SCÈNE II
THÉRÈSE, BÏTTERMANN.
BiTTERMANN, regardant sortir Benilo.
Qu'est^«ce qu'il a cet imbécile-là?
THÉRÈSE, àpart Encore ce Bavarois*.. Je le rencontre toujours sur mes pas.., [Elle $e dirige vir» une porte de sortie*) BÏTTERMANN, tapercevant.
Mademoiselle Thérèse... Est-ce moi qui vous fais fuir?
TH6RÈSE.
Oh I non.
BÏTTERMANN, à part.
Charmante, cette petite Française 1 ,. . J'en suis fou... [Haut.) Mademoiselle, j'aurais quelque chose à vous dire,
THÉRÈSE
Tiens,., moi aussi,». Parlez d'abord...
BÏTTERMANN.
Voilà... (Il la regarde langoureusement et pousse un soupir.) Ah!
THÉAÈsii, étonnée* Après?
BÏTTERMANN,
Je n'ajouterai plus qu'un mot... C'est pour le bon motif. (A part.) J'ai pour moi l'assentiment de madame la colonel,
THÉRÈSE
Mais vous n'y pensez pas... Je vous connais à peine.
s LE FILS D13 lUUGADlKH
BITTERMANN, à part.
Elle est émue. (Haut.) C'est juste... Vous allez me connaître... Je suis né en Bavière... capitale Munich... Ma mère était Marseillaise... et ma nourrice Bourguignonne... C'est ce qui explique Ja pureté de mon accent.».
THÉRKSE.
Certainement... Mais il est inutile...
BITTERMANN.
A l'âge de trente-six ans... l'âge de la fraîcheur et de l'épanouissement... je fus violemment incorporé... comme volontaire... dans l'armée française... Je vous vis, et votre regard...
THËRKSE.
Mais, monsieur, je vous ai déjà dit que je ne voulais pas me marier.
BITTERMANN, à part.
Elle a rougi!... Touchante pudeur de la jeune fille!... [Haut.) Et pourquoi ne voulons-nous pas nous marier ?
Parce que... [A part,)l\ m'ennuie! [Haut.) Orpheline et sans fortune...
BITTERMANN, vivemeut.
Orpheline... Vous ne l'ôtes plus! Je vous adoptel... Quant à la fortune, j'en ai pour deux... Je viens d'avoir la douleur de perdre un oncle... très-riche... Ce digne vieillard me laisse un héritage de trois cent mille florins... J'attends le testament.
THÉRÈSE
Mais je ne vous demande pas...
BITTERMANN.
Si! si! on conte tout à sa femme... J'ai une sœur qui doit partager avec moi cet héritage... mais c'est une vieille fille... il est probable qu'elle ne se mariera pas... et plus tard...
THÉRÈSE
J'en suis bien aise... je voulais à mon tour solliciter votre indulgence en faveur d'un pauvre brigadier auquel je m'intéresse, et que vous punissez bien souvent.
LE FILS DU BRIGADIEIi
BITTERMANN.
Âh ! VOUS voulez parler du brigadier Gléopâtre... puisque vous vous y intéressez, je n'en dirai pas de mal... mais c'est une brute, un ivrogne...
THÉRISSE.
Que vous a-t-il fait?
Ce qu'il m'a fait?... la première fois que je l'ai vu... il m'a appelé choucroute... je l'ai fourré pour quinze jours à la salle de police...
THÉRÈSE
Mais la seconde fois ?
BITTERMANN.
La seconde fois... il ne m'a appelé que croule.*, aussi il n'en a eu que pour huit jours... il faut être juste...
THÉRÈSE
Avec une figure si douce. . .
BITTERMANN, flatté.
Ah ! mademoiselle...
THÉRÈSE
Je ne vous aurais jamais cru si sévère. ..
BITTERMANN.
Mais ce n'est pas moi qui suis sévère, c'est la discipline... ça me fait assez de peine... aussi, quand je mets quelqu'un à la salle de police... je lui fais porter immédiatement deux bouteilles de vin...
THÉRÈSE
Gomment !
BITTERMANN.
Oh I ils ne sont pas méchants, les Allemands ! mais, par^ don... il faut que je passe dans les bureaux du colonel...
THÉRÈSE
Le colonel?... il n'est pas à Miranda.
Je le sais bien... il est devant fiurgos, avec une partie du régiment... mais la liste des promotions doit arriver aujour-
10 LE FILS DU ORICfADIBR
d'hui... et, entre nous, je orois que je suis sur le point de quitter les épaulette» d'adjudant poiir caUes d'oQicier.
THÉRÈSE
Vous, officier ?... pas possible !
BITTSUMANN.
Comment ! pas possible I... mais j'ai conamiS) il y a quinze jours, un très-beau fait d'armes,., figurez- vous que j'avais un cheval blanc... [Se reprenant,) Je l'ai toujours,., qui avait un tic très-dangereux... {Se reprenant.) Il l'a toujours... au premier coup de fusil, il s'élance en avant,., et m'emporte. . . m'emporte. . .
THÉRÈSE, riant.
Au beau milieu des ennemis?... mais c'est horrible!
BITTERMANN.
Ne m'en parlez pas... ça vous fait commettre à chaque instant des actions d'éclat. . . mais quand on veut se marier... il faut songera sa femme, à 3es enfants... Aussi, j'ai voulu en finir avec cet animal... j'ai pris uu graud parti I...
TH^RÈap, Lequel !
BITTERMANN.
Rien... j'ai pris le parti de le raisonner... (Tirant sa montre.) Les bureaux doivent être ouverts... je suis en retard... [Galamment.) Mais je dirai que Mars a rencontré Vénus. . ,
THÉRÈSE
Par exemple!... je vous défends de m'appeler comme ca! BITTERMANN, lut envoyant des baisers d$ la porté. Adieu I... adieu!... {Catalina paraît et aperçoit le mouvement de Bittermann q^ii sort.
6CÈNE m
THÉRÈSE, CATALINA, puis le brigadier
CLÉOPATRE
CATALINA, tenant ses deux doigts ouverts du côté où
est sorti Bittermann.
Comment, mani'zelle! le mauvais œil vous envoie des baisers?
LB riLB DU BRIGADIER U
THÉRÈSE
Bien mieux I il vient de m'adresser une demande en mariage.
CATALINA
Mais n'était son œil.,t C0 ne serait pas un mauvais parti... on dit qu'H vient de faire un riche héritage.
Peu m'importe 1
CATALÏNA.
Gela demande réflexion. . . Certainement vous avez une jolie position près de la colonel Grand-Pierre... demoiselle de compagnie... oll# vous aime comme 9a fille... mais vous n'avez pas de fortune... pas de famille... l'adjudant n'est pas un parti à dédaigner... et à votre place...
THÉRÈsB, s'oubliant.
Oh ! non, si je voulais me marier... ce n'est pas lui que je choisirais.
cATALiNA, vitement.
Qui donc?
TiiKRiigfi;.
Mais... personne*.!
GATALINA.
Voyons, contez-moi ça... ça fait tant de plaisir de raconter ce qu'on garde sur le cœur depuis si longtemps...
THÉasaSt Il s' appelle Emile., je l'ai vu à Paria... il venait quelquesfois aux soirées du colonel.., il était sous-lieutenant...
QATALINA.
Âh ! c'est un des nôtres !.,, A^Ml des moustaches?
De toutes petites... 11 était timid^.,, respectueux... nous
chantions des romances et il tremblait en m'accompa-
gnant... C'est si gentil un militaire qui tremble en vous accompagnant! «
COUPI^RTS.
Au bal, au signal de la danse^ Il rouglasait en m'invitant,
Est-ce ûtonnaDt?
Bientôt il perdait cootcDance ; De mon côté même accident ;
Est-ce étonnant!
Nous prenions, troublés tous les deux, Le galop pour Ten avant deux.
Trembler quand on est militaire, *
Est-ce étonnant 1 Pr^que toujours c'est le contraire, Et je n*y comprends rien vraiment,
C'est étonnant I
Un soir où nous chantions ensemble, Sa voix s'arrête en m*éooatant,
Est-ce étonnant !
Bientôt Je m'aperçois qu'il tremble, De mon côté j'en fais autant...
Est-ce étonnant !
Nous reprenons^ mais tous les deux Nous chantons faux à qui mieux mieux ; Trembler quand on est militaire.
Est-ce étonnant!
Presque toujours c'est le contraire, Et je n'y comprends rien vraiment,
Est-ce étonnant !
CATALÏNA.
Eh bien! monsieur Frédéric est comme ça... quand il m*accompagne... en promenade, il tremble toujours.
THÉRÈSE
Malheureusement, il fallut Aous séparer... partir pour l'Espagne... sans revoir Emile...
CATALÏNA.
Voilà qui est taquinant!
THÉRÈSE
Dame! moi, j'étais bien triste... toute seule ici... Un jour... je crois que je pleurais... tiR soldat s'approcha de
moi, et me pria de lui écrire une lettre pour son flls
Quelle fut ma surprise quand il me dicta cette adresse : « A Monsieur Emile Bernier, sous* lieutenant... » C'était le père d'Emile !...
CATALINA
Providence!
THÉRÈSE
D'abord, je Tavoue, je ne fus pas flattée du tout de la découverte... le beau-père de mes rôves exhalait un parfum d*eau-de-vie et de tabac. . ^
CATALINA
Je sais qui... le brigadier Cléopâtre !
THÉRÈSE
Précisément I
CATALINA
Mais pourquoi s'appelle-t-il Cléopâtre , quand son fils s'appelle Bernier ?
Je l'ignore... sobriquet de régiment, sans doute... sa tenue était singulièrement négligée... mais le souvenir d'Émile me donna du courage... et j'entrepris bravement l'éducation du brigadier Cléopâtre... je lui apprends à lire et à écrire...
CATALINA
Ca doit être dur à faire entrer...
THÉRÈSE
Je le corrige aussi de ses mauvaises habitudes... mais qu'il m'a fallu de soins, d'attentions.. . et d'eau de Cologne ! . . pauvre homme I s'il savait que ce n'est pas pour lui !
CATALINA
Le voici !
cLÛoPATViEy paraissant au fond, costume de brigadier, un cahier de papier sous le bras et une plunie à la main.
Peut-on entrer?
THÉRÈSE
Oui, entrez!...
CATALINA
{Bas à Thérèse,) C'est l'heure de la leçon... je vous laisse... {Saluant Cléopâtre,)Bngaid\er\... (Apart,) C'est vrai qu'il sent l'eau de Cologne! {Elle sort,)
ik LB FILS DD DRIQADIER