‹ Le fils du diableChapitre 31 sur 57 · I.ES BATAUDS DK BI.L'TIÎAI PT. S · texte numérisé non relu

I.ES BATAUDS DK BI.L'TIÎAI PT. S

La pauvre Nnno semblait plus cliétive encore et plus fa b!e que do coutume; ses yeux rougis se gonflaient à force de pleurer.

Cerîes, elle éiait hieii malheureuse, du temps que le bonliom'ue venait fous les jours au Temple; mais alors elle avait un asile et du pain.

Maintenant, elle n'avoit plus rien, et sans la charité de la jolie Gertraud, elle serait morte déjà durant ces cinq jouis,

L'échopp»' de l'usurier avait un nouveau maître qui lui avait permis j!isque-là de coucher dans raniichiurbre; mais, outre qu'Araby avait vendu en partant son pau\ri'n)ateias, cinq jours avaient usé la patience hospiîal'ère du nouveau maîire de l'échoppe.

Le uiaiin même, il avait déclaré à la i)auvre petite fille qu'il lui faudrait chercher un autre abii pour la nuit suivante.

Pour comble de malheur, Geilraud, en apportant son auniôiie quotidienne, avait parlé d'un grand voyage, d'un voyage q:ii devait durer bien iongteiiips.

Celait la dernière ressource qui s'échappait, car le (!é(>ai t de Geriiaud était lj\é à ce joi:r-là mé.'ne.

La petite Galil'anle n'avait plus de larmes; elle éla t assise sur la pierre, l'œil morne et la tète penchée; ses niains se croisaient sur ses genoux. A la voir, si licie et si pâle, on pouvait prévoir (jiie sa souffrance sur cette teire aurait un tenne prochain et fatal.

Parmi toutes les marchandes du Temple, madame Batailleur était, nous l'avons dit, celle tiui la traitait avec le plus de commisération. Nono l'aimait; elle était si peu habituée ii la pitié!

Mais l'intérêt que Batailleur portail à la pauvre enfant n'eût point été jus(iu'a lui faire quitter sa place, à l'heure du travail, si quelque autre chose ne l'y avait poussée.

La li'ttre d'AlleTiagne qu'elle iGiiaii ennrs à la main éfait de madame do Laiirens, qir, sans lui rien avouer précisément, la mandait au cliàie.iii de Geldberg et la priait d'amener avec elle l'ancienne servante du prêteur Araby.

Petite avait toujours témoigné une tendresse extraordinaire à la petite Galifarde; cette tendresse, elle ['i'Xf)iiquaiten disant que Nono ressemblait trait pour trait à Judith, l'enfant raystérieux-de sa jeunesse, qui était nul ne savait où.

Riais de cet attrait vague, qui portait la grande dame vers la pauvre fille, à l'idée de dernan lei' celleci au château de Gellberg, il y avait loin.

Ce pouvait êire un caprice, mais d était bizarre, et Batailleur trouvait étrange le choix du moment : une grande fête réunissant Téiite du beau monde paiisien.

F^a marchande ne savait vraiment que penser. Parfois, elle se disait : c'est si fille. D'autres fois, elle reculait, effi ayée, devant rabomina!)le tableau d'une mère heureuse et riche, laissant mourir de faim son enfant...

Une enfant que cette mère aimait uniquement sur la terre!

N'était-ce pas contradictoire et impossible?

Certes, pourtant. Batailleur ne pouvait s'empêcher de douter; l'œil de son intelligence n'était pas assez perçant pour avoir pu souder jusqu'au fond le cœur de Sara, mais elle savait que c'était un abîme.

Quoi qn'd eu fût, eile av.iit trop d'intérêt à rester la servante dévouée de madanc de Laureus pour hésiter un seul instant.

Madame de Laurensordonnaii;il était sage d'obéir. Batailleur avait dépéché ma lame Huffé pour arrêter deux places aux messageries Lallitte et Gaillard.

Une demi-journée di'vaii lui sullire pour mettre en bonnes mains ses allaires coiiautes et doniiei' les instructions nécessaires, pour ce qui concernait la

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maison de jeu, à son premier ministio, M. de Navarin, iincien officiel- supérieur au service du roi des Grecs.

Restait l'aiuiable Polyte; mais ces cœars de reines Bureni, dans tous les temps, sacrifier l'amour à la politique. Personne n'ignore ce que les Sémii amis et les Eiisabetli faisaient de leurs favoris, dans les grandes occasions.

L'infortune lion était loin de s'en douter, mais le sort cil était jeté; à moins d'un coup de fortune, il passait désormais à l'ctat de prinre inpartibus.

— Eh bien, (ililie, dt madame Batailleur, en lapotaiil la petite joue pâle de la Galifarde, nous avons donccom:iie ça de ^l'osses peines?... — On m'a chassée d'ici , répliqua la pauvre enfant, dont les yeux brûlants retrouvèrent quelques larmes, et je va scoucber celte nuit dans la rue! — Oh! que non pas, reprit Batailleur en souriant, il fait trop fioîd, ma mignonne.

Nono frissonna de tousses membres.

— Oui... oui, murniura-t-elle, il fait grand froid sur le pavé!

La maichande se pencha et la prit par la main.

— Tout ça, c'est des bèiises, filille! dil-elie. J'ai idée que tu coucheras désormais dans un bon lit... Je V. eus te chercher; veux-iu venir avec moi?

Noiio releva sur Balailieur ses grands yeux noirs, embe:lis tout à coup par un rayon d'espérance. Parmi ces espoir naissant, il y avait encore beaucoup de crainte; elle éiaii si bien habituée à souffiir!

— Avec vous?... répéiat-e le timidement. — Tu ne veux pas? — Oh! mon Dieu! s'écria la pauvre enfant, qui appuya ses petites mains jointes contre sa poitrine, si j'étais avec vous, je vous aimerais tant!

Batailleur avait un peu de bon dans Tàme : elle fut i touchée. Elle souleva l'enfant entre ses bras, et lui I mit sur le front une grosse embrassade.

— Si ça ne lait pas pitié! grommela-t-elle; sois tranquille, lifille, lu n'auras plus ni laim ni froi l! — Et

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quelqu'un nViiirncra? dii l'enfant, dont le regard liuniide encore avait une expression charmante. — Oui, sur ma foi, queltîu'un l'aimera, s'écria Batailleur; quand ça uo serait que moi, filiiie!

Nono er.loiii a de ses bras le cou de la marchande, e», daiis le transport de sa joie, elle trouva le courage de lui rendre nu baiser.

Batailleur s'essuya les yeux avec la mauvaise humeur d'un grognard qui se surprend à pleurer.

— Je te d s que c'est des bêtises, répéta-l-elle; e;i voilà assez!... venons-nous-en!

Elle prit la petite tille par la main eil'ein.nena, san; rentrer diuis le Temple, jusqu'à son api)artcmenl de la rue du Verl-Bois.

Là, elle commença sérieusement ses préparatifs de dépari.

El Dieu sait que la pauvre madame HuITé cul du fii à retordre! Elle sentit cruellement, ce jour-là, ie maiheur d'avoir peniu la position qu'elle occupait jadis dans le inonde.

Heureusement que ce n'était qu'un coup de collier à donner, après quoi devaient venir quin£e bons jours de paresse.

Car le voyage de madame ne pouvait durer moins d'une quinzaine. Quel joyeux temps pour madame HuU'é et pour le uialou Minet, son Polyle!...

Le Tem|)le était donc veuf, par le fait, de deux personnages iiès-émineitts : l'usurier Araby et madame Batailleur.

Il regrettait en outre l'absenre du cabaretier Jo* hann, maître de la Girafe, lefjiiel ava t laissé la directon de son établissement au neveu Nicolas.

En ajoulant à ces trois départs ceux de Jean Regnault, de Màloii, de l'iiois et de Fritz, on verra que nous avions raison de dire que le Temple avait profondément ressenti le contre-toup <ie la fèie de Geldberg.

LES BATAHUS DE Bl.UfHALPT, <Sy

Mais nous sommes encore bien loin de compte, et nous n'avons pas mentionné tons les voyageurs que le marché devait envoyer en Allemagne.

A surfaces écoles, le bazar en guenilles fournissait vraiment plus de tiiembres à la brillante l'èto fjue n'importe quel quartier de la Cliaussée-d'Antin ou des nobles faubourgs.

li y avait d'abord Hermann et tous les convives allemands, anciens serviteurs de Blulbaupt, que nous avons vus trinquer galeaieiit, le soir du dimanche gras, d\nsla salle de la Girafe.

Ces bons garçons arrangeaient aussi leurs affaire» el terminaient leurs préparatifs, car Hins Dorn avait parlé.

Hans avait parlé au noin d'un maîire auquel chacun se faisait «ne joie d'obéir.

Us n'étaient pas riches et ils risquaient l'existence de leur famille, en désertant le travail de chaque jour; mais ilsétaientdévoués; ils allaient, pleins d'enïhous'asme, et leurs coeurs battaient à la pensée de la patrie.

llans Dorn, qui éîalt leur chef, ne pouvait les laisser en arrière. Tout était sens dessus dessous dans sa maison; taiidis qu'il arrètaii ses derniers comptes en hoame d'ordre, la jolie Gertrau l s'évertuait à faire malles et valises.

Elle n'avait jamais qiiiié Paris; un voyage était pour elle l'incoiinu et le mystérieux; elle avat l'idée iixe de munir son père, de l'approvisionner complètement pour celte excursion lointaine.

Elle empilait dans la malle linge sur linge, habit sur habit; elle se désespérait de la voirai petite; elle y aurait mis volontiers les chaises, la table et le lit.

On peut avoir besoin de tout cela en voyage.

Aux habits, Geriraud joignait des robes, des tabliers, des fichus, des bonnets, tout le matériel eri'i;i de sa fraîche loileiie d'ouvrière aisée.

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Car, elle aussi, avaii sa pi?ce retenue à I.t diligenre.

Le niar( hanri d'habits avait hésité longtemps en songeant à la besogne qu'il devait accomplir au châtei'.u de Geldberg; il se disait bien que Gertiaud serait d : trop à ses r ô!és.

Mais comment la laisser seule à Paris!

Gcriraiid d'ailleurs avait tant prié! elle ne voul;til point quitter son père, et une voix secrète l'appelait vers cette Aliemagne où était le pauvre Jean Rcgnault.

Il y avait maintenant bien des jours qu'elle n'avait reçu de ses nouvelles. Son visage, si joyeux naguèse et si frais, portail désormais quehpies tiaces de souffrances. Des rêveries pénibles avaient passé sur ce jeune front, et l'insomnie, longtemps ignorée, était venue mettre un peu de pCdeur sur les joues de la jeune fille.

?.îais aujourd'hui la mélancolie faisait trêve; Gcriraud se démenait vive, allaiiée, alerte; el e a lait de chambre en chambre, déplaçant lout tt poursuivie par la peur d'oublier quelque chose, L'agitaton trompait sa tristesse; parfois ir.ème, dans l'enthousiasMie ziié de son travail, elle se surprenait à chanter quelcpits couplets de ses chansons aimées.

Vous l'eussiez leconnue alors pour la gentlle enfant, insouciante et heureuse, dont le Uiiïl souriio éclaira les premières pages de ce récil; mais bieniôî sa paupière se baissait : le chant commencé uiourait entre ses lèvres; il y avait comme un remords sur sis traits soudainement assombris.

C'est que l'image du pauvre Jean, tel qu'il s'était présenté à elle le matin du mardi gras, venait de passer dans ses souvenirs. Elle le voyait morne, délnit, bi isé, comme i\n condamné le jour du supplice; (pie faisait-il à présent? oîi était-il? Etait-ce bien vr.M? Dans cette âme si bonne, l'idée du nseurtre avait-c^ie germé?...

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Oli! que Gci iraud se reprochait amèrement l'éliin étourdi (!e sa joie.

Bien des fois, depuis l'Iieure de la séparation, elio avait flierché Geif;iinlel pour i'interrofîer encore et mieux savoir; mais l'idiot avait tout oul>!ié.

Et Gerlraud était ol)''igce de garder en elle-inêni« sa douleur iiniuièie; elle ne pouvait pas même la conlier à son pèro, qui avait eu jusqu'alors tous ses petits secreis.

Cette cotifidence eût accusé Jean Regnauit.

Pauvre Jean! il s'était trop hâté! quelques jours encore et son dur sacritice devenait inutile, un peu d'aisance lentrait sous le toit indigent des Regnauit.

Un frère de Victoire, ancien tort à la halle, venait de mourir en lui laissant un modique héritage.

De sa chambre, (;eilrau>l, qui logardait, hélas! bien sou\enl de ce côté, pouvait voir des rideaux de colonnade remplacer à la fenêtie des Regnauit ie laa;beau de serpilière troué.

Mon Dieu! ce n'était pas la richesse, mais ce n'était plus la misère, et le bon joueur d'oigue eût été bien heureux!...

Geri! aud n'avait pourtant pas gardé entièrement son secte!. Un matin, elle av; it traver.-é la petite cour cl monté l'escalier de la vieille mère Regnauit.

Elle était toujours bien reçue dans la pauvre demeure, tout le monde l'y aimait; celte fois sa visite fut une source de larmes.

Longtemps après qu'elle eut repassé le seuil, madame Regnauit et sa bru restaient encore en face l'une del'autie, sans parole et comme anéanties.

Elles ne savaient pas ce qu'était devenu Jean; Gerlraud venait de le leur apprendre.

Au bout de quelques minutes, Vicloire prit la main de la vieille femme qui était g'acée.

— Ma mère, dit-elle. Dieu a rappelé à lui mon pauvre fière et nous avons maitile;iani de rarge:-.!...

je va's partir pour l'Allemagne. — Et moi aussi, répliqua la vieille lemme.

Les derniers événements l'avaient rudement ébranlée; elle semblait n'avîiir plus qu'uîi souille de vie.

— Vous êtes bien faibie, ma uière, objecia Victoire, et moi je suis forie encore... — Il faut que je revoie noire Jean avant de mourir! murmur» l'aieide. Je suis faible, c'est vrai... n)es lieures sont comptées... c'est pour cela que je veux a 1er à sa rencontre, afin de ne pas perdre un jour. — Mais nous avons un autre eniant, dit encore Victoire; si nous partons tous dciw, qui veillera sur mon pauvre Joseph?... — Il viendia avec nous... cela coûtera bien cher, n'est-ce p;is?... mais j'ai tant soiiflerl, ma pauvre fdh!... je te demande celte joie, de revoir mon Jean bion aimé avaiu de mourir!

Victoire n'avait plus rien h répondre, et le départ fut (ixé au lendemain.

Geiî,Mio!el était là quelque pai t dans un coin, écoulant d'une oreille et (iorinant (Win œil.

Il se glissa au dehors et s'assit sur les marches poudreuses de l'escalier.

Ses yeux, fixés au sol, avaient comme une lueur de renéxiO!'.

Il tira de sa poche son grand clou aiguisé qui avait mainienant du plâtre jusqu'à la tète.

Geignolet n'avait trouvé que de rares occasions de travail, depuis celle soirée oîi l'absence de Haiis Doi n avait favorisé sa besogne, pendant l'entrevue de Franz et de Denise. Il était prudent et patient; malgré la vivacité de son désir, il savait attendre.

— Je ne veux pas m'en aller, grommela-t-il en quittant la marche où \\ s'était assis pour se mettre à cheval sur le rampe, sans avoir fiai mon trou... Et le père Hans qui reste maintenatii chez lui tou'* les jours. Il lit uni? g'imaci' de mauvaise huiieur et donna

un grand coup de poing sur la rampe.

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