‹ Le fils du diableChapitre 21 sur 57 · I.K FUS ni DUBLK. T. VI · texte numérisé non relu

I.K FUS ni DUBLK. T. VI

9'l CINQUIÈME PAUTIE.

— Pauvre garçon! niurmura-t-il; élais-lu ivre cciù; miil!... mais il n'y a rien à dire en temps de carnaval!... Je l'ai touché, en eiïct, quelques mots de ta grand'nière et je ne me dédis pas... seulement tu v:. ; trop loin... je l'ai dit que je chercherais... et ta as rêvé le reste. — Non, non! s'écria Jean; je n'ai rien rêvé... — Plus bas!... mon fils, c'esl étonnant les rêves qu'on fiiit quand on est ivre!

Johann regarda le joueur d'orgue en face, puis il baissa les yeux.

— Faudra-t-il savoir avant tout, murmura-t-ii, si ça leconviendraitde quitter Paris pour quelque temps.. , — Tout me conviendra, si ma pauvre grand'uière est sauvée! — A la bonne heure!... c'est que, voislu, il y a des gens qui n'aiment pas à voyager... Puisque tu as du goût pour la chose, loi, ça ne fera pas un pli... un petit tour en Allemagne, une promenade oîi tu gagneras, bien geniiaienl, et sans te fatiguer, quelque chose de bon. — Alais, pour cela, il faudra travailler?... — Un peu... — A quoi?

Le regard de Johann se glissa une seconde fois, sournois et craintif, jusqu'au visage du jeune homme.

— Nous reparlerons de ça... murmura-t-il. —Non, non, non ! s'écria Jean; il faut en parler tout de suite!... J'ai entendu dire souvent que vous éticz'un homme dur cl sans piiié, voisin Johann... Le bausse a des millions; sans vous, songerait-il à meure e:i prison de pauvres malheureux?... — Allons donc!... lit Johaïui. — Ecoutez! je croirai que vous avez bon cœur, si vous me dites seulement uu mol qui me donne à espérer... Vous avez perdu ma grand'mère; ise niez pas, je lésais!... si vous m'aidez à la sauver, j'oublierai tout, voisin Johann... j'oublierai que j'ai rôdé souvent, le soir, devant la porte de la Girafe, et que j'ai eu besoin de toute ma force pour ne pas vous faire payer avec du sang les larmes de ma mère!...

La physionomie du joueur d'orgue, si douce et si timide d'ordinaire, venait de se transformer tout à coup. Il y ava.t dans ses yeux, fixés sur Johann avec assurance, une menace sombre et farouche.

Le cabarelier tourna la tète pour éviter ce regard.

— J'oublierais tout, reprit Jean; mais parlez vite, car je souffre trop ce matin, et je ne sais pas ce qu'il y a dans ma tête!...

Un mouvement de la foule les avait entraînés malgré eux; ils se trouvaient entre la maison de Hans Dorn et le bâtiment de la Rotonde. Johann fure» tait à droite et à gaurhe, deman;lont au hasard une rencontre oppoi lu;ie qui pût le débarrasser de son partenaire. Mais Jean le tenait par le bras et ne paraissait point d'humeur à le lâcher.

Johann se souvenait parfaitement de la rencontre nocturne et des propositions qu'il avait faites au jeune homme dans son ivresse. C'était un esprit sceptique, niant volontiers chez autrui l'honnêteté qu'il ji'avait point. A jeun, il n"3fit peut-être pas eu l'idée de s'adresser à Jean pour la fameuse besogne du châieau de Geldberg; mais une fois l'ouverture faite, il ne s'en était point trop repenti. Qu'y avait-il, en effet? une somme à gagner vis-à-vis d'un homme nécessiteux : les règles étaient observées.

Mais, au milieu de cette foule curieuse et parmi toutes ces oreilles ouvertes, Johann se trouvait mal à l'aise. Un mot sa si au vol pouvait lui susciter de terribles embarras. Jean, d'ailleurs, lui apparaissait ce malin sous uii aspect nouveau, et il lui semblait que la conversation prenait une tournure alarmante.

Il fut quelque temps avant de répondre; puis il tacha d'appeler sur sou visage revêthe nue expression de bonhomie, et passa le bi as de Jean sous le sien.

— L'on petit homme, dit-il, je gagne ma vie comme je peux... si je ne faisais p;is les affaires du hausse,

r6 CINQUIÈME PAIITIE.

un autre les ferait à ma place, el la maman Regnauit ji'en serait pas plus riche... Quant à notre rencontre de celte nuit, tu étais ivre, moi de même, et si je l'ai promis quelque cliose, je pourrais m'excuser aisément... mais ce n'est pas ça; je l'ai vu tout enfant, tu me plais, et les petites' confidences que tu m'as faites celte nuit... — Des confidences! murmura Jean étonné.

Le cabaretier clifïna de l'œil.

— Ah! ah! mon lils, s'écria-t-il, le vin de madame Tahrroi vous arrache les paroles du corps! — Ou'ai-jc donc dit?... — Ceci et ça... des enfantillages... la jolie Geriraud qui se laisse baiser la main...

La paupière de Jean se baissa.

— Et un quidam, poursuivit Johann, un gant jaune qui te fait du chagrin et que tu veux...

Il s'arrêta et ajouta, en se penchant à l'oreille du jeune homme : Mettre à l'ombre, mon fiston!

Jean tressaillit de la tète aux pieds. Des gouttes de sueur vinrent à ses tempes. Bien qu'il eîit les yeux rloués au sol, on pouvait lire sur son visage l'elTort boudain et violent de sa mémoire qui s'éveillait.

Cette idée de meurtre l'avait piqué comme un coup de stylet; le choc avait en même temps déchiré celte brume qui enveloppait ses souvenirs.

Il dégagea brusquement son bras qui était sous celui de Johann et fit un pas en arrière.

— C'est vrai, prononça-t-il d'une voix altérée, je le hais nioricllcment, et j'ai dû parler de meurtre... mais, vous aussi, je me rappel'e maintenant, cet argent que vous me promettiez, c'est l'assassinat qui doit le gagner...

Johann se rapprocha vivement.

— Silence! mon fils, silence! balbulia-i-i; je suis un honnête ho:iime... et tu te trompes... — Je ne me trompe pas! répiqua Joan, qui éiendit la main comme pour faire un serment; vos paroles sont encore dans

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mon oreille... c'est un meurtre, un meurtre lointaiii qui payerait le salut de ma mère...

Johann avait croisé ses bras sur sa poitrine; ses yeux s'étaient baissés de nouveau, Joiiann le regardait attentivement, cherchant à deviner sa pensée.

Ils se teiiaiciit en ce moment un peu en dehors de la cohue, tout auprès des maisons qui prolongent la rue de la Petile-Corderie.

Johann réfléchissait. Il regrettait maintenant son imprudence et s'effrayait à voir les rides profondes qui sillonnaient le front du joueur d'oigue; mais le pas était fait : avancer pouvait être dangereux, reculer était impossible.

Et Johann se d:sait, dans sa sagesse :

— Si une fois je le tenais là-bas, du diable si je m'inquiéterais de lui!... on le payerait suivant ses mérites, et s'il faisait le méchanî, on s'arrangerait... Mais ici, pas moyen de brusquer les choses!... ce gamin-là pourrait mettre des bâtons dans mes roues... Parlemeulons!

Si Jean avait pu lire en ce moment au fond de lame du cabareiier, il n'aurait eu qu'à prononcer une parole pour conquérir la rançon de son aïeule.

Mais la tète de Ji-an était pleine de trouble et de détresse; la fièvre le brûlait; il se perdait eu ces méditations laborieuses et impossibles de l'homme qui croit raisonner et qui délire.

C'était un enfant; il était faible; la douleur le brisait. Il ne voyait pas l'occasion, et l'eût-il vue, peutêtre n'en eût-il poiiitsu profiler. Johann, au contraire, avait toutes les expéiiences, et ne connaissait point de frein moral. A mesure que le silence se prolongeait, le marchand de vin reprenait son sang-froid et observait son compagnon de plus près; il traduisait, à sa manière, le trouble muet du joueur d'orgue; il devinait; il voyait plus clair que Jean lui-méaie au fond de la pensée de Jean.

98 CINQUIÈME PAUTIE.

Et ce qui lui apparaissait naguère comme une équipée folle arrivait à devenir pour lui une négociation sérinise. L'ivresse l'avait bien servi; en étendant la main au hasard, il avait touché le but. A tout prendre, Jean était peiii-êire l'homme qui lui convenait le mieux.

— Eh bien! reprit-il d'un ton confidentiel et insinuant, puisque lu te souviens à moitié, mon pauvre garçon, je ne veux plus rien fe cacher... Mais de la prudence ! rappelle-toi qu'un seul mot pourrait te perdre! — Me perdre! répéta Jean. — Mon fils, poursuivit Johann en donnant à son accent des inflexions toutes paternelles, je vois bien que tu ne sais pas jusqu'à quel point tu l'es engagé cette nuit... nous n'étions pas seuls... et ce ne serait pas contre moi que ténioigncraient ceux qui ont entendu noire entretien!

Jean se redressa indigné.

— Laisse-moi finir, reprit Johann avec calme; je ne menace pas, entends-tu bien, je raconte... Ces deux hommes que tu vois là-bas (il montrait du doigt dans la fouie Malon et Piiois) étaient derrière toi quand tu as parlé, et ces deux houitues m'uppariiennenf...

Jean avait vu ces deux figures dans les demi-ténèbres du cabaret des Quatre Fils; il eut un vague souvenir; il crut.

— Tu m'as dit, poursuivit Johann, que, pour hi jolie Geriraud qui l'aime et pour la mère, tu étais prêt .1 tout... Alors, moi, qui avais pitié de ton désespoir, je l'ai donné le moyen (rêtie heuietix et tu as fait un serment. — Qu'importe un serment de cette sorte! s'écria Jean. — Cela importe peu, répliqua Johann, quand on n'est pas forcé de le tenir.

Jean le regarda en face et secoua la tète lentement.

-— Je suis trop malheureux, dit-il, pour avoir peur.

LE MYSTÈr^K Dlî l,.\ Tlil.MTÉ. 9d

— Ça te l'egari'ie... Je te préviens que nous soniraes forts, et tu sais bien que lu es faible... Ce que tu appelles ton malheur peut se changer aujourd'hui mènv en bonheur... Que te faut-il pour épouser (îertraud? une dot : tu l'auras...

Jean serra sa main contre son front brûlant.

— Gertraud, si douce, si jolie, et qui le ferait si licureu.v!... dit Johann. — Laissez -moi!... laissezmoi!,., murmura Jean. — Que te faut-il pour sauver ton aïeule? reprit le marchand de vin; un peu d'argent? Tu en auras beaucoup.

Jean perdait le soiifile.

— Ta pauvre vieille grand'nière! poursuivit Johann, si bonne et si malheiu'euse!... je la voyais l'autre jour passer dans la rue... comme elle tremble en marchant! comme sa tèle grise se penche! comme ses yeux sont creusés par les larmes!... Ah! tout le monde le dit : cette prison l'achèvera!...

Deux pleurs brûlants roulèrent sur la joue livide du joueur d'orgue.

— Non!... non! balbutia-t-il par un suprême cCfort de résistance; mon Dieu, ayez pitié de moi!...

Johann le regardait avec une joie cruelle; en sa pensée, il n'avait plus besoin que de porter un dernier coup.

Mais, comme il allait reprendre la parole, un peu de force revint au pauvre joueur d'orgue qui, chancelant et la téie baissée, fit un pas pour s'éloigner.

— Gertraud ! murmurail-il le cœur défaillant et brisé; Gertraud et ma mère!... Oh! je me tuerai, mais je ne tuerai pas!...

Johann avait froncé le sourcil en voyant sa proie lui échapper, mais un sourire triomphant revint froisser soudain sa lèvre mince. Il se faisait un bruit confus du côlé de la maison de Hans Dorn, et la foule, riant, bavardant, se pressant, courait en misse dans celle direction.

100 CINQUIÈME PAllTir.

Johann rattrapa le joueur d'orgue fugitif en deux .CDJamiiéos, il !e saisit par le hi as.

— Regarde! dit-il en montrant du doigt la porte de Hans Dorn.

Jean regarda; sa poitrine rendit un râle sourd. Ses jaailx's faiblirent, et ii tomba sur ses deux genoux comme foudroyé...

Dans la foule rieuse on criait :

— Oh! hé! les autres, oh! hé!... Venez donc voir la bonne femme Regnault qu'on emballe (qu'on arrête). — Emballée la Regnault!...

\'i. — Un drame en plein vent.

C'était une chose curieuse et digne d'être vue. Tous ces gens, vendeurs, acheteurs, râleuses et compères, avaient motif \raiment de se déranger! On ne se trouve pas tous les jours en face de tant de souffrances, et, pour regaider de près une si amère détresse, il est bien permis de faire quelques pas!

I.es théâtres pleureurs n'ouvrent (|ue le soir; quand on peut attraper, dès le matin un petit bout de drame, c'est une excellente aubaine. La journée couimeuce bien; ce peuple, amoureux de calaaiités, court après lis sanglots et p.ayeraii sa place volontiers aux fêles matinales de la guillotine. Il regarde avec intérêt le malfaiteur (iui(;asse entre deux gendarmes; il se loge dans la Cité, pour avoir plus voisines les joies du pilori et de la cour d'assises. Son cœur bat tout doucement au seuil froid de la RIorgue. Au milieu de ces luttes honteuses qui passent de plus en plus dans nos luœurs populaires, (juaud un couteau s'ouvre làchenieiu, quand un homme éventré tomi)e et crie, la rue 8'encombrc, on arrive, on se hâie; la curiosité heu-

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reuse eiînamme !e visa}i;e des commères, et pendant huit jours, on viendra en pèlerinage voir si le pavé a gardéquelque IjoniiC petite lâche de sang...

Nous sommes la pitis tendre nation qui soit au inonde; fi des corridas espagnoles; où l'on massacre de pauvres taureaux! fi du pugilat britannique! fi de ces combats cruels, où deux malheureux coqs, armés d'éperons traiichanis, se déchirent à outrance! nos â.nes sont trop douces pour ces atrocités. Mais s'il était possible, en notre âge liimineux, de brûler quelqu'un comiiîe aux temps de barbarie : si un bûcher, qu'on nous passe cette absurde hypothèse, pouvait s'élever au uidieu du Champ-de-Mars, et s'entourer de places réservées, depuis deux louis jusqu'à deux sous, on ferait des millions de recelte!

Nous sommes bons, civilisés, compatissants: mais voir griller un homme!...

Sur la place de la Rotonde, ce n'était rien de pareil; mais les spectacles ont leur degré d'iniérêi, et le théâtre ne chôme poin', bien que les succès soient rares. Il s'agissait ici d'un drame intime en quelque sorte, d'un martyre silencieux et obscur; mais le peuple est éleciique dans ses instincts cruels : il aime presque autant les larmes que le sang.

Il venait voir deux hommes, exécuteurs impassibles de la loi commerciale, traîner en prison une pauvre vieille femme, à demi morte de douleur, et qui s'étouflait dans ses sanglots.

Elle était faible et si pâle, qu'on l'aurait crue à l'agonie. On pouvait deviner qu'elle n'avait point su conserver, au moment suprême, la dignité calme du malheur; elle était si vieille et son esprit usé avait subi des chocs si rudes!...

Ce. a se voyait : la pauvre femme avait dû résister et se roidir contre la main des recors; sa coiffe était arrachée, ses cheveux gris tombaient en mèches éparses sur sa face terreuse, rejoignant les lambeaux de

sa robe déchirée; ses yeux hagards, et comme aveuglés, indiquaient de la folie; elle se laissait traîner par les recors, et, de temps en leinps, elle essayait une résistance vaine.

Et sa poitrine rendait des plaintes sourdes qui donnaient froid au cœur, comme le râle d'un mourant.

Un fiacre attendait au coin de la nie du Pelit- Thouars, juste en face de la pauvre échoppe que la mère Regnault avait occupée durant trente années.

De la porte au fiacre la route était bien courte, mais la vieille femme allait si lentement! La foule avait tout le temps de jouir...

— Ce que c'estqsiedenous! disait une desdoyennes du marché, j'ai vu ça rouler sur les pièces de six francs du temps de Louis XVIII! — On a dos haut et des bas, répondit sentencieusement madame Huffé; moi qui vous parle, j'ai occupé des positions... Et je suis maintenant chez les autres! — Comme el!e a l'air liialade! — Tiens! tiens! sa robe noire qu'on lui connaît depuis quinze ans est finie pour le coup! dit l'époux Batailleur. — Ça voulait être plus honnête que tout le monde, reprenait une fripière de la Forêt- Noire. — Ça faisait des épates (embarras)! nasillait le gros neveu Nicolas; ça gâtait le métier. — Est-ce vrai, demanda Malou, qu'elle a levé le hausse et qu'il est le bctuf pour huit cents francs, le cher homme. — Huit cents francs et les frais. — Eh bien! alors, il n'y a pas de risque qu'elle sorte en vie du bloc! — Mais pleure-t-elle, au moins, plcure-t-elle! — Et Victoire donc! — Et jusqu'à Geignolel!... s'écria Blaireau; il se lâche du blavin (mouchoir), ma parole!... — Il n'y a que Jean, le joueur d'orgue, qui a pris de l'air pour ne pas voir tout ça... — Pas bête!

Et le cœur reprenait, coupant ces milles bavardages par son refrain solennel :

— Voilà ce que c'est que de faire des épates! Derrière la mère Regnault venait en e(T t sa bru,

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VictoiiP, qui joignait les mains avec anfroisse et tûrhail de fléchir, par ses prières, le cœur sourd des recors. De temps 01) temps son re^jard, voilé de larmes, se lournaii vers la foule et ciierchait... son fds, sans douie; mais elle ne voyait rien.

Derrière elle venait Geignoiet, l'air étonné, le corps demi-nu, qui regardait cela d'un œil sUipifie.

Il avait à la main im lambeau de toile dont il frottait ses yeux sers, par esprit d'imitalion.

— cil! oh! oh! grommclait-il; c'est pour son mardi gras!... r.îaman PiCgnauIt ne reviendra plus!...

C'était ce spectacle que le cabarelier Johann avait montré du doigt au joueur d'orgue.

Jean était brisé d'avance. Sa vie s'était écoulée jusqu'alors triste, mais tranquille; le malheur du jour était le même que celui de la veille; l'habitude s'était faite, et l'espoir qui sourit à la jeunesse lui rendait sa pauvreté supportable. La vraie souffrance était venue pour lui au moment où il avait reconnu la position désespérée de son aïev.lo; il avait voulu combattre; ses efforts avaient redoublé; son orgue, éveillé dès le point du jour , avait chanté dans les quartiers riches jusqu'au milieu de la nuit : peine inutile! son effort ressemblait à celui du pauvre maielot, demi-noyé dans la cale submergée, et qui pompe encore, et qui lutte en vain conire la voie d'eau victorieuse.

C'était un enfant doux et bon, plein de courage, tant qu'il restait de l'espérance; mais faible, mais sans armes contre le désespoir. Sa nature mélancolique et tendre, où dominait une sorte de rêveuse poésie, n'avait point de résistance; les tortures de ces derniers jours l'avaient comme affolé. A cet affaissement moral s'ajoutait maintennnl l'atonie lourde, produite par les fatigues de la nuit précédente, où l'orgie avait suivi les furieuses émotions de la maison de jeu.

Depuis son réveil, Jean n'avait dans la tête que des idées \atiilanles et coiunie voilées; son iuielligence

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était dans un sommeil flévreux, et il ne se sentait vivre que par les blessures aiguës de son cœur.

La vue de son aïeulo, entraînée par les recors, fut pour lui comme le dernier coup qui achève le soldat couvert de blessures; il tomba sur ses genouv, accablé, incapable de sa mouvoir; le souille lui manqua, il se sentit mourir.

Durant quelques secondes, il resta sur le pavé, immobile et comme anéanti; les quelques pas qu'il avait faits pour fuir l'avaient porté jusqu'au bâtiment de la Rotonde, et un pilier du péristyle le protégeait contre les regards de la fouie.

H était seul avec Johann. Johann l'examinait d'un œil curieux où il y avait un peu d'inquiétude, mais point de pitié. Pendant que le joueur d'orgue gisait à ses pieds, il tourna la tète plusieurs fois pour voir si la besogne des recors s'avançait. Il s'était servi de ce tableau navrant comme d'une arme; mais le voisinage de la vieille marchande lui donnait à craindre maintenant; il redoutait le réveil de Jean; il ne savait pas s'il était son maître encore. L'heure arrivait où il avait promis au chevalier de Reinhold de lui fournil' son coiitingent d'hommes de bonne volonié pour la fête de Gt-ldberg; celte négociation, entamée dans un nioiiient d'ivresse et poursuivie d'abord avec assez d'indliférence, devenait sérieuse. Plus le jour avançait, moins Johann avait de temps pour se retourner; la récompense promise à son zèle était trop forte pour qu'il fût prudent de fournir le plus léger prétexte de rupture. Les hommes de la trempe du chevulier sont sujets à se raviser, et il s'agissait pour Johann d'une fortune.

En somme, que lui fallait-il? un homme sachant l'allemand et partant pour Geldberg. Quant à ce que ferait plus tard cet homme, on avait du loisir...

Jean ne se relevait point; la vieille femme, malgré ses efforts, était entraînée vers le (iacre. Les bavar-

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ûùges qui coiiiaieut dans la foule envoyaient jusque sons le péristyle un murmure criard et railleur.

Jean se redressa enfin à moitié, i'oieille blessée par ce bourdonnement ennemi. Il se prit à écouler comme au soii'r dun rêve. Il entendit le nom de son ;iïeule avec le mot prison, qui se répétait sur tous les tons dans la cohue.

Sa joue, naguère si pâle, devint pourpre; son œil rougi s'égara. D'un bond, il fut sur ses pieds, et ses mains, rapides comme la pensée, se nouèrent autour du cou de Johann.

Celui-ci essaya de crier; mais Jean, qui avait la vigueur de la folie, l'éiranglait : la voix du marchand de vin s'étouffait dans son gosier.

Et Jean disait, en mettant toujours ses doigts plus avant dans la chair :

— Ah! tu veux que je tue!... eh bien, je vais te tuer!... Ma mère Regnauli va mourir en prison... mais lu mourras avant elle!

Jean riait et sa lèvre écumait. Il tenait Johann écrasé coniie le pilier. Tons les regards étaient dirigés vers le fiacre, et cette scèiie n'avait point de spectateurs.

Johat n, la face violette et les yeux gonflés déjà, ne fie défendait plus. Jean serrait, serrait de toute sa force.

Eu un nionîent où les bavardages de la foule faisaient une courte trêve, Jean crut entendre la voix plaintive de son aïeule; son regard quitta Johann, pour s'élancer dans la direction du fiacre.

Il vit, au milieu d'un cercle de lèles agitées qui allait se rétrécissant, l'aïeule dont les doigts roidis se cramponnaient aux vêlements des recors.

Johann se ressentit de celte vue; ses yeux s'enflèrent pleins de sang et sa langue pendit hors de ses lèvres b'eues...

Une minute de plus et la niciiace de nioil eût été

106 CINQUIÈME PAUTIE.

accomplie. Mais Jean lâcha prise soudain et mit ses. deux nialiis sur les épaules du cabareiier.

Il n'y avait plus de courroux sur son visage. Parmi le trouble de son cerveau, une idée nouvelle avait surgi et dominait tout le reste.

Tandis que Johann reprenait haleine péniblement, le joueur d'orgue fixait sur lui ses yeux brillants et soudaineriient agrandis.

— Voisin Johann, dit-il en composant son air el son accent avec nne soi te de naïve diplomatie, si je vous promets d'aller là-bas, me donnerez-vous de quoi sauver ma grand'mère?

Johann, saisi à l'improVislc, n'avait pu opposer aucune résistance; il eût accepté des conditions bien plus dures. Il lit un signe de tête alfiraïaiif.

Eh! bien voisin Johann, reprit Jean, qui le tenait toujours solidement appuyé contre la colonne, j'irai!... Le diable est le pus ft)rt... Sur ma parole sacrée, j'irai! — Est-elle partie? demanda Johann, qui était comme enchaîné au pilier et ne pouvait plus voir.

Sa voix était rauque étouUoe.à peine intelligible. Les marques des doigts de Jean restaient autour de son cou.

— Non! non! voisin Johann, s'écria !e jeune aonme; elle n'est pas partie... Si elle était partie, vous seriez bien près, vous, de descendre en enfer.

Ses sourcils se froncèrent, et il ajouta rudement :

— Le marché est fait; payez!

Johaïui avait sur lui le bilkl de banque que le chevalier de Reiidiold lui avait donné la veille a:i soir comme arrhes de leurs conventions.

Il le prit d.iiis sa poche. Les forces et la présence d'esprit lui revenaient à la fois. 11 était beaucoup plus vigoureux que le joueur d'oigue, et tandis que celuici lorgnait avidement le bi.let, il eut un instant la pensée d'user de représailles.

Mais il se contint, parce que son intérêt parlait plus que ia rancune.

— Tu m'as caressé rudement, mon garçon, dit-il avec un sourire contraint; mais je crois que tu es encore un peu ivre, et je ne l'en veux pas. —Donnez... donnez! s'écria Jean qui bouillait d'impatience.

Johann le repoussa d'un effort vigoureux.

— Minute, liion petit! reprit-il; il n'est plus temps déjouer des mains, ei si je te donne les mille francs, c'est que ça me conviendra... Posons nos faits!

Jean flile geste de s'élancer de nouveau.

— La pais! dit Johann froidement, ou je te casse la tète contre le pilier'

Tout en parlant, il s'était emparé des deux bras du joueur d'orgue, qui craquaient sous son étreinte.

Jean, réduit à l'impuissance, se débattait en grinçant des dénis.

— Calme-toi, mon petit, poursuivit Johann; tu vas avoir ton argent, nous sommes d'accord... Seulement, je veux te dire que dans une heure je l'attendrai ici pour le conduire à la voilure... tu pars à midi pour l'Allemagne. — Sitôt'... i Mirmura Jean. — C'est comme ça... Refuses-tu?— J'accepte.. .mais donnez, donnez.

Johann lendit le billet; mais au moment où lejoueur d'orgue allait le saisir, il le relira une seconde fois.

— Pas de bêtises! reprit-il encore en fronçant le sourcil et d'une voix plus basse; rien ne me répond de loi, sinon ton serment... j'en veux un bon. — Je jurerai tout ce que vous voudrez! s'écria Jean, qui se démenait avec lulie. — Tu aimais bien ton père, dit Johann en le regardant fixement; promets-moi de partir dans une heure, par la mémoire de ton père! — Par ia mémoire de mon père, je le jure!

Johann iâcha le biliei; Jean se précipita dans la foule tèie baissée.

— J'ai juré de partir, pensait-il, ivre de joie cette . fo's; mais je n'ai pas juré de tuer!...

Johann le suivait d'un regard sardoniquo et tâtait les meuririssures vi\es (!e son cou.

— J(! pense bien qu'il y en aura plus d'un à rester lîi-bas, gronmiela-t-ii; l'affaire est faite en tous cas, et j'ai fameiîsemenl gagné mes rentes!

La foule avait suivi pas à pas la mère Regnauit, et les recors étaient maintenant sur le poini d'atteiiidre le (iacre. La scène entre Juliann elle joueur d'orgue n'avait pas duré plus d'une minute.

Et, tout en s'approcliant, la cohue s'était épaissie peu à peu au point de former une barrière compacte et circulaire.

Jean avançait lentement, bieii que tout le inonde fît effort pour lui livrer passago. Sa venue tardive était un coup de théâtre; elle fouettait !a curiosité qui commençait à languir; on avait lieu maintenant d'espérer du scandale : le drame marchait à souhait.

— Laissez passer! criait-on sur les derrières du cercle; laissez passer le petit camaro qui va crosser un peu les corbeaux! — Hardi! Jean, mon mi^no;».! Si tu tapes, n'oublie pas le coup de poing sous le menton, ça coupe la langue!— Lt le laion dans le jarret... ça casse la jambe! — Laissez passer, vous autres! laissez passer!...

VSI. — AdicMX.

Sur le devant du cercle, on n'avait pas encore connaissance de l'arrivée de Jean; mais on s'amusait tout de même.

On était là aux premières places; on pouvait voir l'angoisse peinie t^ur le visage cie la vieille femme, les larmes désespérées de Victoire et l'étonnement triste de l'idiot, (lui, pour la première fois de sû vie, se sentait le cœur ému vaguement.

On pouvait voir les cîi'nris et les conlorsions des

aides de la justice, qui avaient presque honte de leur rôle et qui gardaient, certes, plus de compassion dans l'âme que les neuf dixièaies des curieux.

C'était cliannaiît! et, en conscience, cette dernière journée du carnaval cooiinençait d'une façon bien gaie!

A cet instant, la mère Regnault, à bout de résistance, atteignait justement le fiacre, et se trouvait par conséquent en face de son ancienne échoppe. La vue de cette place, qu'elle avait occupée pendant si longtemps, et qui gardait pour elle tant de souvenirs chers, de cette place où une nombreuse famille l'avait entourée autrefois, où elle avait été riche, heureuse, honorée, lui toucha le cœur comme la pointe aiguë d'un couteau; elle se révolta contre l'accablante détresse; un etlort coiivulsif la dégagea des mains de ses gardiens; la foule hurla bravo!

— On la ratirapera! cria Pitois. — On ne la rattrapera pas! riposta la grande duchesse.

Et la cohue, donnan* à pleine tète dans ce jeu bien connu, de répéter avec enthousiasme :

— On la rattrapera! — On ne la rattrapera pas! Le pauve idiot pleurait; mais il riait à e.~fenclre ces

clameurs joyeuses, auxquelles se mêlait malgré lui sa voix égarée.

Et il grommelait entre ses dénis :

— J'irai ce soir... le trou est presque fait... je prendrai les jaunets... j'achèterai de I eau-de-vie et des bouteilles pour mettre l'eau-de-vie... et une grande cave pour mettre les bouteilles... et s'il reste des jauiiels , je les donnerai à maman Regnault pour qu'elle sorte de prison...

Il poussa uii cri de joie et fit la cabriole.

— Bravo, Geignolei! d:t la foule.

Et comme la vieille femme, ressaisie, se débattait en pleurant devant le marchepied du fiacre, le chœur reprit en mesure :

— Elle montera! —Elle ne montera pas!...

Ce fut à ce moment que Jean, baigné de sueur et les babils en désordre, perça les derniers rangs des curieux.

— Mon fils!... mon fils!... criait la vieille femme épuisée.

Ce cri suprême s'adressait non pas à Jean, mais à cet autre enfant, toujours cher, héias! dont la dureté impie assassinait sa vieillesse, à Jacques Regnault, le parricide, à M. le chevalier de Reinhold!

Jean arriva au centre du cercle de toute la vigueur de son élan, repoussa les recors à trois pas, et se mit, le front haut, les narines gonflées, au-devant de son aïeule.

La joie de la cohue était au comble.

— Ça va chaufl'cr, dit Piiois; tape! mon petit, ou tu n'es pas un homme! — Vas-y, Jean! — Jean, attîge-les f arrange-les). — Lâche le coup de tampon, ma chatte!...

Bouîon-d'Or dansait sur ses petits pieds impatients; la grande duchesse trépignait; Batailleur avait envie de pleurer, et madame Hulfé, oubliant ses malheurs, exécutait «ViOii insu diverses révérences.

Mais Tallégresse devait aller plus loin encore. Quand on vit Jean présenter le billet libérateur el donner ainsi à la pièce un dénoûment dans toutes les règles, ce fut un véritab'e délire. Chacun s'attendrit outre mesure; on ne se souvenait plus d'avoir raillé; on avait pour ces pauvres gens un vif et chaud intérêt.

— Une si brave bonne femme! disait Bouioii-d'Or, les larmes aux yeux. — Du monde si honnête et qui n'a jamais fait de tort à personne! ajoutait une râleuse sensible avec componction. — A l'eau les corbeaux! cria Pitois.

Une clameur immense, coin-roucée, menaçante , accompagna la fuite précipitée des malheureux recors.

LE MYSTÈRE DE LA TaiMTÉ. 1!1

Ef, tandis que la famille Regnault s'échappait par l'allée (le sa demeure, on portait Geignolet en triomphe autour de la place de la Rotonde...

Hans Dorn n'avait en aucune connaissance de cette 8cène; pendant qu'elle avait lieu, il était retiré, avec son camarade H 'r:naun et nos autres convives du cal)aret de la Girafe, dans un cabinet particulier des Deux Lions. LJ, il exécutait les derniers ordres de ]\I. le baron de Rodach.

11 demandait à tous ces émigrés d'Allemagne, anciens vassaux de la maison de Bluthaupt, s'ils étaient prêts à quitter Paris pour le service du fils de leur maître.

Et tous promettaient leur concours à cette œ:ivre fidèle.

Tous sans exception.

De sorie que, si des assassins soudoyés devaient prendre la route du château de Geldberg, il devait s'y trouver aussi de loyaux défenseurs.

Et la bataille pouvai' être égale entre les meurtriers du vieux Guniher et les serviteurs de son fils.

Dans la pauvre chambre de la mère Regnault avait lieu une scène de muet bonheur, que troublait seulement l'air sombre et soucieux du joueni- d'orgue. Lui qui avait sauvé son aïeu'e aimée, lui qui aurait dû être si joyeux, il restait froid et irisie, répondant par le silence aux caresses passionnées de sa mère heureuse.

La vieille femaie, assise sur le pied du grabat, reprenait haleine et se souvenait des récents événements comme d'un rêve lointain. Instinctivement, elle murmurait une prière d'actions de grâces; mais son intelligence, trop violemment frappée, ne retrouvait pas son assiette.

Victoire couvrait de baisers le front de Jean; elle pressait les mains de Jean contre son cœur, et lui disait :

— Mon enfant! mon cher enfant! que Dieu est bon de ravoir choisi pour nous sauver!...

Dans ce premier moment, elle ne songeait point à demander compte au jeune homme de cet argent trouvé si à propos. Quand elle y songea enfin, une demi-heure environ s'était écoulée.

Elle parla. Jean se leva, au lieu de répondre, et la serra entre ses bras.

Puis il s'agenouilla auprès de l'aïeule, et lui mit un baiser sur la main.

Puis encore Victoire, effrayée, prise d'un soupçon accablant, le vit ouvrir la porte et disparaître sans prononcer une parole...

Il lui restait une demi-heure. Au lieu de prendre l'allée qui conduisait au dehors, il monta rapidement l'escaiier de Hans Dorn.

Gerlraud était seule à la maison, depuis que son père était sorti en compagnie de M. le baron de Rodach. Elle avait quitté le voisinage de la fenêtre, où longtemps elle était restée en sentinelle, guettant le passage de Jean Regnaulf. Elle n'avait vu ni le départ navrant ni le joyeux retour de la famille.

Elle s'asseyait contre son petit lit blanc, les mains croisées sur ses deux genoux, l'œil triste et la tôle inclinée.

Pauvre Jean! peut-être lui était-il arrivé malheur! La veille, il avait voulu s'expliquei-; c'était elle, Gerlraud, qui avait repoussé impitoyablement ses confidences!

Mon Dieu! que n'eiit-elle point donné ce malin pour savoir!...

Car elle avait grand'peur; Jean avait promis de revenir et il ne revenait pas! Jean avait la tète faible; le désespoir conseille mal...

Elle se repentait. Bien des fois depuis son réveil, ses beaux yeux, habitués au souriie, s'éuiient mouillés de larmes. Elle eût voulu regagner les heures pas-

sées et se reirouver face à face avec son amant, dans la soirée de !a veille. Comme sa cnnduiie eût été différente ! comme elle se serait montrée tendre et curieuse! comme elle eût interrogé!

Mais les regrets sont vains; elle s'était szcriMe à pon dévouement pour Denise; elle avait repoussé Jean, et Jean ne revenait pas.

A nipsui e que la journée s'avançait, l'inquiétude de Geriraud augmentait. Son joli visage, qui d'ordinaire exprimait tant de joie espiègle et naïve, peignait l'abattement et une sorte de terreur. Elle sentait, au fond de l'àrae, l'angoisse inconnue d'un pressentiment funeste.

Mais, an plus fort de sa méditation douloureuse, vous eussiez vu ses traits s'épanouir tout à coup, et la gaieté revenir pétiller dans ses grands yeux.

Un pas se faisait entendre dans l'escalier, le cœur de Gertraud eût reconnu ce pas entre raille.

Elle se leva. Plus de traces de larmes. Elle gagna, leste et sémillante, la porte, qu'elle ouvrit avant qu'on eût frappé.

— Jean! mon pauvre Jean! s'écria-t-elle en descendant à la rencontre du joueur d'orgue; que vous est-il arrivé?... D'où venez-vous?... Entrez! entrez! bien vite... Oh! que vous m'avez fait peur!

Elle tendit son front, que Jean toucha de sa lèvre; l'escalier était obscur, elle ne vit point en ce premier moment la détresse amère qui était sur les traits du jeune homme.

Elle le prit par le bras et l'entraîna dans sa chambrette, où elle l'assit auprès d'elle, tout auprès, serrant sa main enfe les siennes et heureuse de toute l'inquiétude oubliée.

Jean ne parlait point. Après deux ou trois minutes, durant lesquelles la jeune fdle se recueillait en son bonheur, elle s'étonna du silence de Jean et leva sur lui ses yeux brillants de plaisir.

iïk CINQUIÈME PARTIE.

Elle eut un frisson, et sa joue rose redevint plus pâle que naguère.

— Qu'avez-vous, Jeaii? balbutla-t-elle, épouvaniée. Jean essaya de sourire.

La jeune lille répéta deux foissa question sans obtenir de réponse, et, pendant cela, son regard avide parcourait Jean de la têie aux pieds; elle voyait ses babils déchirés dans l'orgie de la veille et dans son passage récent à travers la cohue, elle voyait ses cheveux mêlés, son œil cave et hagard, sa joue, rendue, par une seule nuit, hâve comme la joue d'un malade qu'une longue lièvre enchaîne entre ses draps.

— Par pitié, dit-elle, parlez-moi... je veux tout savoir!

Il y avait de la contrainte parmi le désordre de Jean, et ses yeux semblaient éviter le regard de Gertraud.

— Je suis venu vous dire, mademoiselle, murmura-t-il avec effort, que si je ne vous rends pas les habits en bon état... — Il ne s'agit pas de cela, interrompit la jeune lille les larmes aux yeux, il s'agit de vous! — De moi? répliqua Jean, dont l'accent prit une nuance d'amertume.

Il s'arrêta et poursuivit presque aussitôt après, en secouant la tète avec lenteur :

— Oh! moi, mamselle Gertraud, pourquoi vous ennuierais-je de ce qui me regarde? Hier au soir...

— Est-ce pour cela que vous m'en voulez, Jean? Si vous saviez comme j'ai souffi'rt depuis ce matin! — Je ne vous en veux pas, dit le joueur d'orgue froidement; ce que vous avez fait, vous aviez le droit de le faire... On dit que le moindre souffle emporte les promesses des femmes... Vous êtes riche et je suis pauvre, mademoiselle... j'étais un fou et je devais être puni rien que pour avoir espéré!

Les larmes qui perlaient dans les yeux de Gertraud roulèrent à grosses gouttes sur si joue.

LE MYSTÈRE DE LA Tl'.INITÉ. 115

— Est-ce que vous ne m'aimez plus, Jean? dit-elle. Le malheur rend cruel. Jean répondit, en détournant la lète :

— Je crois que je ne vous aime plus.

Un sanglot souleva la poitrine de Geriraud. Jean avait le cœur brisé, mais il n'ajouta pas une parole.

Il éprouvait comme une barbare jouissance à voir soufl'rir.

Une voix s'élevait en lui, qui proclamait l'innocence de Geriraud et qui le poussait à demander une expli- Ciition; mais il se roidissait, il se complaisait en quelque sorte dans la torture partagée.

Un silence de quelques minutes suivit.

Au bout de ce temps, le joueur d'orgue s'agita sur sa cbaise et tourna son chapeau entre ses doigts avec embarras.

— Et maintenant, dit-il, mamselle Gertraud, je vais vous faire mes adieux. — Vous pariez? demanda la jeune (ille que les pleurs étouffaient. — Je pars, répondit Jean, pour lo-.gtenips peut-être... je pense bien que nous ne nous reverrons jamais.

Sa voix trembla et l'émotion triompha enfin de sa froideur empruntée.

— Je le pense! reprit-il; hier encore, j'aurais été bien malheureux de celle séparation... mais aujourd'hui... Oh! Gertraud! Geriraud! que Dieu vous pardonne!... Un auire ne vous aimera point comme je vous aimais! — Mais pourquoi me parlez-vous ainsi? s'écria la jeune fille navrée, que vous ai-je fait? que vous ai-je faii?...

Les sourcils de Jean se froncèrent; puis ses yeux, arrêtés un instant sur Gertraud, eurent une expression attendrie.

Il fut sur le point de s'expliquer; mais la rancune l'emporta.

Il se leva.

— Vous ne m'avez rien fait, mamselle Gertraud,

116 CINQUIÈME PAKTIE.

(lii-i!, de quoi nie plainrlrais-je?... vous étiez libre! La pauvre enfant n'avait {rarde de comprendre. Jean se dirigea vers la porte.

— !\îois où allez-vous? Au nom de Dieu, dit-olle, par pitié! dites-moi quelque chose et ne me quittez pus ainsi! Jean s'arrêta, irrésolu, sur le seuil même.

— Ecoulez, reprit-il à voix basse, je vous ai trop aimée pour vous oublier en un jour... bien des fois je penserai à vous, et ce sera ma peine la plus cruelle! Adieu Gerlraud, je vais au loin... Il y a désormais autour de mon sort un mystère que ma famille ellemême ne saura point pcrcei-... mais, quoi qu'il arrive, ne croyez pas que je puisse devenir criminel!

Ce inot, qui répondait à ia préoccupation secrète de Jean, frappa Gerlraud d'éionnementetde frayeur.

— Criminel!... répéta-t-elle. Comment pourrais-je vous croire criminel?...

Jean s'était avancé imprudemment, parce que, à son insu, il éprouvait une consolation triste à prolonger les adieux. Le rouge lui monta au front : il ne pouvait ni ne voulait répondre.

Il balbutia quelques niots inintelligibles, jeta un dernier regard à Gerlraud, et descendit l'escalier en courant.

La jeune fille l'appela d'une voix épuisée. Comme il ne revenait point, elle descendit l'escalier à son tour et s'élança sur ses traces jusqu'au bout de l'allée.

Au bout de l'allée, elle rencontra l'idiot Geignolet qui s'en revenait à la maison : la fouie, ennuyée de le porter en triomphe, l'avait jeté contre une borne et ne songeait plus à lui.

L'idiot rentrait, heureux et fier comme un roi.

— As-iu vu passer ton frère^ demanda Gertraud. — Ils m'ont porté, répondit l'idiot avec emphase, porté, par-dessus leurs tètes tout autour de la place... ils criaient : « Vive Gertraud!... » — As-tu vu ton frère? répéta Gerlraud en lui secouant le bras. — Ne

LE i\!YSTi:UF, DE LA TRINITÉ. 117

n:e"toi!cliez pas! s'écria l'idiot avec un p:este d'empe- Kur, ou bien je vais leur dire de vous battre... ils font tout ce que je veux! — Geignolet, mon petit Geipsiolet! répéta encore Geriraud; je te donnerai de rarrjent. As-tu vu passer ton frère?

.^u mot argent, l'idiot dressa l'oreille.

— Oui, répli(iua-t-il en montrant le bâiinient de la Rotonde, je l'ai vu; il est là. — Eh bien, cours après lui, mon petit Joseph!... suis-le partout... tâche de f^avoir où il va... et, si tu peux me le dire, je te donnerai des sous plein tes deux mains!

Geignolet arrondit ses deux mains, longues et difformes, de man ère à figurer une sorte de récipient dont il mesura de l'œil la capacité.

— Ce sera bon, grommela-t-il, en attendant que j'aie les jauneis,,. Onyva!

Il se prit à courir, en dégingandant son corps étique, et disparut dans la foule qui emplissait encore le marché. Gertraud rentra dans l'ailée, et s'appuya défaillante, contre le mui.

TIII. — Compagnons de route.

Pendant que Geignolet se coulait dans la foule, Jean, son frère, arrivait au lieu du rendez-vous assigné par le cabaretier Johann.

, C'était sous le péristyle de la Rotonde, du même côté que l'échoppe du bonhomme Araby.

La porte de l'usurier était ouverte, et il attendait maintenant la pratique, comme a l'ordinaire, derrière le ti ou en demi-lune de son bureau privé; mais le marché arrivait à sa fin, et les emprunteurs, rebutés, qui avaient trouvé porte close dans la maiinée, ^'étaient pourvus ailleurs.

Le bonhomme avait ce matin du malîieur; il avait beau guetter, nulle proie ne venait le consoler de la brèche terrible faite à sa caisse secrète.

Il était plié en deux dans son vieux fauteuil, et il supputait dolemment ce qu'il faudrait de gros sous, arrachés à l'indigence, pour refaire cent trente mille francs.

Cent trente raille francs!...

Dans un coin, Nono, la petite Galifarde, portant sur le visage et sur le cou les traces de la démence brutale de son maître, se tapissait, transie de froid; ses yeux étaient fixés sur le bonhomme avec épouvante; elle n'osait pas se plaindre; à peine osait-elle respirer.

Johann et Jean se rencontrèrent devant la porte extérieure de la boutique. Le cabaretier venait de faire le tour de la place; il avait passé la revue de ses hommes : tous étaient prêts. Fritz avait bu sa chopinc d'eau-de-vie, et les deux amis inséparables. Mâlou et Pitois, venaient de vendre leur dernier pantalon volé.

— Voilà ce que j'appelle éire exact! dit Johann; sais-tu, petit Jean, que tu as une bonne poigne et que je garderai longtemps la marque de tes caresses?... Mais ne parlons pas de ça; l'iieure nous presse et ta place est retenue à la diligence de tantôt. —J'ai promis de partir, répondit Jean, je partirai.

L'idiot arrivait en ce moment, suivant la trace de son frère, comme un limier tient une piste. Il essaya de se mettre aux écoutes derrière un des piliers du péristyle, mais Johann et le joueur d'orgue parlaient bas et se promenaient, faisant trois ou quatre pas en avant, trois ou quatre en arrière. L'idiot, qui tendait l'oreille de son mieux, ne saisissait pas un mot de leur entrelien.

Tout autre que lui eût déserté la tâche, dans l'impossibilité de s'approcher davantage; mais le hasai'd avait singulièren)eni servi Gertraud dans le choix de son

LE MYSTÈRE DE LA Tl'.INIÏÉ. 110

nessager. Geignolet, comme presque tous les malheuleux privés de raisoi), avait dans sa nature une part le celte adresse inslinclive qui fait, en certains cas, a supériorité du sauvage sur Thomme de la civilisaion. Il passait sa vie à guetter comme une hète fauve i l'airùt, à se cacher pour dérober une proie convoice, à se glisser dans les trous comme un serpent.

Et comme personne ne daignait faire attention à ses nanœuvrcs folles, il était réellement la perle des espions.

Durant deux ou trois minutes il suivit Johann et son frère de pilier en pilier, avec une patience rusée qui lui était propre; puis, voyant l'inutilité de ses etforts, il parcourut le lieu de la scène d'un regard rapide pour chercher un abri plus proche. Dans ses yeux mornes d'ordinaire brillait, par éclairs iniermillents et soudains, une intelligence farouche.

Il n'y avait point de cachette sous le péristyle, mais 'œil de l'idiot s'arrêta sur la porte ouverte du bureau d'Arnby.

C'était pour lui un lieu connu. Pendant plusieurs mois, il avait été le galifard d'Araby, et, depuis que la petite JSono l'avait remplacé dans ce poste peu enviable, il venait presque tous les matins épier la sortie de l'enfant pour le battre ou lui arracher son déjeuner.

Il saisit l'instant où Johann et son frère avaient le dos tourné, pour traverser d'un bond le péristyle. Quand ils se retournèrent, il était tapi déjà derrière la porte de l'usurier.

De \h, il entendait beaucoup mieux.

Lorsque les deux interlocuteurs passèrent devant la porte, c'était Johann qui parlait. Il répondait sans doute à une question du joueur d'orgue, touchant le but du voyage.

— Tu auras tout le temps de savoir cela en route, mon garçon, disait-il; je vais te mettre avec un gaillard qni t'expliquera la chose; tout ça ue sera pas la

120 CINQllÈME PARTIE.

mer à boire, crois-moi, et tu auras gngjié facilement ton argenl!

Ils étaient tous les deux, vis-à-vis l'un de l'autre, , dans une siiuaiion analogue. Enire eux, il s'agissait ! d'un meurtre que Johann prenait fort au sérieux sans * doute, mais pour lequel il ne comptait nnlie nent sur le joueur d'orgue; Jean était à ses yeux un comparse, cliargé uniquement de compléter sa troupe, et qu'il embauchait pour avoir droit h la récompense promise.

Quand on a deux eslafiers comme Malou et Blaireau, sans parler de l'honnêie Friiz, un pauvre garçon de la trempe de Jean Uegnault est assurément du i luxe.

Mais le chevalier avait exigé quatre hommes, pour le moins, et il fallait lui en donner pour son argent,

C'était sous l'influence de la roide eau-de-vie des Quatre fils Aymon que Johann avait entamé cette conquèie h peu près inutile; à jeun, peut-être eût-il agi dilTéremment. Néanmoins, une fois l'iilTaire commencée, autant celui-là qu'un autre. Il savait l'allemand, et Johann ne songeait pas, sans un certain plaisir, que l'absence du Joueur d'orgue laisserait le champ libre au neveu Nicolas auprès de la gentille Gerlraud.

Johann avait l'estime la plus profonde pour les économies du père Hans.

Quant à Jean, nous savons que sa détresse lui avait enseigné la ruse et qu'il avait fait avec sa conscience une sorte de compromis. L"idée du meurtre était à cent lieues de sa cervelle.

Pourtant, Johann et lui vinrent naturellement à parler du meurtre. Geignolet saisit quelques paroles à la volée et les mit telles quelles dans sa mémoire.

Au bout de dix minutes, il vit Johann tirer de sa poche une bourse qu'il remit à Jean, et tous deux s'éloignèrent.

— Hue! gronda l'idiot en les suivant de loin; je vais dire tout ça à la petite Gertraud...

Johann et Jean Reainault al)ordèreiit Fritz sur le seuil des Deux Lions; Johann prononça quelques mots, et l'ancien courrier de Bluthaupt, affaissé déjà sous ses libations matinales, marcha silencieusement à ses côti'S.

Ils arrivèrent tous trois, suivis toujours par Geignolet, jusqu'à l'allée humide et noire conduisant au cabaret fies Quatre Fi's.

— Oh! hé! fit Johann, sans se donner la peine dcnlrer; oh! hé! les camaros! en route!

Alalou, tenant aubrasBouîon-d'Or etPitois, remorquant la grande duchesse, arrivèrent à ce signal.

— Nous voilà parés, dit Malou; faites-vous la conduite, papa Johann? — Et vos bagages? demanda celui-ci. — Pas de bagages, répontlit Blaireau; nous ne nous chargeons que de passe-ports, très-bien faits, ei (le nos épouses. — Comment! vous ne partez pas Si liis? murmura le cabar-nier, dont les sourcils se froiicèrent.

Bouion-ti'Or et la grande duchesse lui rirent au i!f'/. le mieux du monde, et la petite fille ajouta, en dessinant un geste de polka très-avancé :

— Ça t'éionne, mon vieux vila u!... Comment se l)i,)ient l'Amour et sa perruque?

J')bann secoua la tète avec une mauvaise humeur croissante.

— On n'avait pas mis ça dans le marché, dit-il. — Nous y mettons, mon 6œ«/7eron.' riposta Bouton d'Or. — Que vo!!lez-vous, papa Johann, ajouta Malou, ces dames veulent faire un voyage siu- les bords du Riiin!

Johann haussa les épaules et ouvrit la marche. La caravane s'ébranla sur ses traces.

Jean marciiaitcôte à côte avec Fiitz. A voir la répugnance peinte sur son visage, ou eût dit que l'anneau

152 CINQUIÈME PARTIK.

de fer des bagnes rivait son poignet à celui de ce taciturne compagnon.

Les deux couples venaient ensuite joyeux elbavards. Ils étaient gais comme pinsons, ils chantaient de tout leur cœur, et, quand la rue s'y prêtait, ils essayaient nn temps do galop sur le trottoir. Eu égard à leurs mœurs aimables et à leurs charmants caractères, ils allaient faire là un véritable voyage d'agrément.

Par derrière, Geignolet se coulait le long des maisons; il regardait tout cela d'un air surpris et s'amusait assez.

On arriva aux messageries. Malou, Pitois et leurs compagnes sejuchè'eiudélibérémeni sur la banquette; Fritz et Jean se placèrent dans la rotonde, où ils se trouvèrent seuls.

Geignolet, mêlé aux gamins et aux commissionnaires, achevait de remplir son rôle d'éclaireur.

— Dès que vous serez là-bas, dit Johann à Malou, vous vous établirez dans les environs du château, et accoutumerez les bonnes gens de Geldberg à votre visage. Tâchez surtoutde vous conduire comme il faut, et de ne pas gâter les choses à l'avance! — Entendu, papa Johann! répondirent les deux voleuis. — Et bien des choses à l'Amour! ajouta Boutoii-d'Or.

Johann revint vers la rotonde.

— Toi, Fritz, repiit-il, tu es du pays et tu sauras comment te retourner... Tu aideras un peu les autres et feras la leçon à ce petit homme que je te confie.

Fritz, suivant sa coutume, mil ses gros yeux éteints sur le cabiîreiier et ne répondit point.

Le fouet du postillon retentit; le cornet du conducteur sonna une douzaine de notes surprenantes, et la diligence écrasa le pavé au galop de ses cinq chevaux.

Johann et Geignolet reprirent, chacui! de son côté, la route du Temple.

Jean connaissait Fritz pour l'avoir vu bien des fois sur le carreau, mais ii ne lui avait jamais parlé. A peine la voilure avaii-el!e fait dix tours de roues, que l'ancien courrier do Blnthaupl s'enfonça dans un coin de la rotonde et ferma les yeux pour dormir.

Jean se prit à l'examiner, et sa répugnance ne diminua point en voyant l'aspect misérable du camarade qu'on lui imposait. 11 remarqua ses habits usés et souillés de taches innombrables, sa barbe hérissée, où le poigne scn.blaii n'avoir point passé depuis dix ans, ses traits flétris, ses orbites caves et la pâleur livide de ses joues, aux pommettes desquelles rougissaient deux étroites taches de sang.

Quand il eut fini son examen, il se prit h songer, et sa tèic s'emplit de pensées amères. Tout ce qu'il avait souffert lui revint en mémoire, et il sentit son cœur se serrer à l'idée de ce qu'il devait encore souffrir.

Parmi sa rêverie douloureuse passaient de vagues épouvatites. Johann s'était refusé à toute explication; Jean ne savait rien, et pouvait deviner seulement qu'il faisait partie d'une oande d'assassins payés d'avance.

Qu'allait-il se passer dans ce château lointain? Jean était résolu à feindre l'obéissance, et à lâcher d'empêcher le meurtre, tout en jouant le rôle de meurtrier. Mais tout était pour lui mystère; il ne savait rien de ce qui l'attendait au bout du voyage. Son cerveau, incessamment sollicité, s'échauffait peu à peu; la solitude augmentait son agitation, et la fièvre, qui l'avait brûlé dans la matinée, le reprenait plus vive.

A quelques lieues de Paris, il é\eilia Fritz d'un brusque mouvement.

— On vous a ordonné de me faire une leçon, ditil; j'ignore tout, et je veux savoir... Qu'allons-nous faire en i^Uemagne?

Fritz ouvrit les yeux lentement et les referma de même.

12i CINQUlÈiME PAUTIE.

— Eveillez -VOUS, éveillez-vous! s'écria le joueur d'orgue en le secouant; je ne puis rester davantage dans cette incertitude qui me rend fou!

Le courrier ouvrit encore les yeux, et son regard tomba lourdement sur son jeune camarade.

— Je connais un homme qui voudrait i)ien être fou, murmura-l-il de sa voix creuse et sourde; mais celuilà ne peut pas!

Sa paupière appesantie semblait avoir peine à se tenir ouverte.

— Je rêvais, reprit-il en se parlant à lui-même. Toujours le même rêve!... Deux liommes au bord de l'Enfer... La lune blanche, courant sous les nuages... et un cri... Oh! ce cri qui me passe au travers du cœur!...

Jean l'écoutait, bouche béante; il ne comprenait point; mais un frisson glissait par ses veines.

— Vous êtes bien jeune, poursuivit Frit/, et vous aurez de longues années pour vous souvenir... J'avais votre âge à peu près, et ce ne fut pas moi qui commis le crime... pourtant, le crime est là, co.nme un poids glacé, sur ma conscience... Je ne vous connais pas, mais j'ai pitié de vous...

Jean restait mue!; quelque chose arrêtait les paroles dans sa gorge.

— JNous reiournerons là-bas, poursuivit encore Fritz, dont la voix somnolente s'embarrassa. Je reverrai lEnfer et les broussailles oîi je retrouvai des lambeaux de son manteau. J'irai le soir à la même heure et par un claii- de lune pareil... je m'agenouillerai sous le mélèze, et j'essayerai de prier Dieu, pour voir une bonne fois si je suis damné... — Mais de quoi parlez vous? balbutia Jean.

Fritz déboutonna son vieux paletot, et prit une énorme bouteille, recouverte d'osier, qui pendait à sa ceinture. La bouteille contenait de l'eau-de-vie; il but à longs traits.

Quand il eut fini de boire, il tendit le flacon à Jciin.

— Faites comme moi, dil-il, si vous avez déjà besoin d'oublier.

Jean repoussa l'offre du geste; le courrier remit la bouteille à sa ceinture et se renfonça dans le coin de la Rotonde.

Jean éiaitseul de nouveau. Friiz ronflait. Sur l'impériale, les deux voleurs et leurs compagnes chantaient à tue-ièie. Leurs voix joyeuses arrivaient jusque dans le silence de la Rotonde.

Jean retomba dans sa méditation accablante; les beures passèient; le jour baissa; la nuit vint noire et froide.

L'esprit de Jean était frappé; des idées sinistres tournait lit dons sa pensée et d'effrayants fantômes se couchaient auprès de lui dans l'ombre. Il y avait dans sa famille un pauvre être sans raison; peut-être son intelligence à lui émit-elle moins assurée que celle du commun des homuiN. Les chocs répéiés qu'il avait subis depuis peu avaient usé sa force, et il sentait ses pensées v.iciiler en lui comme la veille, à l'heure foiie de l'ivresse.

Il eût donné tout au monde pour avoir lîn ami à qui demander secours.

Mais il était seul. Auprès de lui, un homme dormait à qui le ren;ords arrachait dans ses songes de siiiislres pai-olcs. Jean écouiaii; il suiprenait, çà et là. queques mots confus qui étaient toujours les mêmes : Crimes! Enfer! assassin!

Sa tête se perdait.

Ses tempes s'inondaient d'une sueur froide; le pacte sanglant qu'il avait si<;iiél!ii apparaissiil tout à coup, rigoureux et iuqjossible à éludur. Sa ma n s'ouvrait, frémissante, comme pour lâcher le manche du couteau...

Il ne voyait plus Fritz; mais il entendait son soufile

LZ rrf.S 1(0 UIABIE. T. VI. y

126 CINQUIÈME PRKTIE.

rauque, et le souvenir lui montrait dans la nuit la figure hâve et lugubre (ie son compagnon. Parfois, lorsque la diligence arrivait aux relais, les lanternes de la poste égaraient un rayon jusque dans l'iniérieur de la rotonde. La figure livide du courrier sortait alors de la nuit; Jean voyait ses yeux ouverts et immobiles comme ceux d'un mort.

Quand la voilure s'éloignait, quand l'obscurité devenait plus opaque, Jean avait du froid dans les veines; celte tête effrayante, que lui cachait la nuit, surgissait vaguement illuminée. Jean avait beau fermer les yeux, i! la voyait à travers t^cs paupières closes; il essayait de prier el il ne pouvait pas; il pensait alors au démon, et il se disait, affolé par l'épouvante, que Satan avait ratifié le pacte, el qu'il y avait là, près de lui, un être venu de l'enfer.

Puis d'autres pensées traversaient son délire. Il prenait le bruit continu des roues pour ie sourd fracas (le la mer préie à l'engloutir.

C'étaient ensuite les mille voix murmurantes d'une grande foule qui l'entourait, qui le pressait, qui l'étouttait; parmi ce murmure, les chants qui tombaient de riuipériale grinçaient douloureusement à son oreille, et le blessaient à l'ùuie comme une poignante moquerie.

Il s'éveillait pour se retrouver seul, glacé, tremblant, dans les ténèbres pleines de terreur.

Dieu, iiiipiioyable, n'entendait point sa plainte. La fièvre le secouait; ses dents claquaient.

Hélas! bien loin, bien loin, dans la nuit éclairée de ce Paris qu'il fuyait, il entrevoyait deux fantômes aux formes indécises qui glissaient vers lui, les bras entrelacés, les yeux émus, les bouches unies...

11 ne savait; il voulait douter... mais la double vision approchait. Qu'ils étaient beaux et qu'ils étaient heureux!...

Une liiajn d'acier broyait le cœ;ir de Jean... c'était

Gertraud, Gertraud toujours adorée, et ce jeune homme aux blonds cheveux qui souriait comme une femme et dont la voix insultait à son martyre!

Si Jean eût senti en ce moment le manche d'un couteau dans sa main, il n'aurait point lâché prise.

Fritz s'éveilla en sursaut.

— Je crois que mon lit roule, dit-il d'une voix effrayée; quelle nuit! et que de sang j'ai vu depuis le coucher du soleil!...

Il lâia les parois de la voiture autour de lui, en grondant des paioles confuses. Puis Jean sentit à l'improvisteune main chaude et humide seserrcr autour de son cou.

— Ah! je le tiens! s'écria Fritz. C'est toi que je vois dans mes songes!... C'est toi qui as rendu ma barbe grise et mis des cendres à la place de mon cœur!... assassin! assassin!...

Jean se débattait et perdait le souffle.

Les doigts du courrier se détendirent tout à coup.

— Mais je ne suis pa. dans mon lit, grommela-t-il; je me souviens, nous allons eu Allemagne... Il faut boire pour oui)lier!

Une odeur d'alcool se répandit dans rintérieur de la Rotonde. Fritz garda le silence durant la moitié d'une minute, parce qu'il buvait.

— En voulez-vous? dit-il avant de reboucher sa bouteille.

La gorge de Jean brûlait; il tendit sa main dans l'ombre avidement et colla le ûacon à ses lèvres. Il but jusqu'à perdre haleine.

En cet instant de faiblesse, l'eau-de-vie lui monta tout d'un coup au cerveau et le jeta hors de sa raison.

Il éclata en un rire insensé.

— C'est vrai, balbuiia-t-il, avec cela, on oublie!... Ah! ah! qu'avais-je donc à souffrir?... — Quand vous aurez tué, dit Fritz à voix basse, il vous faudra plus d'une gorgée...

Jean haussa les épaiiies, et, saisissant au vol les bribes d'une clianson entonnée joyeiisemcni sur la banquelie, il s'endormit en murmurant :

Sur Pair du tra la la la, Sur l'air du tra la la la.

Sur l'air du Ira deri dera, La la la!

Geignolet Tidiot avait retrouvé Gertraud à la place où il Pavait laissée, au seuil de l'allée de HansDorn. Dès que la jeune fille l'aperçut, elle s'élança vers lui.

— Où est-il? s'écria-i-elle. — Je veux mes sous! répondit l'idiot.

Geriraud l'entraîna jusque dans sa chambre, el lui rnit des sous plein les deux mains.

L'idiot poussa un cri de joie.

— Hue! fit-il, en voilà-i-il, àes Jacques!... Vous êtesune bonne fille, Gertraud!... Le fière est en diligence, comme un monsieur. — Quelle dili^jence? — Ils disent que ça va dans un pays qu'on appelle l'Allemagne, et qui est bien loin d'ici.

Geriraud joignit les mains.

— El lu n'as rien appris de plus? murmura-t-elle d'une voix étouffée. — Ob! que si fait! répliqua l'idiot; il va la pour tuer un homme.

Gertraud chancela.

11 est parti avec ce \ieux chineuv de Fritz, reprit l'idiot, qui a un paleiot gris déchue et qui pompe du dur toute la journée... et le papa Johann lui a donné de l'argent pour laire le coup la-bas.

Geriraud s'allaissa sur une chaise et ses yeux se fermèrent.

L'idiot resta deux ou trois secondes à la regarder; puis sa physionomie prit une expression d'astuce singulière.

— Tiens, tiens! pensa-t-il, la voilà qui dort pour tout (le bon...

Il traversa la chambre sur la pointe des pieds et enir'ouvrit doucement la porte de Hans Dorn. Son regard rapide fit le tour de la chambre.

— Les jaunets sont là, grommela-l-il en montrant du doigt l'armoire, et le trou est derrière le lit... ça sera fait ce soir!

Il repassa devant Gertraud évanouie, sans lui accorder «n coup (l'œil, et descendit l'escalier en faisant sonner ses gros sous dans sa poche.

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