II. — Lariila
Roinhold et son premier ministre Johann étaient désormais parfaitement d'accord sur le fait principal; restaient les difficultés d'exécution.
lisse promenaient côte à côte maintenant sur le trottoir, Ci'.usaniàvoixbasseet discutant le fort et le faible de l'entreprise.
18 QUAiaiÈME PARTIE.
— C'est difficile, disait Johann en atiirani le chevalier vers son cabaret; a» Temple, on tronve encore pas mal dhonnètes garçons qni n'ont pas de préjugés... Pour «ne bonne petite airiire où il ne s'agirait que de police correciionnelîe, je connais vingt sujets, tous très-capables... il n'y aurait que Pt^nbarras (lu choix... mais pour une grande affaire, ce n'est pas le quartier... ils ne tiennent pas cet article-là... et vous sentez bien, bausse, qu'on ne peut pas s'avancer ici à la légère. — Je le crois bien! répliquait Reinhold; mais cherchons. — Cherchons! cherchons!... (juanil il n'y a pas, il n'y a pas... et puis vous avez cette coquine de condition de savoir l'allemand, qui rend la chose encore plus malaisée. — Vous sentez bien que c'est indispensable... — Je ne dis pas non.
— 11 faut qu'ils puissent s'acclimater dans le pays et jouer au besoin leur rôie de paysans du Wurzbourg.
— Sans doute, mais... — Ami Johann, cherchons. Ils arrivaient devant la porte de la Girafe; Johann
attira le chevalier de l'autre côté de ia rue, et se mita compter de l'œil les buveurs rassemblés dans son cabaret.
A mesure que son regard passait de l'un à l'autre, il hochait la têie avec mauvaise humeur.
— Voilà bien trois ou quatre Aileman'ls qui feraient notre air<iire,gromme;ait-il; niais al'ez donc leur parler de la chose!... Hans Dorn le saurait dès ce soir, et le procureur du roi descendrait chez moi dema'n m itin.
— .Mais ce IJans Dorn lui-même, demanda le chevalier, ne pourrait-on pas l'acheier?...
Johann leva sur lui un regard stupéfait. — Acheier Haus Dorn! murmura-t-il, c'est le mulet le plus obstiné qui soit dans le Temple... Vous éles bien riche, monsieur le chevalier, mais vous vous ruineriez vingt fois avant d'avoir eu seulement un petit morceau de Unis Dorn!... A part les Al.'e.iiands, je ne vois rien clicz moi qui puisse vous convenir... Le
père Batailleur est un vieux coquin qui a fait tous les iiiéiiers, et qui ne reciiler;iit peut-être pas devant notre aflaire; nsais c'est un Parisien pur sang, qui n'a jamais perdu de vue le dôme des Invalides, et qui ne sait guère d'autre langue que l'argot du Temp'e. — Et ce beau-fils? demanda Reinhold en montrant du doigt Polyte, qui sortait après avoir jeté ses vingtcinq sous sur le comptoir.
Johann haussa iesépasiios énergiquement.
— Ça! dit-il, c'est un feignant qui, sent l'eau de Cologne... ça va sucer un cure-dent sur le boulevard, pour faire croire que ça a dîné chez Do(ïie!i\.
Deffieux est le Café de Paris de ces latitudes.
Polyie avait épuisé la carte de la Girafe; il remontait fièrement vers lesthéâlres, en écartant la poitrine et en faisant belle cuisse, pour imiter ces jeunes r;ianncqiiins entretenus par les tailleurs, qui encombrent, au\ heures fashionabies, le boulevard de Gand, et que les gens de bonne foi prennent pour des bouiures de paiis de Franc-?.
— Et ce gros garçon qui cause avec votre femiiie? demanda encore Reinhold, en indiquant le neveu Nicolas. — Ceci est une autre paire de manches, répondit Johann en se redressant avec dignité, c'est mon propre neveu!... un enfant élevé commeil faut, et qui connaît le prix des sous : ça fera so!i chemin... mais ce n'est pas moi qui voudrais l'embancher pour notre besogne, monsieur le chevalier. — Mais enfin, dit ce dernier, qui prendre?
Johann se gratta le front sous sa casquette, d'un air sérieusement embarrassé.
— C'est malaisé, grommela-t-il; si nous étions seulement là-bas, derrière Noire-Dame ou du côté des Cobelins, nous n'aurions qu'à choisir... — Allons-y, dit Ueinhold. — Allez-y!... Quant à moi. je ne me risque pas si loin de mon établissement... On me connaît dans le Temple, j'y ai mes coudées franches,
'20 QUATIUÈME PARTIE.
c'est irèsbieii; mais de Taulre côté do l'oaii, j'ai ouï dire qu'ils sont enrégimentés et qu'il ne t'ait pas boa les flairer de trop près quand on n'a pas le mot de passe. — Romans que tout cela! grommela le chevalier. — C'est bien possible, bausse, mais le bagne est de l'histoire.
Reinhold fit quelques pas sur le trottoir en frappant du pied avec impatience, puis il revint brusquement vers Johann.
— Je vois bien que l'afl'aire ne vous va pas, repritil. J'en suis fâché, car c'était un joli béiiélice... Il me reste à vous demander le secret. Je vais me pourvoir ailleurs. — A'.teiuîez, dit Johann. — La chose presse... — La Girafe est un établissement trop bien tenu, et il y a d'autres endroits au Temple... Voyezvous, bausse, ce n'est pas l'argent qui me tient; mais je ne voudrais pas vous laisser dans l'embarra?... Faisons un tour sur la phice de la Rotonde; je re^arilerai en passant chez mes confrères, et cà me donneia peut-être des idées.
lis prirent la rue de la Petite-Gordorie et débouchèrent, au bout de quelques pas, sur la place de la Rotonde devant la miiison de Hans Dorn.
— A CElépliant et Aux deux Lions, dit Johann en se parant à !ui-mé;ne, c'est de la h^iue!... Au Camp de la Loupe, c'est des amours... il n'y a que les Quatre Fils Aymon... — J'ai entendu parler de cet endroit-là, interrompit Reinhold. — Je crois bien!... c'est un établisseiiieni bien gai. Ceux qui font les bardes volées s'y réunissent tous les soirs, et l'on peut se nipper là, des pieds à la tète, proprement, à trèsbon compte... Ah! bausse, si c'était rangé, ces lurons là, ça pourrait s'établir un peu bien!... j'en connais qni font des trente francs d'habits dans leur journée. Où ça? je n'en sais rien; mais quand ils reviennent le soii- aux Quatre Fils, ils ont toujours deux ou trois pantalons Tun sur l'autre, quelque beau giloi
dans leur poche et des cravates clans ieurs chapeaux... Mais ça ne sait pas se tenir; c'est débraillé, mauvais ton, toujours ivre... ça joue, ça se bat, ça fait da bruit ; si bien qu'au lieu d'avoir un ran^r, ça passe la moit'é de sa vie en prison. — Et le cabaret est-il loin d'ici? demanda Reinho'd. — Le voilà, répondit Johann en montrant du doigt une lanterne jaunâire suspendue au-devant d'une allée sombip.
Tout en parlant, ils avaient continué de marcher, et se iiouvaient de l'autre côté de ;a Rotonde, à l'opposé du marché du Temple. Celte partie de la place qui débouciie dans les rues Forez et Beaujolais présente, la nuit venue, un aspect plus triste et plus solitaire que le reste du quartier. Ce n'est point un lieu dangereux pour le passant, à cause du corps de garde qui s'ouvre à quelques pas de là, au coin de la rue Percée; mais, nonobstant cela, les passants y sont rares. Les becs de gaz, placés à de trop longs intervalles, jettent des lueurs indécises sur les devantures lerméis des misérables boutiques de la Rotonde; l'ombre rèifiie sous le péri.siyle solitaire entre les colonnes duquel des loques roidies se balancent tristement au vent; aucune lumière n'apparaît aux portes closes; aucun pas ne sonne sur le pavé inégal. La niasse dn bâtiment de la Rotonde dresse d'un côté soi) ova e sombre et lourd; de l'autre, ce sont de hautes maisons à la physionomie indigente où s'entassent, du rez-de-chaussée aux combles, de pauvres familles de brocanteurs.
L'a lée noire, marquée par une lanterne, occupait à peu pi es le centre de ces maisons *.
* Le cabaret des Quatre Fils Jymon existe réellement aux environs du marché du Temple, avec la spécialité que nous lui donnons; mais il n'est point situé sur la place de la Rotonde, et porte un autre nom, bien connu dans le quartier. Des raisons de convenance nous ont engagé à ne pointle désignerd'une manitie plus précise.
Au-dessus de la porte de l'allée, les lueurs réunies des réverbères et de la lanterne éclairaient faiblement un tableau de moyenne grandeur, où l'on voyait, sur un fond enfumé, quatre hommes habillés en dragons, à cheval sur une longue bête qui n'a point de nom dans l'histoire naturelle.
C'étaient les Quatre Fils Aymon.
Au-dessous, l'enseigne portait :
Commerce de vins, bière, eaude-vie. Billard public. Jardin et jeu de siain au fond de la cour.
Reinhold et Johann s'étaient arrêtés vis-à-vis de l'enseigne dans l'ombre du péristyle.
— Au cas où nous ne trouverions pas là ce qu'il nous faut, dit Johann, je veux être pendu si je sais où le chercher! — Gomment faire pour s'en assurer? répliqua Reinhold; ici, on ne peut pas regarder à travers les vitres.
Comme le cabaretier ouvrait la bouche pour répondre, un pas lourd et lent se fit entendre sous le péristyle, du côté du corps de garde. En même temps, de l'autre côté de la place, on ouït des lambeaux d'un air fameux, répéiésà l'unisson par deux voix masculines, puissamment enrouées.
— Allons-nous-en, murmura le chevalier, dont le premier niouveuient appartenait toujours à la prudence. — Du diable! murmura Johann au lieu de répondre, il me semble que je connais ces deux voix-là.
Les deux voix hurlaient :
La ri fla fla fla La ri fla fla fla La ri fla! fla fla!.,.
L'homme qui venait du côté du coips de garde tournait en ce moment la courbe de la Rotonde et apparaissait aux regards de nos tieux "<ompagnons. C'était un pauvre diable, vèiu d'un mauvais paletot
LE CABAUEi DES FILS .àïMON. 23
giisàtre, qui marchait coiiibé en dt^u^ et le menton dans la poitiine.
Au lieu cie coiiiinuer à suivre le péristyle, il descendit sur le pnvé de la place et se dirigea vers l'eDseisne des Quatre Fils Aymoti.
Quand il pas>a sous le réverbère voisin, on put apercevoir les grandes nièi-lies de ses cheveux qui s'échappaient de sou chapeau pelé, et les touffes ébouriffées de sa barbe couvrant comme un masque de fourrure fauve la majeure partie de son visage.
— Où donc ai-je vu cet homme-là? pensa tout haut le chev.dier.
Johaiin le regarda sournoisement et se prit à sourire.
— Cet houime-là vous occupe plus souvent que bien d'auires, murmura-t-il: et vous m'avez parlé de lui bien des fois... — Que} est son nom? — A la rigueur, il pourrait faire un de nos ouvriers... pas de bon gré, assurément, car il se ferait hacher pour le fils de Blulhaupiî — Ouc\ est son no.n? répéta le chevalier avec une curiosité croissante. — Mais poursuivit Johann avant de répliquer, on lui parlerait du diable, qu'il croit son maître, depuis certaine aventure à vous parfaitement connue, monsieur le chevalier...
— Mais dites-moi donc son nom! — On lui parlerait de l'Enfer de Biuihaupt qu'il voit toutes les nuits dans ses rêves, et d'ur, cadavre couché dans la neige, au fond du trou, sur la traverse île Hoidelbcjg... — Serait-ce lui?... balbutia le chevalier d'une voix changée.
— On lui dirait qu'il a reçu le prix du sang, acheva Johann; et il ferait tout ce qu'on voudrait... C'est le pauvre Friiz, l'ancien courrier de Bluthaupt.
ReinhoKI détourna la tète. Il était pâle et sa respiration devenait pénible.
— Faute de mieux, cela fait toujours un, reprit Johann; et celui-là, je sais où le retrouver... mais où d.abie sont donc passés lesLarifla?...
On n'eiiteiuiait plus en eflet ni les pas ni la voix des deux chanteurs. Au moment où Fritz disparaissait dans l'allée des Quatre Fils Aymon, Johann sortit du péristyle pour jeter un rei,Mr(l à l'extérieur ; il aperçut au loin, coiilre le mur dérrépit qui ferme la place, au bout de la rue du Pelit-Thouars, deux ombres qui s'aoitaienî.
D'abord, il ne put rien distinguer, mais au bout de quelques secondes les mouvements silencieux des deux ombres prirent pour lui une signilicaiion. Les oml)reg étaient occupées à faire une soi le de toilette. A l'aide d'un secoius réciproque et H aernel, elles enlevaient des paiilaionsqui formaient double et triple er<iploi sur les jambes.
Johann entendait de loin leurs éclatsderire éloaUés et leurs plaisanteries échangées à voix basse.
— Je ne les croyais pas à Paris, se dii-il après quelques iiislantsd'liésiiation; si ce sont eux, toiuierre! c'est de la chance... J'ai mes mille écus de rente dans ma poche!
Les deux hotnmes ceppiidant continuaient leur étrange besogne; chacun d'eux, tour à tour présentait un pied à son camarade, qni lirait dessus et a.nenait une jambe de pantalon.
Le dépouillé ne restait pas poin- cela sans culottes.
Cela ! essemblait en vérité à cette scène groics;jue du Cirque Olympique, où le clown ôte deux douzaines de gilets sans parvenir à se mettre en chemise.
Johann regardait de tous ses yeux. 11 croyait bien les reconnaître, mw\s il hésitait encore parce (|ue ceux à qui venait de faire allusion sa dernièie phrase étaient deux coquins émériies, aussi piuilents d'hiibilude que téinéraires dans certaines occasions.
Il ne s'expliquait pas pourquoi ils bravaient les inutiles dangers d'une toilette en plein air, ii une centaine de pas d'un corps de garde.
— Bonnet-vert et Blaireau ne s'exposent pas ainsi! pensait-il, ça n'est pas dans leur caractère... Quand ils ont fait des pantalons, ils vont se dédoubler aux Quatre Fils, et pas dans la rue...
Comme il songeait ainsi, l'un des deux hommes leva lu jambe un peu trop haut et tomba lourdement !e long du mur. Son compagnon, qui voulut l'aider à se relever, perdit l'équilibre égaleaient et partagea sa chute.
Alors, ce fut une lutte folle sur les tas de débris amoncelés près de la muraille. Les deu\ hommes se roulèrent dans la poudre, en riant comme des bienheureux.
Qui sera't expert en fait d'ivresse, sinon un cabaretier allemand des abords du Temple? Johann jugea le timbre de ces rires.
Sa face revèche se dérida tout à coup.
— Ils ont boissonné, les deux te.npiiersl se dit-il joyeusement; et, au fait, un luntii-gras, quand on a travaillé comme il f.'it, on est bien loisible de se boire... —Johann! demandait tout bas le chevalier de Reinhold; que faites-vous là tout seul?
Le cabareiier poursuivait le cours de ses inductions et se disait :
— C'est égal! je les aimerais mieux dans un cabinet des Quatre Fils qu'à ce coin de rue, les braves garçons!... C'est juste notre affaire!... Il n'y a pas à dire, on ne trouverait pas à les remplacer dans tout le Temple... et si une patrouille venait me les prendre sous le nez, ce serait dix mille francs de flambés!... Mais vont-ils finir aujourd'hui ou demain?...
Dans sa sollicitude soudainement excitée, il fit quelques pas pour les rejoindre et leur prodiguer de prudents conseils.
— Johann! Johann! criait le chevalier qui nevoyait rien sinon la retraite inexplicable de son preaiier ministre, faui-il aller avec vous?
En ce moment, JoLann s'arrêta. Les deux hommes venaient de se relever, chancelant sur leurs jambes avinées, et faisaient ciiacun un paquet de son butin.
Quand ils eurent achevé, ils se prirent bras dessus, bras dessous, et se dirigèrent, en roulant et en se poussant, vers les Quatre Fils Aymon.
De temps en temps, ils essayaient une manière de danse sur l'air de Larifla, et ils chantaient :
Habits et pantalons, Gilets et caleçons, Pour nous jamais ne sont Ni trop courts, ni trop longs.
Larifla, etc.
Et après le refrain, ils criaient à tue-léte, en imitant l'accent mélancolique des chineurs allemands :
— Vie habits! habits! calons, vie habits... rrrrchand d'habits!
Les canons des fusils d'une patrouille sortante résonnèrent au seuil du poste de la rue Percée.
Johann fut ému comme un père qui redoute Timprudence de son lils.
— Les malheureux! pensa-t-il, les malheureux... on va me les pincer!
Les deux hommes qu'il appelait Bonnet -Vert et Blaireau s'avançaient toujours, criant et chantant, avec leurs paquets sous le bras.
Reinhold avait enCu compris que Johann les guettait comme un gibier, et il demeurait coi, appuyé contre sa colonne.
La patrouille, cependa nt, arrivait au pas ordinaire; Bonnet-Vert et Blaireau ne voyaient rien et ne s'inquiétaient de rien.
Ce fut seulement lorsqu'ils atteignirent le seuil des Quatre Fils qu'ils aperçurent la force armée à quelques pas d'eux.
Johann avait la chair de poule.
A la vue des soldats, les deux voleurs s'arrêtèrent un instant et se turent, déconcertés. Mais ils avaient le vin téméraire; au lieu de s'esquiver, ils se plantèrent sur le seuil, firent tous les deux le salut du guerrier, et entonnèrent avec enthousiasme ce couplet bien connu que l'auteur de la chanson, ancien élève de l'Ecole polytechnique, adédié à l'armée française :
Pour rester caporal, Faut être un animal; Mais plus d'un animal Devient un général!
Larifla, fia, fia, etc.
Puis ils disparurent dans la longue et noire allée, en lançant, d'un aigre fausset, le cri classique du carnaval.
Johann tremblait de tous ses membres et avait au front des gouttes de £:ieur froide.
Le chef de la patrouille, qui portait justement les insignes du grade attaqué, s'arrêta un instant sous la lanterne des Quatre hits. La question fut sans doute agitée, de savoir si l'on poursuivrait les deux insolents jusque dans le cabaret.
Mais le carnaval a ses privilèges. La force armée, clémente et magnanime, poursuivit sa route.
Johann respira; il avait cent livres de moins sur le cœur.
— Et de trois! s'écria-t-il en revenant vers le chevalier; voilà deux lapins qui n'ont pas leurs pareils dans toute la ville! — Sont-ils aussi Allemands? demanda le chevalier qui songeait toujours à Fritz. — Le diable sait leur pays, répondit Johann; ce qui est certain, c'est qu'ils parlent l'allemand, car j'ai causé souvent avec eux... Je crois qu'ils ont fait autrefois le grand chemin sur les frontières de l'Alsace.
28 QU'vTr.iÈ^îK PAnriE.
Le rhevalier se recula instinctivement.
— Eh bien! s'écria Johann sincère.'iient étonné, cela vous fait peur?... Ne croyez-vous pas que j'allais vous choisir des prix Monlhyon? — C'est juste... balbutia Reiiihol.l. — Diable! oui, hausse, c'est juste, lépéta le cabaretier; si j'avais su que ces deux bons garçons étaient à Paris, je ne me serais pas tant fait prier quand vous m'avez proposé la chose... Mais je les croyais au bagne.
Reinhold flt un second haut-le-corps.
Johann souffla dans ses joues.
— Ma parole, dit-il, je ne vous comprends pas!... Vous cherchez, et quand vous avez trouvé, vous faites la petite bouche! — Du tout, balbutia Reinhold, en dissimulant de son mieux ses répugnances, je suis fort content... mais dites-moi un peu quels sont ces deux hommes? — C'est Castor et Pollux, répondit Johann, qui lisait volontiers du papier à la livre et possédait en conséquence une certaine teinture de la mythologie; c'est Danion... et l'autre!... Ceux-là ont fait leurs preuves, voyez-vous, et ce ne sont pas des trembleurs comme les fdous du Temple. Avec de l'argent, vous en aurez tout ce que vous voudrez... Le chef de la communauté s'appelle Mâlou, dit Bonnet- Vert, un souvenir tie Brest; l'autre a nom Pitois, dit Blaireau, auquel il ressemble... Ils ont passé devant le jury l'un portant l'autre une demi- douzaine de fois, et si je les croyais au bagne, c'est que leur dernière condamnation emportait les travaux forcés à perpétuité. — Pour cause de meurtre? demanda le chevalier. — Comme vous dites, répliqua Johann; ils se seront évadés, car je ne pense pas qu'on leur ait fait grâce... Quanta cequ'ils manigancent dans le Temple à l'heure qu'il est, ça me paraît assez faible... Ils m'ont l'air d'en être réduits à voler des pantalons comme les derniers des derniers... Autrefois, du temps que je les connaissais, ils fréquentaient les marchands de
LE CABAUEl DES FiLS AYMON. 29
bijoux du Piilais-Royal, et vendaient leurs produits au bonhomme Araby. — Et ils ne l'ont pas dénoncé devant les ass ses? demanda Reinhold. — Penh! fit Johann; dénoncer Araby!... le vieux est sorcier; ce serait perdre sa peine... Maintenant, hausse, voici nos trois hommes dans !e même nid... Peut-être bien que nous en trouveroiis un quair ème parmi la société qui se rassemble aux Quatre Fils... C'est tout ce qu'on peut espéier pour la chose dont il s'agit; je vous en préviens. — A la rigueur, répondit R.'inhold, on peut se contenter de quatre... mais il n'en faut pas un de moins... Je voudrais savoir comment vous allez vous y prendre. — C'est tout simple, et vous allez bien ie voir... car je pense, monsieur le chevalier, que vous ne refuserez poini de m'appuycr de votre présence dans la démarche que je vais tenter auprès de nos hommes?...
Reinhold Ht un geste énergiquement négatif.
— A quoi bon! dit-il; mon concours ne peut vous être d'aucune utilité.. — Pardonnez-moi, répondit Johann. J'y ai compté!... j'y compte encore. — Mais, la raison?...
Il ne plaisait point à Johann de dire la véritable raison, qui était de compromettre son patron le plus possible et de l'engager irrévocablement.
— La raison saute aux yeux, répliqua- t-.l sans hésitei'; ce sont des sommes considérables que nous allons proposer à Mâlou et à Pitois... N'allez pas croire qu'ils soient novices en affaires : rien n'est avocal comme un \o!eur!... Ils savent que je suis un pauvre gaigoiier à la tête d'un établissement assez modeste... il leur faudra dos garanties... vous les leur donnerez.
Le premier mouvement de Rcinhol.i fut de refuser tout net. Puis il se prit à rélléchii ; au bout de plusieurs minutes d'hésitation, il releva brusquement la tète et se tourna vers Johann.
— J'accepte, dil-il; entrons. — Tout beaul s'écria 1j
cabaretier en rianl; maintenant, vous allez trop vite!... votre costume ne serait point en bonne odeur aux Quatre Fils, dont les habitués ne suivent pas la mode fie si près... Il va falloir changer de loilletie. — Retourner jusqu'à l'hôtel?... — Non pas... jusque chez moi seulement... j'ai ce qu'il vous faut; venez!
Le chevalier se laissa emmener sans mot dire. Ils parcoururent à grands pas la route qu'ils avaient faite, et entrèrent chez Johann, non point par le cabaret, mais par la porte de l'allée.
Quelques minutes après, on aurait pu les voir ressortir. Johann avait conservé le même costume; mais le chevalier, au lieu de son castor brillant et de son caoutchouc fashionable, portait maintenant une casquette et une blouse...