XV. — Paris, Londres, Amsterdam
Madame de Laurens prit le fauteuil que Reinhold lui oflrait.
— Je viens ici, dit-elle en s'asseyant et couune si elle eût senti le besoin d'expliquer sa présence, pour remplacer mon mari dont les intérêts sont indignement lésés pai- la conduite de ces messieurs... j'ai d'ailleurs le droit de m'asseoir à cette i)lace,ajouta-telle en s'adressant au madgyarqui gardait son air rébarbiuif, en ma qualité de fille et d'héritière de Mosès Geld.
Yancs s'inclina, roide comme un élève de l'école polytechnique.
— Eh! chère enfant! s'écria Van-Praët, permettezmoi de vous appeler ainsi, à moi qui vous ai tenue si souvent sur mes genoux... Bon Dieu! qui donc auiait l'idée de se plaindre de votre aimable présence!... Bonjour, savant docteur... je ne puis dire toute la joie que j'éprouve à vous revoir!... Allons! à part Mosès Geld, notre respectable doyen, qui, je l'espère, jouit d'une heureuse vieillesse, et le i)auvre Zachœus Nesnier, il essuya une larme réelle ou fantastique, nous voilà tous réunis encore une fois!... Je puis vous affirmer, mes pauvres bons amis, que nous ne venons point ici avec des pensées hostiles... — Parlez pour vous! interrompit sèchen.cnt le madgyar. — Fi! sei-
LK MYSTKl'.I-: OE LA TRINITÉ. kl
gneiir Yanos! répliqua rexcellenl Hollandais, dont ia parole se faisait à chaque instant plus onctueuse, gardez-vous d'enlever à cette lieureuso entrevue son caracière tout aiiiical... Je crois comprendre que notre chère Sara est dans le même cas que nous.,. Hélas! J'intérèt diviso comme cela les familles!... mais si son affaire est aussi simple que la nôtre , je veux que nous soyons tous d'accord avant dix minutes. Il adressa un doux sourire à madame de Laurens.
— Procédons nn'lhodiquement, rei)rit-il, et puisque nous avons une dame parmi nous, cédons-lui la parole, comme l'exige la galanterie. — La coutume de la maison, répondit Pcliie d'un accent libre et ferme qui eût fait honneur à un avocat, éiait, à ce qu'il parait, de déléguer un de ses membres, qui avait charge (le s'occuper d'un ou plusieurs comptes particuliers... — C'est parfaitement exact, interrompit Van Praët; car, depuis la retraite du vénérable Mosès, je n'ai eu de rapports qu'avec mon jeune ami Abel. — Moi, j'ai eu le malheur de traite- avec cet liomme! ajouta Yanos, en montrant du doigt sans façon M. le chevalier de Reinhold.
Le chevalier eut la force de sourire.
— Moi, poursuivit madame de Laurens, j'éiais en relations directes avec le docteur José Mira, et Je dois dire f|ue j'avais en lui une conflance aveugle... Voici ce qui s'est passé... le docteur a feint une absence; il m'a dépêché un agent qu'il avait préalablement mis au fait de certains mystères, intéressant M. de Laurens...
Petite ne se troubla point, en prononçant ces paroles.
— M. de Laurens! continiia-t-elle en s'échauffant à froid, un mourant couché sur son lit d'agonie et dont le docteur Mira, en sa qualité de médecin, connaît mieux que personne la position désespérée!,.. Ah! Monsieur, s'écria-t-elle en s'adrossant tout à coup
A8 CI^•nulK^JE partie.
au docteur, ne pouviez-vous le laisser finir en paix
une vie d'angoisses et de çoaffrances! il avait encore
quelques jours à passer sur cette terre!... vous les
avezeinpoisonnés!
Elle s'arrêta, comme si son émotion l'eût suffoquée.
Ces paroles faisaient sur le madgyar une impress'on visib'e; il la regardait, ébloui par sa beauté merveilleuse, et, un instant, il oubliait sa propre colère pour épouser le courroux de Sara.
Reinliold s'applaudissait à part lui, et jouissait de ce résultat précieux.
Ouaiii au bon Van Praël, il essuyait ses yeux secs avec son grand foulard.
— Messieurs, reprit Sara en s'adressant aux deux étrangers, vous êtes les anciens amis de mon père... je vous regarde comme étant presque de la famille... devant tous autres, j'aurais trouvé la force de me taire, mais je sais bien que je puis parler devant vous... Oui, cet hdmme a choisi un de ses pareils, rompu à l'astuce et à la tromperie!... il me l'aenvoyé, à moi, pauvre femme sans défiance!... j'ai vu avec terreur enire les mains d'un inconnu des secrets qui pourraient perdre mon uia;i!... Il a menacé, j'ai cédé, et monsieur le docteur doit avo r mainienaut les cent mille écus arrachés à une feunne qui était son amie!
La voix de Pet te, où il y avait des larmes, était plus éloquente encore que ses paroles.
— C'est odieux et lâche! s'écria le madgyar en serrant les poings.
Reinhold et Abel gardaient la silence.
— Oh! (ioctf ur! cher docteur! murmura Van Praët, êles-vous bien capable d'une action si noire?..,
Le docteur baissa les yeux; les paroles se pressaient sur sa lèvre tremblante el bicmie; mais 11 les contenait énergiquement, cl affectait une rés gnatioii grave et sombre.
LE MYSTÈr.E DE LA TRINITÉ. h9
La comédie débordait dans celte scène qui voulait toujours tourner an drame. Une chose étrange, c'est qu'on y parlait de vol, et que ce mot, accueilli avec indignation par la moitié au moins des assistants, aurait dû être écrit en belles lettres d'or sur les murailles de la salle.
Plaignants ei accusés en étaient tous au même point; pour aicun d'eux, le mot probité n'avait de signification bien précise.
En fait, Abel de Geldberg n'avait aucun crime à se reprocher; mais c'était peut-être la faute des circonstances. Pour trouver un semblant de cœur entre ces six persoiuiages, il eût fallu fouiiler la brutale poitrine du UTidgyar.
Il avait tué, il avait volé; mais tout sentiment n'était pas mort au fond de son âme, et du moins avait-il le courage du bandit.
Les ;îutrcs, à l'exception de Petite, étaient aussi peureux que corrompus.
Ils jouaient des rôlc^, les uns bien, les autres médiocrement; mais aucun d'eux n'ai ait à la cheville de la comédienne consommée.
Le docteur avait eu raison de se cacher et de fu'r; il était, sans contredit, le plus fort des trois associés, mais les trois associés réunis , en leur adjoignant même le farouche madgyar et l'insinuant Fabricius.
Elle se taisait maintenant; son beau sein agitait l'étoffe de sa robe; elle semblait attendre la réponse de Mira.
Mira ne desserrait pas les dents.
— Comme cela, reprit Van Praët avec sa douceur inaltérable, nous voici ai rangés fort symétriquement: trois contre trois... la cause de notre chère Sara me paraît jugée... elle a raison, cent fois rason... \. votre tour, notre Yanos! — J'ai déjà parlé, répliqua celui-ci, et je n'aime pas à parler deux fois... Mon histoire est d'ailleurs celle de la fille de Mosès Geld...
.50 ClXQLiJKME PAUTIC.
lin homme, que je connaissais déjà de nom, est venu vers moi de la part de Regnault. — Reinhold... murmura le chevalier. — Reinhold ou Regnault, répliqua Yanos durement, c'est le nom d'un infâme coquin!... qu'on ne m'interrompe plus! Cet envoyé s'est servi auprès de moi de moyens dont il ne me plaît pas d'expliquer la nature...
Sa voix trembla légèrement, comme il prononçait ces paroles, et son front s'empourpra davantage.
Il enfonça son calpatk sur les mèches épaisses de .ses cheveux, et reprit en relevant la lèle :
— Peu iiriporleni les détails!... ces traites étaient à Paris chez mon homme d'aOaires, et aujourd'hui même, en cas de non payement, on devait commencer les poursuites... Votre envoyé, monsieur Regnault, est parvenu à m'exlorqner un blanc seing dont il s'est servi pour retirer les traites des mains de mon agent... et quand je suis arrivé h Paris, suivant de près les traces de l'escroc, il était trop tard!
Malgré son épouvante, Reinhold eut envie de rire, tant le tour lui sembla parfait.
— Affaire jugée! dit le gros Van Praët qui s'administrait, de son autorité privée, l'office de président. Quant à moi, ma position était exactement la même que celle du vaillant Yanos... Il paraît que la maison de Geldberg a d'excellents et nombreux agents diplomatiques... celui qui s'est présenté chez moi ne m'était pas absolument inconnu... jp dois dire que c'est un gaillard extraordinairement habile!... Il m'a demandé un pouvoir pareil à celui dont vient de nous parler le seigneur Georgyi, car mes traites étaient aussi à Paris, chez un homme d'aflaii-es qui devait en exiger le payement intégral aujourd'hui, souspeiuede poursuites définitives... Le cher Yanos et moi nous avions échangé, à ce sujet, une correspondance toutamicale, et nous étions convenus d'agir de concert. Ce pouvoir, de manière ou d'autre, Je l'ai donné...
El quand je suis tombé, comme une bombe, chez mon mandataire, à Paris, mes traites étaient allées rejoindre celles du seigneur Yanos.
Van Praët s'essuya le front et retint la parole d'un geste.
— Voici ce que je propose, poursuivit-il, quand il eut repris haleine; point d'esclandre!... A quoi bon? Nous sommes de vieux camarades. Le cher docteur va rendre les cent mille écus à notre petite Sara; Reinhold restituera les traites du brave Yanos; mon jeune ami, Abel, me remettra les miennes... et nous dînerons tous, ce soir, avec le respectable Mosès Geld, pour céléiner notre réunio!i!
La sentence était, à coup sûr, toute remplie de mérite et digne du sage roi Saioaion.
Néanmoins, aucun des trois associés de Paris ne sembla vouloir y acquiescer.
Le madgyai- attendit une seconde entière, après quoi sa patience fut à bout.
Il déboulonna les rcers de sa redingote, sous lesquels se cachait une paire de pistolets.
Reinhold aurait voulu être au Canada.
— Faites ce que vous voudrez pour les autres, dit Yanos; mais rendez-moi mes traites, ou je vais me faire justice moi-même!
Il prit à la main un de ses pistolets. Reinhold, saisi d'un ireiiiblenient impossible à réprimer, se cacha derrière le fauteuil de Petite. Le conciliant Van Praët s'interposa encore une fois.
— La paix! dit-il, la paix! noble Yanos.,. Refermez votre redingote et seirez ces ustensiles qui ne sont pas de mise en ce lieu... Nous sommes h Paris, mon cher camarade, et, à Paris, on n'a pas besoin d'armes à feu pour se faire rendre justice. — J'aime à ne compter que sur moi, répondit le madgyar; que cet homme parle sur-le-champ, ou je lui casse la tête!...
Il avait armé un de ses pistolets, et son regard disait que sa menace n'était point vaine.
Avec lui, on ne pouvait compter ni sur la prudence ni sur la crainte. Quel que fût le danger à courir, c;; qu'il voulait faire, il le faisait.
L'excès du péril délia la langue du chevalier. Au moment où il vil le madgyar repousser rudement Van Praëi, qui tâcha t encore de le contenir, il se souleva sur ses jarrets chancelants.
Son regard épouvanté (il le tour de la chambre, cherchant un aide ou un asile.
IMais il n'y avait point de secours à espérer : Abel de Geldberg, pâle, iminobile, crispait ses doigts sur les bras de son fauteuil; Mira tenait toujours ses yeux baissés; il ne voyait même pas la menace suspendue au-dessus de la tête du chevalier.
Quant à madame de Laurens, elle s'était renversée, nonchalante et gracieuse, sur le dossier de son siège; elle attachait sur le madgyar un regard où il y avait de la curiosité et cet effroi mêlé de charme qui prend les spectateurs d'un drame, au moment où l'acteur en scène court un grand danger imaginaire, où il y avait peut-être encore autre chose, car la figure du madgyar était en ce moment magnifique de colère sauvage et d'orgueil indompté.
— Sur mon honneur! balbutia Reinhold d'une voix étouffée, je n'ai pas reçu vos traites, seigneur Yanos. .. — Tu mens! s'écria celui-ci, qui leva son pistolet.
Petite fit un geste de la main; ce n'était pas une prière en faveur du chevalier, c'était seuliuient un signe ind quant qu'elle voulait prendre la parole.
Le pistolet du madgyar retomba, docile.
— J'ignore, dit Petite, si M. le chevalier ment ou nonc. mais l'impatience du seigneur Yanos m'a empêchée d'obtenir la réponse de M. le docteur. — Et moi, celle de mon jeune ami Abel, ajouta Van Praëtj il en faut un peu pour tout le monde. — Monsieur le
LE MYSTÈUE DE LA TIUMTÉ. b'o
(locieur, reprit Sara d'un ton d'ironie amère, prélend-il aussi n'avoir point tonché les cent miile écus? — Je l'affirme sons serment,, dit Mira sans lever les yeux. — Ah! ah!... fit nieinherr Van Praët, et vous, nion jeune ami? — Sur ma parole, répondit Abel, je n'ai pns revu M. le baron de Ro;lach!.>.
A ce nom, prononcé au hasard, toutes les têles se relevèrent d'un commun mouvement. Puis, tous les regards se portèrent sur Abel, interrogateurs et surpris.
Il faut excepter pourtant celui du digne Van Praët, cjui n'exprimait aucun élonnement.
Au bout de deux ou trois secondes de silence, il se passa un fait bizarre. Pour un instant, chaque couple d'adversaires composant ce triple duel sembla faire trêve.
Petite et le docteur échangèrent une rapide œillade.
Le mrdgyar lui-même laissa tomber sur Reinhold un regard où il n'y avaii plus de colère.
Mira fut le premier à reprendre la parole.
— Vous avez dit monsieur le baron de Rodacb, Abel?... prononça-t-il, con)me s'il eût pensé que ce seul nom, répc'io, allait amener une rectification immédiate (!e la part du jeune homme.
Sara, Reinhold et le madgyar tendirent avidement l'oreille.
— Oui, répiqua Abel, j'ai dit M. le baron de Rodach. — Alors, vous vous trompez, répliqua péremptoirement yanos.
Van Praët sourit.
— Mon brave camarade, dit-il doucement, celle fois nous ne sommes pas du nièiue avis... Mon jeune ami Abel a raison... — Non pas! s'écria vivement Petite. — Non pas! répéièreni Reinhold et Mira.
Le madgyar haussa les épaules.
— Il y a loin d'Amsterdam ù Londres, dit-il, et
!)k CINQUIÈME PARTI K.
puisque ce baron de Rodacli élait chez moi jeudi, i. ne pouvait être cliez vous... — C'est clair! murmuri Reiuliold, qui élait bien aise de faire acte d'allié auprès de son terrible adversaire.
L'étonneiîient qui élait sur le visage de Petite et de Mira se changeait en stupéfiuiion.
— Etes-vous bien sûrs de ce que vous dites? murmura machinalement la première. — Aussi vrai que j'existe!... couiniencèient à la fois Aboi et Van Praët.
— Laissez donc! interrompit le madgyar; est-ce bien ce Rodach que vous m'avez envojé, monsieur Regnauli? — Oui, répondiiReinhoUI. —Eh bien! c'est lui que j'ai reçu... Je l'ai vu, je l'airirme... Que dire à cela? — Que je l'ai envoyé à meinherr Van Praëi, répondit Abel timidement. — Et que meinherr Van Praët l'a vu comme il vous voit, ajouta ce dernier.
— Il y a encore à dire, reprit le docteur dont les yeux grands ouverts se fixaient sur Sara, que c'est ce même baron de Rodach que j'ui envoyé, moi, à uiaiiame de Laurens. — Et que, moi aussi, je l'ai vu, appuya Petite, et qu'il était chez moi, à Paris, à l'heure que vous dites, jeudi dernier, 8 février. — C'est impossible! s'écrièrent à la fois Van Praët et !e madgyar.
— Cela est!
Tout le monde croyait rêver!
— A Paris!... à Londres!... à Amsterdam!... murmura Van Praët qui ne souriait plus.
Yanos avait les sourcils froncés et demandait vainement la lumière à son esprit, où il ne trouvait que ténèbres.
Les trois associés de Paris s'interrogeaient de l'œil à la dérobée.
IVlais c'était en vain : le mystère restait pour tous également inexplicable.
— C'est impossible, conclut le madgyar après quelques instants de silence, et il y a quelque nouvelle perfidie là-dessous. — Quant à moi, dit Reinhold, je
puis prouver re que j'avance... J'ai là une lettre du baron, datée de Londres. — J'en ai une datée d'Amsierdam, riposta Abel. — J'en ai une datée de Paris, ajouta le docteur Mirn.
El tous trois à la t'ois tirèrent de leur poche les lettres reçues qiie'ques heures auparavant.
On fil cercle; les lettres dépliées furent mises l'une à côté de l'autre. Durant une seconde, les respirations s'arrèièrent. On eût entf ndii voler une mouche dans le silence profond de la chambre du conseil.
Puis un murmure étoiiûé s'éleva.
C'était de la magie!...
La même main avait écrit les trois lettres!
On ne parlait plus. Les esprits étaient frappés de stupeur. La raison se voilait.
Comment expliquer ce fait inexplicable?...
El de vagues terreurs se glissaient parmi l'élonnenient poussé jusqu'au comble. Chez quelques-uns, l'idée des choses surnaturelles s'éveillait involontairement.
— Si l'on croyait aux sorciers!... commença Van Praët à voix basse. — A Paris! à Londres! h Amsterdam!... répéta le madgyar lentement. — C'est à devenir fou! dit le jeune Aî. de Geldberg.
iilira. Petite et Reinhold gardaient le bilence, les yeux cloués au parquet.
— A Paris! à Londres! à Amsterdam!... répéta encore Yanos; il faut que ce soit le diable!
Au moment où ce moi tonibait de la bouche du madgyar, l'assistance tressaillit comme au choc d'une décharge électrique. La porte de la caisse venait de s'ouvrir avec fracas, et Klaus, debout sur le seuil, annonçait d'une voix retentissante :
— Monsieur le baron de Rodach!...
XYI. — Homme ou démon!
La nuit approchait; la chambre du conseil ii'étail plus éclairée que par les derniers rayons du crépuscule, auxquels se mêlait la rouge lumière du foyer ardent.
Les meubles dessinaient confusément leurs formes le long des lambris, et les ombres grandies tremblaient au plafond.
Ils étaient là, autour de la cheminée de Geldberg, cinq hommes et une femme qui avaient renié Dieu dès longtemps, et qui, bien souvent, avaient raillé avec pitié les faibles d'esprits qui croient aux choses de tre vie.
Et pourtant, parmi tous ces cœurs révoltés contre le ciel, il n'y en eut pas un qui ne frémît d'une terreur supcrsiitiense au nom, tout à coup prononcé, du baron de Piodach.
L'incrédulité, du reste, n'exclut point la superstition, et personne ne tiemble si volontiers qu'un esprit fort.
Un fait venait d'être révélé, dépassant les limites du possible. On avait parlé, commenté, supposé.
Chaque parole, ajoutée, avait all'ermi la certitude commune.
Que croire? t;tait-ce un homme, cet être merveilleux qui se jouait des lois les plus étroites de la nature, pour qui le temps et l'espace n'existaient pas?...
Les uns. comme Peiiie et le docteur, se roidissaienl obstinément contre la frayeur viciorieuse, et raillaient en frissonnant leur propre épouvante; d'autres ne discutaient point avec eux-mêmes; ils sentaient
LE MYSTÈP.E I)K I.A TRINITÉ. 57
du froid dans leurs veines, el ne chercliaienl poinl à reconnaître la main glacée qui serrait leur poitrine.
Un seul, le plus vaillant de tous, celui qui eût bravé sans pâlir tous les périls de la terre, comptait naïvement avec ses terreurs. Le inacioiyar Yanos, (ils d'un pays chréiien oii la religion s'euveloppe encore dans les rêves brumeux de la poésie du moyen âge, sentait renaître eu fouie, au fon.l de sou âme, les croyances oubliées. Les personnages de ces mystérieuses légendes qui avaient bercé ses jeunes ans se dressaient devant lui; une corde, muette depuis longtemps, vibrait dans les ténèbres de son ignorance.
Il songeait au démon, au noir esprit qui plane sur toutes les traditions de la vieille Hongrie.
Sa main serrait maciiinalement, sous les revers de sa redingote, le canon d'un de ses pistolets; il cherchait instinctivement de quoi se déi'endre contre un péril inconnu: ses doigts iréinissaient, ses cheveux se dressaient sur son crâne humide.
Klaus avait disparu.
La silhouette noire d'un hamrne de grande taille se dessina sur le seuil de la petite chambre, communiquant avec l'escalier de la caisse.
Les six associés, roides sur leurs sièges, pâles et retenant leur sonlll \ attendaient.
Un silence profond régnait autour du foyer.
L'ombre noire s'avança lentement. Le bruit de ses pas résonnait à intervalles égaux sur le plancher sonore.
On ne voyait poinl encore la figure du nouvel arrivant, et chacun lui pi était, selon le rêve de son imagination, une couleur fanlasl que et surnaturelle.
El en même temps, chacun doutait, se révoltant en secret contre l'impossible...
Le nouveau venu avançait toujours. Il quitta l'ombre et entra brusquemeni'dans la zone lumineuse que projetait le lover.
C» CIWQL'IEME PAUTIF..
Un souffle contenu s'échappa en niê.»e temps de toutes les poitrines.
C'était bien M. le baron de Rodach. L'espoir secret de chacun était trompé. Il n'y avait point d'erreur.
Yanos reconnaissait l'homme de Londres, VanPraët l'homme d'Amsterdam, Sara l'homme de Paris.
Abel, Reiiihold et Mira reconnaissaient le messager dont chacun d'eux avait fait choix.
Le miracle avait un corps. Il était là, pour ainsi dire, en chair et en os, et toujours plus étrange, et toujours plus inexplicable!
Le baroii s'arrêta debout en face du foyer; sa belle tèie, éclaiiée en plein, ressortait, puissante et lumineuse sur un fond de ténèbres: l'esprit ébranlé des assistants voyait comme une auréole à sont front.
A part toute fantasmagorie, c'était une fière et admirable ligure. L'air de fatigue et de tristesse que nous lui avons vu au commencement de cette histoire avait co!iip!éie!nent disparu. Tout eti lui était force et vaillance; sa riche taille se dressait hautaine; le calme assuré do son regard semblait délier tout œil humain (ie lui faire baisser la paupière.
Il salua en silence. Les associés lui rendirent son salut avec nn empressement craintif.
Abel, qui était le plus près de la porte, se leva et lui avança un fauteuil.
Avant' de s'asseoir, le baron parcourut de l'œil le cercle des assistants. Il reconnut le madgyar, meinherr Van-Praët et madame de Laurens. De la réunioQ de ces trois personnages et de l'altitude des ti ois associés parisiens, il ne put manquer de conclure qu'une explication venait d'avoir lieu, explication dont ii était lui-même l'objet principal. S'il s'en émut intérieurement, nul n'aurait su le dire : ses traits ne parlèrent pas.
— Je venais ici, dit-il, pour rendre compte de trois missions que les chefs de la maison de Geldberg
LF, MYSTÈR2 DE LA TRINITÉ. 59
m'avaient fait l'honneur de nie confier... Si ma présence dérange quelque entrelien, je suis prêt à ine retirer.
Cette quesiion si simple demeura iin instant sans réponse, tant ii y avait de trouble dans l'assemblée. Le premier qui reprit un peu de sang-froid fut M. le chevalier de Reinliold, ce cœur de lièvre que nous avons vu s'agenouiller naguère devant la menace du madgyar.
Le péril avait changé de nature et ^î. le chevalier l'aimait mieux comme cela; ce qu'il détestait le plus au monde, c'était une bouche de pistolet, dirigée contre sa poiirine.
L'incident relatif à Rodach, tout en l'effrayant comme tout le monde dans une certaine mesure, avait été pour lui, en définitive, une heureuse diversion. La pensée du madgyar s'était tournée de ce côté tout entière, et Reinhold respirait.
Il était, en ce moment, le plus gaillard et le plus dispos de tous.
~ Monsieur le baron sait bien, répliqua-t-il en retrouvant son air aimable, qu'il ne peut jamais être de trop dans la maison de Geldberg... Et si ce n'était pour nous trop d'honueur, je dirais que monsieur le baron fait partie de la fauiilie.
11 faut peu de chose, la plupart du temps, pour dégrossir une situation et lui ôler ce qu'elle a d'absolument insoutenable; mais le premier mot coûte souvent p!us encore qiie le premier pas.
Il ne s'agit que de le prononcer.
Les quelques paroles dites par Reinhold commencèrent à rompre le charme qui tenuit engourdies toutes les vo'oniés; charuii so sentait un fardeau moins lourd sur la poitrine; les plus prompts recouvrèrent une bonne part de leur présence d'esprit.
Le docteur rattacha son mas(|ue austère sur son visage; Van-Praët rappela son air de bjaho.uie hOii-
()0 CINQl'IÈ'.lE PARTIE.
nêle; madame de Laiirens retrouva son charmant sourire.
Le madgyar seul coniinuait de fixer sur Rodach un regard ébalii.
Le choc pour lui avait été rude; la faculté de réfléchir lui revenait lentement; mais à mesure qu'il revenait sa stupéfaction se mêlait de colère, et dans ses yeux fixes la haine lailumait un feu sombre.
Le baron s'assit.
— Je ne m'attendais pas à trouver si nombreuse compaG[iiie, repiit-ii; heureusemeiii que le seigneur Yiinos, mciniierr Van Praët et madame, ajouta-t-il en saluant courtoisement S;ira, sont gens qu'on ne saurait rencontrer trop souvent... Ne voulez-vous point faire appoi ter des flaiiibeanx, monsieur le chevalier, afin que nous puissions nous voir?
Cette demande sonna désagréablement à toutes les oreilles; car chacun avaità dissimuler quelqueimpression secrète, et les ténèbres étaient prospice à tous.
JMais refuser était impossible. Le chevalier, obéissant, sonna; l'insiant d'après, la chambre du conseil était brillamment éclairée.
Cetie lumière soudaine lit un peu l'effet du premier rayon du soleil attaquant les prunelles effarouchées d'une troupe d'oiseaux de tuiit. On baissa les yeux à la ronde, puis les regards errants ne surent où se fixer; les assistants étaient dans cette position difficile de n'oser pas plus coriespoudre du regard entre eux qu'avec M. de Rodach.
Rodach éialt seul contre tous; mais ils étaient tous les uns contre les autres...
Quand le baron fit une seconde fois de l'œil le tour de l'assend)lée, il ne rencontra qu'une seule prunelle à découvert; encore tiemblait elle, comme offusquée par l'éclat des bougies : c'était celle du madgyar Yanos, où il y avait de la haine, mais aussi de la crainte.
LE MYSTÈUF. DE LA. IRINITÉ. Gl
Le baron ne voulni point prendre garde.
— La présence de niadaiiie et de ces messieurs, poursuivii-il, me donne à penser qu'il serait peutêtre superflu de rendre un compte détaillé de ma triple mission.
Les trois associés de Paris cherclièrent un biais pour s'incliner sans être vus de leurs hôtes.
— Vous savez d'avance, je le vois, reprit Rodacb aveclenteur, vous José, Mira, que j'ai obtenu de madame de Laurens une faible partie de la somme en question...
Petite changeait de couleur derrière sa main étendue, mais sa bouche ne s'ouvrit point.
— Vous, monsieur Abel de Geldberg, continua le baron, vous savez que j'ai amené meinherr Van Praët à mettre entre mes mains les traites dont le payement devrait être exigé aujourd'hui même. — Cher monsieur, murmura le Hollandais doucement, i! est bien entendu que ces traites sont toujours ma propriété... — Ce n'est pas mon uvis, répliqua Rodach.
Le teint lleuri du Hollandais prit une légère nuance ponceau; une parole vive se pressait sur sa lèvre, mais Rodach lui demanda le silence d'un geste; il se tut.
— Vous, monsieur de Reinhold, reprit le baron, vous aviez avec le seigneur Georgyi une aflaire toute senibhible... vous savez qu'elle est arrangée. — Plût à Dieu! pensa le chevalier, qui, glissa vers Yanos une œillade liniide.
Reinhold avait raison de douter; la joue du madgyar était livide, et ses sourcils se contractaient violemment.
On lisait en quelque sorte l'insulte et la menace sur sa lèvre, qui demeuriiit muette pourtant. Pour la première fois de sa vie peut-être, il essayait de dompter sa co'ère, et c'était une rude tâche!
Le chevalier, que sa poltronnerie rendait en ces
matières un sûr observateur, s'élonnait sincèrement que !a tempête n'eût point éclaié encore; d'habitude, le niadgyar n'y mettait point (ant de façons.
Pour avoir comprimé pendiint plusieurs minutes la fougue sauvage du seigneur Yanos, il fallait vraiment que ce baron de Rodach eût en poche un talisman!
Maisla tempéle menaçait toujours; les nuages s'amassaient sur le front du ma;'e[yar. Reiidiold pensait avec eflroi qu'on ne perdrait rien pour attendre.
Malgré cette crainte, il s'applaudissait; le baron était désormais comme un bouclier entre lui et la brutale vaillance du niadgyar. Si le madgyar devait faire voir le jour encore à ses grands pistolets, ce serait sans doute un argument à l'adresse . de M. le baron.
Celui-ci semblait aussi parfaitement à son aise que s'il eût été entouré d'amis dévoués.
Il garda un instant le silence, comme pour attendre les félicitations de ses mandants, louchant sa triple mission, si heureusement accomplie.
En tête à tète, on l'aurait accablé d'actions degrâce; mais ici les félicitations pouvaient avoir leur danger : on se taisait; les regards mêmes n'osaient point parler trop clairement.
— La maison de Geldberg est-elle contente de moi? demanda-t-il enfin. — Certes!... dit bien bas le docteur. — Assurément!... balbutia le jeune M. de Geldbeig.
Reinhold, moins explicite, osa cependant tousser aflirniativement.
— C'est le cas de dire, fit observer meinherr Va:> Praët, que l'on ne peut pas contenter tout le monde. — Et il m'étonne, ajouta madame de Lauiens, que M. le baron de Rodach vienne justement faire parad.; de sa victoire, en présence des personnes qu'il a dépouillées... C'est à n'y pus croire! — Belle dame, répondit Rodach, la maison de votre père a grand be-
LE MYSÏÈUK DE LV TlUNITÉ. 6;>
soin d'argent... mettez que vous avez rempli un devoir filial, et consolez-vous dans la paix de votre conscience. — Il y a du vrai là dedans, reprit Van-Praët, et noire chère petite Sara pourra toujours compter avec la succession de son excellent pèie... mais nous! — Vous èies les alliés naturels de la maison, répondit Rodach; vous suiviez une fausse voie... je n'ai lait que vous rendre à vous-mêmes.
Le ma(ln;yar n'avait pas encore ouvert la bouche. A part reilori qu'il faisait sur lui-inênie, il semblait qu'une main mystérieuse fût là pour le riiater.
Il était maintenarit le plus troublé de tous. Son regard, si audacieux d'ordinaire, ne se fixait sur le baron qu'à a dérobée. Parfois, sa prunelle, agrantlie tout à coup, prenait une expression d'irrésistible effroi.
Il se déiournait alors brusquement comme pour fuir une vision obsédante; en ces moments, on eût dit qu'il voyait derrière M. !e baron de Rodach un autre personnage, vivant Uaiis les souvenirs.
Van Praët s'étonnait de son silence et se disait que ces vantards bruyants, hommes de pisioieis et de sabres, sont toujours les premiers à capituler; Sara contemplait maintenant les formes herculéennes du madgyar avec une surprise dédaigneuse.
Quant aux trois associésde Geldberg, plus le temps passait, plus ils s'applaudissaient; leur partie devenait réellement magnilique et cet allié précieux changeait leur défaite en victoire.
Ils en étaient à se louer de la venue simultanée de leurs adversaires qu'ils avaient regardée d'abord comme un si déplorable hasard. Tôt ou tard, en définitive, cette crise devait avoir lieu, et la présence du baron la faisait tourner à bien.
Quel trésor que cet homme! c'est à peine si, devant lui, Sara cl Van Praët osaient balbutier quelques timides reproches! Quant au snadgyar, le plus redoutable de tous, il se taisait tout à fait.
i>'\ CJKQT!|ÈME PARTIE.
C'était, einériié, comme le coup de bacuelied'nne fée! Quelques niinutes aiiparavani, les associés de Paris courbaient la tête devant leurs adversaires menaçants. Ils étaient littéralement terrassés. Maintenant, ils respiraient; un remp;iri protecteur les couvrait, et plus la scène avançait, plus ils se sentaient assurés de profiter des dépouilles contestées.
Chacun d'eux, il faut s'en souvenir, était lié au baron par un pacte secret; chacun d'eux se voyait dans un avenir prochain, maître unique de la maison de Geldberg.
La parole du baron vint clle-niètue modérer leur joie.
— Vous savez quelles sont nos conventions, nipssieurs, dit-il en s'adressant à eux; il règne entre vous un si parfait accord, que vous n'avez, à [)roprement parler, qu'une seule pensée... Je suis bien aise de dire ici que j'ai trouvé chez chacun de vous une dose égale d'abnégation et de loyauté.
Mira, Reinhold et Abel se regardèrent avec défiance.
— Avant de me charger des intérêts les plus chers de la maison, reprit Rodach, vous m'avez dit, tous les trois, qu'il vous serait agréable de me voir prendre la direction des aflaires, à mon retour...
Rodach s'interrompit. Les figures des trois associés peignaient une commune inquiétude.
D'un côté, ils devinaient qu'ils s'étaient mutuellement trahis, et cela les étonnait assez peu; de l'autre, ils commençaient à voir (pie ce n'éiait pas uniquement en vue de leur bien-êire que M. le baron de Rodach avait tiré les marrons du feu.
Aucun d'eux ne contesta son dire.
Pendant qu'ils se taisaient, penauds etcmbarassés, madame de Laurens fit glisser son fauteuil sur le plancher jusqu'auprès de meinlierr Van Praët, et i's se luirent tous deux à causer à voix basse.
— Je n'accepie pas enlièrement Toffie que vous m'avez faite, reprit le baron; ladiieciion générale des aftaires est trop bieii entre vos mains pour que je songe à vous Tenlever... Seulement, ne vous étonnez pas si je parle ainsi devant madame et ces messieurs : j'ai dû les mettre au fait de nos récentes entrevues, de mes rapports avec feu le patricien Nesmer et de ma position vis-à-vis de vous; seulement, disais-je, comme j'ai appris par expérience à me délier de la faiblesse humaine , je veux garder par-devers moi toutes les garanties que les circonstances me procurent... — A!oi, disait pendant cela madame de Laurens à Van Praët, je ne suis qu'une femme... je ne puis rien... Illais vous!,.. — FJi! chère enfant! répliqua le Hollandais, que voulez-vous faire contre ce diable d'homme?...
Sara désiiina le madgyar d'un signe de tête rapide; il avait le front courbé jusque sur sa poitrine; ses poingts, crispés violemment, reposaient sur ses genoux.
Une rêverie sombre l'absorbait; il ne faisait plus guère auenlion à ce qui se passait autour de lui.
— Lui!... murmura Van Praët, répondant au signe interrogateur de Sara; s'il s'agissait de coups de sabre ou (le pistolet, à la bonne heure! — Quand on n'a pas d'autres moyens... prononça tout bas madame de Laurens. — Peste! fit Van Praët en souriant, vous êtes une femme foite, ma peiiie Sara!... On m'avait bien dit quelque chose d'approchant... iVlais écoutons un peu M. le baron; ce qu'il dit nous regarde.
Ils prèièrent l'oreille.
— J'ai mis les litres de meinherr Van Praët, poursuivait Rodacb, et ceux du seigneur Yanos avec les lettres de change de mon ancien patron, Zachœus Nesmer, dans cette cassette que vous savez... La cassette est, comme vous pouvez le croire, en lieu de sûreté!.,, Elle contient maintenant bien des choses, et
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si votre bon sens ne me répondait pas de vos intentions pacifiques, je vous inè:ierais très-loin sans pendre beaucoup de peine. — Et l'argeni? dit Mira. — L'argent est une garaniie d'une aiiire sorte... s'il ne s'agissait désormais que de solder la créance de mon ancien patron, je garderais cet argent et tout serait dit... mais vous uj'avez offert d'un commun accord une part dans votre association, et je prends désormais un intérêt singulier à la prospérité de la maison de Geldberg... En conséquence, je ne me paye pas; j'attends... cette somme sera intégralement consacrée aux besoins actuels de la nmison, dont je me constitue le caissier unique à dater d'aujourd'hui.
L'embarras des trois associés augmentait à vue rt'œil; ils auraient donné beaucoup pour pouvoir se concerter, ne fût-ce qu'un instant; mais la chose était impossible.
— Je ne saisis pas bien le fil de tout ceci, murmura Van Praëf, mais je gagerais tout ce qu'un voudrait que nos coquins ne sont pas mieux traités que nous! — C'est un homme étrange! pensa tout haut Sara : son but m'échappe!... car est-ce bien pour de l'or qu'il a noué celte prodigieuse intrigue?...
Rodach se leva sans se mettre en peine d'attendre la ré|;onse des trois associés; il avait parlé; son vouloir était la loi...
Comme il saluait pour se retirer, Sara poussa le bras de Van Praët, qui ne voulut pas le laisser partir sans tenter un dernier ellort.
-- Monsieur le baron, dit-il en mettant de côté cette fois son éternel sourire, d'après les paroles qui viennent d'être prononcées, nous devons penser que vous assumez sur vous toute la responsabilité des faits dont nous avons à nous plai.-idre? — Entièremeni, monsieur, répoiulit Rodach. — De sorte que, reprit le Hollandais, si nous avons à nous adresser à la justice...
La lèvre de Rodacb se plissa imperceptiblement.
— Avant d'en venir là, nseinlierr Van Praët, inlorroiiipit-il, prenez, cioye/.-aioi , les conseils de ces nios.^'icurs, et même, si vous y avez plus de créance, toi;teniez-vous de l'avis de madame, qn vous détourne, a, j'en suis certain, d'un duel judiciaire engagé contre moi. - - Mon droit est évident... — Je ne discute pas... mais faites-vous expliquer par M. de Reinbold, qui a la parole facile, ce que contient la cassette dont je parlais tout à l'beure... — Vous abusez cruellement de vos avantages, monsieur! dit à son tour Sara. — Belle dame, répliqua Rodacb en se pencbaat vers elle, n'est-ce point encore être généreux que de se taire?... ce que je sais vaut plus de cent mille écus!
Il se redressa, tandis que Sara, au contraire, baissait la tète et se reculait involontairement.
En se reculant, elle arriva jusqu'auprès du mndgyar immobile, qui semblait muet et sourd.
— D'ailleurs, poursuivit le baron en s'adressant à elle et à Van Praët, ce ne sont point des perles déûniiives que vous faites... est-ce donc un si grand malheur, pour vous, madame, (|ue de soutenir la maison de votre père?... pour vous, melnberr Van Praët, que de venir en aide h de vieux amis?... — Je sais entendre la raillerie, monsieur le baron, répliqua tristement le Hollandais; mais ici la raillerie est l'appoint d'une si grosse somme!... — Je ne raille jamais, meinlierr Van Praët... vous êtes dans la mèuie siluaiionque moi... vous êtes créancier comme moi... quand je serai payé, vous serez payé. — Et ce moment arrivera?... — Sous peu, je vous l'affirme!... je laisse à ces messieurs, mes nouveaux associés, le soin de vous expliquer nos chances magiiiiiques et le plaisir de vous inviter à notre fèie du château de Geldberg... Le fllet est plein; il nous reste à le retirer... 11 nous reste encore à nous défaire d'un en-
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iienii, qui est lo vôire... — Le mien? — J'.icliève... el ne pouvant préciser mieux, je vous réponds que vous serez payé , ainsi que tous les créanciers de Geldbergf, apiès la mort (iu Fils du Diable...
Van Pi aët tressaillit à ce mot. En le prononçant, le regard de Rodach était tombé, involontairement ou à dessein snr madame de Laurens.
Celle-ci détourna les yeux, comme si une voix mystérieuse l'eût accusée tout haut d'homicide...
— L'enfant vit-il donc encore ? demanda Van Praët. — Madame et ces messieurs, répondit Rodach, vous donneront à son sujet tous les renseignements nécessaires. Il se dirigea vers la porte.
Une r;ige sourde rongeait le cœur de Petite; c'était la preujière fois qu'elle était vaincue; elle sentait trop rudement le pied qui pesait sur sa gorge.
Elle était tout auprès du madgyar, plongé dans une sorte d'engourdissement apathique.
Son œil eut un rayon d'espoir.
— Oli! si je n'étais pas une femme, dit-elle, jetant ces paroles calculées à l'oreille même d'Yanos, cet homme ne sortirait pas vivant d'ici!...
Yanosse redressa brustiuement. Ce fut comme l'étincelle qui touche une traînée de poudre. D'un bond il se mit entre le baron et la porte. Il avait ses deux pistoleis h la main.
— Je suis un homme, moi! s'écria-l-il, répondant sans le savoir aux paroles de Petite qu'il avait entendues connue en un rêve; je ne te parle plus de mou argent, baron de Rodach!... je te parle de mon honneur outragé!... Tu ne soriiras pas d'ici!
Tout le monde s'était levé, personne ne comprenait le sens de cetie accusation nouvelle.
Rodach se tenait debout, les deux bras croisés sur sa poitrine en face d'Yanos, dont la fureur, longtemps contenue et faisant soudainement éruption, le rendait ivie.
La face d'Yanos avait ries tiraillements convulsifs; SPS veines et son front se gonflaient coinine ries cordes; ses yeux arrondis s'emplissaient de sang.
Ses pistoleis tremblaient dans sa main, à deux pouces de la gorge de Rodach.
Celui-ci ne sourcillait pas; c'étnit toujours la mêiiie figure, sereine et belle, miroir d'une âme intrépide, sur laquelle les événements extérieurs semblaient n'avoir point d'empire.
Une demi-seconde s'écoula, pendant laquelle les yeux du mnrigyar, brillants d'un enthousiasme sauvage, semblaient chercher deux places mortelles où mettre ses deux balles.
Puis un voiîe soiubre tomba sur ses prunelles. Il frémit de la léie aux pieds. Une terreur soudaine passa parmi sa colère.
Le fantôme que voyait tout à l'heure son rêve était devant lui. Il prononça tout bas le nom d'Ulrich...
Sa paupière se baissa durant un instant.
Ce fut assez...
Les bras de Rodach s'ouvrirent par un mouvement plus rapide que U\ pensée, et se rejoignirent derrière les épaules d'Yanos.
Celui-ci pou«sa un rugissement de rage qui s'élouCfa en une plainte rauque et sourde; sa face devint violette, et sa langue pandit entre ses lèvres bleuies.
On entendit les deux pistolets tomber l'un après l'autre sur le plancher.
La lutte avait été bien courte; l'étreinte, en revanche, avait été si vigoureuse, (jue le mad^yar se laissa choir sur ses genoux dès que Rodach eut lâché prise.
Les assistants étaient frappés de stupeur.
— Tue-moi! balbutia Yanos dont ia tête lourde oscillait sur ses épaules, tue-moi, car, puisque tu es un homme, la prochaine fois, je ne te manquerai pas!...
Rodach ramassa froidement les deux pistolets, et lesjeia au loin.
— Tu ne veux pas me tuer! reprit le madgyar en se soutenant sur le coude; veu\-iu te battre contre moi?... — Peut-être, répondit Rodach.
Yanos fit effort pour se relever.
— Quand? s'écria-t-il vivement.
Rodacli hésita un instant. En ce moment, on eût pu voir que l'eflbri terrible qu'il venait de faire n'avait point hâté son souille et n'avait pas changé la couleur de son visage.
— D'ici à la fin du mois, répliqua-t-il de sa voix la plus fioide, j'ai bien des choses à faire!... Il faudra que vous attendiez, vous aussi.
Il s'interrompit, et son regard alla chercher encore madame de Laureiis.
— Attendre quoi? rugit Yanos qui, les genoux et les mains sur le plancher, ressemblait à uiie bête fauve.
Celte fois, les plus clairvoyants parmi les associés purentdistinguer dans l'accent du baron de Rodach, tandis qu'il répétait la réponse déjà faite à Petite et à meinherr Van Piaët, une nuance d'ironie.
— La mort du Fils du Diable... prononçat-il lentctent.
Il tourna le dos et disparut.