halte également, mais cette fois dans l'intention de s'orienter auprès d'un passant.

Par malheur, il n'y avait plus de passants. Les portes s'étaient fermées avec le crépuscule. On avait mis les volets aux fenêtres. Paris, à cette époque, se couchait de bonne heure. Ce fut en ce moment que les trois prétendues bourgeoises, qui sortaient de chez la Manicarde, débouchèrent dans la rue Saint-Honoré.

— Bon, se dit le jeune homme, voici trois commères qui vont pouvoir me renseigner.

Et il hâta le pas pour les rejoindre.

Nous savons ce qu'il en advint :

Les trois femmes prirent peur et s'enfuirent. Les Bretons sont têtus : c'est un fait acquis. Or, nous croyons avoir déjà indiqué que, sous ce rapport, Joël était deux fois Breton. Il tenait à son renseignement. Celui-ci s'éloignait à tired'ailes. Il le poursuivit à toutes jambes. Voilà comment nous retrouvons notre héros planté au milieu du pont Neuf, entre le recruteur couché dans la boue et les « trois commères » à demi martes de fatigue, d'émotion et d'étonnement.

Elles étaient là, sans respiration, encore frissonnantes. La voix leur manquait. Ce ne fut qu'au bout d'un instant que la petite madame d'Heudicourt se hasarda à interroger :

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— Que voulez-vous de nous, monsieur?

Joël salua derechef et réitéra de son ton le plus engageant :

— Le chemin de la place Royale, s'il vous plaît?

— Gomment! s'exclama la questionneuse, c'est pour nous demander le chemin de la place Royale,..

— Que je galope à fond de train derrière vous depuis un quart d'heure. Hé! mon Dieu, oui, mesdemoiselles, — et, sans reproche, vo as avez bien failli me mettre sur les dents; car vous détaliez comme des lièvres en plaine.

Il essuya la sueur qui lui coulait du front.

— Vous n'êtes donc pas un voleur ? s'exclama de nouveau son interlocutrice.

L'honnête garçon eut un rire retentissant :

— Un voleur?... Merci de l'opinion! Moi, un malheureux étranger égaré dans le labyrinthe de votre satané Paris!...

— Vous êtes étranger?

— Débarqué, ce soir même, par le coche de Nantes,, de Belle-Isle-en-Mer, mon pays.

La femme brune se pencha vers sa compagne blonde :

— Il dit vrai. Je reconnais le costume qu'il porte. C'est celui des riches paysans de cette partie de la Bretagne.

Madame d'Heudicourt reprit, en désignant du doigt Fi*vrogne affalé, la face contre terre :

— Mais cet homme?

— Ce chenapan qui humilie le tas de boue?... Il vous manquait : ma foi, je ne l'ai pas manqué;

— Vous l'avez tué?

— Pas tout à fait. J'y ai mis des ménagements. Il n'est guère qu'à demi fêlé...

Puis, faisant un pas en arrière :

— Maintenant, conclut notre héros, permettez-moi de vous brûler la politesse ; car j'ai l'appétit qui me tire par les pans de mon estomac...

— Un moment, un moment, monsieur !

C'était celle des trois prétendues bourgeoises qui avait reçu de la Manicarde le titre de marquise, qui, allongeant le

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bras vers Joël, essayait de l'arrêter dans son mouvement de retraite.

— Qu'y a-t-il pour votre service? questionna le Breton sans se montrer autrement impressionné.

— Monsieur, j'imagine que vous êtes un brave et galant cavalier...

— Brave? Je ne sais pas si je le suis, n'ayant jamais tenté l'épreuve... Galant, je m'efforce de l'être autant que faire se peut chez un pauvre campagnard, chez un provincial qui n'entend rien aux belles manières... Pour cavalier, il ne me manque que le cheval.

Son accent était si net et si gaillard, que son interlocutrice ne put s'empêcher d'examiner curieusement — en dessous — celui qui lui parlait avec cette bonhomie, et qu'elle remarqua qu'en dépit du hâle des champs étendu sur le visage et sur les mains robustes de ce dernier, c'était un beau garçon à l'œil vif, à la jambe bien prise, à la structure pleine de promesses. Aussi, adoucissant ce qu'il y avait de hautain dans sa physionomie et d'impérieux dans le timbre de sa voix :

— Monsieur, continua-t-elle, j'ai une requête à vous adresser... Nous sommes, mes amies et moi, encore loin de notre logis... Si une aventure, du genre de celle dont vous venez de nous tirer, allait se dresser derechef sur notre route?... Les mauvaises rencontres sont si fréquentes à cette heure et dans ces parages!...

— Eh bien?...

— Eh bien, ne nous retirez pas la protection de votre force et l'appui de votre courage Ne nous laissez pas aller ainsi, seules et faibles, dans la nuit. Accompagnez-nous, escortez-nous, défendez-nous jusqu'à notre porte!...

— Oh! oui, ne nous abandonnez pas! appuya la petite madame d'Heudicotirt.

Leur compagne ne dit rien. Mais ses grands yeux de velours étaient si éloquents dans leur prière muette!

Notre héros avait terriblement envie de se rebecqupr — ainsi que l'on disaitalors — contre cette nouvelle corvée. Une

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faim canine le tenaillait, d'abord. Et puis, il commençait à se sentir fatigué...

Mais il y avait en lui l'étoffe d'un chevalier...

— Mesdemoiselles, répondit-il, faites état de moi à votre convenance.

On marcha dans la direction du faubourg Saint-Jacques. Les trois femmes paraissaient complètement rassurées. Encore un peu, elles auraient ri de leur terreur et de leur fuite de tout à l'heure. Pour Joël, il mangeait sa faim et sa fatigue en les assaisonnant de gaieté. Cependant, cramponné à son idée première :

— Çà, mesdemoiselles, disait-il, le proverbe prétend que tout chemin mène à 'Rome. Je ne voudrais pas avoir l'air de me défier du proverbe. Nonobstant, je ne serais pas fâché de savoir si celui que nous suivons en ce moment, de chemin, conduit à la place Royale.

— Vous tenez donc bien à aller de ce côté? s'informa madame d'Heudicourt.

— Dame! fit notre héros qui rougit quelque peu, j'ai par là des connaissances, — des personnes dont je ne veux pas m'éloigner, afin d'être toujours à même de leur prêter assistance s'il en était besoin.

— Et, pour vous y rendre, ce soir, vous n'hésiterez pas à traverser seul la moitié de Paris?

— Seul?... Que non pas!... J'ai mon épée.

— Héî mais, murmura la brune à l'oreille de la blonde, voilà, ce me semble, un mot qui n'est pas d'un vilain. Qu'en pensez-vous, chère madame?

L'autre ne répondit pas. Elle continuait à considérer, à la dérobée, le jeune homme sur toutes les coutures. Ce dernier reprit, sans s'apercevoir de l'attention sournoise dont il était l'objet ;

— Ce n'est pas qu'elle ne m'embarrasse point un tantinet cette grande diablesse d'épée, longue comme un jour sans pain! Parce que, quand on n'est pas accoutumé... Et puis, elle ne va guère avec mon habit de paysan... Un habit qui a joliment fait retourner les Parisiens, tout de même !

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Il ajouta avec un haussement d'épaules :

— Gomme si le cœur qui bat dessous était autrement façonné que celui des honnêtes gens.

On passait sur le quai Saint-Michel.

— Comment vous nomme-t-on? demanda la femme )londe.

— Joël, pour vous servir, mademoiselle; et vous?

— Moi, on m'appelle Athénaïs.

— Athénaïs!... Bravo!... Un nom qui vous va comme un ^ant!

— Vraiment ?

— Oui, certes : il est noble, imposant, majestueux..

— Et vous trouvez que j'ai l'air... *

— - D'une grande dame de la cour : voilà I

— Voyez-vous cela?... Un compliment!... Décidément, la Bretagne commence à être en France !

Elle ne le quittait pas des yeux.

Il est vrai que les plus « grandes dames de la cour » l'eusent regardé sans répugnance. Sa taille haute et dégagée lonnait à chacun de ses mouvements une sorte de grâce naurelle, et la fière énergie de ses traits eût fait envie à un irince. Sa timidité même, exempte de gaucherie, était une éduction, et la fausse bourgeoise, qui était connaisseuse, ivait lu dans le clair azur de ses yeux tout un poème d'audaieuse candeur.

— Eh bien, monsieur Joël, reprit-elle, le pavé est glissant, a chaussée effondrée, la nuit noire comme un four. A chaque >as j'ai peur de tomber. Voulez-vous m'offrir le bras?

— Avec plaisir, mademoiselle Athénaïs.

Notre héros arrondit le coude avec empressement et le bras le « mademoiselle Athénaïs » vint prendre place sous le sien. }e bras tremblait légèrement. Il frôlait la poitrine du jeune lomme avec une douce chaleur et un/rémissement qui était >resque une caresse...

On arrivait à la place Saint-Michel.

— Monsieur Joël, dit la marquise, gageons que c'est pour ï chercher fortune que vous avez fait le voyage de Paris.

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— Gagez, et vous perdrez.

— Bah !

— La fortune est, pour Je moment, la cadette de mes préoccupations.

— Alors, c'est une femme qui vous attire ici?

— Une femme?... Ahl ma foi, non!... Je pourrais même dire : au contraire!...

— Comment?...

— C'est d'un homme que je suis en quête...

— Un protecteur, sans doute?...

— Plus qu'un protecteur ; l'arbitre de mon avenir, de ma destinée, de toute ma vie...

— Et, cet homme, c'est.. <

Au lieu de répondre à cette question :

— Attention! fit Joël, obliquons sur la droite... Voici une maison en démolition. Nous risquerions de buter contre un tas de décombres...

La questionneuse insista :

— Je vous demande qui est cet homme.

Le jeune homme lui serra le coude :

— Un peu à gauche, maintenant... Voilà une flaque d'eau..* Prenez garde : vous allez mettre le pied dedans...

Leurs regards se rencontrèrent, et Athénaïs le menaça gaiement du doigt :

— Ah! Breton doublé de Normand!... C'est ainsi que vous rompez les chiens!... Tout cela pour ne pas me confier votre secret!...

— Ce secret ne m'appartient pas, repartit Joël gravement : c'est celui d'une pauvre morte...

— C'est bon. Conservez-le. On ne vous le volera point... Je n'ai pas l'habitude de crocheter les gens. Cependant, écoutez : s'il vous advenait, par hasard, de ne pas obtenir de ce personnage ce que vous vous croyez autorisé à en attendre, ou si, — tout simplement — vous ne le retrouviez pas, que feriez- vous?

— Je me ferais soldat du roi, et je m'en irais chercher

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fortune, comme vous dites, où il y aurait des coups à donner ou à recevoir.

— Et, certes, vous feriez votre chemin aux armées... Pour peu que vous soyez de naissance... Ou que vous ayez une amie...

— Une amie?...

— Oui : sûre, dévouée, puissante... Capable de tout... Même de vous produire à la cour...

Notre héros eut un bruyant accès d'hilarité :

— A la cour! Ah! par exemple!... Il faudrait quelle eût un bras de taille à dénouer, sans se baisser, les bouffettes de ses chaussures!... Et puis, va-t'en voir s'il en pleut, des amies d'un pareil calibre!...

— Vous n'en manqueriez pas, pourtant. C'est moi qui vous l'affirme. Avec votre bravoure et votre bonne mine!...

Le jeune homme se mit à fredonner le vieux noël :

Allons tous à la crèche Entendre un beau sermon...

Elle l'interrompit brusquement pour lui demander à brûlepourpoint :

— Mon compagnon, n'avez-vous pas une amoureuse ?

On entrait dans le faubourg Saint-Jacques. Les deux compagnes de mademoiselle Athénaïs cheminaient discrètement à quelques pas en arrière de celle-ci, ayant l'air de ne rien écouter, mais s'évertuant à tout entendre. La petite madame d'Heudicourt, du reste, — qui était « fort plaisante, mais méchante à l'avenant », à ce que prétend Saint-Simon, — avait résumé la situation par cette phrase :

— Cette femme-la aurait le Père, le Fils et le Saint-Esprit, qu'il lui faudrait encore, avec, tous les saints du calendrier!

Devant la question posée, notre héros gardait le silence. Cette question venait d'évoquer dans son esprit le souvenir de mademoiselle de la Tremblaye. Il la voyait marcher^ sur la route de Saumur à Paris, avec sa taille gracieuse qui donnait des plis charmants à l'étoffe moelleuse de sa jupe.

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iOO LE FILS DE PORTHOS

Son chapeau de voyage pendait à son bras. La brise jouait dans ses cheveux... A la fin, d'une voix dans laquelle toute son àme avait passé :

— Je n'ai pas d'amoureuse, dit-il; mais je crois que j'ai un amour.

— Et depuis quand croyez-vous cela?

— Ma foi, depuis ce soir, mademoiselle.

— Et à quoi vous en êtes-vous aperçu?

— Dame! à ce que j'éprouve. Mon pouls bat comme si j'avais la fièvre. On dirait qu'une digue s'est rompue dans les vaisseaux où mon sang circule, et que ce sang lui-même est une flamme liquide. Mon cœur m£ semble à l'étroit dans ma poitrine. Et c'est encore un cercle de feu que j'ai autour des tempes!...

Elle se serra contre lui avec un ronron de chatte :

— Mais c'est de la passion, ou je ne m'y connais pas ! ... De la passion comme il est rare d'en rencontrer!... De l'ardente, de la vraie, de la bonne!...

— Jamais les femmes ne m'avaient produit cet effet-là!... Du diable si c'est naturel!... Tenez, lorsque mon bras effleure votre corsage, je me sens comme des piqûres d'aiguille par tout le corps, et, tout à l'heure, j'ai manqué de tomber, parce qu'une boucle de vos cheveux s'est égarée le long de majoue!,..

Leurs regards se choquèrent de nouveau. Les prunelles de la marquise lançaient des éclairs que ne pouvait voiler le rideau de ses cils.

— Pour qu'elle vous payât de retour, que lui donneriezvous, reprit-elle, à celle qui vous a inspiré cet amour?

— Tout ce que j'ai, pas grand'chose, ma vie.

Il s'était redressé de toute sa hauteur. L'héroïsme d'un preux resplendissait en lui. Son interlocutrice le contemplait avec une muette admiration.

Ensuite, elle interrogea, — le tutoyant peut-être à son insu :

— Ainsi tu la défendrais envers et contre tous?

— Oui, certes!

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— Et, si quelqu'un tramait sa perte...

Une pâleur mortelle couvrit le visage du Breton. Il resta un instant immobile. Puis sa taille parut encore grandir. Ses longs cheveux semblèrent rayonner autour de son front. On eût j are qu'un flot de paroles foudroyantes allait jaillir de ses lèvres. Mais il murmura seulement d'une voix sourde :

— Si c'était vous, je vous tuerais!...

Athénaïs poussa un cri :

— Comment, si c'était moi!... JenecomprendsplusL.Cette femme, ce n'est donc pas...

Il l'interrompit, emporté par un élan irrésistible :

— Je tuerais le roi, sj c'était le roi qui voulût du mal à Aurore!...

Elle le considérait avec stupeur :

— Aurore?... Vous avez dit Aurore?... Quel est ce nom?...

— C'est celui de la noble fille à qui je me suis donné tout entier...

— Une jeune fille que vous aimez?...

— Je n'ai jamais aimé qu'elle, je n'aimerai jamais qu'elle, et elle sera ma femme lorsque j'aurai conquis ce qui me rendra digne de sa tendresse et de sa main : un nom, un rang, une fortune!

La marquise arracha son bras de dessous celui du jeune homme, — et comme celui-ci la regardait avec de grands yeux étonnés :

— Nous sommes arrivés, fit- elle, et je n'ai plus besoin de votre office.

C'était un logis bas et triste, accroupi, entre cour et jardin, derrière de hautes murailles. Il se composait d'un corps de bâtiment, — rez-de-chaussée avec mansardes, — et de deux ailes en retour : les écuries et les communs.

Les gens du quartier l'avaient baptisé la Maison grise, à cause de la couleur maussade de ses pierres et de son toit -d'ardoises.

i. fi.

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Au coup de marteau frappé contre la porte cochère, — qui communiquait au faubourg, — un vieux domestique vint ouvrir et introduisit les survenants dans ,1a cour :

— Honorin, faites atteler, lui commanda la compagne de Joël en franchissant le seuil.

— Madame la marquise retourne à Saint-Germain? demanda respectueusement le valet.

— Non: je passerai la nuit ici: c'est monsieur qu'il s'agit de conduire à la place Royale.

Elle désignait notre Breton, qui ricochait de surprise en surprise.

— N'est-ce pas par là, ajoutait-elle en interpellant ce dernier, qu'habite l'objet de cette belle flamme que vous me dépeigniez si éloquemment tout à l'heure?

En ce moment un enfant apparut sur le perron de la Malson grise: un enfant âgé de huit ans environ, vêtu de velours nacarat avec de riches dentelles d'or et d'argent, doué d'une figure intelligente aux traits fins et mélancoliques, mais affligé d'une claudication prononcée résultant d'un pied dif- ,forme et d'une jambe plus courte que l'autre.

Ce pauvre estropié s'en vint, en sautillant aussi vite que son infirmité le lui permettait, se jeter dans les bras de la femme brune, qu'il couvrit de baisers et d'exclamations de joie :

— Enfin, chère maman, vous voilà!... Je n'ai pas voulu me mettre au lit avant que vous fussiez de retour... J'avais si peur qu'il ne vous fut arrivé quelque embarras, quelque accident, quelque malheur !

-— Monseigneur, prononça doucement celle à qui s'adressaient ces marques de tendresse, n'apercevez-vous pas madame la marquise ?

I/enfant se retourna vers celle-ci :

-*- Bonsoir, ma mère, dit-il sans bouger.

La marquise pinça la bouche :

■*- Hé ! bon Dieu, fit-elle, que de bruit, parce qu'il m'a plu de vous enlever un instant votre gouvernante ! Vous devriez dormir, à cette heure, Louis... Çà, d'Heudicourt, qu'on

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fA LA RECHERCHE D'UN PÈRE 10S

le reconduise dans ses appartements et qu'on le couche surle-champ !...

D'Heudicourt fit un mouvement...

Mais le petit boiteux, tout en larmes, s'était cramponné aux jupes de sa gouvervante...

— Madame, pria cette dernière, veuillez souffrir que je me charge de ce soin : M. le duc ne saurait s'endormir si je n'étais auprès de lui pour le bercer de quelque conte ou de quelque chanson.

Athénais eut un geste d'indifférence.

— A votre aise, madame la Sagesse... Moi je tombe de fatigue et je vais me reposer... D'Heudicourt, venez aider mes femmes à me défaire.

Puis, revenant vers notre héros^ qui demeurait interloqué stupéfait, ahuri de tout ce qu'il voyait et de tout ce qu'il entendait :

— Mon jeune monsieur, reprit-elle, c'est toujours une folie d'être amoureux ; mais quand on cherche à parvenir, c'est plus qu'une folie : c'est une bêtise.

Elle lui tendit la main avec cette majestéqui appelle les lèvres. Joèl lui baisa le bout des doigts. Après quoi, elle se retira d'un pas de reine.

La gouvernante se prépara à la suivre. Elle avait pris son élève dans ses bras, afin de lui épargner la peine de monter les degrés du perron. Mais avant de s'éloigner :

— Monsieur Joël, dit-elle au jeune homme qui restait fà, planté en point d'exclamation, voici le carrosse de madame la marquise, qui va vous déposer où bon vous semblera.

Puis avec une voix et un regard pénétrants :

— Ma noble amie a oublié, si je ne m'abuse, de vous remercier du service rendu. Je m'en souviendrai pour elle. Si jamais vous avez besoin de mes services, n'hésitez pas à venir frapper à cette porte, et demandez Françoise d'Aubigné, mbve Searrçn.

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Le cabaret du Maure- qui-Trompe tirait son nom de l'enseigne qui virait et geignait au vent au-dessus de sa porte : une plaque de tôle, rouillée par la pluie et le soleil, sur laquelle un Raphaël en bâtiment avait autrefois figuré— dans des tons d'une violence atténuée par le temps — un nègre, d'aspect rébarbatif, en train de souffler dans une trompette d'une envergure non moins formidable.

Cet établissement s'élevait vers le milieu de la rue du Pas-de-la-Mule, laquelle confinait, comme on sait, aux arcades de la place Royale.

C'était un vénérable édifice, coiffé d'un toit en poivrière et la façade chevronnée de poutres qui s'encastraient dans la maçonnerie.

Le premier étage, en saillie, formait auvent au-dessus du Tez-de-chaussée. Il se composait d'une grande chambre, aux fenêtres maillées de plomb, où le cabaretier logeait à pied ; c'est-à-dire qu'il louait — à la nuit, à la semaine ou au mois

— aux étrangers, aux voyageurs dépourvus du luxe d'un cheval ou du faste d'un équipage. Pour lui, il s'était installé

— tout modestement — dans les combles, avec « son premier garçon », lequel, du reste, était le seul.

Le rez-de-chaussée était occupé tout entier par « la salle » et par la cuisine.

Rien ne séparait, d'ailleurs, celle-ci de celle-là.

La partie de cette vaste pièce, qui faisait bordure sur la rue, était réservée aux consommateurs. L'autre, celle du fond, s'affectait aux élaborations culinaires du maître de la maison : il s'y dressait une cheminée, dans les profondeurs de laquelle les héros du divin Homère auraient facilement fait- rôtir les bœufs entiers dont parlent l'Iliade et Y Odyssée...

Seulement ces monstrueuses victuailles y étaient rem placées, tous les jours que Dieu fasse, —jours ouvriers, dimanches et fêtes carillonnées, — par un gigot en train de tourner à la broche devant trois bûches qui flambaient sur des landiers monumentaux.

Rien de plus primitif et de moins luxueux que l'aménagement de ce hall à deux fins. La salle proprement dite était succinctement meublée de tables et d'escabeaux de chêne bruni et lustré par le frottement des manches des buveurs et le contact de leurs chausses. La cuisine se tapissai^ de toute une collection de casseroles, de lèches-frites, de daubières et de vaisselles, dont le cuivre et l'étain, soigneusement fourbis, étincelaient comme des soleils d'or et d'argent dans la pénombre enfumée des arrière-plans.

Au milieu de cet arsenal d'ustensiles d'apparence alléchante et pacifique, une colichemarde, d'une longueur invraisemblable, jurait, accrochée à la place d'honneur, à côté de la maîtresse-broche.

Ah 1 c'est que maître Bonaventure Bonlarron, — ainsi se nommait le propriétaire du cabaret du Maure-qui-Trompe, — avait été homme d'épée, de guerre et d'aventures, avant de devenir homme d'intérieur, de tranche-lard et de fourneaux. Il avait porté la hallebarde de sergent au régiment de la Ferté, et blessé d'un coup de mousquet à Rocroy, dans la fameuse charge du jeune duc d'Enghien contre la terrible réserve espagnole du vieux comte de Fuentès, ce n'était qu'à son corps défendant qu'il avait déposé le harnais du soudard pour le tablier du marchand de vin traiteur.

Dès l'abord, il n'avait pas eu à se plaindre de l'échange.

La place Royale était alors la promenade favorite des

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grands seigneurs et des belles dames. Marion de Lorme et Ninon de Lenclos y tenaient cour d'amour et boutique d'inconstance. Sous ses arcades, derrière ses grilles, se réunissait chaque jour tout ce que la cour comptait de galants cavaliers, de beaux-esprits, de séduisantes pécheresses et de précieuses en renom.

Et puis, c'était aussi l'endroit où se vidaient les affaires d'honneur. Le Pré-aux-Clercs avait fait son temps. De par la mode souveraine, défense de se couper la gorge ailleurs que dans ce coin privilégié de Paris.

En effet, sous la minorité de Louis XIV, la rage des combats singuliers, — un instant étouffée par la main de fer du grand cardinal, — avait repris comme à l'époque où, d'après le calcul de M. de Loménie, elle ne coûtait pas à la France moins de deux eent vingt gentilshommes par an. Le peuple est friand de toute espèce de spectacles. Celui de Paris ne dédaignait point de voir s'écharper les grands seigneurs et parader les belles dames.

D'où affluence de consommateurs dans les cabarets voisins de la place Royale, et, en particulier, chez maître Bonlarron, dont le petit vin clairet des côtes de Toul et du Barrois — le gargotier était d'origine lorraine — avait conquis tous les suffrages des gourmets de la capitale,

Et ce n'étaient pas seulement les artisans et les bourgeois qui avaient pris l'habitude de fréquenter l'établissement du Maure-qui- Trompe. . .

Avant de disputer à la pointe de l'épée les faveurs de Marion de Lorme à son rival Rouville, beau-frère de Bussy- Rabutin, le marquis de la Ferté-Senectère, — ou plutôt Saint- Nectaire, — colonel -propriétaire du régiment dans lequel notre Lorrain avait servi, était venu déjeuner chez son ancien sergent.

Il n'en fallait pas davantage pour mettre celui-ci à la mode. »

Depuis lors, il ne s'était pas échangé un coup d'épéeoude pistolet entre gens du bel air, sans qu'adversaires et seconds fussent venus, au préalable, à la taverne de la rue du Pas-

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A Là RECHERCHE D'UN PÈRE 107

de-la-Mule, arroser un gigot à la broche de quelques flacons de pagny ou de thiaucourt.

Or, comme chaque jour ramenait son duel, chaque jour ramenait son gigot.

C'avait été l'âge d'or du cabaret du Maure- qui-Trompe.

Joyeux festins, riches beuveries, estocades mémorables!

Leboursicot de maître Bonaventure s'arrondissait, s'arrondissait, en même temps que sa réputation s'étendait du Cours la Reine à la Bastille, et de la Grange- Batelière aux Carmes- Déchaussésl

Hélas ! tout passe, tout lasse, tout casse !

Nous avons dit que Louis XIV n'avait jamais pardonné aux Parisiens les soucis et les humiliations dont la Fronde avait accablé les commencements de son règne. Aussi, à peine majeur, s'était-il empressé de fuir une ville qui évoquait de si cuisants souvenirs pour sa quasi-divinité, et d'installer dans les résidences royales de la banlieue l'éclat de son astre naissant. La cour avait suivi cette aurore radieuse. Petitsmaîtres et coquettes, cavaliers bretteurs et nobles dames amoureuses avaient déserté à l'envi les arceaux de la place Royale pour la terrasse de Saint-Germain, les ombrages de Marly, de Gompiègne, de Fontainebleau', et les constructions ébauchées de Versailles.

Avec eux s'était envolée la vogue du cabaret du Maure- qui~Trompe.

On n'y rencontrait plus guère, à l'époque où nous y transporte notre récit, que de rares consommateurs, d'une essence éminemment économique et pacifique,

Des clercs, des écoliers doux comme des moutons,

de petits rentiers du Marais et des boutiquiers du quartier, — tous croquants qui ne rappelaient que de fort loin l'ancienne, belliqueuse et magnifique clientèle.

Or, ce soir-là, qui était un dimanche, maître Bonaventure Bonlarron était seul dans son établissement en compagnie de son garçon Bistoquet.

Le cabaretier avait passé la soixantaine. Il ne s'en tenait

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pas moins droit comme une lame crêpée. Son grand corps, d'une maigreur nerveuse, sa peau collée sur les os et colorée de tons de brique, sa moustache de chat, sa, royale ébouriffée et ses cheveux en coup de vent, — tout cela d'un blancjaunâtre, — son nez en arête tranchante et ses yeux striés de fibrilles rouges sous des sourcils par touffes, comme des soies de sanglier, le faisaient ressembler au héros de Cervantes : l'illustre et immortel don Quichotte de la Manche.

Ajoutons que, quoiqu'il fût vêtu de blanc, — comme c'était la mode pour les sacrificateurs antiques et comme ça été, de tout temps, celle des cuisiniers, — on reconnaissait en lui le dieu Mars émérite à la façon dont sa toque de toile empesée se penchait à la rodomont sur le côté gauche de sa tête, dont sa main caressait le couteau à découper passé dans la ceinture de son tablier, et dont ses prunelles roulaient, furieuses, dont sa voix ronflait, éclatante, au milieu des circonstances les plus ordinaires de la vie, comme s'il commandait encore aux recrues l'exercice de la pique, du mousquet et de l'espadon.

Pour l'instant, maître Bonlarron, la moustache hérissée de mauvaise humeur, se promenait, avec des allures d'ours en cage, entre les tables de la salle et la cheminée de la cuisine.

Sous le manteau de celle-ci, le gigot traditionnel achevait de se carboniser, — on l'avait embroché à dix heures du matin, et il était dix heures du soir, — tandis que sur l'une des tables de celle-là, le garçon Bistoquet était en train de mettre le couvert pour le souper de son maître et le sien.

Ce famulus pouvait aller sur ses vingt ans. C'était un drille d'une laideur incontestable : une laideur camarde et ridicule, faite pour endosser la perruque à poils de vache, la casaque rouge et les chausses jaunes du pître de Gros-Guillaume, de Mondor et de Brioché.

Tout en alignant sur la nappe les assiettes, les couverts et les gobelets, ce fantoche remuait ses bras longs et gauches d'une manière' désordonnée, en même temps que sa bouche, fendue sans parcimonie, marmottait toute sorte de paroles

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sans suite. Cette pantomime finit par attirer l'attention de Bonaventure. Il interrompit son va-et-vient saccadé, et, s'arrêtant devant le garçon :

— Ah çà ! demanda-t-il d'une voix de tonnerre, allez-vous, monsieur Bistoquet, m'expliquer ce que signifie cette manie de gesticuler à l'instar d'un moulin à vent en goguette?

Le famulus se rengorgea :

— Ce n'est pas une manie, patron... C'est l'inspiration..» Je tiens commerce avec la Muse. . .

— Un commerce?... La Muse?... Et qu'est-ce qu'elle vend, cette Muse?...

Bistoquet se rengorgea :

— Vous n'y êtes pas. C'est une figure. Autrement, pour le commun des mortels : je compose..,

Pierre Corneille n'eût point dit d'une façon différente : « Je suis en passe d'écrire le Menteur ou le Cid. » Mais l'ancien sergent, roulant des yeux féroces :

— Alors, moi, votre maître, je suis un mortel du commun...

— Patron!...

— Et vous osez parler de figure!... Mais c'est vous qui êtes une figure 1... Et une vilaine figure encore!...

— Patron!...

— Vous composez?... Après?... Qu'est-ce que vous composez?... Un assaisonnement nouveau, un coulis original ou une sauce inédite?...

— Patron, ce sont de petits vers qui me viennent naturellement...

— Des vers qui viennent naturellement?... Que veut dov es rébus, ou plutôt ce fromage?...

Pais, se frappant le front, après une minute de laborieuse réflexion :

— Mille espontons! j'y suis! s'exclama le cabaretier. Vous dites des vers : ce sont des verses. Des verses de chansons, motets et bergerettes, comme en faisait un de mes anciens clients, M. de Scudéri, un grand homme noir et maigre, avec une rapière de matamore et une moustache de capitan.

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îiô LE FILS DE PORTHOS

Le garçon secoua la tête :

— Je ne suis pas de l'école des rapières et des moustaches. Je suis de celle de M. Loret. Connaissez-vous M. Loret, patron?...

— Ma foi, non, et j'ignore même dans quelle rue se trouve son école, comme je me demande à quelle heure vous avez. le temps de la fréquenter...

— M. Loret est un poète pacifique, qui a imaginé de raconter les événements du jour dans la langue de l'Héliconet du Perm esse- Maître Bonaventure se fourragea le poil :

— Qu'est-ce que c'est encore que ces deux chrétiens-là? Je ne les ai jamais vus dans mon établissement...

— Je m'honore d'être son disciple et de marcher dans ses semelles. Et, tenez, écoutez ceci... C'est le tableau fidèle de ce qui s'est passé ici-même en cette journée dominicale.

Et le famulus déclama avec emphase :

En ce dimanche de juillet Dont le beau temps fut si complet, Six bourgeois, plus un militaire, Sont venus ici s'abreuver.. .e De vin de Brie et cidre doux.

Recette : six livres dix sous.

Maître Bonlarron fit un brusque haut-le-corps :

— Ah ça! s'écria-t-il, c'est qu'ils riment, tes verses!*.. Bistoqu^t eut un sourire d'orgueilleuse modestie :

— Dieu merci, patron, on connaît la prosodie...

— La Prosodie?... Ah! oui : cette grosse fille de vaisselle de l'apothicaire d'en face que tu reluques entre chien et loup... Et moi qui croyais qu'on l'appelait la Bourguignottel...

Et l'ancien sergent ajouta avec mélancolie :

— Hélas ! mais une recette de six livres dix sous!...

— J'ai négligé quatre deniers, patron, à cause de la rime...

— Quand, naguère, des poignées d'or, lancées par les plus nobles mains de France, roulaient sur ces tables où ruisse-

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A LA RECHERCHE D'UN PÈRE ill

*aient les meilleurs crus de ma cave !... Si encore le militaire avait cherché querelle aux bourgeois... On se serait défoncé quelques côtes, fêlé quelques crânes, fracassé quelques membres... Et j'aurais casé mon gigot aux survivants... Mais non: personne ne se tue plus... C'est-à-dire qu'il n'y a vraiment plus moyen de vivre!

— En attendant, le gigot nous reste, murmura le garçon avec une grimace. Quand on pense que voilà le onzième que nous expédions depuis le commencement du mois. Or, nous ne sommes encore qu'au 12...

— Monsieur Bistoquet, déclara Bonaventure, vous êtes bête à manger du foin...

— Je ne demanderais pas mieux, patron : ça me changerait...

— Le mouton est une nourriture excellente pour l'estomac, — comme toutes les viandes noires, du reste...

— Noire?... Je crois bien... Depuis le temps qu'elle est au feu... Un bloc de suie!...

— Eh bien, ramonez et servez, pendant que j'irai mettre les volets aux fenêtres et la barre à la porte...

Et le cabaretier se dirigea vers celle-ci...

Mais, comme il allait en atteindre le seuil, une voix joyeuse éclata avec toutes les fanfares de l'accent du Midi :

— Adiusias, la compagnie!... Va bien? Merci. Moi pareillement... Il padrone délia casa, bonnes gens, sans vous* commander?

-- C'est moi, mon gentilhomme, répondit Bonlarron en marchant au-devant du client présumé qui se présentait si tard et de si bruyante façon.

Ce dernier accusait à peu près le même âge que notre héros.

Par contre, il formait avec celui-ci le plus flagrant et le plus absolu des contrastes.

C'était, en effet, un garçon brun de peau et de poil, le profil en lame de couteau, la pommette des joues saillante, — signe de ténacité et de subtilité, — et les muscles maxillaires énormément développés : indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon, même sans béret.

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Or, le nouveau venu avait un béret. Il avait, de plus, un costume qui participait à la fois du montagnard par les espadrilles, du marin par la large ceinture de laine, de l'homme de guerre par le baudrier, par l'épée, par une de ces jaquettes de cuir que les gendarmes portaient sous leur cuirasse, et de l'homme de plume, enfin, par le cornet à encre et l'étui à papier dont les cordons se croisaient sur son torse carré et bombé.

Particularité bizarre, ce torse fuyait brusquement, et il n'y avait pas de jambes dessous. C'est-à-dire qu'il y avait des jambes, mais qu'elles étaient d'une exiguité telle que si, assis, notre Gascon paraissait d'une taille ordinaire, debout, en revanche, c'est tout au plus s'il fût allé à la poitrine de notre héros. Ce qui ne l'empêchait point, d'ailleurs, d'avoir l'air gai, agréable et intelligent.

Il s'était avancé prestement à l'intérieur du cabaret. Puis, avec volubilité et sans attendre qu'on lui adressât la parole :

— Qui je suis?... Hé! messieurs les Parisiens ne connaissent donc que leurs clochers!... Je suis Renaud, par lasangdioux! Renaud d'Élicigaray, de bonne souche noble du Béarn..-, On m'appelle aussi Petit-Renaud : le diable me brûle si je sais pourquoi 1

Il haussa dédaigneusement les épaules :

— Gomme si l'on avait besoin d'être un géant pour arriver à quelque chose!... Le roi de France n'est pas beaucoup plus grand que moi... Encore assure-t-on qu'il a de fameux talons à ses bottes!...

Il rembarra du geste le cabaretier qui ouvrait la bouche :

— Le roi, poursuivit-il, a nombre de bonnes fortunes; mais on n'en chôme pas, Dieu merci. Il faut qu'il y ait des grands et des petits. Lorsque j'ai quitté la Rochelle, il a été versé plus de larmes que Sa Majesté, elle-même, n'en saurait arracher aux plus nobles dames de l'endroit... Mais ne parlons pas politique... Causons plutôt de moi, quoique, pour être franc, il me répugne souverainement d'entretenir

M. Tout le-Monde de ma personne... Donc, j'arrive de là-bas, dans l'Ouest, avec une lettre de recommandation de M. Colbert du Terron, intendant de la marine, pour son illustrissime* cousin le ministre, et cinquante pistoles que je dois à la munificence éclairée de ce généreux protecteur... Je suis venu par mer de la Rochelle au Havre, d'où remontant la Seine, le coche d'eau m'a débarqué, tout à l'heure, sur la berge des Gélestins... Maintenant, j'ai grand besoin d'un bon souper et d'un bon lit... Eles-vous en mesure de me fournir l'un et l'autre?

— Mon gentilhomme, répondit le cabaretier avec toute la déférence que commande un personnage qui a en poche cinquante pistoles et une lettre de recommandation pour un ministre tout-puissant, mon gentilhomme, j'ai ici dessus une chambre qui vous conviendra certainement...

— A merveille : je prends la chambre.

— De plus, si Votre Seigneurie daigne se contenter d'un excellent gigot que je réservais pour ma propre table...

— Un gigot? De mieux en mieux. Je lui décerne ma personne... Vous allez voir que, chez moi, l'appétit ne se mesure pas à l'aune... Du diable s'il en reste autre chose que le manche!...

— Oh ! prononça une voix sur le seuil de la salle, j'espère que vous m'en concéderez bien une tranche.

Tout le monde se retourna.

Dans l'encadrement de la porte se développait la haute taille de notre héros.

Celui-ci arrivait du faubourg Saint- Jacques. Le carrosse de la marquise l'avait conduit à la place Royale. Une fois là, en s'orientant à travers la nuit, il avait aperçu — dans l'une des rues adjacentes — une lumière qui brillait derrière une vitre.

De suite, il avait mis le cap sur ce fanal.

Bonheur inespéré : une enseigne de cabaretier se balançait au-dessps de ce dernier...

Et l'huis d ki maison était même entr'ouvert, comme pour

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mieux faire accueil aux passants tourmentés par la faim ou la soif...

Joël était donc entré doucement, et, attendant l'instant favorable pour faire acte de présence et prendre la parole, il était demeuré sur le seuil de la porte et avait écouté — d'une façon machinale — le verbiage du protégé de M. Colbert du Terron.

C'est un fait acquis à la charge de la stupidité humaine, que les petits hommes exècrent cordialement les grands.

Le Gascon leva le nez si haut qu'il put monter, toisa le nouveau venu et interrogea d'un ton rogue :

— Qu'est-ce que vous désirez, l'ami?

Le Breton s'approcha, le chapeau à la main :

— Monsieur, répondit-il avec civilité, je désire, si vous le permettez, vous rappeler une maxime...

— Une maxime?

— Dont vous reconnaîtrez certainement l'esprit de charité et de saine raison...

— Et que dit-elle, cette maxime?..,

— Elle dit que nul n'a droit au superflu lorsque les autres manquent du nécessaire...

— Ce qui signifie?...

Notre héros prit son air le plus engageant :

— Ce qui signifie que, moi aussi, je viens de loin ; que moi aussi, je suis enquête d'un gîte et d'un souper; que j'ai beaucoup fatigué, et que je ne serais pas fâché de faire, en votre compagnie, honneur à la cuisine de cet établissement...

Il ajouta avec rondeur :

— Chacun payera sa part, d'ailleurs. En camarades. Ça vous va-t-il?

Petit-Renaud n'était pas une mauvaise nature... Mais, en parlant, le fils de Porthosle dominait de toute la richesse de sa taille :

— Au diable ! répliqua-t-il brusquement. J'ai retenu le gi» got et je le garde.

— Monsieur, vous n'êtes pas poli, reprit notre héros avec

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tranquillité. Mais j'ai le gosier trop sec pour me montrer susceptible. Sec comme un clou rouillé planté dans une vieille porte i

Les prunelles du Gascon s'allumèrent comme celles d'un chat à qui l'on marche sur la patte.

— Pas poli ! s'écria-t-il. Ventredioux ! auriez-vous, par hasard, l'intention de me donner une leçon de politesse. Apprenez que j'ai allongé des coups de gaule et des estocades à de grands lurons qui auraient pu me fourrer dans leurs poches!...

— Hé ! repartit le Breton avec impatience, il ne s'agit ni de votre taille ni de la mienne : il s'agit de nos dents, que nous avons tous les deux aussi longues l'un que l'autre, — si longues même que, si l'on tarde à mettre quelque chose dessous, on ne retrouvera plus de nous que nos épées et nos boucles de ceinturon ; car nous nous serons dévorés tout vivants, — et sans nous peler encore !

Puis, désignant l'objet du litige que Bistoquet était en train de débrocher :

— Du reste, je ne pense pas que vous ayez la prétention d'absorber seul une pièce de cette importance...

— Et pourquoi ne l'absorberai-je pas ?

— Dame i parce qu'il y a une règlequi s'y oppose...

— Et quelle règle?

— La règle de capacité qui enseigne que le contenant doit être plus grand que le contenu.

Et le fils de Porthos se frotta les mains, enchanté de cette excellente plaisanterie.

Mais l'autre, bondissant, avait mis l'épée à la main :

— Monsieur, s'écria-t-il, vous m'insultez derechef!...

— Moil...

— Si je suis petit, je dois le savoir. Je n'aime pas qu'on me le radote. Vivadiouxl vous allez me payer ces affronts!...

Notre héros haussa les épaules :

— - Payer? payer? C'est bientôt dit. Nous y serons chacun pour notre écot, je pense. Puis, quand nous nous serons fait des accrocs à la peau...

— Vous tenez donc beaucoup à la vôtre?

— Dame ! n'ayant pas de quoi en changer !

— Ah ! ricana Petit-Renaud, vous voyez bien que vous avez peur !

— Peur !

Joël sourit.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, fit-il. Pendant ce qui précède, maître Bonaventure Bonlarron

n'avait point cessé de témoigner d'une satisfaction évidente. En ce moment, Bistoquet le tira par la manche.

— Patron, demanda le famulus effaré, est-ce qu'ils vont vraiment s'égorger?

— Je le suppose, répondit le cabaretier, dont la physionomie rayonnait d'aise, et, si j'avais seulement la chance que l'un des deux restât sur le carreau...

— Eh bien?...

— Eh bien, la mode reviendrait peut-être, des procédés de savoir-vivre auxquelsje dois la vogue de mon établissement.

— Vous appelez savoir- vivre l'action de tuer les gens!... Mais il y a des édits contre le duel, patron...

L'ancien sergent considéra son interlocuteur avec une commisération profonde :

— Certainement, il y a des édits... Il y en a toujours eu, des édits... S'il n'y en avait pas, comment diable s'y prendrait-on pour les braver?

Ensuite, examinant les deux adversaires qui se mesuraient du regard, —le Breton, calme, bon enfant, un peu blagueur, comme nous dirions aujourd'hui, — le Gascon, nerveux, agité, furieux :

— Deux braves jeunes gens, en vérité. Celui-ci, rageur comme un tigre. Celui-là, solide comme une tour. Pour léquel paries-tu un écu, Bistoquet ?

Ce dernier insista :

— Patron, vous ne pouvez pas les laisser faire... Vou3 allez intervenir... Vous allez vous montrer, pa'ron...

— Certainement, je vais me montrer...

Et Bonaventure se dirigea vers la porte :

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— Je vais verrouiller, cadenasser, barricader la maison, afin que le guet ne vienne pas nous déranger...

Puis, ce soin pris :

— Maintenant, décroche-moi ma rapière...

— Votre rapière?...

Le cabaretier dépouilla son tablier et ceignit l'arme apportée par le garçon :

— Est-ce que tu crois je resterai les bras croisés pendant que s'escrimeront ces deux champions ?...

— Vous voulez vous battre, patron?...

— Oui, sarpédiable ! je veux me battre !...

— Mais avec qui, miséricorde?...

— Avec toi donc, mille espontons!...

Le famulus sursauta d'épouvante :

— Avec moi!...

— Nous servirons de seconds à ces gentilshommes. C'est la règle. Tu passeras du côté de l'un; je passerai du côté de l'autre; alors, bataille, comme au bon temps!...

— Mais je n'ai pas d'épée, patron!...

— Tu prendras la maîtresse broche...

— Oh!...

— Elle est peut-être moins longue que ma colichemarde. Mais c'est égal. Tu en seras quitte pour te fendre davantage.

Cependant Joël avait dégainé.

Mais, faisant un dernier appel à la conciliation :

— Voyons, dit-il, soupons d'abord; nous nous exterminerons après.

Mais Petit-Renaud, affolé :

— Non pas!... Tout de suite, sangdioux!... Tout de suite ! Et, l'épée haute, il menaça le Breton, qui n'eut que le

temps d'arriver à une parade de quarte.

— Hé ! prenez donc garde ! s'écria notre héros : vous allée me crever le nombril.

Exaspéré, le Gascon se précipita en avant avec une telle impétuosité que les fers s'engagèrent jusqu'à la garde. Heureusement le fils de Porthos était aussi de sang-froid I. 7.

que s'il eût joué avec un fleuret moucheté. 11 dégagea son arme en faisant un pas de retraite.

— Ah ! grinça Petit-Renaud, vous reculez, monsieur Goliath.

— Je ne recule pas, je romps : or, dans tous les pays où l'on pratique l'art de l'escrime, tous savez que rompre n'est pas fuir.

Ce disant, notre héros se contentait de parer par des contres — sans riposter — les coups, pressés, rapides, furieux, que lui portait son adversaire.

— Vivadioux 1 rugit celui-ci, je crois que vous me ménagez.

— Moi aussi, je le crois, fit Joël placidement. Et, dessinant un coup de seconde : *

— Tenez, si je m'étais fendu, je vous embrochais mieux que le gigot de notre hôte.

Le petit homme devenait enragé.

En effet, il avait senti sur son flanc la pointe de l'épée dn Breton, mais si légèrement posée qu'il eût pu la prendre pour le bouton d'un fleuret.

— Il faut cependant en finir, murmura-t-il entre ses dents serrées.

— C'est cela, finissons-en, reprit notre héros. Je ne demande pas mieux d'abord. J'ai l'estomac dans les talons.

Pais, sur une menace de quarte basse, que l'autre para par le cercle, il lia l'épée du Gascon, et, d'un violent coap de fouet, la fit sauter au bout de la salle.

— Tuez-moi! mais tuez- moi donc, au lieu de me désarmer ! hurla Petit-Renaud fou de colère, de douleur et de honte.

Le fils de Porthos remit paisiblement sa rapière au fourreau :

-— Hé ! si je vous tuais, dit-il, comment souperions-nous ensemble ?

Il s'en fut ramasser l'arme de son adversaire et la lui rendit en le saluant.

Ensuite, il ajouta de sa bonne voix franche et ronde :

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— Car vous ne me refuserez pas, je l'espère, l'honneur et le plaisir de partager avec vous le gigot que vous m'avez si vaillamment disputé.

Puis encore, se tournant vers maître Bonlarron :

— Deux couverts l Trois couverts l Autant qu'il en faudra J'invite monsieur, je vous invite, j'invite tout le monde!

Renaud d'Eiicigaray était resté un instant comme écrasé sous le poids de sa défaite.

Il était rouge, tremblant, confus. Deux grosses larmes roulaient le long de ses joues brunes. A la fin cependant, gagné par la noblesse de procédés de son vainqueur, il fit un pas vers ce dernier et, la tête basse, avec l'accent d'une vive et réelle émotion :

— Monsieur, lui dit-il, j'ai eu tort. C'était agir en malotru que vous chercher cette sotte querelle. Vous valez cent fois mieux que moi, et votre conduite en tout ceci sent son gentilhomme d'une lieue... C'est ma maudite petite taille qui me met ainsi la cervelle à l'envers... Pourtant, je n'ai que vingt-six ans, et ce n'est pas encore l'âge, n'est-ce pas, où Ton doit renoncer à grandir ?

Puis, avançant la main :

— Voulez-vous me pardonner et devenir mon ami ?

— De grand cœur, répondit Joël en imitant son mouvement. Tope là ! C'est entre nous à la vie, à la mort.

Ensuite, avec une gaieté bruyante :

— Et maintenant, à table ? Cette escrime de chambre m'a creusé davantage. Nous ferons plus ample connaissance en trinquant.

Maître Bonaventure cherchait autour de lui :

— Ah ça 1 dans quel trou de souris s'est faufilée cette poule mouillée de Bistoquet ? Où se cache cette fleur de poltronnerie? Comment ce cuistre en chef s'est-il évaporé?

— Me voici, patron, prononça une voix qui semblait s'élever du sol.

Et l'émule de Loret sortit de dessous la table, sous laquelle il s'était retranché à plat ventre.

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L'ancien sergent le pulvérisa d'un regard méprisant :

— Alors servez, monsieur le drôle, monsieur le couard, monsieur le fabricant de verses, puisque vous n'êtes même pas bon à recevoir une estafilade pour m'aider à me refaire la main.

On s'assit autour du gigot. Celui-ci ne laissait pas que d'être éminemment dur et coriace. Mais il n'est semelle de botte, basane ni cuir bouilli que ne tordent, avalent et digèrent des estomacs déjeunes gens.

Et puis, la cave était excellente au Maure-qui-Trompe. On y eut recours abondamment. Au dessert, les quatre convives se montraient singulièrement animés. Le cabaretier, que l'on n'écoutait guère, racontait la campagne de Flandre:

— Tous les quinze jours, M, le Prince nous donnait cinq minutes pour... cracher. Nous profitions des cinq minutes pour dormir, et nous... crachions en marchant.

Le famulus rimait in petto un bouquet à quelque Ghloris de cuisine.

Et les deux nouveaux amis échangeaient leurs confidences avec leurs rêves et leurs espoirs.

Ainsi que nous le lui avons entendu débiter, à son entrée au cabaret, Renaud d'Elicigaray était originaire du Béarn: d'une famille pauvre, mais inscrite à l'armoriai de la province. De son propre aveu, il y avait en lui un singulier mélange du mathématicien et du soldat. Emporté comme un homme d'action, rêveur comme un poète, distrait comme un astronome, lorsqu'il cherchait quelque problème il devenait calme et réfléchi comme un vieux conseiller.

Elevé chez M. Golbert du Terron, intendant de la Rochelle; ayant, par conséquent, habité un port de mer depuis son enfance, il avait passé sa jeunesse dans les chantiers, les ateliers, les arsenaux, et, là, avait, pour ainsi dire, appris la marine à livre ouvert. Sans cesse préoccupé des inventions qui pouvaient servir à perfectionner celle-ci, encore en voie de formation, il avait déjà imaginé un mode de construction tout à fait nouveau, et qui devait doubler la

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A LA RECHERCHE D'UN PÈRE 12f

vitesse de la marche et la rapidité des manœuvres, lorsqu'il s'était rencontré un jour, dans un conseil tenu chez son protecteur, avec le célèbre Duquesne. Ce dernier avait mis sur le tapis la question de donner une même forme à tous les bâtiments, et, partant, de les assujettir à un même mode de construction.

— Que pensez-vous de cette idée? avait demandé M. du Terron à son protégé.

— Je pense, avait répondu Petit-Renaud, qu'elle est en tous points opposée aux lois de la raison et, en particulier, à mon système ?

— Vous avez donc un système? avait interrogé Duquesne avec sa brusquerie habituelle.

— Oui, monsieur, ne vous déplaise : un système qui consiste à alléger la proue et la poupe de nos vaisseaux de ces lourds châteaux d'avant et d'arrière, qui sont un obstacle à toute célérité de mouvements.

— Et quels maîtres vous ont appris une telle théorie, jeune homme?

— La pratique et le bon sens.

Le vieux marin avait haussé les épaules ;

— Les châteaux d'avant et d'arrière, avait-il repris avec entêtement, sont indispensables, attendu qu'en cas d'abordage, l'équipage peut s'y retirer et s'y défendre, ainsi que dans une forteresse.

— Les forteresses, avait répliqué le Gascon, non moinstenace, sont bonnes sur une terre solide où l'immobilité est la première base de la force, et non sur un sol mouvant, où la rapidité est souvent la cause du succès. Vous considérez les vaisseaux comme des forteresses, dites-vous ; eh bien, voilà pourquoi vos vaisseaux marchent comme des forteresses.

Cette riposte hardie avait vivement frappé M. du Terron.

Aussi s'était-il empressé d'envoyer le jeune homme à Paris en le recommandant à son cousin le ministre, qu'il savait plein de sollicitude pour tout ce qui touchait à la réorgani-

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sation, au perfectionnement et à Taugmentation de notre flotte.

De son côté, Joël, non moins expansif, — le bon vin délie la langue, — avait narré par le menu à son ancien adversaire les différentes circonstances qui avaient présidé à sa naissance, accompagné sa jeunesse et déterminé son voyage dans la capitale.

Au terme de ce récit, comme notre héros venait de prononcer les noms des trois frères d'armes de Porthos qui devaient lui servir de jalons dans ses recherches :

— Ah çà ! s'était écrié maître Bonaventure, lequel avait fini par prêter Foreille, — intéressé par la nouveauté de l'histoire, — ah çà ! j'en connais au moins un, moi, des trois inconnus que vous citez...

— Est-il possible?...

— M. d'Artagnan, sarpédiable !

— M. d'Artagnan?...

— Le capitaine-lieutenant des mousquetaires... Les gentilshommes qui fréquentaient jadis mon établissement s'entretenaient assez deses proueses !... M. d'Artagnan, le brave des braves, le malin des malins, maître sur maîtres, — maître sur tous!...

— Vraiment ?...

— Un héros à trois poils qui avait tenu tête au grand Richelieu et joué sous jambe cet intrigant de Mazarin... Sans parler d'un tas d'aventures, toutes plus incroyables les unes que les autres dont il s'était toujours tiré à sa gloire et sans anicroche... Sous le feu roi, pendant la Fronde, en France, à l'étranger partout !...

— Et qu'est-il devenu, ce M. d'Artagnan?...

Maître Bonlarron se gratta l'occiput :

— Ah ! fit-il, voilà le chiendent. Depuis que Sa Majesté boude sa bonne ville de Paris, je ne suis plus au courant des choses de la cour, et M. d'Artagnan est peut-être défunt, quoique les gens de cette trempe doivent avoir Fàme chevillée dans le corps...

— On pourrait s'informer, opina Petit-Renaud.

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— Mais à qui ? questionna Joël vivement.

— Hé! sangdioux! il y a toujours des mousquetaires, et, c'est bien le diable si ceux-ci ne se souviennent pas de leur ancieu capitaine !

— "Vous avez raison, mon ami. Maintenant, il s'agit de savoir où je trouverai des mousquetaires.

Le cabaretier intervint :

— Faisant partie de la maison du roi, ils ont sans doute suivi celui-ci en Flandre,

— C'est juste, reprit le Gaseon ; mais la campagne est terminée; on dit que Sa Majesté vient de rentrer à Lille; donc, les mousquetaires sont à Lille.

— J'irai à Lille, déclara Joël.

— Minute ! fît l'ancien sergent ; point n'est besoin de pousser si loin : ils n'y sont pas tous à Lille...

— Comment ?...

— Quelques hommes ont dû rester à Saint-Germain pour le service d'honneur de la reine...

— Vous croyez?...

— J'en suis sûr, ayant rencontré, l'autre jour, à Paris un certain vicomte de Brégy, qui est de mes anciens clients...

— Un mousquetaire?...

— Le brigadier de l'escouade qui a été laissée à Saint-Germain...

— Et vous pensez qu'il pourra me renseigner à l'endroit de M. d'Artagnan?

— Puisqu'il a servi sous ses ordres, étant au corps depuis trente ans...

— Trente ans ! s'exclama Petit-Renaud^ et on ne lui a pas encore fendu l'oreille ! Mais ce n'est plus un porte-mousquet. Ce doit être un porte-béquille !

Le cabaretier lui sourit paternellement :

— Monsieur d'Elicigaray, vous êtes un gentil garçon qui n'a pas froid aux yeux, je l'ai vu tout à l'heure. Je suis même persuadé que vous deviendrez d'une jolie force en fait d'armes, quand vous aurez acquis plus de méthode et de sang-froid. Nonobstant, en dépit de son âge, je ne vous

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conseillerais pas de vous frotter au brigadier Brégy... Je ne connais guère que monsieur qui soit capable de jouter avec lui pour le serré du jeu et la vigueur du poignet.

— Humph 1 maugréa le Gascon, c'est donc encore un colosse de Rhodes que ce Mathusalem militaire 1... On pourra s'en assurer... Dans tous les cas, je ne lui ferai pas compliment de la rapidité de son avancement...

-— Ah! voilà : un vieux serviteur qui devrait être, pour le moins, mestre-de-camp ou colonel... Oui, mais un sac à vin, un brelandier, un paillard : ivrogne comme la botte à Bassompierre, joueur comme les cartes àBautru et coureur de mauvais chemins comme la mule que chevauche le président Chevry... Au demeurant, le plus parfait gentilhomme qui soit: friand de la lame comme pas un. Voici la dixième fois qu'il va sur le terrain, où toujours il a couché son adversaire.

— Bon, grommela Petit- Renaud, qu'il prenne garde d'y être couché par le onzième,

— Je partirai demain matin pour Saint-Germain, dit Joël.

— C'est cela, reprit le Gascon; et en attendant, nous partagerons en frères la chambre ci-dessus, comme nous avons partagé ce g Jgot...

Il frappa sur la table avec son gobelet :

— Holà! notre hôte, un dernier flacon! Ensuite à dodo, tout le monde! Moi aussi, j'ai affaire demain à la première heure, chez le ministre, vivadioux! Et je gage qu'il a dans sss bureaux plus d'un commis qui ne me va pas au menton...

Il ajouta d'un air triomphant :

— Quand j'aurai la livrée du roi sur le dos, pour me rehausser de quelques pouces, personne ne me refusera plus la considération que je mérite.

Le Breton questionna derechef :

— Combien me faut-il de temps pour aller d'ici à Saint- Germam?

— Deux heures, tout au plus, répondit le cabaretier, sur un bon bidet, que vous louerez à la poste.

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— A merveille ! pensa notre héros, qui n'avait pas oublié mademoiselle de la Tremblaye : je serai de retour pour l'Angelus du soir.

Le jeune homme proposait, Dieu se réservait de disposer.

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Il était environ deux heures de l'après-midi.

Le soleil de juillet chauffait à blanc les pavés pointus qui ont été sous tous les règnes — et qui seront de tous les temps — comme l'indiscutable apanage de la bonne ville de Saint- Germain.

Deux mousquetaires, Farine à l'épaule, — MM. d'Héricourt et de Gacé, — se promenaient devant la porte de la façade est du vieux château: cette porte, aujourd'hui condamnée, que Mansard, en restaurant l'édifice de François I er , venait d'ouvrir pour le défilé des chevauchées, des carrosses et des cortèges royaux. Deux autres, de planton, — MM. d'Escrivaux et de Ghampagnac, — étaient assis, les jambes pendantes et l'épée entre les jambes, sur le parapet du fossé.

C'était l'heure où Marie-Thérèse faisait la sieste, suivant l'habitude espagnole.

Or, la cour imitait la reine, et la ville imitait la cour.

Quand Marie-Thérèse sommeillait, le château et la ville semblaient dormir à poings fermés. Sentinelles et plantons n'avaient donc pas même la ressource de voir un bourgeois ridicule passer en s'épongeant le front, ou une chambrière accorte se glisser le long des maisons, dans la mince ligne d'ombre projetée par celles-ci. Aussi se démanchaient-ils la mâchoire à bâiller, quand, soudain, l'un des deux plantons poussa du coude son camarade ;

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— Hé ! d'Escrivaux, regardez donc ce qui nous arrive par à, du côté du Jeu de Paume...

L'autre suivit des yeux la direction indiquée :

— Un Breton bretonnant ou le diable m'emporte!... Et de mâle encolure encore J... Le fait est qu'il faut être diantrement de sa province pour s'aventurer sur le pavé du roi par une chaleur à faire durcir un œuf de poule entre ma casaque et ma chemise!

C'était, en effet, notre ami Joël qui débarquait de Paris, et qui, après avoir laissé son bidet au pont du Pecq, à l'auberge de Y Orme de Sully, venait d'entrer à Saint-Germain par les rampes du château neuf.

M. de Champagnac reprit :

— Il se dirige par ici...

Et M. d'Escrivaux :

— Aurait-il donc affaire à nous?..,

Notre héros salua les deux plantons avec sa bonne grâce ordinaire.

— Messieurs, dit-il, m'est-ii permis de vous demander si vous n'appartiendriez point à une compagnie de mousquetaires?

— Nous appartenons effectivement à ce corps...

— Et tout à votre service, monsieur...

En répondant de la sorte, MM. Champagnac et d'Escrivaux s'étaient levés et avaient rendu le salut.

— Cet obligeant accueil, poursuivit le Breton, m'enhardit à vous adresser une question...

— Parlez sans embarras, monsieur...

— Et s'il est en notre pouvoir de vous être de quelque utilité.,.

On se salua derechef. Ensuite Joël continua :

— Je désirerais seulement savoir si vous avez eu connaissance d'un certain M. d\Artagnan...

Les sentinelles s'étaient approchées des causeurs. Elles écoutaient, l'arme au pied. Au nom de M. d'Artagnan, il y eut parmi les quatre auditeurs comme un chorus d'exclamations admiratives :

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— M. (TArtagnan?... Mais c'a été la gloire de la compagnie dont nous avons l'honneur de porter l'uniforme!...

— Personne n'a jamais commandé les mousquetaires avec plus d'énergie, de bonté et d'éclat!...

— Un preux dont les exploits peuvent rivaliser avec ceux des héros du Cyrus et de la délie!...

— Aussi gardons-nous sa mémoire comme celle de l'un de nos plus braves et de nos plus brillants officiers...

Le fils de Porthos était ému :

— Merci, messieurs, fit-il, merci. Vous me rendez heureux et fier. Car l'homme dont vous parlez ainsi était un ami de mon père.

— En ce cas, tous nos compliments, appuya M. de Gacé; car le capitaine ne prodiguait point ses sympathies, et, pour les obtenir, il fallait avoir fait ses preuves.

— Encore un mot, reprit Joël : vous avez dit : la mémoire...

— Eh bien?...

— M. d'Artagnan a donc cessé de vivre?...

— Hé! depuis plus de vingt ans! repartit d'Héricourt. Personne de nous ne l'a connu, et ce n'est que par les récits qui se transmettent d'ancien à nouveau, que nous avons appris quel précieux serviteur le roi avait perdu en lui.

Puis, comme si chacun des quatre eût tenu à prouver qu'il n'ignorait rien de la légende de ce soldat qui eût pu prendre pour devise le Nec pluribus impar de son maître :

— M. d'Artagnan a été tué dans la campagne de Frise...

— D'un boulet qui lui a broyé la poitrine...

— Le jour même où il emportait d'assaut la dernière place que ses instructions lui enjoignaient d'enlever aux Hollandais...

— Et à l'instant où un envoyé de Sa Majesté lui remettait le brevet et le bâton de maréchal de France...

JN T otre héros baissa la tête :

— Mortl murmura-t-il; je devais m'en douter, — et, pourtant, cette certitude me serre le cœur...

Pais, se redressant :

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A LA RECHERCHE D'UN PÈRE i29

— Messieurs, puisque vous m'autorisez à abuser ainsi de votre bienveillance, une dernière question, de grâce...

— Faites...

— Aucun des trois noms que je vais prononcer a-t-il jamais frappé votre oreille : Athos, Aramis, Porthos?,..

Les interlocuteurs du jeune homme se regardèrent en répétant :

— Athos, Aramis, Porthos...

Tous quatre, ils parurent chercher.

Ensuite, d'une commune voix :

— C'est la première fois que nous les entendons. Joël s'inclina pour prendre congé.

— Alors, il ne me reste plus qu'à vous offrir, en me retirant, l'expression de ma gratitude...

Mais d'Escrivaux, le retenant :

— Attendez donc, attendez donc!... Ces noms ne seraientils pas ceux des trois intrépides compagnons, qui, au siège de la Rochelle, soutinrent, avec M. d'Artagnan, alors simple garde, l'assaut des calvinistes au bastion Saint-Gervais... Vous vous rappelez, messieurs, l'histoire de la serviette qui leur servit de drapeau et sur laquelle le roi Louis XIII fit broder les fleurs de lis de France...

— Pardieu 1 fit Ghampagnac, cela pourrait bien être... Mais «es choses sont si loin de nous!... Elles se sont passées sous le règne précédent...

— Et songez, appuya Gacé en souriant, que le plus vieux de nous n'a pas encore trente ans...

D'Héricourt ajouta :

— - Il n'y a guère que notre brigadier, M. de Brégy, qui soit en mesure de vous édifier sur ce point... Et les trois autres, tour à tour :

— S'il est en humeur de causer...

— Ou s'il n'a pas laissé son argent sur une table de lansquenet...

— Ou sa raison au fond d'un pot de brandevin...

— Où le rencontrerai-je, ce M. de Brégy? s'informa le fils de Porthos.

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— Au cabaret de la rue des Vaches.

— Ou au tripot de la rue du Poteau-Juré...

— A moins qu'il ne se soit arrêté ailleurs à houspiller quelque page, quelque laquais, quelque bourgeois, ou à chercher querelle à quelque pauvre diable...

— Et, tenez, reprit d'Escrivaux, quand on parie de ranimai, on en aperçoit les boutoirs : le voilà là-bas, qui débouche derrière les bâtiments du chenil...

— C'est, ma foi, vrai, fit Ghampagnac. Alerte, camarades! Le vieux reître a mis son chapeau de travers : c'est signe qu'il est encore de plus méchante composition que d'habitude.

Puis, s'adressant à notre héros :

— Je ne vous conseille pas de l'affronter en ce moment.

— Bon, repartit Joël en riant, ce ne sera pas la première fois que je me serai colleté avec un sanglier et que j'aurai décousu la bête.

Le brigadier de Brégy s'avançait en faisant sonner les éperons de ses lourdes bottes de basane, — son feutre à plume rouge campé de telle façon sur l'oreille, qu'on eût dit qu'il allait tomber.

Ce grognard, — s'il nous est permis de vieillir ce mot de deux siècles, — était de carrure athlétique. Ses robustes et larges épaules, ainsi que sa vaste poitrine, parfaitement en rapport avec sa taille énorme, se dessinaient puissamment sous sa casaque de drap écarlate à la croix de galons rayonnée. Tout en lai reflétait cette confiance, brutale et railleuse, donnée par la conscience d'une force physique herculéenne et d'un courage à toute épreuve. Ses cheveux courts, épais et rudes grisonnaient sur ses tempes, dont la moindre émotion faisait saillir les veines. Ses traits avaient dû être assez beaux autrefois, mais d'une beauté plus mâle qu'élégante. Sa moustache, encore d'un noir de jais, tranchait vigoureusement sur son teint couperosé. Une arête ferme et osseuse accusait les contours de son nez aquilm, surmonté d'un front

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proéminent, à la fois bruni par le hâle et empourpré par les suites de l'intempérance.

Enfin, ses gros yeux jaunes, à fleur de tête, avaient une telle expression d'arrogance, lorsqu'ils s'arrêtaient sur quelqu'un, que, si pacifique que l'on fût, on éprouvait, d'instinct, l'envie de lui sauter à la gorge.

Une envie à laquelle, du reste, il eût été prudent et sage de résister, si l'on songe aux goûts batailleurs du vieux bretteur, à ses bras musculeux et à sa longue et pesante épée à poignée de fer.

— Ouais! mes damoiseaux, est-ce ainsi que l'on observe la consigne? Depuis quand diable est-il permis de tenir conversation sous les armes? Par les tripes de ma mère! je ne sais ce qui m'empêche de vous faire doubler la corvée, afin de vous apprendre à mieux vous en acquitter désormais!...

A cette apostrophe bourrue :

— Brigadier, répondit M. de Champagnac, c'est ce gentilhomme qui a besoin de vous parler...

— A moi?... Ce gentilhomme?... Quel gentilhomme?... Et, penchant la tête en arrière, il déchiffra notre héros

d'un air si dédaigneux et si provocateur, que le Breton sentit une bouffée de colère lui monter soudain au visage.

Toutefois, se maîtrisant en vue du but qu'il espérait atteindre :

— Monsieur, dit-il, je viens à vous de la part de maître Bonaventure Bonlarron...

-- Le cabaretierde la rue du Pas-de-la-Mule? Un digne homme, ou que Satan me brûle ! La meilleure cave qu'il m'ait été donné de fréquenter!... Je crois que je lui dois encore une dizaine de pistoles... Si c'est pour me les réclamer que vous avez fait le voyage, m'est avis que vous auriez tout aussi bien pu rester au frais, à tutoyer une bouteille, dans la salle du Maure- qui-Trompe ; car ce coquin de Villarceaux le chef de la meute des petits chiens du cabinet, m'a raflé, au piquet, ie dernier écu de ma solde...

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— Il ne s'agit point de cette dette...

— Eh bien, de quoi s'agit-il alors?... Expliquez-vous, cornes de Belzébuth!,.. Il me semble que vous n'aviez pas la bouche cousue tout à l'heure, quand je vous ai surpris en train de jacasser avec ces caillettes!...

Notre héros fit un effort pour dominer l'irritation envahissante, qui, malgré ses habitudes de prudence, croissait en lui en face de cet accueil brutal.

Il exposa succinctement à son interlocuteur ce qu'il attendait de lui.

Quand il eut achevé sa requête :

— Athos, Aramis, Porthos, reprit le brigadier en fourrageant sa moustache avec mauvaise humeur, oui, par la carcasse de mon père, je m'en souviens... Athos, un grand seigneur, — comte de je ne sais plus quel comté, — qui nous •éblouissait de sa mine souveraine et de ses magnifiques façons... Ce qui ne l'a pas empêché, du reste, d'aller mourir là-bas, au diable- vauvert, dans son domaine du Blaisois...

— Mais les autres, je vous prie, les autres?...

— Aramis et Porthos?... Aramis, un abbé déguisé en mousquetaire... Porthos, un goinfre, une brute, un fanfaron...

Le jeune homme se mordit les lèvres jusqu'au sang :

— Peste ! dit-il d'une voix qui tremblait quelque peu, vous n'êtes guère charitable pour vos anciens compagnons d'armes!

— Ah ! répliqua le vieux soldat avec une expression de rancune haineuse, c'est qu'ils ont eu de la chance, eux!... Tandis que moi... Condamné à végéter dans un grade subalterne... Réduit à me serrer le ventre pour donner le pain quotidien à mes passions...

— Enfin, cet Aramis, ce Porthos?...

— Aramis est devenu évêque. Porthos a été fait baron. Faveurs royales qu'ils se sont empressés, d'ailleurs, de reconnaître par l'ingratitude et par la rébellion...

— Que dites-vous?

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— Je dis que l'évêque de Vannes et que le baron du Vallon se sont trouvés mêlés à la conspiration qui a déterminé l'arrestation de Fouquet. Je dis que ce sont eux qui ont défendu Belle-Isle contre les gens du roi, bagarre à la suite de laquelle ils ont disparu de compagnie. Je dis, enfin, que j'ai vu l'arrêt qui les a condamnés tous deux pour crime de haute trahison...

Joël était devenu plus pâle que le col de sa chemise. Son œil lança un éclair qui effraya les spectateurs, — et cette protestation sortit, indignée et sifflante, de ses lèvres qui frémissaient :

— Porthos, un traître!... C'est impossible... Vous mentez!...

A cette parole, M. de Brégy poussa un cri qui ressemblait à un rugissement...

Les veines de son front se gonflèrent comme des cordes. Sa large face passa du rouge au violet. Sa main se jeta à la garde de son épée...

Le fils de Porthos imita ce mouvement...

De Ghampagnac et d'Escrivaux s'interposèrent:

— Messieurs, messieurs, y songez -vous !... Tirer l'épée !... Devant une résidence royale ! . . .

Le brigadier repoussa dans le fourreau sa lame, qui en était à moitié sortie. Ensuite, marchant sur notre héros et le regardant entre les deux sourcils :

— Jeune homme, gronda-t-il avec une rage contenue, vous venez de prononcer une parole qui vous fait plus vieux que moi.

— Je n'ignore point à quoi elle m'oblige, repartit Joël froidement, et je suis à vos ordres, monsieur.

En ce moment, trois heures sonnaient au campanile de l'horloge, — le même qui, cinq ans plus tard, devait être renversé par le feu du ciel.

Quatre gardes suisses, conduits par un anspessade, débouchèrent, la hallebarde sur l'épaule, de la porte du donjon. Ils venaient relever les mousquetaires. Lorsque la consigne eut été transmise et le poste remis aux nouveaux arrivants: I. 8

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— Messieurs d'Héricourt et de Gacé, enjoignit le brigadier aux deux factionnaires, allez déposer vos mousquets. Vous reviendrez ensuite nous rejoindre en forêt. Nous y allons, monsieur et moi, faire une promenade de santé.

Il appuya sur le mot avec un sourire fauve, qui découvrit sous sa moustache noire la rangée blanche de ses dents. Puis se tournant vers les deux plantons :

— Messieurs d'Escrivaux et de Champagnac nous y accompagneront pareillement. Chacun tirera de son côté, de peur d'éveiller l'attention. Rendez-vous générale l'Etoile-du- Chêne-Saint-Fiacre.

La verdure puissante des chênes formait voûte. Mais le soleil était si ardent qu'il perçait par places ces épais arceaux de feuillage et qu'il plaquait sur le sable des allées de larges pièces de lumière dans lesquelles des atomes micacés reluisaient comme des paillettes d'or. Ces allées, qui filaient droites entre les massifs, avaient chacune un petit horizon d'un pan de ciel entrevu sous l'entrelacement des grands arbres.

Les deux adversaires cheminaient côte à côte.

Il faisait une chaleur accablante. Le brigadier soufflait en marchant. Il avait ôté son chapeau. La sueur, qui trempait son front, se perdait dans ses rides, qui étaient comme des balafres, et dans la broussaille de ses sourcils. Nonobstant, il fredonnait entre ses dents ce couplet qui avait couru Paris après le duel de Guise et de Coligny, et qui faisait allusion à la blessure reçue par ce dernier :

Essuyez vos beaux yeux,

Madame de Lougueville ;

Essuyez vos beaux yeux,

Coligny se porte mieux.

S'il a demandé la vie,

Ne l'en blâmez nullement ; Car c'est pour être votre amant, Qu'il veut vivre éternellement.

Notre héros était pâle, mais résolu.

On prétend que ceux qui von^mourir embrassent dans un

coup d'oeil suprême, jusqu'aux moindres détails de leur existence tout entière. Joël était-il donc destiné à succomber dans la rencontre inévitable? Toujours est-il qu'il revoyait — dans son esprit — tout ce pays lointain qui avait encadré son enfance :

Les grèves, caressées par la marée, avec leur tapis de galets étincelants et leur ceinture de roches sombres ; la mer immense et changeante, d'un bleu de saphir pendant le calme, et, dans ses heures de colère, Manche de l'écume des vagues qui se précipitaient les unes sur les autres comme des cavales échevelées... Puis, l'île, avec tous ses tranquilles enchantements : les petits ports accroupis dans les fissures des falaises ; les clochers des paroisses émergeant des masses de verdure ; les bestiaux dans les herbages ; la ferme maternelle brassant son labeur quotidien dans le paysage endormi, — et, au seuil de celle-ci, comme une madone protectrice, l'image de la mère bien-aimée...

Mais le visage de Gorentine Lebrenn n'avait plus cette expression de mélancolique douceur qui dévoilait les trésors de tendresse enfouis au fond de la douloureuse blessure de son àme...

Il était dur, impérieux, menaçant...

Il disait au fils de Porthos :

— Venge ton père outragé !...

Et, derrière ce visage, un autre apparaissait : celui d'Aurore de la Tremblaye...

Et celui-là aussi, avec les yeux de la Némésis et la lèvre de la Chimène, semblait prononcer, comme un implacable arrêt, le Meurs ou tue ! au vieux Corneille.

— Jeune homme, vous voici arrivé au terme de votre voyage, dit de Brégy en soulignant par l'accent railleur le double sens féroce de la phrase.

On était dans un carrefour gazonné qu'étoilaient comme des rayons plusieurs routes aboutissantes.

Au centre se dressait un chêne séculaire, enserré de lierre et montrant, dans Tune des crevasses de son tronc, la sta-

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i36 • LE FILS DE PORTHOS

tuette en plâtre colorié du bienheureux saint Fiacre, patron des jardiniers.

— C'est ici, reprit le brigadier, que nous allons danser une courante, au son de deux lames qui se choquent ; car le champ clos, voilà ma salle de bal; acier sur acier, voilà mes violons.

— Nous commencerons quand vous voudrez, dit Joël avec impatience.

Mais l'autre, toujours plus goguenard :

— Tout beau, mon jouvenceau, tout beau ! Vous êtes bien pressé d'en finir ! Nous attendrons, ne vous déplaise, la présence de nos seconds. Je n'ai pas envie que Ton m'accuse d'assassiner les petits enfants, comme te boucher de la complainte de Saint-Nicolas.

MM. d'Héricourt, de Gacé, d'Escrivaux et de Champagnac débouchaient, en ce moment, chacun par une route différente.

— Messieurs, poursuivit le vieux bretteur, deux d'entre vous vont assister ce jeune champion. Deux autres resteront de mon côté. Il est bien entendu que vous n'avez pas à vous mêler de ce qui va se passer, autrement que pour témoigner, au besoin, que les choses ont eu lieu d'une façon décente et que j'ai dépêché monsieur selon les règles.

Les mousquetaires obéirent silencieusement. MM. d'Escrivaux et de Champagnac vinrent se placer près du Breton. MM. d'Hérioourt et de Gacé demeurèrent avec le brigadier. Tous quatre avaient l'air attristé et regardaient notre héros avec une compassion non équivoque.

Celui-ci dégaina.

Son adversaire ouvrait et fermait alternativement les doigts de la .main droite, pour s'assurer du jeu de ses muscles, et battait des appels du pied.

— Monsieur, je vous attends, dit Joël.

Le spadassin jeta son feutre sur le gazon et dégaina à son tour. Il fit un ou deux plies et demanda d'un ton sardonique :

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— Vous n'avez aucune recommandation in extremis à adresser à ces messieurs ?

— Aucune.

— Alors, tenez-vous bien.

— J'y tâcherai.

Les deux adversaires tombèrent en garde.

Les oiseaux dormaient sous la feuillée immobile, comme morte. Tous les bruits, vagues et confus, qui animent parfois la solitude des bois, se taisaient, comme étouffés dans la fournaise de l'atmosphère. On n'entendait même pas la respiration de la nature.

Dans ce grand silence, les fers croisés rendirent un Lutement métallique.

Ensuite le brigadier laissa échapper un juron.

Il venait, en effet, de s'apercevoir qu'il ne lui serait pas aussi facile qu'il l'espérait d'avoir raison de notre héros.

Celui-ci n'avait pas bronché sous l'attaque. Il n'avait pas même rompu. On eut dit d'une statue dont le poignet seul se mouvait mathématiquement.

— Oh ! oh 1 murmura le mousquetaire, l'enfant fait le méchant, je crois... Et moi qui voulais me contenter de le mettre pour six semaines sur le Qanc... Me voici, à présent, obligé de le tuer...

Et, se mordant la moustache, il essaya successivement de trouver jour en quarte et en tierce — déplaçant la ligne de combat,— portant avec une décision, une virtuosité épouvantables des coups mortels dont seul, jusqu'alors, il s'imaginait posséder le secret...

Mais, partout et toujours, devant lui, il rencontrait le fer inflexible...

C'était un spectacle d'un intérêt terrible et saisissant, — et les assistants en suivaient avec une curiosité anxieuse les émouvantes péripéties. ..

Cette résistance, à laquelle il n'était pas habitué, étonnait, dépitait, irritait le vieux bretteur. Elle lui faisait perdre peu à peu de son sang-froid et de sa science. Une sorte I. 8.

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de vertige lui montait au cerveau, obscurcissant son coup d'œil et alourdissant son bras...

Il le sentit et redoubla d'impétuosité, — effrayant, — Pécume à la bouche, les yeux injectés de sang et presque sortis de l'orbite...

A un moment, il se ramassa dans sa garde...

Puis il bondit, froissant l'épée, et se fendit avec une rapidité foudroyante...

Les assistants ne purent retenir un cri d'effroi...

Mais Joël s'était courbé — avec une incroyable agilité :1e fer passa au-dessus de lui, et les deux adversaires se trouvèrent un instant corps à corps, visage à visage...

Par une réaction déterminée par les phases de la lutte, c'était maintenant le brigadier qui doutait de lui et le jeune homme qui avait confiance...

Cette confiance, M. de Brégy la lut-il sur les traits de notre héros...

Toujours est- il qu'il étouffa un nouveau juron...

Puis, afin d'éviter un coupé sur les armes, il fit vivement un saut en arrière...

Par malheur, son pied gauche glissa sur une touffe d'herbe, et son bras droit se leva malgré lui...

Par un mouvement naturel, Joël profita de Féclaircie : il se fendit à fond à son tour, et son épée disparut jusqu'à la garde dans la poitrine du spadassin...

Celui-ci resta debout une seconde. Il voulut parler. Le sang lui emplit la bouche. Chancelant, il lâcha son arme pour porter les deux mains à sa blessure. Puis, comme un arbre qu'on déracine, il tomba mort sur le gazon.

Le fils de Porthos demeurait là, appuyé au tronc d'un hêtre. Il sentait la sueur pointer à la racine de ses cheveux. Il n'osait risquer un mouvement. Sa victoire lui paraissait un rêve. Son regard, effaré, allait de son épée, qu'il avait laissée échapper, — et qui gisait à ses pieds, la lame rougie jusqu'à la garde, — au cadavre du brigadier étendu sur le dos près du Chêne-Saint-Fiacre. Il lui semblait que cecada-

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vre le fixait de ses yeux démesurément ouverts, et qu'une malédiction sortait de ses lèvres frangées d'une mousse sanglante.

MM. d'Héricourt et de Gacé échangeaient quelques mots en gens familiarisés avec des drames de cette nature.

— 11 n'y a rien à faire, n'est-ce pas?

— Rien : si ce n'est prévenir les gardes du bois, qui transporteront le corps à Saint-Germain.

MM. de Champagnac et d'Escrivaux s'approchèrent du Breton.

— Monsieur, dit le premier, il s'agit de quitter la place au plus vite : les édits du roi sont formels et la connétablie ne plaisante pas.

Le second appuya :

— Nous ne vous avons jamais vu. M. de Brégy a été tué par un inconnu. Voilà ce que nous répondrons à quiconque nous interrogera. Mais quelqu'un pourrait survenir: partez sans perdre une minute.

Notre héros balbutia quelques paroles de remercîment. Il ramassa son épee, l'essuya machinalement avec une poignée de feuilles et la réintégra au fourreau. Puis, il s'éloigna, — égaré, éperdu, titubant comme un homme ivre.

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Laissons notre vainqueur revenir à Paris, tout bouleversé de ce qui vient de lui arriver, et raconter le sanglant dénouement de son voyage à maître Bonlarron et à Petit-Renaud qui l'ont attendu pour souper.

Laissons, à la fin du récit, le Gascon s'écrier, avec cet accent qui donne un prix inestimable aux dires des gens du Midi :

— Ventredioux! monsieur mon ami, j'en aurais agi pareillement... Et je l'aurais fait sauter en l'air, votre outrecuidant pourfendeur, si haut que les mouches auraient eu le temps de le déchiqueter jusqu'aux os avant qu'il ne fût retombé !

Laissons enfin le cabaretier émettre cette maxime consolante en face du manque d'appétit passager de notre héros :

— La première fois qu'on tue un homme, ça vous cause toujours une légère impression... Mais il n'y a que le début qui coûte. On s'y habitue avec la pratique.

Laissons, disons-nous, la rue du Pas-de-la-Mule et le cabaret du Maure-qui-Trompe, et transportons-nous sur le quai d'Anjou, à l'hôtel somptueux, bâti, quelques années auparavant, par Nicolas Gruhin, seigneur des Bordes.

Cet hôtel, qui devait deux ou trois ans plus tard, devenir la propriété d'Antonin Nompar de Gaumont, marquis

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de Puyguilhem, — le même qui, sous le titre de duc de Lauzun, s'entendit si bien à tourner la tête de la grande Mademoiselle, — cet hôtel avait été loué, pour lui servir de pied-à- terre pendant son séjour à Paris, par S. E. le duc d'Alaméda, ambassadeur de S. M. Catholique Charles II, roi d'Espagne et des Indes.

Or, personne ne l'a oublié : le duc d'Aléméda n'était autre que le chevalier d'Herblay, l'ancien évêque de Vannes, et qu'Aramis, l'ancien mousquetaire.

Le voici lui-même, dans son cabinet, enveloppé d'une robe de chambre de soie ouatée et assis auprès d'un bureau chargé de paperasses. Il achève la lecture de la lettre suivante :

« Monseigneur,

» J'ai hâte de mander à Votre Excellence que Sa Majesté sera sous peu de retour de Lille à Saint-Germain, et qu'il serait urgent que toutes dispositions fussent prises a cet égard.

» La marquise parait, en effet, plus assurée que jamais du pouvoir de ses charmes et du succès de ses ambitieux desseins.

» Il m'est revenu qu'elle se vantait, sous le couvert, d'une certaine prédiction qui lui aurait été faite en ces derniers jours, et qui ne tendrait rien moins, si elle se réalisait, qu'à ruiner de fond en comble nos espérances et nos projets.

On raconte, parmi ses intimes, qu'étant allée consulter une devineresse du quartier du Palais-Royal, celle-ci lui aurait annoncé que, devenu libre dans un avenir prochain, le Grand Alcandre i l'associerait, en l'épousant, au rang suprême dans l'Etat.

» Il est donc nécessaire de produire au plus tôt à Saint- Germain la personne chargée d'attirer sur elle-même l'auguste affection qui fait la force de la Merveille 2 .

1. Sobriquet sous lequel les courtisans désignaient Louis XIV.

2. Nous avons dit que c'était le surnom donné par les flatteurs à madame de Montespan.

» Daigne Votre Excellence aviser en conséquence et me considérer en toute occasion comme le plus fidèle, le plus dévoué et le plus respectueux de ses serviteurs.

» Boislaurier. »

Malgré la chaleur delà soirée, un grandfeu flambait dans une vaste cheminée de marbre devant laquelle était placé le bureau. M. d'Alaméda froissa le papier, en fit une boule et le jeta dans le brasier qui l'eut consumé en un instant. Puis, il se pelotonna dans son fauteuil et sembla s'absorber dans ses réflexions. Pais encore, au bout d'un instant :

— Ma foi, Boislaurier a raison, dit-il, en se parlant à luimême. Il faut brusquer les choses. La montagne ne venant pas à nous, c'est nous qui irons à la montagne...

Il frappa sur un timbre. Un valet parut.

— Voyez si Esteban est rentré à l'hôtel et envoyez-le moi sur-le-champ.

— Oui, Excellence.

Quelques minutes plus tard, le laquais demandé, -— un Espagnol à la mine souple et fine, — s'inclinait devant le vieux seigneur.

— Eh bien, questionna celui-ci, quelles nouvelles?

— J'ai l'honneur d'apporter à Votre Excellence les renseignements qu'elle m'a chargé de recueillir.

— Très bien. Parlez. Je vous écoute.

— La jeune fille que j'ai suivie habite, dans la rue des Tournelles, chez une vieille parente que ses infirmités forcent à garder l'appartement...

— Après?...

— Elle est sortie, dès le matin, pour faire différentes visites chez des gens de robe : procureurs, juges, conseillers...

— Ensuite ?...

— Le soir, elle s'est rendue à la paroisse Saint-Paul, où elle a assisté au salut, et où elle retournera demain et les jours suivants...

— Qui vous donne cette certitude?

— Je lui ai entendu dire à une vieille mendiante, qui

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stationne sous le porche de l'église et dans la main de laquelle elle a laissé tomber une pièce de monnaie : « Je viendrai, tous les soirs, prier à la même heure s et, tous les soirs vous recevrez la même aumône. »

Il y eut un instant de silence. Puis l'ambassadeur demanda :

— Çà, n'auriez-vous point sous la main quelque bon compagnon, dépourvu de préjugés, à qui, en y mettant le prix on puisse commander toute espèce de besogne?

11 ajouta, en souriant, sur un mouvement du laquais qui se préparait à s'offrir lui-même :

— Ce n'est pas que je me défie de vos scrupules; mais des motifs particuliers m'empêchent de confier cette besogne à une personne de ma maison...

— Votre Excellence sera servie à souhait, répondit l'Espagnol avec empressement : je viens justement de rencontrer — par hasard — le personnage qu'il lui faut...

— Yoyez-vous cela!... Un heureux hasard!... Et il s'appelle, ce brave pour tout faire?

— Il s'appelle, pour le moment, le capitaine Asdrubai de Cordebœuf.

— Peste! un nom qui est, à lui seul, une recommandation. Je lui en ferai mon compliment. Vous le connaissez ?

— Comme moi-même. Un ancien ami. Nous avons servi ensemble.

— Dans la marine, je parie ?

Esteban rougit.

Il avait, en effet, ramé pendant deux ans, sur les galères de S. M. Catholique.

M. d'Alaméda reprit :

— Vous savez jusqu'où il irait pour de l'argent?

— Jusqu'au fond de la bourse de celui qui offrirait de le payer.

— Ainsi, je puis lui demander de me vendre un léger service?

— Présentement, Votre Excellence l'aurait même au rabais. Le pauvre diable arrive, en effet, de province, où il

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144 i LE FILS DE PORTIIOS

n'a pas fait fortune, à ce qu'affirme le délabrement de son habit. On pourrait avoir, par-dessus le marché, trois coquins de sa compagnie qu'il traîne après ses chausses, dépenaillés et faméliques. Tous les quatre ont été victimes d'un associé indélicat.

— Assez !... Je ne profite pas de la détresse des gens pour marchander leur conscience... Vous m'amènerez ce capitaine à bref délai.

— Demain, à la première heure, il attendra les ordres de Votre Excellence.

— Vous êtes un garçon précieux, Esteban. Continuez a témoigner du même zèle. Mon trésorier aura soin de vous

Le laquais congédié, l'ambassadeur était resté seul.

Le velours grenat du fauteuil sur le dossier duquel il renversait sa tête songeuse faisait encore ressortir les tons d'ivoire de son masque et l'éclat neigeux de sa chevelure. Il y avait un sourire sur ses lèvres minces : le sourire du mathématicien qui a trouvé la solution d'un problème ardu et compliqué. Peu à peu, cependant, ce sourire devint d'une certaine amertume. Il crispa les coins de la bouche et plissa 1 s rides des tempes.

— Ah ! murmura le vieux seigneur avec un geste de fatigue, ah ! si d'Artagnan, si Athos, si Porthos pouvaient voir quelles toiles d'araignée je m'occupe à tisser en ce moment, comme ils hausseraient les épaules de compassion et de dédain! Eux, les vaillants champions des luttes du temps passé! De ces luttes où l'on se mesurait avec des adversaires de la taille des Richelieu, des Mazarin, des Cromwell, et où l'on combattait le bon combat pour des reines opprimées et des rois sans couronne, dans l'éclair des épées, les chevauchées éperdues, les mers franchies d'un bond et les défis jetés aux Persée et aux Jason de la fable!

Il s'était soulevé à demi sur son siège. Une étincelle dan sait sous le rideau de sa paupière. Le souvenir des hauts faits d'antan galvanisait ce corps usé et réveillait le mousquetaire dans le diplomate.

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Ce regain de jeunesse dura peu.

L'expression de philosophie railleuse, qui lui était comme une seconde peau, remplaça bientôt sur les traits du vieillard cette fugitive lueur d'enthousiasme.

L'ancien Aramis eut un rire sec et cassé :

— Oui, conlinua-t-il, mais les temps ont changé. Aujourd'hui, les grandes conspirations, où l'on risquait de laisser sa tête sur le billot des Montmorency, des Chalais, des Cinq-Mars, ont cédé la place aux intrigues d'antichambre, où l'on complote, sous l'éventail ou derrière le paravent, la disgrâce d'un favori ou la ruine d'une favorite. Et cette main, qui a été assez puissante pour ébranler un trône, en est réduite à pousser, — comme des pions, — des marionnettes de cour sur l'échiquier étroit des combinaisons de ruelle !

Ses mains fines et blanches se croisèrent sur la soie de sa robe de chambre, et, tournant ses pouces suivant une habitude sénile, tandis que sa physionomie reflétait la conscience satisfaite :

— Après tout, est-ce ma faute, à moi, s'il n'y a plus d'Olympe à escalader? Mes jambes s'en trouveront mieux. D'ailleurs, j'ai charge d'iotérêts graves. Mordioux! comme jurait ce pauvre d'Artagnan, l'importance du but excusera la mesquinerie des moyens.

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L'angelus du soir sonnait à la paroisse Saint-Paul.

Dans l'église, on chantait 1p salut. Il n'y avait guère là qu'une douzaine de vieilles femmes. Il y avait aussi mademoiselle de la Tremblaye agenouillée dans la chapelle de la Vierge.

L'office terminé, la jeune fille se leva et se dirigea vers la porte.

Quand elle approcha du bénitier, les dévotes, qui sortaient en même temps qu'elle, purent la voir rougir sous son voile.

C'est qu'auprès de ce bénitier un jeune homme se tenait debout : notre ami Joël, vous l'avez deviné, qui trempa ses doigts dans la conque de marbre, et qui offrit de l'eau bénite à Aurore en rougissant plus fort que celle-ci elle-même. Leurs mains se touchèrent et ils firent ensemble le signe de la croix. Ensemble, ils descendirent les marches de l'église.

En ce moment, trois hommes, qui se dissimulaient dans l'ombre, derrière un pilier, près de la porte, échangèrent vivement quelques paroles à voix basse.

Ensuite, ils se glissèrent dehors, derrière nos jeunes gens. Deux d'entre eux traversèrent la rue et allèrent rejoindre, de l'autre côté de la chaussée, un camarade qui battait la semelle, embossé dans une cape de couleur sombre et sous

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un feutre en éteignoir. Le troisième se coula sur les traces d'Aurore et de Joël.

Ceux-ci n'avaient rien aperçu de ce manège.

— Eh bien ? demanda à ceux qui l'abordaient le personnage qui paraissait attendre.

— * Eh bien, lui fut-il répondu alternativement, eh bien, capitaine, vous ne vous êtes pas trompé : c'est le paysan breton de la route de Saumur.

— Et c'est aussi la jolie voyageuse du coche de Nantes.

— Coup double, alors ! fit Asdrubal de Gordebœuf, — car c'était lui qui essayait de dérober sa physionomie crochue entre ce manteau, dont le collet se relevait jusqu'à ses oreilles, el ce chapeau, dont les bords s'enfonçaient jusque sur ses yeux, — et je vais enfin pouvoir me venger à la fois des dédains de cette mijaurée et' des brutalités de ce rustre.

— Hum ! opina l'un de ses deux interlocuteurs, vous avez agi sagement en prenant des hommes de renfort; car le damoiseau a bec et ongles pour se défendre.

— Et la demoiselle, appuya l'autre, ne se laissera pas emballer sans crier.

— Bast ! répliqua le colonel de Royal-Maraude, pour celle-ci, nous avons un bâillon, qui l'empêchera de donner l'éveil; pour celui-là, dix bonnes épées, qui sauront le mettre hors d'état de nuire jamais à son prochain.

Ensuite, du ton d'un général d'armée qui prend ses dernières dispositions pour l'attaque :

— Où est votre camarade Trousse-Jupon ?

— Dans le sillage des tourtereaux.

— Le carrosse?

— Derrière l'église.

— Nos hommes?

— Derrière le carrosse.

— A la besogne, en ce cas. Surtout, pas de bruit ni d'imprudence : c'est la recommandation expresse du digne seigneur qui nous emploie. Attendons et profitons.

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Depuis trois jours, mademoiselle de la Tremblaye venait à Saint-Paul accomplir ses devoirs religieux,— et, depuis deux jours, notre héros l'accompagnait de l'église à la rue des Tournelles en cheminant à quelques pas derrière elle. Ce soirlà, il s'enhardit jusqu'à marcher à ses côtés. Puis, comme elle le regardait avec un doux sourire, il murmura plus confus et plus timide encore qu'à l'heure où il lui avait parlé pour la première fois :

— • Allons-nous donc nous séparer déjà?

Il ajouta avec prière :

— Je voudrais causer avec vous.

Elle répondit sans hésiter :

— Moi aussi, je le voudrais.

Et elle lui tendit la main. Une expression de ravissement se répandit sur les traits du jeune homme. Tous deux tournèrent dans la rue du Petit-Musc.

— Donnez-moi votre bras, reprit Aurore : j'ai peur.

— Avec moi? se récria Joël.

— Oh! poursuivit mademoiselle de la Tremblaye, je sais par expérience que je puis avoir confiance en votre force et en votre courage... Mais ce quartier est si désert... Et puis, la nuit tombe si rapidement...

Les passants étaient rares, en effet; la nuit sentait l'orage, et le ciel menaçait.

La jeune fille s'appuyait des deux mains au bras de notre héros. Celui-ci contemplait en extase sa délicieuse beauté que l'ombre envahissante faisait plus suave et presque divine. Ils allaient lentement, serrés l'un contre l'autre. Les paroles se pressaient sur les lèvres du Breton. Il les retenait en écoutant avec ivresse cette voix qui descendait jusqu'au fond de son cœur.

— Eh bien! interrogeait Aurore, avez-vous commencé vos recherches?... Oui, n'est-ce pas, car je vous crois homme d'action immédiate?... Et comptez-vous toujours sur un succès que je prie, tous les soirs, le Seigneur de vous accorder?

Le fils de Porthos éprouvait un insurmontable embarras.

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Devait-il instruire mademoiselle de la Tremblaye de ce qu'il avait appris, de ce qui s'était passé à Saint-Germain? Il ne l'osa point. Toutefois, le mensonge répugnant à sa nature franche et droite, il répondit à la question en questionnant à son tour :

— Et vous, mademoiselle, ces démarches que vous êtes venue entreprendre, prennent-elles tournure d'aboutir?

La jeune fille secoua la tête :

— Hélas! je ne suis pas une habile solliciteuse... L'art d'obtenir l'appui des gens par des suppliques réitérées est pour moi lettre close, et j'ai le grand défaut, le grand tort d'être fière... Ah! s'il ne s'agissait que de moi, si ce n'était pas pour ces enfants dont je suis toute la famille...

— Vous renonceriez à la tâche?...

— Oui, certes, et je quitterais Paris dès demain... Le jeune homme tressaillit.

— Quitter Paris?...

— Que voulez-vous? Son tumulte me donne le vertige. Les pièges que j'y soupçonne ouverts sous mes pas m'épouvantent. La mêlée des intérêts et des passions qui se heurtent dans ces rues, dont les hautes maisons me cachent le ciel, ne m'inspire qu'horreur et pitié... Et puis, je me sens si dépourvue de tout soutien, de toute défense, si isolée, si faible dans ce monde du chacun pour soi, auquel il faut disputer, à grand renfort de défaillances et de compromissions honteuses, sa place au soleil et son pain quotidien... Ah! comme j'aimerais mieux m'en retourner au fond de ma province!... Plus loin encore, loin des villes!... Dans ce pays qui est le vôtre, sur ces plages sauvages où les genêts d'or et les bruyères roses mêlent leurs parfums aux acres senteurs de l'Océan!...

— Et vous vous résigneriez à vivre là-bas seule? demanda le Breton, dont la voix tremblait.

— Je m'y estimerais heureuse entre toutes si j'y avais près de moi celui que mon cœur aurait choisi.

— Ah! oui, murmura-t-il, quelque opulent, quelque brillant seigneur qui vous ferait dame suzeraine...

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Aurore hocha le front :

— Vous vous trompez, répliqua-t-elle doucement. Je suis pauvre, et je vous ai dit que j'étais fière. Cette fierté se refuserait à accepter de l'homme qui m'offrirait sa main autre chose que l'anneau qui me ferait sa femme.

Elle ajouta avec fermeté :

— Mais, fille de noblesse, je me dois à moi-même de n'épouser qu'une personne de qualité.

— Ah!

Elle lui serra le bras contre sa poitrine, et, d'une voix grave et pénétrante :

— Pourquoi ce grand soupir de découragement? Je suis patiente, et nous sommes jeunes. Ne pouvons-nous donc attendre avec confiance que le ciel ait béni vos efforts, ou qu'à défaut du nom de votre père, vous vous en soyez fait un autre ?

— Oh! mon Dieu! balbutia Joël, mon Dieu! est-il possible? Vous auriez deviné...

Ils étaient arrivés sur la berge des Gélestins. Il y avait un banc près d'un arbre. Mademoiselle de la Tremblaye s'assit :

— Prenez place près de moi, dit-elle.

Il obéit, et elle reprit :

— Je crois que vous m'aimez.

Elle avait les yeux sur lui...

Il releva les siens, et, sous son regard rayonnant de passion, les paupières de la jeune fille se baissèrent...

— Oui, vous m'aimez, continua-t-elle, et, pour le savoir, je n'ai pas eu besoin de l'entendre de votre bouche : je n'ai eu qu'à écouter parler mon propre cœur.

Notre héros était ému jusqu'à la fièvre ;

— Je ne sais pas si je vous aime, répondit-il; mais ce que je sais bien, c'est que je ne respecte rien au monde autant que vous, et que je mourrais si je vous voyais à un autre.

Il y eut un instant de silence. Dans ce silence, un bruit

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léger se fit. 'Ce pouvait être le vent. L'orage approchait, en effet, et la nuit s'assombrissait de plus en plus.

Nos deux amants ne voyaient ni l'orage accourir, ni s'épaissir la nuit.

Ils n'avaient conscience ni de l'heure avancée, ni du tonnerre qui commençait à gronder au lointain...

Il avait pris deux belles petites mains qu'on lui avait abandonnées, frémissantes.

— Aurore, ne cessait-il de répéter, Aurore, vous êtes mon amour! Vous êtes mon espoir et mon avenir! Vous êtes ma vie tout entière!...

Un cri déchirant lui répondit...

La jeune fille avait vu une forme sombre se détacher de l'arbre voisin...

Un bras s'était levé, qui tenait par le canon un lourd pistolet d'arçon...

La crosse pesante de l'arme s'abattit sur le front de notre héros...

Celui-ci tomba, assommé...

Gomme si sa chute eût été un signal, trois hommes sortirent brusquement de l'ombre et se précipitèrent sur mademoiselle de la Tremblaye. En même temps, un carrosse, attelé de deux vigoureux chevaux, déboucha de l'une des ruelles qui aboutissaient à la berge. Les trois hommes emportèrent Aurore vers ce carrosse...

La jeune fille criait en se débattant :

^- A moi!... Au secours!... A moi!

Cet appel de détresse accomplit un miracle.

Joèl se remit sur ses pieds. L'épaisse calotte de son chapeau breton avait amorti le choc. Il n'était guère qu'étourdi. Un éclair, en l'enveloppant d'une illumination blafarde, lui montra les ravisseurs qui s'enfonçaient dans l'obscurité.

U bondit dessus, l'épée au poing.

En le voyant arriver comme une charge de cavalerie, l'un des trois bandits se détacha de ses compagnons et mit, lui aussi, flamberge au vent.

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— On ne passe pas! fit-il en barrant le chemin. Notre héros poussa une exclamation :

— Le colonel de Royal-Maraude !

— Oui, répéta Cordebœuf en lui portant la pointe au visage, le colonel de Royal-Maraude, qui va te marquer une seconde fois à la place qui garde la trace de la balle de son pistolet.

* Ceci était une ruse de tireur...

Car, au lieu du coup de pointe qui le menaçait entre les deux yeux, Joël eut à parer un coup de flanc qui devait le couper en deux.

— Ahl gibier de potence, riposta le Breton, tu n'es pas digne d'être frappé par la lame d'un gentilhomme !

Ce fut le pommeau de sa rapière qui fêla le crâne du capitaine.

Celui-ci roula sur le sol.

En trois bonds, le fils de Porthos eut atteint les deux autres malandrins. D'une estocade, il embrocha le porte-guidon Plume- Volaille, et fendit le fourrier Pille-Sacoche d'un taillant à trancher la tête d'un taureau. Aurore était dégagée.

Elle se pendit à son cou.

— Sauvez-moi! murmura-t-elle.

Puis, presque aussitôt, avec épouvante :

— Oh! mon Dieu!... Voyez!... Nous sommes perdus!

En ce moment, en effet, une dizaine de féroces, — comme on appelait alors les soldats licenciés qui menaient la vie de truands, — semblaient jaillir des flancs du carrosse, derrière lequel ils se tenaient cachés. Ceux-là devaient avoir la leçon faite d'avance. Ils piquèrent droit sur le jeune nomme.

Celui-ci leur montra le poing :

— Ah! mécréants, si j'étais seul !...

Ensuite, enlevant mademoiselle de la Tremblaye comme une plume, il fit rapidement volte-face et prit sa course.

La bande se lança à ses trousses.

Par bonheur, un coup de vent souleva entre elle et lui une véritable trombe de poussière.

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A LA RECHERCHE D'UN PÈRE i53

Cette trombe, qui aveugla les bandits, arrêta un instant leur élan, — et cet instant suffit à notre héros pour prendre une avance raisonnable.

De larges gouttes d'eau commençaient à tomber.

Joël détalait comme un cerf. Pensant que, pour la sauver, il ne devait point reculer devant des procédés dont elle lui pardonnerait plus tard l'expéditive énergie, il avait jeté sur son épaule gauche, où il la maintenait du bras, la jeune fille qui ne bougeait plus. Sa main droite restait libre pour jouer de l'épée.

Le cher fardeau ne ralentissait point son galop enragé : il en décuplait, au contraire, la vertigineuse vitesse. Ceux qui le poursuivaient s'acharnaient derrière lui. 11 les enteu. dait se presser, haletants, avec un tumulte d'armes frojssées et de jurons effroyables.

Par bonheur, notre héros était un gaillard admirablement découplé, en dépit de son apparence un peu massive.

Et puis, ce n'était pas pour rien qu'il avait exercé ses muscles à donner la chasse au gibier sur les landes de Belle- Isle et à courir sur les grèves glissantes, par les nuits de tempêtes, à travers le tourbillon des éléments déchaînés.

Maintenant, l'orage battait son plein. Le terrain sonnait sous le choc retentissant d'une averse de grêle. L'écho renvoyait de toutes parts le formidable roulement de la foudre.

Mais le fils de Porthos en avait vu bien d'autres sur la côte bretonne, quand, par les marées d'équinoxe, la mer, avec des rugissements de Titan, menace d'escalader le ciel éventré dans tous les sens, et montrant l'incendie de ses entrailles en un désordre splendide jusqu'à l'horreur. Son jarret dévorait l'espace. Son pouls restait calme, son haleine tranquille.

Il n'en était pas de même des féroces.

Ils clochaient sur le sol détrempé. Le souffle s'embarrassait dans leur gorge. A chaque instant, l'un d'eux renonçait à la tâche...

Joël, lui, allait toujours, — tête nue, — livrant au vent

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et à l'averse ses longs cheveux, que baignait la sueur et qui ruisselaient de pluie...

Il franchit un pont, —puis un autre...

Il enfila une première rue, — puis une seconde, — puis une troisième...

Un dernier effort le porta à l'extrémité d'un faubourg...

Il s'arrêta alors, s'assit sur une borne, respira et tendit l'oreille. Le bruit du pourchas des limiers avait cessé. Le Breton eut un cri de triomphe :

— Vive moi! la meute est distancée !

Ensuite, s'adressant à la jeune fille :

— Dieu soit loué, mademoiselle, je crois que nous n'avons plus rien à craindre.

Aurore ne répondit pas. Sa bouche demeura sans voix. Son corps demeura sans mouvement.

— Seigneur ! balbutia le Breton, Seigneur ! est-ce qu'elle serait morte ?

Sa main tâta avec angoisse la poitrine de mademoiselle de la Tremblaye. Ensuite, avec un grand soupir de soulagement :

— Non ; s«n cœur bat... Elle n'est qu'évanouie... Une syncope comme celle qu'elle a éprouvée, là-bas sur la route de Saumur...

11 la tenait sur ses genoux comme un enfant :

— Mais il faudrait la secourir... Cette grêle qui la fouette... Cette pluie qui la glace... Et personne!... Il ne passe personne!... Et toutes ces portes sont fermées, toutes ces fenêtres sont éteintes, tous ces murs sont impitoyables!...

Il ajouta, désespéré:

— Sais-je seulement où je suis!

Son regard interrogeait avec détresse le c ténèbres qui l'en touraient.

Soudain, un éclair brilla: la maison, qui faisait face à la borne sur laquelle se désolait notre héros, sortit de l'ombre brusquement, et le brave garçon eut une exclamation de joie...

Cette maison, il la reconnaissait ! C'était la Maison grise!

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C'était celle où, quelques jours auparavant, il avait reconduit les trois femmes qui lui avaient demandé, sur le pont Neuf, l'appui de son bras jusqu'à leur logis, — et cette phrase lui revint à l'esprit, — qu'elle emplit de lumière et d'espoir, — cette phrase prononcée par celle de ces trois femmes qui s'était montrée la plus reconnaissante du service rendu :

*— Si jamais vous avez besoin de mon office, n'hésitez 'pas à venir frapper à cette porte, et demandez Françoise oVAubignéj veuve Scarron.

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C'était une vaste chambre à coucher tendue d'une antique tapisserie flamande qui représentait les Arts et les Sciences entourés de leurs différents attributs.

Chambre à coucher, avons-nous dit.

Dortoir, aurions-nous pu tout aussi bien écrire.

En effet, auprès du grand lit, , drapé de courtines de couleur foncée, qui se dressait au fond de la pièce, trois couchettes s'alignaient, jetant une note de clarté, de jeunesse et de gaieté dans cet intérieur d'un ton un peu sévère, — trois couchettes à rideaux de damas gris-perle rehaussé d'un passement incarnat, dans chacune desquelles reposait un enfant :

Deux garçons et une fille.

Tout proche, une femme était assise devant un guéridon et, à la lumière discrète d'une lampe en argent ciselé, semblait fort occupée à annoter les Provinciales, de Biaise Pascal, — ce livre dont Bossuet avait dit, quelque temps auparavant :

— Je voudrais l'avoir fait si je n'eusse fait les miens.

Cependant, si captivée qu'elle parût par ce travail, cette femme l'interrompait, par intervalles, et se retournait pour jeter un regard d'affectueuse vigilance sur le sommeil des trois marmots, que scandait, du reste, une respiration régulière et calme.

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Le plus âgé de ces marmots était ce petit boiteux que nous avons entrevu un instant, dans la cour de la Maison grise, le soir où y rentraient sa mère, sa « maman » et la petite madame d'fleudicourt.

Tous trois avaient du sang royal dans les veines. Tous trois, en eiîet, étaient nés des amours du « Grand Alcandre » et de madame de Montespan : le premier en 1670, le second en 1672, et le dernier un an plus tard. Tous trois encore avaient été légitimés par lettres patentes datées de Saint- Germain, le 29 décembre 1673, et aux termes desquelles Louis XIV, leur père, « voulait et entendait qu'ils fussent nommés, savoir: Louis- Auguste, duc du Maine; Louis-César, comte de Vexin, et Louise Françoise, de Nantes. »

Quant à l'annotatrice de l'œuvre de Pascal, c'était la gouvernante chargée de veiller sur ces précieux rejetons.

C'était la femme à qui la pythonisse de la rue duBouioi avait prédit : Vous serez reine! comme sur les bruyères embrumées de l'Ecosse, les sorcières de Shakespeare avaient crié à Macbeth : Tu seras roi !

C'était, enfin, Françoise d'Aubigné, petite-fille du célèbre Agrippa, filleule du duc François de la Rochefoucauld, — père de l'auteur des Maximes, — et veuve du poète Scarron.

Peu de personnes avaient eu un début dans la vie aussi tourmenté que le sien.

Comme le lui avait rappelé la Manicarde, ses premières années avaient eu pour tout horizon les murs de la Conciergerie, à Niort, et du Château-Trompette, à Bordeaux.

Elle avait à peine quatre ans, quand ses parents, — Constant d'Aubigné et Jeanne de Cardillac, — s'étaient embar qués pour aller chercher fortune à la Martinique.

Nous avons entendu la devineresse lui remettre en mémoire deux épisodes de son voyage et de son séjour aux coonies.

Renvoyée en France par un créancier à qui, après la mort de son père, sa mère, en repartant pour l'Europe, l'avait laissée comme une espèce de gage, et qui s'était bientôt lassé de la nourrir; tour à tour calviniste et catholique

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au gré de ses protecteurs, mais toujours pauvre, humiliée, incertaine du lendemain, elle avait successivement passé, d'une chambrette pauvre et nue, au couvent des Ursulines de la rue Saint- Jacques, de la Rochelle à Niort, de Niort à Paris, et de la maison de sa tante, madame de Villette, à celle de sa marraine, madame de Neuillant.

Dans ces deux maisons, d'ailleurs, elle avait été également malheureuse.

Si malheureuse, qu'à l'époque où les commensaux de l'hôtel de Neuillant commençaient à remarquer sa beauté exotique et son esprit fin et charmant, — un esprit d'autant plus original que personne ne s'était occupé de lui donner une direction, et qu'il s'épanouissait naturellement, comme ces fleurs des haies qui ont de si vives couleurs et de si doux parfums — si malheureuse, constatons-nous, qu'elle ne désirait rien tant que rencontrer une âme charitable qui payât sa dot, afin qu'elle pût s'ensevelir à jamais dans l'obscurité tranquille du cloître.

Ce fut dans ce sens qu'elle s'ouvrit au chevalier de Méré, qui fréquentait assidûment le salon de sa marraine.

Le chevalier, un homme de goût, était lié avec Scarron, lequel demeurait justement en face de l'hôtel de Neuillant.

Tout poète et tout gueux qu'il était, Scarron se permettait, de temps en temps, quelqu'une de ces bonnes actions qui font hausser les épaules aux gens riches.

— Monsieur de Méré, répondit l'écrivain, je puiserai dans la bourse de mes connaissances et, au besoin, dans la mienne propre, pour parfaire la somme nécessaire à votre intéressante orpheline.

Le chevalier alla porter cette bonne nouvelle à la fillette, qui, toute joyeuse, accourut chez sonbienfaiteurpourle remercier.

Mais en la trouvant si jeune, en la voyant si jolie, en l'entendant s'exprimer si élégamment, le poète changea d'avis :

— Mademoiselle, lui déclara-t-il, je ne vous donnerai pas un sou pour entrer en religion.

Et, comme la pauvrette fondait en larmes :

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A LÀ REGHERGnE D'UN PÈRE 159

— Attendez donc, reprit le bonhomme, j'ai autre chose à vous proposer...

— Et quoi donc?,..

— - Voulez-vous m'épouser? Mes gens me font enrager, et je ne puis les batlre. Mes amis m'abandonnent, et je ne puis courir après eux. Quand ils seront commandés par une jeune maîtresse, mes valets obéiront, et, quand ils me verront une jolie femme, mes amis reviendront chez moi. Je vous accorde huit jours pour réfléchir.

Tout cul-de-jatte qu'il était, Scarron était à la mode. Il avait une réputation de gaieté qui surpassait encore sa réputation d'écrivain. A force de le regarder, mademoiselle d'Aubigné s'habitua à sa personne...

Quelques jours après leur mariage, elle écrivait à son frère :

a Je viens de contracter une union où le cœur entre pour peu de chose, et où, en vérité, le corps n'entre pour rien. >

Scarron ne s'était pas trompé. La jeune femme ne se contenta point de faire obéir les valets récalcitrants et de ramener au logis les amis déserteurs. Elle resta fidèle au pauvre estropié. Madame de Sévigné,qui était de ses amies, avoue qu'elle ne trouva jamais rien à mordre dans sa conduite ; et, quarante ans plus tard, Ninon, qui avait été aussi de son intimité et à qui l'on demandait un renseignement à ce propos, répondait sans hésitation :

— Oui, elle a été vertueuse dans sa jeunesse. J'aurais voulu la guérir de ce travers. Mais elle craignait trop le bon Dieu.

Par malheur,le poète trépassa un beau matin, et avec lui disparut la pension qu'il touchait à titre de malade de la Heine.

Alors en dépit de sa vertu incontestée et de sa beauté incontestable, sa veuve retomba dans un état de gêne tel qu'elle dut se loger, elle et sa servante, dans une mansarde à laquelle on accédait par une sorte d'échelle de meunier. Il est vrai que, si étroit que fût cet escalier, il donnait passage à

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toute une cour de gens du bel air, avides de jouir de la conversation à la fois solide et piquante de la jeune femme. Il est vrai encore que celle-ci continuait à fréquenter l'hôtel d'Albret où se réunissait un cénacle de malins esprits en jupons. Néanmoins, besogneuse, ennuyée, inquiète, elle allait, cédant à sa mauvaise fortune, suivre mademoiselle de Nemours, sœur de la duchesse de Savoie, en Portugal, où celle-ci se rendait pour épouser le prince Alphonse, lorsque le hasard lui fit rencontrer Françoise-Athénaïs de Rochechouart de Mortemart, marquise de Montespan et favorite en titre.

Françoise-Athénaïs deRochechouartde Mortemart, — que vous avez vue apparaître dans le Vicomte de Bragelonne sous le nom de mademoiselle de Tonnay-Charente, — avait épousé en 1663, Henri-Louis dePardaillan de Gondrin, marquis de Montespan, lequel avait obtenu pour elle, par le crédit de Monsieur, une charge de dame du palais de la reine.

Dans le ballet des Muses, de Benserade, elle avait représenté une bergère et récité des vers qui exprimaient « les amours d'une rose pour le soleil. » Lerui l'avait remarquée.

Un peu plus tard, étant parvenue à se glisser dans l'intimité de mademoiselle de la Vallière, elle avait ébloui le monarque changeant par un tour singulier de conversation en tous points digne de cette famille des Mortemart, dont un dicton vantait la causticité à outrance, et dont l'esprit, répétait-on partout, « était tombé en quenouille. »

La cour appelait le cercle de madame de Montespan le Fleuve de V esprit.

Alors, ce qui devait arriver était arrivé.

En présence de ces deux femmes, — l'une, douce, timide et modeste, — l'autre hardie, artificieuse et brillante, — l'amour de Louis XIV pour la première avait commencé à s'éteindre, en même temps qu'il commençait à s'allumer pour la seconde.

La princesse Palatine raconte à ce sujet :

« La Montespan se moquait publiquement de sa rivale, la traitait fort mal et obligeait le roi à en agir de même. Il fal-

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lait traverser la chambrede la Vallière pour se rendre chez la Montespan. Le roi avaitun joli épagneul appelé Malice. A l'instigation de la Montespan, il prenait ce peut chien et le jetait à la duchesse de la Vallière en disant :

» Tenez madame, voilà votre compagnie; c'est assez bon pour vous. »

Bientôt, cet amour du monarque pour la marquise n'avait plus été un secret pour personne : la pauvre la Vallière avait pleuré toutes les larmes de son corps, et le marquis de Montespan s'en était allé en province porter le deuil de son honneur.

Mais ce dernier n'avait rien d'un Georges Dandin. Il avait, paraît-il, commencé par souffleter sa femme devant madame deMontausier. Après quoi, il s'était promené à travers Paris dans un carrosse drapé denoir qui portait une corne d'argent à chaque angle. C'était dans cet équipage qu'il était venu en habit de deuil, prendre congé du roi et de la cour, disant fièrement qu'il était veuf et qu'il ne reverrait sa femme de sa vie, — ce qui était effectivement arrivé.

La veuve Scarron avait été présentée à la nouvelle favorite par madame deThianges, l'une des sœurs de celle-ci.

Les deux femmes se plurent mutuellement.

Enhardie par un bienveillant accueil, Françoise d'Aubigné confia à la marquise sa détresse toujours croissante et ses projets de départ. Depuis des mois, elle attendait en vain que la faveur royale reportât sur sa tête la pension dont avait joui son mari et qui était son unique ressource. Madame de Montespan se chargea de se faire auprès du trône l'écho des doléances de la solliciteuse. Un placet en forme fut rédigé. Il fut mis sous les yeux de Louis:

— Eh quoi ! s'écria celui-ci en le parcourant, encore la veuve Scarron! N'entendrai-je donc jamais parler que de cette mendiante?

— En vérité, sire, repartit la favorite, il y a longtemps que vous ne devriez plus en entendre parler, et il est éton-

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nant que Votre Majesté n'ait pas encore écouté une femme dont les ancêtres se sont ruinés au service des vôtres.

A cette réplique vive et pressante, le monarque ne résista plus. La pension fut accordée. La protectrice triompha, et la protégée ne partit point. En revanche, les courtisans daubèrent à l'envi sur celle-ci, et, s'inspirant des paroles du maître, ils s'empressèrent d'adopter cette locution charitable :

— Importun comme la veuve Scarron !

Les deux amies n'en continuèrent pas moins à se voir, à se parler et à sortir ensemble. La protectrice ne pouvait se montrer jalouse de la protégée, « qui déplaisait toujours au roi. » Ce dernier, en effet, affectait devant sa maîtresse de n'appeler la veuve du poète que la Prude, la Pédante, Sa Sohdité ou Votre bel Esprit.

Cependant, madame de Montespan perdait sa taille fine. Les roses de son teint pâlissaient. Elle exigea que la naissance des enfants qu'elle « aurait » de son royal amant échappât à la malignité de la cour, dût cette précaution leur être funeste. Personne ne s'aperçut de sa « situation intéressante », et, comme elle était l'arbitre des modes, elle en imagina une, — celle des robes dites volantes, — fort avantageuse pour les femmes qui tenaient à dissimuler leur grossesse. Cette mode consistait à s'habiller comme les hommes, à la réserve d'une jupe sur laquelle, à l'endroit de la ceinture, on tirait la chemise, que l'on faisait bouffer autant que l'on pouvait et qui cachait ainsi le ventre.

Mais encore, pour élever cette succession d'enfants prévus de si loin, fallait-il une personne à la fois discrète, instruite et dévouée.

Madame de Thianges se chargea de faire des ouvertures à YImportune.

Celle-ci refusa net, dès l'abord. Vivonne, frère de la marquise, et madame d'Heudicourt, s'efforcèrent sans succès de • vaincre ses scrupules. Ce fat toute une affaire diplomatique. MM. de Richelieu et de Louvois s'en mêlèrent. Cédant à des instances réitérées, la veuve répondit enfin :

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— Si les enfants sont au roi, je le veux bien. Je ne me chargerais pas de ceux de madame de Montespan. Ainsi, il faut que Sa Majesté me l'ordonne : voilà mon dernier mot.

« Le grand Alcandre » ordonna et fut obéi.

Madame Scarron acheta la Maison grise. Ce fat là que la favorite accoucha clandestinement. L'accoucheur Clément, qui y fut amené les yeux bandés, soupçonna si peu> — ou parut si peu soupçonner — qui était le père de l'enfant, qu'il se fit servir à manger et verser à boire par le roi, qui était présent, et qu'il invita même à porter la santé de la malade.

Celle-ci donna le jour à une fille, qui mourut à l'âge de trois ans, Françoise d'Aubigné la pleura. C'est ce qui fit dire à Louis :

— Elle sait bien aimer; il y aurait plaisir à être aimé d'elle.

Un an plus tard, la marquise mettait au monde un fils, qui fut le duc du Maine; puis, d'année en année, un autre, qui fut le comte de Vexin, et une seconde fille, qui fut mademoiselle de Nantes. On voit que la charge de la veuve Scarron n'était pas précisément une sinécure. Jamais vie ne fut plus mystérieuse et plus occupée que la sienne à cette époque.

« Je montais à l'échelle, raconte-t-elle dans ses Entretiens, pour faire l'ouvrage des tapissiers et des ouvriers, parce qu'il ne fallait pas qu'ils entrassent. Les nourrices ne mettaient la main à rien, de peur d'être fatiguées, et que leur lait ne fût moins bon. J'étais toute la nuit sur pied, au chevet de ma petite famille. Ce qui ne m'empêchait pas d'aller, dansla journée, à l'hôtel de Richelieu et à l'hôtel d'Albret, afin que ma société ordinaire ne se doutât pas que j'avais un secret à cacher...

» On le sut : je me faisais saigner pour ne pas rougir si, quelqu'un amenait, d'aventure, la conversation sur ce chapitre, »

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Pendant ce temps, la mère des légitimés s'étourdissait dans le bruit et le mouvement de la cour, où la reine mettait une résignation angélique à supporter ce qu'elle ne pouvait empêcher, où l'infortunée la Vallière ne figurait plus que comme une esclave destinée à parer le triomphe de sa rivale, et où celle-ci faisait la loi en compagnie de ses deux sœurs, — trio remarquablement dépeint par l'abbé Têtu, quand il écrivait :

« Madame de Montespan parle comme une personne qui lit, madame de Thianges comme une personne qui rêve, et madame de Fontevrauit comme une personne qui parle. »

Un jour, un commencement d'incendie se déclara dans la chambre des princes. La veuve Scarron envoya un exprès porter la nouvelle à Saint-Germain. Madame de Montespan se contenta de répondre :

— Je m'en réjouis; le feu est un signe de bonheur. Rapprochez ce mot de celui d'un chirurgien, qui, appelé

a la Maison grise, pour pratiquer une opération sur le pied difforme du duc du Maine, s'écriait, en voyant la gouvernante près de se trouver mal d'anxiété et d'émotion :

— Je ne connais pas le père de cet enfant ; mais à coup sûr voici sa mère.

La sollicitude de Françoise d'Aubigné pour « ses chers poussins, y> était de tous les instants.

Le soir où nous introduisons le lecteur à la Maison grise, sa grande préoccupation semblait être que l'orage, qui se déchaînait sur Paris, n'éveillât point la petite famille. A chaque éclat de foudre qui ébranlait les vitres, son regard allait vers les couchettes, empreint d'une tendresse inquiète.

Mais rien ne bougeait dans cell es-ci. Les trois marmots dormaient à poings fermés. L'innocence a de ces grâces d'état.

La veuve, alors, se replongeait dans sa lecture.

Parfois encore, interrompant cette lecture et son travail

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d'annotations, elle laissait là livre et crayon pour songer, — songer un moment, — renversée dans son fauteuil, les yeux dans le vague, les mains sur les genoux. Ses lèvres sérieuses remuaient, — et cette phrase s'en échappait, perceptible à peine pour tout autre que pour elle :

— Reine!... Cette femme Ta répété... Je serai reine!.,. Et un sourire d'incrédulité crispait sa bouche, quand une

lueur d'espoir n'allumait point sa prunelle...

Puis, elle secouait la tête, comme pour en faire tomber l'idée obsédante...

Au milieu de l'une de ces courtes rêveries, la gouvernante tressaillit soudain...

Trois coups, pressés et vigoureux, venaient d'être frappés par le heurtoir contre la porte de la rue...

— Une visite!... A celte heure!... Que signifie?... Quelques minutes s'écoulèrent... Ensuite, un serviteur

entra...

— Qu'est-ce donc, Honorin? interrogea la veuve.

— Madame, c'est un jeune homme qui insiste pour vous parler...

— Un jeune homme?

— Je l'ai reconnu : c'est celui qui vous a ramenée à la maison, l'autre soir, avec madame la marquise, et que cette dernière a ordonné de reconduire dans son carrosse à l'endroit qu'il désignerait.

Quelque chose comme une flamme, qui s'éteignit aussitôt, passa sur le visage de Françoise d'Aubigné.

— Ah! lit-elle, c'est ce brave garçon...

— Oui, madame, et il n'est pas seul.

— Comment?...

— Il a avec lui une jeune fille...

— Une jeune fille?...

— Une fort jolie personne, ma foi, qu'il porte dans ses bras et qui paraît en pâmoison...

La gouvernante se leva :

— Voilà qui est des plus étranges... Enfin, conduisez dans mon oratoire... Je m'y rendrai dans un instant.

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L'oratoire de la veuve Scarron témoignait non seulement de la piété, mais encore des talents variés et des studieuses occupations de celle-ci.

A côté d'un prie-Dieu placé au-dessous d'un christ d'ivoire d'un merveilleux travail, on y remarquait, en effet, ici, un métier à tapisserie, recouvert d'une broderie commencée ; là, une boîte à couleurs, des pastels sur une table, et dans un vase de cristal, des fleurs naturelles disposées pour servir de modèles; ailleurs, un clavecin, un luth, un théorbe, — les instruments à la mode du temps, — un pupitre chargé de musique ; puis, une mappemonde, des cartes de géographie, un sextant; un peu partout, enfin, des livres : sur le bureau, sur les sièges, sur des rayons le long des parois I Et, dans une sorte de bibliothèque vitrée, à incrustations de cuivre, l'œuvre complète de son mari, — du cul-de-jatte, dont « elle avait reçu pour douaire l'immortalité » et dont elle voulait, disait-elle, que le nom porté par elle, « vécût éternellement. j>

Lorsqu'elle pénétra dans cette pièce, Joël, qui l'attendait, tout hésitant et tout angoissé, fit un pas k sa rencontre avec un geste suppliant, et lui montrant mademoiselle delà Tremblaye qu'il avait déposée sur un sopha :

— Ohl par pitié, madame, fit-il, secourez-la, soignez-la, rendez-la moi!

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A la vue de la jeune fille étendue, comme morte, avec le trésor de ses cheveux déroulé sur ses épaules et ses vêtements collés aux membres et ruisselants de pluie, la gouvernante ne put retenir un petit cri d'étonnement. Puis, se tournant vers Honorin qui la suivait :

— Vite, appelez Nicole et Suzette!... Que Ton chauffe le ht de la chambre bleue!... Et que Ton y porte ma pharmacie de voyage!...

Le Breton s'avança de nouveau :

— Madame, je vais vous expliquer.. • Elle l'interrompit :

— Tout à l'heure !... Nous n'avons pas le temps... Il faut pourvoir au plus pressé.

Les deux caméristes accouraient :

— Vous allez, poursuivit Françoise, transporter cette jeune dame dans la chambre bleue... Vous la déshabillerez et vous la coucherez... Moi, je vais chercher, parmi mes sels, celui qui sera le plus propre à la tirer de son évanouissement.

Ensuite, s'adressant à Joël :

— Demeurez ici. J'y viendrai vous retrouver aussitôt que la malade n'aura plus besoin de mes soins. Vous m'apprendrez alors quelle est cette personne et à quel concours de circonstances je dois le bonheur de pouvoir vous être utile.

Une demi-heure se passa qui, pour notre héros, eut la durée d'un siècle. Enfin, la maîtresse du logis reparut. Les regards du jeune homme l'interrogèrent avec anxiété.

— - Rassurez-vous, répondit-elle à cette question muette, mademoiselle de la Tremblaye, — car j'ai surpris son nom au milieu des paroles sans suite que la fièvre lui arrache, mademoiselle de la Tremblaye dort... Je l'ai condamnée au sommeil à l'aide d'une potion calmante... Mais il faut qu'elle soit tombée sous l'empire d'une terreur, d'une émotion bien grandes...

— Oh ! oui, bien grandes, en effet.

Et notre héros mit rapidement sous les yeux de son interlocutrice les scènes que vous connaissez par les chapitres

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i68 LE FILS DE PORTHOS

précédents. Quand il fut arrivé au dénouement de sa course foi le, par les rues, à travers Forage :

— En vérité, déclara la veuve, voilà une aventure qui commence comme une bergerie de Racan pour continuer à la façon d'une tragédie du vieux Corneille... Maintenant, je comprends chez cette pauvre enfant cette agitation, ce trouble auxquels j'ai dû la soustraire en l'endormant... N'ayez crainte : elle sera plus calme à son réveil, quand elle se trouvera en lieu sûr et quand elle verra auprès d'elle son chevaleresque défenseur... Dans le cas contraire, je n'hésiterais pas à avoir recours à la science et j'enverrais quérir Fagon...

— Fagon?... Un médecin?... Un bon médecin?...

— Le nouveau médecin du roi.

— Le médecin du roi?... Alors, il la sauverait, n'est-ce pas, madame?... Ah ! c'est que, voyez- vous, s'il me fallait la perdre...

— Eh bien?...

— Je n'aurais plus de cœur à la vie et je ne vous demanderais plus qu'une chose : de m'indiquer le plus court chemin qui mène d'ici à la rivière...

La gouvernante lui adressa un geste d'affectueuse remontrance :

— Je vous le répète encore une fois, mademoiselle de la Tremblaye n'est pas en danger de mort...

— Bien vrai?... Vous me le jurez?... Foi d'honnête femme?...

— J'ai, du moins, tout lieu de le croire : ce qu'elle éprouve est une conséquence de sa nature, qui me paraît nerveuse à l'excès...

— Pour cela, vous avez raison, fit vivement notre héros : je l'ai déjà vue en proie à une crise pareille...

— Et l'égarement de l'esprit aura, je n'en doute pas, cédé devant le repos du corps... Il en sera de même aujourd'hui. Le sommeil est le remède souverain contre celte sorte d'accidents.

— Dieu vous entende, vous qui nous apportez, à elle, le salut et, à moi, l'espérance !

Et le jeune homme eut un mouvement pour saisir la main de son interlocutrice. Mais celle-ci, par un pas de retraite, se déroba à ce témoignage de gratitude. Ensuite, comme le fils de Porthos la considérait avec surprise, elle reprit, pour changer le terrain de la conversation et se donner une contenance :

— Or, à présent, monsieur Joël, il me semble qu'il est grand temps de songer à vous...

Le Breton tressauta de plaisir :

— Monsieur Joël?... Vous savez mon nom?

— Ne l'avez-vous pas confié à Tune de mes compagnes ?

— Et vous ne l'avez pas oublié?

— Pas plus que je n'ai oublié votre généreuse assistance.

— Peuh I une misère 1... Quand je devrais, ce soir, allumer à vos pieds autant de cierges qu'il y en a sur l'autel de Notre-Dame d'Auray!... Mais, puisque vous me faisiez la grâce de vous occuper de moi...

— Je voulais dire, monsieur Joël, que vous me paraissiez vous-même tout mouillé et tout transi...

— C'est bien possible... A cause de ce maudit déluge... Je ne m'en étais pas aperçu...

— Yous ne sauriez rester ainsi.

Le brave garçon se regarda :

— Je vois ce que c'est... Je gâte vos tapis... C'est vrai : j'entre ici comme un fleuve...

— Mais non, se récria-t-elle, ce n'est pas de mes tapis qu'il s'agit*: il s'agit de vous sécher et de vous réchauffer...

— Oh ! pour cela, repartit le Breton, une flambée de sarments... Et puis...

Il nous en coûte de le confesser.

Mais nous ferons cet aveu, dût-il dépoétiser absolument notre héros aux yeux de nos lectrices, qui sont, nous le tenons pour certain, autant de créatures suaves et immatérielles : Joël était bien le fils de son père. Il n'avait pas seulement l'encolure et la rapière du bon Porlhos. Il en avait h 10

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aussi l'excellent, formidable et perpétuel appétit. Chez maître Bonlarron, il vaquait sans peur et sans reproche à ses quatre repas quotidiens. Or, le soir du drame de la berge des Célestins, pour arriver plus vite à l'église Saint-Paul, le pauvre garçon avait négligé de souper. Il comptait se rattraper au retour. Et voilà qu'à présent ce misérable appétit, qui avait chuchoté toute la soirée et que les péripéties de celle-ci avaient seules forcé à se taire, se mettait à pérorer au dedans de lui avec une telle autorité, qu'il n'était guère possible de lui imposer silence.

Françoise d'Aubigné répéta :

— Et puis?...

— Et puis, continua le Breton tout confus, m'est avis qu'une verrée de n'importe quoi et une bouchée de quelque chose...

La future reine de France sourit :

— Veuillez m'accompagner, dit-elle. Aussi bien, nous avons encore à causer.

Dans la salle à manger, Joël était assis entre la cheminée, où pétillait unepiledecotrets, et une table qu'Honorin avait abondamment servie ; mais la faim satisfaite ne dissipait point le nuage qui allait s'épaississant sur son front, d'ordinaire si insouciant et si rieur.

Ah 1 c'est que, pendant qu'il doublait loyalement les morceaux, la maîtresse du logis parlait avec sa saine, froide et impitoyable raison :

— Ainsi, demandait-elle, vous aimez mademoiselle de la Tremblaye?... Vous l'aimez réellement, en toute sincérité, dans votre âme?... Ce n'est ui une surprise des sens, ni un caprice de jeunesse... Vous l'aimez au point de lui sacrifier la fortune, si on vous l'offrait ?

— Au point de lui sacrifier mon bonheur dans ce monde et mon salut dans l'autre.

9 Elle eut un accès de gaieté forcée :

— Un Breton qui parle de sacrifier son salut!... Bone Deus!... La chose est grave...

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A LA RECHERCHE D'UN PÈRE Mi

Ensuite, redevenant sérieuse :

— Et mademoiselle de la Tremblaye, vous aime-t-elle?

— Elle m'a donné cette grande joie de m'autoriser à le croire.

Un léger nuage de dépit ombra le front de la questionneuse.

— D'honneur, reprit-elle, c'est tout à fait le début d'un roman de cette bonne madame deCaylus... Mais, avant d'arriver au chapitre final, que de déboires, que de traverses, que d'épreuves !... D'abord, vous avez un rival...

— Un rival ?...

— A qui attribuez-vous donc la tentative d'enlèvement à laquelle la belle Aurore n'a échappé que grâce à vous?... Moi, je parierais pour un soupirant éconduit... Dans tous les cas, un personnage dangereux : ce n'est pas celui-là qui recule devant les moyens les plus expéditifs...

Elle insista, en le regardant :

— Ces moyens ont échoué une première fois, c'est au mieux ; qui vous prouve qu'ils ne réussiront pas une seconde ?

Notre héros reposa sur son assiette ce qui restait d'une aile de volaille, qu'il avait sucée jusqu'à l'os, après avoir consciencieusement expédié les deux cuisses.

— Quoi! demanda-t-il, vous pensez que ce misérable...

Elle demanda, à son tour, d'un ton où il y avait une certaine amertume :

— Pensez-vous vous-même que l'on renonce si facilement à posséder une créature aussi accomplie que votre amante?

Le fils de Porthos baissa la tête.

— Oh! menaça-t-il sourdement, il faudra que je tue cet homme.

— Le connaissez-vous seulement?

— Je le chercherai et je le trouverai.

— Résultat fort problématique. N'a-t-il pas autant d'intérêt à se cacher que vous en avez à le découvrir?... Et ne

dispose-t-il pas, pour se dérober, de ressources autrement nombreuses que celles auxquelles vous aurez recours pour le poursuivre et pour Patteindre?... D'ailleurs, quand vous y aboutiriez?... C'est, à n'en pas douter, un homme riche et puissant; il a sous la main toute une armée de coupe-jarrets ; vous, vous n'avez pour alliés que votre épée et votre courage...

Joël but une furieuse rasade.

La logique de son interlocutrice l'étouffait.

Celle-ci poursuivit, en pesant sur les mots, comme si elle prenait à tâche de faire pénétrer plus avant dans l'esprit de son auditeur une désespérante conviction :

— En attendant, mademoiselle de la Tremblaye vous semble-t-elle suffisamment en sûreté dans le logis de la rue desTournelles?... Je ne le suppose pas, pour ma part. Ce logis doit être connu du mystérieux ravisseur. C'est sur ce point qu'il multipliera les pièges où, tôt ou tard, tombera la proie qu'il convoite... Car vous ne serez pas toujours près d'elle, comme un porte-respect, et la vieille parente infirme qui lui donne l'hospitalité ne me paraît pas en mesure de lui être d'un grand secours...

— Mais, protesta notre héros, au-dessus des riches et des puissants, il y a la loi, qui protège les faibles et les opprimés...

La veuve Scarron eut un sourire sceptique :

— Monsieur Joël, prononça-t-elle avec une ironique compassion, on s'aperçoit que vous débarquez de là-bas, là-bas, en Bretagne...

— Comment?...

— La loi, ici, c'est M. de la Reynie : c'est le lieutenant de police. On le dit intègre. Cependant, espérez-vous qu'il prenne parti pour vous, pour votre Aurore, — - deux provinciaux sans recommandations et sans crédit, — contre un adversaire du rang de votre rival?...

— Oh!...

— En effet, à la façon dont agit ce dernier, il est permis de

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A LA RECnERCHE D'UN PÈRE 173

présumer que c'est un grand seigneur, assuré de braver la justice, ou un traitant, certain de l'acheter. Le fils de Porthos prit sa tête à deux mains et se leva :

— Misère de moi! s'exclama- t-il, vous voyez bien que je n'ai plus qu'à aller me jeter par-dessus le parapet du premier pont!...

Il y avait dans ce cri un déchirement si profond, que celle que Louis XIV appelait Sa Solidité se sentit remuée jusque dans ses fibres les plus intimes.

— Comme il aime! murmura-t-elle.

Elle le regarda se diriger vers la porte, chancelant, avec son pauvre grand corps brisé, qui semblait flotter à la dérive, et sa poitrine pleine de sanglots, — et se parlant à ellemême :

— C'est quille ferait comme il le dit! Allons, prenons-en mon parti... Je ne veux pas que ce brave garçon meure...

Puis, comme pour s'affermir dans sa résolution :

— D'ailleurs, je ne m'appartiens pas... J'appartiens à l'avenir...

Puis encore, élevant la voix :

— Monsieur Joël, arrêtez!... Revenez!... Reprenez votre place!...

Et, comme il ne lui répondait que par un geste découragé, elle alla à lui, le saisit par le bras et, le forçant de se rasseoir :

— Vous êtes un enfant!... Jeter ainsi le manche après la cognée!... Comme si je n'étais pas votre amie!... Voulez-vous que nous cherchions ensemble les moyens de vous tirer d'embarras?... Il doit y en avoir... Il y en a... Et tenez, vous rappelez-vous cette dame, — ma compagne de l'autre soir, — celle à qui vous avez servi de cavalier?...

— La marquise? fit le Breton machinalement.

— Oui, la marquise de Montespan.

Elle étudiait sur les traits du jeune homme l'impression qu'allait éveiller ce mot.

Il n'en produisit aucune.

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La physionomie de notre héros n'exprimait que sa détresse propre.

— Àh ! dit-il avec une sincère indifférence, elle se nomme la marquise de Montespan...

— Ce nom, ce titre ne vous apprennent rien?

— Ma foi, non : est-ce qu'ils signifient quelque chose de particulier?

Elle insista :

— H n'est pas possible que vous ignoriez ce que c'est que la marquise...

— Je sais que c'est une fort charmante et fort avenante personne.

— Voilà tout?

— Voilà tout.

— Et, là, vrai, vous n'avez pas d'idée de la fonction qu'elle remplit à la cour?

— A la cour ?... Elle remplit une fonction à la cour ?... Auprès de la reine sans doute?

Celle qui se dérida si rarement, lorsqu'elle fut madame de Maintenon, partit d'un franc et sonore éclat de rire :

— Dieu me pardonne, je crois que vous faites de l'épigramme comme M. Jourdain fait de la prose, dans Molière... Par exemple, ce n'est pas de Belle-Isle-en-Mer que vous arrivez incontinent... C'est de plus loin, debeauooup plus loin... Du Monomotapa ou de Pontoise!

Puis, comme notre héros la considérait avec effarement, tout désarçonné de cette sortie :

— Si elle vous avait entendu, votre superbe Athénaïs, eûtelle été assez furieuse!... Elle qui s'imagine remplir l'univers entier des reflets lumineux qu'elle emprunte au soleil!... — Mais occupons-nous de vous. Rassemblez vos souvenirs. De quoi vous êtes-vous entretenus tous les deux, pendant que vous lui donniez le bras, depuis le pont Neuf jusqu'ici ?

Le jeune homme reproduisit, sans y prendre mal, sa conversation avec la marquise.

— C'est bien cela, murmura la veuve. D'Heudicourt

avait raison. Cette femme a des préférences pour tout le monde.

Ensuite, avec vivacité :

— Vous ne lui avez pas confié, au moins, le nom de celle que vous aimez?

Le Breton fit un signe négatif.

— A la bonne heure ! approuva-t-elle : nous avons chance de réussir.

— Mais réussir à quoi, grand Dieu?

— D'abord, à soustraire l'objet de vos tendresses aux entreprises de votre rival inconnu...

— - Il serait possible!...

— Écoutez-moi : madame de Montespan est... Comment expliquerai-je?... C'est une amie de Sa Majesté, sa grande amie, sa meilleure amie...

Elle ajouta sous cape :

— Pour le moment, du moins.

— Bah!

— Le roi n'a rien à lui refuser... Affaire de réciprocité... Or, si la marquise consent à prendre mademoiselle de la Tremblaye sous sa protection...

— Par ma foi, j'y suis! s'écria Joël rasséréné. C'est cette protection qu'il s'agit d'obtenir. Eh bien, je la lui demanderai, moi, à votre marquise...

— Vous?...

— Parbleu! la chère dame n'est pas sifière... Nous avons jaboté ensemble à la bonne franquette... Je lui déclarerai que sut la terre il n'y a rien pour moi qu'Aurore...

— Gardez-vous en bien, malheureux!...

— M'en garder?... Etpourquoi donc?... Elle m'a témoigné tant de bonté!

— Hé! c'est justement pour cela...

— Je ne comprends pas...

— Yous n'avez pas besoin de comprendre...

— Bon, fit le jeune homme avec dépit, voilà encore que vous riez!...

— Ne m'en veuillez point. Ce ne m'était pas arrivé depuis

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la mort du pauvre Scarron. Aussi bien, vous êtes d'une innocence crasse!...

— Mais enfin...

— Mais enfin, c'est moi qui me charge de parler pour vous à la marquise... Ne m'interrompez pas, je voas prie... Pas même pour me remercier... J'ai été assez protégée jusqu'à présent pour éprouver un certain plaisir à protéger les autres à mon tour... D'abord, mademoiselle de la Tremblaye restera cachée ici jusqu'à ce qu'elle soit remise de son alarme de ce soir, et jusqu'à ce que je puisse la conduire à Saint-Germain, auprès de madame de Montespan. .. Et ce n'est pas là,dans une résidence royale, sous l'égide de Sa Majesté, que son ravisseur inconnu aura l'audace de renouveler ses tentatives... Et puis, plus tard, on verra... On verra à vous marier avec votre belle amie... Je l'ai mis dans ma tête, — et, quand, une fois, j'ai décidé quelque chose...

— Vous feriez cela?...

— Oui, je le ferai, et, ce faisant, ce n'est pas seulement l'époux de son cœur que je donnerai à votre mignonne adorée : ce sera un phénix, digne de marcher de pair avecOgier le Danois pour la sauvagerie et avec Scipion l'Africain pour la chasteté.

— Oh! madame, madame, que vous êtes bonne et que je vous aime I

Le fils de Porthos s'était emparé des mains de la veuve ; il les serrait dans les siennes ; il les couvrait de baisers.

Sous l'ardeur de ces effusions, au contact de ce grand et beau gars, frémissant de passion juvénile, Françoise d'Aubigné se transfigura brusquement. Son cœur réchauffé battit sous sa guimpe ; les lignes de son masque calme palpitèrent ; ses yeux devinrent humides, — ces yeux qui ressemblaient aux fleurs violettes de la pensée, dont on eût dit qu'une gouttelette de rosée emperiait le calice de velours. La femme se réveillait sous la Prude et sous la Pédante... Elle redevenait celle que Bois-Robert avait chantée jadis dans une épître à Villarceaux ; celle que Paris, qui, sur la

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foi de son teint mat, la croyait originaire d'Amérique, avait naguère surnommée la Belle Indienne...

Un moment, elle fut près de se laisser aller entre les bras du jeune homme, qui, dans sa rage de gratitude, l'attirait à lui avec fougue et menaçait de l'embrasser...

Mais cet égarement des sens dura à peine une minute...

Elle se raidit contre l'étreinte:

— - Folle que je suis! soupira-t-elle. Tout ceci n'est que de la reconnaissance. C'est une autre qui a l'amour.

Elle dégagea ses mains de celles du Breton, et, continuant de se parler à elle-même :

— D'ailleurs, je n'ai pas le droit de m'attarder en route... Je vais où la destinée me pousse... Ce n'est pas celui-là qui me fera reine de France...

Puis, reculant jusqu'à la porte :

— Monsieur Joël, poursuivit-elle brièvement, comme si elle avait hâte de mettre la distance entre le feu qui couvait en elle et le souffle capable de l'attiser ; monsieur Joël, souffrez que je vous fausse compagnie. Il faut que je retourne auprès de notre intéressante malade, auprès des chers enfants confiés à ma garde. Ceux-ci comme celle-là peuvent avoir besoin de mes soins... Il se fait tard, du reste; vous devez être fatigué ; cette longue course, ces émotions de la soirée... Prenez dans ce fauteuil un repos nécessaire... Croyez que je regrette de n'avoir à vous offrir que cette installation sommaire... Mais vous êtes un peu soldat, vous qui vous escrimez si vaillamment de l'épée. A la guerre comme à la guerre ! Figurez-vous que vous couchez sur le champ de bataille un soir de victoire... Bonne nuit, bon courage, bon es« poir !

Joël avait dormi d'un sommeil .le plomb, dans ce fauteuil, au coin du feu, jusqu'à une heure assez avancée de la matinée.

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Une camériste l'avait alors introduit dans la chambre où reposait mademoiselle de la Tremblaye.

Celle-ci était en proie à une fièvre violente, qu'accusaient l'éclat de ses yeux, le ton pourpré de ses pommettes et l'état de moiteur de sa peau. Quand elle s'était réveillée, — après une nuit d'agitation et de délire, toute peuplée de cauchemars sinistres, — et qu'elle avait ouvert la bouche pour se demander où elle était, Françoise d'Aubigné s'était penchée vers elle, et, du ton le plus maternel :

— N'interrogez pas, mon enfant... Le moindre effort pour écouter et pour comprendre vous serait fatal en ce moment.. Qu'il vous suffise de savoir que vous n'avez autour de vous que des amis...

Et, lui montrant notre héros qui entrait sur la pointe du pied, tout anxieux et tout ému ;

— Vous voyez que je ne vous trompe pas... Votre sauveur vous le répétera... Des amis qui ont entrepris d'écarter de votre tête tout danger, d'où qu'il vienne, — du mal qui vous cloue sur ce lit présentement ou des complots criminels qui ont menacé votre honneur...

Joël s'était agenouillé au chevet delà malade ; il avait pris la main* brûlante de celle-ci et il l'avait doucement effleurée d'un chaste et pieux baiser.

La jeune fille avait répondu par une affectueuse pression. Puis, elle avait voulu parler. Mais la veuve Scarron, intervenant de nouveau :

— Encore une fois, pas d'imprudence!... Je prescris un silence absolu.. Or, c'est moi qui représente ici la Faculté jusqu'à l'arrivée du médecin...

Ensuite, s'adressant au jeune homme:

— J'ai dépêché à Saint-Germain un exprès qui ramènera Fagon. Celui-ci achèvera heureusement, j'espère, la cure que j'ai commencée. Seulement, il ne faut pas qu'il vous rencontre ici...

— Vous me renvoyez ?...

— Je ne vous renvoie pas : je vous envoie... —Où cela?...

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— Rue des Tournelles, d'abord ; ne m'avez-vous pas dit que mademoiselle de la Trembiaye habitait là chez une personne de sa famille ?...

— Oui : la vieille madame de la Bassetière...

— Eh bien, cette pauvre dame doit être, depuis hier, dans des transes mortelles; il est urgent de la rassurer sur le sort de sa jeune parente et de soumettre, en même temps, à son approbation les mesures que nous comptons prendre dans l'intérêt de celle-ci.

Aurore, malgré son état, ne perdait rien de ee colloque. Son regard sembla dire à la gouvernante :

— Merci à vous de songer et de pourvoir à tout I

Puis, se reportant sur Joël, ce regard ajouta clairement :

— Mon ami, hâtez-vous, de grâce !

— Oh ! mais je reviendrai, n'est-ce pas? demanda le Breton suppliant.

Françoise le poussa doucement vers la porte :

— Eh ! oui, ^ous reviendrez. Vous reviendrez tous les soirs. Votre présence ici n'est-elle pas un remède, — un remède non moins efficace que tous ceux qu'ordonnera Fagon?... Par exemple, je me réserve d'en calculer la dose... Maintenant, pour Dieu, partez vite : vous voyez bien que tant que vous serez là, notre malade n'essayera pas de se rendormir.

Le fils de Porthos descendit le faubourg et la rue Saint- Jacques.

Il franchit la Seine au pont Notre-Dame, traversa la Cité et s'engagea dans l'écheveau de ruelles qui s'embrouillait autour de l'Hôtel de Ville.

Gomme il débouchait dans la rue Saint-Antoine, il remarqua, vers le milieu de celle-ci à la hauteur de la place Royale une animation extraordinaire.

Des enfants couraient en piaillant à l'aiga. Les passants s'arrêtaient et se formaient en groupes. Les boutiquiers sortaient sur le seuil de leur porte. Les fenêtres s'ouvraient avec fracas pour encadrer des grappes de têtes curieuses.

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Notre héros, étonné, s'informa de ce qui se passait à un honnête savetier dont l'échoppe faisait l'angle de la rue du Val-Sainte-Catherine.

— Monsieur, lui répondit le disciple de saint Grépin, c'est une arrestation qui a lieu, là-bas, dans une taverne de la rue du Pas-de-la-Mule... Une arrestation importante... Quelque malfaiteur dangereux..

— Vraiment?

— Nous avons vu dénier tout à l'heure l'exempt et les six gardes de la prévôté... Avec la hallebarde au poing et lehoqueton rouge et bleu aux armes de la ville... Et, tenez, il me semble que les voici qui reviennent...

11 n'y a rien à Paris qui fasse la boule de neige comme un rassemblement de badauds.

La cohue, épaissie en une minute, tapissait maintenant les deux côtés de la chaussée.

Un brouhaha montait de toutes ces têtes pressées et tendues, sur le fond duquel jaillissait tout un croisement d'exclamations confuses :

— C'est un assassin!... — Un voleur 1... — Un faussaire! — Un faux-monnayeur !...

— Point : un sacrilège plutôt!... Un incendiaire!... Un banqueroutier!...

— Dites un conspirateur!... Un rebelle !... Un complice du chevalier de Rohan, du Hollandais Van den Endenet du colonel Latréaumont !...

— Vous nous la baillez belle, compère ! C'est un fabricant de poupées d'amour ou de poudre de succession /...Oui, un habitué de la Messe noire /... Un associé de la Brinvilliers, de la Vigoureux et de la Voisin !.

— Allons donc '.... Vous n'y êtes ni les uns ni les autres !. C'est un lieutenant de Vide-Gousset, qui tient, avec sa bande la forêt de Bondy et les bois de Montmorency, du Vésinetet de Meudon!...

Au milieu de ce tumulte d'appréciations variées, la force armée s'avançait avec une lenteur motivée par la foule qui accourait de toutes parts. L'exempt la précédait, s'efforç.ant

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d'écarter avec sa longue canne les curieux qui encombraient la voie. Les six archers venaient ensuite.

C'étaient d'anciens soldats, taillés sur le patron des fiers cavaliers de notre garde municipale d'avant-hier, de notre garde de Paris d'hier, devenue notre garde républicaine d'aujourd'hui.

Aussi, jugez s'ils écrasaient de lerar stature et de leur corpulence le prisonnier qu'ils escortaient.

Auprès de ces robustes hoquetons, celui-ci avait l'air d'un nain ou d'un enfant. Dieu sait, pourtant, s'il se redressait, afin de ne pas perdre une ligne de sa taille ! Avec cela, l'air point marri, point embarrassé, point honteux. Portant haut, la poitrine cambrée, la tête dédaigneusement rejetée en arrière, le chapeau sur l'oreille et le poing sur la hanche, il allait envoyant aux hommes de légers saluts protecteurs et aux femmes toute une mitraille d'œillades incendiaires et de sourires assassins.

Quand il passa devant Joê*l :

— Petit-Renaud J s'écria celui-ci.

lïhomunculus — car c'était lui — n'entendit point cette exclamation. Il n'aperçut pas davantage celui qui l'avait poussée. Il était bien trop occupé ailleurs.

Figurez-vous que, de l'autre côté de la chaussée, une fillette, en le dévisageant, avait émis ce témoignage de compassion :

— Ah I mon Dieu, le pauvre petit homme!

— Petit homme ! riposta aigrement le Gascon. Vous êtes une impertinente, ma mie. Messieurs les gardes, veillez, je vous prie, à ce que ces pécores conservent le respect dû à un cavalier de mon rang et de mon étoffe.

Renaud d'Elicigaray arrêté!...

Notre héros tombait des nues. Une curiosité, à laquelle il ne put résister, le prit à la gorge et aux jarrets. En quatre enjambées, il eut atteint la rue du Pas-de-la-Mule...

En le vovant arriver, maître Bonaventure, qui pérorait I il

avec chaleur au milieu d'un cercle de voisins, s'empressa de quitter ceux-ci et accourut vers le jeune homme avec de grands gestes effrayés...

Puis, le poussant à l'intérieur du cabaret :

— Imprudent, pourquoi être revenu par ici?... Sauvezvous!... Cachez- vous!... Que personne ne se doute...

— Me cacher?... Me sauver?... Et pourquoi?...

— Parce que c'est à vous qu'on en veut.

— A moi ?

— Hé! oui... Et c'est une providence, que la police se soit trompée... Car elle s'est trompée, la police... Histoire de ne pas sortir de ses habitudes I...

— Bah!...

— Parbleu! puisqu'elle a emballé le petit Gascon à votre place... Il y a, pourtant, une différence... Mais ces robins ne savent pas voir clair sans besicles...

Joël se tâtait pour s'assurer s'il était bien éveillé :

— A ma place?... Qu'est-ce que j,'entendjs là?... Petit- Renaud a été arrêté à ma place?...

■— Même; qu'il n'avait pas l'air médiocrement satisfait d'être pris pour un gaillard de votre encolure...

— Quel diable d'amphigouri me contez-vous là, maître?... Je n'y comprends rien... Expliquez-vous...

— Eh bien, voici de quoi il retourne :

Ce matin, comme j'étais en train de déjeuner, je vois arriver un exempt et six archers de la prévôté. Deux de ceux-ci restent en faction à la porte. Les autres entrent avec £, 'exempt. Je leur demande naturellement :

a Qu'est-ce qu'il faut servir à ces messieurs?...

» — Des renseignements... Et tâche qu'ils ne soient pas frelatés... Car nous venons au nom du roi...

»— Bien de l'honneur... Asseyez-vous donc... Et en quoi puis-je être agréable à Sa Majesté Très Chrétienne?...

» — En répondant avec franchise à nos questions...

» — Dame! si ces réponses ne me compromettent pas...

» — Tu as chez toi un godelureau récemment arrivé de province...

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3> — En effet : j'en ai même deux...

a — Il s'agit de celui qui est allé dernièrement à Saint- Germain...

» — Il y en a un qui est allé à Saint-Germain?... C'est bien possible... Les voyages forment la jeunesse, — quand ils ne la déforment pas...

» — Le maître de poste qui lui a loué un cheval en a déposé dans l'enquête, ainsi que l'hôtelier duPecq chez lequel il l'a remisé...

» — Il a remisé le maître de poste?... »

Mon bonhomme voyait bien que je me moquais de lui.. Il en faisait un nez long comme un jour sans vin. Et il me fusillait avec des yeux comme des gueules de tromblon. Histoire de m'intimider. Moi un vétéran de Rocroy, qui a crié : Dieu vous bénisse! aux canons espagnols qui éternuaient la mitraille...

» — L'ami, qu'il reprend, tu es jovial.

> —Oui, quand je n'ai aucun motif pour être triste...

» — h n'est pas question de ton caractère, mais de ton locataire : voyons, où est-il présentement?...

» — Mon locataire?... Est-ce que je sais, moi?... D'abord pas ici, à coup sûr.

s. — Vraiment!...

» — Puisqu'il a oublié de rentrer hier soir...

» —Tu en es certain?...

» —Aussi certain que voilà un verre de ratafia que je bois à votre santé...

» — Eh bienl mon drôle, tu essayes de nous tromper : l'oiseau est dans son nid; l'agent, chargé de le guetter, a aperçu, cette nuit, de la lumière dans la chambre qu'il occupe, et dont tout nous porte à croire qu'il n'est pas sorti...

» — S'il n'en est pas sorti, alors allez l'y prendre. »

Là-dessus, ils sont montés avec précautions; puis, après un bout de temps, ils sont redescendus, emmenant ce pauvre M. d'Elicigaray... Mille espontons! le brave garçon n'avait pas l'air de renâcler... Il marchait entre les hallebardes comme le Saint-Sacrement sous le da flanqué des

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quatre cierges ! C'est égal : se laisser pincer pour un ami, afin de fournir à celui-ci l'occasion de prendre de la poudre d'escampette, c'est crâne, c'est digne, ça a six pieds!... Reste à savoir comment ces messieurs de la justice vont goûter la plaisanterie.

— Mais où l'a-t-on conduit? questionna vivement le fils de Porthos.

— C'est ce dont je me suis informé auprès de l'un des archers qui veillaient à la porte.

— Et que vous a-t-il répondu?

« — Selon l'usage, au Châtelet, d'abord, devant M. de la Reynie. »

— Le lieutenant de police?

— Oui : un quidam qui n'est guère plus tendre que la pierre du bâtiment dans lequel il donne audience.

Joël enfonça son chapeau :

— Bien, dit-il ; maintenant, le chemin du Châtelet? Le cabaretier fit un brusque haut-le-corps :

— Comment! s'exclama-t-il, comment, vous voudriez...

— Je ne veux pas que Petit-Renaud pâlisse de son dévouement.

— Et vous allez...

— Je vais réclamer ma place devant la justice du roi. Le vieillard saisit le bras du jeune homme :

— Mais, malheureux, songez-y donc... Il s'agit de ce maudit duel... Sa Majesté doit être furieuse...

~ Je ne me reproche rien, et, si l'on me donne des juges, j'attendrai sans peur leur arrêt...

— Mais les édits?... Ces édits que vous avez enfreints?... Les oubliez- vous, les édits?...

Le Breton répliqua avec tranquillité :

— Si la loi me punit pour avoir obéi aux sommations de l'honneur, ce n'est pas moi qu'il faut condamner, c'est la loi.

Puis, se dirigeant vers la porte :

— Ainsi vous refusez de m'îndiquerle chemin du Châtelet ?

— Ce serait vous indiquer celui de votre perte.

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— Alors je le demanderai au premier passant venu : aussi bien, je n'entends point que M. d'Elicigaray puisse croire que j'ai songé un seul instant à profiter de sa généreuse supercherie.

— Hé! ne vous occupez pas de lui!... Il saura se tirer d'affaire... Un Gascon, ça retombe toujours sur ses pattes!

Notre héros fronça le sourcil :

— Ouais! c'est vous, maître, —un soldat, — l'ancien sergent du régiment de la Ferté, le vétéran de Rocroy, c'est vous qui me conseillez une pareille lâcheté!

— Je vous conseille de ne pas perdre une minute pour gagner la porte Saint-Honoré, quitter Paris et fuir au fond de votre Bretagne, où l'on n'ira pas vous chercher.

— Parlez-vous sérieusement?... Non, n'est-ce pas?.. Autrement, ce serait me faire une injure que votre âge seul me permettrait de tolérer.

Le cabaretier frappa du pied :

— Mais,entêté que vous êtes, vous n'avez donc ni rien qui vous attache, ni personne que vous aimiez sur cette terre ?

Joël eut un cri :

— Taisez- vous!

Pais, après cette explosion dans laquelle passa toute son âme :

— Oui, taisez-vous, reprit-il d'une voix sourde et brisée, car c'est mal, c'est bien mal, mettre ainsi un honnête garçon entre son amour et son devoir !

Puis encore, avec un geste impérieux :

— Plus un mot!... Faites-moi place... Adieu!

Mais l'ancien sergent, se jetant devant lui :

— Non, vous ne commettrez pas cette sottise!... Vous ne sortirez pas, sarpédiableî... Je ne veux pas que vous sortiez!...

Et, suppliant, avec sa rude figure et son dur organe de vieux soudard subitement radoucis par l'émotion et la tendresse :

— Voyons, c'est que je vous aime, moi... Oui, comme si vous étiez mon fils,.. 11 y a à peine trois jours que nous nous

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connaissons, et c'est comme si nous avions fait campagne ensemble... Un pensionnaire content de tout: de la cave, de la cuisine, du service, du patron!... Une si belle santé et un si bon appétit!... Et des dégagements qui tiendraient dans un anneau de mariée!...

— Maître Bonaventure!...

— Et tout cela irait en prison, — qu'est-ce que je dis? à la mort peut-être, — pour avoir embroché un méchant mousquetaire, cassé, usé, qu'il vous faudrait payer comme neuf!...

— Encore une fois...

— Encore une fois, je m'y oppose!... Et prenez garde, mille espontons!... Je suis capable de décrocher ma rapière et de vous la passer au travers du corps pour empêcher ce que je considère comme un véritable suicide!

Joël sourit à l'énoncé de ce singulier moyen de le contraindre à vivre.

— Mon hôte, déclara-t-il, vous êtes un brave homme. Pardonnez-moi donc de porter la main sur vous. Mais votre obstination m'y force.

En même temps, il fit mine de saisir le vieillard au collet, pour l'écarter du seuil de la porte sur lequel il s'était retranché...

Et, comme le digne Bonlarron lançait ses deux bras en avant pour repousser cette attaque, qui n'était qu'une feinte, notre héros lui « passa la jambe » avec une prestesse qui prouva que le noble art de la savate était déjà, cultivé en France, — du moins, chez les gars de Bretagne, — sous le règne de Louis XIV dit le Grand.

Le vétéran de Rocroy s'assit sur le carreau, si rudement que son séant rendit un son de coussins qu'on fouette.

— Excusez-moi, papa, fit Joël; mais je n'avais que ce moyen.

Puis, sautant par dessus le cabaretier ahuri, il s'élança dehors par la porte démasquée.

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Complétons par quelques détails — rétrospectifs et nécessaires — le récit que vous venez d'entendre dans la bouche de maître Bonaventure Bonlarron :

La veille au soir, Petit-Renaud était revenu tout rayonnant au cabaret du Maure- qui-Trompe. Il sortait de l'hôtel Colbert, — proche le cimetière Samt-Joseph, — - où, après trois ou quatre démarches renouvelées en pure perte les jours précédents, il avait fini par être admis dans le cabinet du ministre.

Or, la preuve que cette visite avait eu d'heureux résultats, était tout entière en ceci : que le Gascon avait échangé son accoutrement de voyage, — assez ravagé comme on sait, — contre un costume, d'une élégance un peu ridicule, acheté chez un fripier, sous les piliers des Halles. Ce costume le faisait ressembler à un saint de procession, tout chargé de rubans et de dentelles.

Vhomunculus ne s'en montrait pas moins jaloux d'exhiber cette métamorphose à Fadmiration de son ami Joël, comme il venait d'en éblouir les yeux du cabaretier et de son garçon.

Par malheur, son espoir avait été déçu : Joël n'était pas rentré.

Vous n'ignorez point ce qui le retenait dehors.

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Lorsque neuf heures avaient sonné sans qu'il eût réintégré le logis où le couvert dressé l'attendait :

— Sur ma foi, avait déclaré maître Bonlarron au Gascon, m'est avis que nous en serons, ce soir, pour votre camarade de lit...

— Hein?...

— Écoutez donc l'orage qui bat tous ses tambours!... Un temps à ne pas mettre un procureur à la porte!... Si notre Breton est à couvert quelque part, j'imagine qu'il y restera jusqu'à ce que la pluie ait cessé de tomber.

Puis, clignant de l'œil d'un air malin :

— D'ailleurs, si je ne me trompe, il y a amour sous roche...

— Vous croyez?...

— Je crois qu'un luron de son acabit ne va pas tous les jours à l'église rien que pour dire ses patenôtres...

Et l'ancien sergent avait conclu :

— Après tout, il est assez joli garçon pour découcher. Petit-Renaud avait pirouetté sur le talon :

— Si je comprends!... Apprenez, mon bon, que là-bas, à .a Rochelle, je n'ai jamais connu la couleur de mes draps... Et nous viderions votre cave, s'il fallait porter la santé de toutes les infortunées qui sèchent sur pied de mon absence.

On s'était donc mis à table sans notre héros. Au cours du repas :

— Eh bien, avait demandé le cabaretier à son pensionnaire, et votre audience? Et le ministre?

— Moussu Golbert? avait répondu le Gascon enchanté de donner un libre essor à sa faconde, je suis fort satisfait de lui. Pas beau pour daux liards, par exemple. Un Flamand après la bière. Une voix de caronade de trente-six. La figure engageante comme une porte de prison...

Nonobstant, pas,si croquemitaine que sa figure...

Je lui avais à peine remis ma lettre de recommandation, qu'il m'adressait déjà cette question, comme s'il avait lu mon mérite sur ma bonne mine :

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« — Les pirates d'Alger sont venus enlever des bâtiments jusque sur les côtes de Provence. L'ami, qu'est-ce que vous eriez, si vous étiez le roi de France? »

Je repartis sans barguigner :

« — Monseigneur, je bombarderais le repaire de ces Barbaresques. »

Son Excellence sauta de son fauteuil :

» — Bombarder?... Que signifie ce mot?... Voilà la première fois qu'il frappe mon oreille...

» — - Bombarder, c'est démanteler, brûler, ruiner une ville ou une citadelle à l'aide de bombes envoyées par des mortiers.

» — Et qu'est-ce que c'est qu'une bombe? Qu'est-ce que c'est qu'un mortier?

» — La bombe est un énorme boulet creux, rempli de poudre, qui, au moyen d'une mèche, d'une fusée qui y sont adaptées, crève en arrivant à destination, et met en pièces tout ce que rencontrent ses éclats. Le mortier est une bouche à feu, de dimension, de forme et de disposition particulières, dont on se sert pour lancer la bombe. Tous deux sont de l'invention de votre serviteur. »

Et, prenant sur le bureau le propre crayon du ministre, je dessinai sur une feuille de papier les deux engins -de destruction, depuis longtemps déjà exécutés dans mon idée.

Lorsque M. Colbert eut examiné mon croquis et écouté les explications que je lui donnai de celui-ci :

« — Voilà, s'écria-t-il, un gentil garçon qui a plus d'esprit que quatre cents hommes qui ne seraient pas bêtes! »

Si bien qu'il va parler de moi au prochain conseil de cabinet, et que l'on fera fondre des bombardes sur le modèle que je fournirai et sous ma direction spéciale, et qu'elles seront essayées probablement sur la terre ferme, contre quelque place assiégée...

En attendant, le ministre m'a alloué une gratification de cent pistoles qui m'a permis de me nipper de la façon que vous voyez...

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