SCÈNE I
GOUDEA, fsombre) et L'ARGH IMAGE, en manteau brun, méconnaissable, se lève au passage du patési et le salue.
L^ARGHIMAGE
J'ai dormi sous tes palmiers, tes édifices ont ébloui mes yeux,
le vin de tes vignes, on me l'a versé, patési ;
et je reprends ma route, sans un vœu
pour cette ville calme où le bonheur habite.
Salut, souriante cité d'artistes précieux et de pâtres rêveurs,
Salut, ô Sirtella, la bénie des étoiles!
GOUDEA
Le malheur habile mon palais.
Les grands taureaux n^ont pas gardé mon seuil.
Comme sèche la fleur, au vent d'automne,
ma fille Izel languit et se fane; pour elle, fais des vœux;
fais des vœux, pour un père alarmé, voyageur.
L'ARCHIMAGE
Ta fille serait-elle possédée d'un incube ? Je sais l'incantation qui les chasse.
GOUDEA Plus savants que toi Pont tenté.
THÉÂTRE DE LA ROSE-CROIX
L'ARGHIMAGE
Scien:c n'implique pas puissance.
Le sort jeté par un berger ignare est souvent
plus funeste que Tanathème d'un archimagc.
Le passant, riche sous un manteau grosier,
prince quoique sans suite, et savant malgré son ïvom nu,
vaut parfois autrement qu'il paraît.
Ne méprise jamais Pair du péregrin.
Celui qui passe, souvent les Dieux Tenvoient!
Qui donc ensorcela ta fille ?
GOUDEA
Un de mes pâtres, un enfant qui chantait sur la lyre !
Il leva un regard ravisseur vers la terrasse où ma fille rêvait.
Le cœur des vierges e^t faible par les nuits de printemps.
Je le chassai. . . . mais son maléfice resta au cœur d'Izel.
Rien ne put la dédire des serments échangés, ni conjurations, ni pleurs..
Ton avis salutaire, ô passant, j e Técoute.
L'ARGHIMAGE Une question encor ? Qu'est devenu le pâtre ?
GOUDEA
L'Archimage d'Ereck qui le jugeait p jètQ prit parti contre moi et l'emmena.
L^ARGHIMAGE
Voici donc mon conseil :
si le pâtre docile au mage, a élevé son âme par le mystère,
s'il a subi les épreuves en vainqueur,
gardant toujours à Tàmcson amour pour ta fille,
le charme jeté sur elle est invincible et restera.
Si mauvais néophyte, il faiblit dans l'effort
Et se dément aux cérémonies probaiiques,
tu verras aussitôt ta fille l'oublier.
GOUDEA
Même poète, même mage, comment me succéderait-il? Je laisserai inachevés, sans doute,
et le temple d'Ilou et l'autel de Samas. Est-ce aux sons de sa lyre que les briques se dresseront en murailles, en colonnes, en arceaux?
Je ne connais, sur terre, aucune dignité qui égale
celle du constructeur des sanctuaires.
Non, ce n'est pas le patesi qui repousse un berger,
c'est Tarchitecte Goudéa qui veille à la durée et à la suite de son œuvre.
Art sublime, art premier, seigneur de tous les arts, Divine Architecture!
tu as eu tout mon temps, tu auras tout mon cœur.
L'épouse, la fille même, moins chères que toi,
disparaissent devant la splendeur surhumaine
d'un monument sacré à bâtir.
Puissants Dieux, dont j'ai édifié les heureuses demeures, secourez-moi en ce péril,
où ma piété s'attriste d'une paternelle douleur.
L'ARGHIMAGE
Ton saint enthousiasme me frappe de respect Immortel Goudéa
et ton aveuglement est si sublime que je n'ose pas t'éclairer.
Quand les mages de Babilou placèrent
en tes mains créatrices, l'étalon des mesures,
Quelle fut leur parole? Celle-ci, Goudéa!
« Souviens-toi que la beauté, mon fils, ne réside pas dans un art, et les féconde tous : que tu dois honorer d'une égale piété, le compas et la lyre, le calame et le ciseau,
ainsi que tu adores le Dieu unique, sous des appellations innumérabks.
GOUDEA
Tu fus initié, voyageur.
Mais il existe une suprême faculté qui ne s'enseigne pas
qu'on apporte en naissant, et qui seule fait œuvrer d'enthousiasme.
Honte à l'artiste qui ne proclame pas son art, fùt-il potier
le plus brillant des arts.
Apprends de Goudéa, ô passant conseilleur,
que la pondération si nécessaire au juge, au sar, au prêtre
ne nous concerne pas, nous les artistes !
Lorsque nous sommes grands, c'est comrne les amants
par l'absurdité même !
Un art est un trépied où prophétise une auguste folie.
Va dire à la voyante sacrée, de ne pas déranger
les plis de sa tunique et de régler sa voix d'inspirée sur la flûte !
Le mystère de l'art ! étranger, est terrible!
Souviens-toi d'avoir vu un vieillard sacrifier son enfant à son œuvre!
THÉÂTRE DE LA PtOSE-CROIX
Blâme si ton cœur n'est empli que des sentiments de la chair : si tu comprends Tivresse de créer, la joie du monument et d^étre ainsi si près des Dieux : admire, voyageur ! (Exit)