XI. — Toilette de Franz
Peliie piessa tendrement les mains de son mari.
Le Porlusais fronça le sourcil; il avait comme uo pressentimenl sinistre.
Le médecin Saulnier admirait de loin, et se demandait comment M. de Laurens, cet homme henreux entre tous, pouvait avoir la ma'adie des âmes blessées...
— Là-bas, poursuivit Sara, au château de Geldberg... je vous dis tout ce que je pensais ce matin, Léon!... nous pourrions être seuls au milieu de U foule... ce seraient de beaux jours! — Ce serait le ciel!... murmura M. de Laurens en extase. — Mais vous voilà si souffrant et si faible! dit encore Sara eu glissant un regard oblique du côté de Mira; pourrez-vous supporter le voyage?
Ce coup d'oeil lancé à Mira était un ordre; le Porugais affecta de ne le point comprendre.
— Pour VOUS suivre, répondit JL de Laiirens, je trouverai de la force... — C'est impossible! interrompit sèchement Mira.
Petite tressaillit comme un chef que ses propres soldats frapperaient par derrière.
Saulnier se rapprocha.
— Sans me prononcer aussi péremptoirement que mon savant confrère, dit-il, je ci ois qu'un long; voyage [)onrrait avoir des inconvénients. — Ne dites pas cela! s'écria le malade, dont la joue recouvra un incarnat lé^er; vous êtes d'habiles médecins... vous .savez tout... mais vous ne connaissez pas mon mal! — Si fait, interrompit encore le Portugais de ce nicme ton sec et cassant.
Laurens leva sur lui un regard elfrayé. Petite ne bougea pas et continua de lui tourner le dos.
Mais c'était un grand efiort qu'elle faisait sur ellemême. Sa bouche se fionçait maigre elle, et l'on voyait s'agiter, soumis à une tempête nerveuse, les muscles de ses doigts.
Laurens secoua sa tète renversée sur l'oreiller.
— Non, non, ami, dit-il avec lenteur et en s'iulressant à José Mira, vous ne savez pas où je souff. e!... personne au monde ne les.iiil... Sara ellemème, cet ange que Dieu a mis auprès de moi pour diiniiiner mon martyre, Saran'ajamais pénétré le secret de ajon cœur...
Il y avait dans ces paroles une contre-vérité si navrante, que Sara elle-même, cuirassée contre tout remords, sentit un instant sa conscience; mais ce ne fut qu'un instant.
A peine eut-elle le temps de baisser les yeux; elle les releva dans un sourire.
Elle pressa les mains du malade contreson sein avec une reconnaissance douce et merveilleusement Jouée.
Laurens souriait, lui aussi; mais que de tristesse acrah'ante derrière son sourire!...
II s'épuisait en un suprême effort pour conserver le dernier bien qullui resiâi : l'opinion du monde et ia renommée d'être heureux.
Le jeune médecin ne voyiiit rien do tout cela; mais Mira lisait comme en un livre dans l'âme ulcérée da malade.
Il ne faudrait point affirmer que cette immense détresse lui causât une vériial)le pitié. Le sentiment qu'il éprouvait était surtout égoïste; il avait souffert, il souffrait encore d'une blessure pareille; une tyrannie semblable pesait sur lui et il s'essayait à la révolte.
— Il ne faut pas me dire, poursuivit l'agent de change en attirant la main de Sara sur sa poitrine, que ce voyage n;e sera nuisible... C'est Paris qui me tue!... Je le sais et je !e sens... J'ai encore de la force, des que cette main de fer, qui broie mon âme. vient à la laisser en repos... Quand parlons-nous? — Il faudra savoir... commença Saulnicr, qui n'osait pas se prononcer contre l'expérience de sou collègue.
Laurens fit un geste impatient et colèrer Petite eut un beau mouvement de comédie.
— Calmez-vous, mon ami, dit-elle avec douceur; M. Saulnier a raison... Le docteur Mira nous est tout dévoué, vous le savez, et nous devons avoir foi en sa science... Si véritablement ce voyage... — Je crois... interrompit une trois ème fois le Portugais d'un accent loujinus sec et péremptoiie.
Avant qu'il eût achevé sa pensée. Petite se tourna vers lui sans empressement et de la façon la plus naturelle, mais quand elle fut tournée, son visage prit cette expression effrayante que nous lui avons vue déjà plusieurs fois; ses lèvres blanches tremblaient; ses yeux avaient un éclat fixe et froid qui glaçait.
Mira essaya de soutenir son regard; mais, au bout d'une seconde, les paupières du Portugais battirent
8 CIXQUIÈME PARTIE.
comme si un rayon trop vif les eut frappées; ses mains s'agitèrent au hasard , cherchant une contenance.
Il changea de position sur son fanlenil; il toussa, il demanda secours à sa large boîte d'or qu'il savait ouvrir d'un air si doctoral.
Rien ny faisait, un trouble évident et insurmontable remplaçait sa froide impassibilité.
Et pourtant ses yeux restaient flxés malgré lui sur Petite.
La bouche de celle-ci s'ouvrit et figura, sans produire aucun son perceptible, ces trois mots :
— Je le veux!
Puis elle se retourna, sans attendre la réponse du Portugais.
Il y eut un silence d'une demi-seconde; puis le docteur José Mira reprit, d'une voix sulToquée, la phrase interrompu par le regard de Petite.
Mais il n'avait plus ce ton tranchant et plein de solennelle pédanterie qui jamais ne l'abandonnait d'ordinaire.
— Je crois, répéta-t-il en hésitant et en raccordant sa phrase de son mieux, je crois que j'ai exprimé naguère mon opinion d'une façon irop absolue... Il se peut que ce voyage ne soit* pas nuisible, à tout prendre... il se peut même que la santé de notre ami en éprouve de bons ellots... — Ce fut toujours mon avis, dit Saulnier. — Tout le monde est contre moi, reprit Mira en tâchant de sourire; je cède de bonne grâce et je donne mon adhésion de grand cœur.
Un air de contentement éclaira le visage du malade; Sara se pencha jusque sur lui et lui eflleura le front d'un baiser.
— Nous partirons dans quelques jours, dit-elle. L'agent de change la contemplait avec ravissement.
— Sara!... Sara! murmura-t-il; aurez-vous donc
(]ésorroa"s piii(^ de moi?... — Cbul!... répliqua Pelite en se jouant, vous verrez!... — Vous m'avez dit si souvent que vous ne pouviez pas m'ainier! — On ment quelquefois... quelquefois on se trompe... — • Voulez-vous donc que j'espère?
Sara mit dans son sourire une enivrante promesse.
Léon de Laurens ferma les yeux, épuisé par son émoUon trop forte. Il eût voulu prolonger ce moment, unique dans sa vie, mais la fatigue le dompta. Une voile confus tomba sur sa pensée, il s'assoupit.
Ses traits, naguère si pâles, avaient un rayonnement de bien-être; l'espoir, comme un souverain baume, avait guéri sa blessure en la touchant. Il était heureux.
Franlz n'avait guère été plus matinal que Petite; sa nuit s'était prolongée jusque par delà le milieu du jour, mais Dieu sait que ses songes n'avaient point ressemblé à ceux de madame de Laurens!
Il avait rêvé joie, plaisir, folie; peut-être, dans son sommeil, quelque voluptueux souvenir avait amené le nom de Sara sur sa lèvre; mais 11 n'y avait certes aucune Idée de vengeance attachée à ce joli nom, et le sommeil de Franz n'était pas plus tragique que sa veille.
De Tamour frais et charmant, une ambition enfantine, de l'or, de la grandeur, des sourires...
Il s'éveilla, heureux comme dans son rêve; II re. garda les magnificences nouvelles de son alcôve; il palpa la soie riche de ses rideaux; il bondit, les pieds nus, sur la molle opulence de son tapis.
Que tout cela était beau! que tout cela était bon!... Fi de la mansarde d'hier.
Franz avait-Il jamais habité une mansarde? Vraiment, il ne s'en souvenait plus!
Il était fait pour ce luxe brillant; son élégance allait
avec toutes ces richesses; il était là dans son centre, et sa pauvreté passée lui apparaissait comme l'insulte d'un révp.
Le soleil d'hiver passait à travers le tulle brodé qui drapait les croisées; la lumière ruisselait sur la moquetie vierge du tapis ei donnait aux couleurs, toutes fraîches, i\n éclat joyeux; le ciel semblait sourire. Oh! que la vie était belle!...
Franz avait le cœur plein; il était comme oppressé d'allégresse.
Les fameux meubles de Monbro, placés la veille au soir, pendant son absence, dressaient leurs formes élégantes et cliois'es. Franz allait de chambre en chambre; il s'arrêtait en exiase devant (pielquo groupe charmant de Cumheiworlh ou de Prailier; il admirait; il se couchait sur les divans; il sautait follement, prodigant sa joie étourdie et ne sachant que faire pour user son allègre humeur...
On n'avait pas encore eu le temps de lui procurer un domestique; il était seul dans son vaste apparlemcni; il pouvait s'en donner à cœur joie.
Quand il eut bien fatigué les sofas, bien gambadé sur les tapis, il revint dans sa chambre à courber et s'assit auprès d'une table de palissandre où il avait jeié en rentrant son gain de la veille, or et billets pèleniôle.
Il croisa sur sa poitrine les revers de satin d'une splendide robe de chambre, et se prit à contempler son trésor.
Ce fui au premier moment une ardeur fiévreuse; il alignait les piles de louis avec soin et symétrie : il supputait, comme un caissier minutieux qui veut faire sa balance du soir.
Mais à moitié de compte, une idée soudaine traversa sa cervelle; le calcul ne lui allait plus; il donna un grand coup de poing sur la table et les piles a ignées symétriquement se mêlèrent.
Cela redevint un chaos de pièces d'or et de billets de banque qui avait son charmo. Le désordre va bien à certaines choses, et le ^crilable amateur, l'avare quelque peu artiste dans sa lésine, ne déteste pas ces joyeux fouillis où l'on peut baigner ses mains frémissantes en produisant un cliquetis aimé...
Mais Franz était loin d'être avare; il jeta sur son trésor un dernier regard, distrait et ennuyé déjà; pu's il n'y songea plus.
Il s'en fonça paresseusement dans son fauteuil Pompadonr et se prit à rêver.
Toutes ces idées, qui avaient tant fait travailler son cerveau durant la journée de la veille, lui revinrent : son père, sa famille, son nom, sa fortune; ma=s à ces méditations, Franz ne trouvait point d'issue; c'étaient des conjectures, des possibiliié.s, d'enivrants espoirs, parmi lesquels ils n'y avait pas une certitude.
Franz était ce malin (rhumeur indolenie; il rejeta ces réflexions trop laborieuses et se reposa dans la pensée de Denise.
Là, il n'y avait que douceur et joie. Franz était renversé dans sa bergère, les yeux demi-clos, la bouche entr'ouverle; il causait avec ses riants souvenirs de la veille; tout ce qu'il se rappelait de Denise le portait à l'aimer davani;ige. Il la voyait toujouis noble et franche; l'image caressée de la belle jeune fdie était au fond de son cœur et gardait une auréole de iéiéniié suave. La veille Franz aurait voulu peut-être plus de romanesque dans l'entrevue qui avait eu lieu chezHans Dorn; maintenant, et à son insu, il s'applaudissait, il était heureux de retrouver sans tache le blanc voile de la vierge.
Mais pouvait-elle faillii- ou se tromper? Franz tressaillait d'aise et d'orgueil chaque fois qu'il se disait : «J'ai son amour!... »
Car il la voyait comme une perle unique, et il aurait mis en usage la leçon de duel de Grisier contre
quiconque eûtvouluprélendre seulement qu'il pouvait exister, en ce monde, une femme comparable à mademoiselle d'Audemer.
Et cette femme l'aimait, lui, Franz, non pas seulementdepnisque la fortune lui souriait, depuis qu'il était fils d'un prince, mais dès longtemps; elle l'avait aimé, pauvre, chélif, sans nom!
Sa joie se mêlait de reconnaissance grave et profonde; l'enfant étourdi devenait homme, et recueillait sa pensée qui allait à Dieu comme une prière.
Puis le rire espiègle éiincolaii soudain dans son œil rallumé; la vive gentillesse de Gertraud venait se mettre en tiers dans son rêve.
Pariout, autour de lui, de gracieuses images, partout des ligures amies!
La soniieitede son appariement, tirée avecune discrétion timide, linla faiblement; il ne l'entendit pas. On sonna une seconde fois, puis une troisième, puis enfin une clé tourna dans la serrure de la porte d'entrée, et l'on s'introduisit sans son aide.
Franz ne prenait pas garde. Il fallut la voix douce et toute charmante de sa portière pour le tirer de sa méditation.
La brave dame s'arrêta sur le seuil de la chambre à coucher, et, à la vue de l'or étalé sur la table, elle ôta respectueusement ses lunettes.
— Monsieur me pardonnera, dit-elle en saluant avec solennité, si je suis entrée en me servant de ma double clé... mais monsieur n'avait pas entendu la sonnelle.
Franz se dressa sur son fauteuil; la portière continua :
— Il n'y a pas h dire, la jeunesse est la jeunesse!... Ce ne sont pas les vieux grigous, l'homme et la femme de cinquante ans, ou cinquante - cinq , peut-être soixante, qu'on a eus ici pour locataires pendant un bail de trois, six, neuf, qui auraient relevé l'apparie-
ment commf ça!... Ali! mais non!... ça avait de vieux meui)!es! des commodes, des tables à pieds de serpent, des chaises de paille, des fauieuils d'avant Je déiun;e!... — Vous venez p;)iir le domestique que je vous ai demanflé, ma bonne daiue? dit Franz.
La pori'ère lemiL ses luneiles, pour les ôter de nouveau avec déférence.
— C'est joli! repiil-elle en faisant du regard le tour de la chambre, c'est joli! joli! joli!... ah! dame, c'est joli!... Tout de même, ça doit sembler drôle à monsieur de se voir là dedans après avoir été...
La concierge n'acheva pas; son instinct diplomailque ra\erlissait que la phrase était éminemment périlleuse.
— Là-haut, à la mansarde? demanda Franz en souriant.
I^a portière déplia un vaste mouchoir de coton i» carreaux rouges et l)Ieus, et se moucha bruyamment pour cacher son trouble.
— Ah! c'est joli! j.li! reprit-elie ensuite, ça fait honneur à une maison d'avoir un premier meublé comme ça... et des équipages qui s'arrêtent à la porte niaintenanil
Elle s'interrompit brusquement pour s'écrier :
— Que je suis bêle!... je l'avais oublié, l'équipage!... et celle dame qui aitend!... — Quelle dame? dit Franz vivement.
Les petits yeux de la portière se prirent à cligner d'une façon agréable.
— Une jo ie dame, répliqua-t-elle, qui veut absolument parier à monsieur. — Faiies-la monîer.
Autrefois, quand Franz était Là-haut, on lui avait déclaré (juou ne rec3vait point de femmes dans la maison, mais cetie austérité de concieigr i:e regardait que la niansarde; la vertu, à Paris^ n'est de rigueur que pour les petits loyers.
Au premier étage, on aime assez ks mœurs régence;
Lt F!!5 ur iub;!-:. t. mi. 2
l-'j CIxNQilÈMK PAiVriK.
d'une part ça fait aller le commerce, de l'autre o» ne peut pas dire à un liomme qui paye deux mille écus par an de ces vérités qu'on prodigue aux locataires de cent cinquante francs.
Les convenanct^s s'y opposent.
— Je pensais bien que monsieur recevrait, poursuivit la portière en (ionnant à ses clignements d'yeux une portée manifestement égrillarde, mais pourtant je n'ai pas voulu me permettre... — Faites monter, répéta Franz.
La portière salua du torse, de la tête et des lunettes.
Franz n'eut que le temps de nouer une cravate; la portière reparut au bout de quelques secondes, précédant une dame voilée.
— Deux lettres que j'avais oubliées tout à l'heure, dit-elle en les posant sur la table.
Puis elle prit congé bien discrètement.
Franz laissa les deux lettres pour recevoir la belle visiteuse (ju'il avait reconnue sous le voile. C'était madame de Laurens.