I.a diligence partit
Madame Huilé haussa les épaules.
— Si c'est de la justice, grommela-t-elle, que les personnes qui ont eu des positions dans la société servent du monde pareil!...
f:ile ne songeait pas. l'antique Ariane, à ce que lui eût coûté, en semblable circonstance, l'absence de son matou Minet!...
Les (lili<^ences de la rue Notre-Dame-des-Victoires et celles de la rue Saint-Honoré se rejoignirent suivant la coutume, à un quart de lieue de la barrière; puis, faisant trêve à ce galop brillant et intéressé qui ébranle le pavé de Paris, elles se mirent à marcher d'un trot tranquille et lent, à la suite l'une de l'autre.
On eût dit que chevaux, conducteurs et postillons faisaient assaut de calme et de patiente lenteur.
LES BATARKS DE BLUTHALPT. 97
Il en est oinsi depuis qn'iine excentricité judiriairo a tué ces pauvres messageries françaises, qui avaien i le double tort d'aller bon train, et de ne pas trop écorcher les voyageurs.
La voiture des messageries LalTitie et Gaillard, où étaient Hans Dorn et ses amis, allait entête; à une centaine de pas, derrière elle, trottaient les messageries royales avec Batailleur, son favori, et son panier de provisions.
De temps à autre, une chaise de poste prenait les bas-côtés de la route et dépassait, sans grande peine, les lourdes véhicules de la bourgeoisie voyageuse.
Le jour baissait; on était à quatre ou cinq lieues de Paris. Au moment où les maisons de Pomponne blanchissaient à l'horizon, une dernière chaise de poste passa comme un touibillon sur la droite de la route.
Les chevaux, baignés de sueur, fumaient; les roues glissaient sur le sol avec une inconcevable rapidité. C'était comme uiiO locomotive lancée à toute vapeur.
Les voyageurs de la dernière diPgence eurent à peine le temps d'apercevoir celte chais<^ qui disparut pour eux dans un nuage de poussière. Ils purent reniai quer seulement qu'elle avait un aspect mystérieux et b zarre; les stores en étaient fermés bermétiqueinent; on ne voyait que le postillon penché en avant et fouettant ses chevaux à tour de bras.
En dépassant la seconde diligence, la chaise de poste ralentit imperceptiblement sa course fougueuse, une main souleva l'un des stores rouges et fit un signe.
Hermann et les Allcmandsqui étaient sur l'impériale l'oussèrent en chœui une acclamation.
H;<ns, assis dans l'intérieur, se pencha tout entier en dehors de la portière et mit sa main sur sa poitrine.
93 bi.MKMK PAllfli::.
Le store rouge retomba. La chaise de poste rasa îe s;ib'e com ne une tiiroiulelle dont l'orage! menaçant abaisse le vol, ei disparul au loin dans la nuit naissante...
La nuit se faisait noire; ia chaise de poste aux stores baissés courait tonjouis, silencieuse et raj)i(le.
Bien que la fêle de Gelilberg fût avancée, il y avait encore sur la route d'Allemagne bon nombre d'inviiés retardataires, et les berlines de voyage abondaient.
Si bien attelés que fussent ces équipages fashionables, la rhuise de poste les devançait tous.
Tant qu'il avait fait jour , les commentaires n'avaient pas maufiUé; celte voilure close dont les chevaux, lancés à fond de tr.dn, semblaient disputer un prix de course, avait excité partout la curiosité.
— C'était une gageure, c'était un Anglais, rongé de spleeii, qui se cachait entre quatre murailles de bols comme un chat-huant dans son trou; c'était un banqueroutier fuyant vers la frontière; c'était, enfin, suivant des imaginations plus riantes, un joli couple, brûlant le pavé sur le chemiii du bonheur...
Pour être du genre troubadour, celte dernière hypothèse avait néanmoins quelque succès.
On se représentait, derrière le voile opaque de ces stores, un beau garçon, capitaine d'étai-major, auditeur au conseil d'Eiàt, ou chanteur italien; ce sont là les trois métiers qui sétlu isent.
On se représentait une charmante jeune fille, rouge de honte et de plaisir, hésitant de tout son cœur entre les larmes et le sourire; ou bien, une douair.ère puissante, empaquetée de soie, empanachée, bien conservée et toute lière d'avoir conquis son ténor; une enfant de seize ans ou une femme de c nquanie : il n'y a plus que ce.les-lii pour courir en chaise de posle .
LES IJ.VTAUUS DE BLUTUAUPT. 9i)
Les premières se font enlever; les autres enlèvent.
On (lisait cela dans les équipages, et des choses bien plus iines encore, car le monde se fait observateur et, au lieu de s'occuper bonnement du beau temps et de la pliiie, nos conversations dissertent comme des romans de niceLirs.
La chaise de poste allait son train d'enfer, insoucieuse, assurément, de tout le bruit qui se faisait autour d'elle.
Une fois la nuit venue, les stores se relevèren!; mais dès qu'on traversait une ville ou un village, les siores se baissaieitt de nouveau.
Chaque fois qu'on arrivait aux relais, une im\'n sortait par la poriière et payait grassement le prix des guides; une bouche invisible ordonnait au nouveau postillon d ' brûler ie pavé, prometiant un royal pourboire.
Il y avait une circonstance assez remarquable : depuis une quinzaine, la route de Metz, surciiargée de voyageurs, manquait b-'ii souvent de relais. Aux bureaux de posie, on ne savait où donner de la lêie. Les chaises qui passaient, quelle (lue fût la qualité de leur contenu, aiteiidaieni bien souvent, et se laissaient rejoindre par la lourde diligence.
C'était, mise en action, la fable du lièvre et de la tortue.
Mais noire chaise, à nous, ne subissait jauiais ces incommodes retards. Des chevaux frais l'aiiendaient partout, comme si un courrier attentif l'eût pi écédée.
Banqueroutier, Anglais pris de spleen, ou amoureux Ce contrebande, les mystérieux voyageurs étaient servis à souhait.
En trois heures, ils avaient fait déjà près de quinze lieues.
On venait de quitter Saint-Jean-les-deux-Jumeaux; la voiture roulait en rase campagne. Les stores se relevèrent des deux côtés à la lois.
100 SIXIÈME PAr.TIE.
La nuit était sans hmo. A peine voyait-on la li^rne grisâtre de la route parmi les champs noiis comme de l'encre; une obscnriié complèie régnait à l'intérieur de la chaise; et à supposer même qu'un regard curieux eût voulu profiter de l'ouverture des stores, ce regard n'aurait aperçu que la nuit.
Tout ce que l'œil pouvait faii e, c'était de distinguer, à la longue, trois formes sombres adossées aux coins de la victoire.
Encore eût-il fallu pour cela une prunelle aiguë et surtout patiente, car l'existence de ces formes noires ne se révélait guère que par de rares et impercepiiblesmouvemcnts. Au repos, elles restaient confondues avec les parois de la chaise.
L'oreille eut été meilleure ici que l'œil. Les trois voyageurs, eu effet, s'entretenaient et semblaient avoir bien des choses à sf dire. Ainsi l'oreille vous apprenait tout d'abord qu'il n'y avait point de femmes parnû eux : c'étant trois voix, diversement accentuées, mais toutes mfdes au premier chef.
— Vous aurez beau faire, Oito, disait l'une d'elles, chargée d'une légère nuance d'aj)alhie, jo l'aime dix fois plus depuis que je sais qu'il est joueu.! — Et moi, s'écria une autre voix, vive et fanfaronne, depuis que j'ai appris ses tours de peiit Don Juan, je suis fou de lui, ma parole d'honneur!
La troisième voix qui s'éleva était grave et sonore :
— Vous serez fous toute votre vie, dit-elle d'un ton de reproche où il y avait de complaisantes tendresses; D! Goëtz!... le jeu vous a-t-il donc donné tant de bonheur!... et vous, Albert, ave/.-vous donc tant à vous louer des femmes? — Eh! eh!... lirent-ils ensemble.
Puis, Goëiz ajouta :
— J'ai gagné bien des fois! — Et j'ai trouvé peu de femmes cruelles, ajouta Albert, qui dut caresser dans l'ombre sa moustache noire et blonde, s'il portait des moustaches. — Mais, grâce au jeu, peut-être, mon
LES BATARDS DE BLUTIIAUPT. 101
frère Goëlz, reprit celui qu'on appelait Olto, et vous, Albert, grâce aux leiimies, sans doiiie, vous avez né- '^lilié durant ces derniers jours votre devoir le plus ciier!... Et qui sait, à l'iieure où nous sommes, quels pcrils sont suspendus sur la tôle de l'enCanl!...
Les deux ombres, qui avaient noms Albert et Goëtz, poussèreiit à Tunis on un gios soupir.
— C'est une chose étran-ie! dit Goëlz d'un air contrit; dans tous les pays du monde, je suis joueur... Mais dès que je sens l'air de Paris, je deviens fou! — J'en oHre autant, reprit Alheri; dès que j'entre dans Paris, je srns le diable qin me pi end par l'oreille... Toutes les femmes me paraissent adorables!... Grisettes, bourgeoises, grandes danifs, tout m'est bon, je ne choisis pas!... — Ce n'est pas comme ailleurs, poursuivit Goëtz; les croupiers Je Paris sont des gentiishoraii'.es!... Et tenez, j'avais découvert une maison de jeu dans le quartier du Palais-Royal, où j'aurais ps'rdu ma chemise avec pi lisir. — Moi, j'avais mis la main sur une petite co nlesse!... — Le banquier m'avait plu dès le premi<'r abord... un homme parf.iitcment distingué. — Une créature délicieuse!... — Monsieur de Navarin, ancien colonel, ma foi!... j'étais devenu son ami. — J'en avais fait, à peu de chose près, ma maîtresse... mais vous seiilez ipie je ne peux pas vous dire son nom... — Parb'eu! s'écria Goëtz, ça nous est bien égal... La première fois que j'entrai chez cette baronne, car c'csi une baronne, une vraie baronne qui tient l'établissement... — La baronne de Saint Roch... piononça Olto dans son coin. — Tiens! tiens! lit Goëiz étonné, vous connaissez cela?... Mais, au fait, qui ne connaissez-vous pas?... Donc, la première fuis que j'y entrai, chez cette baronne, devinez qui je vis?... Notre petit Guniher en personne, le jabot frippé les cheveuK à la diable, jouant comme a;i inlréoi le, et perdant avec un aplo.nbeiich.>.nle(ir!... — Moi, je la. va aussi, dit
102 SIXIÈME pa:\tie.
Alhcil, nu bras d,^ l;i plus joiio feinrno que j'aie jamais ndori^e!... — Sara!... iiiterirnn[)ii tout bas Oito. — I\la parole d'houueur! s'écria riinmme à bonnes fortunes, vous èles un peu sorcier, mon frère!... el l'on aurait de la besogne à vouloir se cacher de vous... Sara, c'est vraiment son nom... et si ce n'avait éié l'enfant, je crois, morbleu! (jue j'aurais élé jaloux, <;ar depuis quatre ou cinq jours, je la ch.'rchais dans Paris comme uue àine en peine. — Ne l'aviez-vous pas revue au bal Favari?... — Si fait... un seul instant. — f^li vous l'aimez encore? — Je ne sais trop... Avec elle, voyez-vous, toutes les folies sont possibles.
(Joëtz bâilla.
— C'est bien étonnant, dit-il, que notre Alber', qui a tant d'esprii, ne puisse parler que d'amourettes... Ah! ia bonne seuu\ine, mes frères!... Quel bordeaux el quel <hampagne il y a dans ce Paris!... je crois que le viu du Rhin, lui-mê.ne, y est meilleur que chez nous... .^îais laissez là vos belles, Albert, moi, je mettrai de côté le jeu et le viu; deux bonnes choses pouitaul! car notre frère, Otto, est au-dessus des faiblesses humaiises, et !c voilà qui nous prend eu rrrandissinie pitié... Voyons, 4^)110, ètos-vous encore fâché contre nous?
— Je vous aiiue, dii-il enfin en adoucissant sa voix grave; je sais ce qu'il y a de noble dévoiiement dans vos cœurs!... Mais vous n'avez point vieilli depuis les jours de notre jeunesse... Vous êtes toujours les étudiants étourd s de Gœilingue el de Heidelberg... Autrefois, quand nous ne jouions que noire vie, chacuu de nous pouvait s'eiuiormir sur le danger... Mais à présent, nous ne nous apputenous pas... et c'est une «•liose douloiueiise à penser, mes frèies, vous avez pu déserter tous les deux, eu même teiups, la garde du (ils de notre sœur!...
Otto parlait si bas que le bruit des roues, glissant
LES UATARDS DE Bl.rTHAl'PT. 'i 03
sur le sable du ibcmin, étoiiûait presque le son de sa voix.
Si quelque lueur soudaine eut (éclairé la nuit qui régnait à l'intérieur de la chaise de poste, on aurait vu les i\(^i\\ autres voyageurs, le rouge au front et h\ tête penchée avec tristesse.
S¥. — Cln<| points d'écarté.
Les deux voyageurs que nous avons entendu nommer Albert et Goëtz écoulaient d'un air soumis et triste; i s ne songeaient, ni l'iiu ni l'autre, à repousser • es reproches, qui tiouvaient de l'écho au lond de leurs consciences.
— C'est vrai, dit enfin Albert, qui perdit sa fanfaronnerie enjouée, nous avons manqué à notre devo r.
— Nous avons quiiié notre poste, ajouta Goëiz, dont la voix indolente avait pris nn accent ému.
Leuis mains cherclièient celles d'Oiio dans l'ombre.
— Frère, dirent-ils ensemble, pardonnez-nous! — Parclonuez-nous, reprit Albert. Uicu vous a donné la sagesse pour nous trois... El si nous avons fait quelque chose de bien en noire vie, ce fui toujours en exécutant vos ordres. — Vous n'ét ez pas là, poursuivit Goëiz; vous restiez tout le jour dans la maison de Geldberg... El que soinines-nous sans vous?... De vieux entants qui n'ont pas encore appris h se conduire!
Il y avait quelque chose de singulièreinent touchant dans cette prière sou'.nise de deux hoiiiiues toits, qui s'humiliaient volontairement et demandaient grâce, avant de chercher une excuse.
Olto les écoulait avec éinoiion. Coaiaieil ne répondait point encore, les deux ftèrei crurent qu'il leur gar;iait rancune, et Aiboi t continua :
— Sur mon honneur, Goëtz et moi, nous avons été tous les jours, malin et soir, à la maison de la rue Dauphine... nous (ieiiiandions M. Franz, et Ton nous répondait (ju'il était toujours à Paris... Nous aurions dû noîis informer mieux, peut-être... ~ Oui, oui, inierromp^i Goëiz, et, moi suriottt, j'aurais dû deviner la vérilé; car notre petit Gunllier n'avait pas reparu à la table de lans'iuenet. — Le mal, conclut Albert en soupiranr, c'est que, durant toute une semaine, nous avons fait de la nu t le jour, vivant Dieu sait où et fuyant votre présence, mon frère Otto... Il faut tout vous avouer; nous soinmes des misérables!... nous nous étions dit : sur ce mois dérobé à une capliviié qui doit durer auiani que notre vie, prenon-; huit jouis, huit jours d'oubli, d'ivresse et de joie!... vivons encore une semaine, nous, dont l'exisience ne sera plus qu'une longue agonie... Soyons heureux et faisons provisions de gais souvenirs, pour tout le teiiiifs que nous mettrons en suite à mourir dans nos cellules de la prison de Francfort!
Albert se lut, Goëtz l'imiîa; ils altendaleut tous les deux la sentence de leur frère.
Celui-ci serra tlouceaient leurs mains unies entre les sennes.
— Dieu qui voit au fond do nos âmes, murmurat-il, aurait peut-être plus à me pardonner qu'à vous... car, moi aussi, j'ai été faible... Un jour, j'ai ouvert mon cœur à une pensée qui n'était point celle du devoir... Tous les trois, nous avons failli, mes frères; expions tous les trois notre faiblesse, et ne perdons plus une seule des minutes qui nous resieni. — Nous le jurons, s'écrièrent à la fois Gaëiz et Albert, — Dans huit jours, reprit Olto, il f lUt que chacun de nous s'en souvienne, nous ne compieions plus au
LES BATARDS DE BLUTHAUPT. 105
nombre des vivants... avant que le neuvième jour soit accompli , nous devons livrer et gagner notre dernière bataille... Soyons prêts et soyons forts! — JSous sommes prêts, dirent les deux irères. — J'ai passé ma dernière nuit d'amour, ajouta Albert. — J'ai r-ngné ma dernière partie, dit Goëiz, non sans un léger soupir, et vidé ma dernière bouteille de bordeaux!... Morbleu! murmura-i-il en a parte, c'était du Châiean-Latour de l'année de la comète.. .—Plaise au ciel maintenant, reprit Otto, que nous arrivions à temps pour le sauver! — Le danger est-il donc si grand? demanda Albert, dont l'inquiétude faisait trembler la vois. Vous ne nous avez point dit le contenu de cette lettre que vous avez reçue ce malin; nous en sommes à savoir seulement que ce petit diable de Franz, trompant notre surveillance, est parti pour Bluthaupt, déjà depuis une semaine. — La lettre est de (jOitlieb, repondit Otto, il est revenu habiter, sur mon ordre, le domaine de ses anciens seigneurs... il devait me '«^nir au courant de ce qui se passe à la fête... sa lettre est longue... plusieurs pièges ont été tendus déjà à notre Gunther, qui n'a pas su les éviter complètement, et qui reste sans défiance... Une légère blessure qu'il a reçue est presque guérie... là, n'est pas le péril... Ce qui me fait trembler, cest la dernière partie de la lettre de Gottlieb... il pesait pas assez lui-même pour s'expliquer clairement; mais il me dit avoir surpris quelques mots d'une conversation tenue derrière les fossés de Bluthaupt entre le chevalier de Reinhold et deux étrangers, inconnus dans le pays.
» Ils parlaient à voix basse, et Goitlieb, caché dans les broussailles qui croissent sur le bord de la Douve, ne pouvait saisir que des lambeaux de phrases à la volée.
» Voici ce qu'il a pu comprendre :
« On prépare au château un grand feu d'ariiOce;
i,K FUS ni' DiABtn. T. VII. 8
Franz, qu'on entoure de loutes sortes de flatteries, doit être chargé de tenir la mèche.
« El quelques pièces pointées d'avance... » Otto Fi'aclieva pas; un frisson avait secoué les membres d'Albert et de Goëlz.
— Et ce feu d'ariilire, murmura le dernier d'une voix haletante, doit avoir lieu?... — Demain.
Il y eut un long silence.
Les roues de la chaise de poste se prirent à sauter bruyamment sur Paiigideux pavé de Monimirail.
Les stores tombèrent comme d'etix-uiêmes.
Quand la ville fut traversée, et que la chaise roula (le nouveau sur le sable désert de la route, Otio reprit la parole.
— Nous arriverons à temps avec l'aide de Dieu dit-il, cherchant inaintcnant à calmer les terreurs qui! avait provoquées; notre chaise va comme le vent; la route fuit; il n'y a guère pins de quatre heures ([u' nous avons quitté Purs... — Oui, murmura Goëiz: mais le chemin est long d'ici jusqu'à Bluihaupi!— Dii (onrage! repiii Oito, ei de l'espoir!... quelque chos: me dit que nous arriverons.
Les deux autres frères étaient accoutumés à écouter cette parole comme un oracle; il y avait d'ailleurs dans leurs natures, dissemblables sur tous autres points, un élément pareil : l'insouciance.
Au bout de cinq minutes, ils avaient repris leur humeur confiar.te.
— Depuis huit jours, dit Otto, c'est à peine si je vous ai entrevus, mes frères... Je sais (|ue Goëlz a réussi en Hollande, comme Albert en Angleterre... ïîiais voilà tout; et maintenant (jue je vais me trouver peut-être en face du madgyar et de Van-Praët, sans parler des trois associés, il me serait indispensable de connaître certains détails... Par exeinple, le mad- ^'varaparlé de son honneur outragé... Albert, vous pourriez sans doute m'expliquer cela. — Avec la p us
LES BATAUDS DE nLUTHAUPT. 107
grande facilité, répondit l'homme à bonnes forlunes, dont la voix reprit, malgré lui, un léger accent de fanfaronnade infatuée.— Et vous, Go'éiz, sauriez-vous dire pourquoi meiiiherr Van Praët ni'a prié tout bas de no point révéler les moyens employés par moi, par vous phiiôt, pour lui arracher le pouvoir écrit de retirer des mains de son homme d'affaires les fameuses lettres de change?
Goëtz se mit à rire franchement.
— Oui, oui, frèie, dit-il, je puis vous expliquer la chose... cela vous prouvera du moins, ce qui n'est pas inutile, dans l'intérêt de la morale, que le vin et les cartes peuvent éire bons h quelque chose... Mais avant de commencer, ne ponsez-voiis pas qu'il serait à propos de donner s'gne de vie à nos provisions?... Celte roule inhospiialière n'a poinl d'auberge pour nous, et voilà plus de six heures que je n'ai dîné!
Il lira des poches de la chaise d.vers comestibles mis en réserve à la hâte, et s'arrangea un repas sur ses genoux à lâions.
Albert et Olio l'imiîèrent.
— Si l'on veut, dii Goëiz, la bouche pleine, je vais commencer mon hisioire.
« Le malin du mardi gras, je vous quittai, emportant avec moi un peut bout du rôle que j'avais casé de mon mieux dans ma mémoire, etdeui lettres, écrites de votre main, mon frère Otto, toutes deux adressées à M. Abel de Gehiberg, avec la daie du surlendeaiain, jeudi, 8 février.
» Le jeune M. Abel eut la bonlé de me conduire jusqu'au pi emier relais, pour être bien sûr que vous partiez... «
Lu nuit cacha le sourire d'Otto : Albert et Goëlz laissèrent éclaiertous les deux leur gaieié revenue.
Ce dernier poursuivit :
— Il paraît que, la veille, vous aviez fait au jeune monsieur d'énormes compliments; car, tout le long
de la route, il joua la modesile la plus réjouissantp... Moi, je n'étais pas en voivc, et je ne trouvai d'autre politesse à lui faire que lolTie d'un verre de punch, à Luzarches. Il me refusa, sous prétexte qu'il n'avait pas déjeuné.
» Je soupçonne que ce fade uiip;non déjeune avec du café au lail. Il me donna ses instructions, tant bien que mal, et j'eus le plaisir de lui souhaiter le bonjour.
» A Compiègne, où je m'arrêtai une demi-heure, je me lis servir un pâté de Strasbourg, et l'hôtelier me dit qu'il aviiii en cave du chamberiin de 1827...»
— Passons, interrompit Otto. — Passons, si vous voulez, reprit Goëiz; mais non pas sans boire le chamberiin, qui était pur délices!...
Goëtz huma un verre de bordeaux, au souvenir de ce chambertin précieux.
— Je vois bien qu'avec vous, poursuivit-il, je dois arriver tout d'un coup au but de mon voyage.
« Donc, nous soumies en Hollande, dans la cité nette et propre d'Amsterdam.
» Nous entrons dans une maison propre et nette, lavée à grande eau, couime un chaudron, depuis les caves jusqu'au grenier; un domestique batave vient prendre mon nom et fait crier le plancher sous son pas lourd pour aller dire, d'une voix nasillarde, à la porte de son maître :
» — HerrVan Rodach!...
» Je m'avance. Du diable si je reconnais ce gros petit vieillard, court et chauve, à la face lustrée comnte un poupard de cire; je ne l'avais vu qu'une fois, là-bas, à Bluihaupi, et il y avait \ingt ans de cela.
') Le petit vieillard, au contraire, me reconnut parfaitement et au premier coup d'œil, grâce sans doute à une visite que vous lui aviez faite, comme chargé d'affaires de Zachceus Nesuier.
LES BATARDS DE BLUTIIAUPT. 109
» Il m'honora de l'accueil le plus cordial. Nous dînâmes. Je vous en prie, ne vous impatientez pas; le dîner fait ici partie intégrante et nécessaire de mon histoire.
» Il commença vers midi et demi, il finit vers quatre heures, parce que le bon meinherr Van Praët était couché sous la table.
» Ah! ah! il paraît que le digne homme ne veut pas qu'on sache cela! Quel mal pourtant?...
» Je dois dire que c'est un fort aimable convive et d'un excellent caractère; sa cave est particulièrement distinguée. Il boit sec; il cause bien, et il fait volontiers sa partie au dessert.
» Nous n'avons eu ensemble que des relations trèsagréables, et nous n'avons pas quitté un seul instant le ton de la plus parfaite cordiaiité.
» C'est lui, ma foi, qui me porta le premier défi... Nous étions à manger je ne sais quel poisson, avec des pommes de terre bouillies et du beurre fondu quand il décoiffa son premier llacon de Porto.
» — Monsieur le baron, me dit-il, n'étes-vous pas des environs de Heidelberg? — Si fait, meinherr... je suis né bien près du beau château de Rothe, qui appartient maintenant aux associés de Mosès Geld... — Oh! oh! s'écria-t-il, le beau château de Rothe ne leur appartiendra paslongteups désormais... non plus que le beau château de Bluiliaupi!... Mais on dit que les gens de Heidelberg sont les premiers buveurs du monde, après les Hollandais de la vieille roche... Voulez-vous vous essayer contre moi, monsieur le baron?
» Je goûtai le Porto; il était fort acceptable. Je répondis comme je le devais au défi courtois de l'honnête Fabricius.
-) Il y avait déjà neuf bouteilles alignées au rebord de la table, que l'excellent homme ne bronchait pas encore. Il mangeait solidement et sans se presser. Il ne parlait plus guère, ce qui me donnait grande idée
IIO sixiÈUE PAnxit:.
de son expérience, car la parole enivre presque an-
lanl que le vin.
» Moi. je ne m'étais pas ménaf^é le moins du monde ou commencement du repas, et il me sembla que la dixième bouteille était double.
» J'eus peur ei pour la première fois de ma vie, l'idée me vint de tricher au jeu...
» Le valet batave m'avait aiiaché au cou une belle grande serviette. Tout en présentant mon verre, je lâchai légèrement le nœud, de manière à laisser un vide entre ma serviette et le menton.
» C'était grand dommage, en conscience, de perdre de si bon Porto! mais il n'y avait pas à dire, deux verres de plus, j'étais roulé!
» Ma serviette, lâchée, formait une sorte de bec, ù !a hauteur de mon menton. Ce fut par là que je bus désormais, prodiguant à mon gilet et à ma chemise rasade sur rasarle.
n Le vin coidait tout le long de ma poitrine... j'étais dans un bain de Porto!... »
— El le Van Praëi ne s'apercevait pas de cela? interrompit Albert. — 11 y avait entre son œil, luisant comme une escarboucle, et ma toilette trempée, répondit Goëiz, sa magnitique serviette de toile de Hollande... A dater de ce moment, comnif vous pouvez croire, la lutie ne me fut pas très-rude à soutenir. L'honnèie Fabricius y allait bon jeu, bon argent... A la onzième bouteille, il m'appelait son père... A la douzième, il pleurait comme une fontaine, en m'avouant que les Anglais, depuis la révolution belge, venaient pêcher des huîtres jusque dans le port d'Ostende!... A la treizième, il mil ses deux coudes sur la table, et me raconia coif.me quoi il avait fait de i'or jadis avec le vieux Guniher a Bluthaupt...
» Cette bonne histoire qu'il me coniiaii, seulement l)arce que j'étais son père, lui procurait un rire inextinguible. De ma vie, je n'avaid vu Hollandais si heu-
LES BATARDS DE BLUTIÎAUPT. 111
reiix! Il se prenait le venlrc à deux mains; il oachait son nez dans son verre et lançait an piafond sa serviette, que le valet halave ramassait relifjiensement.
n — Ah! me <ii!-il enfin, énervé à force de rire, c'était le bon temps!... J'aimerais à revoir celle vieille masure de Blniliaupî... Mais vous voilà ivre comme un bourijniesire, monsieur le baron!... Vous tournez sur voiis-mème et vous allez tomber!
» Mon gilet avala d'un trait une énorme rasade.
» — Oli! oh!... dit Fabricius, puisque vous avez quatre mains, vous pouvez bien boire dans deux verres... Mais j'aurais honte, moi, si j'étais ivre ainsi! — Ivre ou non, répondis-je, je parie que je vous gagne une partie (i'écarié. — Holà! Corneille, s'écria-t-il on essayant vainement de se lever, des caries, mon fils!... apporte des cartes... Je vais lui gagner sa chemise.
» On apporta des cartes. Van Praët décacheta le paquet d'une main molle et tremblante.
» — Que \oulezvrMis jouei? dit-il. Moi.jene vous prends pas en traître... Je suis de sang-froid et vous êtes ivre. — Au di;ible! m'écriai-je en feignant de chanrcler, je n'ai jamais été si sain d'esprit... et je jouerais en ce nsoment mon nom de gentilhomme contre une pipe de vin de Xérès! — Oh!... oh! le brave compagnon, grommela Van Praëi; quel dommage qu'il ait une si pauvre tète! — Ah! çà. répliquai-je, vous m'échaufll-z les oreilles, vieux Silène!...
» Il se tenait les côtes, et grondait en oscillant sur son fauteuil.
» — Oh!... oh!... le voilà qui m'appelle vieil Ivrogne!... Tu vas voir. Corneille... tout à l'heure il va me tutoyer! — Voyons, repris-je en frappant la table du poing, finissons-en!... Je suis riche, morbleu! et vous aussi... nous sommes gens de bonne foi tons les deux... voulez-vous jouer votre signature coutre la mienne?
» Il battit des mains et poussa un grognement de joie.
0 — Va chercher du papier, Corneille! s'écriat-il, du papier, une plume et de l'encre... Voilà un homme qui va sortir d'ici plus pauvre qu'un mendiant!
» Corneille mit sur !a table tout ce qu'il fallait pour écrire, et nous signâmes tous deux une feuille de papier en blanc.
» Le bon Fabricius avait peine à se tenir en équilibre sur son siège; ses yeux, rougis, lui sortaient de la tête.
» — Jouons vite, dit-il, car j'ai peur de vous voir tomber ivre mort avant la fin de la partie.
» Je donnai les cartes; il fut deux bonnes minutes à regarder son jeu; puis il écarta le roi et deux atouts,
» Je fis le premier point.
» ~ Allume ma pipe. Corneille, dit-il, ce pauvre homme ne sait pas jouer, et c'est pitié de lui gagner son argent...
» Après deux autres minutes d'efforts pénibles il parvint à me donner cinq cartes; sa pipe mettait entre lui et moi un épais nuage de fumée.
•) J'avais le roi, je fis la vole.
» — Vois, Corneille! s'écria-i-il en retournant son verre vide dans sa large bouche; voici déjà quatre points de faits!... ah! ah! que va devenir ce pauvre diable!
» Au coup suivant je fis le cinquième point.
» — Vous avez perdu, dis-je. — Ah!... ahl... ah! murmura-l-il. Ecoule-le, Corneille!... il dit que j'ai perdu... mets-le dans un bon lit et va chercher un médecin. .. ah! ah! les gens ivres!...
» Sa pipe s'échapjja de sa main et roula par terre; il ferma les yeux, après m'avoir lancé un dernier regard de souveraine compassion, et glissa de son fauteuil sur le carreau.
LES BATAIIDS DE BLVTIIAUPT. 113
» II n'était pas tombé tout h fait encore qu'on entendait déjà ses sonores ronflements.
» Je déchirai mon blanc seing et je mis le sien dans mon portefeuille.
» Rentré à mon hôiel, je fis un petit paquet, composé de ce même blanc seing, rempli à l'aide d'un pouvoir pour retirer les traites des mains de riiomme d'aDfaires, et de la lettre préparée par notre frère, Otto.
» La poste n'était pas partie encore, j'adressai le tout à Paris... »
\. — La danseuse.
Goëtz se tut. On n'avait pas besoin de voir sa physionomie, et le son de sa voix disait assez l'orgueil de sa victoii e.
— A vous, Albert, reprit-il, en se servant à tâtons une nouvelle tranche de pâté; voyons si vous avez fait mieux! — Ma foi, répondit Albert, avec une feinte modestie, j'ai fait ce que j'ai pu, mon brave Goëiz... mais il faut convenir que le macigyar Yauos n'est pas d'aussi facile composition que votre bonhomme de Van Praët... En somme j'ai atteint à peu près le même résultat que vous... mais il y a eu du hasard dans mon fait... et si je n'avais pas rencontré sur mon chemin une ravissante femme... — Ah! ah! interrompt Goëiz, cela ne pouvait pas manquer! — Pas plus que le vin et les caries dans votre histoire, mon frère Goëtz, dit Otto. — Ne raillez pas, reprit Albert; les femmes ont toujours été ma provide ice!... et souvenez-vous combien da jolies mains ont aidé, grâce à moi, nos évasions des cachots d'Allemagne!... ne serions nous pas encore dans la prison de Francfort, si
iih SIXIKME PARTIE.
la fille du giiiclieiier?... — B:ih! fit Goëiz, une nia!lieiireiise lime qu'elle nous donna!... tandis que le vin et les caries nous procurèrent la confiarire du d'gne uiaîlre Bla'^ins. — Chaque \jc.o a ses mentes, conclut Otlo froidement; on en peut vivre parfois jusqu'à ce qu'on en meure... passon*:. — QiVMui je quittai M. le chevalier de Rcinhold, qui élait venu nie faire la conduite jusqu'aux messageries, reprit Albert, j'clais en proie à nu certain embarras... mes instructions m'avaient bien appris la position de la maison de Geldberg \is-à-vis du madgyar , mais el'es ne me donnaient aucun moyen de trancher la difficulté. Je. partis, comptant sur le hasaid et notre bonne étoile.
« Il était dix heures du malin à peu près, quand je descendis à la douane de Londres. J'avais le temps. Je remontai à pied les rues qui vont des bords de la Tamise, à l'intérieur de la Cité.
» En passant auprès d'une de ces chapelle catholiques qui se multiplient de plus en plus à Londres, je vis devant moi, sur le troiloir, un soulier mignon qui toucha lestement le marchepied d'un équipage pour arriver d'un bond léger jiis(|u'à la preniière marche du petit perron de la chapelle.
» Ce n'était pas un pied d'Anglaise. Il appartenait à une femme assez petite, à la taille souple et fine, dont la figure se cachait presque entièrement derrière un riche voile de dentelle...
» J'ai tant de gracieux souvenirs, s'interrompit Albert en riant, que tout cela se brouille un peu dans ma cervelle!... Je ne sais pas bien toujours mettre le nom, au premier aspect, sur ces jolies figures, connues et parfois aimées, qui croisent souvent ma route...
» Je connaissais la tournure de cette femme; je l'avais vue quelque part : j'avais dû l'adorer... »
— Mais, dit Otto, le madgyar Yanos? — Nous y
LES BATARDS DE BLUTHAUPT. 115
arrivons... celte femme joue dans mon histoire le lôle (lij dîner dans celle de Goëlz... c'est le principal.
» Je m'étais p.rrêté à la contempler, et je cherchais à préciser mes souvenirs. Elle se retourna sur le seuil même de la chapelle et je cius bien voirqueson regard me cherchait, à travers les mailles de son voile.
» Je montai les degrés à mon tour, et j'entrai, Elle était agenouillée à l'ombre d'une colonne; son voile, rejeté en arrière, découvrait maintenant l'exquise beauté de son visage. Je la reconnus.
» Vous n'avez p;is été sans entendre parler de la belle Hongroise de Vienne, qui dansa le premier pas de polka sur le théâtre particulier de l'empereur... la blonde Eva. qui rendit folle toute la cour d'Autriche?... Je m'étais trouvé à Vienne, au plus fort de son succès. Un jour qu'on la portail en triomphe ou sortir du théâtre, je la vis et je devins amoureux d'elle. »
— Et vous le lui déclarâtes, murmura Goëlz, ce qui la flatta incomparablement... Vous vous aimâtes comme des tigres pendant trois jours, puis vous passâtes mniuelliMnent à d'autres exercices... Il fait un froid de Siiiérie. et je donnerais deux louis pour un verre de pur.ch! — Il y a du viai (ians ce que vous dites, mon frère Gdëiz, reprit Albert; seulement, mettez quinze grands jours au lieu de trois... Ce n'était, ma foi, pas une conquête ordinaire!... Des cheveux blonds, des yeux nous, un sourire d'enchanteresse et la taille la plus divine qui se soit balancée jamais sur les planches d'un théâtre... Elle m'aimait à l'adoralion. Au boni de quinze jours, elle fut enlevée par un membre du parlement anglais, et la polka faillit mourir du coup.
«Depuis.j'avais entendu dire à Bade que le membre du parlement avait dépensé pour elle un petit million
et s'élaii fait tuer en duel, pour ses beaux yeux, par un des plus riches négociants de la Cité de Londres, qui l'avait bel et bien épousée... »
Otto (il un geste d'impatience dans son coin.
— Quand les danseuses sont sages, poursuivit sentencieusement Albert, elles font loujours comme cela des fins recommandables... Noiez bien que ma liaison avec Eva s'éiait rompue au beau moment et avant que l'indifférence eût remplacé la passion.
« En la retrouvant ainsi à l'improviste et plus charmante que jamais, je sentis mon caprice se réveiller; s'il faut l'avouer, j'oubliai même quelque peu les affaires de la maison de Geldberg et la madgyar Yanos.
» Je m'adossai contre un pilier de la chapelle, guettant un regard d'Eva et disposé à tout abandonner pour elle.
» Sa prière fui longue. Soit ferveur, soit hasard, elle ne tourna pas une seule fois la lêie. Seulement quand elle se leva pour gagner sa voilure, nos yeux se renconlrèront.
» Une nuance rosée descendit de son front à sa gorge; elle rabattit vivement son voile et pressa le pas pour SOI tir de la chapelle.
» Je la suivis. Au moment où ses chevaux s'ébranlaient, sa main blanche sortit de la portière et rae fit un petii signe.
» C'en fut assez; j'étais fou. La voilure partit au galop; je voulus suivre à pied la voilure. Dix minutes après, je m'arrêtais, épuisé, à quel(|ue carrefour de la Cité.
I) L'équipage d'Eva venait de disparaîlre au tournant d'une rue, et l'atteindre était désonnais impossible.
» Je m'éveillai. Ne pouvant mieux faire, je pensai au riiadgyar. Je me dirigeai irislemenl vers l'adresse indiquée i)ar le jeune monsieur de Celdbcrg.
» Le uiadgyar Yanos demeure dans une de ces pe-
LES BATARDS DE BLUTHAUPT. 117
tites rues qui lournent ei se mêlent derrière Sainl- Paul.
)) On est tenté d'avoir pitié des malheureux, réduits à vivre dans ces ruelles étroites et humides; mais ces malheureux sont presque tous quatre ou cinq fois millionnaires.
» Quand j'eus pesé sur le petit bouton de cuivre qui brillait à gauche de la porte d'Yanos, un énorme groom, véiu en cavalier hongrois, et bordé d'or des pieds à la léte, vint me demander, d'un air solennel, mon nom et le but de ma visite.
n On n'entre pas comme on vent chez le seigneur Georgyi; sa maison est une place de guerre et tout y inspire des idées d'assaut et iU' bataille. Je traversai, à la suite du groom, une série de pièces dont l'ameublement avait quelque chose d'oriental. Le madgyar avait dédaigné les modes de Londres; il s'était fait une maison à la manière de son pays, au milieu de ce plat comfort qui nivèle toutes les demeures anglaises.
» — Restez ici, me dit le groom en entrant dans une dernière pièce, meublée avec une magnificence véritable, et d'oîi l'on apercevait, par une porte ouverte, les murailles nues d'une salle d'armes; je vais venir vous chercher...
» Je restai seul, debout, au milieu de la chambre, percée de quatre poi tes : celle de la salle d'armes qui envoyait jusqu'à moi des cliquetis de fer et des cris fi'assaut, celle par où j'étais entré et deux autres, symétriquement placées à ma droite et à ma gauche.
» La porte de droite avait donné issue au groom. Mon regard, qui faisait le tour de la chambre, s'arrêta sur celle de gauche, dont la draperie fermée retombait jusqu'à terre.
» Il me sembla que le rideau de soie s'agitait légèrement; je regardai mieux; une ouverture se fit, une lêle s'encadra dans les plis écartés de la draperie.
'il8 SIXIÈME PARTIE.
» — Eva!... m'écriai-je en m'élançanf.
» Les draperies étaient retombées; je les écartai (le nouveau, et mon regard plongea dans un délicieux boudoir, au centre duquel une pile de coussins s'affaissait sous le beau corps d'Eva...
» Elle mit un doigt sur sa bouche, puis elle nVeavoya un baiser.
» J'entendis le talon éperonné du serviteur iiougrois résoiMier sur les dalles de la chambre voisine, et je nw hâtai de laisser retomber la draperie.
» — Venez, me dit le groom.
» Le cliquetis de fer et le briiit de sandales avaient cessé; on m'introduisit dans le cabinet du seigneur Georgyi, situé à droite de la salle d'armes.
» Le madgyar était assis devant son bureau; il n'avait pas pris le temps de quitter la veste de cuir matelassée qui portait d'innombrables marfpies de coups de sabre; il essayait ses cheveux et son Iront baignés de sueur.
)) — Je vous reconnais, me dit-il brusquement et sans m'engager à pren:lre un siège; je me souviens que vous avez essayé de me faire peur autrefois à l'aide de je ne sais quelle resseujblance... Pourquoi êles-vous revenu?
» L'accueil était assi'z décourageant, d'autant que notre frèrt- Otio m'avait reconmandé de rester dan? les voies pacifiques; parlez-moi du digne \àa Pract pour recevoir son monde!...
» Il n'y avait pas deux manières de se conduire; je ne pouvais pas, comme vous, mon frère Goëiz, jouer une très-spii ituelle comf'die; on ne m'en eût vraiment pas donné le tem|)s. Je dus rester dans les limites de mon rôle d'ambassadeur.
» Je parlai au nom de la maison de Geidberg. Le mafigyar me laissa dire, non sans jeter des regards de convoiiise impatiente veis la salle d'armes, où il avait laissé un assriut en souffrance.
LES BATARDS DE BLLTHAUPT. 119
» Oiiinid j'f "S achevé, il se leva.
» — Le vieux Geldberg était un coquin, me dit-il; mais il valait mieux que ses associés... ce Regnaulf, surtout, dont vous êtes l'envoyé, est le plus grand niif-ériibie de la lerre!,.. Si ce que je dis là vous offense, je suis prêt à vous eu rendre raison...
«J'avais une envie (le montrer mon savoir-faire à ce grand diab'e de sauvage et de le prendre au mol!
M Mais, à l'occasion, je sais être vertueux; je contins ma colère, et relusai son offre galante avec un sourire.
» — Seigneur Yanos, lui dis-je, si le malheur voulait que nous vinssions à nous combaitre, j'ai contre vous d'autres armes que le sabre... Puisque vousvous .souvenez de moi, vous ne pouvez avoir oublié que Zachœus Nesmer m'avait fait son conlident et que je sais bien des choses!...
» Le sauvage fronça ses gros sourcils.
w — Il faut être bien foit ou bien fou, murmural-il, pour venir me uienacer ainsi jusque chez moi!... Ecoutez, baron de ilodath... Dans mon pays, dès qu'un étranger a pas^é le seuil d'une maison, l'hospitalité le couvie... et je suis resté lidèle à toutes les coutumes de mon pays... Je répondrai par des paroles a vos menaces : d'ordinaire, j'en agis auirement... Puisque vous avez de» armes contre moi, ne m'épargnez pas, je vous conseille, car vous n'avez rien à espérer de ma bonne volonté... Je hais et je méprise ces gens qui vous envoient ; c'est là ma réponse à voire message. Quant à ce que vous pouvez savoir de ma vie pas.sce. agis:?ez!... Je suis naiuraiisé Anglais; Londres a des tribunaux qui accueillent toutes les I>laintes... Seulement, je n'aime pas beaucoup tous ces bavardages de palais, et, !e cas échéant, je vous montrerai une manière que j'ai d'y couper court...
» Il me tourna le dos.' L'ins-tant d'après, j'entea-
120 SIXIKME PARTIE.
dais dans la salle d'armes ce bruit de ferraille qui avait salué mon arrivée.
» Le groom me montra la porte d'un geste extrêmeiiient significalif.
» J'étais baitii à plates coutures. Ma première pensée fut de faire irruption dans la salle d'armes, et de payer le sauvage coquin en sa propre monnaie; nirs doigts frémissaient d'aise à la pensée de saisir nue poignée de sabre. Mais je vau\ mieux que ma répi;tation, il faut en convenir, et quand j'ai dans la tète les instructions de notre frère Olto,je deviens prudent comme un diplomate.
» Je repris le chemin de la rue.
» En passant par la chambre où j'avais entrevu la charmante ligure d'Eva, mon regard se tourna involontairement vers la draperie. La draperie retombait.
» — Ceci est l'appartement de madame? demandaije au groom.
n Le groom ne me flt même pas l'honneur de nie répondre...
» J'étais dans la rue; la porte du madgyar venait de se refermer sur moi. Ma visite avait bien duré en tout dix minutes, et je n'avais aucun moyen de la renouveler.
» Je remontai vers Saint-Paul, la léte basse et songeant tristement à ma déconvenue.
» A côté de l'église, je me rangeai pour laisser passer une voiture qui courait vers le Strand. La roue de celte voilure me loucha presque en passant, et un billet, jeté par la portièie, vint tomber à mes pieds.
» L'é(|uipage, lancé à pleine course, tournait déjà l'angle <le Fi eetSti eet.
» Je ramassai le billet, qui était de l'écriture d'Eva.
» 11 contenait ces mots seulement :
» La signora di Mantova, Grosvenor-place, 3, Fimlico. »
LES BVTAUDS BE BÎJJTir ATJPT. 121
» Je sauîai dans un rabriolet.qni, en «ne demi-heure, me con('iii.sit de i'auire côié du parc SaiiU-James.
» La s'ignora «li Maiitova possédait dans Grosvenor-place un petit réduit, coquei et cliannani, coaiine Londres eiii er n'aurait pas pu en fournir un secon:!. Eva m'attendait dans son boudoir.
» Oli! la délicieuse femme que celte Eva! je crois vraiment que j'oui)iiai encore mon ambassade...
» Elle él.iit là chez elle; s'il existe au monde une créature qui soit evcus;ible d'avoir une petite maison c'est assuréiuent nue danseuse mariée.
» Que de caresses et que d'adoration! je vis bien qu'elle n'avait jamais cessé de m'aimer.
» — Mais qu'as-tu donc, mon Albert? me dit-elle, en me voyant reprendre mon air soucieux, après le premier moment de plaisir. — Je suis venu à Londres, répoiiflis-je, pour obtenir trêve de votre mari, qui fait à ma maison une guerre à mort. — En vérité... et tu n'as pas réussi? — Non. — Pauvre clier Albert!... com nent peut -on le refuser quelque chose!... Sois iranquile; j'arrangerai cela.
» Je secouai la lèie en assouurissant davantage mon air de irisiesse.
') — Tu le voudras, mon bel ange, répon:lis-je avec un gros soupir; ma;s tu n'auras p ss le temps!.,. — C'est donc bien pressé? — Il faut que cela soit fait aujourd'hui mêaie!
» Eva se prit à songer.
» —Il faut, poursuivis-je, que l'ordre du seigneur Yanos soit mis à la poste ce soir, pour arriver samedi à Paris... ou bien il sera trop lard.
» Elle réiléchii enci)re deux ou trois secondes, puis elle jeta ses jolis bras auiour de mon cou.
» — El tu serais bien heureux de réussir? dit-elle en attachant sur moi ses yeux limpides et souriants. — Oh! bien heureux! — Celte leiire, reprit-elle, il 1)0 la fera pas... mais si je l'apportais un blanc seing?
— Cela suflirait. — Eh bien, dit-elle, ta auras ce blanc seing. — Le madgyor a donc grande confiance en toi, Eva?... — Il m'adoie... — Et toi? — Il me bat.
« Sa prunelle eut un éclair de haine, puis elle se prit à rire follement.
» Elle se leva; ses pieds mignons cfileurèrent le tapis, en dessinant une danse vive et gaie,
» Tout en dansant, elle jeta son écharpe sur ses épaules.
» — A bientôt! dit-elle.
» Un baiser loucha mon front; elle était déjà sur le seuil.
» — Dans deux heures! me cria-t-elle de loin; devant la Posie...
» Je sortis à mon tour; je ne savais trop si je devais compter sur cette promesse étrange.
» J'arrivai devant la Poste vers quatre heures, et j'entrai dans un public-housse, dont les fenêtres donnent sur la rue.
V Je m'assis à une table, les yeux fixés sur la porte du bureau qui me faisait face.
» Le temps passait, les facteurs arrivaient l'un après l'autie, avec leurs cloches et leurs sacs.
» Encore quelques minutes, c'en était fait!...
» — Elle n'aura pas pu, pensai-je en préparant tristement celle de vos lettres, Oito, qui prévoyait un échec. Fou que je suis d'avoir espéré!...
» Fou que j'étais de craindre! n'éiait-elle pas belle et amoureuse! Je vis une forme svelle glisser sur le trottoir; je m'élançai; un papier passa de sa main dans la mienne.
» —Ne me parlez pas! murmura-t-elle: on m'épie... A demain!
» Elle disparut dans l'ombre naissante, et je crus voir, sur le trottoir opposé, la taille haute et arrogante du raadgyar yanos... »
LES BATARDS DE BLUTnAUPT. 123
\i. — Petite.
La chaise de poste allait toujours comme le vent. La nuit était opaque et profonde.
Otto veniiit de fuite sonner sa nionlfe; il était deux heures après minuit.
— O'ie ne doiinerai-je pas pour savoir au juste où nous sotnmes! tnuimura-t-il; mon Dieu! si nous allions arriver trop tard! — Si nous n'avons pas de mauvais relais à la frontière, répliqua Goëiz, et si nous trouvons des chevaux tout prèis à Obernbur?, je garantis que nous ai riverons à temps. — Dieu vous entende, mon frèrL'! dit Oiio.
Puis, il ajouta de ce ton d'un homme qui veut tromper son inquiétude :
— Voyons, AlbfMt, achevez votre récit. — II est achevé, répondit Albert. Vous savez maintenant pourquoi le madgyar vous a parlé de son honneur outragé... Pauvre Ev^i! peut-être a-t elle payé bien cher son dévouement!...
Il poussa un gros soupir.
— Pauvre Eva, dit-il encore, je lui avais dit : \ demain! Mais nos jours sont comptés; il fallait partir... et je ne la reverrai jamais!
Il se tut.
— Bah! s'écria Goëiz; un verre de vin, mon frère!... qui sait ce que ra\enir nous réserve.^... Dans huit jours, nous serons sous les verrous, c'est vrai... mais on revient de partout, excepté de l'autre monde'
Albert repoussa le verre de vin; Goëtz le bat à sa place.
— Et vous, Otto, dit-il, quand les autres travaillent, vous n'avez pas coutume de rester oisif... qu'avez-vous
fait? — Pondant que vous jouiez mon rôle à Londres et en Hollande, répondit Otto, je jouais un peu le nôtre à Paris... je fiéqiifntais la maison de jeu de la rue des Prouvaiies, Goëlz... el je donnais des rendez-vous h une de vos maîiresses, Albert. — Est-ce l)ien vrai!... drent ensemble les deux frères. — Parfaitement vrai... De plus, je f.iisais escompter une traite de cent trente mille Irancs par i\n marchand d*^ liaillons du Temple... en outre, je surveillais notre Gnnther de mon mieux, et, plût à Dieu que je n'eusse jamais abandonné ce soin à personne!
(I Vous savez déjà ma coiidiiiie vis-à-vis des trois associés de la ma son de Gcldberg.
» Je vous pai lerai seulement de cette mnîlresse de noire frère Albert, à qui j'ai donné des rendez-vous, et qui m'a fourni en revanche cent mille écus pour parer à la crise de la maison...
— Peste! fit l'homme à bonnes fortunes, je ne me connaissais pas de maîiresse si !)ien en fonds! — C'est cette Sara, dont nous prononcions le nom tout à l'heure, dit Otto. — Sara de Ligny?... — Sara ce que vous voudrez... Elle acommeceLi bien des noms, et je pourrai vous dire tout à l'heure celui de son mari avec celui de son père.
» 11 faut m'écouler, Albert, car vous allez vous retrouver face à face avec celle femme.
— Au château? — Au château... mais, en vérité, plus j'y pense, p!us je me trouve avoir fait le Lovelaci; à vos dépens, ites frères.,. J'ai vu aussi une de vos maîtresses, Goëiz. — A moi? dit le joueur, je n'en ai îiouriant guère. — La comtesse Esther. — Ah!... une bonne fille, celle-là! interrompit Goëiz, comme s'il eût parlé de la pus sans-gène de toutes les lorelles; sera-i-eile aussi à Biuthaupi? — Sans contredit... mais bluthaupi aura un jeu d'enfer et des festins de Balihasar... Cène sont pas les femmes que je crains pour \ons, mon fière (icëiz.
LIS BATABUS DE BLUTIIALI'T. 125
» Mon hisioire regarde surtout Albeil.
» Cette Saia fut autrefois la maîtresse du docteur portugais Mira, l'un des assassins de noire père et de notre sœur.
» Elle avait à peine dix-sept ans alors. Le docteur, commensal de sa famille, abusa d'elle sans doute. Le fruit de celle séduciion fut une pauvre enfant, qui a maintenant une quinzaine d'années.
— Peste! fil Albert; di\-sepl et quinze... ceci la met dans les rospeciables. — Elle est belle et vous êtes faible, dit Otto, dont la voix eut une légère nuance de sévéïilé; prenez garde!...
» Depuis lors, elle s'est mariée; depuis lors, elle a noué intrigue sur intrigue; mais elle a su conserver toujours une influence extraordinaire sur son premier amant.
» Celui-ci est, vous le savez, l'un des chefs de la maison de Gekiberg, qui représente pour nous le patrimoine de noire Franz.
» De tout temps, le docteur eut le droit de puiser à pleines mains dans cette Vaisse qui fui opulente, mais qu'une perversité folie a vidée. Sara était e.vigeanic; elle était insatiable! le Portugais donnait, donnait : Sara demandait toujours!
» Si bien que des sommes énormes y passèrent, et c'est par millions qu'il faut co:npler les piodigalités du docteur.
» Abel m'avait chargé d'aller à Amsterdam; Reinhold m'avait confié ses intérêts à Londres, le docteur me donna mission d'effrayer Sara et de lui faire rendre gorge.
» Celle femme est forte, elle est habile; mais il y a autour d'elle trop de crimes...
— Des crimes?... dit Albert. — Des crimes infâmes! et pour lesquels le vice lui-même n'a pas de pitié!...
» Celle femme a deux sœurs, la comtesse Esiher,
qu'elle a perdue, et une pauvre enfant, à l'âme angélique et bonne, qu'elle a tâché en vain de perdre.
» Cette femme a un mari qui l'aime, et qu'elle lue!
» Elle auiiefilie, elle, la millionnaire! une fille qui meurt de faim sons ses yeux!...
» Son dernier amant était un enfant brave et beau, un de ces cœurs choisis, où tout est confiance, audace, amour... Le matin du lundis gras, cet enfant devait périr sous l'épée d'un spadassin; elle le savait; et vous l'avez vue, vous, Goëiz, tranquille et séduisante, dans le cabinet du Café Anglais...
— Celait Franz?... nuirinura Albert avec une sorte d'épouvante. — C'était Franz!... Au lieu de l'épée aveugle d'un enfant, le fer du spadassin rencontra une arme exercée; il tomba. Le lendemain, celte femme trouva un autre de ses amants, un homme robuste et vaillant, qui a dépensé sa bravoure en folies et qui passe pour dégainer trop volontiers... Albert, le bâtard de Bludianpi. — Moi?... dit Albert étonné. — Moi, répondit Otto, qu'elle prenait pour vous.
« Et si vous saviez que de séductions entassées, que d'enivrements calculés, que d'amour prodigué, que de flatteries, que de caresses!...
» Elle voulait mettre dans voire main loyale, Albert, le 1er brisé du spadassin; elle voulait que vous poursuiviez la bataille commencée, et que votre bras, plus sûr achevât ce que Verdier n'avait pas pu faire... »
La nuit cachait la pâleur morielle d'Albert; sa gaieté vive et fanfaronne était bien loin de lui.
Il avait aimé cette femme. Tout à l'heure encore, le souvenir de cette femme avait réveillé en lui de doux souvenirs.
— Etqu'avezvousfait?murmura-t-il.— J'ai promis, répliqua Oito froidement, et Sara vous attend au châleau (le DIulliaupt, Albert.
« Ceci se passait dans votre luaison de jeu, Goëtz...
LES B VTAÎIDS DE BLUTHAfPT. 127
— Avez-vous remarciné certaine loge grillée?...
— Pardieu!... le coii^sslonnal de la princesse!... Navarin n'avaitjainais voulu me dire... Ali! c'est celte femme damnée qui est la princesse!... — Ellemême!... nous étions seuls tous deux.
» Friiu? entra. Sur ses lèvres errait ce confiant sourire que nous connaissions à noire Margarèthe heureuse. Oh! je vous le jure, à voir le regard de celte femme percer les rideaux de la log • comme un dard, et se fixer, venimeux, sur l'enfant, j'ai eu peur pour la premièie fois de ma \ie...
» Je me dis:»is : elle esl belle, sa prunelle fascine, ses caresses aveuglent; si le malheur voulait que Guniher échappât à noire surveillance...
11 n'acheva pas.
Dans le silence qui suivit, on entendit la respiration oppressée des trois fières.
— Que Dieu ait piiié de nous! dit Albert, si nous avons commis une faute, le châtiment serait trop cruel!...
La montre d'Olto, interrogée, sonna trois heures et demie.
— Comme le temps voie! dit-il, et comme nous allons lentement!
Les chevaux précipitaient leur course ardente, mais il semblait à son impatience terrible que la chaise restait siaiionnaire.
«—...J'enti ai chez elle, reprit Otlo, le jeudi, 8 février, à midi. Je ne me dissimulais pas le danger qu'il y avait à lui déclarer la guerre; mais la maison chancelait et il faut que notre Gunlher ait. la noble fortune de ses aïeux.
» Elle vint à moi souriante et sûre de sou empire.
» — Deux glands jours sans ine voir!... savez-vous que c'est bien long, monsieur, nie dit-elle; je crois que vous me délaissez!,.. — Madame, répondis-Je, ce n'est point ici une entrevue d'amour... je viens au
128 SIXIÈME PAnii;-.
nom du dcîcU'ur José Mirn, ou plutôt au nom de 'a
niaison de (ieldbcrq-.
» Elle me regarda d'un air éloinié.
» — Je vais de surprise en siii prise, murmura-t-ello après un instant de silence et en donnant à sa voix des inflexions dédaigneuses; Albeit, que j'ai connu si fier!... si geniillionune!... Albert, réduit au rôle d'agent d'une maison de commerce!... J'atienilais, en efiet, quelqu'un, et l'on m'avait menacée de me par 1er d'allaires... mais j'étais, certes, à cent lieues de penser que ce serait vous!
» Elle me montra du doigt un siège et s'assit ellemême; son sourire était devenu railleur; on voyait aisément combien peu elle craignait les suites de cette entrevue.
» — Ne trouvez-vous pas, reprit-e!le, que me voilà dans la situation de cette grande dame de \au(leville (]iii s'éprend d'un beau jeune homme, et qui dans ce beau jeune Itomine leconnaît plus tard son tapissier?... La dame dut faire une grimace à peu près semblable à la mienne et parler de meubles... parlons d'aflaires.
» Elle se renversa sur son fauteuil. Je demeurais immobile et j'attendais.
» — Je crois deviner, poursuivit-elle, le but de votre ambassade... José Mira devait m'envoyer ce matin un millier de louis qu'il me doit... — Qu'il vous doit? — Qu'd me doit, ré|)éia-l-elle d'un accent assuré; il n'aura pas osé venir lui-même me demander du temps et vous vous présentez à sa place... je dois penser (|ue vous avez obtenu une place de commis dans la maison de Geldbcrg. — Je me suis donné celle de caissier, madame, répondis-je.
» Son sourire moqueur se troubla légèrement.
') — La maison de Geldberg, repris-je, me doit, ou p uiôt doit à l'héritier de Zachanis Kesmer, mon pupille, des sofliiues assez considérables... A l'aide de
LES BATARDS DE BLUTllAUPT. 129
moyens dont le détail vous iniéresseraii peu, je me suis convaincu <)ue la maison était à deux (loin;l< d'une hanqueroute. J'ai fait alois la part des chances bonnes ei mauvaises, et voyant qu'd restait d'excellentes ressources, je me suis déterminé à soiiienir ia maison.
— Que de bonté, monsieur!... — Le l'ait est que j'aurais pu l'écraser sans peine... mais ce qui m'a déterminé, surtout, après mûres réflexions, c'est l'état où se trouve la caisse vis-à-vis de vous, madame.
» Jusqu'à ce moinen'. Sara n'.ivail pas conçu l'ombre d'une inquiétude. Comment penser que le docteur, son complice, son esclave, avait osé parler?
» Mais, à ces derniers mois, son regard prit une liuance de fraveur.
» — Je ne vous conspiends pas, monsieur, dit-elle.
— Madame, je vais lâcher de me faire comprendre... Le docteur évalue à environ deux millions cinq cent mille francs les sommes enevées dans la caisse de Geldberg, Reinhold et compagnie. — C'est du délire!... — Il n'a point de reçus, à la vérité; mais il compte, pour re iqjjacer les quittances qui lui manquent, sur votre bonne foi d'abord...
» Sara haussa les épaules.
» — Ensniie sur certains petiis secrets, dont il se prétend le maîire.
» Sara fll ell'ort pour cacher son agitation croissante.
» — C'est donc la guerre que José Mira me déclare? dit-elle. — Oui, madame. — Et vous vous joignez à b:i, vous! Albert! — Madame, jusqu'à un certain point...
» Pour tout ce qui regarde la maison, il est évident que nos intérêts sont communs; mais, pour tout le lesie, et surtout pour tout ce qui lient à ce jeune homme dont vous m'avez parlé avant-hier, je puis rester voire allié... ceci d'auiant niieux que l'existence de ce jeune homme menace !a prospérité de Geld-
berg, et par conséquent mes propres intérêts...
» — Intérêls!... intérèLs!... oh! baron, vous que j'ai connu si prodigue! — On prend de la prudence, madame... — Mais ce docteur vous a donc tout révélé? — Il m'a appris quelques petites circonstances... Mais je dois vous dire que j'en savais déjà bien long, à cause de mon intimité avec Zachœus Nesaier. — Saviez-vousdouc tout cola, lorsque vous m'avez rencontrée pour la première fois?... — Je savais tout, madame, excepté votre vrai nom que vous m'aviez caclié.
» Elle réfléchit durant quelques secondes. Peutêtre ne mesurait-elle pas bien encoi e toute l'étendue de mes avantages; peut-être songeait-elle à ce compromis que je lui laissais enîrevoir et se deinaiidailellc si elle se servirait de moi contre Franz, tout eu me combattant pour tout le reste.
» C'était là, en définitive, sa situation, vis-à-vis des associés de Geldberg.
» — En somme, dit-elle après un silence, quel est le message du docteur? — La maison, répondis-je, a besoin de trois cent mille francs pour ce soir.
» Son fauteuil recula, tant elle frappa du pied le tapis vio'emment.
» — Et que me fait cela? s'écria-t-elle; à supposer que j'aie reçu de l'aigent, pense-t-on que je l'aie gardé dans mon secrétaire!... — On pense, madame, que vous avez lait beaucoup mieux... on va [)lus loin même : on est certain que, grâce à une femaie, appelée Batailleur, qui est votre prête-nom, vous possédez plus de quatre millions en valeurs diverses...
» Ses sourcils se froncèrent et un courroux sanglant brûla dans son œil.
» — Ah!... murmura-t-elle, je vois qu'il vous a raconté tousses rêves!... vous savez tout ce (ju'il se figure!... Il ne vous a rien caché des chimères qui remplissent son cerveau malade... Monsieur, cet
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homme est fou!... je n'ai rieii, et la maison de mon mari est sur le point de tomber... — Cela ne m'étonne pas, madame... de doux millions cinq cent mille francs que vous avez pris dans la caisse de Geldberg, jusqu'à vos quatre millions, il y a quinze cent mille francs de dillerence... peui-êirc avez-vous davantage... En tout cas, c'est bien assez pour expliquer la faillite de votre mari. — Monsieur!... — Madame, si mes souvenirs ne me trompent point, je vous ai promis a\ant-hier que le jour approchait oii je vous dirais tout ce que je sais sur votre compte... le jour est venu et me voici préi à tenir ma promesse.
» Ses yeux se baissèrent sous mon regard.
» — Kh bien! murinura-t elle, parlez! —Je passerai sous silence, rcprisje, ce que je sais de votre vie galante... vos amants, votre maison de jeu même, tout cela me paraît véniel aupiès du reste... je laisserai de côté même la comtesse Esllier, pauvre femme, qui eût éié bonne sans vous et dont vous poursuivez l'éducation avec tant de patience!... Je commence à votre jeune sœur Lia... — Une hypocrite!... qui me déleste et qui m'aura calomniée... mais s'il vous plaît, monsieur, d'oij savez-vous ce qui la concerne? — D'où sais-je tout le reste?... G'éiait une enfant... — ■ Un ange, n'est-ce pas? interrompit-elle d'un accent de raillerie. ~ Un ange, madame!... Et devant son innocence toute votre astuce s'est brisée!
» Elle se força de rire.
» — Les lelires n'étaient pourtant pas de votre écriture, monsieur le baron, murmura-t-eJle; ainsi je ne puis dire (pie votre enthousiasme soit intéressé... mais, au demeurant, qui peut savoir? Les anges «nt parfois plus d'un fervent... parmi ces fervents, les uns écrivent, les autres agissent...
»Le rouge de l'indignation me monta au visage...»
Ici, Otto s'arrêta brusquement, comme s'il eût craint d'en avoir trop dit.
Albert et Goëiz ignoraient encore le nom de famille de Sara et ne connaissaient point sa jeune sœur. Ils ne comprenaient trop rien à celle partie de l'histoire, sur laquelle Oilo ne jugea point à propos de leur fournir une e\pli( aiion.
Ils avaient remarqué seulement, sans y attacher d'iniitortance, que la voix de leur frère venait de prendre un singulier accent de clialeur.
Il poursuivi;, mais son ton redevint tout à coup froid ei calnip.
» Sara m'interrompit en redoublant d'ironie. — Passons, monsieur le baron, dit-elle, et laissons là cet ange dont je n'ai pu ternir la candeur... Après? — Passons, en eilel, mada -se, répon;iis-je, car ici la loi des hommes ne peut rien... Arrivons à votre mari, que vous avez ruiné d'une main si patiente, et que vous assassinez avec tant d'ingénieuse barbarie!... — Calomnies ei démence, monsieur!... passez!
» Elle ne riait plus, pourtant, et sa lèvre tremblait.
» — Je passe, madame, et j'arrive à voire fdle...
» Elle se leva d'un bond; ses yeux llamboyèreni; sa main se posa sur ma bouche, forte et lourde comme la main d'un homme.
» — Silence! dit-elle les dents serrées et la pâleur sur !a joue; elle soullVe!... Oh! mais je l'aime!...
» Ele cacha sa léte entre ses deux mains.
» — Sortez! reprit-elle; vous êtes l'oit, je le vois; vous résister en ce moment serait folie!... |)lus tard... mais l'avenir décidera. — Vous n'avez pas répondu à mon nuss ige, <lis-je en me dii igcani vers la porte. » — Dans une heure, vous aurez vos trois cent mille francs.
» Je sortis.
» Une heure après, cette femme dont je vous al parlé sous le nom de Batailleur vint m'apporter les cent mille écus.
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» Depuis lors, j'ai revu Sara, hautaine et rassurée en face du docteur portugais, qui tremb'ait devant elle; je l'ai revue au milieu de sa ramille, madame Sara de Laurens, fi;le aînée de Mosès Geld. •>
La surprise arracha un mouvement aux deux frères.
— Avoir aimé une pareille femin<>! dit Albert en baissant la tèle, c'est une piiniiion de Dion! — El la comtesse Esiher est sa sœ ir! demanda Goëiz; une bonne Hlle, pouriani!... et belle femme! — Et maintenant, reprit (3i!n, elle est au château de BUiihaupt, en face de notre Gnniher, rpn ne se don;e de rien et qui l'aime encore peut-êlre... tandis que P.einho'd, la niadgyar et les auires associés tendent leurs pièges sur les pas de l'enf.uii, elle iravnille de son côté... soyezsùrs qu'elle travaillesans relâche!... Priez Dieu, mes fièrcs, carie lils de noue sœur est en grand danger de mon!...
Le silence régna dans l'intérieur de la voilure.
Il faisait nuit encore lorsque la cha se de poste, qui avait traversé Meiz au ^'rand galop, quiiia la route roya'e pour prendre un cheuiiii de traverse menant à la fronlière.
Entre Sainl-Avold etForbach, les trois frères descendirent de voilure et se prirent à marcher à pied, à travers champs, sous la conduite d'un homme du pays.
La chaise, vide, avait continué sa route.
La nuit, brumeuse et noii e, ne permettait pas de voir à dix pas devant soi; ils passèrent la ligue des frontières sans éve lier même un qui-vive.
A une demi-lieue de France, non Ion des rives de la Sarre, la chaise de poste les attendait; ils payèrent leur guide.
— Oh! oh! s'écria celui-ci en pesant deux pièces d'or dans le creux de sa main, il doit y avo r quelque chose de fameux sous vos manteaux, mes maîtres! — Trois bonnes paires de bras, mon cansarade, répondit
13i SIXIÈME PARTIE.
Albert, avec trois bonnes épées. — Et de l'appétit, ajouta Goëîz. — Tout ça ne regarde pas le zollwerein, pensa le guide, qui reprit en diamant la route de France.
Quand la voiture eut traversé la Sarre, il était à peu près sept heures du matin.
Les premiers riiyons du jour éclairaient au loin la campasne; mais dans l'intérieur de la chaise, les stores baissés prolongeaient la nuit.
Peu à peu, cependant, le jour vainqueur glissa un premier rayon à travers les rideaux opaques; une lueur vague se fit.
On aurait pu distinguer confusément trois hommes qui soinnieiliaient, ensevelis dans leurs manteaux.
Il fallait bien garder quelque force pour la lutte prochaine.
Les deux heures du jour s'écoulèrent.
Le crépuscule du soir se faisait sombre déjà. Sur la roule d'Obernburg au château de Bluthaupt, trois cavaliers couraient à bride abattue...