‹ Le fils du diableChapitre 26 sur 57 · XII. — L'invitation · texte numérisé non relu

XII. — L'invitation

En entrant , Sara regarda le luxe qui l'entourait avec un éionnement impossible à réprimer. Elle n'était jamais venue chez Franz, mais elle le savait pauvre. Tout à l'heure encore, ele croyait entrer dans quelque indigent cabinet d'étudiant, avec un lit maigre, nn secrétaire boiteux, un fauteuil pelé, une carafe et des pipes.

Elle avait même compté sur cela pour l'effet de son entrée; elle avait espéré fasciner, étonner, éblouir.

Elle était trop habile, néannioin?, pour laisser pa-

niîire au dehors sa surprise désappointée; quand elle releva son voile, un iniérèt tendre et empressé se lisait dans ses yeux.

Franz la conduisit jusqu'au divan, où il s'assit auprès d'elle.

— Vous ne m'attendiez pas? dit-elle. — J'avoue... commença Franz... — Vous êtes étonné de me voir? — Je suis surtoui heureux.

Sara passa le revers de sa main sur sou front.

— Vingi-quatre heures sans un mol de vous! murraura-t-elle, quand je savais que votre vie était en danger!... Ah! vous n'avez pas songé à mon inquiétude, Franz!

Franz rougit; il n'y avait pas songé du tout en effei; et, dans la sincérité de son cœur, il se trouvait bien coupable.

Sara le regardait avec ses grands yeux noirs chargés de tristesse; il ne l'avait jamais vues; belle.

Il balbutia quelques excuses embarrassées.

— Vous n'avez pas besoin de vous justifier, Franz, dit Sara mélaucoliquemeni; voire excuse, je ne la devine que trop... Vous ne m'aimfz plus. — Pouvezvous penser!... — Il y a si longtemps que je le crains!... Vous êtes un enfant auprès de mol, et au bout de ces liaisons coupables il y a toujours du malheur!

Franz était pris à l'iuiproviste. II n'avait pas assez de sang-froid eu ce premier moment pour découvrir la feinie sous le jeu si vrai de Sara; il ne sut faire qu'une chose, protester de sa constance et jurer ses grands dieux qu'il n'avait jamais tant aimé.

Et peut-êire ne mentait-il pas tout à fait. Il était jeune, ardent, facile, et Sara, l'enchanteresse, attaquait ce cœur ouvert avec des armes éprouvées.

Quel enfant a résisté jamais à une plainte d'amour?

Sara, d'a.lieurs, avait ici tous les nvai'ages, sa plainie se moduiaii avec il'auiaiii plus d'art ei de

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charme, qu'elle y pouvait meure son habileté consommée. Rien ne la préoccupait, en effet; elle n'avait nulle raison de se croire oubliée, et c'était par calcul qu'elle jouait ce rôle d'Ariane.

Bien au coniriiire; elle pensait que l'amour fougueux ei jeune de Franz survivrait h son propre caprice. Elle avait entendu parler Vitgucmeni des assi- (luiiés (le Frunz auprès de mademoiselle d'Audemer; mais Sara, faite à tous les triomphes, pouvait elle craindre une ri\a!e?

Franz était jeune, bon , sincère. Elle avait fouillé jusqu'au fond des secrets de la vie; elle avait rongé jus(|u'au noyau ce fruit mystique qui perdit notre mère Eve.

C'était Franz qui devait aimer le dernier.

En calculant ainsi on ai rive juste d'ordinaire, comme avec les quatre règles rie l'arithmétique. Petite était sûre de son fait.

Mais Tarithmétique elle-même est sujette à errer, si elle néglige imprudemment un des élémenis du calcul. Petite ne tenait pas compte de la possibilité d'un autre amour.

El ( ependant le trouble de Franz lui donna tout de suite à pciser, car elle était plus habile encore que coiiliante; elle trouva qu'd se défendait mal; elle douta.

En outre, à mesure qu'elle réfléchissait, celle opulence iniiaiiendue qn elle rencontrait à la place de la pauvielé lui inj-pirait une inquiétude croissante.

Franz lui avaiîil menti depuis des semaines, ou Lien cotte licliesse éi;iit-elle toute récente?

Dans l'un et l'auiie cas, il y avait là-dessous un mystère, et quoi qu'il en pût être, il lui semblait de plus en plus urgent d'aiKindre son but et d'attirer le jeune homme à cette fête de Geldherg, où l'intrigue aurait son dénoûinenl fatal.

Un travail rapide se ht daîis son esprit export; elle

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se dit que ce rôle do viciim?, cDiiiimié trop longtemps, détournerait l'enirelien et pourrait éloigner le résultai; elle changea de l)a»eries, non pas tout de suite, mais en feignant d'èire insensibleaient persuadée.

— J'ai attendu jusqu'à cette heure, mon pauvre Franz, reprit-elle, et avec quelle impatience!... J'espérais toujours un mot de vous!... Rien ne venait... Mon Dieu! j'ai bien soulTertl... Enfin je n'ai pas pu résister davantage; j'ai fait atteler mi voiture et je suis accourue... — Combien je vous remercie, Sara! dit Franz.

C'était fioid. Au lieude s'échauffer, îe jeune homme semblait prendre de la réserve.

Petite l'examina, cherchant à lire sa pensée intime sur son visage.

Cette pensée intime était une subite défiance. Fraiiz venait de se reporter tout à coup à sa deinière entrevue avec madame de Laurens; il se souvenait des paroles prononcées au café Anglais, à la fin du déjeuner, l'etiie avait soulevé là un coin du voile qui couvrait son cœur, et Franz n'y avait découvert que sécheresse cynique et profonde indillérence.

Au moment où il lui avait annoncé son duel, ces détails lui revenaient maintenant, un bâillement léger avait entr'ouveri la jolie bouche de Petite.

Sans savoir exactement pourquoi, il suspectait la sincérité de son empressement. 11 n'avait assurément aucune idée du but poursuivi par madame de Laurens, mais un instinct secret le poussait à se défier, sinon à feindre.

— Je ne suis pas si coupable que vous le croyez, dit-il, reprenaiit son sang-froid : hier, je me suis rendu à la rue des Prouvaires, afin de vous voir. — J'y étais et je vous attendais. — Madame la baronne de Saint-Hoch m'a dit que vous n'y étiez p.is... je suis rentré fort lard, espérant toujours q.i;^ vouà pourriez

venir... Ce matin, je ne suis pas sorti encore et roa première visite aurait été pour vous.

Il lui baisa la main avec galanterie.

Petite écoutait, les yeux baissés, ces explications, trop précises, à son gré; elle eût voulu de l'énioiion, elle ne trouvait que de la courtoisie.

Pour la première fois, depuis qu'elle engageait chaque jour de ces luîtes coquettes où jamais la victoire ne l'avait abandonnée, elle eut comme un pressentiment do défaite.

Ses sourcils délicats se contractèrent malgré elle. C'était un enfant qui lui résistait ainsi! Elle était indignée.

l\iaisellc eut bientôt honte d'elle-même. Qu'y avaiti', en somme? Elle rougit comme ferait un soldat, vaillant d'ordinaire, qui se sentirait envie de fuir à la première décharge.

— Je me suis trompée, reprit-elle en relevant ses yeux où brillait un sourire; il n'y avait pas de votre faute, Franz... et que je suis heureuse de mon erreur!... Maintenant, que me voilà rassurée sur voire compte, il me reste une prière à vous adresser... car j'avais deux motifs en venant chez vous.

Franz s'inclina et prit la pose d'un homme qui écoute.

— Je venais vous inviter, poursuivit Sara, à la fête champêtre que nous donnons au château de mon père.

Parmi les choses que Franz désirait le plus depuis son entrevue avec Denise, il fallait compter une invitation à la fête de Geldberg; mais, en ce moment, il y avait au dedans de lui un sentiment hostile à Sara, et qu'il n'aurait point su définir. D'ailleurs, les enfants ont de la coquetterie, presque autant que les femmes.

— Je vous rends grâce, répliqua-t-il du bout des lèvres; mais...

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ïl hésita; il ne savait en vérité que dire.

— Vous ne voulez pas?... dit Sara, dont le front se couvrit d'une léstère rougeur. — r.ol'.e dame, répliqua Franz en minaudant, je suis llatté... honoré... je suis reconnaissant... — Mais vous refusez?... — Je n'ose dire cela... je ne sais...

Sara fit un mouvpnient comme pour se lever, tant il y avait eu elle d'impatiente colère ; mais elle se contint et réussit à rappeler sur ses traits ce sourire mélancolique qu'elle avait pris au commencement de l'entrevue.

~ Autrefois , murmura-t-e!!e, vous eussiez accueilli bien chèrement cette occasion de me voir. — Aujourd'hui encore, répondit Franz; veuillez cioire que je ne suis point changé, s'il n'y avait que vous...

Petite attendit une seconde, puis comme Franz n'achevait pas, son Iront s'éciaira; elle crut deviner.

— Serait-ce rancune de votre part? dit-elle, et me ferlez-vous payer les torts que certains membres de la maison de Geldbeig ont eus à votre é^nird?

Franz n'avait pas été si loin que cela; il ne savait pas bien lui-même les motifs de son refus; il était un peu comme ces enfants capricieux qui disent non et détournent la tète, tout en étendant la main pour accepter.

Mais ces paroles, prononcées imprudemment, lui ouvrirent un nouvel ordre d'idées; sa lèvre se pinça en un sourire amer et rancunier.

— J'aurais bien mauvaise grâce à me souvenir de cela, madame, répliqua-t-il; aux gens pauvres et'faibles, on fait tout ce qu'on veut : c'est reçu, vous le savez, dans un ceitain monde, et j'étais alors si faible et si pauvre! — Etes-vous donc riche maintenant?... ne put s'empêcher de murmurer Petite.

Cette question à peine lancée, elle eût voulu la retenir; mais il n'était plus temps.

Franz s'éiait levé û'un îûouve.îîeni invvlonîaire et

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parcourait sa chambre, livré à d'irritanis souvenirs.

— Oui, madame, répondait-il en phrases entrecoupées : je suis riclie... je serai plus riclie encore... je suis noble!... et ceux qui ont méprisé mon malheur seraient bien aises peut-être de s'associer à ma forlune...

Sans savoir ce qu'il faisait, il prit sur la table les deux lettres apportées par la concierge cl les froissa entre ses mains.

Madame de Laurens poussa un gros soupir qu'elle ménagea de manière à frapper l'oreille de Franz, et pencha sa lèîe sur sa poitrine.

—Si j'avais su que vous étiez riche, dit-elle d'un ion profondément blessé, je ne sei-nis pas venue.

Il y avait dans son accent une plainte douce et résignée.

Franz arrêta aussitôt sa piomenade et se tourna vers elle; il crut voir une larme briller sous ses longs cils.

— J'ai tori, s'éciia-t-il; je suis un fou, Sara... je vous (leiuande pardon!... Vous ne m'avez ja^nais fait que du bien, vous!... J'irai! j'irai!

Un mouvement de joie ht bondir le cœur de Petite; maiselie le contint comme elle avait contenu sa colère, et rien ne parut sur son visnge.

— Vous n'êtes pas un fou, Franz, dit-elle, et je vous remercie du fond du cœur, si c'est pour moi que vous oubliez vos rancunes. — Pour vous seule, chère! — L'homme qui vous a insulté vous fera des •■xcuses... — Le chevalier de Reinhold? interrompit Franz retrouvant pour un instant sa veine d'espièglerie; il est trop vieux, trop ridé, trop fardé, trop «hauve, trop rembourré, trop beuicux!... je n'en veux pas'

11 s'était lapproché de Petite, et machinalement il rompait le cachet de l'une de ses deux lettres.

— Ce sera comme vous voudrez, repiii Sara; mais

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jo déleste cet homme pour ce qu'il vous a fait, et j'auliiis iiimé à l'humilier (lovant voiss... Maintenant que vous avez acceptf'', Franz, parlons allaires, et prenons nos mesures... Ce sera une fête considérable; le gros (les invités partira dans le courant fie la semaine pro- I haine; mais la famiilo et les amis iniiines quitteront Paris dimanche ou lundi... Voulez-vous être des nôtre.^?

Franz ne répondit point. Une fois la lettre décachetée, il avait achevé de l'ouvrir, et ses yeux s'y étaient portés avec distraction. Par un hasard étrange, la lettre parlait de la fête de Geklberg, et annonçait positivement la visite de Sara.

Bien pins, elle prophétisait, en termes précis, la dernière proposition que Sara venait de faire.

Elle était d'une écriture inconnue à Franz, et, dans ce premier moment, il n'y découvrit point de signature.

Voici ce que disait cette lettre :

« Une personne qui a ses raisons pour porter h M. Franz un intérêt sérieux, croit devoir le prévenir qu'une invitation lui sera prochainement adressée pour assister à la grande fête que les banquiers Geldberg, Reinhold et G* doivent donner à leur château d'Allemagne.

» 11 n'y a aucun inconvénient pour M. Franz à accepter celte invitation, mais on doit le prier en outre d'anticiper sur le départ commun et de quitter Paris avec la famille de Geldberg. Là est le danger, c'est un danger de mort! »

La phrase et la page finissaient ensemble à ce mot.

Franz froissa la lettre et la mit dans sa poche.

Sa tête se pencha sur sa poitrine; cette bizarre concordance des paroles de la lettre avec celles de Petite le plongeait dans un inexpriciable élonnemeat.

22 ciNQi'iÊ'.îE PAr.îie.

— En! bien... dit Sara.

La volonté de Franz était de refuser, mais il ne répondit point encore.

Il rêvait. Dans sa rêverie, il ouvrit la seconde lettre comme il avait ouvert la première.

— Vous choisissez un singulier moment, murmura Petite, en souriant, pour dépouiller votre correspondance!...

Franz n'entendait pas. Il jeta les yeux sur la seconde lettre qui contenait seule;nent deux lignes d'une écrilui e fine et mignonne.

A peine eut-il parcouru ces deux lignes, que sa physionomie changea; sa joue se couvrit de rougeur.

— Eli bien!... répéta Sara, j'attends voire réponse, Franz...

Et comme le jeune homme hésitait encore, elle ajouta :

— Je vous demande si vous vouiez... — J'ai entendu,j'aientendu! interrompit Franz précipitamment, j'accepte et je vous rends mille grâces... J'irai, oh! j'irai!

Il y avait dix minutes que madair.e de l.aurens était partie.

Franz restait seul; il tenait à la main la seconde lettre ouverte, et ses yeux semblaient ne point pouvoir s'en détacher.

Deux ou trois fois, depuis la sortie de Petite, il avait approché le papier de ses lèvres pour le baiser tendrement. La lettre ne parlait pourtant point d'amour; elle ne contenait qu'une seule phrase ainsi conçue :

« D... d'A... prévient M. Franz que son départ de Paris e.st avancé de quelques jours; elle se rendra on Altemagne avec la fiimille de Geldberg. »

— ii^O! aussi! murmura Franz; conamc tout e'ar-

LE MYSTÈRE DE LA TniMïft. S*

rnnîîfi pour moi dans cette bipriheureiisp semaine!... j^iai, je la verrai... Puisse la fête durer bien longifirips!...

Il resta encore deux ou trois minutes pensif et perdu dans sa méditation joyeuse, puis un nuage vint à son front.

— Mais cette autre lettre!... peiisa-t-il, que veut dire cet avis menaçant, et qui donc peut in'écrire ainsi?...

Il chercha la lettre sur la table et sur le divan, où il sVtait assis auprès de Petite; il finit par la trouver froissée et c!ianp;ée en informe chiffon dans la poche de sa robe de chambre.

Il la déplia; il la relut lentement et avec attention.

C'était étrange! étrange. La lettre disait tout, et la nîenace qu'elle contenait empruntait à la vérité dos autres assertions une importance réelle.

Mais de qui veuait-elie?

Après avoir relu, Franz regarda l'adresse, ce qui ne lui apprit rien. Com.ne le sens était Hni au bas de la première page, Franz ne s'était point avisé de chercher plus loin.

En ce moment, et purement au hasard, il tourna la feuille.

Une exclamation s'échappa de ses lèvres.

La lettre n'était pas achevée. Elle contenait encore plusieurs lignes suivies d'une signature.

Franz lut avidement; la lettre disait :

« Monsieur Franz sera porté peut-être à mépriser cet avis, parce qu'il est brave et amoureux du danger, mais le danger ici n'est pas seulement pour lui; mademoiselle D. d'Au... f^iit partie des invités qui doivent partir avec les Geldberg; elle partagerait le péril et ce serait sur sa tête que retomberait l'imprudence de M. Franz »

■il CIÎSQUISiME PAUTiE.

— II sait touU... luuriimra ce dernier avec stupéfaciion!

Le hasard semblaitse charger de prouver une à une toutes les assenions de l'écrivain anonyiue. Il annonçait la visite de madame de Laurens, madame de Laulens éiait venue; il prédisait Tiiivitaiion, l'invitation avait été fai(e pour ainsi dire dans les termes mêmes de sa lettre; i! parlait enfin de mademoiselle d'Audemer, et Denise venait elle-même certifier son dire en quelque sorte et lui donner un dernier certificat de sincérité.

Mais, si bizarres et inexplicables qu'elles fussent, ces coïncidences ne causaient pas seules la surprise profonde de Franz. C'est à peine s'il s'en rendait compte en ce moment.

Il hésitait; il ne savait plus ce qu'il devait faire par rapport à ce voyage; mais son irrésolution n'était point réfléchie. Il n'y avait en son esprit que confusion et trouble; il ne pensait pas.

Ses yeux, grands ouveris, resîaicBt cloués à la signature de la lettre.

Ce n'était pas un nom. C'était deux mots qui résumaient pour lui toutes les émotions des jours précédents, deux mots qui le fascinaient, qui faisaient battre ses tempes, qui le ramenaient au plein milieu de cet impénétrable mystère dont s'enveloppait son avenir.

La lettre était signée :

Li: CAVALIER ALLEMAND.

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