‹ Le fils du diableChapitre 22 sur 57 · IX. — Toilette de Petite · texte numérisé non relu

IX. — Toilette de Petite

A l'heure où le cabareiier Johann rassemblait son armée et la conduisait jusqu'à la cour des messageries, il ne faisait pas jour encore chez madame d»; Lanrens. Elle était rentrée fort tard la nuii précédente, et C(^ sommeil prolongé réparait la double fatigue du bal Favart et de la maison de jeu de la rue des Prouvaires.

La pendule avait sonné midi depuis longtemps ; mais la soie épaisse qui tombait le long des fenêtres faisait obstacle auv rayons pâles du soleil et continuait le crépuscule par delà le milieu du jour.

Il régnait dans la chambre un silence complet, qui n'était même pas iroub'é par cet inévitable roulement des voitures courant sans cesse sur le pavé de Paris. L'agent de change de Laurens avait fait poser devant son hôtel un essai de pavage en bois, afin de proléger le repos de Sara.

C'était là une attention d'autant plus elTicace, que la charmante femme faisait sa nuit, d'ordinaire aux heures où la rue, éveillée, s'euipàt de mouvement et de fracas.

ISO CINQUIÈME PAUTIE.

Les portes étaient closes; il n'y avait personne dans la cliaml)rc; mais un feu doux, qui brû'ait dans la cheminée, disait que des soins attentifs veillaient sur le sommeil de Sara.

Elle dormait derrière ses rideaux enlr'ouverts. Sa pose, abandonnée, indiquait cette faiigue molle qui suit Papiitation du premier sommeil. Elle avait la tète tournée du côté du jour; sa coilTe de dentelle laissait fuir les boucles mafjnifiques de ses cheveux noirs qui ruisselaient, épars, sur Toreiller blanc; son bras nu, frais, ciselé, sortait du lit et pendait en dehors, sollicité par Tatmosphère chaude de la pièce.

Le demi jour que tamisait parcimonieusement l'étoffe opaque des draperies tombait d'aplomb sur son visage où reposait, à cette heure, un sourire serein et heineux.

Son souille égal glissait doucement à travers ses lèvres entr'ouvcrtes; nulle ride à son front, nul pli autour de sa bouche. 0»ifonqiie n'eût point connu son âge aurait cru surprendre en ce moment le pur sommeil d'une vierge dont l'àme candide sourit à de beaux songes.

C'était, vous en auriez fait serment, une fleur de beauté que le soleil trop vif n'avait point touchée encore de son regard ardent. Tout était charme en elle; la jeunesse rayonnait sur son front d'enchanteresse; elle était la perfection exquise, et nidle imagination de poëie n'aurait pu ajouter à son irrésistible attrait.

C'était pcui-èiie le demi-jour propice; peut être un décevant mirage, reflet d'ini de ces rêves ailés qui remontent en se jouant le courant des années et vous couclieni, rajeunis, au milieu des joies bonnes de l'adolescence; mais, parmi cette beauté sans tache, il n'y avait rien, absolument rien qui trahît la femme expériente et cent fois ivre de fruit défendu, la femme qui a tout appris et tout éprouvé, la femme lasse de plaisirs et qui ralDnc sur le mal, comme un débauché

LE MYSTÊr.E DE LA. TUIMTÉ. loi

vieux que le désir abandonne. Le vice avait glissé là sans laisser de trace, le vice et le temps; ce sommeil souriait comme le repos d'un ange.

Auprès de ce lit, tout homme qui n'aurait point connu le passé de Sara se fût agenouillé pour l'adorer comme une sainte.

Mais, en dehors d'elle-même, les objets qui entouraient madame de Lauiens étaient choisis de manière à détruire l'illusion bien vite. Sa chambre était ornée avec un goût parfait, ma's dans un sentiment de lascive fantaisie; tout y parlait à l'enconire <le l'impression que nous avons essayé de faire naître, et après le premier regard, on oubliait toute pensée d'innocence; on s'étonnait presque d'avoir cru à la pudeur.

D'ordinaire, les feiiimes îIu monde cachent ce qu'elles aiment, et drapent un voile discret autour de leurs faiblesses. Il y a souvent des prie-Dieu dans les boudoirs, et telle alcôve facile est sanciitiée par une pieuse image. Mais Sara gardait so!i hypocrisie pour le dehors. Personne, excepté !\]. de Laurens, n'entrait jamais dans sa chambre; elle en avait fait un petit sanctuaire, où le gracieux et le lascif se oiêlaieDt. en de ravissants caprices.

Les tableaux, peu nombreux et valant leur pesant d'or, représoi'.taient de ces sujets aimables qui font la joie <les célibataires, et devant lesquels un éventail féminin se change en écran de lui-mê:iie. C'était beau. Le nu frémissiiit sur ces toiles précieuses; l'amour s'y étalait, luxurieux ou naïf. Les enchantements chevaleresques y faisaient assaut avec Us rafTinements de la poésie antique; Anaoréon y donnait la main au chantre d'Arinide; le génie de la peinture erotique semblait avoir olTeuillé là toutes ses roses effrontément épanouies.

Alcibiade eût pris cette chambre pour un temple de sa chère Vénus.

De ces tableaux, les plus charmants et ceux qui

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dévoilaient les plus ardents mystères se suspendaient derrière les ridi-anx mêmes de l'alcôve. Ils laissaient un espace vide, occupé par une large glace qui tenait la ruelle du iii. Dans celte glace se mirait en ce moment la couverture, soulevée et dessinant vaguement d'admirables contours.

C'éiait pour elle-même <(ue madame de Lanrens avait réuni cet éirange musée; on ne pouvait l'accuser d'y avoir jamais introduit un homme en fraude des lois conjugale^; et, puuriaiit, ce n'élait pas seulement un goût fantasque ou égaré qui l'avait poriée à franchir ainsi audacieusemenl les limites les plus extrêmes de ia réserve féminine. El'e avait des caprices, assurément; aiais, derrière chacun de ses caprices, on devait s'attendre à découvrir un but caché.

Elle avait paré le temple avec rétlexion; c'était quelques années après son mariage, à l'époque où I\l. de Lanrens était jeune et fort.

Car il y avait bien longtemps que duiait ce lent assassinat!

Petite avait calculé ses séductions froidement et mis au complet son artiilorie d'amour; sa chambre éiait la fournaise biûinnte où le malheureux agent de change, brisé par la jalousie, vei;ait rallumer sans cesse sa passion épuisée, et prendre la force de porter encore à ses lèvres la coupe toujours pleine de poison...

Peii(e resta durant quelques minutes dans ce calme sommeil où nous l'avons surprise; puis son rêve changea et devint plus conforme à la réaiiié de s» nature. Sa joue pâle se couvrit de rougeur; son souffle s'eudjarrassa et sortit chaud de ses lèvres rapprochées; ses narines se gonflèrent et tout son corps frémit doucement sous les couvertures.

Elle se retourna, renveisant sa belle tête parmi les masses de ses cheveux; ses deux bras sortirent du lit et s'arrondirent contre son sein palpitant.

LE MYSTÈKE DE LA TRIMTÉ. 133

La passion était maintenant sur son visage; ses lèvres pâlissaient, et des plaintes où perçait le nom lie Franz toml)aieiil de sa houclie.

Elle était be;le ainsi, plus ijelle peut-être que sous le masque trompeur attaché naguère par la main du hasard.

La glare reflétait les lignes admirables de ses traits et ses formes trahies par la couverture agitée.

Quelques minutes encore s'écoulèreni; puis son visage se iransforma de nouveau.

La pâleur couvrit de nouveau sa joue; ses sourcils, froncés violemment, se rapprochèrent; des rides vinrent autour de sa bouche, dont les lèvres se serrèrent convulsivement.

Elle se retourna tout à fait par une sorte de soubresaut vif et brusque. On ne la vil plus que dans la glace, où sa ligure apparut décomposée tout à coup par la colère.

11 y avait un monde entre son sourire calme et pur et son voluptueux sourire, un monde encore entre son voluptueux sourire et l'expression de férocité soudaine qui ridait sa face maintenant, sans pouvoir lui enlever sa beauté. Ses mains s'agitaient au hasard; ses doigts se refermaient sur la fine toile des draps qui restaient, après Téireinte, froissés et coaiine tordus.

On eût dit qu'elle cherchait une arme...

Et c'est miracle qu'une même physionomie puisse exprimer tant de douceur sereine et tant de cruauté implacable!

Le boudoir gardait son aspect de mollesse lascive; le jour suave et timide glissiiit sui- les peintures amoureuses; l'air chaud, où nui parfum vulgaire ne jetait ses douteuses délices, avait pourtant je ne sais quelles émanations capables d'eni\rer, vagues, subtiles, pénétrantes, et qui semblaient s'exhaler de la femme elle-même.

C'était toujours le temple éroiiqne, mais la déesse s'était changée en furie; Vénus fronçait le sourcil et les serpents tragiques étaient à son front, au lieu de sa riante couronne de grâces.

Elle s'eiTorçaii; ses tempes se mouillaient; ses lèvres crispées prononçaient à demi des paroles confuses.

Parmi ces paroles un nom revenait, toujours insaisissable à l'oreille : le nom d'un homme.

Et malheur à cet homme détesté! Malheur! car le rêve de Sara suait la haine, et sa bouche aride semblait demander du sang!

Elle s'agitait toujours de plus en plus; son effort aveugle s'obstinait. Son cou se roidit; sa tète se souleva lentement, vigoureuse et terrible.

Elle joignit ses mains, dont les articulations cra- (îuèrent, avec la force qu'on met pour éiouller un ennemi. Le nom glissa une dernière fois entre ses le , vres plissées, mais distinct et nettement prononcé. — Franz!... dit-elle encore.

Et ses sourcils se détendirent; sa lêle retomba mollement sur l'oreiller. C'était le repos après la lutte victorieuse.

La panthère aussi se couche indolente et gracieuse, quand sa proie, tuée, ne bouge plus...

C'était toute la vie de Petite qui se reflétait fidèlement d.ins les trois phases de son sommeil; cette vie étrange, qui souriait au monde, innocente et tranquille, celle vie avide de voluptés derrière le voile, cl oii le plaisir gracieux arrive au crime par le vice. Un masque de pureté, voilant la couronnede roses des bacchantes, ei, sous les roses effeuillées, de l'or avec du sang!...

Elle s'éveilla. Son regard rencontra la glace, qui lui renvoya son visage, où il y avait maintenant de la fatigue; elle se souleva et mit sa léie inquiète tout auprès du miroir.

Elle regardait, aiteniive, et un nuage de tristesse descendait sur son front; une ride, émue et perceptible à peine, plissait le poli de sa tempe.

Ses yeux prirent de l'eflioi et se baissèrent humiliés. Elle demeura un instant comme interdiie et n'osant plus regarder la glace acrusaliice. Puis sa joue reprit un incarnat léger; on eût dit qu'elle se révoltait contre Tiiisnlle du miroir. Elle lui jeta un coup d'oeil (le défi; la ride avait disparu.

Sa bouche s'épanouit en un sourire d'orgueil; elle repoussa en an ière les boucles prodigues de sa chevelure noire et se mit sur son séant.

— Nina! dit-elle.

Il semblait que ce nom, prononcé presque à voix basse, dût s'éiouiler entre les rideaux; pourtant la porte de la chambre s'ouvrit à l'instant même, et une camérisîe, jeune , accorie, empressée , traversa le boudoir sans produire aucun bruit. Son pas, souple et léger, se taisait sur la loison épaisse du tapis.

Un peignoir, garni de dentelle, couvrit les épaules de Sara, qui m.t ses pieds nus dans de petites mules de velours.

La toilcile commença. L'eau tiède coula le long de son beau corps et retomba dans le bassin parfumé.

Nina, vive et adioiie. semblait se jouer autour de sa maîtresse; sa main glissait, rapide, laissant partout après soi sa jeunesse et sa fraîcheur.

Madame de Laurens n'avait pas besoin encore de cet ai t précieux et frisant la magie qui etiace les rides, teint les cheveux et sait reiidie un iiicarnat tout neuf aux joues tléiries. l\îais les années s'accumulaient, le jour venait où l'uiile talent de Nina ne pourrait point se payer trop cher.

Aussi Nina était-elle une favorite; sa maîtresse la traitait avec une confiance flatteuse et lui disait absolument tout ce qu'il ne lui importait point de cacher.

Nina devinait peut-être le reste...

Elle présida seule aux premiers détails de la toileite, puis, quand un nouveau peijjuoir eut arrondi son tissu chaud sur les épaules rafraîchies de Petite, INina mil en uiouvement une sonnette, et une autre jeune fille entra dans la ciiambre à coucher à son tour.

Celle-ci, camériste du second ordre, n'était point initiée aux intimes mystères du petit lever: elle n'avait jamais aperçu cette ride ennemie que Nina, entrant à i'improvisle, avait phis d'une fois constatée.

Sara s'assit, enveloppée chaudement dans les plis de son peignoir. Les deux jeunes (illes prirent à pleines mains les masses lourdes de sa cheveluie, dont le peigne alerte lustra les anneaux étages.

Deux nattes brillantes, longues, épaisses, s'enroulèrent derrière sa tête, laissant sur le devant une doublegrappe, noire comme le jais, et formant comme un gracieux cadre au plus joli visage du monde.

Sara, nonchalante et comme affaissée, cachait ses mains frileuses sous le peignoir; ses yeux étaient clos à demi, ramenant sur ses joues la frange soyeuse et longue de ses ciis; elle semblait prolonger avec paresse le repos de sa nuit.

Quand les deux caméristes eurent achevé leur tâche, elle jeta vers la glace, qui se penchait au-devani d'elle, un regard distrait. La glace lui renvoya la radieuse beauté de son visage.

Les deux caméristes attendaient. Elle fit un petit signe de tète content, et les deux jeunes filles sourirent, récompensées.

Puis elle se leva comme à regret. Le peignoir tomba; un étroit corset destina la souplesse fine de sa taille.

Par-dessus le corset, une robe du malin agrafa ses plis harmonieux, dont la pudeur coqueiie laissait deviner les contours délicats d'une gorge de sylphide.

La toilette était achevée; Petite eut encore ce sourire orgueilleux qu'elle avait accordé à sa beauiésans parure.

— Suis-je bien?... muriiu!ra-l-e!l(\

Les deux caméristes tirent assaut de flatteries; mais la ?iace, qui ne flattait pas, en sut dire plus long qu'elles.

Sara était charmante, et la conscience qu'elle avait de son charme mettait autour de son front comme une éblouissante auréole.

La toilette avait duré une grande heure, et pendant tout ce temps madame de Laurens n'avait point parlé.

Ce ne fut qu'au moment <iù Nina drapait sur ses épaules un riche et moelleux cachemire des Indes qu'elle demanda enlin des nouvelles de son mari.

— M. de Latiiense.st bien malade! répondit Nina. — Etvousnemeledisiezpas! s'écria Petite en mettant bas tout à coup son sourire pour prendre un grand air d'inquiétude ; a-t-i' donc pa.^sé une mauvaise nuil? — Tiès-niauvaise, répliqua la jeune iilie dont le visage esp.èg'e copiait de son nueux celui de sa maîtresse. — Mon Dieu! mon Dieu! murmura Petite, que ne donneru;s-je pas pour lui rendre la santé!

Nina baissa les yeux, comme si elle eût craint leur franchise indiscrète. L'autre camérisie, moins initiée, fut émue de botuie foi et plaignit de tout son cœur l'inqu étude douloureuse de madame de Laurens.

— Les deux médecins sont là, repiil Nina, depuis ce malin... et le valet de monsieur dit qu'ils ont l'air bien embarrassé! — Il faut que je le voie! s'écria Petite qui avait dépouillé sa gracieuse nonchalance; pauvre Léon!... Et moi qui dormais tranquille!

Elle s'élançn, empressée, vers la porte qui conduisait à la chambre de l'agent de change; mais, avant de franchir le seuil, elle appela du geste Nina, qui s'approcha aussitôt.

lo8 CINQUIÈME PARTIE.

— Fais atteler, dit-elle à voix basse. — Le coupé? demanda la jeune fllle. — Le coupé.

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