‹ Le fils du diableChapitre 29 sur 57 · I. — Le trésor · texte numérisé non relu

I. — Le trésor

Le mois de février avait enlanié sa seconde moitié depuis plusieurs jours.

Paris s'occupait éiiorménienl de la grande fcle du château de Geidberg, dont la renommée racontaitdes merveilles.

L'émotion que causeut chez nous certains événements n'est pas toujours en raison directe de leur importance. Tout, en notre temps, a besoin d'être lancé. Tragédies classiques, nains du Canada, cirage anglais, pianistes en bas âge, acteurs, auteurs, inventeurs, héios civils et militaires, polkas, mazurlcas, redowas, hon'.élies académiques et discours-ministres, tous hommes et toutes choses implorent humblement l'air banal de la publicité.

L'annonce oumibus est la gloire; et la voix du peuple, la voix de Dieu, est désormais une marchandise dont on peut acheter un petit morceau pour quinze sous

Tl SIXIÈME PARTIE.

Une seule chose peut se passer de ces fanfares quoluliennes que la moderne Renommée trompette à tant la note, c'est la nouvelle d'un grand désastre.

Ici la presse peut se taire; sa voix est vaine : son cri n'ajoute rien à la clameur commune. Ecoutez! il y a vingt hommes tués, cinquante blessés! On a vu de pauvres petits enfants morts entre les iras de leurs mères! et les jambes rompues! et les pleurs! et le sang!...

Cela glisse le long des grandes routes avec la rapidité du télégraphe électrique; cela se sent et se devine; les choses inanimées en parlent. A ces récits lugubres, dont chacun est friand à son insu, toutes les puissances du globe réunies ne sauraient point barrer le chemin.

Ils passent de bouche en bouche; on frémit à les écouler; on les répète, on les brode, on les amplifia'; et, si le sinistre est de taille convenable, l'univers obtient ce résultat capital que deux ou trois millions d'oisifs ont passé leur journée sans trop d'ennui.

Mais à toute autre nouvelle il faut prêter secours, et c'est la presse qui dispense d'une main souvent peu équitable la lumière et l'obscurité.

Des faits graves ont lieu que nul ne soupçonne, et tout il coup un évéïienieni insignifiant survient qui est dans toutes les bouches.

Quiconque veut faire parler de soi sans se noyer, sans se pendre nu sans laisser ses os, à la fleur de l'âge, sous les décombres d'une maison écroulée, doit rechercher les bonnes grâces d'un journal.

Ce que le journal prend sous sa protection vit vingtquatre heures, et c'est énorme! Tel causeur à la mode peut même, s'il le veut bien, vous donner une gloire (|ui dure toute la semaine. Enfin, celui que le public a choisi pour son Mentor préféré, l'homme qui, à force d'espiii, de verve et de style, a saisi pour un temps le sceptre envié de la critique, Jules Janin, par exemple.

LES nA.TAUUS DE in.UTHAUPr. lu

pourrait exécuter ce tour de force de vous faire exister juscju'ii la fin tlu mois.

Le journalisme daignait entourer de sa souveraine bienveillance la fête de Ge!dl)erL^ Grâce à M. le comte de VlireUine, qui éiait très-répandu parmi la gent quasi littéraire, les i!)agni{j(eiices du vieux château. d'Allemagne avaient fourni déjà bon nombre de faits- Paris, Isidore Chauvinel et Sigismond Co'Hieiin, ces deux gros liomr.ics qu apprennent Iiebdoiiiaflairemerit aux épiciers ce (|ui se fait dans le grand inonde, en avaient parlé deux fois chacun dans leur feuilleton.

Le f ?/?■/■ faisait trêve; on laissait le 5/:>ornranquiIie. et au lieu de barbarismes anglais les lions du boulevard essayaient de baragouiner des barbarisiues allemands.

Une fois le premier pas fait, Paris s'engoue, D'eu sait coii'.me! Geluberg faisait fureur; des récils miraf uleux couraient depuis les plus nobles salons jusqu'à la modeste arnère-bouiique.

Le bon goût était de savoir; i! n'était pas permis (i'ign irer, et quiconque eût paru n'être point au fait aurait passé sur-le-champ pour un sauvage ou pour un habitant du quartier Moutletard.

Si Grimin eùi existé à cette éjioijiie, vous eussiez eu ceriiiineiiient une de ces lettres liiics et charujantes dont l'apparition est une bonne foriune pour les lecteurs élégants; mais Grimin ne devait ressusciter qu'à la fin de 1845...

El \rainieiii c'était un beau sujet de causerie! Paris s'efct ému souvent pour beaucoup moins, et il y avait dans ceite fête des profusions royales digues d'exciter la surprise de notre âge économe.

Nous ne citerons qu'un fait : la inaisou avait envoyé des invitations nombreuses à l'élite de la société parisienne; c'était, on s'en souvient, des actionna res de choix qu'il lui fa'lait; sur la liste on ne voyait fjue

Lt FILS Di; UIAUUt. r. vil. t)

Ik SIXIÈME PAmiE.

(lues, marquis, généraux, pairs de France; les petits vicomtes n'éîaicnt que pur fretin.

Ouclques-iins avaient refusé, mais beaucoup avaient accepté. An jour dit, des chaises de poste, envoyées par la maison elle-même, s'élaicnt présentées devant rhôîel de chaque invité. Ces chaises de poste, voyez l'excès de délicate courtoisie! éiaiont toutes tind)rces aux armes des famil'es qui devaient ne les occuper qu'un jour.

Sur la roule, en France et en Allemagne, toutes les anborires avaient été retenues: partout, de riches repas, prépaies par les illusirations culinaires de la capitale, attendaient le passage des nobles voyageurs.

Encore une fois, c'était royal et les gens qui se condiiisent ainsi, financiers ou non, méritent bien le bndi qu'on fait autour de leurs largesses.

Aussi le succès éiait-il complet, les femmes portaient des chapeaux à la Geldberg; les hommes se boutonnaient dans (les Iwines à la Geldberg.

Il y avait déjà des bonbons, des charlottes et des suprêmes à la Geldberg.

On s'occupait d'établir des pendules, des toilettes, des fauteuils, etc., le tout à la Geldberg.

Les marchands d'estampes avaient la lithographie du vieux manoir; un Strauss quelconque publiait d'avance en walse les souvenirs de Geldberg; et le grand Musard faisait rayonner le nom de Geldberg en tête de ses plus fulgurants quadrilles.

Geldberg! Geldberg! on n'entendait que ce n)ot, on ne voyait que ce mot. C'était une fureur.

A Paris, les bals et les concerts se traînaient, tristes et honteux; les gens sachant vivre avaient pudeur de s'y moiiirer; car c'ota.t dire : Nous ne so:nmes pas à Geldberg.

Sur le boulevard Ita'ien, on ne voyait plus guère que des gants jaunes ayant servi deux fois, et des

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I)ot(es revernies; le foyer de l'Op/ir.i faisait peine à coiilempler; Paris n'était pl;i.s dans Paris.

Car aux époquesoù noire fasiiionseporteen masse sur un point quelconqne du globe, ce ne sont pas les ai)senis seuls qui nous manquent. Nous savons des cravaciies nécessiteuses et des éperons indi^jents qui, ne trouvant point d uis leur liourse vide do (pioi francli r la banière, se coulentent de fermer leurs pcrsieniies et de faire les morts. Les plus spirituels profitent de ces occasions pour rencontier un o;arde du commerce et huaier un peu le ban air de Clicliy.

Ces lions malheureux sont aux véritables lions ce que les marmottes sont aux hiiondelles.

Hironkdlcs et marmottes disparaissent en effet pendant la moitié (le l'année : les unes s'envolent vers le beau soleil; les autres jeûnent, engourdies, dans un trou.

Il y avait, du reste, deux classes d'invitat'ons bien distinctes. Les élus d'abord, à qui tous les honneurs étaient prodiijués : ciiai^es b'asonnées pour faire la roule, et, à l'arrivée, logement splendile entre les murs du château restauré.

Le nombre de ces invitations était naturellement assez limué; les invitations de seconde classe se multipliaient, au contraire, presque indéliiiiment.

C'étaient de simples cartes d'adinssion aux ba!s, aux grandes chasses de la forêt, aux spectacles, et générale:nent à tous les épisodes de la fêle qu'on avait jugés ne pouvoir se passer de foule.

On n'avait pu jouer sur les lettres adressées personne lement aux nobles amis de la maison; mais, quant aux invitations de second ordre qui donnaient droit encore à de bien beaux privilèges, la spéculation s'en était emparée avec ferveur.

Cela se vendait à l'instar du bitume et de la houille. Comme la vogue s'éla t liéchMée loit d'un coup, on av.iiî obtenu dès ics premiers jours des béiéliccs fort

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respectables. Les jours suivants la priiiiC avait monté, monté si bien, qu'au monient où nous sommes arrivés, les caries qui restaient dans la circulation alleigna:enl des prix fabuleux.

El vraiment, à (juelque taux que ce fût, n'en avait plus qui voulait. Tel Ang ais ouvrait en vain son portefeuille bourié (le bank-notcs; telle Risse, prince et arrièrc-rousin de son empereur, comme cela se doit, olTi ail inuiiiemeni la valeur d'une douzaine de paysans.

On racontait tant de choses inouïes! La fêle durait déjà depuis plus de huit jours, et à uiesure que les nouvelles arrivaient à Paris, les désirs surexcités se th.ingeaienl en lièvre.

Les départs coiiiniiaient. La route d'Allemagne était in< essaniment sillonnée par toutes sortes de véhicules. Les dili^^ences de iMeiz étaient irop petites pour le nombie des voyageurs qui, après s'éirc ruinés pour acheter leurs cartes, faisaient des économies sur les moyens de transport.

Un fait singulier, c'est que l'émotion causée par celle féie fashiouiible avait pénétré surtout dans le lieu le moins fashionable de Paris.

Aucun quartier de la vilie ne s'en ressentait p'us vivement que le Temple.

Ce n'est pas que le pauvre bazar comptât beaucoup de ses brocanteurs au nombre des heureux invités; mais, pai mi ses habitants, un grand iiO!i;bre d'.nléréis divers se rattachaient, de manière ou d'autre, à la féie.

Aous avons vu déjà partir pour l'Allemagne Mâlou et Piioiis avec leurs sultanes favorites, en compagnie de Fritz et de Jean liegnault.

Une semaine environ api es ce départ, nous aurions pu assisier à une petite scène qui piésageait au Temple la perte d'un de ses iidèles.

C'était un matin, vers neuf heures. Le bonhomme

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Araby venait d'arriver à sa bo'Uif|iie et avait donné l'ordre à la Ga'ifarJe étonnée de fermer la porte de la rue.

Quand elle eût obéi, le vieillard la prit par les épaules et la ponssa dans le petit niaijasin où il n'y avait I)lus que (l'iinmondes lambeaux, impossibles à vendre.

Depuis huit jours, enelTei, le juif opérait une sorte de déméniijjemenl; il emportait chaque soir le plus quM pouvait d'objets sous sa houppelande râpée. Le jour, il envoyait chercher par Nono la Galifirde ses acheteurs ordinaires, et il ven hiii sans relâche.

Quant aux einpninieurs, ils n'avalent pas beau jeu; Araby ne prêtait pins.

On avait beau lui proposer des intérêts e^orbiianis, il ne se laissait point séduire.

Chaque jour, une heure ou deux avant de se retire»', il faisait clore sa porte et s'enferinait à double tour dans son petit bïneau.

Nono, elle-mè.ui, biet» qu'elle eût tâché de voir, poussée par sa curiosité «i'enfaul, n'aiirait point su dire ce que le vieillard faisait seul aiisi pendant ces deux heures.

A travers les fenses de la porte du magasin, elle avait enirevu seulement son maître se glissint vers ce coin du bureau où les ioqaes amoncelées al teignaient le plafond.

Mais le ref;<trd de la petite fille ne pouvait point pénétrer jusqu'au coin lui-même; elle perdait de vue le bonhomtne au milieu de la chambre, et ce qu'elle Biiiendait alors ne lui apprenait rien.

C'éta t nn bruit périodique et sourd qui durait jusqu'au coup de quatre heures.

A quatre heures, le vie.ilard revenait à sa place accoutumée, où xNono le voyait s'asseoir tout essoufflé; il essuy lit son front baigné de sui?ur d'une main tremblante, puis, api es s"èire reposé quelques in-

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sianis, il échappait comme d'iiabiiuile par les derrières (le la RdtoïKJe.

Il va sans diie qu'il îï'oubliait jamais de refermer la iiorte (ie son bureau.

Le matin dont ncius parloiis, Araby nVnvoya point chercher ses atheteurs, il n'avait plus rien à vendre.

Dès qu'il fut seul dans son bureau, il se dirigea vers le monceau de guenilles qui cachait son coflreforl; i! ècai ta les loques comme nous l'avons déjà vu faire une lois, le jour où M. le baron de Rodach vint lui demander cent trente mille francs.

Mais il ne les écarta pas précisément au même endroit, et au lieu de découviir la caisse seulement, il mil à nu le sol.

A l'aide d'une vieille lame de fer sans manche, il descella de-.ix carreaux qui joigna eut leurs voisins, mais que nul ciment ne retenait.

Sous les carreaux, il y avait deux petits bâtons croisés. Araby les enleva.

11 était en présence d'un trou assez profond qu'il avait creusé de ses mains. C'était à cette tâche qu'il employait, depuis huit jours, la dernièie heure de si journée. A côté du trou se trouvait encore la terre qu'on en avait extraite.

Araby se releva et ouvrit son coffre-forf.

11 y introduisit ses mains qui frémissaient par intervalles, et semblaient communitiuer àiouison corps des secousses nerveuses.

Il rauiena sur le devant des planchettes tout le contenu de la caisse, consistant en cinq ou six paquets de très-petite dimension, faits à l'avance et ficelés soigneusement.

Les plus gros de ces paquets étaient lourds au loiiclicr et semblaient contenir des rouleaux d'or; dans les autres, il n'y avait que des pa|)iers, des billets de banque peui-èire, car le bonhomme les contemplait avec un étrange a:uour.

LIS BATAHDS DE BLUTHAUPT. 7J

Il re>lix durant quelques minutes devant son liiîsor, ainsi arrangé, comme on demeure, tiiste et niuci, devant tin ami cher qiii porte un costume do voyage.

La bouche hésite à s'ouvrir, quand elle va prononcer des paroles d'adieu.

Il y avait sur le visage du vieillard une douleur profonde et solennelle.

Ses mains se joignirent; un gros soupir souleva si poitrine; il se prit à parler doucement en langue allemande; sa voix trouvait des accents tendres et mélancoliques.

On eût dit la plainte d'une mère auprès dit berceau de son enfant décédé.

Il prit les petits paquets l'un apiès l'aulre, et les déposa au fond du trou avec précaution, comme s'il eût craint de leur (idre éprouver un choc; une fo s le dernier paquet enfoui, le vie.llard s'agenoriilla, et mit sa tète chenue au niveau du trou.

— Oh!... oh!... lit-il en un géinissenient, si je ne vous retrouvais pas...

Il fit un signe de lèle caressant, et envoya de la main un dernier baiser à son trésor.

En deux ou trois minutes, !e trou fut eniièreinent cotnblé, à l'aide de la terre réservée pour cet objet.

Le vieillard y allait maintenant résolument, et avec une sorte de fièvre.

Les carreaux reprirent place à leur tour; l'œil le plus cureuxet le plusexcercé n'eût pont découvert facilement la trace de Topératioii pratiquée.

Araby saupouiira de poussière tout le tour de la caisse, et regaj;na son vieux fauteuil de cuir, sans se donner la peine de (ermer le coffre-fort, vide maintenant. Quand il s'assit devant son petit cojuptoir, dont la demi-lune était close, de grosses larmes coulèrent le long des rides de son visage.

Quchpies minutes se passèrent encore dans ce désespoir niorno.

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Puis le vieilliird oiivrii la porte ;i sa petite sorvante.

— P.iressense! dii-l par habiinde, qu'as-tu fait, aiijourd'iihi, poiir gnf^'ncr le pain que tu manges?... paresseuse el goiirmaîidc!

La paiivio enfant, cliiHive et niajrrre, répondait VM' son seul aspect à Tune au moins de ces accusations.

— Va vite, reprit Araby, nie clierclier un revendeur de ferraille au Pou volant.

La Galifarde sortit.

Araby enfonça sur ses yeux sa casquette de peau, et traversa derrière elle !a place de la lioionde, en se dirigeant vers le centre niên-e du marché.

On ne l'avait jamais vu se nmntter ainsi au milieu du jour. Clio.'^e bien |>lus étrange, il laissait sa bouli- (|iie ouverie et abandonnée à la merci du premier venn.

Les gamins du Temple lui improvisèrent, comme loujouis. une escorte bruyante; quand il entra dans le marché, tout le mondi\ marchandes et revendeurs, se Joignit aux enl'anls pour saluer son pussige.

il continuait sa route, chancelant, plié en deux, mais impassible au milieu de toutes ces clameurs.

Il atteignit enlin la baraque centrale, contenant le bureau de l'inspection.

On fait aiilichambre là comme dans tout niinisière. Araby, humble et patient, attendit son tour dans un coin.

Quand son tour fut venu, il s'approcha de l'employé et lira de sa poche un petit papier couvert de cil lires.

— i\!onsieHr, dit-il en soulevant à demi sa casquette, i'ai payé un franc soixante-cinq cenlimes pour mon loyer de la présente semaine, et je suis forcé départir anjour<l'liui mêine. — Eh bien! demanda l'inspecienr. — Mon bon monsieur, il reste trois jours à courir... cela donne vingt-trois cc.ili ;ies ciiiquinte-

LES B\TAUDS DE BLUTil \l l' I'. bl

pl centièmes par chaque jour, ce qui, niulliplié par !>, fournit soixante-dix centimes soixante et onze ilièmes... je snis trop j'iiuvre pour vous laisser . < t argent-là. — Vous ne pouvez ignorer, lit obser- \('r l'Inspecteur, que la semaine commencée... — ( 'est (piatorze sous qa'oii me doit, interrompit le \ieillarfl; je (lis qu.itorze sous, car j'abandonne voionliers les soixan;e et onze centièmes. — L'adminisiialion ne peut pas,.. — L'ad iiinisiral'on est riche, mon bon mousieur, et j'ai bien de la peine à gagner ma vie! — A un antre! dit l'inspecteur.

Araby se craiiponna des deux ma:ns à la barrière de planches qui sépare l'inspecteur du public.

— Vous ne pouvez pus nie refuser ça! s'éiria-til, l'argent du pan\ie ne pioliie pas... Tenez, je veux bien y meure de ma poche... rendez-moi cinquante centimes, et tout sera dit!

L'employé, qui avait souri d'abord, fit un geste d'impatience.

Les voisins d'Arahy, qui tons avaient quelque chose à demander, le prirent par les épaules et le poussèrent dehors. Arahy fit vivement le tour de la baraque et présenta sa face ndée à la fenêtre qui s'ouvre du côté de 11 Uotonde.

— Moii bon monsieur! s'écria-t-il d'une voix lamentable, je dojiue tout pour huit sous!

L'insp -cteur se leva et ferma la fenêtre. Les doigts crochus de l'usurier battirent la générale sur les carreaux.

— Voyons! six sous! cria-t-il à travers les vitres; six pauvres sous!

Quand il vit que personne ne lui répondait, son humilité feinte se changea en colère; il grinça des dents; il ferma ses poings étiques et prit le Ti èà-Haut à témoin de l'injustice du Publicain.

Les gamins l'entouraient et tirai;laie;it le drap mîir (!esa houppelande, en criant :

S2 SIXIÈME PAUriE.

— Auguy!... Angiiy!...

Il reprit, de guerre lasse, le chemin do la Rolondo, nienaçaiil du poino; ses persécuteurs et groiiimela it. des lîialédiclions bibliques.

Le marchand de ferrailles Tallendait dans soi échoppe.

Il vendit, après d'interminables débats, sa caisse» de fer et les rjiienilles qui Tentouraient.

Puis il resta seul dans sa boiili(iue complètement vide.

La petite Galifarde se tenait tapie à sa place ordinaire, derrière la porte du maj^asin. Ses grands yeux effrayés étaient fixés sur le vieillard; e:le devinait; sa terreur était profonde. Elle sentait par avance l'angoisse prochaine de l'abandon et du dénùinent.

Araby faisait le tour de son bureau vide, et une force niys'.éricuse l'attirait toujours à l'endroit où avait été sa caisse; il grommela des paroles sans suite, et ses gestes étaient fous.

Plus de vingt fois il se diri'j;ea vers la porte extérieure, eiplus df vin^tfois il revint dans ce coin aimé, où il laissait son ànie.

Enfin, il fit sur lui-même un cITort violent et franchit le seuil.

La petite Nono s'élança vers lui, les larmes aux yens.

— Vous partez, dit-elle, vous ne reviendrez plus!... que vais-Je devenir?

Le vieillard la repoussa, mais sans rudesse.

— Fainéante! grommela-t-il, et pointant je ne peux pas la laisser ainsi sans ressource!...

Il fouilla dans la poche de sa houppelande et en retira une poignée de gros sous.

Parmi cesgios sous, il choisit, après un minutieux examen, le plus mince et le moins marqué.

— Tiens, dit-il avec une paternelle bonté, paresseuse!... voilà qui le donnera le temps de chercher une uutie place.

LES BATAnns DE BLCTUAUPT. > 'i

1! sY'cl.appa en loiilf liàie, soit pour ne po^r.t i<'vciir sur son nioiivoment de générosilé prodigiu', soii pour se soustraire aux ren;er(îii;eji!s de la Gaiifarde.

11 aval! soixante-dix ans; c'était le premier sou qu'il dntinail de sa vie!

Ce jour là, pour la dernière fois les gamins (!» Temple, liant ei criant, firent la conduite au bonboiîime Aral)y.

On ne le vil pUis, vers neuf heures et demie, déboutlier tous les matins par la rue de la Petite- Cord( rie.

Jusqu'à la fin de la semaine, son échoppe resta iiioccupéf , puis un auire locataire vint ^y installer.

Ce nouveau locataire, que chacun connaissait dans le marché pour un pauvie homme, n'y resta pas longtemps, il (lispaïut au bout de quinze jours, et bien, des gens préiendireni, depuis, l'avoir rencontré dans un tiplendide é(|U!page.

Muis les rumeurs qui courent sont folles! Le jour où le bonhomau' Arahy ab.mdnnna la R(t!oude (!ii Temp'e, n'y eut-il pas un marchand d'iiabiis ambislantqui affirma l'avoir rencontré dans une magnifique chaise de poste, au delà de la barrière de La Villetie, sur la route d'Allemagne?...

La cliai.se de poste galopait, traînée par quatre fringanlschevaux.et le honhomme Araby, habillé comme un monsieur, s'étcndaii s^ns façon sur les coussin,-^, au milieu de deux ou trois beies dames.

On rit beaucoup de ce marchand d'habits qui ava t sans doute trop bu à la barrière. Voyez un peu, le bonhomme Araby dans une chaise de poste avec de belles dames!...

Quoi qu'il en soit, Ihistoire du locataire, successeur d Araby et de son équipage passa an nombre des chroniques du Temple. On disait volontiers que !e vieil usurier avait enfoui un trésor sous les caireuiiX

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de sa boatiqiio et que l'équipage eu question n'avait pas d'autre origine.

Et il y avait presse pour louer celte bienheureuse clioppe.

Chaque locataire qui parvenait à s'y insialler en retournait religii'usement tous les carreaux.

Mais on ne troiivaii rien. Il n'y avait janiais eu là de trésor, ou bien rhomnie à l'équipage avait tout pris.

L'hoaiiiie à l'équipage se nommait Romain, dit Batailleur; c'était l'ancien époux de Joséphine, protectrice de Polyie et marchande de frivolités au carré du Palais-Royal.

Quant au bonhomme Aiaby, nul ne se vanta de l'avoir aperçu, depuis la fameuse rencontre en chaise de poste.

Personne au Temple ne l'a oublié.

Les uns disent qu'il est mort.

Les autres racontent (pie, vers minuit, à la lueur tremblante du gaz, on voit encoie parfois devant la Roionde, sur la place déserte, un vieillard courbé en deux qui cherche les sous perdus entre les paves...

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