I.E rn-S DU DIABLE. T. V
G QUATRIEME PAKTIE,
pour gagner la place de la Rotonde. Comme nous l'avons dli, el'e s'était arrêtée un ii'.stant au bout de la rue du Poiii-Thoaars. parce qu'elle avait cru reconnaître, à la lueur des réverbères, Franz, traversant la place d'un pas rapide et se glissant dans une obscure allée.
Petite était une femme forte, et ces frayeurs vulgaires qui ont coutume d'arrêter son sexe ne la gênaient niilleaiont : elle avait intérêt à joindre Franz, et sans la voix de l'idiot Geignolet qui vint jeter sa nionotone cliauson dans les ténèbres de l'allée, Petite se fût engagée inirépidenientdans cette route inconnu.
Le clianl de l'idiot arrêta son premier mouvement. Etai'-re birn Franz d'ailleurs? Ces lueurs vacillantes ([ui tombent dos réverbères sont sujettes à trompei". Comme elle hésitait, son regard se tourna vers le hâtiuient de la Rotonde et ses yeux demeurèrent tixés sur un poin.t luii:ineux qui brillait dans l'ouibre du ijérislyle.
Elle nhéhita plus; on eût dit que cette lumière aperçue l'attirail comme un aimant.
Elle traversa la place et s'arrêta devant la boutique du bonhomme Araby. Au moment où elle collait son œil aux fentes de la devanture, un équipage élégant (.'éboucliait au carrefour du château d'eau et s'engageait dans la rue du Temple. Le cocher arrêta ses fringants chevaux à la hauteur de l'église Sainte-Elisabeth: le laquais abaissa le marchepied et un homme dont le costume disparaissait sous ua manteau en caoutchouc descendit sur le trottoir.
— Attendez -moi, dil-il.
Le laquais referma la portière et se promena de !oi!g en large devant l'église. Le cocher, infatigable dormeur conîme tous ses pareils, s'arrangea sur son siège et entama un somme.
Le maître remonta le trottoir durant quelques pas cl tourna l'^jugle de la rue de Vendôme.
Il éfait vêtu comme un jeune homme, ei la coupe écourtée de son imperméable dénotait de sérieuses préieniions à l'anglomanie. Sa démarcbe voulait être vive et leste. Sous les petits bords de son chapeau, on voyait briller les boucles d'une abondante chevelure. On ne voyait que cela, parce que les collets de son caoutchouc, le'evés britanniquement, cachaient la majeure partie de son visage.
La rue de Vendôme, qui doit son nom au dernier grand prieur de la langue de France, marque encore l'une des frontières de l'ancien do.maine des chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Bien quelle confine au Paris bruyant et marchand, elle est déjà du Marais, et son tranquille silence fait contraste avec le fracas aflairé du boulevard voisin. Entre elle et ce groupe de théâtres qui se d sputont les faveurs inconstsintes du peuple parisien, il n'y a qu'une étroite ligne de maisons; mais c'est comme un monde; les habitants de ces demeures touchent d'un côté à la foule, de l'autre au iéscrt.
Koire homme suivit la rue de Vendôme, rasant de près les murailles et se donnant les airs d'un personnage en bonne fortune. Il ne pouvait point toutefois, malgré sa grande envie , ôter à sou pas une roideur lourde. Les plis|droits de son caoutchouc dissimulai .nt mai utie obésité déjà très-prononcée, et ses ellorts n'aboutissaient qu'à lui donner la tournure d'un.ci-ilevant jeune homme.
Celte tournure est éminemment dangereuse en teaips de carnaval, et les gens très-ga:s sont, par nature, impitoyables pour les beaux Narcisses parvenus à la cinquantaine. Mais notre homme n'avait à redouter aucune rencontre fâcheuse dans la voie solitaire qu'il avait choisie. Qiielques cris joyeux et railleurs arrivaient jusqu'à lui par le passage Vendôme, cet indigent corridor qui veut singer les élégances des galeries fashiouables : c'était tout. Le passage se
monlrait presque aussi déserlque la rue, ei la lumière du gaz y prenait une leinte mélancolique pour éclairer ses bazars dédaignés.
A l'angle des rues de Vendôme et du Puits, noire homme tourna coui t et redescendit vers le Teuiple. Le vent souleva en ce moment les pans rigides de son petit manteau, qui flottèrent en rendant un bruit de parchemin, et découvrirent son vêlement de dessous, lequel était un paletot blanc.
M. le chevalier do Reinhold essaya d'abord de contenir les mouvements désordonnés de son imperméable, mais le vent faisait rage et il fut obligé de repoi 1er sa sollicitude sur son peut chapeau, dont la perle eût })u entraîner celle de sa chevelure.
Il poursuivit sa route en grondant et ne s'arrêta que devant les rideaux quadrillés du cabaret de la Girafe.
Le comptoir de Johann était plein comme l'œuf. La Girafe s'asseyait à son posie plus ronde, plus grosse, plus rouge, plus souriante que jamais; elle versait le vin de Champagne avec des façons si avenantes, et dans des canons si évidemment rincés, que ses praii(iues ne pouvaient point se lasser de boire. Elle avait pour chacun, l'enchanteresse, quelques peiits mots de baragouin français- allemand, qui donnaient soif comme amant de pincées de poivre.
Son mari, le marchand de vin Johann, se tenait debout à l'autre extrémité de la salle et daignait converser avec la partie grave de l'assemblée.
C'était là un grand honneur, car Johann passait pour avoir du foin dans ses bottes et ne causait vraiment point avec le premier venu.
Parmi son audiioiie se trouvaient deux ou trois de nos convives allemands de la veille; mais la plupart manquaient : il n'y avait là ni le brave Herraann, ni le l;on marchand d'habits Ilans IJorn, ni Fritz le sombre courrier de Bluiliaupt. L'assemblée se composait
LE CABARET DK^ FII.S AYMON. •'
on majeure partie de gons inconnus et que nous n'avons point intérêt à connaître. Nous citerons seulement deux (les buveurs privilégiés qui s'échauffaient aux sourires de la Girafe.
Le premier était un f;ros garçon à la physionomie épaisse, à la tournure lourde, uii pétras, comme on dit au Temple et ailleurs, qui se plantait droit et silencieux devant le comptoir avec tout le flegme germanique. Ce garçon était très blond, très-charnu, trèsrose et semblait "parfaitement préservé de pensées. I! s'appelait Nicolas : c'était le neveu de Johann, ce propre neveu pour lequel le cabaretier avait convoité la maindeGertrand, et qui était par conséquent la cause de l'animadversion conçue par Johann contre les pauvres Regnault; car Jean, le joueur d'orgue, malgré sa misère, barrait la roule à Nicolas.
Le second était un petit homme de cinquante à cinquante-cinq ans, dont le crédit semblait parfaitement assis dans la maison. Ce petit homme avait la réputation d'être un peu agv it de police; cela lui donnait de la considération : il avait nom Romain dit Batailleur. A une époque déjà fort éloignée, il avait noué avec une jeune fille du quartier des Halles un de ces mariages transitoires qui se passent de la mairie et de l'église. Le divorce avait eu lieu entre eux depuis Iougtem|)s, mais cette union avait donné à la jeune iille le droit extra-légal de porter le beau nom de Batailleur.
Elle en usait. Elle était devenue une des notabilités du Temple. Son ancien mai i était tout fier d'elle; il eût donné beaucoup pour redevenir son seigneur et maître. Il eût résigné pour elle ses fonctions politiques; il eût planté là le gouvernement de grand cœur, pour redevenir simple marchand de frivolités.
Mais il n'était plus temps : le malheureux Romain tournait en vain autour de son ex-femme, qui le tenait rigoureuseuîcnt à distance. Il en était réduit aux inu-
tiles regrets du passé. Bien qu'il fût jovial et bon vivant, personne n'ignorait la blessure de son cœur; son chagrin se faisait jour malgré lui, et quand le petit vin blanc le rendait plus expansif, il avait coutume do commencer ses histoires par cette formule à la fois orgueilleuse et tout imprégnée de mélancolie attendrissante :
— Du temps que j'étais l'époux de madame Batailleur...
A la vue de la foule qui encombrait le cabaret de la Girafe, M. le chevalier de Reinhold était resté indécis et comme déconlenancé. D'ordinaire, l'établissement de Johann ne péchait point par trop de chalands. Le chevalier avait contu.ne de parvenir jusqu'à lui incogtiilo, et quand il ne le faisait point mander à l'hôtel, leurs conférences avaient lieu dans cette chambre réservée où nous avons assisté au repas des Allemands.
Mais aujourd'hui c'était le lundi-gras : le salon de société se trouvait plein comme le comptoir luimême. Le chevalier, qui venait de glisser son regard à travers les carreaux poudreux, y avait vu une nombreuse et belle compagnie, des dames du Temple avec leurs sigisbés, des chineurs en goguette, et dans un coin le brillant Polyte, favori de madame Batailleur, qui consommait les vingt-cinq sous octroyés par sa reine.
Le chevalier savait qu'il était parfaitement connu dans le Temple, le jeu qu'il y jouait ne l'entourait pas dune popularité très-grande, et il répugnait à se montrer en public, ce soir-là surtout, qui venait après un jour d'échéance.
Il ne savait pas exactement le compte des saisies opérées dans la journée; mais les saisies ne manquaient jamais aux époques de payement, et l'indigence connue de ses pauvres clients ne lui laissait aucun doute à cet égard.
LE CABAUi.T DLS FILS AYUO.V. il
Les groupes de buveurs lui cachaimi Johann, q-ii se trouvait à roxiréiiiité fa plus reculée (!e la pièc*'. Dans le premier moment il ne se seniil point ie courage d'aflronier retîe foule hostile, et d'inslinct il fit quelques pas en arrière pour regiogner son équipage. Mais la rénexion le retint. Il fallait qu'il parlât à Johann. B en que l'intrépidité ne fin point son fort, il se fit honte à lui-même et revint si? placer devant la porte du cabaret , en ayant soin de se tenir dans l'ombre.
Il ressa là durant plusieurs minutes, chercliant à distinguer son factotum dans l'atmosphère fumeus.; du coiiiptoir, et se garant de son mieux contre les rayons du gaz qui traversaient la rueétioite.
Un mouvement (|ui se lit parmi les buveurs démasqua enfin la ligure revêche du cabareiier Johann. Le chevalier enfonça son chapeau sur ses yeiix, releva davantage le collet de son caoutchouc, et traversa la rue en trois enjambées.
Il entra. Malgré ses précautions, tout le monde le reconnut du premier coup d'œil. Un murmure sourd se fit dans la salle.
— Le hausse!... c'est le hausse! pronoiiçail-on à demi vois.
Mais ce murmure n'avait absolument rien de menaçant, et Reinhold avait eu grand tort de craindre.
Parmi la jalousie (iu pauvre contre le riche, il y a un respect étrange que la passion elle-même, à ses heures de paroxysaie, ne peut pas secouer sans peine. Si la haine légitime et l'esprit de vengeance se Joignent à la jalousie, il y a explosion parfois, mais cest rare.
Et encore faut-il des circonstances agglomérées. En thèse générale, le pauvre n'ose pas. Quand il se fikhe une fois, c'est de la fièvre et de la rage; il frappe alors à l'aveugle, et ses vrais ennemis savent éviter ses coups.
A peine le chevalier fut-il eniré dans le cabaret de Johann, que sa frayeur passa comme par enchantement. Il vit sa force. Toutes les tèies se découvrirent hnnib'ement autour de lui; un seul et même souilre, niodcste, soumis, adulateur, \intà touics les bouches. La Girafe éleva son énorme corpiilence au-dessus du comptoir, dessina un triple salut et retomba, écrasée sous le poids de son respect.
— Johann! s'écria-t-elle, oh! Johann... c'est monsieur le chevalier!
Le marchand de vin avait déjà quitté le groupe dont il fiiisait partie, et s'avançait vers Reinhoid, la casqnetîe à la main.
Le chevalier prit un air d'empereur; son regard parcourut les rangs de l'assemblée émue et saisie de vénéraiioi).
— Bonsoir, Lotchen, ma grosse mère, dit-il à la Girafe qui ('eviut cramoisie de joie; voilà de bons garçons qui fêlent le lundi-gras!... Ça me fait plaisir de voir le peuple s'amuser!... J'aime le peuple!... Versez un verre de vin à tous ces braves gens, Lotchen, afin qu'ils boivent à ma santé.
11 avait pris la pose de Henri IV prononçant le fameux vœu do la poule au pot.
L'assemblée s'agita, respectueuse et reconnaissante.
Le chevalier sortit d'un pas royal, en faisant signe à Johann de le suivre.
— C'est un brave homme tout de même! s'écria Romain dit Batailleur, en vidant son verre dp vir). — De loin, ça semble des tigres, dit le neveu Nicolas d'un air niais; de près, c'est des bons enfants!...
Deux ou trois voix s'élevèrent pour protester, objectant qu'on avait saisi le jour u)ème, à la requête du chevalier, une demi-douzaine de pauvres marcbarides du Temple.
Mais la Girafe, indignée, frappa son broc d'étaiu
contre le plomb du comptoir, et s'écria dans un éhn mspir*^ :
— C'est des gueuses qui n'ont pas le moyen de payer leurs dettes!... Faudrait-il pas prendre des çrants avec ça! — Excusez! appuya BataiTcur, quand j'étais l'époux de madame, ça se trouvait aussi qu'on avait paroi par-là de mauvaises pratiques... Eh bien! je dis qu'on les faisait niarclier, quoi donc! — Quoi i'onc!... répéta le neveu Nicolas. — Parbleu! conclut l'assemblée; il faut de l'exactitude dans le conimerre! — Et puis, ça fait du bien aux bons sujets qui ont de quoi, reprit Batailleur; tenez, il y a la place de la n ère Regnault, là-bas au coin de la Rotonde, qui est fameuse pour les rr façonnés... Si j'étais encore avec madame, je prendrais cette place-là tout de suite. — Pauvre bonne femme Regnault! murmurèrent quelques âmes trop tendres.
La Giri'.fe haussa les épaules.
— Oudilqîi'on va la metire en prison! à son âge! — Penh! fit l'époux Baî«:!leur. Ilya trente ans que la mère Regnault encfimbre cette place-!à; chacun sontour.
M. de Reinh'ld et Johann étaient fous les deux dans la rue et s'entretenaient à voix basse.
— 11 y en a eu cinq de mises à la porte, disait le marchand de vin; sur les cinq, j'en vois trois qui payeront, parce qu'elles ont des nippes... Les deux auires n'oiit rien... et savez-vous que maman Regnault nous doit beaucoup d'argent, monsieur le chevalier?
— Nous parleroiis de cela plus tard, interrompit Reinhold. J'ai une afl'iire d'importance à metire entre vos mains. — ]\lais celle-là n'est pas indiUéiente!... et comme je me suis laissé dire que la nsère Regnault avait quelque pan, dans le haut monde, de bonnes accointances, ma foi! j'ai fait exécuter le jugement...
— Ele est arrêtée? dit le chevalier avec une certaine vivacité. — Non pas... elle se cache... mais il fera juur demain!
lu QUATaiÈME PAUriE.
Le chevalier s'arrêta court, on ce moment, et se posa en face de son factotum. Johann voiihit poursuivre l'entretien; mais il fut interrompu par un geste de Reinhold, qui lui serra le l)ras en le regardant fixement.
— Vous devez avoir de bonnes économies, Johann? dit le chevalier; mais vous n'èies pas encore ce qu'on appelle un homme riche... — Tant s'en faut! commença le maître de la Girafe. — D'un autre côté, reprit Reinhold, vous voici arrivé à un ceit.iin âge... Voiis avez bien cinquante-cinq ans, n'est-ce pas, Johann? -— Cinquante sept ans, vienne le mois de juin! — Eh bien! mon brave garçon, quand on a cet âge-ià. Il n'est plus temps de mettre les sous de côté, un à un... il faut lenoncer à ftiire fortune, ou faiie fortune tout d'un coup...
Johann baissa les yeux pour examiner le chevalier en dessous.
— Pourquoi me dites-vous cela? murmura-t-il. — Parce que vous èies un homme sage, Johann, répliqua Reinhold avec un sourire llaiteur; parce que vous savez voir le i)()n côté des choses... et que je vous crois un serviteur dévoué. — Vous avez quelque rude besogne à faire faire, morjsieur le chevalier! — Du tout!... Quelques mesures à prendre... Une demidouzaine de gaillards à trouver... C'est une aff.iire où vous n'auriez pointa travailler personnellement, Johann... Je tiens trop à vous, mon bon ami, pour vous exposer ainsi à l'avant-garde... — U y a donc du danger? demanda le marchand de vin. — Oui et non... En France, ce serait dur... Mais en Allemagne... — Ah! ah! fit Johann, l'affaire est en Aileraague?,..
Le chevalier se prit à rire.
— Une occasion de revoir le pays! dil-ih — Et que ferait-on?
Le chevalier ne répondit pas tout de suite. Il re-
garda amour de lui pour se lîieii convaincre que nulle oreille ciiiieuse n'était à portée de l'entendre; puis il se rapprocha de son interlocuteur.
— Il s'agit de l'enfant, dit-il. —Ah!... fit Johann, qui prit un air attentif et curieux; vous avez donc de ses nouvelles? — Il est à Paris. — Je vous l'avais bien dit, l'autre fois!— Ami Johann, ne vous vantez pas!... vous n'avez pas fait bon guet en cette occasion... Que m'avez-vous appris? Rien du tout!... Et cependant, il y. a longtemps déjà que !e petit bonhotnriH' est au milieu de nous, et ce serait bien le diable si vos camarades allemands n'en savaient pns quelque chose! — Je puis vous certifier,., — A la bonne heure!... votre dévouement ne fait pas pour moi l'ombre d'un doute... mais éies-vous bien sûr que ces brutes allemandes n'ont pas pris quelque défiance?,.. — De moi? s'écria Johann. Allons donc!... i!s me croient eniiché comme eux de la mémoire de Bluthaupt... S'ils ne m'ont rien dit, c'est qu'ils n'en savent pas plus long qr° moi. — Tant mieux! — Ma\s comment avez-vons appris vous-même?... — Ceci est une autie affaire, et l'histoire serait longue. L'important, c'est que nous l'avons appris et qu'il ne nous reste aucun doute à cet égard... Il y a plus : comme la diligence est la mère de toutes les vertus, nous avons manœuvré sans perdre de temps et joué une première partie. — Et vous l'avez perdue? — Nous avions beau jeu! dit le chevalier avec un accent de regret; mais la chance était contre nous... Le petit homme se porte fort bien, et nous en restons pour nos peines.
Johann releva son regard sur le chevalier et fit un geste significatif.
— Fi donc! s'écria Reinhold répondant à ce geste. Vous autres bonnes gens, vous ne rêvez que coups de couteau... C'est trop dangereux, ami Johann, je n'en use pas. — Quand on veut en finir... voulut dire le
l(i QU'iTRIÈME PARTIE.
marchand de vin. — Quand on veut entrer, inierrompil Reinhold, il n'est pas absolument nécessaire d'entonccr la porte! J'avais trouvé un peu mieux que <ela... un i)on petit duel avec un maître d'armes. — Tonnerre! dit Johann, suffoqué d'admiration; c'était pourtant fameux! — Pas trop mauvais!., mais l'homme propose et le diable dispose... La partie est remise, il s'agit de jouer mieux.
Us étaient à l'embouchure de la rue du Puits, à quelques pas seulement des baraques du Temple, sous lesquelles régnaient le silence et les téiièl)res. Le chevalier jeta une seconde fois son regard dans la niiii; les trottoirs étaient déserts; rien ne s'agitait dans l'ombre du marché \ide.
Par excès de précaution, il attira Johann au centre du pavé, à égale distance des maisons de la rue du Peiit-Thouars et des baraques du Temple; puis il mit sa bouche tout contre l'oreille du marchand de vin et reprit la parole à voix basse.
Il parla durant deux ou trois minutes sans s'arrêter.
Quand il eut achevé, Johann baissa la tête d'un air d'iiésitaiion.
— Me comprenez-vous? demanda le chevalier. — C'est assez clair comme ça! répliqua Johann. — Eh hien? — Eh bien!... il y a des juges en Allemagne comme en France... et je n'ai qu'une tête entre mes deux épaules, monsieur le chevalier. — Laissez donc' rei)ril Ileinhold, vous connaissez le pays mieux que moi, et vous savez très-bien... — 11 y a des ressources, c'est la vérité... mais, voyez-vous, malgré mes cin(iuanie-sept ans, je n'ai pas encore envie de m'en aller dans l'auiie monde. — Qui parle de cela? — Les faits... On a vu de ces histoires linir très-mal, vous savez bien... et je crois qu'il vaut mieux mettre de côté sou à sou quelques années encore, que de liS lucr un coup si chanceux.
LE CABA.r.lLT DES FILS AYMON. 17
Le chevaiier ne savait trop si Juhaiiii marcliaiulait ou refusait; il le considérait attentivement et tâchait de son mieux à lire la vérité sur sa physionomie; mais la physionomie triste et sèche de l'ancien écuyer de Blulhaupt était un livre fermé.
Johann restait maintenant froid et silencieux. Le chevalier commençait h désespérer.
— Allez-vous donc me refuser? demanda-t-ii enfin. — Ma foi, monsieur le chevalier, répliqua Johann, ça me fait cet effet-!à... Encore si vous disiez ce que vous comptez donner!...
Reinhokl se frappa le front, en éclatant de rire.
— Ami Jahann, dit-il, vous êtes le seul Aileniand d'esprit que j'aie jamais rencontié!.. Sans vous, j'allais oublier le principal!... Vous devez bien avoir, n'est-ce pas, une cinquantaine de mille francs placés quelque part? — A peu près. — Eh bien! cette affaire-là vous complétera les mille écus de rente... Vous voyez que je ne marchande p:is!... les autres seront payés (onvenablcment et par voire canal, ce qui vous peruielira peut-être de faire encore quelque bon bénéfice... Cela vous va-t-il?
Le visage de l'Allemand n'exprima ni joie ni aucune autre émotion quelconque.
— Tope! dit-il seulement en avançant la main, je fais l'atlaire.